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mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_69_ Les massacres de septembre

Les massacres de septembre dégénèrent en vol, sadisme et folie ; le massacre des femmes et des enfants ; hystérie, fatigue, hébètement des tueurs : ils frappent en automates.  Six jours et cinq nuits de tuerie non interrompue. Les vols généralisés.  La faction s’est ancrée au pouvoir, on ne l’en arrachera plus. Par la terreur improvisée, les Jacobins ont maintenu leur autorité illégale ; par la terreur prolongée, ils vont établir leur autorité légale. La Convention élue pendant les massacres sans secret du vote.
NB : encore cette innovation destinée à un triste avenir : les ouvriers de la municipalité ont travaillé- comprendre massacré !

Folie et sadisme : Mme de Lamballe,  Mme Desrues, de La Leu, les enfants de Bicêtre

Cependant la boucherie continue et se perfectionne. À l’Abbaye  , « un tueur se plaint de ce que les aristocrates meurent trop vite et de ce que les premiers ont seuls le plaisir de les frapper » ; désormais on ne les frappera plus qu’avec le dos des sabres, et on les fera courir entre deux haies d’égorgeurs, comme jadis le soldat qui passait par les baguettes. S’il s’agit d’un homme connu, on s’entend encore plus soigneusement pour prolonger son supplice. À la Force, les fédérés qui viennent prendre M. de Rulhières jurent avec « d’affreux serments de couper la tête à celui d’entre eux qui lui donnera un coup de pointe » ; au préalable, ils le mettent nu, puis, pendant une demi-heure, à coups de plat de sabre, ils le déchiquettent tout ruisselant de sang et le « dépouillent jusqu’aux entrailles ». – Tous les monstres qui rampaient enchaînés dans les bas-fonds du cœur sortent à la fois de la caverne humaine, non seulement les instincts haineux avec leurs crocs  , mais aussi les instincts immondes avec leur bave, et les deux meutes réunies s’acharnent sur les femmes que leur célébrité infâme ou glorieuse a mises en évidence, sur Mme de Lamballe, amie de la reine, sur la Desrues, veuve du fameux empoisonneur, sur une bouquetière du Palais-Royal qui, deux ans auparavant, dans un accès de jalousie, a mutilé son amant, un garde-française. Ici à la férocité s’adjoint la lubricité pour introduire la profanation dans la torture et pour attenter à la vie par des attentats à la pudeur. Dans Mme de Lamballe tuée trop vite, les bouchers libidineux ne peuvent outrager qu’un cadavre ; mais pour la Desrues  , surtout pour la bouquetière, ils retrouvent, avec les imaginations de Néron, le cadre de feu des Iroquois  . — De l’Iroquois au cannibale la distance est courte, et quelques-uns la franchissent. À l’Abbaye, un ancien soldat, nommé Damiens, enfonce son sabre dans le flanc de l’adjudant général de la Leu, plonge sa main dans l’ouverture, arrache le cœur, « et le porte à sa bouche comme pour le dévorer ». « Le sang, dit un témoin oculaire, dégouttait de sa bouche et lui faisait une sorte de moustache  . » A la Force on dépèce Mme de Lamballe ; ce qu’a fait le perruquier Charlot qui portait sa tête, je ne puis l’écrire ; je dirai seulement qu’un autre, rue Saint-Antoine, portait son cœur et « le mordait   ».
Ils tuent et ils boivent ; puis ils tuent encore et ils boivent encore. La lassitude vient et l’hébétement commence. Un d’eux, garçon charron, en a expédié dix-sept pour sa part ; un autre « a tant travaillé la marchandise, que la lame de son sabre y est restée » ; « depuis deux heures, dit un fédéré, que j’abats des membres de droite et de gauche, je suis plus fatigué qu’un maçon qui bat du plâtre depuis deux jours   ». Leur première colère s’est usée, maintenant ils frappent en automates  . Quelques-uns dorment étendus sur des bancs. D’autres, en tas, cuvent leur vin à l’écart. La vapeur du carnage est si forte, que le président du comité civil s’évanouit sur sa chaise  , et les exhalaisons du cabaret montent avec celles du charnier. Une torpeur pesante et morne envahit par degrés les cerveaux offusqués, et les dernières lueurs de raison s’y éteignent une à une, comme les lampions fumeux qui brûlent alentour sur les poitrines déjà froides des morts. À travers la physionomie qui s’abêtit, on voit, au-dessous du bourreau et du cannibale, apparaître l’idiot. C’est l’idiot révolutionnaire, en qui toutes les idées ont sombré, sauf deux, rudimentaires, machinales et fixes, l’une qui est l’idée du meurtre, l’autre qui est l’idée du salut public. Solitaires dans sa tête vide, elles se rejoignent par une attraction irrésistible, et l’on devine l’effet qui va jaillir de leur rencontre. « Y a-t-il encore de la besogne ? » disait un tueur dans la cour déserte. – S’il n’y en a plus, répondent deux femmes à la porte, il faudra bien en faire  . » Et naturellement on en fait.
Puisqu’il s’agit de nettoyer les prisons, autant vaut les nettoyer toutes, et tout de suite. Après les Suisses, après les prêtres, après les aristocrates et les « messieurs de la peau fine », il reste les condamnés et les reclus de la justice ordinaire, les voleurs, assassins et galériens de la Conciergerie, du Châtelet et de la tour Saint-Bernard, les femmes marquées, les vagabonds, les vieux mendiants et les jeunes détenus de Bicêtre et de la Salpêtrière. Tout cela n’est bon à rien, coûte à nourrir  , et probablement a de mauvais projets. Par exemple, à la Salpêtrière, la femme de l’empoisonneur Desrues est certainement, comme lui, « intrigante, méchante et capable de tout » ; elle doit être furieuse d’être en prison ; si elle pouvait, elle mettrait le feu à Paris ; elle doit l’avoir dit ; elle l’a dit   : encore un coup de balai. – Et le balai, pour cette besogne plus sale, entre en mouvement sous de plus sales mains ; il y a des habitués de geôle parmi ceux qui empoignent le manche. Déjà à l’Abbaye, surtout vers la fin, les tueurs volaient   ; ici, au Châtelet et à la Conciergerie, ils emportent « tout ce qui leur paraît propre à emporter », jusqu’aux habits des morts, jusqu’aux draps et couvertures de la prison, jusqu’aux petites épargnes des geôliers ; et, de plus, ils racolent des confrères. « Sur 36 prisonniers mis en liberté, il y avait beaucoup d’assassins et de voleurs ; la bande des tueurs se les associa. Il y avait aussi 75 femmes, en partie détenues pour vol ; elles promirent de bien servir leurs libérateurs » ; effectivement, plus tard, aux Jacobins et aux Cordeliers, elles seront les tricoteuses des tribunes  . – A la Salpêtrière, « tous les souteneurs de Paris, les anciens espions,... les libertins, les sacripants de la France et de l’Europe se sont préparés d’avance à l’opération » et le viol alterne avec le massacre  . — Jusqu’ici du moins le meurtre a eu pour assaisonnement le vol et la débauche ; mais à Bicêtre il est tout cru ; il n’y a que l’instinct carnassier qui se gorge. Entre autres détenus, 43 enfants du bas peuple, âgés de douze à dix-sept ans, étaient là, placés en correction par leurs parents ou par leurs patrons   ; il n’y avait qu’à les regarder pour reconnaître en eux les vrais voyous parisiens, les apprentis de la misère et du vice, les futures recrues de la bande régnante, et la bande tombe sur eux à coups de massue. Rien de plus difficile à tuer ; à cet âge, la vie est tenace, il faut redoubler pour en venir à bout. « Là-bas, dans ce coin, disait un geôlier, on avait fait de leurs corps une montagne. Le lendemain, quand il a fallu les enterrer, c’était un spectacle à fendre l’âme. Il y en avait un qui avait l’air de dormir, comme un ange du bon Dieu ; mais les autres étaient horriblement mutilés  . » – Cette fois, on est descendu au-dessous de l’homme, dans les basses couches du règne animal au-dessous du loup : les loups n’étranglent pas les louveteaux.

Six jours et cinq nuits de tuerie non interrompue  pour instaurer la Terreur

Six jours et cinq nuits de tuerie non interrompue  , 171 meurtres à l’Abbaye, 169 à la Force, 223 au Châtelet, 328 à la Conciergerie, 73 à la tour Saint-Bernard, 120 aux Carmes, 79 à Saint-Firmin, 170 à Bicêtre, 35 à la Salpêtrière, parmi les morts 250 prêtres, 3 évêques ou archevêques, des officiers généraux, des magistrats, un ancien ministre, une princesse du sang, les plus beaux noms de la France, et d’autre part un nègre, des femmes du peuple, des gamins, des forçats, de vieux pauvres : à présent, quel est l’homme, grand ou petit, qui ne se sente pas sous le couteau ? – D’autant plus que la bande s’est accrue. Fournier, Lazowski et Bécard, assassins et voleurs en chef, reviennent d’Orléans avec leurs 1 500 coupe-jarrets   ; en chemin, ils ont égorgé M. de Brissac, M. de Lessart et 42 autres accusés de lèse-nation qu’ils ont arrachés à leurs juges, puis par surcroît, « à l’exemple de Paris, » 21 détenus qu’ils sont allés prendre dans les prisons de Versailles ; maintenant, à Paris, ils sont remerciés par le ministre de la justice, félicités par la Commune, fêtés et embrassés dans leurs sections  . – Quelqu’un peut-il douter qu’ils ne soient prêts à recommencer ? Peut-on faire un pas dans Paris ou hors de Paris sans subir leur oppression ou le spectacle de leur arbitraire ?...– Si l’on reste, on est assiégé d’images funèbres : c’est dans chaque rue le pas accéléré des escouades qui mènent les suspects au comité ou en prison ; c’est autour de chaque prison un attroupement qui « vient voir les désastres » ; c’est la criée établie dans la cour de l’Abbaye pour vendre à l’encan les habits des morts ; c’est le bruit des tombereaux qui, jour et nuit, roulent sur le pavé pour emporter 1 300 cadavres ; ce sont les chansons des femmes qui, montées sur la charrette pleine, battent la mesure sur les corps nus  . Est-il un homme qui, après une de ces rencontres, ne se voie en imagination, lui aussi, au comité de section devant la table verte, puis dans la prison sous les sabres, puis sur la charrette dans le monceau sanglant ?
Sous une pareille vision, les courages s’affaissent ; tous les journaux approuvent, pallient ou se taisent ; personne n’ose résister à rien. Les biens comme les vies appartiennent à qui veut les prendre. Aux barrières, aux Halles, sur le boulevard du Temple, des filous parés du ruban tricolore arrêtent les passants, saisissent les marchandes, et, sous prétexte que les bijoux doivent être déposés sur l’autel de la Patrie, prennent les bourses, les montres, les bagues et le reste, si rudement, que des femmes ont les oreilles arrachées faute d’avoir décroché leurs boucles assez vite  . D’autres, installés dans les caves des Tuileries, y vendent à leur profit le vin et l’huile de la nation. Quelques-uns, élargis huit jours auparavant par le peuple, flairent un plus grand coup, s’introduisent dans le Garde-Meuble et y volent pour 30 millions de diamants..

La Convention élue pendant les massacres par un vote public. Par la terreur improvisée, les Jacobins ont maintenu leur autorité illégale ; par la terreur prolongée, ils vont établir leur autorité légale

– Comme un homme frappé d’un coup de masse à la tête, Paris, assommé, se laisse faire, et les auteurs du massacre ont atteint leur objet : la faction s’est ancrée au pouvoir, on ne l’en arrachera plus. Ni dans la Législative ni dans la Convention, les velléités des Girondins ne prévaudront contre son usurpation tenace. Elle a prouvé par un exemple éclatant qu’elle est capable de tout, et elle s’en vante ; elle n’a pas désarmé, elle est toujours là debout, anonyme et prête, avec son principe meurtrier, avec ses procédés expéditifs, avec son personnel de fanatiques et de sicaires, avec Maillard et Fournier, avec ses canons et ses piques. Tout ce qui n’est pas elle ne vit que sous son bon plaisir, au jour le jour et par grâce. On le sait, l’Assemblée ne songe plus à déloger des gens qui répondent aux décrets d’expulsion par le massacre ; il n’est plus question d’examiner leurs comptes ou de les contenir dans les limites de la loi. Leur dictature est incontestée, et leurs épurations continuent. En onze jours, quatre à cinq cents nouveaux prisonniers, arrêtés par l’ordre de la municipalité, des sections, d’un Jacobin quelconque, sont entassés dans les cellules encore tachées du sang répandu, et le bruit court que, le 20 septembre, les prisons seront vidées par un second massacre .

 – Que la Convention, si elle veut, s’installe pompeusement en souveraine et fasse tourner la machine à décrets ; peu importe : régulier ou irrégulier, le gouvernement marchera toujours sous la main qui tient le sabre. Par la terreur improvisée, les Jacobins ont maintenu leur autorité illégale ; par la terreur prolongée, ils vont établir leur autorité légale. À l’Hôtel de Ville, dans les tribunaux, à la garde nationale, aux sections, dans les administrations, les suffrages contraints vont leur donner les places, et déjà ils ont fait élire à la Convention Marat, Danton, Fabre d’Eglantine, Camille Desmoulins, Manuel, Billaud-Varennes, Panis, Sergent, Collot d’Herbois, Robespierre, Legendre, Osselin, Fréron, David, Robert, La Vicomterie, bref les instigateurs, les conducteurs, les complices du massacre  . Rien n’a été omis de ce qui pouvait forcer et fausser le vote. Au préalable, on a imposé à l’Assemblée électorale la présence du peuple, et à cet effet on l’a transférée dans la grande salle des Jacobins sous la pression des galeries jacobines. Par une seconde précaution, on a exclu du vote tout opposant, tout constitutionnel, tout ancien membre du club monarchique, du club de la Sainte-Chapelle et du club des Feuillants, tout signataire de la pétition des 20 000 ou de la pétition des 8 000, et, quand des sections ont protesté, on a rejeté leur réclamation comme le fruit d’une « intrigue ». Enfin, à chaque tour de scrutin, on a fait l’appel nominal, et chaque électeur a dû voter à haute voix ; on était sûr d’avance que son vote serait bon : les avertissements qu’il avait reçus étaient trop nets. Le 2 septembre, pendant que l’assemblée électorale tenait à l’évêché sa première séance, les Marseillais, à cinq cents pas de là, venaient prendre les vingt-quatre prêtres de la mairie et dans le trajet, sur le Pont-Neuf, les lardaient déjà à coups de sabre. Toute la soirée et toute la nuit, à l’Abbaye, aux Carmes, à la Force, les ouvriers de la municipalité ont travaillé, et, le 3 septembre, quand l’assemblée électorale s’est transportée aux Jacobins, elle a passé sur le Pont-au-Change entre deux haies de cadavres que les tueurs apportaient du Châtelet et de la Conciergerie.


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