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dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_93_ Portait de Marat

Portrait de Marat, de la manie ambitieuse et l’échec social à la manie des complots et à à la manie homicide ; il a été dans le droit fil de la Révolution, lucide à force d’aveuglement

Marat : la manie ambitieuse et l‘échec social

Parmi les Jacobins, trois hommes, Marat, Danton, Robespierre, ont mérité la prééminence et possédé l’autorité : c’est que, par la difformité ou la déformation de leur esprit et de leur cœur, ils ont rempli les conditions requises. - Des trois, Marat est le plus monstrueux ; il confine à l’aliéné, et il en offre les principaux traits, l’exaltation furieuse, la surexcitation continue, l’activité fébrile, le flux intarissable d’écriture, l’automatisme de la pensée et le tétanos de la volonté, sous la contrainte et la direction de l’idée fixe ; outre cela, les symptômes physiques ordinaires, l’insomnie, le teint plombé, le sang brûlé, la saleté des habits et de la personne  , à la fin, et pendant les cinq derniers mois des dartres et des démangeaisons par tout le corps  . Issu de races disparates, né d’un sang mêlé et troublé par de profondes révolutions morales , il porte en lui un germe bizarre ; au physique, c’est un avorton ; au moral, c’est un prétendant, qui prétend aux plus grands rôles. Dès la première enfance, son père, médecin, l’a destiné à être un savant ; sa mère, idéaliste, l’a préparé pour être un philanthrope, et, de lui-même, il a toujours marché vers cette double cime. « À cinq ans , dit-il, j’aurais voulu être maître d’école, à quinze ans professeur, auteur à dix-huit, génie créateur à vingt, ensuite et jusqu’au bout, apôtre et martyr de l’humanité. Dès mon bas âge, j’ai été dévoré par l’amour de la gloire, passion qui changea d’objet pendant les diverses périodes de ma vie, mais qui ne m’a pas quitté un seul instant. » Pendant trente ans, il a roulé en Europe ou végété à Paris, en nomade ou en subalterne, écrivain sifflé, savant contesté, philosophe ignoré, publiciste de troisième ordre, aspirant à toutes les célébrités et à toutes les grandeurs, candidat perpétuel et perpétuellement repoussé : entre son ambition et ses facultés, la disproportion était trop forte…
Partant, lorsqu’il essaye d’inventer, il copie ou il se trompe. Son traité de l’Homme est un pêle-mêle de lieux communs physiologiques et moraux, de lectures mal digérées, de noms enfilés à la suite et comme au hasard  , de suppositions gratuites, incohérentes, où les doctrines du dix-septième et du dix-huitième siècle s’accouplent, sans rien produire que des phrases creuses. « L’âme et le corps sont des substances distinctes, sans nul rapport nécessaire, et uniquement unies entre elles par le fluide nerveux ; » ce fluide n’est pas gélatineux, car les spiritueux qui le renouvellent ne contiennent pas de gélatine ; l’âme est mue par lui et le meut ; à cet effet, elle réside dans « les méninges ». – Son Optique   est le contre-pied de la grande vérité déjà trouvée par Newton depuis un siècle et vérifiée depuis par un autre siècle d’expériences et de calculs. – Sur la chaleur et l’électricité, il ne produit que des hypothèses légères et des généralités littéraires : un jour, mis au pied du mur, il introduit une aiguille dans un bâton de résine pour le rendre conducteur, et il est pris par le physicien Charles en flagrant délit de supercherie scientifique  .
Il n’est pas même en état de comprendre les grands inventeurs, ses contemporains, Laplace, Monge, Lavoisier, Fourcroy ; au contraire, il les diffame, à la façon d’un révolté, usurpateur de bas étage, qui, sans titre aucun, veut prendre la place des autorités légitimes. – En politique, il ramasse la sottise en vogue, le Contrat social fondé sur le droit naturel, et il la rend plus sotte encore, en reprenant à son compte le raisonnement des socialistes grossiers, des physiologistes égarés dans la morale, je veux dire, en fondant le droit sur le besoin physique…

 Du délire ambitieux à la manie des persécutions

Dans les sciences supérieures, qui traitent de la nature en général ou de la société humaine, il est allé au bout. « Je crois avoir épuisé à peu près toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique  . » Non seulement il a trouvé la théorie vraie de l’État, mais il est homme d’État, praticien expert, capable de prévoir l’avenir et de le faire. Il prédit, et toujours juste, en moyenne deux fois par semaine : aux premiers jours de la Convention  , il compte à son acquis déjà « trois cents prédictions sur les principaux événements de la Révolution, justifiées par le fait ». – En face des Constituants qui démolissent et reconstruisent si lentement, il se fait fort de tout défaire, refaire et parfaire à la minute. « Si j’étais tribun du peuple et soutenu par quelques milliers d’hommes déterminés  , je réponds que, sous six semaines, la Constitution serait parfaite, que la machine politique marcherait au mieux, que la nation serait libre et heureuse, qu’en moins d’une année elle serait florissante et redoutable, et qu’elle le serait tant que je vivrais. »
En d’autres termes, aux yeux de Marat, Marat, unique entre tous par la supériorité de son génie et de son caractère, est l’unique sauveur.
À de pareils signes, le médecin reconnaîtrait à l’instant un de ces fous lucides que l’on n’enferme pas, mais qui n’en sont que plus dangereux   ; même il dirait le nom technique de la maladie : c’est le délire ambitieux, bien connu dans les asiles. – Deux prédispositions, la perversion habituelle du jugement et l’excès colossal de l’amour-propre  , en sont les sources, et nulle part ces sources n’ont coulé plus abondamment que dans Marat. Jamais homme, après une culture si diversifiée, n’a eu l’esprit si incurablement faux. Jamais homme, après tant d’avortements dans la spéculation et tant de méfaits dans la pratique, n’a conçu et gardé une si haute idée de lui-même. En lui, chacune des deux sources vient grossir l’autre : ayant la faculté de ne pas voir les choses telles qu’elles sont, il peut s’attribuer de la vertu et du génie ; persuadé qu’il a du génie et de la vertu, il prend ses attentats pour des mérites, et ses lubies pour des vérités. - Dès lors et spontanément, par son propre cours, la maladie se complique : au délire ambitieux s’ajoute la manie des persécutions. En effet, des vérités évidentes ou prouvées, comme celles qu’il apporte, devraient, du premier coup, éclater en public ; si elles font long feu et s’éteignent, c’est que des ennemis ou des envieux ont marché dessus ; manifestement, on a conspiré contre lui, et contre lui les complots n’ont jamais cessé. Il y eut d’abord le complot des philosophes : quand le traité de l’Homme fut expédié d’Amsterdam à Paris  , « ils sentirent le coup que je portais à leurs principes et firent arrêter le livre à la douane ». Il y eut ensuite le complot des médecins : « ils calculaient avec douleur la grandeur de mes gains.... Je prouverais, s’il en était besoin, qu’ils ont tenu des assemblées fréquentes pour aviser aux moyens les plus efficaces de me diffamer ». Il y eut enfin le complot des académiciens, « l’indigne persécution que l’Académie des Sciences n’a cessé de me faire pendant dix ans, lorsqu’elle se fut assurée que mes découvertes sur la lumière renversaient ses travaux depuis des siècles, et que je me souciais fort peu d’entrer dans son sein.... Croirait-on que les charlatans de ce corps scientifique étaient parvenus à déprécier mes découvertes dans l’Europe entière…
Naturellement, le soi-disant persécuté se défend, c’est-à-dire qu’il attaque. Naturellement, comme il est l’agresseur, on le repousse et on le réprime, et, après s’être forgé des ennemis imaginaires, il se fait des ennemis réels, surtout en politique où, par principe, il prêche tous les jours l’émeute et le meurtre. Naturellement enfin, il est poursuivi, décrété par le Châtelet, traqué par la police, obligé de fuir et d’errer de retraite en retraite, de vivre des mois entiers à la façon d’une chauve-souris, dans « un caveau, dans un souterrain, dans un cachot sombre   ». Une fois, dit son ami Panis, il a passé « six semaines assis sur une fesse », comme un fou dans son cabanon, seul à seul avec son rêve. – Rien d’étonnant si, à ce régime, son rêve s’épaissit et s’appesantit, s’il se change en cauchemar fixe, si, dans son esprit renversé, les objets se renversent, si, même en plein jour, il ne voit plus les hommes et les choses que dans un miroir grossissant et contourné, si parfois, quand ses numéros sont trop rouges et que la maladie chronique devient aiguë, son médecin   vient le saigner pour arrêter l’accès et prévenir les redoublements.
Mais le pli est pris : désormais les contre-vérités poussent dans son cerveau comme sur leur sol natal ; il s’est installé dans la déraison, et cultive l’absurdité, même physique et mathématique….
– Par suite, ainsi que ses confrères de Bicêtre, il extravague incessamment dans l’horrible et dans l’immonde : le défilé des fantômes atroces ou dégoûtants a commencé . Selon lui, les savants qui n’ont pas voulu l’admirer sont des imbéciles, des charlatans et des plagiaires. Laplace et Monge, simples « automates », ne sont que des machines à calculs ; Lavoisier, « père putatif de toutes les découvertes qui font du bruit, n’a pas une idée en propre », pille les autres sans les comprendre, et « change de système comme de souliers ». Fourcroy, son disciple et son trompette, est encore de plus mince étoffe. Tous sont des drôles…

La monomanie homicide : dans le droit fil de la Révolution, lucide à force d’aveuglement

En politique, où les débats sont des combats, c’est pis : l’Ami du peuple ne peut avoir que des scélérats pour adversaires. Louer le courage et le désintéressement de La Fayette, quelle ineptie ! S’il est allé en Amérique, c’est par dépit amoureux, « rebuté par une Messaline » ; il y a gardé un parc d’artillerie, « comme les goujats gardent le bagage » : voilà tous ses exploits ; de plus, il est un voleur. Bailly aussi est un voleur, et Malouet « un paillasse ». Necker a formé « l’horrible entreprise d’affamer et d’empoisonner le peuple, il s’est rendu pour toujours l’exécration des Français et l’opprobre du genre humain ». – Qu’est-ce que la Constituante, sinon un ramas « d’hommes bas, rampants, vils et ineptes » ? – « Infâmes législateurs, vils scélérats, monstres altérés d’or et de sang, vous trafiquez avec le monarque de nos fortunes, de nos droits, de nos libertés et de nos vies ! »…

A la suite du délire ambitieux, de la manie des persécutions et du cauchemar fixe, la monomanie homicide s’est déclarée. Dès les premiers mois de la Révolution, elle s’est déclarée chez Marat ; c’est qu’elle lui était innée, inoculée d’avance ; il l’avait contractée à bon escient et par principes….... Point de quartier ; je vous propose de décimer les membres contre-révolutionnaires de la municipalité, des justices de paix, des départements et de l’Assemblée nationale  . » — Au commencement, un petit nombre de vies aurait suffi : « il fallait faire tomber 500 têtes après la prise de la Bastille, alors tout aurait été bien ». Mais, par imprévoyance et timidité, on a laissé le mal s’étendre, et plus il s’étend, plus l’amputation doit être large. — Avec le coup d’œil sûr du chirurgien, Marat en donne la dimension ; il a fait ses calculs d’avance. En septembre 1792, dans le Conseil de la Commune, il estime par approximation à 40 000 le nombre des têtes qu’il faut abattre  . Six semaines plus tard, l’abcès social ayant prodigieusement grossi, le chiffre enfle à proportion : c’est 270 000 têtes qu’il demande  , toujours par humanité, « pour assurer la tranquillité publique, » à condition d’être chargé lui-même de cette opération, et de cette opération seulement, comme justicier sommaire et temporaire. — Sauf le dernier point, tout le reste lui a été accordé ; il est fâcheux qu’il n’ait pu voir de ses yeux l’accomplissement parfait de son programme, les fournées du Tribunal révolutionnaire de Paris, les massacres de Lyon et de Toulon, les noyades de Nantes. — Dès l’abord et jusqu’à la fin, il a été dans le droit fil de la Révolution, lucide à force d’aveuglement, grâce à sa logique de fou, grâce à la concordance de sa maladie privée et de la maladie publique, grâce à la précocité de son délire plein parmi les autres délires incomplets et tardifs, seul immuable, sans remords, triomphant, établi du premier bond sur la cime aiguë que ses rivaux n’osent pas gravir ou ne gravissent qu’en tâtonnant…


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