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vendredi 18 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_82_ L’état montagnard

Magistrale oeuvre d’auteur et d’historien :  Le Gouvernement Révolutionnaire_Introduction : on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes. Faiblesse des gouvernements précédents. Formation d’une bande. Les Jacobins Montagnards vont gouverner ! Restauration  du  pouvoir central et du pouvoir exécutif.  Idéologie du Jacobin : son mandat ne lui vient pas d’un vote. Les élections comme   manifestation jacobine; plus d’opposants. Une Constitution en une semaine.
NB : Dans son introduction, Taine reprend le thème Contien : « le dogme de la liberté illimitée de conscience a d’abord été construit pour détruire le pouvoir théologique, ensuite, celui de la souveraineté du peuple pour renverser le gouvernement temporel, et enfin celui de l’égalité pour décomposer l’ancienne  classification sociale… »

Le Gouvernement Révolutionnaire_Introduction : on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes.

« En Égypte, dit Clément d’Alexandrie, les sanctuaires des temples sont ombragés par des voiles tissus d’or ; mais, si vous allez vers le fond de l’édifice et que vous cherchiez la statue, un prêtre s’avance d’un air grave, en chantant un hymne en langue égyptienne, et soulève un peu le voile, comme pour vous montrer le dieu. Que voyez-vous alors ? Un crocodile, un serpent indigène, ou quelque autre animal dangereux ; le dieu des Égyptiens paraît : c’est une bête vautrée sur un tapis de pourpre. »
Il n’est pas besoin d’aller en Égypte et de remonter si haut en histoire pour rencontrer le culte du crocodile : on l’a vu en France à la fin du siècle dernier. – Par malheur, cent ans d’intervalle sont, pour l’imagination rétrospective, une trop longue distance. Aujourd’hui, du lieu où nous sommes arrivés, nous n’apercevons plus à l’horizon, derrière nous, que des formes embellies par l’air interposé, des contours flottants que chaque spectateur peut interpréter et préciser à sa guise, nulle figure humaine distincte et vivante, mais une fourmilière de points vagues dont les lignes mouvantes se forment ou se rompent autour des architectures pittoresques. J’ai voulu voir de près ces points vagues, et je me suis transporté dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ; j’y ai vécu douze ans, et, comme Clément d’Alexandrie, j’ai regardé de mon mieux, d’abord le temple, ensuite le dieu. – Regarder avec les yeux de la tête, cela ne suffisait pas ; il fallait encore comprendre la théologie qui fonde le culte. Il y en a une qui explique celui-ci, très spécieuse, comme la plupart des théologies, composée des dogmes qu’on appelle les principes de 1789 ; en effet, ils ont été proclamés à cette date ; auparavant, ils avaient été déjà formulés par Jean-Jacques Rousseau : souveraineté du peuple, droits de l’homme, contrat social, on les connaît.
Une fois adoptés, ils ont d’eux-mêmes déroulé leurs conséquences pratiques ; au bout de trois ans, ils ont amené le crocodile dans le sanctuaire et l’ont installé derrière le voile d’or, sur le tapis de pourpre : en effet, par l’énergie de ses mâchoires et par la capacité de son estomac, il était désigné d’avance pour cette place ; c’est en sa qualité de bête malfaisante et de mangeur d’hommes qu’il est devenu dieu. – Cela compris, on n’est plus troublé par les formules qui le consacrent, ni par la pompe qui l’entoure ; on peut l’observer, comme un animal ordinaire, le suivre dans ses diverses attitudes, quand il s’embusque, quand il agrippe, quand il mâche, quand il avale, quand il digère. J’ai étudié en détail la structure et le jeu de ses organes, noté son régime et ses mœurs, constaté ses instincts, ses facultés, ses appétits. – Les sujets abondaient ; j’en ai manié des milliers et disséqué des centaines, de toutes les espèces et variétés, en réservant les spécimens notables ou les pièces caractéristiques. Mais, faute de place, j’ai dû en abandonner beaucoup ; ma collection était trop ample. On trouvera ici ce que j’ai pu rapporter, entre autres une vingtaine d’individus de plusieurs tailles, que je me suis efforcé de conserver vivants, chose difficile ; du moins, il sont intacts et complets, surtout les trois plus gros, qui, dans leur genre, me semblent des animaux vraiment remarquables, et tels que la divinité du temps ne pouvait s’incarner mieux. – Des livres de cuisine authentiques et assez bien tenus nous renseignent sur les frais du culte : on peut évaluer à peu près ce que les crocodiles sacrés ont mangé en dix ans, dire leur menu ordinaire, leurs morceaux préférés. Naturellement, le dieu choisissait les victimes grasses ; mais sa voracité était si grande, que, par surcroît, à l’aveugle, il engloutissait aussi les maigres, et en plus grand nombre que les grasses ; d’ailleurs, en vertu de ses instincts et par un effet immanquable de la situation, une ou deux fois chaque année, il mangeait ses pareils, à moins qu’il ne fût mangé par eux. – Voilà certes un culte instructif, au moins pour les historiens, pour les purs savants ; s’il a conservé des fidèles, je ne songe point à les convertir ; en matière de foi, il ne faut jamais discuter avec un dévot. Aussi bien, ce volume, comme les précédents, n’est écrit que pour les amateurs de zoologie morale, pour les naturalistes de l’esprit, pour les chercheurs de vérité, de textes et de preuves, pour eux seulement, et non pour le public, qui sur la Révolution a son parti pris, son opinion faite. Cette opinion a commencé à se former entre 1825 et 1830, après la retraite ou la mort des témoins oculaires : eux disparus, on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes, que plusieurs d’entre eux avaient du génie, qu’ils n’ont guère mangé que des coupables, et que, si parfois ils ont trop mangé, c’est à leur insu, malgré eux, ou par dévouement, sacrifice d’eux-mêmes au bien commun.
Menthon-Saint-Bernard, juillet 1884…

Faiblesse des gouvernements précédents : ils n’ont fait que changer l’anarchie spontanée en anarchie légale.

Jusqu’ici la faiblesse du gouvernement légal était extrême. Pendant quatre ans, quel qu’il fût, on lui a désobéi partout et sans cesse. Pendant quatre ans, quel qu’il fût, il n’a point osé se faire obéir de force. Recrutés dans la classe cultivée et polie, les gouvernants apportaient au pouvoir les préjugés et la sensibilité du siècle : sous l’empire du dogme régnant, ils déféraient aux volontés de la multitude, et, croyant trop aux droits de l’homme, ils croyaient trop peu aux droits du magistrat ; d’ailleurs, par humanité, ils avaient horreur du sang, et, ne voulant pas réprimer, ils se laissaient contraindre. C’est ainsi que, du 1er mai 1789 au 2 juin 1793, ils ont légiféré ou administré, à travers des milliers d’émeutes presque toutes impunies, et leur Constitution, œuvre malsaine de la théorie et de la peur, n’a fait que transformer l’anarchie spontanée en anarchie légale. De parti pris et par défiance de l’autorité, ils ont énervé le commandement, réduit le roi à l’état de mannequin décoratif, presque anéanti le pouvoir central…
Là-dessus une faction s’est formée et a fini par devenir une bande : sous ses clameurs, sous ses menaces et sous ses piques, à Paris et en province, dans les élections et dans le parlement, les majorités se sont tues, les minorités ont voté, décrété et régné, l’Assemblée législative a été purgée, le roi détrôné, la Convention mutilée. De toutes les garnisons de la citadelle centrale, royalistes, constitutionnels, Girondins, aucune n’a su se défendre, refaire l’instrument exécutif, tirer l’épée, s’en servir dans la rue : à la première attaque, parfois à la première sommation, toutes ont rendu leurs armes, et maintenant la citadelle, avec les autres forteresses publiques, est occupée par les Jacobins.

Les Jacobins Montagnards vont gouverner

Cette fois, les occupants sont d’espèce différente. Dans la grosse masse, pacifique de mœurs et civilisée de cœur, la Révolution a trié et mis à part les hommes assez fanatiques, ou assez brutaux, ou assez pervers pour avoir perdu tout respect d’autrui ; voilà la nouvelle garnison, sectaires aveuglés par leur dogme, assommeurs endurcis par leur métier, ambitieux qui se cramponnent à leurs places. À l’endroit de la vie et de la propriété humaines, ces gens-là n’ont point de scrupules ; car, ainsi qu’on l’a vu, ils ont arrangé la théorie à leur usage et ramené la souveraineté du peuple à n’être plus que leur propre souveraineté. Selon le Jacobin la chose publique est à lui, et, à ses yeux, la chose publique comprend toutes les choses privées, corps et biens, âmes et consciences ; ainsi tout lui appartient : par cela seul qu’il est Jacobin, il se trouve légitimement tsar et pape. Peu lui importe la volonté réelle des Français vivants ; son mandat ne lui vient pas d’un vote : il descend de plus haut, il lui est conféré par la Vérité, par la Raison, par la Vertu. Seul éclairé et seul patriote, il est seul digne de commander, et son orgueil impérieux juge que toute résistance est un crime. Si la majorité proteste, c’est parce qu’elle est imbécile ou corrompue ; à ces deux titres, elle mérite d’être mâtée, et on la mâtera. – Aussi bien, depuis le commencement, le Jacobin n’a pas fait autre chose : insurrections et usurpations, pillages et meurtres, attentats contre les particuliers, contre les magistrats, contre les Assemblées, contre la loi, contre l’État, il n’est point de violences qu’il n’ait commises ; d’instinct, il s’est toujours conduit en souverain ; simple particulier et clubiste, il l’était déjà ; ce n’est pas pour cesser de l’être, à présent que l’autorité légale lui appartient ; d’autant plus que, s’il faiblit, il se sent perdu, et que, pour se sauver de l’échafaud, il n’a d’autre refuge que la dictature. Un pareil homme ne se laissera pas chasser, comme ses prédécesseurs ; tout au rebours, il se fera obéir, coûte que coûte ; il n’hésitera pas à restaurer le pouvoir central et l’instrument exécutif ; il y raccrochera les rouages locaux qu’on en a détachés ; il reconstruira la vieille machine à contrainte et la manœuvrera plus rudement, plus despotiquement, avec plus de mépris pour les droits privés et pour les libertés publiques, que Louis XIV et Napoléon…
Cependant il lui reste à mettre d’accord ses actes prochains avec ses paroles récentes, et, au premier regard, l’opération semble difficile ; car les paroles qu’il a prononcées condamnent d’avance les actes qu’il médite. Hier, il exagérait les droits des gouvernés, jusqu’à supprimer tous ceux des gouvernants ; demain, il va exagérer les droits des gouvernants, jusqu’à supprimer tous ceux des gouvernés. À l’entendre, le peuple est l’unique souverain, et il traitera le peuple en esclave. À l’entendre, le gouvernement n’est qu’un valet, et il donnera au gouvernement les prérogatives d’un sultan. Tout à l’heure, il dénonçait le moindre exercice de l’autorité publique comme un crime ; à présent, il va punir comme un crime la moindre résistance à l’autorité publique. Comment faire pour justifier une pareille volte-face, et de quel front va-t-il nier les principes sur lesquels il a fondé sa propre usurpation ? – Il se garde bien de les nier : ce serait pousser à bout la province déjà révoltée ; au contraire, il les proclame de plus belle ; grâce à cette manœuvre, la foule ignorante, voyant qu’on lui présente toujours le même flacon, croira qu’on lui sert toujours la même liqueur, et on lui fera boire la tyrannie sous l’étiquette de la liberté. Étiquettes, enseignes, tirades et mensonges de charlatan, on les prodiguera pendant six mois pour déguiser la nouvelle drogue ; tant pis pour le public, si plus tard il la trouve amère ; tôt ou tard, il l’avalera, de gré ou de force, car, dans l’intervalle, on aura préparé les engins qui la lui pousseront jusque dans le gosier  .
Pour commencer, on forge à la hâte la Constitution depuis si longtemps attendue et tant de fois promise   : Déclaration des Droits en trente-cinq articles, Acte constitutionnel en cent vingt-quatre articles, principes politiques et institutions de toute espèce, électorales, législatives, exécutives, administratives, judiciaires, financières et militaires   ; en trois semaines tout est décrété au pas de course. – Bien entendu, les nouveaux constituants ne se proposent pas de fabriquer un instrument efficace et qui serve ; cela est le moindre de leurs soucis. Hérault de Séchelles, le rapporteur, n’a-t-il pas écrit, le 7 juin, « pour qu’on lui procurât sur-le-champ les lois de Minos, dont il avait un besoin urgent   » besoin très urgent, puisqu’il devait livrer la Constitution dans la semaine ?

Les élections : une manifestation jacobine. à Troyes, Besançon, Limoges et Paris, pas un oppposant !


Ils peuvent constater une fois de plus comment les Jacobins entendent la liberté électorale. D’abord tous les inscrits  , et notamment les suspects, sont sommés de voter, et de voter oui ; « sinon, dit un journal jacobin  , ils donneront la juste mesure de l’opinion qu’on doit avoir de leurs sentiments et n’auront plus à se plaindre d’une suspicion qui se trouvera si bien fondée ». Ils viennent donc, « très humbles et très endurants », néanmoins on les rebute, on leur tourne le dos, on les relègue dans un coin de la salle ou près des portes, on les insulte tout haut. Ainsi accueillis, il est clair qu’ils se tiendront cois et ne risqueront pas la moindre objection…c’est pourquoi, dans presque toutes les assemblées primaires, l’acceptation est unanime ou peu s’en faut  . À Rouen, il ne se trouve que 26 opposants ; à Caen, centre de la protestation girondine, 14 ; à Reims, 2 ; à Troyes, Besançon, Limoges et Paris, pas un ; dans quinze départements, le nombre des refusants varie de cinq à un ; il ne s’en trouve pas un seul dans le Var ; se peut-il un concert plus édifiant ? Seule en France, la commune de Saint-Douan, dans un district reculé des Côtes-du-Nord, ose demander la restauration du clergé et le fils de Capet pour roi. – Toutes les autres votent à la baguette ; elles ont compris le secret du plébiscite : ce n’est pas un suffrage sincère qu’on leur demande, c’est une manifestation jacobine qu’on leur impose.


samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_47_ Psychologie du Jacobin

Le déclassement social, la société désorganisée, la cohue des ambitions déchainées : le jacobinisme est d’abord un ultra libéralisme. Une idéologie de l’imaginaire. L’infirmité de l’esprit jacobin : l’homme en général,  des hommes réels nul souci. Le contrepoids des faits manque pour balancer le poids des formules. Un régime de harangueurs de club, de motionnaires de carrefour, d’insurgés de place publique, de dictateurs de comité.
Auguste Comte : plan des travaux scientifiques : « L’absolu dans la théorie conduit nécessairement à l’arbitraire dans la pratique. Tant que l’espèce humaine est envisagée comme n’ayant pas d’impulsion qui lui soit propre, comme devant la recevoir du législateur, l’arbitraire existe forcément au plus haut degré »

Jacobinisme et déclassement social : la société est devenue une cohue d’ambitions.

Aujourd’hui comme autrefois, dans des mansardes d’étudiants et dans des garnis de bohêmes, dans des cabinets déserts de médecins sans clients et d’avocats sans causes, il y a des Brissot, des Danton, des Marat, des Robespierre, des Saint-Just en germe ; mais, faute d’air et de place au soleil, ils n’éclosent pas. À vingt ans, quand un jeune homme entre dans le monde, sa raison est froissée en même temps que son orgueil. – En premier lieu, quelle que soit la société dans laquelle il est compris, elle est un scandale pour la raison pure : car ce n’est pas un législateur philosophe qui l’a construite d’après un principe simple ; ce sont des générations successives qui l’ont arrangée d’après leurs besoins multiples et changeants. Elle n’est pas l’œuvre de la logique, mais de l’histoire, et le raisonneur débutant lève les épaules à l’aspect de cette vieille bâtisse dont l’assise est arbitraire, dont l’architecture est incohérente, et dont les raccommodages sont apparents. – En second lieu, si parfaites que soient les institutions, les lois et les mœurs, comme elles l’ont précédé, il ne les a point consenties ; d’autres, ses prédécesseurs, ont choisi pour lui, et l’ont enfermé d’avance dans la forme morale, politique et sociale qui leur a plu. Peu importe si elle lui déplaît ; il faut qu’il la subisse, et que, comme un cheval attelé, il marche entre deux brancards sous le harnais qu’on lui a mis. – D’ailleurs, quelle que soit l’organisation, comme, par essence, elle est une hiérarchie, presque toujours il y est et il y restera subalterne, soldat, caporal ou sergent. Même sous le régime le plus libéral et là où les premiers grades sont accessibles à tous, pour cinq ou six hommes qui priment ou commandent, il y en a cent mille qui sont primés ou commandés, et l’on a beau dire à chaque conscrit qu’il a dans son sac le bâton de maréchal de France, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, il découvre très vite, après avoir fouillé le sac, que le bâton n’y est pas. — Rien d’étonnant s’il est tenté de regimber contre des cadres qui, bon gré mal gré, l’enrégimentent, et dans lesquels la subordination sera son lot. Rien d’étonnant si, au sortir de la tradition, il adopte la théorie qui soumet ces cadres à son arbitraire et lui confère toute autorité sur ses supérieurs. D’autant plus qu’il n’y a pas de doctrine plus simple et mieux appropriée à son inexpérience ; elle est la seule qu’il puisse comprendre et manier du premier coup : de là vient que la plupart des jeunes gens, surtout ceux qui ont leur chemin à faire, sont plus ou moins Jacobins au sortir du collège ; c’est une maladie de croissance.
Dans les sociétés bien constituées, la maladie est bénigne et guérit vite. L’établissement public étant solide et soigneusement gardé, les mécontents découvrent promptement qu’ils sont trop faibles pour l’ébranler, et qu’à combattre ses gardiens ils ne gagneront que des coups. Eux-mêmes, après avoir murmuré, ils y entrent par une porte ou par une autre, se font leur place, en jouissent ou s’y résignent. À la fin, par imitation, par habitude, par calcul, ils se trouvent enrôlés de cœur dans la garnison qui, en protégeant l’intérêt public, protège par contre-coup, leur intérêt privé. Presque toujours au bout de dix ans, un jeune homme a pris son rang dans la file et y avance pas à pas dans son compartiment, qu’il ne songe plus à casser sous l’œil du sergent de ville, qu’il ne songe plus à maudire. Sergents de ville et compartiments, parfois même il les juge utiles et, considérant les millions d’individus qui se heurtent pour gravir plus vite l’escalier social, il parvient à comprendre que la pire des calamités serait le manque de barrières et de gardiens. — Ici, les barrières vermoulues ont craqué toutes à la fois, et les gardiens, débonnaires, incapables, effarés, ont laissé tout faire. Aussitôt la société, dissoute, est devenue un pêle-mêle, une cohue qui s’agite et crie, chacun poussant, poussé, tous exaltés d’abord et se félicitant d’avoir enfin leurs coudées franches, tous exigeant que les nouvelles barrières soient aussi fragiles, et les nouveaux gardiens aussi débiles, aussi désarmés, aussi inertes qu’il se pourra.
À présent l’esprit dogmatique et l’amour-propre intempérant peuvent se donner carrière : il n’y a plus d’établissement ancien qui leur impose, ni de force physique qui les réprime. Au contraire, par ses déclarations théoriques et par ses applications pratiques, la Constitution nouvelle les invite à s’étaler. — Car, d’une part, en droit, elle se dit fondée sur la raison pure et débute par une enfilade de dogmes abstraits desquels elle prétend déduire rigoureusement ses prescriptions positives : c’est soumettre toutes les lois au bavardage des raisonneurs qui vont les interpréter et les violer d’après les principes. — D’autre part, en fait, elle livre tous les pouvoirs à l’élection et confère aux clubs le contrôle des autorités : c’est offrir une prime à la présomption des ambitieux qui se mettent en avant parce qu’ils se croient capables et qui diffament leurs gouvernants pour les remplacer. —

Rien n’offre moins d’obstacles que de perfectionner l’imaginaire

Tout régime est un milieu qui opère sur les plantes humaines pour en développer quelques espèces et en étioler d’autres. Celui-ci est le meilleur pour faire pousser et pulluler le politique de café, le harangueur de club, le motionnaire de carrefour, l’insurgé de place publique, le dictateur de comité, bref le révolutionnaire et le tyran. Dans cette serre chaude, la chimère et l’outrecuidance vont prendre des proportions monstrueuses, et, au bout de quelques mois, les cerveaux ardents y deviendront des cerveaux brûlés.
Suivons l’effet de cette température excessive et malsaine sur les imaginations et les ambitions. La vieille bâtisse est à bas ; la nouvelle n’est pas assise ; il s’agit de refaire la société de fond en comble ; tous les hommes de bonne volonté sont appelés à l’œuvre, et comme, pour tracer le plan, il suffit d’appliquer un principe simple, le premier venu peut en venir à bout. Dès lors, aux assemblées de section, aux clubs, dans les gazettes, dans les brochures, dans toute cervelle aventureuse et précipitée, le rêve politique fourmille. « Pas un commis marchand formé par la lecture de l’Héloïse , point de maître d’école ayant traduit dix pages de Tite Live, point d’artiste ayant feuilleté Rollin, point de bel esprit devenu publiciste en apprenant par cœur les logogriphes du Contrat social, qui ne fasse une Constitution.... Comme rien n’offre moins d’obstacles que de perfectionner l’imaginaire, tous les esprits remuants se répandent et s’agitent dans ce monde idéal. On commence par la curiosité, on finit par l’enthousiasme…

L’infirmité de l’esprit jacobin : des hommes réels nul souci

Dans cette immense loterie de fortunes populaires, d’avancements sans titres, de succès sans talents, d’apothéoses sans vertus, d’emplois infinis distribués par le peuple en masse et reçus par le peuple en détail », tous les charlatans politiques  sont accourus, au premier rang ceux qui, étant sincères, croient à la vertu de leur drogue, et ont besoin du pouvoir pour imposer leur recette au public. Puisqu’ils sont des sauveurs, toutes les places leur sont dues, et notamment les plus hautes. Par conscience et philanthropie, ils les assiègent ; au besoin, ils les prendront d’assaut, ils les garderont de force, et, de gré ou de force, ils administreront leur panacée au genre humain.
Ce sont là nos Jacobins : ils naissent dans la décomposition sociale, ainsi que des champignons dans un terreau qui fermente. Considérons leur structure intime : ils en ont une, comme autrefois les puritains, et il n’y a qu’à suivre leur dogme à fond, comme une sonde, pour descendre en eux jusqu’à la couche psychologique où l’équilibre normal des facultés et des sentiments s’est renversé…

Tout au rebours le Jacobin. Son principe est un axiome de géométrie politique qui porte en soi sa propre preuve ; car, comme les axiomes de la géométrie ordinaire, il est formé par la combinaison de quelques idées simples, et son évidence s’impose du premier coup à tout esprit qui pense ensemble les deux termes dont il est l’assemblage. L’homme en général, les droits de l’homme, le contrat social, la liberté, l’égalité, la raison, la nature, le peuple, les tyrans, voilà ces notions élémentaires : précises ou non, elles remplissent le cerveau du nouveau sectaire ; souvent elles n’y sont que des mots grandioses et vagues mais il n’importe. Dès qu’elles se sont assemblées en lui, elles deviennent pour lui un axiome qu’il applique à l’instant, tout entier, en toute occasion et à outrance. Des hommes réels, nul souci : il ne les voit pas ; il n’a pas besoin de les voir ; les yeux clos, il impose son moule à la matière humaine qu’il pétrit ; jamais il ne songe à se figurer d’avance cette matière multiple, ondoyante et complexe, des paysans, des artisans, des bourgeois, des curés, des nobles contemporains, à leur charrue, dans leur garni, à leur bureau, dans leur presbytère, dans leur hôtel, avec leurs croyances invétérées, leurs inclinations persistantes, leurs volontés effectives. Rien de tout cela ne peut entrer ni se loger dans son esprit ; les avenues en sont bouchées par le principe abstrait qui s’y étale et prend pour lui seul toute la place. Si, par le canal des oreilles ou des yeux, l’expérience présente y enfonce de force quelque vérité importune, elle n’y peut subsister ; toute criante et saignante qu’elle soit, il l’expulse ; au besoin, il la tord et l’étrangle, à titre de calomniatrice, parce qu’elle dément un principe indiscutable et vrai par soi. — Manifestement, un pareil esprit n’est pas sain : des deux facultés qui devraient tirer également et ensemble, l’une est atrophiée, l’autre hypertrophiée ; le contrepoids des faits manque pour balancer le poids des formules. Tout chargé d’un côté et tout vide de l’autre, il verse violemment du côté où il penche, et telle est bien l’incurable infirmité de l’esprit jacobin.

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_46_ Le dogme du parti révolutionnaire

Important, magistral : ou comment le dogme de la souveraineté du peuple tel qu’hérité de Rousseau et repris par les Jacobins mène nécessairement au totalitarisme : refus de considérer la complexité des sociétés, refus de la démocratie représentative, méfiance, contrôle permanent des représentants qui ne sont que des commis révocables, intervention directe du peuple ou plutôt de ses amis auto-désignés et autres procureurs de la lanterne, appels incessants aux passions, dénonciations, à la violence et au meurtre.
N.B : réponse positiviste , : la création de la sociologie, la plus complexe des sciences_ Pierre Laffitte : « la prépondérance de la métaphysique démocratique constitue un véritable danger, parce qu'elle tend à rendre tout gouvernement impossible. En premier lieu, prenant comme un principe de valeur objective la souveraineté du peuple, elle fait de l'électoral, non pas un simple moyen à défaut d'autre de faire surgir le pouvoir politique, mais bien un moyen de résoudre les questions elles-mêmes. Il résulte de là une opposition au véritable esprit scientifique, qui est la base de l'ordre social »


 La société est nécessairement complexe ! l’empire des passions

Dans ce volume, comme dans les précédents et dans les suivants, on ne trouvera que l’histoire des pouvoirs publics. D’autres feront celle de la diplomatie, de la guerre, des finances, de l’Église, mon sujet était limité. Pourtant, à mon grand regret, ce nouveau livre occupe un volume, et le dernier, sur le gouvernement révolutionnaire, sera aussi long.
J’ai encore le regret de prévoir que cet ouvrage déplaira à beaucoup de mes compatriotes. Mon excuse est que, plus heureux que moi, ils ont presque tous des principes politiques et s’en servent pour juger le passé. Je n’en avais pas, et même, si j’ai entrepris mon livre, c’est pour en chercher. Jusqu’à présent, je n’en ai guère trouvé qu’un, si simple qu’il semblera puéril et que j’ose à peine l’énoncer. Néanmoins, j’y suis tenu ; car tous les jugements qu’on va lire en dérivent, et leur vérité a pour mesure sa vérité. Il consiste tout entier dans cette remarque qu’une société humaine, surtout une société moderne, est une chose vaste et compliquée. Par suite, il est difficile de la connaître et de la comprendre. C’est pourquoi il est difficile de la bien manier. Il suit de là qu’un esprit cultivé en est plus capable qu’un esprit inculte, et un homme spécial qu’un homme qui ne l’est pas. De ces deux dernières vérités naissent beaucoup d’autres conséquences ; si le lecteur daigne y réfléchir, il n’aura pas de peine à les démêler…
Dans cette société dissoute où les passions populaires sont la seule force effective, l’empire est au parti qui saura les flatter pour s’en servir. Par suite, à côté du gouvernement légal qui ne peut ni les réprimer ni les satisfaire, il se forme un gouvernement illégal qui les autorise, les excite et les conduit. À mesure que le premier se décompose et s’affaisse, le second s’affermit et s’organise, jusqu’à ce qu’enfin, devenu légal à son tour, il prenne la place du premier.

La souveraineté du ^peuple ; le gouvernement est un commis, refus de la démocratie représentative

Dès l’origine, pour justifier toute explosion et tout attentat populaire, une théorie s’est rencontrée, non pas improvisée, surajoutée, superficielle, mais profondément enfoncée dans la pensée publique, nourrie par le long travail de la philosophie antérieure, sorte de racine vivace et persistante sur laquelle le nouvel arbre constitutionnel a végété : c’est le dogme de la souveraineté du peuple. – Pris à la lettre, il signifie que le gouvernement est moins qu’un commis, un domestique . C’est nous qui l’avons institué, et, après comme avant son institution, nous restons ses maîtres. Entre nous et lui, « point de contrat » indéfini ou du moins durable « qui ne puisse être annulé que par un consentement mutuel ou par l’infidélité d’une des deux parties ». Quel qu’il soit et quoi qu’il fasse, nous ne sommes tenus à rien envers lui, il est tenu à tout envers nous ; nous sommes toujours libres « de modifier, limiter, reprendre, quand il nous plaira, le pouvoir dont nous l’avons fait dépositaire ». Par un titre de propriété primordiale et inaliénable, la chose publique est à nous, à nous seuls, et, si nous la remettons entre ses mains, c’est à la façon des rois qui délèguent provisoirement leur autorité à un ministre ; celui-ci est toujours tenté d’abuser, à nous de le surveiller, de l’avertir, de le gourmander, de le réprimer, et, au besoin, de le chasser. Surtout, prenons garde aux ruses et aux manœuvres par lesquelles, sous prétexte de tranquillité publique, il voudrait nous lier les mains. Une loi supérieure à toutes les lois qu’il pourra fabriquer lui interdit de porter atteinte à notre souveraineté, et il y porte atteinte lorsqu’il entreprend d’en prévenir, gêner ou empêcher l’exercice. L’Assemblée, même constituante, usurpe quand elle traite le peuple en roi fainéant, quand elle le soumet à des lois qu’il n’a pas ratifiées, quand elle ne lui permet d’agir que par ses mandataires ; il faut qu’il puisse agir lui-même et directement, s’assembler, délibérer sur les affaires publiques, discuter, contrôler, blâmer les actes de ses élus, peser sur eux par ses motions, redresser leurs erreurs par son bon sens, suppléer à leur mollesse par son énergie, mettre la main avec eux au gouvernail, parfois les en écarter, les jeter violemment par-dessus le bord, et sauver le navire qu’ils conduisent sur un écueil.
Effectivement, telle est la doctrine du parti populaire ; au 14 juillet 1789, aux 5 et 6 octobre, il l’a mise en pratique, et, dans les clubs, dans les journaux, dans l’Assemblée, Loustalot, Camille Desmoulins, Fréron, Danton, Marat, Pétion, Robespierre ne cessent point de la proclamer. Selon eux, local ou central, partout le gouvernement empiète. À quoi nous sert-il d’avoir renversé un despotisme, si nous en instituons un autre ? Nous ne subissons plus l’aristocratie des privilégiés, mais nous subissons « l’aristocratie de nos mandataires   ». À Paris déjà, « le corps des citoyens n’est plus rien, la municipalité est tout ». Elle attente à nos droits imprescriptibles quand elle refuse à un district la faculté de révoquer à volonté les cinq élus qui le représentent à l’Hôtel de Ville, quand elle fait des règlements sans les soumettre à la sanction des électeurs, quand elle empêche les citoyens de s’assembler où bon leur semble, quand elle trouble les clubs en plein vent du Palais-Royal. « Le patrouillotisme en chasse le patriotisme » et le maire Bailly « qui se donne une livrée, qui s’applique 110 000 livres de traitement », qui distribue des brevets de capitaine, qui impose aux colporteurs l’obligation d’avoir une plaque, et aux journaux l’obligation de porter une signature, est non seulement un tyran, mais un concussionnaire, un voleur, et « un criminel de lèse-nation ». — Des usurpations pires sont commises par l’Assemblée nationale. Prêter serment à la Constitution, comme elle vient de le faire, nous imposer son œuvre, nous la faire jurer, sans tenir compte de notre droit supérieur, sans réserver notre ratification expresse  , c’est « méconnaître notre souveraineté », c’est « se jouer de la majesté nationale », c’est substituer à la volonté du peuple la volonté de douze cents personnes : « nos représentants nous ont manqué de respect »…

La souveraineté du peuple : Toute émeute devient légitime

Aussi bien, à ce point de vue, toute émeute devient légitime. Robespierre, à la tribune , excuse les jacqueries, refuse d’appeler brigands les incendiaires des châteaux, justifie les insurgés de Soissons, de Nancy, d’Avignon, des colonies. À propos des deux pendus de Douai, Desmoulins remarque qu’ils l’ont été par le peuple et par les soldats réunis : « Dès lors, je le dis sans crainte de me tromper, ils avaient légitimé l’insurrection » ; ils étaient coupables, et l’on a bien fait de les pendre  . — Non seulement les meneurs du parti excusent les assassinats, mais encore ils les provoquent. Desmoulins, « en sa qualité de procureur général de la Lanterne, réclame, dans chacun des quatre-vingt-trois départements, la descente comminatoire d’une lanterne au moins », et Marat, dans son journal, au nom des principes, sonne incessamment le tocsin. « Lorsque le salut public est en danger, c’est au peuple à retirer le pouvoir des mains auxquelles il l’a confié... Renfermez l’Autrichienne et son beau-frère.... Saisissez-vous de tous les ministres et de leurs commis, mettez-les aux fers, assurez-vous du chef de la municipalité et des lieutenants du maire ; gardez à vue le général, arrêtez l’état-major....
« Voici le moment de faire tomber les têtes des ministres et de leurs subalternes, de La Fayette, de tous les scélérats de l’état-major, de tous les commandants antipatriotes des bataillons, de Bailly, de tous les municipaux contre-révolutionnaires, de tous les traîtres de l’Assemblée nationale. » – À la vérité, parmi les gens un peu éclairés, Marat passe encore pour un exagéré, pour un furieux. Pourtant, tel est le dernier mot de la théorie : dans la maison politique, au-dessus des pouvoirs délégués, réguliers et légaux, elle installe un pouvoir anonyme, imbécile et terrible, dont l’arbitraire est absolu, dont l’initiative est continue, dont l’intervention est meurtrière : c’est le peuple, sultan soupçonneux et féroce, qui, après avoir nommé ses vizirs, garde toujours ses mains libres pour les conduire, et son sabre tout affilé pour leur couper le cou…

Qu’un spéculatif, dans son cabinet, ait fabriqué cette théorie, cela se comprend : le papier souffre tout, et des hommes abstraits, des simulacres vides, des marionnettes philosophiques comme celles qu’il invente, se prêtent à toute combinaison. – Qu’un maniaque, dans sa cave, adopte et prêche cette théorie, cela s’explique aussi : il est obsédé de fantômes, il vit hors du monde réel, et d’ailleurs, dans cette démocratie incessamment soulevée, c’est lui, l’éternel dénonciateur, le provocateur de toute émeute, l’instigateur de tout meurtre, qui, sous le nom d’« ami du peuple », devient l’arbitre de toute vie et le véritable souverain. – Qu’un peuple, surchargé d’impôts, misérable, affamé, endoctriné par des déclamateurs et par des sophistes, ait acclamé et pratiqué cette théorie, cela se comprend encore : dans l’extrême souffrance, on fait arme de tout, et, pour l’opprimé, une doctrine est vraie quand elle aide à se délivrer de l’oppression. – Mais que des politiques, des législateurs, des hommes d’État, finalement des ministres et des chefs de gouvernement se soient attachés à cette théorie, qu’ils l’aient embrassée plus étroitement à mesure qu’elle devenait plus destructive, que tous les jours, pendant trois ans, ils aient vu l’ordre social crouler sous ses coups, pièce à pièce, et n’aient jamais reconnu en elle l’instrument de tant de ruines ; que, sous les clartés de l’expérience la plus désastreuse, au lieu d’avouer sa malfaisance, ils aient glorifié ses bienfaits ; que plusieurs d’entre eux, tout un parti, une assemblée presque entière, l’aient vénérée comme un dogme et l’aient appliquée jusqu’au bout avec l’enthousiasme et la raideur de la foi ; que, poussés par elle dans un couloir étroit qui se rétrécissait toujours davantage, ils aient marché toujours en avant en s’écrasant les uns les autres ; qu’arrivés au terme, dans le temple imaginaire de leur liberté prétendue, ils se soient trouvés dans un abattoir ; que, dans l’enceinte de cette boucherie nationale, ils aient été tour à tour les assommeurs et le bétail ; que, sur leurs maximes de liberté universelle et parfaite, ils aient installé un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l’Inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l’ancien Mexique ; qu’au milieu de leurs prisons et de leurs échafauds, ils n’aient jamais cessé de croire à leur bon droit, à leur humanité, à leur vertu, et que, dans leur chute, ils se soient considérés comme des martyrs ; cela, certes, est étrange : une telle aberration d’esprit et un tel excès d’orgueil ne se rencontrent guère, et, pour les produire, il a fallu un concours de circonstances qui ne se sont assemblées qu’une seule fois.

jeudi 10 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_35_ Recettes totalitaires de la Constituante

Important, magistral : l’abstraction contre la réalité ; la négation de l’histoire et de la société existante, l’idéologie des jardiniers niveleurs, abolir les noms et effacer les souvenirs.
Texte profondément marqué par la positivisme : sur l’abstraction : « La recherche absolue du meilleur gouvernement possible, abstraction faite de l état de la civilisation, est évidemment tout à fait du même ordre que celle d’un traitement général applicable à toutes les maladies et à tous les tempéraments »;
sur les droits : « La doctrine des peuples exprime l’état métaphysique de la politique. Elle est fondée en totalité sur la supposition abstraite et métaphysique d’un contrat social primitif,, antérieur à tout développement des facultés humaines par la civilisation. Les moyens habituels qu’elle emploie sont les droits, envisagés comme naturels et communs à tous les hommes au même degré, qu’elle fait garantir par ce contrat. Telle est la doctrine primitivement critique, tirée, à l’origine, de la théologie, pour lutter contre l’ancien système ».
Sur la continuité historique des sociétés : « l’Humanité se compose davantage de morts que de vivants »

L’homme abstrait contre l’homme concret –  les fantôme philosophiques

Appliquez le Contrat social, si bon vous semble, mais ne l’appliquez qu’aux hommes pour lesquels on l’a fabriqué. Ce sont des hommes abstraits, qui ne sont d’aucun siècle et d’aucun pays, pures entités écloses sous la baguette métaphysique. En effet, on les a formés  en retranchant expressément toutes les différences qui séparent un homme d’un autre, un Français d’un Papou, un Anglais moderne d’un Breton contemporain de César, et l’on n’a gardé que la portion commune. On a obtenu ainsi un résidu prodigieusement mince, un extrait infiniment écourté de la nature humaine, c’est-à-dire, suivant la définition du temps, « un être qui a le désir du bonheur et la faculté de raisonner », rien de plus et rien d’autre. On a taillé sur ce patron plusieurs millions d’êtres absolument semblables entre eux ; puis, par une seconde simplification aussi énorme que la première, on les a supposés tous indépendants, tous égaux, sans passé, sans parents, sans engagements, sans traditions, sans habitudes, comme autant d’unités arithmétiques, toutes séparables, toutes équivalentes, et l’on a imaginé que, rassemblés pour la première fois, ils traitaient ensemble pour la première fois. De la nature qu’on leur a supposée et de la situation qu’on leur a faite, on n’a pas eu de peine à déduire leurs intérêts, leurs volontés et leur contrat. Mais, de ce que le contrat leur convient, il ne s’ensuit pas qu’il convienne à d’autres. Au contraire, il s’ensuit qu’il ne convient pas à d’autres, et la disconvenance sera extrême si on l’impose à un peuple vivant ; car elle aura pour mesure l’immensité de la distance qui sépare une abstraction creuse, un fantôme philosophique, un simulacre vide et sans substance, de l’homme réel et complet.
En tout cas il ne s’agit pas aujourd’hui d’une entité, de l’homme réduit et mutilé jusqu’à n’être plus qu’un minimum de l’homme, mais des Français de 1789. C’est pour eux seuls qu’on constitue ; c’est donc eux seuls qu’il faut considérer, et, manifestement, ils sont des hommes d’une espèce particulière, ayant leur tempérament propre, leurs aptitudes, leurs inclinations, leur religion, leur histoire, toute une structure mentale et morale, structure héréditaire et profonde, léguée par la race primitive, et dans laquelle chaque grand événement, chaque période politique ou littéraire, est venue, depuis vingt siècles, apporter un accroissement, une métamorphose ou un pli…

Ces hommes sont bien loin de contracter entre eux pour la première fois

Encore un trait, et le plus important de tous. Ces hommes si différents entre eux sont bien loin d’être indépendants et de contracter entre eux pour la première fois. Depuis huit cents ans, eux et leurs ancêtres font un corps de nation, et c’est grâce à cette communauté qu’ils ont pu vivre, se propager, travailler, acquérir, s’instruire, se policer, accumuler tout l’héritage de bien-être et de lumières dont ils jouissent aujourd’hui. Chacun d’eux est dans cette communauté comme une cellule dans un corps organisé. Sans doute le corps n’est que l’ensemble des cellules ; mais la cellule ne naît, ne subsiste, ne se développe et n’atteint ses fins personnelles que par la santé du corps entier. Son premier intérêt est donc la prospérité de l’organisme, et toutes les petites vies partielles, qu’elles le sachent ou qu’elles l’ignorent, ont pour besoin fondamental la conservation de la grande vie totale dans laquelle elles sont comprises comme des notes dans un concert. – Non seulement pour elles c’est là un besoin, mais encore c’est là un devoir. Chaque individu naît endetté envers l’État, et, jusqu’à l’âge adulte, sa dette ne cesse de croître ; car c’est avec la collaboration de l’État, sous la sauvegarde des lois, grâce à la protection des pouvoirs publics, que ses ancêtres, puis ses parents, lui ont transmis la vie, les biens, l’éducation. Ses facultés, ses idées, ses sentiments, tout son être moral et physique sont des produits auxquels la communauté a contribué de près ou de loin, au moins comme tutrice et gardienne. À ce titre elle est sa créancière, comme un père nécessiteux l’est de son fils valide ; elle a droit à des aliments, à des services, et, dans toutes les forces ou ressources dont il dispose, elle revendique justement une part. – Il le sait, il le sent ; l’idée de la patrie s’est déposée en lui à de grandes profondeurs, et jaillira à l’occasion en passions ardentes, en sacrifices prolongés, en volontés héroïques. – Voilà les vrais Français, et l’on voit tout de suite combien ils diffèrent des monades simples, indiscernables, détachées, que les philosophes s’obstinent à leur substituer. Ils n’ont pas à créer leur association : elle existe ; depuis huit siècles, il y a chez eux une chose publique. Le salut et la prospérité de cette chose, tel est leur intérêt, leur besoin, leur devoir et même leur volonté intime. Si l’on peut ici parler d’un contrat, leur quasi-contrat est fait, conclu d’avance. À tout le moins, un premier article y est stipulé et domine tous les autres. Il faut que l’État ne se dissolve pas. Partant il faut qu’il y ait des pouvoirs publics. Il faut qu’ils soient obéis. Il faut, s’ils sont plusieurs, qu’ils soient définis et pondérés de manière à s’entr’aider par leur concert, au lieu de s’annuler par leur opposition. Il faut que le régime adopté remette les affaires aux mains les plus capables de les bien conduire. Il faut que la loi n’ait pas pour objet l’avantage de la minorité, ni de la majorité, mais de la communauté tout entière. – À ce premier article, nul ne peut déroger, ni la minorité, ni la majorité, ni l’assemblée nommée par la nation, ni la nation, même unanime. Elle n’a pas le droit de disposer arbitrairement de la chose commune, de la risquer à sa fantaisie, de la subordonner à l’application d’une théorie ou à l’intérêt d’une classe, cette classe fût-elle la plus nombreuse. Car la chose commune n’est pas à elle, mais à toute la communauté passée, présente et future. Chaque génération n’est que la gérante temporaire et la dépositaire responsable d’un patrimoine précieux et glorieux qu’elle a reçu de la précédente à charge de le transmettre à la suivante. Dans cette fondation à perpétuité où tous les Français, depuis le premier jour de la France, ont apporté leur offrande, l’intention des innombrables bienfaiteurs n’est pas douteuse : ils ont donné sous condition, à condition que la fondation resterait intacte, et que chaque usufruitier successif n’en serait que l’administrateur. Si l’un de ces usufruitiers, par présomption et légèreté, par précipitation ou partialité, compromet le dépôt qui lui a été commis, il fait tort à tous ses prédécesseurs dont il frustre les sacrifices, et à tous ses successeurs dont il fraude les espérances. – Ainsi donc, qu’avant de constituer il considère la communauté dans toute son étendue, non seulement dans le présent, mais encore dans l’avenir, aussi loin que le regard peut porter. L’intérêt public saisi par cette longue vue, tel est le but auquel il doit subordonner tout le reste, et il ne doit constituer qu’en conséquence. Oligarchique, monarchique ou aristocratique, la constitution n’est qu’une machine, bonne si elle atteint ce but, mauvaise si elle ne l’atteint pas, et qui, pour l’atteindre, doit, comme toute machine, varier selon le terrain, les matériaux et les circonstances. La plus savante est illégitime là où elle dissout l’État. La plus grossière est légitime là où elle maintient l’État…

L’Aristocratie supprimée d’un trait de plume- les jardiniers niveleurs

Si le rang, la fortune ancienne, la dignité du caractère et des façons, sont des causes de défaveur auprès du peuple, si, pour gagner son suffrage, il faut vivre de pair à compagnon avec des courtiers électoraux de trop sale espèce, si le charlatanisme impudent, la déclamation vulgaire et la flatterie servile sont les seuls moyens d’obtenir les voix, alors, comme aujourd’hui dans les États-Unis et jadis dans Athènes, l’aristocratie se retire dans la vie privée et bientôt tombe dans la vie oisive. Car un homme bien élevé et né avec cent mille livres de rente n’est pas tenté de se faire industriel, avocat ou médecin. Faute d’occupation, il se promène, il reçoit, il cause, il se donne un goût ou une manie d’amateur, il s’amuse ou il s’ennuie, et voilà l’une des plus grandes forces de l’État perdue pour l’État. De cette façon, le meilleur et le plus large acquis du passé, les plus grosses accumulations de capital matériel et moral restent improductives. Dans la démocratie pure, les hautes branches de l’arbre social, non pas seulement les vieilles, mais encore les jeunes, restent stériles. Sitôt qu’un rameau vigoureux dépasse les autres et atteint la cime, il cesse de porter fruit. Ainsi l’élite de la nation est condamnée à l’avortement incessant et irrémédiable, faute de rencontrer le débouché qui lui convient. Il ne lui faut que celui-là ; car, dans toutes les autres directions, ses rivaux, nés au-dessous d’elle, peuvent servir aussi utilement et aussi bien qu’elle-même. Mais il lui faut celui-là ; car de ce côté ses aptitudes sont supérieures, naturelles, spéciales, et l’État qui lui refuse l’air ressemble à un jardinier niveleur qui, par amour des surfaces planes, étiolerait ses plus belles pousses

Du passé faisons table rase- effacer les noms !


Il ne reste plus au noble que son titre, son nom de terre et ses armoiries, distinctions bien innocentes, puisqu’elles ne lui confèrent aucune juridiction ni prééminence et que, la loi cessant de les protéger, le premier venu peut s’en parer impunément. D’ailleurs, non seulement elles ne sont pas nuisibles, mais encore elles sont respectables. Pour beaucoup de nobles, le nom de terre a recouvert le nom de famille, et le premier est seul en usage. Si on lui substitue le second, on gêne le public qui a de la peine à retrouver M. de Mirabeau, M. de la Fayette, M. de Montmorency sous les noms nouveaux de M. Riqueti, M. Motier, M. Bouchard ; et, de plus, on nuit au porteur lui-même pour qui le nom aboli est une propriété toujours légitime, souvent précieuse, un certificat de qualité et de provenance, une étiquette authentique et personnelle qu’on ne peut lui arracher sans lui ôter, dans la grande exposition humaine, sa place, son rang, sa valeur. – Mais, quand il s’agit d’un principe populaire, l’Assemblée ne tient compte ni de l’utilité publique, ni des droits des particuliers. Puisque le régime féodal est aboli, il faut en détruire les derniers restes. On déclare   que « la noblesse héréditaire choque la raison et blesse la véritable liberté », que, là où elle subsiste, « il n’est point d’égalité politique ». Défense à tout citoyen français de prendre ou de garder les titres de prince, duc, comte, marquis, chevalier et autres semblables, de porter un autre nom que « son vrai nom de famille » ; de faire porter des livrées à ses gens, d’avoir des armoiries sur sa maison ou sur sa voiture. En cas de contravention, il sera puni d’une amende égale à six fois le montant de sa contribution mobilière, rayé du tableau civique, déclaré incapable d’occuper aucun emploi civil ou militaire. Même punition, si, dans un contrat ou une quittance, il signe à son ordinaire, si, par habitude et distraction, il joint son nom de terre à son nom de famille, si, par précaution de notoriété et pour rendre son identité certaine, il mentionne seulement que jadis il portait le premier nom. Tout notaire ou officier public qui, dans un acte, écrira ou laissera écrire le mot ci-devant, sera interdit de ses fonctions. Ainsi, non seulement on abolit les anciens noms, mais encore on veut en effacer le souvenir. Encore un peu de temps, la loi puérile deviendra meurtrière. Encore un peu de temps, aux termes de ce même décret, tel vieux militaire de soixante-sept ans, serviteur loyal de la République, général de brigade sous la Convention, sera arrêté en rentrant dans son village, parce que, machinalement, sur le registre du comité révolutionnaire, il aura signé Montpereux au lieu de Vannod, et, pour cette infraction, il sera guillotiné avec son frère et sa belle-sœur  .

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_34_ Recettes totalitaires

Important, magistral : les recettes du totalitarisme _suite. Des modérés qui par idéologie et méfiance de tout pouvoir organisent leur incapacité à agir. Se garder de se confronter au pouvoir réel pour garder la pureté de la théorie, de l’idéologie. L’échec inévitable dans ces conditions expliqué par les complots des ennemis malfaisants. Refus de réformes graduelles, volonté de changer toute la société selon l’idéologie.
Commentaire Positiviste ; les idées métaphysiques ne pouvaient servie qu’ à détruire l’ordre social existant, condamné. Mais « Ce qui est né pour détruire est impropre à fonder » (Plan des travaux scientifiques)

Une assemblée qui refuse le pouvoir

Ordinairement, dans une assemblée toute-puissante, quand un parti prend l’ascendant et groupe autour de lui la majorité, il fournit le ministère, et cela suffit pour lui donner ou lui rendre quelque lueur de bon sens. Car ses conducteurs, ayant en main le gouvernement, en deviennent responsables, et, lorsqu’ils proposent ou acceptent une loi, ils sont obligés d’en prévoir l’effet. Rarement un ministre de la guerre ou de la marine acceptera un code militaire qui établira la désobéissance permanente dans l’armée ou dans la flotte. Rarement un ministre des finances proposera des dépenses auxquelles les recettes ne peuvent suffire, ou un système de perception par lequel l’impôt ne rentrera pas. Placés au centre des informations, avertis jour par jour et en détail, entourés de conseillers experts et de commis spéciaux, les chefs de la majorité, qui deviennent ainsi les chefs de l’administration, passent tout de suite de la théorie à la pratique, et il faut que les fumées de la politique spéculative soient bien épaisses dans leur cervelle pour en exclure les lumières multipliées que l’expérience y darde à chaque instant. Mettez le théoricien le plus décidé à la barre d’un navire : quelle que soit la raideur de ses principes ou de ses préjugés, jamais, s’il n’est aveugle ou contraint par des aveugles, il ne s’obstinera à gouverner toujours à gauche ou toujours à droite. Effectivement, après le voyage de Varennes, lorsque l’Assemblée, maîtresse du pouvoir exécutif, commandera directement aux ministres, elle reconnaîtra elle-même que sa machine constitutionnelle ne fonctionne que pour détruire, et ce sont les principaux révolutionnaires, Barnave, Duport, les Lameth, Le Chapelier, Touret  , qui entreprendront d’en corriger le mécanisme pour en modérer les chocs. Mais cette source d’instruction et de raison à laquelle ils viendront puiser un instant, malgré eux et trop tard, ils se la sont fermée dès l’origine. Le 6 novembre 1789, par respect des principes et par crainte de la corruption, l’Assemblée a déclaré qu’aucun de ses membres ne pourrait devenir ministre. La voilà privée de tous les enseignements que fournit le maniement direct des choses, livrée sans contrepoids à tous les entraînements de la théorie, réduite par son propre arrêt à n’être qu’une académie de législation.

Complotisme, délation, Terreur.

Bien pis, et par un autre effet de la même faute, elle s’est condamnée aux transes perpétuelles. Car, ayant laissé entre des mains tièdes ou suspectes ce pouvoir qu’elle n’a pas voulu prendre, elle est toujours inquiète, et ses décrets portent l’empreinte uniforme, non seulement de l’ignorance volontaire où elle se confine, mais encore des craintes exagérées ou chimériques dans lesquelles elle vit. — Imaginez dans un navire une société d’avocats, littérateurs et autres passagers, qui, soutenus par une insurrection de l’équipage mal nourri, se sont arrogé l’autorité suprême, mais refusent de choisir parmi eux le pilote et l’officier de quart. L’ancien capitaine continue à les désigner ; par pudeur et comme il est bon homme, on lui a laissé son titre, et on le garde pour transmettre les ordres. Tant pis pour lui quand ces ordres sont absurdes ; s’il y résiste, une nouvelle émeute lui arrache son consentement, et, même quand ils sont inexécutables, il répond de leur exécution. Cependant, dans une chambre de l’entrepont, loin du gouvernail et de la boussole, notre club d’amateurs disserte sur l’équilibre des corps flottants, décrète un système nouveau de navigation, fait jeter tout le lest, déployer toutes les voiles, et s’étonne de voir le navire tomber sur le flanc. Evidemment l’officier de quart et le pilote ont mal fait la manœuvre. On les renvoie, d’autres les remplacent, et le navire, qui penche toujours davantage, commence à faire eau de toutes parts. Pour le coup, c’est la faute du capitaine et de l’ancien état-major ; à tout le moins ils manquent de bonne volonté ; un si beau système de navigation devait réussir tout seul ; s’il échoue, c’est qu’on y met obstacle. Bien certainement, parmi ces gens de l’ancien régime, il y a des traîtres qui aiment mieux tout abîmer que se soumettre ; ce sont des ennemis publics et des monstres ; il faut les désarmer, les surveiller, les saisir et les punir. — Tel est le raisonnement de l’Assemblée. Evidemment, pour la rassurer, il eût suffi que le ministre de l’intérieur désigné par elle fît venir tous les matins à son hôtel le lieutenant de police nommé par lui. Mais, par son propre décret, elle s’est privée de cette ressource si simple, et n’a d’autre expédient que d’instituer un Comité de recherches, pour découvrir les crimes « de lèse-nation   » ; rien de plus vague qu’un tel mot, rien de plus malfaisant qu’une institution pareille. – Renouvelé tous les mois, dépourvu d’agents spéciaux, composé de députés crédules et novices, ce Comité, qui doit faire l’office d’un Lenoir ou d’un Fouché, supplée à son incapacité par sa violence, et ses procédés sont déjà ceux de l’inquisition jacobine  . Alarmiste et soupçonneux, il provoque à la délation, et, faute de trouver des complots, il en invente. Pour lui, les velléités sont des actes et les projets flottants deviennent des attentats commis. Sur la dénonciation d’un domestique qui a écouté aux portes, sur les commérages d’une blanchisseuse qui a ramassé un papier dans la poche d’un peignoir, sur une lettre interprétée à faux, sur des indices vagues qu’il complète et relie à force d’imagination, il forge un coup d’État, il fait des interrogatoires, des visites domiciliaires, des descentes nocturnes, des arrestations  , il exagère, noircit, et vient en séance publique dénoncer le tout à l’Assemblée nationale. C’est d’abord le complot de la noblesse bretonne pour livrer Brest aux Anglais  , puis le complot des brigands soldés pour détruire les moissons, puis le complot du 14 juillet pour brûler Paris, puis le complot de Favras pour tuer La Fayette, Necker et Bailly, puis le complot d’Augeard pour enlever le roi, puis d’autres, de semaine en semaine, sans compter ceux qui pullulent dans la cervelle des journalistes et que Desmoulins, Fréron, Marat, révèlent à coups de trompette dans chacun de leurs numéros…
Faute d’avoir mis la main sur le ressort moteur qui lui permettrait de diriger la machine, elle se défie de tous les rouages anciens et de tous les rouages nouveaux. Les anciens lui semblent un obstacle, et, au lieu de les utiliser, elle les brise un à un, parlements, états provinciaux, ordres religieux, église, noblesse et royauté. Les nouveaux lui sont suspects, et, au lieu de les accorder, elle les déconcerte d’avance, pouvoir exécutif, pouvoirs administratifs, pouvoirs judiciaires, police, gendarmerie, armée  . Grâce à ces précautions, aucun d’eux ne pourra être retourné contre elle ; mais aussi, grâce à ces précautions, aucun d’eux ne pourra faire son office. — Pour bâtir comme pour détruire, elle a eu deux mauvaises conseillères, d’une part la peur, d’autre part la théorie ; et, sur les ruines de la vieille machine qu’elle a démolie sans discernement, la machine nouvelle qu’elle a construite sans prévoyance ne marchera que pour s’effondrer.

Pas de réformisme ! Reconstruire toute la société à partir du Contrat Social !

Il y avait, dans la structure de l’ancienne société, deux vices fondamentaux qui appelaient deux réformes principales  . En premier lieu, les privilégiés ayant cessé de rendre les services dont leurs avantages étaient le salaire, leur privilège n’était plus qu’une charge gratuite mise sur une partie de la nation au profit de l’autre : il fallait donc le supprimer. En second lieu, le gouvernement, étant absolu, usait de la chose publique comme de sa chose privée, avec arbitraire et gaspillage : il fallait donc lui imposer un contrôle efficace et régulier. Rendre tous les citoyens égaux devant l’impôt, remettre la bourse des contribuables aux mains de leurs représentants, telle était la double opération qu’il fallait exécuter en 1789, et les privilégiés comme le roi s’y prêtaient sans résistance. — Non seulement, là-dessus, les cahiers de la noblesse et du clergé étaient unanimes, mais encore, par sa déclaration du 23 juin 1789, le monarque lui-même décrétait les deux articles. — Désormais tout impôt ou emprunt subordonné au consentement des États Généraux ; ce consentement renouvelé à chaque tenue nouvelle des États ; le budget publié chaque année, discuté, fixé, distribué, voté et vérifié par les États ; nul arbitraire dans sa répartition ni dans son emploi ; des allocations distinctes pour tous les services distincts, y compris la maison du roi ; dans chaque province ou généralité, une assemblée provinciale élue, composée pour la moitié d’ecclésiastiques et de nobles et pour l’autre moitié de membres du Tiers, répartissant les taxes générales, gérant les affaires locales, décrétant et dirigeant les travaux publics, administrant les hôpitaux, les prisons, les dépôts de mendicité, et se prolongeant, dans l’intervalle de ses sessions, par une commission intermédiaire qu’elle choisira elle-même : voilà, outre le contrôle principal au centre, trente contrôles secondaires aux extrémités. — Plus d’exemption ni de distinction en fait d’impôt ; abolition de la corvée pour les chemins ; abolition du droit de franc-fief imposé aux roturiers ; abolition, moyennant indemnité, des droits de mainmorte ; abolition des douanes intérieures ; réduction des capitaineries ; adoucissement de la gabelle et des aides ; transformation de la justice civile trop coûteuse pour les pauvres, et de la justice criminelle trop dure pour les petits : voilà, outre la réforme principale qui est le nivellement de l’impôt, le commencement et l’amorce de l’opération plus complète qui supprimera les dernières entraves féodales. D’ailleurs, six semaines plus tard, le 4 août, les privilégiés, dans un élan de générosité, viendront eux-mêmes les rompre ou les dénouer toutes. — Ainsi la double réforme ne rencontrait point d’obstacles, et, comme Arthur Young le disait à ses amis, « il suffisait, pour l’adopter, d’un tour de scrutin   ».
C’était assez, car, par là, tous les besoins réels étaient satisfaits….

C’était assez ; car une société humaine, comme un corps vivant, tombe en convulsions quand on pratique sur elle des opérations trop grandes ; et celles-ci, quoique limitées, étaient probablement tout ce que la France, en 1789, pouvait supporter. Répartir équitablement et à nouveau tout l’impôt direct ou indirect, remanier, refondre et reporter aux frontières tous les tarifs de douanes, supprimer, par des transactions et avec indemnité, les droits féodaux et ecclésiastiques, l’opération était immense, aussi complexe que délicate. On ne pouvait la mener à bien qu’à force d’enquêtes minutieuses, de calculs vérifiés, de tâtonnements prolongés et de concessions mutuelles : de nos jours, en Angleterre, il a fallu un quart de siècle pour en accomplir une moindre, la transformation des dîmes et des droits de manoir, et c’est aussi le temps qu’il fallait à nos assemblées pour faire leur éducation politique  , pour se désabuser de la théorie, pour apprendre, au contact des affaires et par l’étude des détails, la distance qui sépare la spéculation de la pratique, pour découvrir qu’un système nouveau d’institutions ne fonctionne que par un système nouveau d’habitudes, et que décréter un système nouveau d’habitudes, c’est vouloir bâtir une vieille maison. – Telle est pourtant l’œuvre qu’ils entreprennent. Ils rejettent les propositions du roi, les réformes limitées, les transformations graduelles. Selon eux, leur droit et leur devoir sont de refaire la société de fond en comble. Ainsi l’ordonne la raison pure qui a découvert les droits de l’homme et les conditions du contrat social !


mercredi 9 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_32_ La Constituante

Pour Taine, la démocratie c’est d’abord la possibilité de délibérer, et c’est le totalitarisme en germe qui cherche à empêcher la délibération. Ensuite, c’est une grave erreur (typique de l’esprit métaphysique, dirait Comte) de croire que « la société humaine n’existe pas et que le législateur  est chargés de la faire »- là encore, un autre germe sérieux de totalitarisme.
Taine ici encore positiviste. 1) « Liberté, Liberté totale d’exposition, de discussion, d’appréciation », slogan positiviste qui signifie exactement le contraire que la liberté d’appeler à la lanterne. 2) si le législateur croit qu’il peut tout faire, alors il voudra tout faire (et : « l’espèce humaine se trouve ainsi livrée, sans aucune protection logique, à l’expérimentation désordonnée des diverses écoles politiques » ( Plan des travaux scientifiques)


La Constituante : En devenant un club de motionnaires, elle cesse d’être un conclave de législateurs

S’il est au monde une œuvre difficile à faire, c’est une constitution, surtout une constitution complète. Remplacer les vieux cadres dans lesquels vivait une grande nation par des cadres différents, appropriés et durables, appliquer un moule de cent mille compartiments sur la vie de vingt-six millions d’hommes, le construire si harmonieusement, l’adapter si bien, si à propos, avec une si exacte appréciation de leurs besoins et de leurs facultés qu’ils y entrent d’eux-mêmes pour s’y mouvoir sans heurts et que tout de suite leur action improvisée ait l’aisance d’une routine ancienne, une pareille entreprise est prodigieuse et probablement au-dessus de l’esprit humain. À tout le moins, pour l’exécuter, celui-ci n’a pas trop de toutes ses forces et ne peut trop soigneusement se mettre à l’abri de toutes les causes de trouble et d’erreur. Il faut à une Assemblée, surtout à une Constituante, au dehors de la sécurité et de l’indépendance, au dedans du silence et de l’ordre, en tout cas du sang-froid, du bon sens, de l’esprit pratique, de la discipline, sous des conducteurs compétents et acceptés. Y a-t-il quelque chose de tout cela dans l’Assemblée constituante ?
Rien qu’à regarder ses dehors, on en peut douter. À Versailles, puis à Paris , ils siègent dans une salle immense, capable de tenir deux mille personnes, où, pour se faire entendre, la plus forte voix doit se forcer. Point de place ici pour le ton mesuré qui convient à la discussion des affaires ; il faut crier, et la tension de l’organe se communique à l’âme ; le lieu porte à la déclamation. – D’autant plus qu’ils sont près de douze cents, c’est-à-dire une foule et presque une cohue ; encore aujourd’hui, dans nos Chambres de cinq à six cents députés, les interruptions sont incessantes et le bourdonnement continu ; rien de plus rare que l’empire de soi et la ferme résolution de subir pendant une heure un discours contraire à l’opinion qu’on a. – Comment faire ici pour imposer le silence et la patience ? Arthur Young voit à plusieurs reprises « une centaine de membres tous debout à la fois », gesticulant et interpellant. « Vous me tuez, messieurs », leur dit un jour Bailly qui défaille. Un autre président s’écrie avec désespoir : « Deux cents personnes qui parlent à la fois ne peuvent être entendues : sera-t-il donc impossible de ramener l’Assemblée à l’ordre ? » – La rumeur grondante et discordante s’enfle encore du tapage des tribunes. « Au Parlement britannique, écrit Mallet du Pan, j’ai vu faire vider sur-le-champ les galeries à la suite d’un éclat de rire involontairement échappé à la duchesse de Gordon. » Ici la foule pressée des spectateurs, nouvellistes de carrefour, délégués du Palais-Royal, soldats déguisés en bourgeois, filles de la rue racolées et commandées, applaudit, bat des mains, trépigne et hue en toute liberté. – Cela va si loin, que M. de Montlosier propose ironiquement de « donner voix délibérative aux tribunes  . » Un autre demande si les représentants sont des comédiens envoyés par la nation pour subir les sifflets du public parisien. Le fait est qu’on les interrompt comme au théâtre, et que parfois, s’ils déplaisent, on les fait taire. – D’autre part, devant ce public actif et consulté, les députés populaires sont des acteurs en scène ; involontairement, ils subissent son influence, et leur pensée, comme leur parole, s’exagère pour être à son unisson. – En de pareilles circonstances, le tumulte et la violence deviennent choses d’usage, et une Assemblée perd la moitié de ses chances de sagesse : car, en devenant un club de motionnaires, elle cesse d’être un conclave de législateurs.
Entrons plus avant, et voyons comment celle-ci procède. Ainsi encombrée, entourée, agitée, prend-elle au moins les précautions sans lesquelles nulle réunion d’hommes ne peut se gouverner elle-même ? – Visiblement, quand plusieurs centaines de personnes délibèrent ensemble, il leur faut au préalable une sorte de police intérieure, un code d’usages consacrés ou de précédents écrits, pour préparer, diviser, limiter, accorder et conduire leurs propres actes. Le meilleur de ces codes est tout fait, à portée : sur la demande de Mirabeau  , Romilly leur a envoyé le règlement de la Chambre des Communes anglaises. Mais, dans leur présomption de novices, ils n’y font point attention, ils croient pouvoir s’en passer, ils ne veulent rien emprunter aux étrangers, ils n’accordent aucune autorité à l’expérience, et, non contents de rejeter les formes qu’elle prescrit, « c’est à peine s’ils suivent une règle quelconque ». Ils laissent le champ libre à l’élan spontané des individus ; toute influence, même celle d’un député, même de leur élu, leur est suspecte ; c’est pourquoi, tous les quinze jours, ils choisissent un président nouveau. – Rien ne les contient ou ne les dirige, ni l’autorité légale d’un code parlementaire, ni l’autorité morale de chefs parlementaires. Ils n’en ont point, ils ne sont pas organisés en partis ; ni d’un côté ni d’un autre on ne trouve de leader reconnu qui choisisse le moment, prépare le débat, rédige la motion, distribue les rôles, lance ou retienne sa troupe. Mirabeau seul serait capable d’obtenir cet ascendant ; mais, au début, il est discrédité par la célébrité de ses vices, et, à la fin, il est compromis par ses liaisons avec la cour. Nul autre n’est assez éminent pour s’imposer ; il y a trop de talents moyens et trop peu de talents supérieurs.

C’est qu’ils ont une théorie, et qu’à leur avis cette théorie dispense des connaissances spéciales. En cela ils sont de très bonne foi, et c’est de parti pris qu’ils renversent le procédé ordinaire. Jusqu’ici on construisait ou l’on réparait une Constitution comme un navire. On procédait par tâtonnements ou sur le modèle des vaisseaux voisins ; on souhaitait avant tout que le bâtiment pût naviguer ; on subordonnait sa structure à son service ; on le faisait tel ou tel selon les matériaux dont on disposait ; on commençait par examiner les matériaux ; on tâchait d’estimer leur rigidité, leur pesanteur et leur résistance. – Tout cela est arriéré ; le siècle de la raison est venu, et l’Assemblée est trop éclairée pour se traîner dans la routine. Conformément aux habitudes du temps, elle opère par déduction, à la manière de Rousseau, d’après une notion abstraite du Droit, de l’État et du Contrat social  . De cette façon, et par la seule vertu de la géométrie politique, on aura le navire idéal ; puisqu’il est idéal, il est sûr qu’il naviguera, et bien mieux que tous les navires empiriques. – Sur ce principe ils légifèrent, et l’on devine ce que peuvent être leurs discussions. Point de faits probants, ni d’arguments précis ; on n’imaginerait jamais que les gens qui parlent sont là pour régler des affaires réelles. De discours en discours, les enfilades d’abstractions creuses se prolongent et se renouvellent à l’infini, comme dans une conférence d’écoliers de rhétorique qui s’exercent, ou dans une société de vieux lettrés qui s’amusent. Sur la question du veto, « chaque orateur vient tour à tour armé de son cahier, lit une dissertation qui n’a aucun rapport » avec la précédente, et cela fait « une espèce de séance académique   », un défilé de brochures qui recommence tous les jours pendant plusieurs jours. Sur la question des Droits de l’homme, cinquante-quatre orateurs sont inscrits : « Je me rappelle, dit Dumont, cette longue discussion, qui dura des semaines, comme un temps d’ennui mortel : vaines disputes de mots, fatras métaphysique, bavardage assommant ; l’Assemblée s’était convertie en école de Sorbonne », et cela pendant que les châteaux brûlaient, que les hôtels de ville étaient saccagés, que les tribunaux n’osaient plus siéger, que le blé ne circulait plus, que la société se décomposait : de même les théologiens du Bas-Empire avec leurs disputes sur la lumière incréée du Mont-Thabor, pendant que Mahomet II battait à coups de canon les murs de Constantinople.

La société n’est pas à inventer

Ni le zèle, ni le travail, ni le talent ne sont utiles quand ils ne sont point employés pour une idée vraie : et, si on les met au service d’une idée fausse, ils font d’autant plus de mal qu’ils sont plus grands.
Vers la fin de 1789, on ne peut plus en douter, et les partis qui se sont formés ont donné la mesure de leur présomption, de leur imprévoyance, de leur incapacité et de leur raideur. « Il y en a trois dans l’Assemblée, écrit l’ambassadeur américain . Le premier, celui des aristocrates, comprend le haut clergé, les parlementaires et cette portion des nobles qui voudraient former un ordre à part. » C’est lui qui résiste aux fautes et aux folies, mais par des fautes et des folies presque égales. À l’origine, les prélats, au lieu de se concilier les curés, « les ont tenus à une distance humiliante, affectant des distinctions, exigeant des respects », et, dans leur propre chambre, « se cantonnant sur des bancs séparés ». D’autre part, les nobles, afin de se mieux aliéner les communes, ont débuté par les accuser « de révolte, de trahison, de lèse-majesté », et par réclamer contre elles l’emploi de la force militaire. À présent que le Tiers victorieux les a reconquis et les accable de son nombre, ils redoublent de maladresse et conduisent la défense encore plus mal que l’attaque…
Reste un second parti, « le parti moyen  , composé d’hommes de toute classe, ayant des intentions droites, et partisans sincères d’un bon gouvernement. Par malheur, ils ont pris dans les livres l’idée qu’ils s’en font, et sont des gens admirables sur le papier. Mais, comme, par un fâcheux accident, les hommes réels qui vivent dans le monde diffèrent beaucoup des hommes imaginaires qui habitent la cervelle des philosophes, on ne doit pas s’étonner si les systèmes politiques puisés dans un livre ne sont bons qu’à être reversés dans un autre livre ». De tels esprits sont la proie naturelle des utopistes ; faute de lest expérimental, ils sont emportés par la pure logique et vont grossir le troupeau des théoriciens.

– Ceux-ci font le troisième parti, qu’on nomme les « enragés », et qui, au bout de six mois, se trouve « le plus nombreux de tous »…. Ce dernier parti est en alliance étroite avec la populace, ce qui lui donne une grande autorité, et il a déjà disloqué tout. » De son côté sont toutes les passions fortes, non seulement l’irritation du peuple tourmenté par la misère et par le soupçon, non seulement l’amour-propre et l’ambition du bourgeois révolté contre l’ancien régime, mais encore les rancunes invétérées et les convictions méditées de tant de consciences souffrantes et de tant de raisons factieuses, protestants, jansénistes, économistes, philosophes qui, comme Fréteau, Rabaut-Saint-Etienne, Volmey, Siéyès, couvent un long amas de ressentiments ou d’espérances, et n’attendent qu’une occasion pour imposer leur système avec toute l’intolérance du dogmatisme ou de la foi. Pour de tels esprits, le passé est non avenu ; l’exemple n’a point d’autorité ; les choses réelles ne comptent pas ; ils vivent dans leur utopie. Siéyès, le plus considéré de tous, juge que « toute la Constitution de l’Angleterre est un charlatanisme fait pour en imposer au peuple   ; il regarde les Anglais comme des enfants en matière de constitution, et se croit en état d’en donner une beaucoup meilleure à la France ». Dumont, qui voit les premiers comités chez Brissot et chez Clavière, en sort avec autant d’inquiétude que de « dégoût ». – « Impossible, dit-il de peindre la confusion des idées, le dérèglement des imaginations, le burlesque des notions populaires : on aurait cru voir le monde au lendemain de la création. » En effet, ils supposent que la société humaine n’existe pas et qu’ils sont chargés de la faire.