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samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_83_ La Convention Montagnarde et les départements

A Paris, la Convention Montagnarde s’installe sous la pression des Jacobins locaux. Habileté de Robespierre pour assurer sa pérennité malgré la Constitution. La majorité des départements refusent le 31 mai et le 2 juin, considèrent que la Convention n’est plus libre, refusent les représentants en mission et menacent de marcher sur Paris. Faiblesse et échec programmé du parti Girondin

A Paris, la Convention Montagnarde s’installe

Le premier acte de la comédie est terminé, et le second commence. – Ce n’est point sans objet que la faction a convoqué à Paris les délégués des assemblées primaires ; comme les assemblées primaires, ils doivent être pour elle des outils de gouvernement, des suppôts de dictature, et il s’agit maintenant de les réduire à cet emploi. – A la vérité, il n’est pas sûr que tous consentent à s’y prêter. Car, parmi les sept mille commissaires, quelques-uns, nommés par des assemblées récalcitrantes, apportent, au lieu d’une adhésion, un refus   ; d’autres, plus nombreux  , sont chargés de présenter des objections et de signaler des lacunes : très certainement, les envoyés des départements girondins réclameront l’élargissement et la rentrée de leurs représentants exilés ; enfin, un grand nombre de délégués, qui ont accepté la Constitution de bonne foi, souhaitent qu’on l’applique au plus vite et que la Convention, suivant sa promesse, abdique pour faire place à une nouvelle assemblée. – Il importe de réprimer d’avance toutes ces velléités d’indépendance ou d’opposition : à cet effet, un décret de la Convention « autorise le Comité de Sûreté générale à faire arrêter les commissaires suspects » ; le Comité surveillera notamment ceux qui, « chargés d’une mission particulière, voudraient tenir des assemblées, attirer leurs collègues à leur opinion et les engager dans des démarches contraires à leur mandat   »
. Au préalable et avant qu’ils soient admis dans Paris, leur jacobinisme sera vérifié, comme un ballot à la douane, par les agents spéciaux du Conseil exécutif, notamment par Stanislas Maillard, le fameux juge de Septembre, par ses soixante-huit chenapans à moustaches et traîneurs de sabre à cinq francs par jour. « Sur toutes les routes, jusqu’à quinze et vingt lieues de la capitale », les délégués sont fouillés ; on ouvre leurs malles et l’on décachette leurs lettres. Aux barrières de Paris, ils trouvent des « inspecteurs », apostés par la Commune, sous prétexte de les protéger contre les filles et les escrocs. Là, on s’empare d’eux, on les mène à la mairie, on leur délivre des billets de logement, et un piquet de gendarmerie les conduit, un à un, à leur domicile prescrit  . Les voilà parqués comme des moutons, chacun dans son enclos numéroté. Que les dissidents n’essayent pas de s’échapper et de faire bande à part ; un de ceux-ci, qui vient demander à la Convention une salle pour lui et pour ses adhérents, est rabroué de la plus terrible manière ; on l’appelle intrigant, on l’accuse d’avoir voulu défendre le traître Custine, on prend par écrit son nom et ses qualités, on le menace d’une enquête   ; le malencontreux orateur entend parler de l’Abbaye ; il doit s’estimer heureux de n’y pas coucher le soir même. Après cela, il est certain qu’il ne reprendra pas la parole et que ses collègues auront la bouche close : d’autant plus que, sous leurs yeux, le Tribunal révolutionnaire siège en permanence, que, sur la place de la Révolution, la guillotine est montée et travaille, qu’un récent arrêté de la Commune enjoint aux administrateurs de police « la plus active surveillance » et prescrit à la force armée « des patrouilles continuelles », que, du 1er au 4 août, les barrières ont été fermées, que, le 2 août, une rafle, exécutée dans trois théâtres, a mis plus de cinq cents jeunes gens sous les verrous  . Les mécontents, s’il y en a, découvrent vite que ni l’endroit ni le moment ne sont bons pour protester.
Quant aux autres, déjà jacobins, la faction s’est chargée de les rendre plus jacobins encore. Perdus dans l’immense Paris, tous ces provinciaux ont besoin d’être guidés, au moral comme au physique ; il convient d’exercer à leur endroit « la plus douce vertu des républicains, l’hospitalité dans toute sa plénitude   ». C’est pourquoi quatre-vingt-seize sans-culottes, choisis par les sections, les attendent à la mairie, pour être leurs correspondants, peut-être leurs répondants, et certainement leurs pilotes, pour leur distribuer les billets de logement, les accompagner, les installer, pour les endoctriner comme autrefois les fédérés de 1792, pour les empêcher de faire de mauvaises connaissances,…
Ainsi accaparés et maintenus comme sous une cloche à plongeur, ils ne respirent dans Paris que l’air jacobin ; de jacobinière en jacobinière, à mesure qu’on les promène dans cet air brûlant, leur pouls bat plus vite. Beaucoup d’entre eux étaient à l’arrivée « des gens simples et tranquilles   » ; mais, dépaysés et soumis sans préservatif à la contagion, ils contractent promptement la fièvre révolutionnaire. De même, dans un revival américain, sous un régime continu de prêches, de cris, de chants, de secousses nerveuses, les tièdes et les indifférents ne tardent pas à s’affoler eux-mêmes, et délirent à l’unisson des agités.
Le 7 août, le branle final est donné. Conduits par le département et par la municipalité, nombre de délégués viennent, à la barre de la Convention, faire leur profession de foi jacobine. « Bientôt, disent-ils, on cherchera sur les bords de la Seine où était le marais fangeux qui voulait nous engloutir. Dussent les royalistes et les intrigants en crever de dépit, nous vivrons et nous mourrons Montagnards…
Mais le soir, aux Jacobins, Robespierre, après un long discours vague sur les dangers publics, sur les conspirateurs, sur les traîtres, lance tout à coup le mot décisif : « La plus importante de mes réflexions allait m’échapper... La proposition qu’on a faite ce matin ne tend qu’à faire succéder aux membres épurés de la Convention actuelle les envoyés de Pitt et de Cobourg  . » Paroles terribles dans la bouche de l’homme à principes ; elles sont comprises à l’instant par les meneurs grands et petits, par les quinze cents Jacobins de choix qui remplissent la salle. — « Non, non ! » s’écrie toute la Société. — Les délégués sont entraînés. « Je demande, dit l’un d’eux, que la Convention ne se sépare point avant la fin de la guerre. » — La voilà enfin la fameuse motion, depuis si longtemps désirée et attendue : maintenant les calomnies des Girondins vont tomber à terre ; il est prouvé que la Convention ne veut point s’éterniser, qu’elle n’a pas d’ambition. Si elle reste au pouvoir, c’est qu’elle y est maintenue ; les délégués du peuple lui forcent la main…
Danton saisit le moment ; avec sa lucidité ordinaire, il trouve le mot qui définit la situation : « Les Députés des assemblées primaires, dit-il, viennent d’exercer parmi nous l’initiative de la Terreur. »

Protestation et mobilisation en Province : délivrer la Convention de ses oppresseurs Montagnards

A la nouvelle du 31 mai et du 2 juin, parmi les républicains de la classe cultivée, dans cette génération qui, élevée par les philosophes, croyait sincèrement aux droits de l’homme , un grand cri d’indignation avait éclaté ; soixante-neuf administrations de département avaient protesté  , et, dans presque toutes les villes de l’Ouest, du Midi, de l’Est et du Centre, à Caen, Alençon, Évreux, Rennes, Brest, Lorient, Nantes et Limoges, à Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes et Marseille, à Lyon, Grenoble, Clermont, Lons-le-Saunier, Besançon, Mâcon et Dijon  , les citoyens, réunis dans leurs sections, avaient provoqué ou soutenu par leurs acclamations les arrêtés énergiques de leurs administrateurs. Administrateurs et citoyens, tous déclaraient que, la Convention n’étant plus libre, ses décrets, depuis le 31 mai, n’avaient plus force de loi, que des troupes départementales allaient marcher sur Paris pour la délivrer de ses oppresseurs, et que ses suppléants étaient invités à se réunir à Bourges. – En plusieurs endroits, on avait passé des paroles aux actes. Déjà, avant la fin de mai, Marseille et Lyon avaient pris les armes et mâté leurs jacobins locaux. Après le 2 juin, la Normandie, la Bretagne, le Gard, le Jura, Toulouse et Bordeaux avaient aussi levé des troupes. À Marseille, Bordeaux et Caen, les représentants en mission, arrêtés ou gardés à vue, étaient retenus comme otages  . À Nantes, les magistrats populaires et les gardes nationaux, qui, six jours auparavant, avaient si vaillamment repoussé l’armée vendéenne, osaient davantage ; ils limitaient les pouvoirs de la Convention et condamnaient son ingérence : selon eux, l’envoi des représentants en mission était « une usurpation, un attentat contre la souveraineté nationale »…

A ce coup droit qui porte à fond, la Montagne vient de riposter par le même coup ; elle aussi rend hommage aux principes et s’autorise de la volonté populaire. Par la fabrication subite d’une constitution ultra-démocratique, par la convocation des assemblées primaires, par la ratification que le peuple assemblé donne à son œuvre, par l’appel des délégués à Paris, par l’assentiment de ces délégués convertis, fascinés ou contraints, elle se disculpe et se justifie ; elle dérobe aux Girondins les griefs qu’ils faisaient sonner, la popularité qu’ils se croyaient acquise  , les axiomes qu’ils agitaient comme des étendards. – Dès lors, le terrain sur lequel les opposants bâtissaient se dérobe sous leurs pieds, les matériaux qu’ils assemblaient fondent dans leurs mains, leur ligue se disloque avant d’être faite, et l’incurable faiblesse du parti se montre au grand jour.

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