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dimanche 15 décembre 2019

Le chauffage nucléaire, un atout pour la transition énergétique 2) les SMR


Un nouveau type de réacteurs nucléaires pour un chauffage propre climatiquement acceptable

En France, le chauffage des bâtiments représente 22% des dégagements de gaz à effets de serre, derrière l’industrie (22%) et les Transports (26%) ; encore sans doute une partie de la consommation industrielle est-elle aussi en fait liée à une consommation de chaleur. Le chauffage représente donc une partie très important des émissions de gaz à effet de serre (surtout CO2).

Comment diminuer ces émissions ? On peut passer davantage au chauffage électrique, qui peut constituer une bonne solution pour l’habitat individuel. (cf. notamment l’action de Brice Lalonde, https://vivrelarecherche.blogspot.com/2019/09/transition-energetique-et-grandes.html)

Si l’on veut une chaleur propre, on peut aussi utiliser la cogénération nucléaire, mais bien que des exemples récentes, notamment chinois et russes en soulignent l’intérêt, il semble existant mais limité en France (cf blog précédent https://vivrelarecherche.blogspot.com/2019/12/le-chauffage-nucleaire-un-atout-pour-la.html).
En revanche, un chauffage nucléaire urbain à l’aide de réacteurs spécialisés plus petit, les small modular reactor  (SMR) aurait un intérêt certain pour l’obtention de chaleur propre décarbonée.

La longue marche des SMR .

L'idée d’utiliser l'énergie nucléaire pour le chauffage est apparue en même temps que son utilisation électrogène. Ainsi, la première centrale nucléaire suédoise, celle d'Ågesta produisait essentiellement de la chaleur à destination du quartier de Farsta, dans la banlieue sud de Stockholm. Elle avait à l'origine une puissance de 65 MW, qui fut portée à 80 MW au début de l'année 1970 et fonctionna de 1963 à 1974.  Une fraction de l'énergie produite était aussi convertie en électricité. Elle comportait un unique réacteur utilisant comme combustible l’uranium naturel et comme modérateur l’eau lourde. Arrêtée en 1974 parce qu’elle ne correspondait plus aux normes et, sa partie nucléaire démantelée, elle est utilisée comme terrain d'exercice par les sapeurs-pompiers de Stockholm.

La France a failli être pionnière dans le domaine des SMR avec Thermos, un petit réacteur souterrain relié à un réseau de chauffage urbain de la ville qui devait entrer en service à Grenoble. Ce réacteur de 90 MW thermiques utilisant entièrement la chaleur produite et ne nécessitant qu'une trentaine d'employés avait alors défrayé la chronique en 1980 (grande époque de la contestation contre Superphenix dans la même région, coïncidence malheureuse de lieu et de calendrier). Avec la montée en puissance de Greenpeace, de la contestation locale contre Superphenix et la baisse des prix du pétrole (contre-choc pétrolier), le projet a été abandonné, comme d’habitude pour des raisons politico-économiques conjoncturelles, et non pour des raisons techniques ; le mal que les écolos bigots dogmatiques antinucléaires ont fait, il faudra un jour en faire le bilan.
Les aspects climatiques et la hausse du prix des fossiles rendent maintenant beaucoup plus intéressants ce type de réacteurs dédiés au chauffage ou à d’autres utilisations que le production d’électricité et modernisés sous la forme de SMR. Un petit réacteur de de seulement 150-200 MWe de puissance permet d'éviter le rejet dans l'atmosphère d'environ 1 million de tonnes de CO2 chaque année. En installant ce type de réacteur ayant une très faible empreinte au sol, des réductions majeures des émissions de CO2 pourraient être réalisées (l'empreinte au sol du réacteur Thermos était seulement de 40 x 40 m pour fournir la quasi-totalité des besoins en chauffage urbain de l'agglomération Grenobloise sans émissions de CO2). (cf. Bruno Comby, AEPN, http://ecolo.org/documents/documents_in_french/cogeneration_nucleaire-07.htm)

Définition, objectifs, fonctionnement d’un SMR

Principes :  Un « SMR » (Small Modular Reactor en anglais) désigne une famille de réacteurs nucléaires réalisés en usine sous forme de modules industrialisés directement installables sur site ; d’une puissance généralement inférieure à 300 MWe, (la moyenne pour les SMR existants s’établissant autour de 100 MWe) ; associables pour fournir une gamme de puissance électrique adaptable à une demande évolutive ;utilisant la fission de l’uranium (235, 238) ou du thorium (232).

Objectifs : Les SMR visent à  abaisser significativement le poids du financement de l’électronucléaire en volume et en délai, à substituer à l’effet d’échelle recherché pour les grandes centrales l’effet de série industriel,  attaché à la réalisation répétitive des SMR en usine, abaissant les coûts ; ouvrir de nouveaux marchés de fourniture d’électricité décarbonée aux sites isolés (îles, Grand Nord, etc.) et aux petits réseaux de distribution électrique ; remplacer des centrales de moyenne puissance utilisant des combustibles fossiles (par exemple les centrales à charbon aux États-Unis) ; développer un plus grand suivi de charge en soutien de sources intermittentes (éolien, solaire) ; fournir de la chaleur, éventuellement en cogénération, adaptée en température au dessalement, au chauffage urbain, au raffinage des hydrocarbures, à la production d’hydrogène, à la propulsion navale…

Fonctionnement : des filières très variées. BWR (100-200°C, eau bouillante, chauffage urbain) ; PWR, HWR ( 200-400°C, eau lourde sous pression, désalinisation, électricité) ; SFR, LFR (400-550°C, métali liquide, eau supercritique, usages industriels) ; GCR, GFR (700-1000°C, gaz, production d’hydrogène, métallurgie) ; VHTR (1000°C, Helium, production d’hydrogène)

Bonjour au chauffage nucléaire !

Bienvenue au HTTR (High Temperature engineering Test Reactor), Oarai, Ibaraki, Japon. Oxyde d’Uranium à 6%, sortie à ~900-1000°C, refroidi à l’hélium. A fonctionné pendant 30 jours en avril 2019 selon les spécifications et démontré la faisabilité et l’intérêt de la production d’hydrogène


View of the reactor HTTR [6]. 


Bienvenue à l’Akademik Lomonosov : le plus beau fantatisque !  La centrale nucléaire flottante russe construite à Saint-Pétersbourg en 2006, puis chargé en combustible en 2019 à Mourmansk et mise en exploitation.
Le bâtiment mesure 144 mètres de long et 30 mètres de large et embarque un équipage de 300 personnes. Il peut délivrer 35 MW (ou 70 MW, selon les sources), ce qui est suffisant pour alimenter une ville de 100 000 habitants. C'est la première centrale commerciale flottante qui peut être raccordée au réseau électrique. Le 23 août 2019, la barge a parcouru 5 000 kilomètres pour rejoindre par la mer la ville de Pevek, en Sibérie, où elle pourrait servir à alimenter en électricité habitations et  plateformes pétrolières. Bravo Rosatom :

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Bienvenue au Yanlong : toute longue marche nucléaire aboutit maintenant à la Chine. Le projet de CNNC a été validé par l’Autorité de Sureté Chinoise. Le Yanlong est un réacteur à basse température de 400 MW qui produira suffisamment de chauffage pour environ 200 000 foyers. Un petit réacteur de démonstration a permis de chauffer avec succès près de 50 foyers pendant 168 heures à Beijing.
L’installation à grande échelle sera constituée d’une piscine d’entreposage en béton et en acier qui mesure 10 mètres de diamètre et 20 mètres de profondeur. Un noyau nucléaire sera par la suite enfoui dans l’eau afin de produire jusqu’à 400 MW d’énergie pour chauffer l’eau à 90 °C. Cette eau chaude sera ensuite distribuée via un réseau de chaleur déjà existant.
Le coût de ce projet est évalué à environ 200 millions de dollars et sa mise en œuvre ne prendra que trois ans. Livraison prévue 2021 ! C’est demain que les Chinois se chauffent au nucléaire, un chauffage propre !




Bienvenue au NuScale Power Module ! Les Américains entrent dans la course. Le département de l’énergie américain a lancé le programme GAIN pour soutenir le développement des SMR et prévoit une maturité industrielle et commerciale des SMR fin des années 2020. Un premier prototype SMR  du groupe NuScale vient d’être certifié par les autorités américaines. Le projet de SMR de la société américaine NuScale – l’un des plus avancés à l’heure actuelle  – prévoit d’installer une première centrale nucléaire constituée de 12 modules de 60 MW pour Utah Associated Municipal Power Systems (UAMPS). Selon le calendrier actuel, les travaux devraient commencer en 2023 et le premier module pourrait entrer en service en 2026 (2027 pour l'ensemble de la centrale). Les modules SMR » de NuScale Power pèseront près de 700 tonnes et pourront être transportés par camion ou par barge.
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SMR, un des avenirs possibles pour le nucléaire et  la planète.

Sur une cinquantaine de projets de SMR identifiés par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), 3 sont  déjà opérationnels :  en Sibérie (Akademik Lomonosov), en Inde et en Chine et 5 autres sont en construction.
Plus de 80% de ces réacteurs sont encore en développement ou au stade des laboratoires de recherche et sous l’étroit contrôle des États, tant pour leur financement que pour la mise à disposition du combustible, elle-même strictement régulée par des réglementations anti-prolifération.
Par pays, les États-Unis et la Russie sont les principaux acteurs des SMR avec chacun 18 projets, loin devant le Japon (4), la Chine (4) et l’Europe (3 dont 1 en France développé par le CEA, EDF, TechnicAtome et Naval Group et 1 en Grande-Bretzagne)

La quasi-totalité des projets sont à « sécurité passive » et intègrent dans un module unique la production de vapeur (ou de gaz). Un certain nombre sont anti-proliférants grâce à des cycles de combustible extrêmement longs. La plupart des SMR peuvent être enterrés ou sont immergeables, donc sécurisables.

Et en France ? Ben, il faudrait qu’on s’y mette sérieusement, quelques bonnes années après Thermos ! Bienvenue à Nuward

CEA, EDF, TechnicAtome et NAVAL Group se sont réunis pour le développement d’un SMR français. France. Ils ont estimé que le principe le plus prometteur pour un déploiement dans la décennie à venir est celui de la filière des réacteurs à eau pressurisée, filière éprouvée à la fois pour la production d’électricité et la propulsion navale.
La France, qui maîtrise parfaitement ces deux applications, est bien placée pour proposer un concept performant de SMR satisfaisant les meilleurs standards de sûreté et apte à vitaliser encore davantage son industrie nucléaire.

En quoi le SMR français sera-t-il innovant ? Comme le rappelle TechnicAtome, l'objectif du futur SMR est qu’il soit facile à fabriquer, grâce à un design simplifié, tant dans son architecture générale que dans la conception de ses composants ; et facile à assembler, du fait de sa conception modulaire, sa compacité et son architecture intégrée. Il doit permettre aussi une nouvelle approche de la sûreté.  En effet, grâce aux innovations qu’il comporte, le SMR dispose de mécanismes de sûreté passifs, en respectant toutes les exigences de sûreté de la Génération III et offrant des marges complémentaires. Enfin, le SMR doit être facile à exploiter, grâce à un assemblage de plusieurs modules permettant flexibilité en opération et en maintenance.
Ce SMR pourra fournir de l’électricité au réseau en semi-base, accompagnant en particulier le déploiement d’énergies renouvelables sur les réseaux d’électricité, à travers son fonctionnement en grappe de plusieurs réacteurs (2, 4, 6 voire 8 réacteurs). Il sera à même de pouvoir alimenter des sites isolés pour répondre à leurs besoins spécifiques.

Alors, bienvenue aussi à Nuward, qui devrait être l’un des plus compacts des SMR:

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SMR et EPRs

Alors SMR ou EPR ? Ben, les deux, car ils ne remplissent pas du tout les mêmes fonctions. La majorité des composants utilisés dans les SMR sont plus petits et plus compacts, et peuvent donc être fabriqués en usine pour ensuite être transportés vers le site d’installation pour y être assemblés. En étant fabriqués à partir de modules et de petits composants, les SMR nécessitent un capital de départ moindre que pour une centrale de plus grande puissance. Le design hyper simplifié permet que chaque unité possède son propre combustible, son échangeur de chaleur, son condenseur et sa turbine. Les besoins de systèmes de sécurité sont minimisés (cf les réacteurs de sous-marins)

Par contre l’extension des SMR entraine une dispersion plus grande et une circulation accrue de matériaux nucléaires qu’un système centralisé comme les EPR, qui représente quand même trente à quarante SMR, et cette dissémination  pose  des problèmes accrus de surveillance C’est aussi davantage de besoin en réseau, une électricité moins dense, davantage d’empreinte au sol, des équipes et des compétences plus dispersées.  Les SMR ont un grand potentiel pour le chauffage urbain, la désalinisation, d’autres utilisations. Mais pour produire l’électricité nécessaire à une grande puissance industrielle, l’’EPR offre les meilleurs standards en termes de sûreté ainsi que des performances économiques et environnementales améliorées.


Le chauffage nucléaire, un atout pour la transition énergétique 1) la cogénération nucléaire


Intérêt de la cogénération nucléaire pour le chauffage

En France, le chauffage des bâtiments représente 22% des dégagements de gaz à effets de serre, derrière l’industrie (22%) et les Transports (26%) ; encore sans doute une partie de la consommation industrielle est-elle aussi en fait liée à une consommation de chaleur. Le chauffage représente donc une partie très important des émissions de gaz à effet de serre (surtout CO2).


Comment diminuer ces émissions ? On peut passer davantage au chauffage électrique, qui peut constituer une bonne solution pour l’habitat individuel. (cf. notamment l’action de Brice Lalonde, https://vivrelarecherche.blogspot.com/2019/09/transition-energetique-et-grandes.html)

Mais on peut aussi récupérer la chaleur générée dans les centrales électriques pour faire tourner les turbines et l’utiliser directement, ce qui évite une double conversion ; c’est la cogénération production simultanée d'électricité et de chaleur utile qui valorise une énergie généralement rejetée dans l'environnement, comme la chaleur. Une centrale, quelle que soit son combustible n’utilise que de 30 à 40 % de la chaleur générée (les centrales à cycles dits combinés, plus récentes et sophistiquées montent typiquement à 60%.
 Cette cogénération peut être faite à partir du fuel, du gaz ou…mieux encore du nucléaire ; mieux encore parce que dans ce cas, l’électricité ou la chaleur produites sont davantage décarbonées. C’est la cogénération nucléaire.

Actualités de la cogénération nucléaire

En Chine : Bienvenue à Haiyang : « la chaleur propre »

Mars 2019 : La Chine a lancé son premier système commercial de cogénération nucléaire, en utilisant deux réacteurs AP1000 nouvellement opérationnels à la centrale nucléaire de Haiyang pour chauffer 700 000 mètres carrés de logements. Dans le cadre de la première étape, le projet fournit de la chaleur au dortoir des employés de la centrale nucléaire et à certaines zones résidentielles de Haiyang, une ville côtière de la province du Shandong, dans l'est de la Chine, qui compte environ 658 000 habitants. Aucun calendrier n'est fourni, mais SDNPC dit une étape ultérieure impliquera des modifications aux unités 1 et 2 pour augmenter la capacité de chauffage à 30 millions de mètres carrés.

Selon l’AIEA, le projet Haiyang est important pour deux raisons : il tire parti de l'énergie des réacteurs de troisième génération nouvellement construits, certains des premiers AP1000 achevés à ce jour; et son succès servira de modèle pour la diversification de l'énergie nucléaire et une expansion de la chaleur « propre » en Chine, qui a 45,6 GW de capacité nucléaire installée et a un autre 11 GW en construction.

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En Russie : Bienvenue au nouveau VVER-1200 de Saint-Petersbourg

À Saint-Pétersbourg, la cogénération nucléaire (bas-carbone) est une réalité. Le dernier réacteur de la centrale de Saint-Petersbourg (entré en service en 2018) a été connecté au réseau de chaleur industrielle de la ville.
Cette centrale devient ainsi une source de chaleur de base pour l'arrondissement de Sosnovoborskiy. Le coût net de la chaleur produite à la centrale nucléaire est bien inférieur au coût net de la source de chaleur produite dans les chaudières fonctionnant au combustible organique. En outre, l'utilisation de la chaleur des centrales nucléaires empêche les émissions de dioxyde de carbone et réduit son impact sur l'environnement.
La production thermique du nouveau bloc d'alimentation VVER-1200 est de 3 200 mégawatts ou 250 Gcal/h, ce qui est à peu près suffisant pour fournir de la chaleur au parc industriel et à tout Sosnovy Bor, a expliqué Andrey Graf, directeur adjoint de la salle des turbines de l'exploitation de la centrale nucléaire de Leningrad «  À l'heure actuelle, nous n'utilisons qu'un tiers de la capacité de l'équipement, et il répond à plus de 60 % de la demande de chaleur de la chaufferie.

La cogénération nucléaire, ça marche !

La cogénération nucléaire semble donc connaitre un regain d’intérêt et est appliquée par deux puissances majeures du nucléaire civil dans certaines de  leurs installations les plus modernes. Mais en fait l’idée et même sa réalisation ne sont pas récentes.

Ainsi, l’AIEA rappelle que, au total, les projets de cogénération nucléaire dans le monde ont accumulé à ce jour près de 750 années d'exploitation d'expérience, ce qui se compare à 17 000 années d'expérience dans le nucléaire civil. Parmi les réacteurs qui fournissent aujourd'hui le chauffage urbain, la production d'énergie thermique varie de 5 MW.h à 240 MW.h. Environ 43 réacteurs nucléaires dans le monde produisent du chauffage urbain, la plupart en Europe de l'Est et en Russie,  environ 17, au Japon, au Kazakhstan et aux États-Unis. Le dessalement de l’eau  et des applications industrielles non électriques ont été réalisées dans sept réacteurs au Canada, en Allemagne, en Inde et en Suisse.

La cogénération nucléaire : et en France ? Et si on testait le chauffage nucléaire ?

Le développement de la cogénération nucléaire en France a fait l’objet d’un débat assez vif entre EDF et le CEA ( au temps où le CEA avait encore pour mission de s’occuper d’énergie atomique), débat dont a rendu compte Le Monde dans sa section Planète en 2013 (au temps où celle-ci n‘avait pas encore trustée par Stéphane Foucart et l’écologie bigot : un remarquable article de Pierre Le Hir, Et si on testait le chauffage nucléaire

Extraits :

“L'idée d’utiliser l'énergie nucléaire pour le chauffage est apparue en même temps que son utilisation électrogène. La centrale nucléaire d'Ågesta, dans la banlieue de Stockholm, a fourni électricité et chaleur à la capitale entre 1964 et 1974. En Allemagne de l’Est, la centrale nucléaire de Greifswald ouverte en 1974, était également connectée au réseau de chaleur local, mais elle dut fermer après la réunification en 1990 car elle ne correspondait pas aux standards de sûreté occidentaux. D'autres exemples existent.

 « Sur les 432 réacteurs qui sont en service dans le monde, 74 fonctionnent déjà selon ce principe, fournissant en chaleur des villes voisines. La plupart se trouvent en Europe de l'Est, c'est-à-dire dans des pays froids : Russie, Ukraine, Bulgarie, Hongrie, Roumanie, Slovaquie ou République tchèque. Mais il en existe aussi en Suisse, à Beznau. Et, au Japon et en Inde, dans ce cas pour alimenter des usines de dessalement d'eau de mer. »

« Si beaucoup de ces installations sont anciennes, de nouveaux projets sont à l'étude, en Finlande, en Suède ou en Chine, pour le chauffage urbain, et dans les pays du Maghreb, pour le dessalement.

En France, la greffe n'a jamais pris. Les eaux tièdes (à 40°C ou 45°C) rejetées par les centrales du Bugey (Ain), de Chinon (Indre-et-Loire), de Cruas (Ardèche), de Dampierre-en-Burly (Loiret) ou de Saint-Laurent (Loir-et-Cher) sont certes mises à profit par des horticulteurs. Celles de Golfech (Tarn-et-Garonne) alimentent le circuit de chauffage de la piscine municipale, d'une salle polyvalente, d'un groupe scolaire et d'une résidence pour personnes âgées.
Celles de Civaux (Vienne) livrent des calories à une maison de retraite, une salle omnisports et un parc zoologique de crocodiles. Et celles de Gravelines (Nord), qui tempèrent une ferme aquacole, seront acheminées vers le futur terminal méthanier de Dunkerque, pour réchauffer le gaz naturel liquéfié afin de le regazéifier. Mais il ne s'agit pas là à proprement parler de cogénération par un système spécialement voué à la production de chaleur. »

Le CEA se montrait alors enthousiaste : « Le rendement d'une centrale nucléaire est d'environ 30 % , ce qui signifie que près de 70 % de l'énergie issue de la fission de l'uranium est perdue en chaleur dans les tours de refroidissement, les fleuves ou dans la mer. Un rapide calcul montre que si l'on parvenait à récupérer la totalité de la chaleur des réacteurs nucléaires grâce à la cogénération, 14 à 16 réacteurs suffiraient pour chauffer la France entière sans plus aucune consommation liée au chauffage (électricité, fioul, gaz, etc.)
« La faisabilité technique de la cogénération nucléaire est établie », assure Henri Safa. Les performances thermiques des canalisations permettent de « transporter de l'eau chaude sur une distance de 100 kilomètres avec moins de 2 % de perte de chaleur ».
Si bien qu'en développant les réseaux urbains de chaleur – ils ne couvrent que 6 % des besoins nationaux en chauffage et eau chaude sanitaire, mais sont appelés à s'étendre –, « la cogénération pourrait, de façon réaliste, vite subvenir à la moitié de la consommation de la France en chauffage ». Il y faudrait, chiffre-t-il, un investissement de l'ordre de 20 milliards d'euros.
Mais le gain réalisé sur les achats d'hydrocarbures qui alimentent aujourd'hui les réseaux de chaleur serait d'environ 10 milliards d'euros par an. Ce qui à terme, procurerait aux utilisateurs un chauffage « à très bas prix », tout en contribuant à « la décarbonisation de l'économie ».

En priorité, le CEA suggère de commencer par les agglomérations déjà dotées de réseaux de chaleur collectifs, comme Paris et sa petite couronne, qui pourraient être desservies par la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine (Aube), distante de 110 kilomètres.
Il a aussi envisagé d'autres raccordements entre une métropole régionale et une centrale : Lyon-Bugey, Lille-Gravelines ou Bordeaux-Blayais. Et, en Rhône-Alpes, il a mené une étude détaillée sur le chauffage de la ville de Montélimar (Drôme) avec les quatre réacteurs de Cruas.

Plus généralement, la cogénération est l'une des pistes mises en avant, lors du débat national sur la transition énergétique, par l'Alliance nationale de coordination de la recherche pour l'énergie (Ancre), qui regroupe notamment le CEA, le CNRS, la Conférence des présidents d'université et l'organisme public de recherche IFP Energies nouvelles. »

Oui, mais EDF se montrait alors moins enthousiaste, avec de bonnes raison :

« Nos centrales ont été conçues pour optimiser la production d'électricité, qui est notre cœur de métier », explique Dominique Minière, directeur délégué de la production et de l'ingénierie chez le géant français de l'énergie.

« Développer la cogénération à partir des centrales existantes nécessite des études approfondies . Tant d'un point de vue technique – cela conduirait à installer des systèmes de soutirage de vapeur d'eau, qui réduiraient le rendement de nos installations, et il faudrait obtenir des autorisations de l'Autorité de sûreté nucléaire – que d'un point de vue économique, la rentabilité n'étant pas assurée. » .

Toutefois, indique-t-il, l'option de la cogénération reste ouverte, « en priorité sur de futures centrales qui seraient conçues avec cette double finalité », et « dans la mesure où il y aurait une volonté commune de tous les acteurs, compagnies de chauffage, élus et usagers ».

Ajoutons que la cogénération ainsi conçue n'apporte un gain réel en termes d'économie d'énergie et de réduction des gaz à effet de serre qu'à la condition de fonctionner de façon aussi constante que possible, en maintenant un équilibre optimal entre production de chaleur et production d'électricité, car les équipements de cogénération ne permettent généralement pas la modulation d’une production par rapport à l’autre- et il est difficile de gérer en même temps les demandes d’électricité et de chaleur. Pour diminuer les pertes thermiques, il  faut poser des canalisations isolées et enterrées (plutôt qu'à l'air libre en raison de contraintes environnementales), ce qui engendre des coûts relativement importants (de l'ordre de 1 M€/km). Il faut d'autre part gérer l'indisponibilité des réacteurs (notamment programmée pour le chargement de combustible ou pour la maintenance) Il faut aussi gérer les différences de températures entre l’eau des installations existantes et celles récupérée des centrales. La cogénération alimentant un réseau de chauffage urbain souffre de pertes de transport importantes, et surtout de pertes de rendement dues aux fluctuations des besoins de chauffage causées par les variations de température ; au total, cette catégorie de cogénération n'a qu'un rendement à peine supérieur à celui d'une centrale classique, et même parfois inférieur à celui d'un CCG (cycle combiné gaz). Sans compter, selon les situations individuelles, d’autres dispositifs comme les pompes à chaleur.

En fait la cogénération nucléaire pour le chauffage urbain, souffre de nombreux inconvénients techniques et économiques, même quelques exemples particuliers se sont développés. Cela explique que la directive 2004/8/CE19 du Parlement européen et du Conseil du 11 février 2004 concernant la promotion de la cogénération sur la base de la demande de chaleur utile dans le marché intérieur de l'énergie, et l'envolée du coût des énergies fossiles ait été un échec, un de plus.
Dans le domaine à strictement parler du chauffage, la cogénération nucléaire est utilisée en France pour des applications variées mais assez anecdotiques comme le chauffage de piscines municipales, d’équipements scolaires, sportifs et municipaux ou encore une réserve de crocodiles.

En revanche, la cogénération nucléaire pourrait être extrêmement  intéressante pour alimenter des installations industrielles gourmandes en chaleurs à proximité des centrales (c’est d’ailleurs ce que fait la centrale de Saint Petersbourg). Il y aurait là matière à un beau programme de réindustrialisation, d’équipement du territoire et de lutte contre le réchauffement climatique, le tout en même temps.

Alors est-ce à dire que le chauffage nucléaire urbain n’a pas grand avenir. Eh bien non, justement ! Sans doute pas par la cogénération, en effet, mais par de nouveaux types de réacteurs nucléaires conçus pour cet usage, les SMR (small modular reactors) Suite au prochain blog.

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