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lundi 21 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_101_ Sous la Terreur

Les représentants en mission dans les départements : la folie homicide. Fouché, Fréron, Collot, Carrer. Le club des Jacobins  parisiens sous la Terreur ; la folie épuratoire. Les certificats de civisme : Quiconque n’est pas de la bande n’est pas de la cité. Ils se dénoncent les uns après les autres  

Les représentants en mission dans les départements : la folie homicide

Pareillement, dans la plupart des autres pachaliks, si quelque tête, condamnée mentalement par le pacha, échappe ou tarde à tomber, celui-ci s’indigne contre les délais et les formes de la justice, contre les juges et les jurés que souvent il a choisis lui-même. Javogues écrit une lettre d’injures à la commission de Feurs qui a osé acquitter deux ci-devant. Laignelot, Le Carpentier, Milhaud, Monestier, Lebon, cassent, recomposent ou remplacent les commissions de Fontenay, de Saint-Malo et de Perpignan, les tribunaux d’Aurillac, de Pau, de Nîmes et d’Arras, qui n’ont pas jugé à leur fantaisie  . Lebon, Bernard de Saintes, Dartigoeyte et Fouché remettent en jugement, pour le même fait, des prévenus solennellement acquittés par leurs propres tribunaux. Bô, Prieur de la Marne et Lebon envoient en prison des juges ou jurés qui ne veulent pas voter toujours la mort  . Barras et Fréron expédient, de brigade en brigade, au tribunal révolutionnaire de Paris, l’accusateur public et le président du tribunal révolutionnaire de Marseille, comme indulgents et contre-révolutionnaires, parce que, sur 528 prévenus, ils n’en ont fait guillotiner que 162  . – Contredire le représentant infaillible ! Cela seul est une offense ; le représentant se doit à lui-même de punir les indociles, de ressaisir les délinquants absous, et de soutenir ses cruautés par des cruautés.
Quand on a bu longtemps d’une boisson nauséabonde et forte, non seulement le palais s’y habitue, mais parfois il y prend goût ; bientôt il la veut plus forte ; à la fin, il l’avale pure, toute crue, sans aucun mélange pour en adoucir l’âcreté, sans aucun assaisonnement pour en déguiser l’horreur. – Tel est, pour certaines imaginations, le spectacle du sang humain ; après s’y être accoutumées, elles s’y complaisent. Lequinio, Laignelot et Lebon font dîner le bourreau à leur table   ; Monestier, « avec ses coupe-jarrets, va lui-même chercher les prévenus dans les cachots, les accompagne au tribunal, les accable d’invectives s’ils veulent se défendre, et, après les avoir fait condamner, assiste en costume » à leur supplice  . Fouché, lorgnette en main, regarde de sa fenêtre une boucherie de deux cent dix Lyonnais. Collot, La Porte et Fouché font ripaille, en grande compagnie, les jours de fusillade, et, au bruit de la décharge, se lèvent, avec des cris d’allégresse, en agitant leurs chapeaux  . À Toulon, c’est Fréron en personne qui commande et fait exécuter sous ses yeux le premier grand massacre du champ de Mars  . – Sur la place d’Arras, M. de Vielfort, déjà lié et couché sur la planche, attendait la chute du couperet. Lebon paraît au balcon du théâtre, fait signe au bourreau d’arrêter, ouvre le journal, lit et commente à haute voix, pendant plus de dix minutes, les succès récents des armées françaises ; puis, se tournant vers le condamné : « Va, scélérat, apprendre à tes pareils les nouvelles de nos victoires  . » – À Feurs, où les fusillades se font chez M. du Rosier, dans la grande allée du parc, la fille de la maison, une toute jeune femme, vient en pleurant demander à Javogues la grâce de son mari. « Oui, ma petite, répond Javogues, demain tu l’auras chez toi. » En effet, le lendemain, le mari est fusillé, enterré dans l’allée  . - Manifestement, le métier a fini par leur agréer ; comme leurs prédécesseurs de septembre, ils s’enivrent de leurs meurtres ; autour d’eux, on parle en termes gais « du théâtre rouge, du rasoir national » ; on dit d’un aristocrate qu’il va « mettre la tête à la fenêtre nationale, qu’il a passé la tête à la chatière   ». Eux-mêmes ils ont le style et les plaisanteries de l’emploi. « Demain, à sept heures, écrit Hugues, dressez la sainte guillotine. » – « La demoiselle guillotine, écrit Le Carlier, va ici toujours son train  . » – « MM. les parents et amis d’émigrés et de prêtres réfractaires, écrit Lebon, accaparent la guillotine  ... Avant hier, la sœur du ci-devant comte de Béthume a éternué dans le sac. » – Carrier avoue hautement « le plaisir qu’il goûte » à voir exécuter des prêtres : « Jamais je n’ai tant ri que lorsque je les voyais faire leurs grimaces en mourant  . » C’est ici la suprême perversion de la nature humaine, celle d’un Domitien qui, sur le visage de ses condamnés, suit l’effet du supplice, mieux encore celle d’un nègre qui éclate de rire et se tient les côtes à l’aspect d’un homme sur le pal. – Et cette joie de contempler les angoisses de la mort sanglante, Carrier se la donne sur des enfants. Malgré les remontrances du tribunal révolutionnaire, et les instances du président Phélippes-Tronjolly  , il signe, le 29 frimaire an II, l’ordre exprès de guillotiner sans jugement vingt-sept personnes, dont sept femmes, parmi elles quatre sœurs, mesdemoiselles de la Métayrie, l’une de vingt-huit ans, l’autre de vingt-sept, la troisième de vingt-six, la dernière de dix-sept. Deux jours auparavant, malgré les remontrances du même parmi eux deux garçons de quatorze ans et deux autres de treize ans ; tribunal et les instances du même président, il a signé l’ordre exprès de guillotiner vingt-quatre artisans et laboureurs, il s’est fait conduire « en fiacre » sur la place de l’exécution, et il en a suivi le détail ; il a pu entendre l’un des enfants de treize ans, déjà lié sur la planche, mais trop petit et n’ayant sous le couperet que le sommet de la tête, dire à l’exécuteur : « Me feras-tu beaucoup de mal ? » On devine sur quoi le triangle d’acier est tombé. - Carrier a vu cela de ses yeux, et tandis que l’exécuteur, ayant horreur de lui-même, meurt, un peu après, de ce qu’il a fait, Carrier, installant un autre bourreau, recommence et continue….

Le club des Jacobins  parisiens sous la Terreur ; la folie épuratoire

À Paris, ils sont cinq ou six mille, et, après Thermidor, on les retrouve en nombre à peu près égal, ralliés par les mêmes appétits autour du même dogme  , niveleurs et terroristes, « les uns parce qu’ils sont dans la misère, les autres parce qu’ils sont déshabitués du travail de leur état », furieux contre les « scélérats à porte-cochère, contre les richards et les détenteurs d’objets de première nécessité », plusieurs « ayant arsouillé dans la Révolution et prêts à se remettre à la besogne, pourvu que ce soit pour tuer les coquins de riches, d’accapareurs et de marchands », tous « ayant fréquenté les sociétés populaires et se croyant des philosophes, quoique la plupart ne sachent pas lire » ; à leur tête, le demeurant des plus notables bandits politiques, le fameux maître de poste Drouet, qui, à la tribune de la Convention, s’est lui-même déclaré « brigand   » ; Javogues, le voleur de Montbrison et « le Néron de l’Ain   » ; l’ivrogne Cusset, jadis ouvrier en soie, ensuite pacha de Thionville ; Bertrand, l’ami de Châlier, ex-maire et bourreau de Lyon ; Darthé, ex-secrétaire de Lebon et bourreau d’Arras ; Rossignol et neuf autres septembriseurs de l’Abbaye et des Carmes ; enfin, le grand apôtre du communisme autoritaire, Babeuf, qui, condamné à vingt ans de fers pour un double faux en écritures publiques, aussi besogneux que taré, promène sur le pavé de Paris ses ambitions frustrées et ses poches vides….
Car la besogne quotidienne qu’on leur impose, et qu’ils doivent faire de leurs propres mains, est le vol et le meurtre ; sauf les purs fanatiques qui sont rares, les brutes et les drôles ont seuls de l’aptitude et du goût pour cet emploi. À Paris, comme en province, on va les prendre où ils sont, dans leurs rendez-vous, dans les clubs ou sociétés populaires. – Il y en a au moins une dans chaque section de Paris, en tout quarante-huit, ralliées autour du club central de la rue Saint-Honoré, quarante-huit ligues de quartier formées par les émeutiers et braillards de profession, par les réfractaires et les goujats de l’armée sociale, par tous les individus, hommes ou femmes  , impropres à la vie rangée et au travail utile, surtout par ceux qui, le 31 mai et le 2 juin, ont aidé la Commune et la Montagne à violenter la Convention. Ils se reconnaissent à ce signe que « chacun d’eux, en cas de contre-révolution, serait pendu   », et posent, « comme une vérité incontestable, que, s’ils épargnent un seul aristocrate, ils iront tous à l’échafaud   ». – Naturellement ils se tiennent en garde, et se serrent entre eux dans leur coterie, « tout se fait par compère et commère   » ; on n’y est admis qu’à condition d’avoir fait ses preuves au « 10 août et au 31 mai   ». – Et, comme derrière leurs chefs vainqueurs ils se sont poussés à la Commune et aux comités révolutionnaires, ils peuvent, par les certificats de civisme qu’ils accordent ou refusent arbitrairement, exclure, non seulement de la vie politique, mais encore de la vie civile, tous les hommes qui ne sont pas de leur clique
« Plusieurs sections arrêtent de ne point accorder de certificats de civisme aux citoyens qui ne seraient point membres d’une société populaire. » – Et, de mois en mois, la rigueur des exclusions va croissant. On annule les anciens certificats, on en impose de nouveaux, on charge ces nouveaux brevets de formalités nouvelles, on exige un plus grand nombre de répondants, on refuse plusieurs catégories de garants, on est plus strict sur les gages donnés et sur les qualités requises, on ajourne le candidat jusqu’à plus ample informé, on le rejette sur le moindre soupçon   : il doit s’estimer trop heureux si on le tolère dans la république à l’état de sujet passif, si l’on se contente de le taxer ou de le vexer à discrétion, si on ne l’envoie pas rejoindre en prison les suspects ; quiconque n’est pas de la bande n’est pas de la cité.

Entre eux et dans leurs sociétés populaires, c’est pis : car « l’envie d’avoir des places fait qu’ils se dénoncent les uns après les autres   ». Par suite, aux Jacobins, de la rue Saint-Honoré et dans les succursales de quartier, ils s’épurent incessamment, et toujours dans le même sens, jusqu’à purger leur faction de tout alliage honnête et passable, jusqu’à ne garder d’eux-mêmes qu’une minorité qui empire à chaque triage. Tel annonce que dans son club on a déjà chassé 80 membres douteux ; un autre, que dans le sien on va en exclure 100  . – Le 23 ventôse  , dans la société du Bon Conseil, le plus grand nombre des membres examinés est repoussé : « On est si strict, qu’un homme qui ne s’est pas montré d’une façon énergique dans les temps de crise ne peut faire partie de l’assemblée ; pour un rien, on est mis à l’écart ». – Le 13 ventôse, dans la même société, « sur 26 examinés, 7 seulement ont été admis. Un citoyen, marchand de tabac, âgé de 68 ans, qui a toujours fait son service, a été rejeté pour avoir appelé le président Monsieur et pour avoir parlé à la tribune tête nue : deux membres, après cela, ont prétendu qu’il ne pouvait être qu’un modéré, et il n’en a pas fallu davantage pour qu’il fût exclu ». – Ceux qui sont maintenus sont les vauriens les plus affichés, les plus remuants, les plus bavards, les plus féroces, et le club, mutilé par lui-même, se réduit à un noyau de charlatans et de chenapans.
Vainement Robespierre, écrivant et récrivant ses listes secrètes, cherche des hommes capables de soutenir le système ; toujours il ressasse les mêmes noms, des noms d’inconnus, d’illettrés  , une centaine de scélérats ou d’imbéciles, parmi eux quatre ou cinq despotes et fanatiques de second ordre, aussi malfaisants et aussi bornés que lui. – Le creuset épuratoire a trop longtemps et trop souvent fonctionné ; on l’a trop chauffé ; on a évaporé de force les éléments sains ou demi-sains de la liqueur primitive ; le reste a fermenté et s’est aigri : il n’y a plus au fond du vase qu’un reliquat de stupidité et de méchanceté, l’extrait concentré, corrosif et bourbeux de la lie.

dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_99_ Les Représentants en mission sous la Terreur

Barère : le « harangueur à brevet », le décret du 7 prairial, Les Représentants en mission ; dans sa circonscription il est pacha ; l’épuration des autorités locales ; Sous peine de mort, le représentant en mission est terroriste

Barère : le « harangueur à brevet », le décret du 7 prairial

Autre est le ton de l’autre rapporteur, Barère, le « harangueur à brevet », agréable Gascon, alerte et « dégagé », qui plaisante même au Comité de Salut public , se trouve à l’aise parmi les assassinats, et, jusqu’à la fin, parlera de la Terreur « comme de la chose la plus simple, la plus innocente   ». Il n’y eut jamais d’homme moins gêné par sa conscience ; en effet, il en a plusieurs, celle de l’avant-veille, celle de la veille, celle du jour, celle du lendemain, celle du surlendemain, d’autres encore et autant qu’on en veut, toutes pliantes et maniables, au service du plus fort contre le plus faible, prêtes à virer sur l’heure au premier changement de vent, mais raccordées entre elles et ramenées à une direction constante par l’instinct physique, seul persistant dans la créature immorale, adroite et légère qui circule allègrement à travers les choses, sans autre but que de se conserver et de s’amuser…
Quand Bonaparte, qui emploie tout le monde, même Fouché, voudra employer Barère, il n’en pourra rien tirer, faute de fond, sauf un gazetier de bas étage, un espion ordinaire, un agent provocateur à l’endroit des Jacobins survivants, plus tard un écouteur aux portes, un ramasseur à la semaine des bruits publics ; encore est-il incapable de ce service infime et se fait-il bientôt casser aux gages ; Napoléon, qui n’a pas de temps à perdre, coupe court à son verbiage de radoteur. – C’est ce verbiage qui, autorisé par le Comité de Salut public, est maintenant la parole de la France ; c’est ce fabricant de phrases à la douzaine, ce futur mouchard et mouton de l’Empire, cet inventeur badin de la conspiration des perruques blondes, que le gouvernement dépêche à la tribune pour y être l’annonciateur des victoires, le clairon sonnant de l’héroïsme militaire et le proclamateur de la guerre à mort.
Le 7 prairial  , au nom du Comité, Barère propose le retour au droit sauvage : « Il ne sera plus fait aucun prisonnier anglais ni hanovrien » ; le décret est endossé par Carnot, et, à l’unanimité de la Convention, il passe. S’il eût été exécuté, en représailles, et d’après la proportion des prisonniers, il y aurait eu, pour un Anglais fusillé, trois Français pendus : l’honneur et l’humanité disparaissaient des camps ; les hostilités entre chrétiens devenaient des exterminations comme entre nègres. Par bonheur, les soldats français sentent la noblesse de leur métier ; au commandement de fusiller les prisonniers, un brave sergent répond : « Nous ne les fusillerons pas ; envoyez-les à la Convention ; si les représentants trouvent du plaisir à tuer un prisonnier, ils peuvent bien le tuer eux-mêmes, et le manger aussi, comme des sauvages qu’ils sont. » Ce sergent, homme inculte, n’était pas la hauteur du Comité ni de Barère ; et pourtant Barère a fait de son mieux, un réquisitoire de vingt-sept pages, à grand orchestre, avec toutes les ritournelles en vogue, mensonges flagrants et niaiseries d’apparat, expliquant que « le léopard britannique » a soudoyé l’assassinat des représentants ; que le cabinet de Londres vient d’armer la petite Cécile Renault, « nouvelle Corday », contre Robespierre ; que l’Anglais, naturellement barbare, « ne peut démentir son origine ; qu’il descend des Carthaginois et des Phéniciens ; que jadis il vendait des peaux de bêtes et des esclaves ; qu’il n’a pas changé son commerce ; que jadis César, débarquant dans le pays, n’y trouva qu’une peuplade féroce, se disputant les forêts avec les loups et menaçant de brûler tous les bâtiments qui tentaient d’y aborder ; qu’elle est toujours la même. » Une conférence d’opérateur forain qui, avec de grands mots, recommande les amputations larges, un prospectus de foire si grossier qu’un pauvre sergent n’en est pas dupe, tel est l’exposé des motifs sur lesquels ce gouvernement appuie un décret qu’on dirait rendu chez les Peaux-Rouges ; à l’énormité des actes il ajoute la dégradation du langage, et ne trouve que des inepties pour justifier des atrocités…

Les Représentants en mission ; dans sa circonscription il est pacha.

Le représentant arrive en poste au chef-lieu, présente ses pouvoirs, à l’instant, toutes les autorités s’inclinent jusqu’à terre ; le soir, avec son sabre et son panache, il harangue à la société populaire, attise et fait flamber le foyer du jacobinisme. Puis, d’après ses connaissances personnelles s’il est du pays, d’après les notes du Comité de Sûreté générale s’il est nouveau venu, il choisit les cinq ou six « plus chauds sans-culottes » de l’endroit, les forme en comité révolutionnaire, et les installe en permanence à côté de lui, parfois dans la même maison, dans une chambre voisine de la sienne  , et, sur les listes ou renseignements oraux qu’ils lui fournissent, sans désemparer, d’arrache-pied, il opère.
D’abord, épuration de toutes les autorités locales. Elles doivent toujours se souvenir « qu’il n’est rien d’exagéré pour la cause du peuple ; celui qui n’est pas pénétré de ce principe, celui qui ne l’a pas mis en pratique, ne peut rester au poste avancé »   ; en conséquence, à la société populaire, au département, au district, à la municipalité, tous les hommes douteux sont exclus, cassés, incarcérés ; si quelques faibles sont maintenus provisoirement et par grâce, on les tance rudement, et on leur enseigne leur devoir d’un ton de maître : « Ils tâcheront, par un patriotisme plus attentif et plus énergique, de réparer le mal qu’ils ont fait en ne faisant pas tout le bien qu’ils pouvaient faire. » – Quelquefois, par un changement à vue, le personnel administratif tout entier, emporté d’un coup de pied, fait place à un personnel non moins complet que le même coup de pied fait sortir de terre. Considérant que « tout languit » dans le Vaucluse, « et qu’un affreux modérantisme paralyse les mesures les plus révolutionnaires », Maignet, d’un seul arrêté  , nomme les administrateurs et le secrétaire du département, l’agent national, les administrateurs et le conseil général du district, les administrateurs, le conseil général et l’agent national d’Avignon, le président, l’accusateur public et le greffier du tribunal criminel, le président, les juges, le commissaire national et le greffier du tribunal civil, les membres du tribunal de commerce, les juges de paix, le receveur du district, le directeur de la poste aux lettres, le chef d’escadron de la gendarmerie. Et soyez sûr que les nouveaux fonctionnaires fonctionneront à l’instant, chacun à sa place. Le procédé sommaire, qui a brusquement balayé la première rangée de pantins, va non moins brusquement installer la seconde…
Obéissance universelle et passive des administrateurs et des administrés : il n’y a plus de fonctionnaires élus et indépendants ; confirmées ou créées par le représentant, toutes les autorités sont dans sa main ; aucune d’elles ne subsiste ou ne surgit que par sa grâce ; aucune d’elles n’agit que de son consentement ou par son ordre. Directement ou par leur entremise, il réquisitionne, séquestre ou confisque ce que bon lui semble, taxe, emprisonne, déporte ou décapite qui bon lui semble, et dans sa circonscription il est pacha.

Sous peine de mort, le représentant en mission est terroriste

Mais c’est un pacha à la chaîne, et tenu de court. – À partir de décembre 1793, il lui est prescrit « de se conformer aux arrêtés du Comité de Salut public et de correspondre avec lui tous les dix jours   ». La circonscription dans laquelle il commande est « rigoureusement limitée »..
En même temps, d’en haut et du centre, on le presse et on le dirige ; on lui choisit ses conseillers locaux et ses directeurs de conscience   ; on le tance sur le choix de ses agents ou de son logement   ; on lui impose des destitutions, des nominations, des arrestations, des exécutions ; on l’aiguillonne dans la voie de la terreur et des supplices. Autour de lui, des émissaires payés   et des surveillants gratuits écrivent incessamment aux Comités de Salut public et de Sûreté générale, souvent pour le dénoncer, toujours pour rendre compte de sa conduite, pour juger les mesures qu’il prend, pour provoquer les mesures qu’il ne prend pas  .
Quoi qu’il ait fait et quoi qu’il fasse, il ne peut tourner les yeux vers Paris sans y voir le danger, un danger mortel, qui, dans les Comités, à la Convention, aux Jacobins, s’amasse ou va s’amasser contre lui, comme un orage. – Briez, qui dans Valenciennes assiégée a montré du courage, que la Convention vient d’acclamer et d’adjoindre au Comité de Salut public, s’entend reprocher d’être encore vivant. « Celui qui était à Valenciennes, quand l’ennemi y est entré, ne répondra jamais à cette question : Êtes-vous mort   ? » Il n’a plus qu’à se reconnaître incapable, à refuser l’honneur que la Convention lui a conféré par mégarde, à rentrer sous terre. – Dubois de Crancé a pris Lyon, et, pour salaire de ce service immense, il est rayé des Jacobins ; parce qu’il n’a pas pris la ville assez vite, on l’accuse de trahison ; deux jours avant la capitulation, le Comité de Salut public lui a retiré ses pouvoirs ; trois jours après la capitulation, le Comité de Salut public le fait arrêter et ramener à Paris sous escorte  . – Si de tels hommes, après de tels actes, sont ainsi traités, qu’adviendra-t-il des autres ? Après la mission du jeune Jullien, Carrier à Nantes, Ysabeau et Tallien à Bordeaux sentent leurs têtes branler sur leurs épaules. Après la mission de Robespierre le jeune dans l’Est et le Midi, Barras, Fréron, Bernard de Saintes se croient perdus  .
 Perdus aussi Fouché, Rovère, Javogues, et combien d’autres, compromis par la faction dont ils sont ou dont ils ont été, Hébertistes, Dantonistes, sûrs de périr si leurs patrons du Comité succombent, incertains de vivre si leurs patrons du Comité se maintiennent, ne sachant pas si leurs têtes ne seront pas livrées en échange d’autres têtes, astreints à la plus étroite, à la plus rigoureuse, à la plus constante orthodoxie, coupables et condamnés si leur orthodoxie du jour devient l’hérésie du lendemain, tous menacés, d’abord les cent quatre-vingts autocrates qui, avant la concentration du gouvernement révolutionnaire, ont, pendant huit mois, régné sans contrôle en province, ensuite et surtout les cinquante Montagnards à poigne, fanatiques sans scrupules ou viveurs autoritaires, qui, en ce moment, piétinent sur place la matière humaine et s’espacent dans l’arbitraire comme un sanglier dans sa forêt, ou se vautrent dans le scandale comme un porc dans son bourbier.
Nul refuge pour eux, sinon provisoire, et nul refuge, même provisoire, sinon dans l’obéissance et le zèle prouvés comme le Comité veut qu’on les prouve, c’est-à-dire par la rigueur. — « Les Comités l’ont voulu, dira plus tard Maignet, l’incendiaire de Bédouin ; les Comités ont tout fait... Les circonstances me dominaient.... Les agents patriotes me conjuraient de ne pas mollir.... Je restais au-dessous du mandat le plus impératif  . » - Pareillement, le grand exterminateur de Nantes, Carrier, pressé d’épargner les rebelles qui venaient se livrer d’eux-mêmes : « Voulez-vous que je me fasse guillotiner ? Il n’est pas en mon pouvoir de sauver ces gens-là  . » Et, une autre fois : « J’ai des ordres, il faut que je les suive, je ne veux pas me faire couper la tête. »

Sous peine de mort, le représentant en mission est terroriste, comme ses collègues de la Convention et du Comité de Salut public, mais avec un bien plus profond ébranlement de sa machine nerveuse et morale ; car il n’opère pas, comme eux, sur le papier, à distance, contre des catégories d’êtres abstraits..

samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_85_ La Convention Montagnarde et les départements_ la répression

La répression des révoltes départementales ; Bordeaux, Lyon, Marseille, Toulon, villes martyres. Les massacres, L’action des représentants en mission. Septembriseur devient un nom commun.

Le Jacobin : Despote par instinct et par institution, son dogme l’a sacré roi

Avec un seau d’eau froide jeté à propos, la Montagne pouvait éteindre la flamme qu’elle avait allumée dans les grandes cités républicaines ; sinon, il ne lui restait qu’à la laisser grandir, à l’attiser de ses propres mains, au risque d’embraser la patrie, sans autre espoir que d’étouffer l’incendie sous un monceau de ruines, sans autre but que de régner sur des vaincus, sur des captifs et sur des morts.
Mais justement, tel est le but du jacobin ; car il ne se contente pas à moins d’une soumission sans limites ; il veut régner à tout prix, à discrétion, n’importe par quels moyens, n’importe sur quels débris. Despote par instinct et par institution, son dogme l’a sacré roi ; il l’est de droit naturel et divin, comme un Philippe II d’Espagne, béni par son saint-office. C’est pourquoi il ne peut abandonner la moindre parcelle de son autorité, sans en invalider le principe, ni traiter avec des rebelles, sauf lorsqu’ils se rendent à merci ; par cela seul qu’ils se sont insurgés contre le souverain légitime, ils sont des traîtres et de scélérats. Et quels plus grands scélérats   que les faux frères qui, au moment où la secte, après trois ans d’attente et d’efforts, montait enfin au pouvoir, se sont opposés à son avènement ! À Nîmes, Toulouse, Bordeaux, Toulon et Lyon, non seulement ils ont prévenu ou arrêté chez eux le coup de main que la capitale avait subi, mais encore ils ont terrassé les agresseurs, fermé le club, désarmé les énergumènes, arrêté les principaux Maratistes ; bien pis, à Toulon et à Lyon, cinq ou six massacreurs ou promoteurs de massacres, Châlier et Riard, Jassaud, Sylvestre et Lemaille, traduits devant les tribunaux, ont été condamnés et exécutés, après un procès conduit dans toutes les formes. – Voilà le crime inexpiable ; car, dans ce procès, la Montagne est en cause ; les principes de Sylvestre et de Châlier sont les siens ; ce qu’elle a fait à Paris, ils l’ont tenté en province ; s’ils sont coupables, elle l’est aussi ; elle ne peut tolérer leur punition sans consentir à la sienne. Il faut donc qu’elle les proclame héros et martyrs, qu’elle canonise leur mémoire  , qu’elle venge leur supplice, qu’elle reprenne et poursuive leurs attentats, qu’elle remette leurs complices en place, qu’elle les fasse omnipotents, qu’elle courbe chaque cité rebelle sous la domination de sa populace et de ses malfaiteurs. Peu importe que les Jacobins y soient en minorité, qu’à Bordeaux ils n’aient pour eux que quatre sections sur vingt-huit, qu’à Marseille ils n’aient pour eux que cinq sections sur trente-deux, qu’à Lyon ils ne puissent compter que quinze cents fidèles  . Les suffrages ne se comptent pas, ils se pèsent ; car le droit se fonde, non sur le nombre, mais sur le patriotisme, et le peuple souverain ne se compose que des sans-culottes. Tant pis pour les villes où la majorité contre-révolutionnaire est si grande : elles n’en sont que plus dangereuses ; sous leurs démonstrations républicaines se cache l’hostilité des anciens partis et des classes suspectes, modérés, feuillants et royalistes, négociants, hommes de loi rentiers et muscadins  . Ce sont des nids de reptiles ; il n’y a rien à faire qu’à les écraser…

Le martyre de Bordeaux, Marseille, Lyon, Toulon..

En effet, soumis ou insoumis, on les écrase. Sont déclarés traîtres à la patrie, non seulement les membres des comités départementaux, mais, à Bordeaux, tous ceux qui ont « concouru ou adhéré aux actes de la Commission de salut public », à Lyon, tous les administrateurs, fonctionnaires, officiers civils ou militaires qui ont « convoqué ou souffert le congrès de Rhône-et-Loire », bien plus, « tout individu dont le fils, ou le commis, ou le serviteur, ou même l’ouvrier d’habitude, aura porté les armes ou contribué aux moyens de résistance », c’est-à-dire la garde nationale entière, qui s’est armée, et la population presque entière, qui a fourni son argent ou voté dans ses sections  . – En vertu du décret, tous les dissidents sont « hors la loi », c’est-à-dire bons à guillotiner sur simple constatation d’identité, et leurs biens confisqués. En conséquence, à Bordeaux, où pas un coup de fusil n’a été tiré, le maire Saige, principal auteur de la soumission, est sur-le-champ conduit à l’échafaud, sans autre forme de procès  , et 881 autres l’y suivent, au milieu du silence morne d’un peuple consterné   ; 200 gros négociants sont arrêtés en une nuit ; plus de 1 500 personnes sont emprisonnées ; on rançonne tous les gens aisés, même ceux contre lesquels on n’a pu trouver de griefs politiques ; neuf millions d’amendes sont perçus « sur les riches égoïstes ». Tel  , accusé « d’insouciance et de modérantisme », paye 20 000 francs, pour « ne pas s’être attelé au char de la Révolution ». Tel autre, « convaincu d’avoir manifesté son mépris pour sa section et pour les pauvres en donnant 30 livres par mois », est taxé à 1 200 000 livres, et les nouvelles autorités, un maire escroc, douze coquins qui composent le Comité révolutionnaire, trafiquent des biens et des vies…
A Marseille, dit Danton  , « il s’agit de donner une grande leçon à l’aristocratie marchande » ; nous devons « nous montrer aussi terribles envers les marchands qu’envers les nobles et les prêtres » ; là-dessus, 12 000 sont proscrits, et leurs biens mis en vente  . Dès le premier jour la guillotine travaillait à force ; néanmoins, le représentant Fréron la juge lente et trouve le moyen de l’accélérer. « La Commission militaire que nous avons établie à la place du Tribunal révolutionnaire, écrit-il lui-même, va un train épouvantable contre les conspirateurs... Ils tombent comme la grêle, sous le glaive de la loi. Quatorze ont déjà payé de leurs têtes leurs infâmes trahisons. Demain, seize doivent être guillotinés, presque tous chefs de légion, notaires, sectionnaires, membres du tribunal populaire ; demain, trois négociants dansent aussi la carmagnole ; c’est à eux que nous nous attachons  . » Hommes et choses, il faut que tout périsse : il veut démolir la ville et propose de combler le port. Retenu à grand’peine, il se contente de détruire « les repaires de l’aristocratie », deux églises, la salle des concerts, les maisons environnantes, et vingt-trois édifices où les sections rebelles avaient siégé.
A Lyon, pour accroître le butin, les représentants, par des promesses vagues, ont pris soin de rassurer d’abord les industriels et les négociants : ceux-ci ont rouvert leurs magasins ; les marchandises précieuses, les livres de recette, les portefeuilles ont été tirés de leurs cachettes. Incontinent la proie étalée est saisie ; on dresse « le tableau de toutes les propriétés appartenant aux riches et aux contre-révolutionnaires » ; on les « confisque au profit des patriotes de la ville » ; on impose en sus une taxe de 6 millions, payable dans la semaine par ceux que la confiscation peut encore épargner   ; on proclame en principe que le superflu de chaque particulier est le patrimoine des sans-culottes, et que tout ce qu’il conserve au delà du strict nécessaire est un vol commis par lui au détriment de la nation  . Conformément à cette règle, une rafle universelle et prolongée pendant six mois met toutes les fortunes d’une cité de 120 000 âmes aux mains de ses chenapans. Trente-deux comités révolutionnaires, « dont les membres se tiennent comme teignes, choisissent des milliers de gardiateurs à leur dévotion   » ; dans les hôtels et magasins séquestrés, ils ont apposé les scellés sans dresser d’inventaire ; ils ont chassé du logis la femme, les enfants, les domestiques, « pour n’avoir pas de témoins » ; ils ont gardé les clefs, ils entrent et sortent à volonté, ou s’installent pour faire des orgies avec des filles. — En même temps, on guillotine, on fusille, on mitraille ; officiellement, la commission révolutionnaire avoue 1 682 meurtres en cinq mois, et, secrètement, un affidé de Robespierre en déclare 6 000  . Des maréchaux ferrants sont condamnés à mort pour avoir ferré les chevaux de la cavalerie lyonnaise ; des pompiers, pour avoir éteint l’incendie allumé par les bombes républicaines ; une veuve, pour avoir payé la contribution de guerre pendant le siège ; des revendeuses de poisson, pour avoir manqué de respect aux patriotes. « C’est une septembrisade » organisée, légale, et qui dure ; les auteurs ont si bien conscience de la chose, que dans leur correspondance publique ils écrivent le mot  .
— A Toulon, c’est pis : on tue en tas, presque au hasard. Quoique les habitants les plus compromis, au nombre de 4 000, se soient réfugiés sur les vaisseaux anglais, toute la ville, au dire des représentants, est coupable. Quatre cents ouvriers de la marine étant venus au-devant de Fréron, il remarque qu’ils ont travaillé pendant l’occupation anglaise, et les fait mettre à mort sur place. Ordre « aux bons citoyens de se rendre au Champ de Mars sous peine de vie » ; ils y viennent au nombre de 3 000. Fréron, à cheval, entouré de canons et de troupes, arrive avec une centaine de Maratistes, anciens complices de Lemaille, Sylvestre et autres assassins notoires ; ce sont ses auxiliaires et conseillers locaux ; il leur dit de choisir dans la foule, à leur gré, selon leur rancune, leur envie ou leur caprice tous ceux qu’ils ont désignés sont rangés le long d’un mur, et l’on tire dessus  . Le lendemain et les jours suivants, l’opération recommence : Fréron écrit, le 16 nivôse, « qu’il y a déjà 800 Toulonnais de fusillés ». — « Fusillade, dit-il dans une autre lettre, et fusillade encore, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de traîtres. » Ensuite, pendant les trois mois qui suivent, la guillotine expédie 1 800 personnes ; onze jeunes femmes montent à la fois sur l’échafaud, pour célébrer une fête républicaine ; un vieillard de quatre-vingt-quatorze ans y est porté sur une chaise à bras ; et de vingt-huit mille habitants, la population tombe à six ou sept mille.
Tout cela ne suffit pas ; il faut que les deux cités qui ont osé soutenir un siège disparaissent du sol français. La Convention décrète que « la ville de Lyon sera détruite   ; tout ce qui fut habité par des riches sera démoli ; il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l’industrie, les monuments consacrés à l’humanité et à l’instruction publique ». — Pareillement, à Toulon  , « les maisons de l’intérieur seront rasées ; il n’y sera conservé que les établissements nécessaires au service de la guerre et de la marine, des subsistances et des approvisionnements ». En conséquence, 12 000 maçons sont requis dans le Var, et dans les départements voisins, pour raser Toulon. – A Lyon, 14 000 ouvriers jettent à bas le château de Pierre-Encize, les superbes maisons de la place Belle-cour, celles du quai Saint-Clair, celles des rues de Flandre et de Bourgneuf, quantité d’autres : l’opération coûte 400 000 livres par décade ; en six mois la République dépense quinze millions pour détruire trois ou quatre cents millions de valeurs appartenant à la République  . Depuis les Mongols du cinquième et du treizième siècle, on n’avait pas vu des abatis si énormes et si déraisonnables, une telle fureur contre les œuvres les plus utiles de l’industrie et de la civilisation humaines. – Encore, de la part des Mongols, qui étaient nomades, cela se comprend : ils voulaient faire de la terre une grande steppe.


Avec une emphase inepte et sinistre, le Jacobin décrète l’extermination des hérétiques : non seulement leurs monuments et leurs habitations seront anéantis avec leurs personnes, mais encore leurs derniers vestiges seront abolis, et leurs noms même rayés de la mémoire des hommes  . – « Le nom de Toulon sera supprimé ; cette commune portera désormais le nom de Port-la-Montagne. » – Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République ; la réunion des maisons conservées portera désormais le nom de Ville-Affranchie. Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne..., avec cette inscription ; Lyon fit la guerre à la liberté. Lyon n’est plus ».

mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_70_ Les Jacobins en province- répliques de septembre

Les répliques des massacres de Paris en Province; Dans les départements, c’est par centaines que l’on compte les journées semblables à celles du 20 juin, du 10 août et du 2 septembre ;  Les massacreurs de septembre envoyés en province pour « régénérer les départements. Le Bausset. Saint-Affrique.

Les massacreurs de septembre envoyés en province pour « régénérer les départements »

Dans les départements, c’est par centaines que l’on compte les journées semblables à celles du 20 juin, du 10 août et du 2 septembre ; s’il y a pour les corps des maladies épidémiques et contagieuses, il y en a aussi pour les esprits, et telle est alors la maladie révolutionnaire. Elle se rencontre en même temps sur tous les points du territoire, et chaque point infecté contribue à l’infection des autres. Dans toute ville ou bourgade, le club est un foyer inflammatoire qui désorganise les parties saines, et chaque centre désorganisé émet au loin ses exemples comme des miasmes  . De toutes parts la même fièvre, le même délire et les mêmes convulsions indiquent la présence du même virus, et ce virus est le dogme jacobin : grâce à lui, l’usurpation, le vol, l’assassinat, s’enveloppent de philosophie politique, et les pires attentats contre les personnes et les propriétés publiques ou privées deviennent légitimes ; car ils sont les actes du souverain légitime chargé de pourvoir au salut public.
Que chaque peloton jacobin soit dans son canton investi de la dictature locale, selon les Jacobins cela est de droit naturel, et, depuis que l’Assemblée nationale a déclaré la patrie en danger, cela est le droit écrit. « A partir de cette date, » dit leur journal le plus répandu  , et par le seul fait de cette déclaration, « le peuple de France est assemblé, insurgé... Il est ressaisi de l’autorité souveraine ». Ses magistrats, ses députés, toutes les autorités constituées rentrent dans le néant qui est leur essence. Représentants temporaires et révocables, « vous n’êtes plus que les présidents du peuple ; vous n’avez plus qu’à recueillir son vote,... à le proclamer quand il l’aura émis d’une manière solennelle ». – Non seulement telle est la théorie jacobine, mais encore telle est la théorie officielle. L’Assemblée nationale approuve l’insurrection, reconnaît la Commune, s’efface, abdique autant qu’elle peut, et ne reste en place provisoirement que pour ne pas laisser la place vide. Elle s’abstient de commander, même pour se donner des successeurs ; elle « invite » seulement « le peuple français à former une Convention nationale »…
En attendant elle subit toutes les volontés de ce qu’on appelle alors le peuple souverain ; elle n’ose s’opposer à ses crimes ; elle n’intervient auprès des massacreurs que par des prières. – Bien mieux, par la signature ou le contreseing de ses ministres, elle les autorise à recommencer ailleurs : Roland a signé la commission de Fournier à Orléans ; Danton a expédié à toute la France la circulaire de Marat ; le conseil des ministres envoie, pour régénérer les départements, les plus furieux de la Commune et du parti, Chaumette, Fréron, Westermann, Audouin, Huguenin, Momoro, Couthon, Billaud-Varennes  , d’autres encore plus tarés ou plus grossiers qui prêchent dans toute sa pureté le dogme jacobin : « Ils annoncent ouvertement   qu’il n’y a plus de lois, que chacun est maître puisque le peuple est souverain ; que chaque fraction de la nation peut prendre les mesures qui lui conviennent au nom du salut de la patrie ; qu’on a le droit de taxer le blé, de le saisir dans les granges des laboureurs, de faire tomber les têtes des fermiers qui refusent d’amener les grains sur le marché. » A Lisieux, Dufour et Momoro prêchent la loi agraire. À Douai, d’autres prédicateurs parisiens disent à la société  populaire : « Dressez des échafauds ; que les remparts de la ville soient hérissés de potences, et que celui qui ne sera pas de notre avis y soit attaché. » – Rien de plus correct, de plus conforme aux principes, et les journaux, tirant les conséquences, expliquent au peuple l’usage qu’il doit faire de sa souveraineté reconquise   : « Dans les circonstances où nous sommes, la promiscuité des biens est le droit : tout appartient à tous. »…
Qu’avant de quitter leurs foyers » et de partir pour l’armée « les habitants de chaque commune mettent en lieu de sûreté, et sous la sauvegarde de la loi, tous ceux qui sont suspectés de ne pas aimer la liberté ; qu’on les tienne enfermés jusqu’à la fin de la guerre ; qu’on les garde avec des piques » et que chacun de leurs gardiens reçoive trente sous par jour. Pour les partisans du gouvernement déchu, pour les membres du directoire de Paris, « Rœderer et Blondel à leur tête, » pour les officiers généraux, « La Fayette et d’Affry à leur tête, » pour « les députés reviseurs de la Constituante, Barnave et Lameth à leur tête, » pour « les députés feuillants de la Législative, Ramond et Jaucourt à leur tête  , » pour « tous ceux qui consentaient à se souiller les mains en touchant à la liste civile, » pour « les 40 000 sicaires qui s’étaient rassemblés au château dans la nuit du 9 au 10 août,... ce sont des monstres furieux qu’il faut étouffer jusqu’au dernier. Peuple,... tu t’es levé ; reste debout jusqu’à ce qu’il n’existe plus un seul des conspirateurs. Il est de ton humanité de te montrer inexorable une fois. Frappe les méchants de terreur ; les proscriptions dont nous te faisons un devoir sont la sainte colère de la patrie. » — Il n’y a pas à se méprendre : c’est le tocsin qui sonne contre tous les pouvoirs établis et contre toutes les supériorités sociales, contre les administrations, les tribunaux et les états-majors, contre les prêtres et les nobles, contre les propriétaires, les capitalistes, les rentiers, les chefs du négoce et de l’industrie, bref contre l’élite ancienne ou nouvelle de la France. Les Jacobins de Paris donnent le signal par leur exemple, par leurs journaux, par leurs missionnaires, et, dans les départements, leurs pareils, imbus des mêmes principes, n’attendent qu’un appel pour s’élancer

Au Bausset

Au Beausset, près de Toulon, un certain Vidal, capitaine de la garde nationale, « élargi deux fois par le bénéfice de deux amnisties consécutives   », punit de mort, non seulement la résistance, mais encore les murmures. Deux vieillards, l’un notaire et l’autre tourneur, s’étant plaints de lui à l’accusateur public, la générale bat, un rassemblement d’hommes armés se forme dans la rue, les deux plaignants sont assommés, criblés de balles, et leurs cadavres jetés dans un puits. Plusieurs de leurs amis sont blessés, d’autres prennent la fuite ; sept maisons sont saccagées, et la municipalité « asservie ou complice » n’intervient que lorsque tout est fini. – Nul moyen de poursuivre les coupables : le directeur du jury, qui, avec une escorte de mille hommes, vient procéder à l’enquête, ne peut obtenir de dépositions. La municipalité prétend n’avoir rien entendu, ni la générale, ni les coups de fusil tirés sous ses fenêtres. Les autres témoins ne disent mot, et avouent tout bas le motif de leur silence : s’ils déposent, « ils sont sûrs d’être assassinés aussitôt que la troupe sera partie ». Le directeur du jury est lui-même menacé et, après trois quarts d’heure de séjour, trouve prudent de quitter la ville…

A Saint-Affrique

A la nouvelle du 10 août, les Jacobins de Saint-Affrique, petite ville de l’Aveyron  , ont entrepris, eux aussi, de sauver la patrie, et, à cet effet, comme leurs pareils en d’autres bourgades du district, ils se sont constitués en pouvoir exécutif. L’institution est ancienne, surtout dans le Midi : depuis Lyon jusqu’à Montpellier, depuis Agen jusqu’à Nîmes, il y a dix-huit mois qu’elle fleurit ; mais, à partir de l’interrègne, elle refleurit de plus belle : c’est une société secrète qui se charge de convertir en actes les motions et instructions du club  . Ordinairement ils travaillent de nuit sous le masque ou avec de grands chapeaux rabattus et des cheveux tombant sur le visage. Leurs noms sont inscrits au siège de la société sur un tableau, chacun sous un numéro. Pour arme et pour insigne ils portent un gros bâton triangulaire orné d’un ruban tricolore ; avec ce bâton, chaque membre « peut aller partout », faire ce que bon lui semble. À Saint-Affrique, ils sont environ quatre-vingts, et parmi eux il faut compter les vauriens de la 7e compagnie du Tarn en résidence dans la ville ; pour les enrôler dans la bande, on n’a cessé « de leur prêcher le pillage » et de leur dire que dans les châteaux voisins tout leur appartenait … En premier lieu, ordre aux femmes de toute condition, ouvrières et servantes, d’assister à la messe du curé assermenté : sinon elles feront connaissance avec la trique. — En second lieu, désarmement de tous les suspects : on entre chez eux la nuit, de force, à l’improviste, et, outre leur fusil, on emporte leurs provisions et leur argent. Tel épicier, qui s’obstine à demeurer tiède, est visité une seconde fois : sept ou huit hommes, un soir, enfoncent sa porte avec une poutre ; lui, réfugié sur son toit, n’ose descendre que le lendemain au petit jour, et trouve tout volé ou brisé dans son magasin  .

En troisième lieu, « punition des malveillants » : à neuf heures du soir, une escouade heurte à la porte d’un cordonnier mal noté ; son apprenti ouvre ; six tape-dur entrent, et l’un d’eux, montrant un papier, dit au pauvre homme effaré : « Je suis ici de la part du pouvoir exécutif, par lequel vous êtes condamné à recevoir une bastonnade. – Pourquoi ? – Si vous n’avez pas fait de mal, du moins vous en avez pensé  . » En effet, on le bâtonne sur place en présence de sa famille, et quantité de gens, empoignés comme lui, sont, comme lui, roués de coups à domicile. – Quant aux frais de l’opération, c’est aux malveillants à les supporter ; pour cela, ils sont taxés, chacun selon ses facultés : tel, tanneur ou trafiquant en bestiaux, payera 36 livres ; tel autre, chapelier, 72 livres ; sinon, « on l’exécutera le jour même à neuf heures du soir ». Nul n’est exempt s’il n’est de la bande. De pauvres vieux qui n’ont rien sont contraints de donner leur unique assignat de 5 livres ; chez la « femme d’un travailleur à la terre » dont tout le pécule consiste en 7 sous et demi, on prend les 7 sous et demi, en disant : « Voilà de quoi boire 3 pintons   ». Au reste, faute d’argent, on prend en nature ; on fait main basse sur la cave, sur la huche, sur l’armoire, sur la basse-cour ; on mange, on boit, on casse, on s’en donne à cœur joie, non seulement dans la ville, mais dans les villages voisins… pouvoir exécutif, à lui compter, en dédommagement, 50 écus. – Quant au commun des assommeurs, ils ont pour salaire, outre la chère lie, la licence parfaite. Dans ces maisons envahies à onze heures du soir, pendant que le père s’enfuit ou que le mari crie sous le bâton, l’un des garnements se tient à la porte, le sabre nu dans la main, et la femme ou la fille reste à la discrétion des autres ; ils la saisissent par le cou et la maintiennent  . Elle a beau appeler au secours ; « personne à Saint-Affrique n’ose plus sortir de nuit » ; personne ne vient ; le lendemain, le juge de paix n’ose recevoir la plainte, et son excuse est « qu’il a peur lui-même ». – Aussi bien, le 23 septembre, des officiers municipaux et le greffier, qui faisaient patrouille, ont été presque assommés à coups de bâton et de pierres ; le 10 octobre, un autre officier municipal a été laissé pour mort ; quinze jours auparavant, un lieutenant des volontaires, M. Mazières, « ayant voulu faire son devoir, a été assassiné dans son lit par ses propres hommes ». – Naturellement, personne n’ose plus souffler mot, et après deux mois de ce régime, il est à présumer qu’aux élections municipales du 21 octobre les électeurs seront dociles. En tout cas, par précaution, on se dispense de les prévenir, selon la loi, huit jours d’avance ; par un surcroît de précaution, on leur fait savoir que, s’ils ne votent pas pour le pouvoir exécutif, ils auront affaire au bâton triangulaire  . – En conséquence, la plupart s’abstiennent : dans une ville qui compte plus de six cents citoyens actifs, quarante voix donnent la majorité ; Bourgougnon et Sarrus, les deux chefs du pouvoir exécutif, sont élus l’un maire, l’autre procureur-syndic, et désormais l’autorité qu’ils avaient prise par la force leur est conférée par la loi.