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dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_94_ Portait de Danton

L’’esprit le plus sain et l’aptitude politique, un Mandrin politique. Danton acant la Révolution ; portrait moral et physique ; il a compris le caractère propre et le procédé normal de la Révolution ; son rôle durant la Révolution, les journées révolutionnaires et les institutions montagnardes ;  le Tribunal révolutionnaire, le Comité de Salut Public. Trop humain : il ne sera jamais un bourreau systématique.

NB : l’attitude relativement indulgente de Taine envers Danton est à mettre en parallèle avec les conceptions positivistes de Comte et de ses disciples qui en font un des grands hommes de l(histoire et seront à l’origine de l’érection de sa statue à Paris, place de l’Odéon. (Pierre Laffitte : « C'est Danton qui a conçu l'appareil gouvernemental, et cet appareil a sauvé la France. Il a repris la grande tradition d'unité gouvernementale qui avait servi à constituer la France…Danton se rattache à la série des grands hommes d'Etat : les Cromwell, les Louis XI, les Richelieu, il eut la conception empirique de la haute mécanique sociale »

L’’esprit le plus sain et l’aptitude politique, un empiriste, un Mandrin politique

Il n’y a rien du fou chez Danton ; au contraire, non seulement il a l’esprit le plus sain, mais il possède l’aptitude politique, et à un degré éminent, à un degré tel, que, de ce côté, nul de ses collaborateurs ou de ses adversaires n’approche de lui, et que, parmi les hommes de la Révolution, Mirabeau seul l’a égalé ou surpassé. – C’est un génie original, spontané, et non, comme la plupart de ses contemporains, un théoricien raisonneur et scribe  , c’est-à-dire un fanatique pédant, une créature factice et fabriquée par les livres, un cheval de meule qui marche avec des œillères et tourne sans issue dans un cercle fermé. Son libre jugement n’est point entravé par les préjugés abstraits : il n’apporte point un contrat social, comme Rousseau, ni un art social, comme Siéyès, des principes ou des combinaisons de cabinet   ; il s’en est écarté par instinct, peut-être aussi par mépris : il n’en avait pas besoin, il n’aurait su qu’en faire. Les systèmes sont des béquilles à l’usage des impotents, et il est valide ; les formules sont des lunettes à l’usage des myopes, et il a de bons yeux. « Il avait peu lu, peu médité, dit un témoin lettré et philosophe   ; il ne savait presque rien, et il n’avait l’orgueil de rien deviner ; mais il regardait et voyait. Sa capacité naturelle, qui était très grande et qui n’était remplie de rien, se fermait naturellement aux notions vagues, compliquées et fausses, et s’ouvrait naturellement à toutes les notions d’expérience dont la vérité était manifeste.... » Partant, « son coup d’œil sur les hommes et les choses, subit, net, impartial et vrai, avait la prudence solide et pratique ». Se représenter exactement les volontés divergentes ou concordantes, superficielles ou profondes, actuelles ou possibles des différents partis et de vingt-six millions d’âmes, évaluer juste la grandeur des résistances probables et la grandeur des puissances disponibles, apercevoir et saisir le moment décisif qui est unique, combiner les moyens d’exécution, trouver les hommes d’action, mesurer l’effet produit, prévoir les contre-coups prochains et lointains, ne pas se repentir et ne pas s’entêter, accepter les crimes à proportion de leur efficacité politique, louvoyer devant les obstacles trop forts, s’arrêter ou biaiser, même au mépris des maximes qu’on étale, ne considérer les choses et les hommes qu’à la façon d’un mécanicien, constructeur d’engins et calculateur de forces  , voilà les facultés dont il a fait preuve au 10 août, au 2 septembre, pendant la dictature effective qu’il s’est arrogée entre le 10 août et le 21 septembre, puis dans la Convention, dans le premier Comité de Salut public  , au 31 mai et au 2 juin : on l’a vu à l’œuvre. Jusqu’au bout, en dépit de ses partisans, il a tâché de diminuer ou du moins de ne pas accroître les résistances que le gouvernement devait surmonter. Presque jusqu’au bout, en dépit de ses adversaires, il a tâché d’accroître ou au moins de ne pas détruire les puissances que le gouvernement pouvait employer. À travers les vociférations des clubs qui exigeaient l’extermination des Prussiens, la capture du roi de Prusse, le renversement de tous les trônes et le meurtre de Louis XVI, il a négocié la retraite presque pacifique de Brunswick  , il a travaillé à séparer la Prusse de la coalition  , il a voulu changer la guerre de propagande en une guerre d’intérêt, il a fait décréter   par la Convention que « la France ne s’immiscerait en aucune manière dans le gouvernement des autres puissances », il a obtenu l’alliance de la Suède, il a posé d’avance les bases du traité de Bâle, il a songé à sauver le roi  . À travers les défiances et les attaques des Girondins qui veulent le déshonorer et le perdre, il s’obstine à leur tendre la main, il ne leur déclare la guerre que parce qu’ils lui refusent la paix  , et il s’efforce de les préserver quand ils sont à terre. – Au milieu de tant de bavards et d’écrivailleurs dont la logique est verbale ou dont la fureur est aveugle, qui sont des serinettes à phrases ou des mécaniques à meurtres, son intelligence, toujours large et souple, va droit aux faits, non pour les défigurer et les tordre, mais pour s’y soumettre, s’y adapter et les comprendre. Avec un esprit de cette qualité, on va loin, n’importe dans quelle voie : reste à choisir la voie. Mandrin aussi, sous l’ancien régime, fut, dans un genre voisin, un homme supérieur   ; seulement, pour voie, il avait choisi le grand chemin….

 Danton avant la Révolution – portrait physique et moral

Entre le démagogue et le brigand, la ressemblance est intime : tous les deux sont des chefs de bande, et chacun d’eux a besoin d’une occasion pour former sa bande ; pour former la sienne, Danton avait besoin de la Révolution. – « Sans naissance, sans protection », sans fortune, trouvant les places prises et « le barreau de Paris inabordable », reçu avocat après « des efforts », il a longtemps vagué et attendu sur le pavé ou dans les cafés, comme aujourd’hui ses pareils dans les brasseries. Au café de l’École, le patron, bonhomme « en petite perruque ronde, en habit gris, la serviette sous le bras », circulait autour des tables avec un sourire, et sa fille siégeait au fond comme demoiselle de comptoir  . Danton a causé avec elle, et l’a demandée en mariage ; pour l’obtenir, il a dû se ranger, acheter une charge d’avocat au Conseil du Roi, trouver dans sa petite ville natale des répondants et des bâilleurs de fonds  . Une fois marié, logé dans le triste passage du Commerce, « chargé de dettes plus que de causes », confiné dans une profession sédentaire où l’assiduité, la correction, le ton modéré, le style décent et la tenue irréprochable étaient de rigueur, confiné dans un ménage étroit qui, sans le secours d’un louis avancé chaque semaine par le beau-père limonadier, n’aurait pu joindre les deux bouts, ses goûts larges, ses besoins alternatifs de fougue et d’indolence, ses appétits de jouissance et de domination, ses rudes et violents instincts d’expansion, d’initiation et d’action, se sont révoltés : il est impropre à la routine paisible de nos carrières civiles ; ce qui lui convient, ce n’est pas la discipline régulière d’une vieille société qui dure, mais la brutalité tumultueuse d’une société qui se défait ou d’une société qui se fait. Par tempérament et par caractère, il est un barbare, et un barbare né pour commander à ses pareils, comme tel leude du sixième siècle ou tel baron du dixième. Un colosse à tête de « Tartare » couturée de petite vérole, d’une laideur tragique et terrible, un masque convulsé de « bouledogue » grondant  , de petits yeux enfoncés sous les énormes plis d’un front menaçant qui remue, une voix tonnante, des gestes de combattant, une surabondance et un bouillonnement de sang, de colère et d’énergie, les débordements d’une force qui semble illimitée comme celles de la nature, une déclamation effrénée, pareille aux mugissements d’un taureau, et dont. les éclats portent à travers les fenêtres fermées jusqu’à cinquante pas dans la rue, des images démesurées, une emphase sincère, des tressaillements et des cris d’indignation, de vengeance, de patriotisme, capables de réveiller les instincts féroces dans l’âme la plus pacifique   et les instincts généreux dans l’âme la plus abrutie, des jurons et des gros mots  , un cynisme, non pas monotone et voulu comme celui d’Hébert, mais jaillissant, spontané et de source vive, des crudités énormes et dignes de Rabelais, un fond de sensualité joviale et de bonhomie gouailleuse, des façons cordiales et familières, un ton de franchise et de camaraderie, bref le dedans et les dehors les plus propres à capter la confiance et les sympathies d’une plèbe gauloise et parisienne, tout concourt à composer « sa popularité infuse et pratique » et à faire de lui « un grand seigneur de la sans-culotterie   ». – Avec de telles dispositions pour jouer un rôle, on est bien tenté de le jouer, sitôt que le théâtre s’ouvre…
Ni au physique, ni au moral, il n’a de dégoûts : il peut embrasser Marat  , fraterniser avec des ivrognes, féliciter des septembriseurs, répondre en style de cocher aux injures des femmes de la rue, vivre de pair à compagnon avec des drôles, des voleurs et des repris de justice, avec Carra, Westermann, Huguenin et Rossignol, avec les scélérats avérés qu’il expédie dans les départements après le 2 septembre. – « Eh ! f... croyez-vous donc qu’on enverra des demoiselles    ? » – Il faut des boueux pour travailler dans les boues ; on ne doit pas se boucher le nez quand ils viennent réclamer leur salaire ; on est tenu de les bien payer, de leur dire un mot d’encouragement, de leur laisser les coudées franches. Danton consent à faire la part du feu et s’accommode aux vices ; il n’a pas de scrupules : il laisse gratter et prendre. – Lui-même il a pris, autant pour donner que pour garder, autant pour soutenir son rôle que pour en jouir, quitte à dépenser contre la cour l’argent de la cour, probablement avec un rire intérieur et narquois, avec ce rire qu’on devine chez le paysan en blouse lorsqu’il vient de duper son propriétaire en redingote, avec ce rire que les vieux historiens décrivent chez le Franc lorsqu’il empochait l’or romain pour mieux faire la guerre à Rome…

il a compris le caractère propre et le procédé normal de la Révolution

Dès l’origine, il a compris le caractère propre et le procédé normal de la Révolution, c’est-à-dire l’emploi de la brutalité populaire : en 1788, il figurait déjà dans les émeutes. Dès l’origine, il a compris l’objet final et l’effet définitif de la Révolution, c’est-à-dire la dictature de la minorité violente : au lendemain du 14 juillet 1789, il a fondé dans son quartier   une petite république indépendante, agressive et dominatrice, centre de la faction, asile des enfants perdus, rendez-vous des énergumènes, pandémo¬nium de tous les cerveaux incendiés et de tous les coquins disponibles, visionnaires et gens à poigne, harangueurs de gazette ou de carrefour, meurtriers de cabinet ou de place publique, Camille Desmoulins, Fréron, Hébert, Chaumette, Clootz, Théroigne, Marat, et, dans cet État plus que jacobin, modèle anticipé de celui qu’il établira plus tard, il règne, comme il régnera plus tard, président perpétuel du district, chef du bataillon, orateur du club, machinateur des coups de main. Là, l’usurpation est de règle : on ne reconnaît aucune autorité légale ; on brave le roi, les ministres, les juges, l’Assemblée, la municipalité, le maire, le commandant de la garde nationale. De par la nature et les principes, on s’est mis au-dessus des lois : le district prend Marat sous sa protection, place deux sentinelles à sa porte pour le garantir des poursuites, et résiste en armes à la force armée chargée d’exécuter le mandat d’arrêt  . Bien mieux, au nom de Paris, « première sentinelle de la nation », on prétend gouverner la France. Danton vient déclarer à l’Assemblée nationale que les citoyens de Paris sont les représentants naturels des quatre vingt-trois départements, et la somme, sur leur injonction, de rétracter un décret rendu  .
Toute la pensée jacobine est là ; avec son coup d’œil supérieur, Danton l’a pénétrée jusqu’au fond, et l’a proclamée en termes propres ; à présent, pour l’appliquer grandement  , il n’a plus qu’à passer du petit théâtre au grand, des Cordeliers à la Commune, au ministère, au Comité de Salut public, et, sur tous ces théâtres, il joue le même rôle avec le même objet et les mêmes effets. Un despotisme institué par la conquête et maintenu par la crainte, le despotisme de la plèbe jacobine et parisienne, voilà son but et ses moyens ; c’est lui qui, adaptant les moyens au but et le but aux moyens, conduit les grandes journées et provoque les mesures décisives de la Révolution, le 10 août  , le 2 septembre, le 31 mai, le 2 juin  , le décret qui lève dans chaque grande ville une armée de sans-culottes salariés « pour tenir les aristocrates sous « leurs piques », le décret qui, dans chaque commune où les grains sont chers, taxe les riches pour mettre le prix du pain à la portée des pauvres  , le décret qui alloue aux ouvriers quarante sous par séance pour assister aux assemblées de section  , l’institution du Tribunal révolutionnaire  , la proposition « d’ériger le Comité de Salut public en gouvernement provisoire », la proclamation de la Terreur, l’application du zèle jacobin à des œuvres effectives, l’emploi des 7 000 délégués des assemblées primaires renvoyés chez eux pour y devenir les agents du recrutement et de l’armement universels  , les paroles enflammées qui lancent toute la jeunesse sur la frontière, les motions sensées qui limitent la levée en masse à la réquisition des hommes de dix-huit à vingt-cinq ans, et qui mettent fin aux scandaleuses carmagnoles chantées et dansées par la populace dans la salle même de la Convention  . – Pour édifier la machine, il a déblayé le terrain, fondu le métal, forgé les grandes pièces, limé des boursouflures, dessiné le moteur central, ajusté les rouages secondaires, imprimé le premier élan et le branle final, fabriqué la cuirasse qui protège l’œuvre contre l’étranger et contre les chocs du dehors. La machine est de lui : pourquoi, après qu’il l’a construite, ne se charge-t-il pas de la manœuvrer ?

Finalement trop humain : il ne sera jamais un bourreau systématique


C’est que, s’il était capable de la construire, il n’est pas propre à la manœuvrer. Aux jours de crise, il peut bien donner un coup d’épaule, emporter les volontés d’une assemblée ou d’une foule, mener de haut et pendant quelques semaines un comité d’exécution. Mais le travail régulier, assidu, lui répugne ; il n’est pas fait pour les écritures  , pour les paperasses et la routine d’une besogne administrative. Homme de police et de bureau, comme Robespierre et Billaud, lecteur minutieux de rapports quotidiens, annotateur de listes mortuaires, professeur d’abstractions décoratives, menteur à froid, inquisiteur appliqué et convaincu, il ne le sera jamais ; surtout il ne sera jamais bourreau méthodique. — D’une part, il n’a point sur les yeux le voile gris de la théorie : il voit les hommes, non pas à travers le contrat social, comme une somme d’unités arithmétiques  , mais tels qu’ils sont en effet, vivants, souffrants et saignants, surtout ceux qu’il connaît, chacun avec sa physionomie et son geste. À ce spectacle, les entrailles s’émeuvent quand on a des entrailles, et il en a ; il a même du cœur, une large et vive sensibilité, la sensibilité de l’homme de chair et de sang en qui subsistent tous les instincts primitifs, les bons à côté des mauvais, que la culture n’a point desséché ni raccorni, qui a pu faire et laisser faire les massacres de septembre, mais qui ne se résigne pas à pratiquer de ses mains, tous les jours, à l’aveugle, le meurtre systématique et illimité. Déjà en septembre, « couvrant sa pitié sous ses rugissements   », il a dérobé ou arraché aux égorgeurs plusieurs vies illustres. Quand la hache approche des Girondins, il en est « malade de douleur » et de désespoir. « Je ne pourrai pas les sauver », s’écriait-il, « et de grosses larmes tombaient le long de son visage ». — D’autre part, il n’a pas sur les yeux le bandeau épais de l’incapacité et de l’imprévoyance. Il a démêlé le vice intérieur du système, le suicide inévitable et prochain de la Révolution. « Les Girondins nous ont forcés de nous jeter dans le sans-culottisme qui les a dévorés, qui nous dévorera tous, qui se dévorera lui-même  . » — « Laissez faire Robespierre et Saint-Just ; bientôt il ne restera plus en France qu’une Thébaïde avec une vingtaine de Trappistes politiques  . » — A la fin, il voit plus clair encore : « A pareil jour, j’ai fait instituer le Tribunal révolutionnaire : j’en demande pardon à Dieu et aux hommes. – Dans les révolutions, l’autorité reste aux plus scélérats. – Il vaut mieux être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes  . » – Mais il a prétendu les gouverner, il a construit le nouvel engin de gouvernement, et, sourde à ses cris, sa machine opère conformément à la structure et à l’impulsion qu’il lui a données. Elle est là debout devant lui, la sinistre machine, avec son énorme roue qui pèse sur la France entière, avec son engrenage de fer dont les dents multipliées compriment chaque portion de chaque vie, avec son couperet d’acier qui incessamment tombe et retombe ; son jeu, qui s’accélère, exige chaque jour une plus large fourniture de vies humaines, et ses fournisseurs sont tenus d’être aussi insensibles, aussi stupides qu’elle. Danton ne le peut pas, ne le veut pas. – Il s’écarte, se distrait, jouit, oublie   ; il suppose que les coupe-tête en titre consentiront peut-être à l’oublier ; certainement, ils ne s’attaqueront point à lui. « Ils n’oseraient ».... « On ne me touche pas, moi : je suis l’arche. » Au pis, il aime mieux « être guillotiné que guillotineur ». – Ayant dit ou pensé cela, il est mûr pour l’échafaud.

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