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mardi 8 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_27_ émeutes avt le 14 juillet, contrôle de l’Assemblée par les « tribunes »

Le cycle émeute répression s’enclenche. L’Assemblée Nationale ne peut plus délibérer librement et subit la pression des tribunes, contrôlés par une minorité violente et extrémistes. Impossibilité pour les opposants de s’exprimer, listes de proscription, menaces, lynchages..
Ou comment, au nom de la démocratie et du « contrat social », le contrôle des représentants par les représentés constitue inéluctablement la première étape vers le système totalitaire.

Les émeutes : guerre aux propriétaires et à la propriété

Les nouveautés politiques sont l’étincelle qui met le feu à l’amas de poudre ; partout, c’est le jour même de l’assemblée électorale que le peuple se soulève ; en moins de quinze jours, il y a dans la province quarante à cinquante insurrections. L’imagination populaire est allée droit au but comme un enfant ; les réformes étant annoncées, elles les croit venues, et, pour plus de sûreté, elle les exécute à l’instant : puisqu’on doit nous soulager, soulageons-nous. « Ce n’est pas une émeute isolée comme d’ordinaire, écrit le commandant des troupes   ; ici la partie est liée et dirigée par des principes uniformes ; les mêmes erreurs sont répandues dans tous les esprits.... Les principes donnés au peuple sont que le roi veut que tout soit égal, qu’il ne veut plus de seigneurs et d’évêques, plus de rangs, point de dîmes et droits seigneuriaux. Ainsi ces gens égarés croient user de leur droit et suivre la volonté du roi. » – Les grands mots ont fait leur effet ; on leur a dit que les États Généraux allaient opérer « la régénération du royaume » ; ils en ont conclu « que l’époque de la convocation devait être celle d’un changement entier et absolu dans les conditions et dans les fortunes ». Partant, « l’insurrection contre la noblesse et le clergé est aussi vive que générale ». Dans plusieurs lieux on a fait assez connaître que « c’était ici une espèce de guerre déclarée aux propriétaires et à la propriété » ; et, « dans les villes comme dans les campagnes, le peuple continue de déclarer qu’il ne veut rien payer, ni impôts, ni droits, ni dettes »…
La douceur du roi, des chefs militaires est admirable : on admet que le peuple est un enfant, qu’il ne pèche jamais que par erreur, qu’il faut croire à son repentir, et, sitôt qu’il rentre dans l’ordre, le recevoir avec des effusions paternelles. – La vérité est que l’enfant est un colosse aveugle, exaspéré par la souffrance : c’est pourquoi il brise tout ce qu’il touche, non seulement en province les rouages locaux qui, après un dérangement temporaire, peuvent être réparés, mais encore au centre le ressort principal qui imprime le mouvement au reste et dont la destruction va détraquer toute la machine…

La montée des violences- la situation parisienne- émeutes et répressions

En effet, c’est au centre que les secousses convulsives sont les plus fortes. Rien n’y manque pour aggraver l’émeute, ni les excitations plus vives pour la provoquer, ni les bandes plus nombreuses pour la faire. Tous les alentours de Paris lui fournissent des recrues ; nulle part il n’y a tant de misérables, tant d’affamés et tant de révoltés. Partout des pillages de grains, à Orléans, à Cosne, à Rambouillet, à Jouy, à Pont-Sainte-Maxence, à Bray-sur-Seine, à Sens, à Nangis…
À Viroflay, trente femmes, avec une arrière-garde d’hommes, arrêtent sur la grande route les voitures qu’elles supposent chargées de grains. À Montlhéry, sept brigades de la maréchaussée sont dispersées à coups de pierres et de bâtons : une cohue énorme, huit mille personnes, femmes, hommes, munis de sacs, fondent sur les grains exposés en vente, se font délivrer à 24 francs le blé qui en vaut 40, en pillent la moitié et l’emportent sans rien payer. « La maréchaussée est découragée, écrit le subdélégué ; la résolution du peuple est étonnante ; je suis effrayé de ce que j’ai vu et entendu…
Le samedi 25 avril  , le bruit se répand que Réveillon, électeur, fabricant de papiers peints rue Saint-Antoine, et le commissaire Lerat ont « mal parlé » dans l’assemblée électorale de Sainte-Marguerite. Parler mal, c’est mal parler du peuple. Qu’a dit Réveillon ? On l’ignore, mais l’imagination populaire, avec sa terrible puissance d’invention et de précision, fabrique ou accueille sur-le-champ une phrase meurtrière : il a dit « qu’un ouvrier, ayant femme et enfants, pouvait vivre avec quinze sous par jour ». C’est un traître, il faut lui courir sus, « mettre tout à feu et à sang chez lui ». – Notez que le bruit est faux  , que Réveillon donne vingt-cinq sous par jour à ses moindres ouvriers, qu’il en fait vivre trois cent cinquante, que l’hiver précédent, malgré le chômage, il les a gardés tous et au même prix, qu’il est lui-même un ancien ouvrier, médaillé pour ses inventions, bienfaisant, respecté de tous les gens respectables. – Il n’importe ; les bandes de vagabonds et « d’étrangers » qui viennent d’entrer par les barrières n’y regardent pas de si près…
Cependant la foule grossit devant la maison Réveillon ; les trente hommes de garde ne peuvent résister ; la maison est envahie et saccagée de fond en comble ; meubles, provisions, linge, registres, voitures, et jusqu’aux volailles de la basse-cour, tout est jeté dans des brasiers allumés en trois endroits différents ; cinq cents louis en or, l’argent comptant, l’argenterie sont volés. Plusieurs se répandent dans les caves, boivent au hasard des liqueurs et des vernis, jusqu’à tomber ivres-morts ou à expirer dans les convulsions. Contre cette cohue hurlante   on voit déboucher le guet à pied et à cheval, cent cavaliers de Royal-Cravate, les gardes françaises et plus tard les gardes suisses. « Tuiles et cheminées pleuvent sur les soldats », qui font feu par quatre files. Pendant plusieurs heures, les mutins, ivres de vin et de fureur, se défendent en désespérés ; plus de deux cents sont tués, près de trois cents blessés, on n’en vient à bout qu’avec le canon, et les attroupements se prolongent jusque bien avant dans la nuit….
Mais déjà les agitateurs sont en permanence. Le Palais-Royal est un club en plein air, où, toute la journée et jusque bien avant dans la nuit, ils s’exaltent les uns les autres et poussent la foule aux coups de main. Dans cette enceinte protégée par les privilèges de la maison d’Orléans, la police n’ose entrer, la parole est libre, et le public qui en use semble choisi exprès pour en abuser….
Nulle contradiction n’est tolérée ; un assistant ayant témoigné de l’horreur pour les motions meurtrières, « il est saisi au collet, on l’oblige à se mettre à genoux, à faire amende honorable, à baiser la terre ; on lui inflige le châtiment des enfants, on l’enfonce plusieurs fois dans un des bassins, après quoi on le livre à la populace qui le roule dans la boue ». Le lendemain un ecclésiastique est foulé aux pieds, lancé de main en main. Quelques jours après, le 22 juin, il y a encore deux exécutions semblables…
Avant-hier « on a saisi un espion de police, on l’a baigné dans le bassin, on l’a forcé comme on force un cerf, on l’a harassé, on lui jetait des pierres, on lui donnait des coups de canne, on lui a mis un œil hors de l’orbite, enfin, malgré ses prières et qu’il criait merci, on l’a jeté une seconde fois dans le bassin. Son supplice a duré depuis midi jusqu’à cinq heures et demie, et il y avait bien dix mille bourreaux »..

L’ Assemblée sous contrôle des tribunes et d’une minorité violente


Voilà de quelle façon la rude main populaire opère la réunion des ordres. — Elle pèse aussi impérieusement sur ses représentants que sur ses adversaires. « Quoique notre salle fût interdite, dit Bailly, il y avait toujours plus de six cents spectateurs   » ; non pas respectueux, muets, mais actifs, bruyants, mêlés aux députés, levant la main aux motions, en tout cas prenant part aux délibérations par leurs applaudissements et par leurs huées, assemblée collatérale et qui souvent impose à l’autre sa volonté. Ils notent et prennent par écrit les noms des opposants ; ces noms, transmis aux porte-chaises qui se tiennent à l’entrée de la salle, et de là jusqu’à la populace qui attend les députés à la sortie   sont désormais des noms d’ennemis publics. Des listes en sont dressées, imprimées, et le soir, au Palais-Royal, deviennent des listes de proscription. – C’est sous cette pression grossière que passent plusieurs décrets, entre autres celui par lequel les Communes se déclarent Assemblée Nationale et prennent le pouvoir suprême. La veille, Malouet avait proposé de vérifier au préalable de quel côté était la majorité ; en un instant tous les Non, au nombre de plus de trois cents, se rangent autour de lui ; là-dessus, « un homme s’élance des galeries, fond sur lui et le prend au collet en criant : « Tais-toi, mauvais citoyen ». On dégagea Malouet, la garde accourut ; mais la terreur s’était répandue dans la salle, les menaces suivirent les opposants, et le lendemain nous ne fûmes que quatre-vingt-dix ». Aussi bien, la liste de leurs noms avait couru ; quelques-uns, députés de Paris, vinrent trouver Bailly le soir même : l’un d’eux, « très honnête homme et bon patriote », avait été averti qu’on devait mettre le feu chez lui ; or sa femme venait d’accoucher, et le moindre tumulte devant la maison eût été mortel pour la malade. De pareils arguments sont décisifs. – En effet, trois jours après, au serment du Jeu de Paume, un seul député, Martin d’Auch, ose écrire à la suite de son nom : « opposant ». Insulté par plusieurs de ses collègues, « dénoncé sur-le-champ au peuple qui s’est attroupé à l’entrée de la salle, il est obligé de se sauver par une porte détournée pour éviter d’être mis en pièces », et, pendant quelques jours, de ne plus revenir aux séances  . – Grâce à cette intervention des galeries, la minorité radicale, trente membres environ  , conduit la majorité, et ne souffre pas qu’elle se délivre. – Le 28 mai, Malouet ayant demandé le huis clos pour discuter les moyens conciliatoires proposés par le roi, les galeries le huent, et un député, M. Bouche, lui dit ces paroles trop claires : « Apprenez, monsieur, que nous délibérons ici devant nos maîtres et que nous leur devons compte de nos opinions ». C’est la doctrine du Contrat social,.


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