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samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_85_ La Convention Montagnarde et les départements_ la répression

La répression des révoltes départementales ; Bordeaux, Lyon, Marseille, Toulon, villes martyres. Les massacres, L’action des représentants en mission. Septembriseur devient un nom commun.

Le Jacobin : Despote par instinct et par institution, son dogme l’a sacré roi

Avec un seau d’eau froide jeté à propos, la Montagne pouvait éteindre la flamme qu’elle avait allumée dans les grandes cités républicaines ; sinon, il ne lui restait qu’à la laisser grandir, à l’attiser de ses propres mains, au risque d’embraser la patrie, sans autre espoir que d’étouffer l’incendie sous un monceau de ruines, sans autre but que de régner sur des vaincus, sur des captifs et sur des morts.
Mais justement, tel est le but du jacobin ; car il ne se contente pas à moins d’une soumission sans limites ; il veut régner à tout prix, à discrétion, n’importe par quels moyens, n’importe sur quels débris. Despote par instinct et par institution, son dogme l’a sacré roi ; il l’est de droit naturel et divin, comme un Philippe II d’Espagne, béni par son saint-office. C’est pourquoi il ne peut abandonner la moindre parcelle de son autorité, sans en invalider le principe, ni traiter avec des rebelles, sauf lorsqu’ils se rendent à merci ; par cela seul qu’ils se sont insurgés contre le souverain légitime, ils sont des traîtres et de scélérats. Et quels plus grands scélérats   que les faux frères qui, au moment où la secte, après trois ans d’attente et d’efforts, montait enfin au pouvoir, se sont opposés à son avènement ! À Nîmes, Toulouse, Bordeaux, Toulon et Lyon, non seulement ils ont prévenu ou arrêté chez eux le coup de main que la capitale avait subi, mais encore ils ont terrassé les agresseurs, fermé le club, désarmé les énergumènes, arrêté les principaux Maratistes ; bien pis, à Toulon et à Lyon, cinq ou six massacreurs ou promoteurs de massacres, Châlier et Riard, Jassaud, Sylvestre et Lemaille, traduits devant les tribunaux, ont été condamnés et exécutés, après un procès conduit dans toutes les formes. – Voilà le crime inexpiable ; car, dans ce procès, la Montagne est en cause ; les principes de Sylvestre et de Châlier sont les siens ; ce qu’elle a fait à Paris, ils l’ont tenté en province ; s’ils sont coupables, elle l’est aussi ; elle ne peut tolérer leur punition sans consentir à la sienne. Il faut donc qu’elle les proclame héros et martyrs, qu’elle canonise leur mémoire  , qu’elle venge leur supplice, qu’elle reprenne et poursuive leurs attentats, qu’elle remette leurs complices en place, qu’elle les fasse omnipotents, qu’elle courbe chaque cité rebelle sous la domination de sa populace et de ses malfaiteurs. Peu importe que les Jacobins y soient en minorité, qu’à Bordeaux ils n’aient pour eux que quatre sections sur vingt-huit, qu’à Marseille ils n’aient pour eux que cinq sections sur trente-deux, qu’à Lyon ils ne puissent compter que quinze cents fidèles  . Les suffrages ne se comptent pas, ils se pèsent ; car le droit se fonde, non sur le nombre, mais sur le patriotisme, et le peuple souverain ne se compose que des sans-culottes. Tant pis pour les villes où la majorité contre-révolutionnaire est si grande : elles n’en sont que plus dangereuses ; sous leurs démonstrations républicaines se cache l’hostilité des anciens partis et des classes suspectes, modérés, feuillants et royalistes, négociants, hommes de loi rentiers et muscadins  . Ce sont des nids de reptiles ; il n’y a rien à faire qu’à les écraser…

Le martyre de Bordeaux, Marseille, Lyon, Toulon..

En effet, soumis ou insoumis, on les écrase. Sont déclarés traîtres à la patrie, non seulement les membres des comités départementaux, mais, à Bordeaux, tous ceux qui ont « concouru ou adhéré aux actes de la Commission de salut public », à Lyon, tous les administrateurs, fonctionnaires, officiers civils ou militaires qui ont « convoqué ou souffert le congrès de Rhône-et-Loire », bien plus, « tout individu dont le fils, ou le commis, ou le serviteur, ou même l’ouvrier d’habitude, aura porté les armes ou contribué aux moyens de résistance », c’est-à-dire la garde nationale entière, qui s’est armée, et la population presque entière, qui a fourni son argent ou voté dans ses sections  . – En vertu du décret, tous les dissidents sont « hors la loi », c’est-à-dire bons à guillotiner sur simple constatation d’identité, et leurs biens confisqués. En conséquence, à Bordeaux, où pas un coup de fusil n’a été tiré, le maire Saige, principal auteur de la soumission, est sur-le-champ conduit à l’échafaud, sans autre forme de procès  , et 881 autres l’y suivent, au milieu du silence morne d’un peuple consterné   ; 200 gros négociants sont arrêtés en une nuit ; plus de 1 500 personnes sont emprisonnées ; on rançonne tous les gens aisés, même ceux contre lesquels on n’a pu trouver de griefs politiques ; neuf millions d’amendes sont perçus « sur les riches égoïstes ». Tel  , accusé « d’insouciance et de modérantisme », paye 20 000 francs, pour « ne pas s’être attelé au char de la Révolution ». Tel autre, « convaincu d’avoir manifesté son mépris pour sa section et pour les pauvres en donnant 30 livres par mois », est taxé à 1 200 000 livres, et les nouvelles autorités, un maire escroc, douze coquins qui composent le Comité révolutionnaire, trafiquent des biens et des vies…
A Marseille, dit Danton  , « il s’agit de donner une grande leçon à l’aristocratie marchande » ; nous devons « nous montrer aussi terribles envers les marchands qu’envers les nobles et les prêtres » ; là-dessus, 12 000 sont proscrits, et leurs biens mis en vente  . Dès le premier jour la guillotine travaillait à force ; néanmoins, le représentant Fréron la juge lente et trouve le moyen de l’accélérer. « La Commission militaire que nous avons établie à la place du Tribunal révolutionnaire, écrit-il lui-même, va un train épouvantable contre les conspirateurs... Ils tombent comme la grêle, sous le glaive de la loi. Quatorze ont déjà payé de leurs têtes leurs infâmes trahisons. Demain, seize doivent être guillotinés, presque tous chefs de légion, notaires, sectionnaires, membres du tribunal populaire ; demain, trois négociants dansent aussi la carmagnole ; c’est à eux que nous nous attachons  . » Hommes et choses, il faut que tout périsse : il veut démolir la ville et propose de combler le port. Retenu à grand’peine, il se contente de détruire « les repaires de l’aristocratie », deux églises, la salle des concerts, les maisons environnantes, et vingt-trois édifices où les sections rebelles avaient siégé.
A Lyon, pour accroître le butin, les représentants, par des promesses vagues, ont pris soin de rassurer d’abord les industriels et les négociants : ceux-ci ont rouvert leurs magasins ; les marchandises précieuses, les livres de recette, les portefeuilles ont été tirés de leurs cachettes. Incontinent la proie étalée est saisie ; on dresse « le tableau de toutes les propriétés appartenant aux riches et aux contre-révolutionnaires » ; on les « confisque au profit des patriotes de la ville » ; on impose en sus une taxe de 6 millions, payable dans la semaine par ceux que la confiscation peut encore épargner   ; on proclame en principe que le superflu de chaque particulier est le patrimoine des sans-culottes, et que tout ce qu’il conserve au delà du strict nécessaire est un vol commis par lui au détriment de la nation  . Conformément à cette règle, une rafle universelle et prolongée pendant six mois met toutes les fortunes d’une cité de 120 000 âmes aux mains de ses chenapans. Trente-deux comités révolutionnaires, « dont les membres se tiennent comme teignes, choisissent des milliers de gardiateurs à leur dévotion   » ; dans les hôtels et magasins séquestrés, ils ont apposé les scellés sans dresser d’inventaire ; ils ont chassé du logis la femme, les enfants, les domestiques, « pour n’avoir pas de témoins » ; ils ont gardé les clefs, ils entrent et sortent à volonté, ou s’installent pour faire des orgies avec des filles. — En même temps, on guillotine, on fusille, on mitraille ; officiellement, la commission révolutionnaire avoue 1 682 meurtres en cinq mois, et, secrètement, un affidé de Robespierre en déclare 6 000  . Des maréchaux ferrants sont condamnés à mort pour avoir ferré les chevaux de la cavalerie lyonnaise ; des pompiers, pour avoir éteint l’incendie allumé par les bombes républicaines ; une veuve, pour avoir payé la contribution de guerre pendant le siège ; des revendeuses de poisson, pour avoir manqué de respect aux patriotes. « C’est une septembrisade » organisée, légale, et qui dure ; les auteurs ont si bien conscience de la chose, que dans leur correspondance publique ils écrivent le mot  .
— A Toulon, c’est pis : on tue en tas, presque au hasard. Quoique les habitants les plus compromis, au nombre de 4 000, se soient réfugiés sur les vaisseaux anglais, toute la ville, au dire des représentants, est coupable. Quatre cents ouvriers de la marine étant venus au-devant de Fréron, il remarque qu’ils ont travaillé pendant l’occupation anglaise, et les fait mettre à mort sur place. Ordre « aux bons citoyens de se rendre au Champ de Mars sous peine de vie » ; ils y viennent au nombre de 3 000. Fréron, à cheval, entouré de canons et de troupes, arrive avec une centaine de Maratistes, anciens complices de Lemaille, Sylvestre et autres assassins notoires ; ce sont ses auxiliaires et conseillers locaux ; il leur dit de choisir dans la foule, à leur gré, selon leur rancune, leur envie ou leur caprice tous ceux qu’ils ont désignés sont rangés le long d’un mur, et l’on tire dessus  . Le lendemain et les jours suivants, l’opération recommence : Fréron écrit, le 16 nivôse, « qu’il y a déjà 800 Toulonnais de fusillés ». — « Fusillade, dit-il dans une autre lettre, et fusillade encore, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de traîtres. » Ensuite, pendant les trois mois qui suivent, la guillotine expédie 1 800 personnes ; onze jeunes femmes montent à la fois sur l’échafaud, pour célébrer une fête républicaine ; un vieillard de quatre-vingt-quatorze ans y est porté sur une chaise à bras ; et de vingt-huit mille habitants, la population tombe à six ou sept mille.
Tout cela ne suffit pas ; il faut que les deux cités qui ont osé soutenir un siège disparaissent du sol français. La Convention décrète que « la ville de Lyon sera détruite   ; tout ce qui fut habité par des riches sera démoli ; il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l’industrie, les monuments consacrés à l’humanité et à l’instruction publique ». — Pareillement, à Toulon  , « les maisons de l’intérieur seront rasées ; il n’y sera conservé que les établissements nécessaires au service de la guerre et de la marine, des subsistances et des approvisionnements ». En conséquence, 12 000 maçons sont requis dans le Var, et dans les départements voisins, pour raser Toulon. – A Lyon, 14 000 ouvriers jettent à bas le château de Pierre-Encize, les superbes maisons de la place Belle-cour, celles du quai Saint-Clair, celles des rues de Flandre et de Bourgneuf, quantité d’autres : l’opération coûte 400 000 livres par décade ; en six mois la République dépense quinze millions pour détruire trois ou quatre cents millions de valeurs appartenant à la République  . Depuis les Mongols du cinquième et du treizième siècle, on n’avait pas vu des abatis si énormes et si déraisonnables, une telle fureur contre les œuvres les plus utiles de l’industrie et de la civilisation humaines. – Encore, de la part des Mongols, qui étaient nomades, cela se comprend : ils voulaient faire de la terre une grande steppe.


Avec une emphase inepte et sinistre, le Jacobin décrète l’extermination des hérétiques : non seulement leurs monuments et leurs habitations seront anéantis avec leurs personnes, mais encore leurs derniers vestiges seront abolis, et leurs noms même rayés de la mémoire des hommes  . – « Le nom de Toulon sera supprimé ; cette commune portera désormais le nom de Port-la-Montagne. » – Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République ; la réunion des maisons conservées portera désormais le nom de Ville-Affranchie. Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne..., avec cette inscription ; Lyon fit la guerre à la liberté. Lyon n’est plus ».

vendredi 18 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_80_ Vers l’Etat Montagnard

La vie dans Paris aux mains des Montagnards ; comités de surveillance et cartes de civismes. Contrôle policiers, persécutions et confiscations. Une tentative de résistance ; les manifestations du 4 et du 5 mai. La Convention échoue à mettre Marat en accusation et tente de sauver 22 Girondins décrétés d’accusation. Le terrible mot de septembriseur devient d'emploi courant

La vie dans Paris aux mains des Montagnards ; comités de surveillance et cartes de civismes
                                                              
Il me semble, écrit un observateur ironique , vous entendre dire à la faction : Tenez, nous avons des moyens, mais nous ne voulons pas en faire usage contre vous ; il n’y aurait pas de cœur à vous attaquer lorsque vous n’êtes pas en force. La force publique émane de deux principes, de l’autorité légale et de la force armée. Eh bien, nous allons d’abord créer des comités de surveillance dont nous vous établirons les chefs, parce que, avec cette verge, vous pourrez donner le fouet à toutes les personnes honnêtes de Paris et régler l’esprit public. Nous voulons faire plus, car le sacrifice ne serait pas complet : nous voulons vous faire présent de notre force armée, en vous autorisant à désarmer les gens qui vous seront suspects. Quant à nous, nous sommes prêts à vous rendre jusqu’à nos couteaux de poche   ; nous restons isolés avec nos vertus et nos talents. Mais prenez-y garde. Si, manquant à la reconnaissance, vous osiez attenter à nos personnes sacrées, nous trouverions des vengeurs dans les départements. — Eh, que vous importe ce que pourront faire les départements déchaînés l’un contre l’autre, lorsque vous ne serez plus ? »
 — Rien de plus exact que ce résumé ni de mieux fondé que cette prédiction. Désormais, et en vertu des décrets de la Convention elle-même, les Jacobins ont non seulement le pouvoir exécutif tout entier, tel qu’on le rencontre dans les pays civilisés, mais aussi le pouvoir discrétionnaire du tyran antique ou du pacha moderne, cette main-forte arbitraire qui, choisissant l’individu, s’abat sur lui pour lui prendre ses armes, sa liberté et son argent. À partir du 28 mars, on voit recommencer à Paris le régime qui, institué le 10 août, s’est achevé par le 2 septembre. Dès le matin, le rappel est battu ; à midi, les barrières sont fermées, les ponts et les passages interceptés, un factionnaire est au coin de chaque rue, nul ne peut « sortir des limites de sa section » ; nul ne peut circuler dans sa section sans montrer sa carte de civisme ; les maisons sont investies, nombre de personnes sont arrêtées  , et, pendant les deux mois qui suivent, l’opération se poursuit sous l’arbitraire des comités de surveillance…. D’autre part, grâce à la faculté d’accorder ou refuser les cartes de civisme, chaque comité barre à son gré, de sa seule autorité, et à tous les habitants de sa circonscription, non seulement la vie publique, mais encore la vie privée. À qui n’obtient pas sa carte  , impossible d’avoir un passeport pour voyager, s’il est commerçant ; impossible de garder sa place, s’il est employé public, commis d’administration, avoué ou notaire ; impossible de sortir de Paris ou de rentrer tard. Si l’on se promène, c’est au risque d’être arrêté et ramené entre deux fusiliers devant le comité de la section ; si l’on rentre chez soi, c’est avec la chance d’être visité comme receleur de prêtres ou de nobles. Un Parisien qui ouvre le matin ses fenêtres s’expose à voir sa maison cernée par une escouade de carmagnoles, s’il n’a pas en poche le certificat indispensable  . Or, aux yeux d’un comité jacobin, il n’y a de civisme que dans le jacobinisme, et l’on imagine s’il en délivre volontiers le brevet à des adversaires ou même à des indifférents, par quels examens il les fait passer, à quels interrogatoires il les soumet, combien d’allées, de venues, de sollicitations, de comparutions et d’attentes il leur impose, avec quelle persistance il atermoie, avec quel plaisir il refuse. Buzot s’est présenté quatre fois au comité des Quatre-Nations pour obtenir une carte à son domestique, et n’a pu en venir à bout  . – Autre expédient plus efficace encore pour tenir les malveillants en bride. Dans chaque section, c’est le comité qui, avec l’aide d’un membre de la Commune  , désigne les réquisitionnaires pour l’expédition de Vendée, et il les désigne, nominativement, un à un, à son choix : cela purgera Paris de douze mille antijacobins et pacifiera les assemblées de section où les opposants sont parfois incommodes
Tandis qu’une main tient ainsi l’homme au collet, l’autre main fouille dans ses poches. Dans chaque section, le comité de surveillance, toujours assisté par un membre de la Commune  , désigne les gens aisés, évalue leur revenu à son gré ou d’après la commune renommée, et leur envoie l’ordre de payer tant, à proportion de leur superflu, selon une taxe progressive. Le nécessaire admis est de 1 500 francs par an pour un chef de famille, outre 1 000 francs pour sa femme et 1 000 francs pour chacun de ses enfants ; si l’excédent est de 15 000 à 20 000 francs, on en requiert 5 000 ; s’il est de 40 000 à 50 000 francs, on en requiert 20 000 ; en aucun cas, le superflu conservé ne pourra être au-dessus de 30 000 ; tout ce qui dépasse ce chiffre est acquis à l’État. De cette contribution subite, on exige le premier tiers dans les quarante-huit heures, le second tiers dans la quinzaine, le dernier tiers dans le mois, et sous des peines graves. Tant pis pour l’imposé si la taxe est exagérée, si son revenu est aléatoire ou imaginaire, si ses rentrées sont futures, s’il ne peut se procurer d’argent comptant, si, comme Francœur, entrepreneur de l’Opéra, « il n’a que des dettes ». — « En cas de refus, lui écrit le comité de la section Bon-Conseil, tes meubles et immeubles seront vendus par le comité révolutionnaire, et ta personne sera déclarée suspecte…

Une tentative de résistance ; les manifestations du 4 et du 5 mai

Le 4 et le 5 mai, deux bandes de cinq ou six cents jeunes gens, bien vêtus et sans armes, se sont formées aux Champs-Élysées et au Luxembourg, afin de protester contre l’arrêté de la Commune qui les choisit pour l’expédition de Vendée   ; ils crient : Vive la république ! Vive la loi ! A bas les anarchistes ! Au diable Marat, Danton, Robespierre ! Naturellement, la garde soldée de Santerre disperse ces muscadins ; on en arrête un millier, et dorénavant les autres s’abstiendront de toute manifestation bruyante sur la voie publique. Alors, faute de mieux, on les voit à plusieurs reprises, surtout dans les premiers jours de mai, revenir aux assemblées de section ; ils s’y trouvent en majorité et prennent des délibérations contre la tyrannie jacobine : à la section Bon-Conseil, aux sections de Marseille et de l’Unité, Lhuillier est hué, Marat menacé, Chaumette dénoncé  . — Mais ce n’est là qu’un feu de paille ; pour dominer à demeure dans ces assemblées permanentes, il faudrait que les modérés, comme les sans-culottes, fussent assidus et prêts à faire le coup de poing tous les soirs. Par malheur, les jeunes gens de 1793 n’ont pas encore l’expérience douloureuse, la rancune profonde, la rudesse athlétique qui les soutiendra en 1795. « Après une soirée où presque partout les chaises ont été cassées   » sur le dos des contendants, ils faiblissent, ils ne reviennent plus, et, au bout de quinze jours, les tape-dur de profession triomphent sur toute la ligne. — Pour mieux terrasser les résistances, les assommeurs se sont ligués par un acte exprès, et vont, de section en section, au secours les uns des autres  . Sous le nom de députation ou sous prétexte d’empêcher les troubles, une troupe de gaillards solides, envoyée par la section voisine, arrive dans la salle et, subitement, y change la minorité en majorité, ou, à force de vociférations, maîtrise le vote. Parfois, à l’heure tardive où la salle est presque vide, ils se déclarent assemblée générale, et, au nombre de quinze ou vingt, rétractent la délibération du jour. D’autres fois, comme par la municipalité ils ont la police, ils appellent à leur aide la force armée et obligent les récalcitrants, à déguerpir. Et, comme il faut des exemples pour imposer le silence définitif, les quinze ou vingt, qui se sont érigés eux-mêmes en assemblée plénière, les cinq ou six, qui forment le comité de surveillance, décernent des mandats d’arrêt contre les plus notables des opposants.

La Convention échoue à mettre Marat en accusation et tente de sauver 22 Girondins décrétés d’accusation

Pourtant, si énergique et si persistante que soit l’obsession, la Convention, qui cède sur tant de points, ne consent pas à se mutiler elle-même. Elle déclare calomnieuse la pétition présentée contre les Vingt-Deux ; elle institue une commission extraordinaire de douze membres pour rechercher dans les papiers de la Commune et des sections les preuves légales de la conspiration permanente que les Jacobins trament à ciel ouvert contre la représentation nationale ; le maire Pache est mandé à la barre ; des mandats d’arrêt sont lancés contre Hébert, Dobsent et Varlet. – Puisque les manifestations de la volonté populaire n’ont pas suffi et que la Convention, au lieu d’obéir, se rebelle, il ne reste plus à employer que la force.
« Depuis le 10 mars, dit Vergniaud à la tribune  , on ne cesse de provoquer publiquement au meurtre contre vous. » – « Ce moment est terrible, écrit le 12 mai un observateur , et ressemble beaucoup à ceux qui ont préparé le 2 septembre ». – Le même soir, aux Jacobins, un membre propose « d’exterminer tous les scélérats avant de partir »…
Conclusion : le jour, l’heure, le moment où l’insurrection aura lieu sera sans doute celui où la faction croira pouvoir utilement et sans risque mettre en jeu tous les brigands de Paris  , » et à la mairie, à l’Évêché, aux Jacobins, les énergumènes de bas étage arrangent déjà le plan du massacre  .
On choisira une maison isolée, avec trois pièces au rez-de-chaussée, en enfilade, et une petite cour par derrière ; on enlèvera de nuit les vingt-deux Girondins, et on les mènera dans cet abattoir préparé d’avance ; on les poussera tour à tour dans la dernière pièce ; là on les tuera, puis on jettera leurs corps dans une fosse creusée au milieu de la cour, on versera dessus de la chaux vive ; ensuite on les supposera émigrés et, pour prouver le fait, on imprimera des correspondances fausses  . Un membre du comité municipal de police déclare que l’opération est facile : « Nous les septembriserons, non pas nous-mêmes, mais nous avons des hommes tout prêts que nous payerons bien. » — Nulle objection de la part des Montagnards présents, Léonard Bourdon et Legendre ; celui-ci remarque seulement qu’on ne doit pas toucher aux Girondins dans la Convention ; hors de la Convention, « ce ne sont que des scélérats dont la mort sauverait la république », et l’acte est licite ; il verrait « périr à côté d’eux tous les coquins du côté noir, sans s’opposer à leur destruction ». – Plusieurs, au lieu de vingt-deux députés, en demandent trente ou trente-deux, et quelques-uns trois cents ; on y adjoindra les suspects de chaque section, et dix ou douze listes de proscrits sont déjà faites. Par une rafle générale, exécutée la même nuit, à la même heure, on les conduira aux Carmes près du Luxembourg, et, « si le local est insuffisant, » à Bicêtre ; là « on les fera disparaître de la surface du globe   ».
Un autre septembriseur  , commandant du bataillon du Jardin-des-Plantes, Henriot, rencontrant des ouvriers du port, leur dit de sa voix rauque : « Bonjour, camarades ; nous aurons bientôt besoin de vous, et pour un meilleur ouvrage ; ce n’est pas du bois, ce sont des cadavres que vous transporterez dans votre tombereau. — Eh bien, eh bien, c’est bon, répond un manœuvre, d’un ton demi-ivre ; nous ferons comme nous avons déjà fait le 2 septembre ; cela nous fera gagner des sous. » — « On fabrique des poignards chez Cheynard, maître serrurier, machiniste de la Monnaie..., et les femmes des tribunes en ont déjà reçu deux cents. » — Enfin, le 29 mai, aux Jacobins  , Hébert propose « de courir sus aux membres de la commission des Douze », et un autre Jacobin déclare que « ceux qui ont usurpé le pouvoir dictatorial », entendez par là les Girondins, « sont hors de la loi ».

Tout cela est excessif, maladroit, inutile, dangereux, ou du moins prématuré, et les chefs de la Montagne, Danton, Robespierre, Marat lui-même, mieux informés et moins bornés, comprennent qu’un massacre brut révolterait les départements déjà à demi soulevés  . Il ne faut pas casser l’instrument législatif, mais l’employer :