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mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_66_ Pourquoi le 2 septembre

La Commune insurrectionnelle : Portée au pouvoir par la force brutale, elle ne peut s’y maintenir que par la terreur_ Les vols et les prévarications,  les arrestations, la presse muselée, les perquisitions_ Malgré cela, son pouvoir est fragile- La Commune menaçée de révocation_ Nécessité du 2 septembre


La Commune insurrectionnelle : Portée au pouvoir par la force brutale, elle ne peut s’y maintenir que par la terreur

Déjà le 11 août, dans une proclamation  , la nouvelle Commune annonçait que « tous les coupables allaient périr sur l’échafaud », et c’est elle qui, par ses députations menaçantes, a imposé à l’Assemblée nationale l’institution immédiate d’un tribunal de sang. Portée au pouvoir par la force brutale, elle périt si elle ne s’y maintient, et elle ne peut s’y maintenir que par la terreur. – En effet, considérez un instant cette situation extraordinaire. Installés à l’Hôtel de Ville par un coup de main nocturne, une centaine d’inconnus, délégués par un parti et qui se croient ou se disent les délégués du peuple, ont renversé l’un des deux grands pouvoirs de l’État, mutilé et asservi l’autre, et règnent dans une capitale de 700 000 âmes par la grâce de huit ou dix mille fanatiques et coupe-jarrets. Jamais changement si brusque n’a pris des hommes si bas pour les guinder si haut. Des gazetiers infimes, des scribes du ruisseau, des harangueurs de taverne, des moines ou prêtres défroqués, le rebut de la littérature, du barreau et du clergé, des menuisiers, tourneurs, épiciers, serruriers, cordonniers, simples ouvriers, plusieurs sans état ni profession  , politiques ambulants et aboyeurs publics, qui, comme les vendeurs d’orviétan, exploitent depuis trois ans la crédulité populaire, parmi eux nombre de gens mal famés, de probité douteuse ou d’improbité prouvée, ayant roulé dans leur jeunesse et encore tachés de leur ancienne fange, relégués par leurs vices hors de l’enceinte du travail utile, chassés à coups de pied des emplois subalternes jusque dans les métiers interlopes, rompus au saut périlleux, à conscience disloquée comme les reins d’un saltimbanque, et qui, sans la révolution, ramperaient encore dans leur boue natale en attendant Bicêtre ou le bagne auxquels ils étaient promis, se figure-t-on leur ivresse croissante à mesure qu’ils boivent à plus longs traits dans la coupe sans fond du pouvoir absolu ?
Car c’est bien le pouvoir absolu qu’ils réclament et qu’ils exercent  . Élevés par une délégation spéciale au-dessus des autorités régulières, ils ne les souffrent qu’à titre de subordonnées, et n’en tolèrent pas qui puissent devenir des rivales. En conséquence, ils ont réduit le corps législatif à n’être que le rédacteur et le héraut de leurs décrets ; ils ont forcé les nouveaux élus du département à « abjurer leur titre », à se borner à la répartition des impôts, et journellement ils mettent leurs mains ignorantes sur les services généraux, finances, armée, subsistances, administration, justice, au risque d’en briser les rouages ou d’en interrompre le jeu.
Aujourd’hui, ils mandent devant eux le ministre de la guerre, ou, à son défaut, son premier commis ; demain, c’est tout le personnel de ses bureaux qu’ils tiennent en arrestation pendant deux heures, sous prétexte de chercher un imprimeur suspect  . Tantôt ils posent les scellés sur la caisse de l’extraordinaire ; tantôt ils cassent la commission des subsistances ; tantôt ils interviennent dans le cours de la justice, soit pour aggraver la procédure, soit pour empêcher l’exécution des arrêts rendus  . Point de principe, loi, règlement, sentence, établissement ou homme public qui ne soit à la discrétion de leur arbitraire. — Et, comme ils ont fait main basse sur le pouvoir, ils font main basse sur l’argent. Non seulement ils ont arraché à l’Assemblée 850 000 francs par mois avec les arrérages à partir du 1er janvier 1792, en tout plus de 6 millions, pour défrayer leur police militaire, c’est-à-dire pour payer leurs bandes   ; mais encore, « revêtus de l’écharpe municipale », ils saisissent, dans les hôtels de la nation, les meubles et tout ce qu’il y a de plus précieux ». — « Dans une seule maison, ils en enlèvent pour 100 000 écus  . » Ailleurs, chez le trésorier de la liste civile, ils s’approprient un carton de bijoux, d’effets précieux et 340 000 livres  . Leurs commissaires ramènent de Chantilly trois voitures à trois chevaux « chargées des dépouilles de M. de Condé », et ils entreprennent « le déménagement des maisons des émigrés »  . Dans les églises de Paris, ils confisquent les crucifix, lutrins, cloches, grilles, tout ce qui est en bronze » ou fer, chandeliers, ostensoirs, vases, reliquaires, statues, tout ce qui est « objet d’argenterie », tant « sur les autels que dans les sacristies   », et l’on devine l’énormité du butin : pour emporter l’argenterie de la seule église de la Madeleine-la-Ville-l’Evêque, il fallut une voiture à quatre chevaux. — Or, de tout cet argent si librement saisi, ils usent aussi librement que du pouvoir lui-même. Tel, aux Tuileries, sans vergogne aucune, remplissait ses poches ; un autre, au Garde-Meuble, fouille les secrétaires et emporte une armoire pleine d’effets   ; on a déjà vu que, dans les dépôts de la Commune, « la plupart des scellés se trouvèrent brisés », que des valeurs énormes en argenterie, bijoux, or et argent monnayé disparurent ; les interrogatoires et les comptes ultérieurs imputeront au Comité de surveillance « des soustractions, dilapidations, malversations », bref « un ensemble de violations et d’infidélités ». — Quand on est roi et pressé, on ne s’astreint pas aux formes, et l’on confond aisément le tiroir où l’on a mis l’argent de l’État avec le tiroir où l’on met son propre argent.

Et pourtant le pouvoir jacobin de la Commine ne tient qu’à un fil- nécessité du 2 septembre

Par malheur, cette pleine possession de la puissance et de la fortune publiques ne tient qu’à un fil. Que la majorité évincée et violentée ose, comme plus tard à Lyon, Marseille et Toulon, revenir aux assemblées de section et révoquer le faux mandat qu’ils se sont arrogé par la fraude et par la force, à l’instant, par la volonté du peuple souverain et en vertu de leur propre dogme, ils redeviennent ce qu’ils sont effectivement, des usurpateurs, des concussionnaires et des voleurs : point de milieu pour eux entre la dictature et les galères. – Devant une pareille alternative, l’esprit, à moins d’un équilibre extraordinaire, perd son assiette ; ils n’ont plus de peine à se faire illusion, à croire l’État menacé dans leurs personnes, à poser en règle que tout leur est permis, même le massacre. Basire n’a-t-il pas dit à la tribune que, contre les ennemis de la nation, « tous les moyens sont bons et justes » ? N’a-t-on pas entendu un autre député, Jean Debry, proposer la formation d’un corps de 1 200 volontaires qui « se dévoueront », comme jadis les assassins du Vieux de la Montagne, pour « attaquer, corps à corps, individuellement, les tyrans » et les généraux   ? N’a-t-on pas vu Merlin de Thionville demander que les femmes et « les enfants des émigrés qui attaquent la frontière soient retenus comme otages », et déclarés responsables, en d’autres termes bons à tuer, si leurs parents continuent à attaquer   ?
Il n’y a plus que cela à faire, car les autres mesures n’ont pas suffi. – En vain la Commune a décrété d’arrestation les journalistes du parti contraire et distribué leurs presses aux imprimeurs patriotes  . En vain elle a déclaré incapables de toute fonction les membres du club de la Sainte-Chapelle, les gardes nationaux qui ont prêté serment à La Fayette, les signataires de la pétition des 8 000 et de la pétition des 20 000 . En vain elle a multiplié les visites domiciliaires jusque dans l’hôtel et les voitures de l’ambassadeur de Venise. En vain, par des interrogatoires insultants et réitérés, elle tient à sa barre, sous les huées et les cris de mort de ses tribunes, les hommes les plus honorables et les plus illustres, Lavoisier, Dupont de Nemours, le grand chirurgien Desault, les femmes les plus inoffensives et les plus distinguées, Mme de Tourzel, Mlle de Tourzel, la princesse de Lamballe  . En vain, après des arrestations prodiguées pendant vingt jours, elle enveloppe Paris tout entier, d’un seul coup de filet, dans une perquisition nocturne. toutes les barrières fermées et par de doubles postes, des sentinelles sur les quais et des pataches sur la Seine pour empêcher la fuite par eau, la ville divisée d’avance en circonscriptions, et pour chaque section une liste de suspects, la circulation des voitures interdite, chaque citoyen consigné chez lui, à partir de six heures du soir un silence de mort, puis dans chaque rue une patrouille de soixante hommes à piques, sept cents escouades de sans-culottes opérant à la fois et avec leur brutalité ordinaire, des portes enfoncées à coups de crosse, les armoires crochetées par des serruriers, les murs sondés par des maçons, les caves fouillées jusqu’au sous-sol, les papiers saisis, les armes confisquées, trois mille personnes arrêtées et emmenées  , prêtres, vieillards, infirmes, malades, et, de dix heures du soir à cinq heures du matin, comme dans une ville prise d’assaut, les lamentations des femmes qu’on rudoie, les cris des prisonniers qu’on fait marcher, les jurons des gardes qui sacrent et s’attardent pour boire à chaque cabaret ;

Il n’y eut jamais d’exécution si universelle, si méthodique, si propre à terrasser toute velléité de résistance dans le silence de la stupeur. – Et pourtant, à ce moment même, les hommes de bonne foi, aux sections et dans l’Assemblée, s’indignent d’appartenir à de pareils maîtres. Une députation des Lombards et une autre de la Halle au Blé viennent à l’Assemblée réclamer contre les usurpations de la Commune  . Le montagnard Choudieu dénonce ses prévarications criantes. Cambon, financier sévère, ne veut plus souffrir que ses comptes soient dérangés par des tripotages de filous  . L’Assemblée semble enfin reprendre conscience d’elle-même ; elle couvre de sa protection le journaliste Girey contre qui les nouveaux pachas avaient lancé un mandat d’amener ; elle mande à sa propre barre les signataires du mandat ; elle leur ordonne de se renfermer à l’avenir dans les limites exactes de la loi qu’ils outrepassent. Bien mieux, elle dissout le conseil intrus et lui substitue quatre-vingt-seize délégués, que les sections devront nommer dans les vingt-quatre heures. Bien mieux encore, elle lui commande de rendre compte, dans les deux jours, de tous les effets qu’il a saisis et de porter les matières d’or et d’argent à la Trésorerie. Cassés et sommés de dégorger leur proie, les autocrates de l’Hôtel de Ville ont beau, le lendemain, venir en force à l’Assemblée   pour lui extorquer le rappel de ses décrets : sous leurs menaces et les menaces de leurs satellites, l’Assemblée tient bon. – Tant pis pour les opiniâtres : puisqu’ils ne veulent pas voir l’éclat du sabre, ils en sentiront le tranchant et la pointe. Sur la proposition de Manuel, la Commune décide que, tant que durera le danger public, elle restera en place ; elle adopte une adresse de Robespierre pour « remettre au peuple le pouvoir souverain », c’est-à-dire pour faire descendre les bandes armées dans la rue   ; elle se rallie les brigands en leur conférant la propriété de tout ce qu’ils ont volé dans la journée du 10 août  . – La séance, prolongée pendant la nuit, ne finit qu’à une heure et demie du matin ; on est arrivé au dimanche, et il n’y a plus de temps à perdre : car, dans quelques heures, les électeurs s’assembleront pour élire les députés à la Convention ; dans quelques heures, en vertu du décret de l’Assemblée nationale, les sections, selon l’exemple que la section du Temple leur a donné la veille même, révoqueront peut-être leurs prétendus mandataires de l’Hôtel de Ville. Pour rester à l’Hôtel de Ville et pour se faire nommer à la Convention, les meneurs ont besoin d’un coup éclatant, et ils en ont besoin le jour même. – Ce jour-là est le 2 septembre.

vendredi 11 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_44_ L’œuvre de la Constituante : L’anarchie spontanée devient l’anarchie légale

Comment l’utopie rousseauiste et la métaphysique des droits de l’homme ont dissous la société et toutes ses structures historiques réduisant les Français à l’état d’atomes contractants. L’anarchie spontanée devient l’anarchie légale. Pendant que l’utopie rousseauiste triomphe avec l’émouvante fête de la Fédération, les minorités violentes s’emparent des pouvoirs civil et militaire

L’anarchie spontanée devient l’anarchie légale; vingt-six millions d’atomes égaux et disjoints.

Telle est l’œuvre de l’Assemblée constituante. Par plusieurs lois, surtout par celles qui intéressent la vie privée, par l’institution de l’état civil, par le code pénal et le code rural , par les premiers commencements et la promesse d’un code civil uniforme, par l’énoncé de quelques règles simples en matière d’impôt, de procédure et d’administration, elle a semé de bons germes. Mais, en tout ce qui regarde les institutions politiques et l’organisation sociale, elle a opéré comme une académie d’utopistes et non comme une législature de praticiens. – Sur le corps malade qui lui était confié, elle a exécuté des amputations aussi inutiles que démesurées, et appliqué des bandages aussi insuffisants que malfaisants. Sauf deux ou trois restrictions admises par inconséquence, sauf le maintien d’une royauté de parade et l’obligation d’un petit cens électoral, elle a suivi jusqu’au bout son principe, qui est celui de Rousseau. De parti pris, elle a refusé de considérer l’homme réel qui était sous ses yeux, et s’est obstinée à ne voir en lui que l’être abstrait créé par les livres. – Par suite, avec un aveuglement et une raideur de chirurgien spéculatif, elle a détruit, dans la société livrée à son bistouri et à ses théories, non seulement les tumeurs, les disproportions et les froissements des organes, mais encore les organes eux-mêmes et jusqu’à ces noyaux vivants et directeurs autour desquels les cellules s’ordonnent pour recomposer un organe détruit, d’un côté ces groupes anciens, spontanés et persistants que la géographie, l’histoire, la communauté d’occupations et d’intérêts avaient formés, d’un autre côté ces chefs naturels que leur nom, leur illustration, leur éducation, leur indépendance, leur bonne volonté, leurs aptitudes désignaient pour le premier rôle. D’une part, elle dépouille, laisse ruiner et proscrire toute la classe supérieure, noblesse, parlementaires, grande bourgeoisie. D’autre part, elle dépossède et dissout tous les corps historiques ou naturels, congrégations religieuses, clergé, provinces, parlements, corporations d’art, de profession ou de métier. – L’opération faite, tout lien ou attache entre les hommes se trouve coupé, toute subordination ou hiérarchie a disparu. Il n’y a plus de cadres et il n’y a plus de chefs. Il ne reste que des individus, vingt-six millions d’atomes égaux et disjoints. Jamais matière plus désagrégée et plus incapable de résistance ne fut offerte aux mains qui voudront la pétrir ; il leur suffira pour réussir d’être dures et violentes. – Elles sont prêtes, ces mains brutales, et l’Assemblée qui a fait la poussière a préparé aussi le pilon…
La France est une fédération de quarante mille municipalités souveraines, où l’autorité des magistrats légaux vacille selon les caprices des citoyens actifs, où les citoyens actifs, trop chargés, se dérobent à leur emploi public, où une minorité de fanatiques et d’ambitieux accapare la parole, l’influence, les suffrages, le pouvoir, l’action, et autorise ses usurpations multipliées, son despotisme sans frein, ses attentats croissants, par la Déclaration des Droits de l’homme. – Le chef-d’œuvre de la raison spéculative et de la déraison pratique est accompli ; en vertu de la Constitution, l’anarchie spontanée devient l’anarchie légale. Celle-ci est parfaite ; on n’en a pas vu de plus belle depuis le neuvième siècle…

L’utopie Rousseuaiste- la Fête de la fédération

Si jamais utopie parut applicable, bien mieux, appliquée, convertie en fait, instituée à demeure, c’est celle de Rousseau en 1789 et dans les trois années qui suivent. Car non seulement ses principes ont passé dans les lois et son esprit anime la Constitution tout entière, mais encore il semble que la nation ait pris au sérieux son jeu d’idéologie, sa fiction abstraite. Cette fiction, elle l’exécute de point en point. Un contrat social effectif et spontané, une immense assemblée d’hommes qui, pour la première fois, viennent librement s’associer entre eux, reconnaître leurs droits respectifs, s’engager par un pacte explicite, se lier par un serment solennel, telle est la recette sociale prescrite par les philosophes : on la suit à la lettre. — Bien plus, comme la recette est réputée infaillible, l’imagination entre en branle, et la sensibilité du temps fait son office. Il est admis que les hommes, en redevenant égaux, sont redevenus frères  . Une subite et merveilleuse concorde de toutes les volontés et de toutes les intelligences va ramener l’âge d’or sur la terre. Il convient donc que le contrat social soit une fête, une touchante et sublime idylle, où, d’un bout de la France à l’autre, tous, la main dans la main, viennent jurer le nouveau pacte, avec des chants, des danses, des larmes d’attendrissement, des cris d’allégresse, dignes prémices de la félicité publique. En effet, d’un accord unanime, l’idylle se joue comme d’après un programme écrit.
Le 29 novembre 1789, à l’Étoile près de Valence, les fédérations ont commencé  . Douze mille gardes nationaux des deux rives du Rhône se promettent « de rester à jamais unis, de protéger la circulation des subsistances et de soutenir les lois émanées de l’Assemblée nationale ». – Le 13 décembre, à Montélimart, six mille hommes, représentants de vingt-sept mille autres, font un serment pareil, et se confédèrent avec leurs devanciers. – Là-dessus, de mois en mois et de province en province, l’ébranlement se propage…
Le 5 juin, sur la proposition de la municipalité parisienne, l’Assemblée décrète la Fédération universelle. Elle se fera le 14 juillet, partout à la fois, aux extrémités et au centre. Il y en aura une au chef-lieu de chaque district, une au chef-lieu de chaque département, une au chef-lieu du royaume. Pour celle-ci, chaque garde nationale députe à Paris un homme sur deux cents, chaque régiment un officier, un sous-officier et quatre soldats. – Au Champ-de-Mars, théâtre de la fête, on voit arriver quatorze mille représentants de la garde nationale des provinces, onze à douze mille représentants de l’armée de terre et de mer, outre la garde nationale de Paris, outre cent soixante mille spectateurs sur les tertres de l’enceinte, outre une foule encore plus grande sur les amphithéâtres de Chaillot et de Passy. Tous ensemble se lèvent, jurent fidélité à la nation, à la loi, au roi, à la Constitution nouvelle. Au bruit du canon qui annonce leur serment, les Parisiens qui sont demeurés au logis, hommes, femmes, enfants, lèvent la main du côté du Champ-de-Mars, en criant qu’ils jurent aussi. De tous les chefs-lieux de département et de district, de toutes les communes de France part, le même jour, le même serment. – Jamais pacte social n’a été plus expressément conclu…. le Français, bien plus gai, bien plus enfant qu’aujourd’hui, s’abandonne, sans arrière-pensée, à ses instincts de sociabilité, de sympathie et d’expansion.

L’exemple de Marseille- les minorités violentes s’emparent du pouvoir civil et militaire

Considérons sur place et dans un cas circonstancié cette dissolution générale. Le 18 janvier 1790, à Marseille, la nouvelle municipalité entre en fonctions. Selon l’usage, la majorité des électeurs n’a pas pris part au scrutin  , et le maire Martin n’a été élu que par un huitième des citoyens actifs. Mais, si la minorité dominante est petite, elle est résolue et entend n’être gênée en rien. « À peine constituée   », elle députe au roi pour qu’il retire ses troupes de Marseille ; celui-ci, toujours accommodant et faible, finit par y consentir : on prépare les ordres de marche, et la municipalité en est avertie. Mais elle ne veut tolérer aucun délai, et sur-le-champ « elle rédige, imprime et débite une dénonciation à l’Assemblée nationale » contre le commandant et les deux ministres, coupables, selon elle, d’avoir supposé ou supprimé des ordres du roi. En même temps, elle s’équipe et se fortifie comme pour un combat. Dès ses débuts, elle a cassé la garde bourgeoise trop amie de l’ordre, et institué une garde nationale où bientôt les gens sans propriété seront admis.. Ayant ainsi la force, elle en use, et d’abord contre la justice. — Une insurrection populaire avait été réprimée au mois d’août 1789, et les trois principaux meneurs, Rébecqui, Pascal, Granet, étaient détenus au château d’If. Ce sont des amis de la municipalité ; il faut qu’elle les délivre. À sa demande, l’affaire et retirée des mains du grand prévôt, et remise à la sénéchaussée ; mais, en attendant, le grand prévôt et ses assesseurs seront punis d’avoir fait leur office. De sa propre autorité, la municipalité leur interdit toutes fonctions. Ils sont dénoncés publiquement, « menacés de poignards, d’échafauds et de tout genre d’assassinat   ». Aucun imprimeur n’ose publier leur justification, par crainte des « vexations municipales ». Bientôt le procureur du roi et l’assesseur en sont réduits à chercher un asile dans le fort Saint-Jean ; le grand prévôt, après avoir tenu un peu plus longtemps, quitte Marseille, afin d’avoir la vie sauve
Le colonel de Royal-Marine, M. d’Ambert, coupable d’un mot trop vif contre la garde nationale et acquitté par le tribunal devant lequel on l’a traduit, ne peut être élargi qu’en secret et sous la protection de deux mille soldats ; la populace veut brûler la maison du lieutenant criminel qui a osé l’absoudre ; ce magistrat lui-même est en danger et forcé de se réfugier dans la maison du commandant militaire  . — Cependant, imprimés, écrits à la main, libelles injurieux de la municipalité et du club, délibérations séditieuses ou violentées des districts, quantité de pamphlets sont distribués gratis au peuple et aux soldats : de parti pris, on insurge d’avance les troupes contre leurs chefs. —

Sommée de faire respecter les forteresses, la municipalité répond par la réquisition d’ouvrir les portes et d’admettre la garde nationale à faire le service conjointement avec les soldats. Les commandants hésitent, allèguent la loi, demandent à consulter leur supérieur. Deuxième réquisition plus urgente : les commandants seront responsables des troubles que provoquera leur refus, et, s’ils résistent, ils sont déclarés fauteurs de guerre civile  . Ils cèdent, signent une capitulation. Un seul d’entre eux, le chevalier de Bausset, major du fort Saint-Jean, s’y est opposé et a refusé sa signature ; le lendemain, au moment où il vient à l’hôtel de ville, il est saisi, massacré ; sa tête est portée au bout d’une pique, et la bande des assassins, soldats et gens du peuple, danse avec des cris de joie autour de ses débris. – « Accident fâcheux, écrit la municipalité  . Par quel revers faut-il qu’après avoir jusqu’ici mérité et obtenu des éloges, un Bausset que nous n’avons pu soustraire au décret de la Providence vienne flétrir nos lauriers ? Parfaitement étrangers à cette scène tragique, ce n’était point à nous à en poursuivre les auteurs. » D’ailleurs, il était « coupable..., rebelle, condamné par l’opinion publique, et la Providence elle-même semble l’avoir abandonné au décret irrévocable de sa vengeance ». – Quant à la prise des forts, rien de plus légitime. « Ces places étaient au pouvoir des ennemis de l’État ; maintenant elles sont entre les mains des défenseurs de la Constitution de l’empire.


Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_43_ Vers le pouvoir des minorités

Autre mécanisme totalitaire bien mis en évidence par Taine. L hyperdémocratie entraine la démission des élites et le pouvoir des minorités. Explosion de l’abstention aux élections. La métaphysique vague des droits de l’homme livre sans protection la majorité aux abus des minorités violentes

La démission des élites

Au contraire, dans la pratique, nobles, dignitaires ecclésiastiques, parlementaires, grands fonctionnaires de l’ancien régime, haute bourgeoisie, presque tous les gens riches qui ont des loisirs sont exclus des élections par la violence, et des places par l’opinion ; bientôt ils se cantonnent dans la vie privée, et, par découragement ou dégoût, par scrupules monarchiques ou religieux, ils renoncent à la vie publique. – Par suite tout le faix des fonctions nouvelles retombe sur les plus occupés, négociants, industriels, gens de loi, employés, boutiquiers, artisans, cultivateurs. Ce sont eux qui doivent donner un tiers de leur temps déjà tout pris, négliger leur besogne privée pour un travail public, quitter leur moisson, leur établi, leur échoppe ou leurs dossiers, pour escorter des convois et faire patrouille, pour courir, séjourner et siéger à la maison commune, au chef-lieu de canton, de district ou de département  , sous une pluie de phrases et de paperasses, avec le sentiment qu’ils font une corvée gratuite, et que cette corvée ne profite guère au public. – Pendant les six premiers mois, ils la font de bon cœur : pour écrire les cahiers, pour s’armer contre les brigands, pour supprimer les impôts, les redevances et la dîme, leur zèle est très vif. Mais, cela obtenu ou extorqué, décrété en droit ou accompli en fait, qu’on ne les dérange plus. Ils ont besoin de tout leur temps ; ils ont leur récolte à rentrer, leurs chalands à servir, leurs commandes à livrer, leurs écritures à faire, leurs échéances à payer, toutes besognes urgentes qu’on ne peut ni ne doit abandonner ou interrompre. Sous le fouet de la nécessité et de l’occasion, ils ont donné un grand coup de collier, et, si on les en croit, désembourbé la charrette publique ; mais ce n’est pas pour s’y atteler à perpétuité et la traîner eux-mêmes. Confinés depuis des siècles dans la vie privée, chacun d’eux a sa petite brouette qu’il pousse, et c’est de celle-ci d’abord et surtout qu’il se croit responsable. Dès le commencement de 1790, le relevé des votes montre autant d’absents que de présents : à Besançon, sur 3 200 inscrits il n’y a que 959 votants ; quatre mois après, plus de la moitié des électeurs manque au scrutin  , et, dans toute la France, à Paris même, la tiédeur ne fera que croître

Par la démission de la majorité, la minorité devient souveraine

À défaut du grand nombre qui se dérobe, c’est le petit nombre qui fait le service et prend le pouvoir. Par la démission de la majorité, la minorité devient souveraine, et la besogne publique, désertée par la multitude indécise, inerte, absente, échoit au groupe résolu, agissant, présent, qui trouve le loisir et qui a la volonté de s’en charger. Dans un régime où toutes les places sont électives et où les élections sont fréquentes, la politique devient une carrière pour ceux qui lui subordonnent leurs intérêts privés ou y trouvent leur avantage personnel ; il y en a cinq ou six dans chaque village, vingt ou trente dans chaque bourg, quelques centaines dans chaque ville, quelques milliers à Paris. Voilà les vrais citoyens actifs. Eux seuls donnent tout leur temps et toute leur attention aux affaires publiques, correspondent avec les journaux et avec les députés de Paris, reçoivent et colportent sur chaque grande question le mot d’ordre, tiennent des conciliabules, provoquent des réunions, font des motions, rédigent des adresses, surveillent, gourmandent, ou dénoncent les magistrats locaux, se forment en comités, lancent et patronnent des candidatures, vont dans les faubourgs et dans les campagnes pour recruter des voix. – En récompense de ce travail, ils ont la puissance ; car ils mènent, les élections et sont élus aux offices ou pourvus de places par leurs candidats élus
La pâture est immense pour les ambitieux ; elle n’est pas mince pour les besogneux, et ils la saisissent. – Telle est la règle dans la démocratie pure : c’est ainsi que pullule aux États-Unis la fourmilière des politicians. Quand la loi appelle incessamment tous les citoyens à l’action politique, quelques-uns seulement s’y adonnent. Dans cette œuvre spéciale, ceux-ci deviennent spéciaux, par suite prépondérants. Mais, en échange de leur peine, il leur faut un salaire, et l’élection leur donne les places, parce qu’ils ont manipulé l’élection…
Deux sortes d’hommes recrutent cette minorité dominante : d’une part les exaltés, et de l’autre les déclassés. Vers la fin de 1789, les gens modérés, occupés, rentrent au logis, et, chaque jour, sont moins disposés à en sortir. La place publique appartient aux autres, à ceux qui, par zèle et passion politique, abandonnent leurs affaires, et à ceux qui, comprimés dans leur case sociale ou refoulés hors des compartiments ordinaires, n’attendaient qu’une issue nouvelle pour s’élancer. – En ce temps d’utopie et de révolution, ni les uns ni les autres ne manquent….
– Pendant la seconde moitié de 1790, on les voit partout, à l’exemple des Jacobins de Paris et sous le nom d’amis de la Constitution, se grouper en sociétés populaires. Dans chaque ville ou bourgade naît un club de patriotes, qui, tous les soirs ou plusieurs soirs par semaine, s’assemblent « pour coopérer au salut de la chose publique   ». C’est un organe nouveau, spontané, supplémentaire et parasite, qui, à côté des organes légaux, se développe dans le corps social. Insensiblement, il va grossir, tirer à soi la substance des autres, les employer à ses fins, se substituer à eux, agir par lui-même et pour lui seul, sorte d’excroissance dévorante dont l’envahissement est irrésistible, non seulement parce que les circonstances et le jeu de la Constitution la nourrissent, mais encore parce que son germe, déposé à de grandes profondeurs, est une portion vivante de la Constitution.

La métaphysique vague des droits de l’homme prépare le totalitarisme jacobin

En effet, en tête de la Constitution et des décrets qui s’y rattachent, s’étale la Déclaration des Droits de l’homme….
Nulle institution ou autorité ne mérite obéissance si elle est contraire aux droits qu’elle a pour but de garantir. Antérieurs à la société, ces droits sacrés priment toute convention sociale, et, quand nous voulons savoir si l’injonction légale est légitime, nous n’avons qu’à vérifier si elle est conforme au droit naturel. Reportons-nous donc, en chaque cas douteux ou difficile, vers cet évangile philosophique, vers ce catéchisme incontesté, vers ces articles de foi primordiaux que l’Assemblée nationale a proclamés. – Elle-même, expressément, nous y invite. Car elle nous avertit que « l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements ». Elle déclare que « le but de toute association politique est la conservation de ces droits naturels et imprescriptibles ». Elle les énonce « afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif puissent être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique ». Elle veut « que sa déclaration soit constamment présente à tous les membres du corps social ». ..
Quels sont-ils, ces droits supérieurs, et, en cas de contestation, qui prononcera comme arbitre ? – Ici rien de semblable aux déclarations précises de la Constitution américaine  , à ces prescriptions positives qui peuvent servir de support à une réclamation judiciaire, à ces interdictions expresses qui empêchent d’avance plusieurs sortes de lois, qui tracent une limite à l’action des pouvoirs publics, qui circonscrivent des territoires où l’État ne peut entrer, parce qu’ils sont réservés à l’individu. Au contraire, dans la déclaration de l’Assemblée nationale, la plupart des articles ne sont que des dogmes abstraits, des définitions métaphysiques, des axiomes plus ou moins littéraires, c’est-à-dire plus ou moins faux, tantôt vagues et tantôt contradictoires, susceptibles de plusieurs sens et susceptibles de sens opposés, bons pour une harangue d’apparat et non pour un usage effectif, simple décor, sorte d’enseigne pompeuse, inutile et pesante, qui, guindée sur la devanture de la maison constitutionnelle et secouée tous les jours par des mains violentes, ne peut manquer de tomber bientôt sur la tête des passants  . — On n’a rien fait pour parer à ce danger visible. Rien de semblable ici à cette Cour suprême qui aux États-Unis est la gardienne de la Constitution, même contre le Congrès, qui, au nom de la Constitution, peut invalider en fait une loi même votée et sanctionnée par tous les pouvoirs et dans toutes les formes, qui reçoit la plainte du particulier lésé par la loi inconstitutionnelle, qui arrête la main du shérif ou du percepteur levée sur lui, et qui lui assigne sur eux des intérêts et dommages. On a proclamé des droits indéfinis et discordants, sans pourvoir à leur interprétation, à leur application, à leur sanction. On ne leur a point ménagé d’organe spécial. On n’a point chargé un tribunal distinct d’accueillir leurs réclamations, de terminer leurs litiges légalement, pacifiquement, en dernier ressort, par un arrêté définitif qui devienne un précédent et serre le sens lâche du texte. On charge de tout cela tout le monde, c’est-à-dire ceux qui veulent s’en charger, en d’autres termes la minorité délibérante et agissante. — Ainsi, dans chaque ville ou bourgade, c’est le club local qui, avec l’autorisation du législateur lui-même, devient le champion, l’arbitre, l’interprète, le ministre des droits de l’homme, et qui, au nom de ces droits supérieurs, peut protester ou s’insurger, si bon lui semble, non seulement contre les actes légitimes des pouvoirs légaux, mais encore contre le texte authentique de la Constitution et des lois…

Considérez en effet ces droits tels qu’on les proclame, avec le commentaire du harangueur qui les explique au club, devant des esprits échauffés et entreprenants, ou dans la rue, devant une foule surexcitée et grossière. Tous les articles de la Déclaration sont des poignards dirigés contre la société humaine, et il n’y a qu’à pousser le manche pour faire entrer la lame  . – Parmi « ces droits naturels et imprescriptibles », le législateur a mis « la résistance à l’oppression ». Nous sommes opprimés, résistons et levons-nous en armes. – Selon le législateur, « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Allons à l’hôtel de ville, interrogeons nos magistrats tièdes ou suspects, surveillons leurs séances, vérifions s’ils poursuivent les prêtres et s’ils désarment les aristocrates, empêchons-les de machiner contre le peuple, et faisons marcher ces mauvais commis…Aux termes mêmes de la Déclaration, « il n’y a plus ni vénalité ni hérédité d’aucun office public ». Ainsi la royauté héréditaire est illégitime : allons aux Tuileries et jetons le trône à bas. – Aux termes mêmes de la Déclaration, « la loi est l’expression de la volonté générale ». Écoutez ces clameurs de la place publique, ces pétitions qui arrivent de toutes les villes : voilà la volonté générale qui est la loi vivante et qui abolit la loi écrite. À ce titre, les meneurs de quelques clubs de Paris déposeront le roi, violenteront l’Assemblée législative, décimeront la Convention nationale. – En d’autres termes, la minorité bruyante et factieuse va supplanter la nation souveraine, et désormais rien ne lui manque pour faire ce qui lui plait quand il lui plait. Car le jeu de la Constitution lui a donné la réalité du pouvoir, et le préambule de la Constitution lui donne l’apparence du droit.

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_42_ le gouvernement des métaphysiciens

Le gouvernement des métaphysiciens conduit à refuser, ou tout au moins à une grande méfiance contre, le gouvernement représentatif  et à traiter les élus comme des commis qu’on peut renvoyer à tout moment.  Tout devient ingouvernable. La multiplication indéfinie des élections conduit le citoyen actif à devoir consacrer une partie insupportable de son temps à ses « devoirs ». C’est ainsi préparer le gouvernement totalitaire par le contrôle des élections par des minorités violents, l’ensemble des citoyens les ayant déserté.
Aug. Comte : « tout choix des supérieurs par les infé­rieurs est profondément anarchique : il n'a jamais servi qu'à dissoudre graduel­le­ment un ordre vicieux. » (Catéchisme positiviste,  10ème entretien)

La décomposition de l’autorité locale- les impôts ne rentrent plus

C’est à peine si un chef absolu, envoyé de loin et d’en haut, le plus énergique et le plus expert, soutenu par la force armée la plus disciplinée et la plus obéissante, viendrait à bout d’une pareille besogne, et, à sa place, il n’y a qu’une municipalité à qui tout manque, l’autorité, l’instrument, l’expérience, la capacité et la volonté.
Dans la campagne, dit un orateur à la tribune  , « sur 40 000 municipalités, il y en a 20 000 où les officiers municipaux ne savent ni lire ni écrire ». En effet, le curé en est exclu par la loi, et, sauf en Vendée, le seigneur en est exclu par l’opinion. D’ailleurs, en beaucoup de provinces, on ne parle que patois   ; le français, surtout le français philosophique et abstrait des lois et proclamations nouvelles, demeure un grimoire. Impossible d’entendre et d’appliquer les décrets compliqués, les instructions savantes qui arrivent de Paris. – Ils viennent à la ville, se font expliquer et commenter tout au long l’office dont ils sont chargés, tâchent de comprendre, paraissent avoir compris, puis, la semaine suivante, reviennent n’ayant rien compris du tout, ni la façon de tenir les registres de l’état civil, ni la manière de dresser le rôle des impôts, ni la distinction des droits féodaux abolis et des droits féodaux maintenus, ni les règles qu’ils doivent faire observer dans les opérations électorales, ni les limites que la loi pose à leur subordination et à leurs pouvoirs. Rien de tout cela n’entre dans leur cervelle brute et novice ; au lieu d’un paysan qui vient de quitter ses bœufs, il faudrait ici un homme de loi, aidé d’un commis exercé. — À leur ignorance, ajoutez leur prudence ; ils ne veulent pas se faire d’ennemis dans leur commune, et ils s’abstiennent, surtout en matière d’impôt. Neuf mois après le décret sur la contribution patriotique, « 28 000 municipalités sont en retard, et n’ont (encore) envoyé ni rôles ni aperçus   ». À la fin de janvier 1792, « sur 40 911 municipalités, 5 448 seulement ont déposé leurs matrices, 2 560 rôles seulement sont définitifs et en recouvrement. Un grand nombre n’ont pas même commencé leurs états de section   ». — C’est bien pis quand ils croient avoir compris et se mettent en devoir d’appliquer. Dans leur esprit incapable d’abstractions, la loi se transforme et se déforme par des interprétations extraordinaires. On verra ce qu’elle y devient quand il s’agit des droits féodaux, des forêts, des communaux, de la circulation des blés, du taux des denrées, de la surveillance des aristocrates, de la protection des personnes et des propriétés. Selon eux, elle les autorise et les invite à faire de force et à l’instant tout ce dont ils ont besoin ou envie pour le moment.

Le gouvernement des métaphysiciens  et des légistes. La notion d’autorité disparait

— Plus affiné, et capable le plus souvent d’entendre les décrets, l’officier municipal des gros bourgs et des villes n’est guère plus en état de les bien mettre en pratique. Sans doute il est intelligent, plein de bonne volonté, zélé pour le bien public. En somme, pendant les deux premières années de la Révolution, c’est la portion la plus instruite et la plus libérale de la bourgeoisie qui, à la municipalité comme au département et au district, arrive aux affaires. Presque tous sont des hommes de loi, avocats, notaires, procureurs, avec un petit nombre d’anciens privilégiés imbus du même esprit, un chanoine à Besançon, un gentilhomme à Nîmes. Ils ont les meilleures intentions, ils aiment l’ordre et la liberté, ils donnent leur temps et leur argent, ils siègent en permanence, ils accomplissent un travail énorme ; souvent même ils s’exposent volontairement à de grands dangers. — Mais ce sont des bourgeois philosophes, semblables en cela à leurs députés de l’Assemblée nationale, et, à ce double titre, aussi incapables que leurs députés de gouverner une nation dissoute. À ce double titre, ils sont malveillants pour l’ancien régime, hostiles au catholicisme et aux droits féodaux, défavorables au clergé et à la noblesse, enclins à étendre la portée et à exagérer la rigueur des décrets récents, partisans des droits de l’homme, par suite humanitaires, optimistes, disposés à excuser les méfaits du peuple, hésitants, tardifs et souvent timides en face de l’émeute, bref excellents pour écrire, exhorter et raisonner, mais non pour casser des têtes et pour se faire casser les os. Rien ne les a préparés à devenir, du jour au lendemain, des hommes d’action. Jusqu’ici ils ont toujours vécu en administrés passifs, en particuliers paisibles, en gens de cabinet et de bureau, casaniers, discoureurs et polis, à qui les phrases cachaient les choses et qui, le soir, sur le mail, à la promenade, agitaient les grands principes du gouvernement sans prendre garde au mécanisme effectif qui, avec la maréchaussée pour dernier rouage, protégeait leur sécurité, leur promenade et leur conversation. Ils n’ont point ce sentiment du danger social qui fait le chef véritable et qui subordonne les émotions de la pitié nerveuse aux exigences du devoir public. Ils ne savent pas qu’il vaut mieux faire tuer cent citoyens honnêtes que leur laisser pendre un coupable non jugé. Entre leurs mains, la répression n’a ni promptitude, ni raideur, ni constance. Ils restent à l’hôtel de ville ce qu’ils étaient avant d’y entrer, des légistes et des scribes, féconds en proclamations, en rapports, en correspondances. C’est là tout leur rôle, et, si quelqu’un d’entre eux, plus énergique, veut en sortir, les prises lui manquent sur cette commune que, d’après la Constitution, il doit conduire, et sur cette force armée qu’on lui confie pour faire observer la loi…
Toujours, et notamment en cas de danger ou de grande émotion publique, le supérieur, s’il est directement nommé par ceux à qui il commande, leur apparaît comme leur commis.

L’électeur souverain et la multiplication des élections: il doit consacrer un tiers de son temps aux affaires publiques

Voici donc le vrai souverain, l’électeur garde national et votant. C’est bien lui que la Constitution a voulu faire roi ; à tous les degrés de la hiérarchie, il est là, avec son suffrage pour déléguer l’autorité, et avec son fusil pour en assurer l’exercice. – Par son libre choix, il crée tous les pouvoirs locaux, intermédiaires et centraux, législatifs, administratifs, ecclésiastiques et judiciaires. Directement et dans les assemblées primaires, il nomme le maire, le corps municipal, le procureur et le conseil de la commune, le juge de paix et ses assesseurs, les électeurs du second degré. Indirectement et par ces électeurs élus, il nomme les administrateurs et procureurs-syndics du district et du département, les juges au civil et au criminel, l’accusateur public, les évêques et curés, les membres de l’Assemblée nationale, les jurés de la haute cour nationale  . — Tous ces mandats qu’il confère sont à courte échéance, et les principaux, ceux d’officier municipal, d’électeur, de député, ne durent que deux ans ; au bout de ce bref délai, ses mandataires sont ramenés sous son vote, afin que, s’ils lui déplaisent, il puisse les remplacer par d’autres. Il ne faut pas que ses choix l’enchaînent, et, dans une maison bien tenue, le propriétaire légitime doit être à même de renouveler librement, aisément, fréquemment son personnel de commis.
La loi lui demande un service incessant de jour et de nuit, de corps et d’esprit, comme gendarme et comme électeur. – Ce que doit peser ce service de gendarme, on en peut juger par le nombre des émeutes. Combien est pesant ce service d’électeur, la liste des élections va le montrer.
En février, mars, avril et mai 1789, assemblées de paroisse très longues pour choisir les électeurs et écrire les doléances ; assemblées de bailliage encore plus longues pour choisir les députés et rédiger le cahier. — En juillet et en août 1789, assemblées spontanées pour élire ou confirmer les corps municipaux ; autres assemblées spontanées par lesquelles les milices se forment et nomment leurs officiers ; puis, dans la suite, assemblées incessantes de ces mêmes milices, pour se fondre en une seule garde nationale, pour renouveler leurs officiers, pour députer aux fédérations. – En décembre 1789 et janvier 1790, assemblées primaires pour élire les officiers municipaux et leur conseil. – En mai 1790, assemblées primaires et secondaires pour nommer les administrateurs de département et de district. – En octobre 1790, assemblées primaires pour élire le juge de paix et ses assesseurs, assemblées secondaires pour élire le tribunal de district. – En novembre 1790, assemblées primaires pour renouveler une moitié du corps municipal. – En février et mars 1791, assemblées secondaires pour nommer l’évêque et les curés. – En juin, juillet, août et septembre 1791, assemblées primaires et secondaires pour renouveler une moitié des administrateurs de département et de district, pour nommer le président, l’accusateur public et le greffier du tribunal criminel, pour choisir les députés. – En novembre 1791, assemblées primaires pour renouveler une moitié du conseil municipal. — Notez que beaucoup de ces élections traînent, parce que les votants manquent d’expérience, parce que les formalités sont compliquées, parce que l’opinion est divisée. En août et septembre 1791, à Tours, elles se prolongent pendant treize jours   ; à Troyes, en janvier 1790, au lieu de trois jours, elles occupent trois semaines ; à Paris, en septembre et octobre 1791, rien que pour choisir les députés, elles durent trente-sept jours ; en nombre d’endroits, elles sont contestées, cassées et recommencent. — À ces convocations universelles qui mettent en mouvement toute la France, joignez les convocations locales par lesquelles une commune s’assemble pour approuver ou contredire ses officiers municipaux, pour réclamer auprès du département, du roi, ou de l’Assemblée, pour demander le maintien de son curé, l’approvisionnement de son marché, la venue ou le renvoi d’un détachement militaire…
En toute élection importante, on peut compter qu’un mois d’avance les électeurs seront en branle, et que quatre semaines de discussions, manœuvres, conciliabules ne sont pas de trop pour l’examen des candidatures et pour le racolage des voix. — Ajoutez donc cette longue préface à chacune de ces élections si longues, si souvent répétées, et maintenant faites une masse de tous les dérangements et déplacements, de toutes les pertes de temps, de tout le travail que l’opération réclame. Chaque convocation des assemblées primaires appelle, pendant une ou plusieurs journées, à la maison commune ou au chef-lieu de canton, environ trois millions cinq cent mille électeurs du premier degré. Chaque convocation des assemblées du second degré fait venir et séjourner au chef-lieu de leur département, puis au chef-lieu de leur district, environ quarante mille électeurs élus. Chaque remaniement ou réélection dans la garde nationale assemble sur la place publique ou fait défiler au scrutin de la maison commune trois ou quatre millions de gardes nationaux….
Jamais machine n’a requis pour s’établir et marcher une aussi prodigieuse dépense de forces. Aux États-Unis, où maintenant elle se fausse par son propre jeu, on a calculé que, pour satisfaire au vœu de la loi et maintenir chaque rouage à sa place exacte, il faudrait que chaque citoyen donnât par semaine un jour entier, un sixième de son temps aux affaires publiques. En France, où le régime est nouveau, où le désordre est universel, où le service de garde national vient compliquer le service d’électeur et d’administrateur, j’estime qu’il faudrait deux jours.
À cela aboutit la Constitution ; telle est son injonction latente et finale : chaque citoyen actif donnera aux affaires publiques un tiers de son temps.

Or ces douze cent mille administrateurs, ces trois ou quatre millions d’électeurs et de gardes nationaux sont justement les hommes de France qui ont le moins de loisir. En effet, dans la classe des citoyens actifs sont compris presque tous les hommes qui travaillent de leur esprit ou de leurs bras.



jeudi 10 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_41_ la théorie du gouvernement

Ici, ce n’est plus l’anarchie spontanée, mais l’anarchie et la faiblesse du gouvernement organisés par la  Constituante. Refus d’une chambre haute pour arbitrer entre exécutif et législatif au nom  du concept totalitaire de l’unité du peuple et de sa volonté. Méfiance et limite de toute autorité.
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 A comparer avec la théorie positiviste du gouvernement  (Pierre Laffitte, Revue Occidentale, 1908): «toute société n'existe que par un gouvernement, c'est-à-dire par un appareil de plus en plus compliqué qui opère la réaction de l'ensemble sur les parties par force ou par persuasion »... « Le gouvernement est l'appareil qui opère la réaction de l'ensemble sur les parties en faisant suffisamment concourir vers un but déterminé les volontés distinctes ». « la doctrine métaphysique, en proclamant que le pouvoir émane de la volonté populaire, énonce ainsi, sous forme métaphysique, l'utilité de l'action modificatrice du public, et en même temps la nécessité que le pouvoir soit en rapport avec les dispositions fondamentales d'une époque ». Mais cette conception est purement destructrice, car ignorant que le « pouvoir a une source indépendante de ceux qui le subissent » et que « tout gouvernement a réellement une source spontanée émanant de la nature même des choses, sur laquelle nous n'avons qu'une action modificatrice »

Ce qu’on appelle un gouvernement- nécessité d’une chambre haute

Ce qu’on appelle un gouvernement, c’est un concert de pouvoirs, qui, chacun dans un office distinct, travaillent ensemble à une œuvre finale et totale. Que le gouvernement fasse cette œuvre, voilà tout son mérite ; une machine ne vaut que par son effet. Ce qui importe, ce n’est pas qu’elle soit bien dessinée sur le papier, mais c’est qu’elle fonctionne bien sur le terrain. En vain les constructeurs allégueraient la beauté de leur plan et l’enchaînement de leurs théorèmes ; on ne leur a demandé ni plans ni théorèmes, mais un outil. — Pour que cet outil soit maniable et efficace, deux conditions sont requises. En premier lieu, il faut que les pouvoirs publics s’accordent : sans quoi ils s’annulent. En second lieu, il faut que les pouvoirs publics soient obéis : sans quoi ils sont nuls. La Constituante n’a pourvu ni à cette concorde ni à cette obéissance. Dans la machine qu’elle a faite, les moteurs se contrarient ; l’impulsion ne se transmet pas ; du centre aux extrémités l’engrenage fait défaut ; les grandes roues du centre et du haut tournent à vide ; les innombrables petites roues qui touchent le sol s’y faussent ou s’y brisent ; en vertu de son mécanisme même, elle reste en place, inutile, surchauffée, sous des torrents de fumée vaine, avec des grincements et des craquements qui croissent et annoncent qu’elle va sauter.
Considérons d’abord les deux pouvoirs du centre, l’Assemblée et le roi. – Ordinairement, quand une Constitution établit des pouvoirs distincts et d’origine différente, elle leur prépare, par l’institution d’une Chambre haute, un arbitre en cas de conflit. – À tout le moins, elle leur donne des prises mutuelles. Il en faut une à l’Assemblée sur le roi : c’est le droit de refuser l’impôt. Il en faut une au roi sur l’Assemblée : c’est le droit de la dissoudre. Sinon, l’un des deux étant désarmé, l’autre devient tout-puissant et, par suite, fou. En ceci le péril est aussi grand pour une Assemblée omnipotente que pour un roi absolu. Si elle veut garder sa raison, elle a besoin comme lui de répression et de contrôle, et, s’il est bon qu’elle puisse le contraindre en lui refusant les subsides, il est bon qu’il puisse se défendre contre elle en appelant d’elle aux électeurs. – Mais, outre ces moyens extrêmes, dont l’emploi est dangereux et rare, il en est un autre dont l’usage est journalier et sûr : c’est le droit pour le roi de prendre son ministère dans la Chambre. Le plus souvent ce sont alors les chefs de la majorité qui deviennent ministres, et par leur nomination, l’accord se trouve fait entre le roi et l’Assemblée : car ils sont tout à la fois les hommes de l’Assemblée et les hommes du roi. Grâce à cet expédient, non seulement l’Assemblée est rassurée, puisque ses conducteurs administrent, mais encore elle est contenue, parce que ceux-ci deviennent du même coup compétents et responsables. Placés au centre des services, ils peuvent juger si la loi est utile ou applicable ; obligés de l’exécuter, ils en calculent les effets avant de la proposer ou de l’accepter. Rien de plus sain pour une majorité que le ministère de ses chefs ; rien de plus efficace pour réprimer ses témérités ou ses intempérances. Un conducteur de train ne souffre pas volontiers qu’on ôte le charbon à sa machine, ni qu’on casse les rails sur lesquels il va rouler. – Avec toutes ses insuffisances et tous ses inconvénients, ce procédé est encore le meilleur qu’ait trouvé l’expérience humaine pour préserver les sociétés du despotisme et de l’anarchie. Au pouvoir absolu qui les fonde ou les sauve, mais qui les opprime ou les épuise, on a substitué peu à peu des pouvoirs distincts reliés entre eux par un tiers arbitre, par une dépendance réciproque et par un organe commun.
Mais, aux yeux des constituants, l’expérience n’a pas de poids, et, au nom des principes, ils tranchent successivement tous les liens qui pourraient forcer les deux pouvoirs à marcher d’accord. – Point de Chambre haute ; elle serait un asile ou une pépinière d’aristocratie. D’ailleurs, « la volonté nationale étant une », il répugne « de lui donner des organes différents ». C’est ainsi qu’ils procèdent avec des définitions et des distinctions d’idéologie, appliquant des formules et des métaphores toutes faites. – Nulle prise au roi sur le corps législatif : l’exécutif est un bras qui ne doit qu’obéir, et il serait ridicule que le bras pût en quelque façon contraindre ou conduire la tête. À peine si l’on concède au monarque un veto suspensif ; encore Siéyès proteste, déclarant que c’est là une lettre de cachet lancée contre la volonté générale », et l’on soustrait à ce veto les articles de la Constitution, les lois de finance et d’autres lois encore – Ce n’est pas le monarque qui convoque l’Assemblée ni les électeurs de l’Assemblée ; il n’a rien à dire ni à voir dans les opérations qui la forment ; les électeurs se réunissent et votent sans qu’il les appelle ou les surveille. Une fois l’Assemblée élue, il ne peut ni l’ajourner ni la dissoudre. Il ne peut pas même lui proposer une loi  , il lui est seulement permis « de l’inviter à prendre un « objet en considération ». On le confine dans son emploi exécutif ; bien mieux, on bâtit une sorte de muraille entre lui et l’Assemblée, et l’on bouche soigneusement la fissure par laquelle elle et lui pourraient se donner la main. — Défense aux députés de devenir ministres pendant toute la durée de leur mandat et deux ans après son terme : au contact de la cour, on craint qu’ils ne se laissent corrompre, et, de plus, quels que soient les ministres, on ne veut pas subir leur ascendant  . Si l’un d’eux est introduit dans l’Assemblée, ce ne sera pas pour y donner des conseils, mais seulement pour fournir des renseignements, pour répondre à des interrogatoires, pour protester de son zèle en termes humbles et en posture douteuse  . Car, à titre d’agent royal, il est suspect comme le roi lui-même, et on séquestre le ministre dans ses bureaux comme on séquestre le roi dans son palais. — Tel est l’esprit de la Constitution   : en vertu de la théorie et pour mieux assurer la séparation des pouvoirs, on a détruit à jamais leur entente volontaire, et, pour suppléer à leur concorde impossible, il ne reste plus qu’à faire de l’un le maître et de l’autre le commis….

Dans tout l’ordre civil et dans tout l’ordre militaire, le commandement est énervé

Aux yeux de nos législateurs, l’obéissance doit toujours être spontanée, jamais forcée, et, pour supprimer le despotisme, ils suppriment le gouvernement. Règle générale, dans la hiérarchie qu’ils établissent, les subordonnés sont indépendants de leur supérieur ; car celui-ci ne les nomme pas et ne peut les destituer ; il ne garde sur eux qu’un droit de conseil et de remontrance. Tout au plus, en certains cas, il lui est permis d’annuler leurs actes, de leur infliger une suspension provisoire, révocable et contestée. – Ainsi qu’on l’a vu, aucun pouvoir local n’est délégué par le pouvoir central ; celui-ci ressemble à un homme sans mains ni bras dans un fauteuil doré. Le ministre des finances ne peut nommer ni destituer un seul percepteur ou receveur ; le ministre de l’intérieur, un seul administrateur de département, de district ou de commune ; le ministre de la justice, un seul juge ou accusateur public. Dans ces trois services, le roi n’a qu’un homme à lui, le commissaire chargé de requérir auprès des tribunaux l’observation des lois, et, après sentence, l’exécution des jugements rendus. – De ce coup, tous les muscles du pouvoir central sont tranchés, et désormais chaque département est un petit État qui vit à part.
Mais, dans le département lui-même, une amputation pareille a coupé de même tous les liens par lesquels le supérieur pouvait maintenir et conduire le subordonné. – Si les administrateurs du département peuvent agir sur ceux des districts, et ceux du district sur ceux des municipalités, ce n’est aussi que par voie de réquisition et de semonce. Nulle part le supérieur n’est un commandant qui ordonne et contraint ; partout il n’est qu’un censeur qui avertit et gronde. – Pour affaiblir encore cette autorité déjà si affaiblie, à chaque degré de la hiérarchie on l’a divisée entre plusieurs. Ce sont des conseils superposés qui administrent le département, le district et la commune. Dans aucun de ces conseils il n’y a de tête dirigeante. Partout l’exécution et la permanence appartiennent à des directoires de quatre ou huit membres, à un bureau de deux, trois, quatre, six et sept membres, dont le chef élu, président ou maire  , n’a qu’une primauté honorifique…
Non seulement on les soumet au contrôle d’un conseil élu, non seulement on les renouvelle par moitié tous les deux ans, mais encore le maire et le procureur de la commune après quatre ans d’exercice, le procureur-syndic de département ou de district après huit ans d’exercice, le receveur de district après six ans d’exercice, ne sont plus réélus. Tant pis pour les affaires et pour le public s’ils ont mérité et gagné la confiance des électeurs, s’ils ont acquis par la pratique une compétence rare et précieuse ; on ne veut pas qu’ils s’ancrent dans leur poste. Peu importe que leur maintien introduise dans leur service l’esprit de suite et la prévoyance ; on craint qu’ils ne prennent trop d’influence, et la loi les chasse dès qu’ils deviennent experts et autorisés. – Jamais la jalousie et le soupçon n’ont été plus en éveil contre le pouvoir même légal et légitime. On le mine et on le sape jusque dans les services où l’on reconnaît la nécessité, jusque dans l’armée et dans la gendarmerie  . – Dans l’armée, pour nommer un sous-officier, les sous-officiers forment une liste, et le capitaine en extrait trois sujets, entre lesquels le colonel choisit. Pour choisir un sous-lieutenant, tous les officiers votent, et il est nommé à la majorité des suffrages. – Dans la gendarmerie, pour nommer un gendarme, le directoire du département fait une liste, le colonel y désigne cinq noms, et le directoire en choisit un. Pour choisir un brigadier, un maréchal des logis ou un lieutenant, voici, outre le directoire et le colonel, une autre intervention, celle des sous-officiers et officiers. C’est un système compliqué d’élections et de triages, qui, remettant une portion du choix à l’autorité civile et aux subordonnés militaires, ne laisse au colonel que le tiers ou le quart de son ancien ascendant.

Quant à la garde nationale, le principe nouveau y est appliqué sans réserve. Tous les sous-officiers et les officiers, jusqu’au grade de capitaine, sont élus par leurs hommes. Tous les officiers supérieurs sont élus par les officiers inférieurs. Tous les sous-officiers et tous les officiers inférieurs et supérieurs sont élus pour un an seulement, et ne peuvent être réélus qu’après un an d’intervalle, pendant lequel ils auront servi comme simples gardes  . – La conséquence est manifeste : dans tout l’ordre civil et dans tout l’ordre militaire, le commandement est énervé ; les subalternes ne sont plus des instruments exacts et sûrs ; le chef n’a plus sur eux de prise efficace.

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_39_ l’Etat et la religion- vers le totalitarisme

Important, magistral !: L’Etat abuse de sa force lorsqu’il prétend régir le domaine spirituel, L’Assemblée se fait Pape ; la religion comme branche de l’administration publique
Tout le chapitre peut se lire comme un commentaire de l’idée positiviste que la confusion des pouvoirs temporels et spirituels ne peut conduire qu’à la dictature la plus abjecte.
Pour tous les positivistes, la séparation des pouvoirs temporels et spirituels est un progrès essentiel résultant de l’évolution historique de Humanité et la véritable garantie de la liberté.
 Auguste Comte : « l’asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale cause de la plupart des aberrations, pousse spontanément à remplacer la persuasion par la violence »  (Cours de Philosophie Positive) ;
Auguste Comte : «  La division régulière entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel doit être envisagée comme ayant éminemment perfectionné la théorie générale de l’organisation sociale, pour toute la durée possible de l’espèce humaine, et sous quelque régime qu’elle doive jamais subsister. […]Avant cette époque, il n’y avait pas d’alternative entre la soumission la plus abjecte et la révolte directe, et telles sont encore les sociétés, comme toutes celles organisées sous l’ascendant du mahométisme, où les deux pouvoirs sont, dès l’origine, légalement confondus. Considérations sur le pouvoir spirituel

L’Etat abuse de sa force lorsqu’il prétend régir le domaine spirituel

La société ecclésiastique a le droit de choisir sa forme, sa hiérarchie et son gouvernement. – Là-dessus, toutes les raisons qu’on peut donner en faveur de la première, on peut les répéter en faveur de la seconde, et, du moment que l’une est légitime, l’autre est légitime aussi. Ce qui autorise la société civile ou religieuse, c’est la longue série des services que, depuis des siècles, elle rend à ses membres, c’est le zèle et le succès avec lesquels elle s’acquitte de son emploi, c’est la reconnaissance qu’ils ont pour elle, c’est l’importance qu’ils attribuent à son office, c’est le besoin qu’ils ont d’elle et l’attachement qu’ils ont pour elle, c’est la persuasion imprimée en eux que, sans elle, un bien auquel ils tiennent plus qu’à tous les autres leur ferait défaut. Dans la société civile, ce bien est la sûreté des personnes et des propriétés. Dans la société religieuse, ce bien est le salut éternel de l’âme. Sur tout le reste la ressemblance est complète, et les titres de l’Église valent les titres de l’État. C’est pourquoi, s’il est juste qu’il soit indépendant et souverain chez lui, il est juste qu’elle soit chez elle indépendante et souveraine ; si l’Eglise empiète quand elle prétend régler la constitution de l’État, l’État empiète quand il prétend régler la constitution de l’Eglise, et si, dans son domaine, il doit être respecté par elle, dans son domaine elle doit être respectée par lui. – Sans doute, entre les deux territoires, la ligne de démarcation n’est pas tranchée, et des contestations fréquentes s’élèvent entre les deux propriétaires. Pour les prévenir ou les terminer, tantôt ils peuvent se clore chacun chez soi par un mur de séparation, et, autant que possible, s’ignorer l’un l’autre ; c’est le cas en Amérique. Tantôt, par un contrat débattu, ils peuvent se reconnaître l’un à l’autre des droits définis sur la zone intermédiaire, et y exercer ensemble leur juridiction partagée ; c’est le cas de la France. Mais, dans les deux cas, les deux pouvoirs, comme les deux sociétés, doivent rester distincts. Il faut que, pour chacun d’eux, l’autre soit un égal avec lequel il traite, et non un subordonné dont il règle la condition. Quel que soit le régime civil monarchique ou républicain, oligarchique ou démocratique, l’Eglise abuse de son crédit quand elle le condamne ou l’attaque. Quel que soit le régime ecclésiastique, papal, épiscopal, presbytérien ou congrégationaliste, l’État abuse de sa force lorsque, sans l’assentiment des fidèles, il l’abolit ou l’impose. – Non seulement il viole le droit, mais le plus souvent sa violence est vaine. Il a beau frapper, la racine de l’arbre est hors de ses atteintes, et, dans cet injuste combat qu’il engage contre une institution aussi vivace que lui-même, il finit souvent par être vaincu.

Les fidèles sont tenus de croire à l’autorité spirituelle ; Ce n’est pas impunément qu’on dissout un corps naturel

Par malheur, en ceci comme dans tout le reste, l’Assemblée, préoccupée des principes, a oublié de regarder les choses, et, en ne voulant ôter qu’une écorce morte, elle blesse le tronc vivant. – Depuis plusieurs siècles, et surtout depuis le concile de Trente, ce qu’il y a de vivant dans le catholicisme, c’est bien moins la religion que l’Eglise. La théologie y est descendue au second plan, la discipline y est montée au premier. Car, en droit, les fidèles sont tenus de croire à l’autorité spirituelle comme à un dogme, et, en fait, c’est à l’autorité spirituelle bien plus qu’au dogme que leur croyance est attachée. – Il est de foi qu’en matière de discipline comme en matière de dogme, si l’on rejette les décisions de l’Église romaine, on cesse d’être catholique, que la Constitution de l’Église catholique est monarchique, que le caractère sacerdotal y est conféré d’en haut et non d’en bas, que hors de la communion du pape, son chef suprême, on est schismatique, que nul prêtre schismatique ne peut légitimement faire une fonction spirituelle, que nul fidèle orthodoxe ne peut sans péché assister à sa messe ou recevoir de lui les sacrements. – Il est de fait que les fidèles ne sont plus théologiens ni canonistes, que, sauf quelques jansénistes, ils ne lisent plus l’Écriture ni les Pères, que, s’ils acceptent le dogme, c’est en bloc, sans examen, par confiance en la main qui le leur présente, que leur conscience obéissante est dans cette main pastorale, que peu leur importe l’Église du troisième siècle, et que, sur la forme légitime de l’Église présente, le docteur dont ils suivront l’avis n’est pas saint Cyprien qu’ils ignorent, mais leur évêque visible et leur curé vivant. – Rapprochez ces deux données et la conclusion en sort d’elle-même : évidemment, ils ne se croiront baptisés, absous, mariés que par ce curé autorisé par cet évêque. Mettez-en d’autres à la place, réprouvés par les premiers ; vous supprimez le culte, les sacrements et les plus précieuses fonctions de la vie spirituelle à vingt-quatre millions de Français, à tous les paysans, à tous les enfants, à presque toutes les femmes ; vous révoltez contre vous les deux plus grandes forces de l’âme, la conscience et l’habitude. – Et voyez avec quel effet. Non seulement vous faites de l’État un gendarme au service d’une hérésie, mais encore, par cet essai infructueux et tyrannique de jansénisme gallican, vous discréditez à jamais les maximes gallicanes et les doctrines jansénistes. Vous tranchez les deux dernières racines par lesquelles l’esprit libéral végétait encore dans le catholicisme orthodoxe. Vous rejetez tout le clergé vers Rome ; vous le rattachez au pape dont vous vouliez le séparer ; vous lui ôtez le caractère national que vous vouliez lui imposer. Il était français et vous le rendez ultramontain. Il excitait la malveillance et l’envie, vous le rendez sympathique et populaire. Il était divisé, vous le rendez unanime. Il était une milice incohérente, éparse sous plusieurs autorités indépendantes, enracinée au sol par la possession de la terre ; grâce à vous, il va devenir une armée régulière et disponible, affranchie de toute attache locale, organisée sous un seul chef, et toujours prête à se mettre en campagne au premier mot d’ordre. Comparez l’autorité d’un évêque dans son diocèse en 1789, et soixante ans plus tard.
En 1789, sur 1 500 emplois et bénéfices, l’archevêque de Besançon nommait à moins de 100 ; pour 93 cures, le chapitre métropolitain choisissait ; pour 18, c’était le chapitre de la Madeleine ; dans 70 paroisses, c’était le seigneur fondateur ou bienfaiteur ; tel abbé avait à sa disposition 13 cures, tel 34, tel 35, tel prieur 9, telle abbesse 20 ; cinq communes nommaient directement leur pasteur ; abbayes, prieurés, canonicats étaient aux mains du roi  . – Dans un diocèse aujourd’hui, l’évêque nomme tous les curés ou desservants et peut en révoquer neuf sur dix ; dans ce même diocèse, de 1850 à 1860, c’est à peine si un fonctionnaire laïque a été nommé sans l’agrément ou l’entremise du p.440 cardinal-archevêque  . – Pour comprendre l’esprit, la discipline et l’influence de notre clergé contemporain, remontez à la source, et vous la trouverez dans le décret de l’Assemblée constituante. Ce n’est pas impunément qu’on dissout un corps naturel ; il se reforme en s’adaptant aux circonstances, et serre ses rangs à proportion de son danger.

L’Assemblée se fait Pape ; la religion comme branche de l’administration publique

Mais, selon les maximes de l’Assemblée, si, devant l’État laïque, les croyances et les cultes sont libres, devant l’État souverain les Églises sont sujettes. Car elles sont des sociétés, des administrations, des hiérarchies, et nulle société, administration ou hiérarchie ne doit subsister dans l’État, à moins d’entrer dans ses cadres à titre de subordonnée, de déléguée et d’employée. Par essence, un prêtre est un salarié comme les autres, un fonctionnaire   préposé aux choses du culte et de la morale. Quand l’État veut changer le nombre, le mode de nomination, les attributions, les circonscriptions de ses ingénieurs, il n’est pas tenu de demander permission à ses ingénieurs assemblés, ni surtout à un ingénieur étranger établi à Rome. Quand il veut changer la condition de « ses officiers ecclésiastiques », son droit est égal et partant complet. Il n’a besoin, pour l’exercer, du consentement de personne, et il ne souffre aucune intervention entre lui et ses commis. L’Assemblée refuse de réunir un concile gallican ; elle refuse de négocier avec le pape, et, de sa seule autorité, elle refait toute la constitution de l’Église. Désormais cette branche de l’administration publique sera organisée sur le type des autres…
l’Église de France devient presbytérienne. – En effet, comme dans les Églises presbytériennes, c’est maintenant le peuple qui choisit ses ministres : l’évêque est nommé par les électeurs du département, le curé par les électeurs du district, et, par une aggravation extraordinaire, ces électeurs ne sont pas tenus d’appartenir à sa communion. Peu importe que l’assemblée électorale contienne, comme à Nîmes, à Montauban, à Strasbourg, à Metz, une proportion notable de calvinistes, de luthériens et de juifs, ou que sa majorité, fournie par le club, soit notoirement hostile au catholicisme et même au christianisme. Elle choisira l’évêque et le curé ; le Saint-Esprit est en elle et dans les tribunaux civils, qui, en dépit de toute résistance, peuvent installer ses élus. – Pour achever la dépendance du clergé, il est défendu à tout évêque de s’absenter quinze jours sans la permission du département, à tout curé de s’absenter quinze jours sans la permission du district, même pour assister son père mourant, pour se faire tailler de la pierre. Faute d’autorisation, son traitement est suspendu ; fonctionnaire et salarié, il doit ses heures de bureau, et quand il voudra quitter son poste, il ira prier ses chefs de l’hôtel de ville pour obtenir d’eux un congé.  À toutes ces nouveautés il doit souscrire, non seulement par une obéissance passive, mais encore par un serment solennel.

On ôte la parole à l’évêque de Clermont et à tous ceux dont la prompte et pleine obéissance accepte expressément la Constitution entière, sauf les décrets qui touchent au spirituel. Jusqu’où s’étend et où s’arrête le spirituel, l’Assemblée le sait mieux qu’eux ; elle l’a défini, elle impose sa définition aux canonistes et aux théologiens ; à son tour, elle est pape, et, sous sa décision, toutes les consciences doivent s’incliner.

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_38_ l’Etat et la religion- vers le totalitarisme

Important, magistral !: Tout par l’Etat : Pas de corps organisés qui ferait concurrence à l’Etat. Les prêtres comme fonctionnaires de  la morale. Tout pour l’Etat : la confiscation du patrimoine religieux et sa dissipation. Nous ferons une nouvelle religion : confusion des pouvoirs temporels et spirituels  
NB Pour tous les positivistes, la séparation des pouvoirs temporels et spirituels est un progrès essentiel résultant de l’évolution historique de Humanité et la véritable garantie de la liberté. Auguste Comte : « l’asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale cause de la plupart des aberrations, pousse spontanément à remplacer la persuasion par la violence »  (Cours de Philosophie Positive)

Pas de corps organisés qui ferait concurrence à l’Etat

C’est pourquoi, si l’on veut que les hommes restent égaux et deviennent citoyens, il faut leur ôter tout centre de ralliement qui ferait concurrence à l’État, et donnerait aux uns quelque avantage sur les autres. – En conséquence, on a tranché toutes les attaches naturelles ou acquises par lesquelles la géographie, le climat, l’histoire, la profession, le métier, les unissaient. On a supprimé les anciennes provinces, les anciens états provinciaux, les anciennes administrations municipales, les parlements, les jurandes et les maîtrises. On a dispersé les groupes les plus spontanés, ceux que forme la communauté d’état, et l’on a pourvu par les interdictions les plus expresses, les plus étendues et les plus précises, à ce que jamais, sous aucun prétexte, ils ne puissent se refaire  . On a découpé la France géométriquement comme un damier, et, dans ces cadres improvisés qui seront longtemps factices, on n’a laissé subsister que des individus isolés et juxtaposés. Ce n’est pas pour épargner les corps organisés où la cohésion est étroite, et notamment le clergé.
« Des sociétés particulières, dit Mirabeau  , placées dans la société générale, rompent l’unité de ses principes et l’équilibre de ses forces. Les grands corps politiques sont dangereux dans un État par la force qui résulte de leur coalition, par la résistance qui naît de leurs intérêts. » – Et celui-ci, de plus, est mauvais par essence ; car   « son régime est continuellement en opposition avec les droits de l’homme ». Un institut où l’on fait vœu d’obéissance est « incompatible » avec la Constitution. « Soumises à des chefs indépendants », les congrégations « sont hors de la société, contraires à l’esprit public ». – Quant au droit de la société sur elles et sur l’Eglise, il n’est pas douteux. « Les corps n’existent que par la société ; en les détruisant, elle ne fait que retirer la vie qu’elle leur a prêtée ». – « Ils ne sont que des instruments fabriqués par la loi . Que fait l’ouvrier quand son instrument ne lui convient plus ? Il le brise ou le modifie. » – Ce premier sophisme admis, la conclusion est claire. Puisque les corps sont abolis, ils n’existent plus. Puisqu’ils n’existent plus, ils ne peuvent être encore propriétaires. « Vous avez voulu détruire les ordres, parce que leur destruction était nécessaire au salut de l’État. Si le clergé conserve ses biens, l’ordre du clergé n’est pas détruit…

l’État, véritable colosse, seul debout. Les prêtres comme fonctionnaires de morale…

En aucun cas, les ecclésiastiques ne doivent posséder. « S’ils sont propriétaires, ils peuvent être indépendants ; s’ils sont indépendants, ils attacheront cette indépendance à l’exercice de leurs fonctions. » À tout prix, il faut qu’ils soient dans la main de l’État, simples fonctionnaires, nourris de ses subsides. Il serait trop dangereux pour une nation « d’admettre dans son sein, comme propriétaire, un grand corps à qui tant de sources de crédit donnent déjà tant de puissance. La religion appartenant à tous, il faut, par cela seul, que ses ministres soient à la solde de la nation. » Ils ne sont que « des officiers de morale et d’instruction », des « salariés », comme les professeurs et les juges. Ramenons-les à cette condition qui est la seule conforme aux droits de l’homme et prononçons que le « clergé, ainsi que tous les corps et établissements de mainmorte, sont dès à présent et seront perpétuellement incapables d’avoir la propriété d’aucuns biens-fonds ou autres immeubles   ». – De tous ces biens vacants, qui est maintenant l’héritier légitime ? Par un second sophisme, l’État, juge et partie, les attribue à l’État. « Les fondateurs ont donné à l’Eglise, c’est-à-dire à la nation  . » – « Puisque la nation a permis que le clergé possédât, elle peut revendiquer ce qu’il ne possède que par son autorisation. » – « Il doit être de principe que toute nation est seule et véritable propriétaire des biens de son clergé. » — Notez que le principe, tel qu’il est posé, entraîne la destruction de tous les corps ecclésiastiques et laïques avec la confiscation de tous leurs biens, et vous verrez apparaître à l’horizon le décret final et complet   par lequel l’Assemblée législative, « considérant qu’un État vraiment libre ne doit souffrir dans son sein aucune corporation, pas même celles qui, vouées à l’enseignement public, ont bien mérité de la patrie », pas même celles « qui sont vouées uniquement au service des hôpitaux et au soulagement des malades », supprime toutes les congrégations, confréries, associations d’hommes ou de femmes, laïques ou ecclésiastiques, toutes les fondations de piété, de charité, d’éducation, de conversion, séminaires, collèges, missions, Sorbonne, Navarre. Ajoutez-y le dernier coup de balai : sous la Législative, le partage de tous les biens communaux, excepté les bois ; sous la Convention, l’abolition de toutes les sociétés littéraires, de toutes les académies scientifiques ou littéraires, la confiscation de tous les biens, bibliothèques, muséums, jardins botaniques, la confiscation de tous les biens communaux non encore partagés, la confiscation de tous les biens des hôpitaux et autres établissements de bienfaisance  . — Proclamé par l’Assemblée constituante, le principe abstrait a révélé par degrés sa vertu exterminatrice. Grâce à lui, il n’y a plus en France que des individus dispersés, impuissants, éphémères : en face d’eux, le corps unique et permanent qui a dévoré tous les autres, l’État, véritable colosse, seul debout au milieu de tous ces nains chétifs

Les spolations_ Nous pourrions changer la religion

« Au mois de mai 1789, dit Necker, le rétablissement de l’ordre dans les finances n’était qu’un jeu d’enfant. » Au bout d’un an, à force de s’obérer, d’exagérer ses dépenses, d’abolir ou d’abandonner ses recettes, l’État ne vit plus que du papier qu’il émet, mange son capital nouveau, et marche à grands pas vers la banqueroute. Jamais succession si large n’a été si vite réduite à rien et à moins que rien.
En attendant, dès les premiers mois, on peut constater l’usage que les administrateurs sauront en faire et la façon dont ils vont doter le service auquel elle les astreint. – De tout le bien confisqué, aucune portion n’est réservée à l’entretien du culte, aux hôpitaux, aux asiles, aux écoles. Non seulement tous les contrats et tous les immeubles productifs tombent dans le grand creuset national pour s’y convertir en assignats, mais nombre de bâtiments spéciaux, tout le mobilier monastique, une portion du mobilier ecclésiastique, détournés de leur emploi naturel, viennent s’engloutir dans le même gouffre : à Besançon  , trois églises sur huit, avec leurs biens-fonds et leur trésor, le trésor du chapitre, le trésor de toutes les églises conventuelles, vases sacrés, châsses, croix, reliquaires, ex-voto, ivoires, statues, tableaux, tapisseries, habits et ornements sacerdotaux, argenterie, orfèvrerie, meubles antiques et précieux, bibliothèques, grilles, cloches, chefs-d’œuvre d’art et de piété, tout cela brisé et fondu à la Monnaie, ou vendu à l’encan et à vil prix ; c’est ainsi qu’on exécute les intentions des fondateurs et donateurs…
Visiblement, tous les établissements de bienfaisance et d’éducation dépérissent, depuis que les sources distinctes qui les alimentaient viennent se confondre et se perdre dans le lit desséché du trésor public  . – Déjà en 1790, l’argent manque pour payer aux religieux et aux religieuses leur petite pension alimentaire. Dans la Franche-Comté, les capucins de Baume n’ont pas de pain et sont obligés, pour vivre, de revendre, avec la permission du district, une partie des approvisionnements séquestrés de leur maison. Les Ursulines d’Ornans subsistent d’aumônes que des particuliers leur font pour conserver à la ville son seul établissement d’éducation. Les Bernardines de Pontarlier sont réduites à la dernière misère : « Nous sommes persuadés, écrit le district, qu’elles n’ont rien à mettre sous la dent ; il faut que nous-mêmes boursillions au jour le jour pour les empêcher de mourir de faim  . » – Trop heureuses, quand l’administration locale leur donne à manger ou tolère qu’on leur en donne ! En maint endroit, elle travaille à les affamer ou se plaît à les vexer. Au mois de mars 1791, malgré les instances du district, le département du Doubs réduit la pension des Visitandines à 101 livres pour les choristes et à 50 pour les converses. Deux mois auparavant, la municipalité de Besançon, interprétant à sa fantaisie le décret qui permet aux religieuses de s’habiller comme elles veulent, enjoint à toutes et même aux hospitalières de quitter leur ancien costume, que beaucoup d’entre elles n’ont pas le moyen de remplacer. – Impuissance, indifférence ou malveillance, voilà les dispositions qu’elles rencontrent dans les nouveaux pouvoirs chargés de les nourrir et de les défendre. Pour déchaîner la persécution, il suffit maintenant d’un décret qui mette en conflit l’autorité civile et la conscience religieuse. Le décret est rendu, et, le 12 juillet 1790, l’Assemblée établit la constitution civile du clergé.

C’est que, malgré la confiscation des biens et la dispersion des communautés, le principal corps ecclésiastique subsiste intact : soixante-dix mille prêtres, enrégimentés sous les évêques, autour du pape leur général en chef. Il n’en est pas de plus solide, de plus antipathique et de plus attaqué. Car il a contre lui des rancunes invétérées et des opinions faites, le gallicanisme des légistes qui, depuis saint Louis, sont les adversaires du pouvoir ecclésiastique, la doctrine des jansénistes qui, depuis Louis XIII, veulent ramener l’Eglise à sa forme primitive, la théorie des philosophes qui, depuis soixante ans, considèrent le christianisme comme une erreur et le catholicisme comme un fléau. À tout le moins, dans le catholicisme, l’institution cléricale est condamnée, et l’on se croit modéré si l’on respecte le reste : « Nous pourrions changer la religion », disent des députés à la tribune  .