L’Ecole
Polytechnique : “Pour la Patrie, la
Science et la Gloire” (Extrait de l’Empire des Sciences, Napoléon et ses
savants, Poche Ellipses, 2015)
Un complot des savants
En mars 1794
certains membres du Comité de Salut Public s’inquiétèrent. Comment former les
officiers dont les armées révolutionnaires avaient besoin ? Les
prestigieuses et efficaces écoles militaires de l’Ancien Régime avaient été
fermées. L’enseignement révolutionnaire de l’Ecole de Mars, puis de l’Ecole
Normale, ils n’y croyaient pas beaucoup. Il fallait autre chose. Par exemple,
recréer Mézières, l’Ecole militaire d’élite par excellence. La future Ecole Polytechnique
aura trois parrains politiques qui, tour à tour, la protègeront et veilleront
avec constance et persévérance à sa survie et à son développement. Ils
s’appellent Carnot, Prieur de la Côte d’Or et Fourcroy. Tous trois furent
membres du Comité de Salut Public ; deux d’entre eux, Carnot et
Prieur, avaient étudié à l’Ecole du génie de Mézières. Auprès d’eux agissait “
un congrès de savants”, écrivit A. Fourcy, le premier historien de
l'Ecole ; on dirait aujourd’hui un lobby. Y figuraient , au premier plan,
Monge, ancien enseignant à Mézières et ancien examinateur de la Marine, et
Laplace ; et aussi les chimistes Guyton de Morveau, Berthollet, Vauquelin, le
physicien Hassenfratz, l’ingénieur Lamblardie, patron des Ponts et Chaussées.
Les chimistes étaient particulièrement influents. Grâce aux procédés mis au
point par le pauvre Lavoisier et par Berthollet, les armées françaises ne
manquaient pas de poudre, malgré l’arrêt de l’importation des salpêtres
indiens- alors que, naguère, le manque de poudre avait mis fin à la
guerre de Sept Ans.
Mieux que Mézières
Donc recréer
Mézières, et même mieux. Le projet pédagogique des fondateurs est
ambitieux : il s’agît de fonder une Ecole d’un type nouveau, une école
généraliste où l’on apprendrait les bases scientifiques fondamentales communes
à tous les métiers techniques. “Ils virent que la science d’un bon ingénieur se
compose de notions générales, communes à tous les genres de services, et de
détails pratiques propres à chacun d’entre eux. Parmi les premières et au
premier rang sont les mathématiques élevées qui donnent de la tenue et de la
sagacité à l’esprit. Viennent ensuite les grandes théories de la chimie et de
la physique. Celles-ci, fondées sur des définitions moins rigoureuses, mais
procédant comme les mathématiques, développent cette sorte de talent qui sert à
interroger la nature et montre les ressources qu’elle peut fournir. Enfin, on
doit y comprendre les principes généraux de toutes les espèces de construction,
dont la connaissance est nécessaire pour rendre l’ingénieur indépendant des
circonstances et des localités. On eut donc dans la nouvelle école des cours de
mathématiques pures et appliquées, des leçons de géométrie descriptive, de
fortification, de dessin et d’architecture civile, navale et militaire. Quant
aux détails pratiques, on les renvoya aux anciennes écoles, qu’on laissa
subsister en élevant toutefois leur enseignement.” (Biot)
Pour Fourcroy, il
faut donc prévoir une formation générale de trois ans au moins qui permette
ensuite de suivre facilement les cours des écoles spécialisées : génie,
artillerie, marine, topographie, Ponts et Chaussées… Pas question d’adopter le
mode de recrutement de l’Ecole Normale : recrutement proportionnel à la
population (un candidat pour 20.000 habitants), sélection des candidats par un
jury populaire sur des critères moraux . Non, une solution sûre,
éprouvée : le concours, comme celui que pratiquaient les examinateurs
royaux Monge et Laplace, comme celui qu’ont brillamment réussi Carnot et
Prieur. Devant la Convention, Fourcroy annonce carrément : “On veut
appeler ceux qui sont déjà les mieux préparés pour que la République puisse
jouir plus tôt de l’exercice de leurs talents… La seule manière de les
reconnaître est de les faire passer à travers un examen qui donne la mesure
précise de l’intelligence et des dispositions de chacun d’eux.” Alors qu’aux
tribunes de la Convention, on glorifie le culte de l’égalité et on rejette avec
violence tout ce qui ressemble à la reconstitution de castes privilégiées, ce
discours témoigne d’une réelle conviction et d’un vrai courage politique.
Une naissance difficile
En juillet 1794,
la Convention se révolte contre Robespierre, brutalement décrété d’arrestation
puis exécuté. L’Ecole Centrale des Travaux Publics, projet défendu par le
jacobin Fourcroy, va-t-elle être emportée par la haine du dictateur et le
soulagement de ceux qui l’avaient acclamé à proportion qu’ils le
craignaient ? Fourcroy monte à la tribune et se livre à un beau numéro
d’opportunisme. Robespierre, Couthon et Saint-Just, explique-t-il, étaient
hostiles à la science, ils s’opposaient à son projet. Ils menaient “une
véritable conjuration contre les progrès de la raison humaine, voulaient
anéantir les sciences et les arts pour marcher à la domination”. Une première
fois, l’Ecole est sauvée.
En octobre 1794 se
déroule le premier concours. Certains examinateurs n’ont pas bien compris les
vues de Fourcroy, n’ont pas saisi le cours nouveau des choses. A Paris,
l’examinateur “au moral”, montagnard fanatique, insiste pour qu’aucun élève ne
soit autorisé à subir les épreuves scientifiques s’il n’a pas été auparavant
admis par lui. Aucun repêchage ne doit être possible et l’examinateur entend
s’opposer à la “compensation sacrilège des vertus par les talents”. Il recale
derechef les quarante premiers élèves qu’il examine : “La manifestation de
leur patriotisme a été nulle » On décida rapidement d’éliminer
l’examinateur...
Le 1er
nivôse an II (21 décembre 1794) eut lieu le premier cours de l’Ecole Centrale
des Travaux Publics. Le Représentant Fourcroy y arriva en grande tenue et donna
une conférence de physique. A Fourcroy succèdèrent Monge, Chaptal, Hachette,
Hassenfratz. Dans l’assistance figurait un autre Représentant, Prieur de la
Côte d’Or. Malgré la qualité du corps enseignant, l’Ecole connût des débuts
difficiles. En Floréal (mai) 1795, la moitié des élèves n’assistaient plus aux
cours. Les uns, mal nourris, mal logés, épuisés par les privations, étaient
malades ; les autres ont abandonné et sont retournés chez eux. Les soldes
en assignat ne leur permettaient plus de vivre à Paris. Les logeurs désignés
par l’administration de l’Ecole (les “pères de famille”) trouvaient les
pensions insuffisantes et renvoyaient les élèves. Les élèves qui restaient à
l’Ecole manifestaient une vive hostilité envers la Convention et sympathisaient
avec les muscadins contre-révolutionnaires.
L’Ecole
menacée par les tribulations politiques
Les 1er
et 2 Prairial 1795 (20 et 21 mai), les sections parisiennes favorables aux
montagnards se révoltent. L’hiver a été rude et les quartiers populaires ne
supportent plus les rationnements alors qu’un marché libre bien approvisionné
permet aux plus riches de vivre luxueusement. La Convention est envahie, un
député assassiné. Les sections du centre de Paris, refusant le retour des
tragiques journées révolutionnaires, soutenues par l’armée et les muscadins,
rétablissent l’ordre. Monge, suspect de sympathies jacobines, est décrété
d’arrestation, ainsi que son assistant Hachette et Hassenfratz. Même les élèves
les plus favorables aux royalistes se révoltent alors contre l’arrestation de
Monge. A la Convention, Carnot, Prieur et Fourcroy veillent. Ils obtiennent le
maintien de l’Ecole, et, bien mieux, ils font voter un secours immédiat pour
les élèves les plus pauvres et une augmentation du traitement pour tous.
Lagrange entre dans le corps enseignant et donne le cours d’analyse le plus
avancé du monde. Monge, bientôt libéré, reprend aussitôt son enseignement.
Prieur et Carnot viennent visiter l’Ecole et s’assurent que les élèves ont bien
repris les cours. Fourcroy continue à travailler la Convention et obtient un
cadeau incroyable pour son école, le “privilège”. Désormais, aucun élève ne
pourra être reçu dans les écoles d’ingénieurs de la marine, du génie, de
l’artillerie, des Ponts, de topographie s’il n’a auparavant suivi les cours de
l’Ecole. L’Ecole Centrale des Travaux Publics devient l’Ecole polytechnique….
Au printemps 1797,
le régime subit l’une des plus grandes défaites électorales de l’histoire de France :
17 députés favorables au Directoire sont réélus, contre 170 royalistes et 45
indécis. Barras, à nouveau, sauve son pouvoir par un coup d’Etat, le 18
fructidor (5 septembre). Les soldats d’Augereau, envoyés par Bonaparte,
occupent Paris. Les Conventionnels favorables à Barras s’indignent de
l’attitude des élèves de l’Ecole Polytechnique, “clychiens et réactionnaires”.
“L’aristocratie s’est réfugiée dans l’Ecole” entend-on à la tribune de la
Convention. Alors paraît un Conventionnel incontestable, Prieur de la Côte
d’Or. Il admet benoîtement : “On ne peut douter que quelques élèves ne
soient infectés de ce vice, mais il y aurait de l’exagération à trop
généraliser ce reproche”. Quelques jours plus tard, Prieur explique
encore : “Les élèves une fois admis, il n’y a plus aucun moyen de les
réprimer”.
Les élections ont
été annulées, 198 députés sont invalidés et 53 déportés en Guyane. Le Directeur
royaliste, Barthélemy, est, lui aussi, condamné à la déportation ; Carnot,
Directeur favorable au respect du résultat des élections échappe au sort de
Barthélemy en courant à la frontière suisse. Mais, pour Prieur, on ne peut
prendre aucune sanction contre les élèves de l’Ecole…Les parrains de l'Ecole la
défendent bien.
Bonaparte découvre Polytechnique : le rêve Egyptien
Alors que le
Directoire de fructidor continue à brimer l’Ecole, rognant les crédits de
fonctionnement, les pensions des élèves, retardant la construction des
laboratoires de chimie et supprimant même le “privilège” durement gagné par
Prieur, le futur Empereur s’y crée au contraire une clientèle d’admirateurs. Il
a pour eux un grand projet.
Ce grand projet,
c’était l’Expédition d’Egypte. Trois membres du corps enseignant (Monge,
Berthollet et Fourier) et trente-neuf élèves issus des premières promotions y
participèrent ; huit y laissèrent la vie. Napoléon eut l’occasion
d’apprécier l’intelligence et l’activité des Polytechniciens et l’excellence de
leur formation, leurs capacités en tous domaines. On sait le rôle politique
important que tint Fourier en Egypte. La Description de l’Egypte et la
représentation de ses fascinantes antiquités doit autant, sinon plus, aux cours
de géométrie de Monge et aux relevés des Polytechniciens qu’au coup de crayon
de Denon (“Denon n’a donné que des croquis et des vues sans lever aucun plan,
ni prendre aucune mesure” expliquait Villiers).
Le mirage
égyptien, héritage de l’épopée napoléonienne, hanta durablement Polytechnique.
Ceux qui y participèrent planifièrent, à l’Institut d’Egypte, la mise en valeur
du pays. Certains collaboreront aux ambitieux programmes de développement de
Mohamed Ali. Les Saint-Simoniens des promotions des années 1810 rêvaient d’un
mariage mystique entre Orient et Occident en Egypte. Prosper Enfantin y fit de
longs séjours. Charles Lambert fonda et dirigea l’Ecole Polytechnique de
Boulak. Ce n’est pas un hasard si le projet du canal de Suez naquit dans les
milieux Saint-Simoniens du Second Empire…
Qu’enseigner à l’Ecole ?“Les sciences dans leur
état le plus récent“
Entre Fourcroy,
Monge, Laplace et Prieur, l’accord était total : L’Ecole devait enseigner
les méthodes les plus générales, les plus théoriques, les plus récentes. Elle
devait donner le dernier état de la science, amener ses élèves au niveau de la
recherche scientifique. C’est pour cette raison que Fourcroy avait plaidé, lors
de la création de l’Ecole, pour une scolarité en trois ans. Cela parut démesuré
pour former de simples officiers de l’artillerie et du génie, et les
Montagnards, opposés à toute renaissance d’une élite, les Idéologues, qui
voulaient le monopole de l’enseignement de haut niveau, suspectèrent la
manœuvre. “Sous couleur de préparer des officiers instruits et des ingénieurs
capables, ils (Fourcroy, Carnot, Prieur, Monge) travaillent à constituer un
centre de hautes études désintéressées” entendit-on à la tribune de la
Convention…Devant les attaques du corps législatif, Monge avoua carrément ce
que fut “le complot des savants” : “Lorsqu’on a créé l’Ecole, on voulait,
à la vérité, préparer des officiers et des ingénieurs, mais on avait un but
bien plus vaste et bien plus élevé, celui de stimuler tout d’un coup le génie
français prêt à s’endormir, de rappeler l’attention vers les sciences, de
ranimer l’amour de l’étude et de rendre à la France un éclat non moins solide
que celui de nos armées…, de tirer la nation française de la dépendance où elle
a été, jusqu’à présent, de l’industrie étrangère”. Ce programme, Napoléon
l’accepta, et Arago put se moquer de ces généraux, “très braves canonniers mais
nullement artilleurs” qui harcelaient l’Empereur de leurs doléances sur ce
qu’ils appelaient les tendances trop scientifiques des officiers sortis de
l’Ecole. La vocation de l’Ecole à conduire une recherche de haut niveau fut
confirmée en 1808, après la découverte du potassium par l’Anglais Davy, grâce à
la pile de Volta. Napoléon finança, pour la somme alors considérable de 20.000
francs, la construction d’une pile gigantesque, qui fut installée à l’Ecole et
confiée au Polytechnicien Gay-Lussac.
Entre les cours de
géométrie et d’algèbre de Monge, le calcul différentiel de Lacroix, la chimie
de Fourcroy et de Haüy, sans compter les dessins de géométrie descriptive,
d’imitation libre et les comptes-rendus d’opérations chimiques, l’enseignement
était effectivement de haut niveau et ardu…
Et
c’est cela que l’on veut détruire ?