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dimanche 7 mai 2017

Nouvelles de Chine. Vers un modèle chinois ?

Fast – l’œil du Ciel –Tianyan

Fin 2016 a été inauguré en Chine le  plus grand radiotéléscope du mode ( FAST -Five-hundred-meter Aperture Spherical Telescope) ou encore, pour les Chinois, l’œil du Ciel –Tianyan. Comme son acronyme l’indique, FAST mesure 500 mètres de diamètres. La surface est équipée d'un système d'optique active permettant d'ajuster la parabole selon différentes orientations, pour un diamètre efficace de 300 mètres. L'antenne peut ainsi observer jusqu'à une distance angulaire de 40 degrés du zénith. Elle peut observer dans une fourchette de fréquences entre 0,07 et 3 gigahertz6 avec une précision de pointage de 4 secondes d'arc.
Le radiotélescope s'intéressera à différents objets célestes comme les supernovae, les pulsars, les quasars et, pour le directeur de la Société astronomique chinoise, Wu Xiangping, la grande sensibilité de Fast « nous aidera à rechercher une vie intelligente au-delà de notre galaxie ».
FAST résulte d’un programme lancé en 1994 et a exigé d’importants travaux et sacrifices- 9 110 personnes résidant dans un rayon de cinq kilomètres autour du dispositif d'écoute ont été déplacées hors de la zone pour créer une zone blanche évitant toute nuisance électromagnétique
Après les grands calculateurs, après les séquenceurs d’ADN de dernière génération, dans tous les domaines de la science, la Chine avance en se donnant les moyens d’être à la pointe de la science contemporaine.

Que fait l’Europe ?


Comac et le C919 : l’envol de l’aéronautique chinoise – Made in China 2025

Le C919, un moyen-courrier conçu par la Chine pour bousculer le duopole Airbus-Boeing, a pris son envol pour la toute première fois vendredi 5 mai depuis l’aéroport international de Shanghaï. C’est une avancée technologique qui illustre les ambitions aéronautiques de Pékin face aux champions industriels Airbus et Boeing.
Alors sans doute va-t-il, dans un avenir pas trop lointain, s’habituer au nom de Comac (Commercial Aircraft Corporation of China), le constructeur du C919. Avec cet appareil capable de transporter 168 passagers sur 5 550 kilomètres, Comac espère rivaliser sur les vols régionaux avec les deux stars internationales du moyen-courrier, le B737 de l’américain Boeing et l’A320 de l’européen Airbus.
Il reste certes de nombreuses et longues étapes à franchir. Pour un développement international du C919, COMAC doit obtenir la certification américaine - qu’il n’a toujours pas pour son premier avion, l'ARJ-21, un bimoteur de 79 à 90 places, certifié fin 2014 par les autorités chinoises, aujourd'hui commercialisé, mais en Chine seulement’- cela peut encore prendre quelques années. Le C919 fait encore appel à des technologies importées (il est équipé d’un moteur Leap-1c de General Electric et Safran. Safran, qui fournit également 725 harnais électriques et 52 km de câbles dans chaque appareil, a d’ailleurs salué par la voix de son directeur général, Philippe Petitcolin, ce « symbole d’une collaboration réussie » avec l’industrie aéronautique chinoise « en plein essor »). Le C919 embarque également des toboggans et des toilettes fournies par Zodiac Aerospace, des trains d’atterrissages Liebherr, un calculateur des commandes de vol électriques Honeywell, des pneus Michelin ou des pièces usinées par Figeac-Aero –autant d’industriels qui pour l’instant se réjouissent de l’envol de Comac. Il reste encore à Comac à démontrer sa fiabilité et sa capacité à augmenter sa production, à réaliser des économies d’échelle et à tenir des délais de fabrication. Airbus produit ainsi son A320 au rythme de deux avions par jour !
Pour les Chinois, ce premier vol est l'aboutissement d'un vieux rêve, déjà tenté sans succès dans les années 1970 ! Ne pas avoir d'avion made in China, c'est se trouver « à la merci des autres », avait déploré le président Xi Jinping en 2014. Au même titre que l'automobile ou les télécoms, l'aéronautique fait partie du plan Made in China 2025, visant à faire passer la Chine du « statut d'usine du monde » à celui de « grande puissance industrielle ». « Le marché aérien chinois va dépasser celui des Etats-Unis dans les prochaines années et il est donc normal que le pays développe sa propre industrie afin de capter une partie de ce marché », relève Zhao Jian, spécialiste des transports à l'université Jiaotong de Pékin. Ne pas avoir d'avion « made in China », c'est se trouver « à la merci des autres », avait déploré le président Xi Jinping en 2014.

 « Faire voler des gros-porteurs commerciaux est la volonté de l’État, le rêve de la nation, et le désir du peuple chinois », a expliqué Jin Zhuanglong, le président de la Comac.



Un modèle chinois ?- confucianisme et positivisme

Nous verrons si Pékin et la COMAC s’inviteront dans le duopole Airbus-Boeing,-  ni le canadien Bombardier ni le brésilien Embraer qui affichaient pourtant certaines ambitions,  n’y sont parvenus. Mais ce qui est sûr, c’est que, dans tous les domaines de la science et de la technique, la Chine pense et agit à long terme, mène des programmes ambitieux et complexes et avance. C’est vrai dans l’astronomie et l’aéronautique, et aussi  dans la chimie, dans les terres rares , dans la biologie, le nucléaire. Elle avance aussi lentement, prudemment mais avec détermination pour donner un rôle international à sa monnaie.
Le modèle chinois a fait fantasmer bien des Français, pour le meilleur ou pour le pire, de Voltaire aux maos, en passant par les positivistes qui ont vu dans la Chine une société  organisée dans la durée et pour une très vaste population  par une religion sans dieu assez proche de leur Religion de l’Humanité (cf mon article « Les Positivistes et la Chine », Monde chinois, vol. 40, no. 4, 2014, pp. 116-129).

Or à l’heure où la Chine développe, après les avoir  assimilé les résultats et les méthodes de la science occidentale (de plus en plus planétaire), prend sa place à l’avant-garde du progrès intellectuel, scientifique et technique et veut assumer les devoirs d’un pays de son rang, notamment en matière de réchauffement climatique et d’ordre international, les intellectuels français ne semble guère s’intéresser à ce qui se passe dans cet immense pays qui est peut-être en train d’inventer un nouveau modèle, une nouvelle manière de concilier l’ordre et le progrès, qui laisse leur juste place aux mécanismes de marché et à la propriété, mais ne renonce pas à organiser la société et son évolution. C’est pourtant diantrement plus intéressant que les meurtrières logorrhées maoïstes. Un positiviste ne peut qu’être certain que la voie chinoise du progrès scientifique ne pourra continuer durablement sans adopter les indispensables libertés d’exposition, de discussion d’appréciation des doctrines quelconques, dans un cadre adapté à la civilisation chinoise et à son histoire. Comment ? Un confucianisme rénové, qui saurait concilier le respect du passé et de l’autorité du savoir, sans compromettre la dynamique du progrès, des sages, un pouvoir spirituel qui prendraient aussi en charge les exigences de justice sociale ? 

mardi 13 décembre 2016

Perturbateurs endocriniens : pour un GIEPC (Groupe International d’étude des produits chimiques)

Manipulation de la science et marchands de doute ?

Près de cents scientifiques, spécialistes de la biologie de développement et des hormones, ou spécialistes du climat ont écrits une tribune publié dans  Le Monde du 30 novembre sous le titre Halte à la manipulation de la science ! Ils demandent à l’Europe et à la Communauté internationale d’agir contre les perturbateurs endocriniens et dénoncent la « fabrication du doute » par les industriels qui veulent préserver leurs bénéfices, comme l’ont fait les fabricants du tabac à propos de son implication dans le cancer, ou les groupes pétroliers qui ont financé le climatoscepticisme. Extraits :

« Depuis des décennies, la science est la cible d’attaques dès lors que ses découvertes touchent de puissants intérêts commerciaux. Des individus dans le déni de la science ou financés par des intérêts industriels déforment délibérément des preuves scientifiques afin de créer une fausse impression de controverse. Cette manufacture du doute a retardé des actions préventives et eu de graves conséquences pour la santé des populations et l’environnement. Les « marchands de doute » sont à l’œuvre dans plusieurs domaines, comme les industries du tabac et de la pétrochimie ou le secteur agrochimique. »

« Une lutte comparable fait actuellement rage autour de la nécessaire réduction de l’exposition aux perturbateurs endocriniens. La Commission européenne s’apprête à mettre en place la première réglementation au monde sur le sujet. Bien que de nombreux pays aient également manifesté leur inquiétude à l’égard de ces produits chimiques, aucun n’a instauré de réglementation qui les encadrerait globalement. Jamais l’humanité n’a été confrontée à un fardeau aussi important de maladies en lien avec le système hormonal Jamais l’humanité n’a été confrontée à un fardeau aussi important de maladies en lien avec le système hormonal : cancers du sein, du testicule, de l’ovaire ou de la prostate, troubles du développement du cerveau, diabète, obésité, non- descente des testicules à la naissance, malformations du pénis et détérioration de la qualité spermatique. La très grande majorité des scientifiques activement engagés dans la recherche des causes de ces évolutions préoccupantes s’accordent pour dire que plusieurs facteurs y contribuent, dont les produits chimiques capables d’interférer avec le système hormonal. »

« La plupart de ces substances atteignent notre organisme par le biais de notre alimentation. Seule solution pour enrayer la hausse des maladies liées au système hormonal : prévenir l’exposition aux produits chimiques à l’aide une réglementation plus efficace. Or le projet d’établir une réglementation de ce type dans l’Union européenne est activement combattu par des scientifiques fortement liés à des intérêts industriels, produisant l’impression d’une absence de consensus, là où il n’y a pourtant pas de controverse scientifique. Cette même stratégie a été utilisée par l’industrie du tabac, contaminant le débat, semant le doute dans la population et minant les initiatives des dirigeants politiques et des décideurs pour développer et adopter des réglementations plus efficaces. Les discussions sur le changement climatique et sur les perturbateurs endocriniens ont toutes deux souffert de cette déformation des preuves scientifiques par des acteurs financés par l’industrie. »

« Nous sommes cependant préoccupés par les options réglementaires que propose aujourd’hui Bruxelles, très éloignées des mesures nécessaires pour protéger notre santé et celle des générations futures. Les options proposées pour identifier les perturbateurs endocriniens requièrent un niveau de preuve bien plus élevé que pour d’autres substances dangereuses, comme celles cancérigènes »
Nous appelons au développement et à la mise en œuvre de mesures qui s’attaqueraient aux perturbateurs endocriniens et au changement climatique de façon coordonnée. Un moyen efficace pourrait être la création, sous les auspices de l’Organisation des Nations unies, d’un groupe ayant le même statut international et les mêmes prérogatives que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Ce groupe serait chargé d’évaluer les connaissances scientifiques destinées aux responsables politiques dans l’intérêt général et mettrait la science à l’abri de l’influence des intérêts privés.

Les perturbateurs endocriniens

Les perturbateurs endocriniens sont des molécules très simples et très communes (retardateurs de flamme présents dans les meubles et l’électronique, agents plastifiants dans les matières plastiques et les produits d’hygiène, résidus de pesticides dans notre alimentation) qui peuvent agir comme  des hormones naturelles, ceci étant particulièrement inquiétant lors de périodes critiques du développement, pendant la grossesse ou la puberté. L’un des plus courants est le bisphénol A, présent dans le plastique des biberons de bébés. L’accumulation de données démontrant des effets biologique de quasi-hormones du bisphenol A chez l’animal ou dans des cellules humaines  a conduit à son interdiction dans les biberons et tous produits utilisés dans l’alimentation des enfants Au Danemark, en France, au Canada, dans certains pays européens dès 2010, puis dans toute l’Union Européenne ; une décision qui s’imposait et qui a été prise, à juste titre,  malgré l’absence de preuves formelles d’effets chez l’homme.
Pour autant, il y a des aspects qui me paraissent assez contestables dans la fameuse tribune et ses attaques contre la Commission Européenne

Commentaires :

-          Les perturbateurs endocriniens seraient responsables  de cancers du sein, du testicule, de l’ovaire ou de la prostate, de troubles du développement du cerveau, de diabète, d’obésité, non- descente des testicules à la naissance et autres malformation de l’appareil urogénital et du pénis, de la détérioration de la qualité spermatique… C’est tout de même peut-être un peu charger la barque, d’autant que ces effets sont bien choisis pour frapper très fort les esprits !- dans le cas de la qualité spermatiques, par exemple, il s’agit d’un phénomène mal mesuré et à cause tellement multiples qu’il est difficile d’en isoler une, pour ne pas parler du diabète, qui n'est surement pas dû qu'aux perturbateurs endocriniens etc.

-          Les mécanismes précis d’action des perturbateurs endocriniens sont mal connus, au point que l’on a parlé de mystérieuses courbes en U, montrant des effets à très faibles doses, mais pas à doses plus élevées, et d’une pharmacologie révolutionnaire mettant en cause les relations doses –effets. Tout un discours irrationnel ralliant les pires adversaires du progrès embrayait là-dessus. Il semble maintenant que l’on s’oriente de façon plus classique vers une action puissante sur des sous-types de récepteurs. La recherche fondamentale sur ce sujet doit devenir une priorité, tant en raison des menaces possibles pour la santé…que pour peut-être l’identification de nouveaux médicaments.

-          On reproche semble-t-il à la Commission européenne de ne pas vouloir prendre en compte le danger intrinsèque de ces substances, d’ailleurs mal caractérisé, mais notre exposition à ces substances.  Je ne comprends pas en quoi cela est critiquable - C’est ce qui se fait classiquement en toxicologie. Et heureusement ; c’est bien parce que l’exposition au bisphenol des biberons était avéré qu’il a pu être interdit en l’absence de certitude sur sa toxicité. Et ce sont peut-être les premières données inquiétantes d’exposition des femmes enceintes qui attireront l’intention et imposeront des mesures sérieuses.

-          On reproche également à la Commission de proposer un classement des perturbateurs endocriniens laxiste, exigeant la démonstration d’une pertinence humaine. En effet, l’Anses ( l’agence française de sécurité sanitaire) a proposé un classement à plusieurs niveaux de risques  (avérés, présumés, suspecté) similaire à celui des cancérogènes, qui a fait ses preuves, et que la France devrait promouvoir vigoureusement.

-          On reproche encore à la Commission de s’appuyer sur les études et données d’entreprises privées fabriquant ces produits.  Il y a là en effet un conflit d’intérêts évident et des précédents criminels, mais, pour autant, ignorer les études de ceux qui connaissent le mieux les produits en questions serait idiot et la mise en cause systématiques des scientifiques de l’industrie est peu acceptable. Les firmes  doivent pouvoir participer librement au débat scientifique, à condition de publier intégralement leurs méthodes d’études et leurs résultats et de les soumettre à la critique habituelle. En fait elles devraient être obligées de le faire !, mais alors elles doivent pouvoir être entendues.


-           L’idée d’un « GIEC » des produits chimiques ( l’augmentation de l’exposition de l’humanité aux produits chimiques a explosé en quantité et diversité) est une bonne idée, et même excellente pour un positiviste tant elle se rapproche de la conception du « pouvoir spirituel » d’Auguste Comte : des savants qui discutent librement entre eux, parviennent à l’établissement de connaissances positives ( certaines, précises, relatives, organisatrices, permettant la prédiction) et, en fonction des conséquences qu’ils en tirent pour l’humanité, représentent le point de vue du général et  agissent en conseillant les dirigeants temporels et aussi directement sur l’opinion publique. Mais elle suppose d’abord la construction d’un consensus entre experts, et l’on ne voit pas très bien où veulent en venir les auteurs de la tribune lorsqu’ils associent spécialistes du climat, de la chimie et de l’endocrinologie…



vendredi 19 août 2016

Pourquoi Cédric Villani n’est Poincaré ?

Les difficultés de la vulgarisation

Lire évidemment n’est pas Poincaré ! Cédric Villani est un mathématicien –osons le mot- génial, qui entre à Ulm à l’âge de dix–neuf ans,  médaille Field 2012. Il est aussi éminemment sympathique, fait le job et encore bien plus pour faire connaître sa discipline, n’hésitant pas à aller dans des media assez improbables, participe à d’innombrables débats, défend la place de la science et des scientifiques dans la société, s’engage aussi sans trop compter pour promouvoir la place de la France dans le domaine des sciences et des techniques- il est porte-parole du comité de soutien à l'organisation de l'exposition universelle de  Paris en 2025. Comme Poincaré, il s’intéresse à la physique mathématique et nombre de ses travaux tournent autour de la question d’entropie – il préside d’ailleurs l’Institut Henri Poincaré.
Mais je dois tout de même avouer une déception. Lorsque M. Villani parle de mathématiques, de ses travaux,  des mathématiques qui se font actuellement, il me semble qu’il le fait soit à un niveau anecdotique  qui n’apprend pas grand-chose, soit à un niveau trop élevé qui ne peut intéresser que les spécialistes, et  qu’il n’a pas trouvé la bonne distance pour une vulgarisation intelligente. C’est en ce sens qu’il n’est pas Poincaré – Pourquoi ?

Quelques explications possibles : 1) Poincaré était une combinaison assez unique, un mathématicien, un écrivain et un vulgarisateur également géniaux – et il est effectivement resté assez unique. 2) Cédric Villani n’a pas  encore le recul, la maturité nécessaire à une vulgarisation de qualité – et je serais prêt à parier sur cette hypothèse. 3) La science d’aujourd’hui est trop spécialisée, trop parcellisée pour permettre l’existence d’esprit suffisamment universel comme Poincaré. Je ne le crois pas trop- mais en revanche, je suis tout prêt à croire que le problème réside plutôt dans les conditions d’exercice de la science, les évaluations et évaluations d’évaluations permanentes, la recherche incessante de subvention d’innombrables organismes, les carrières précaires etc. 4) Nous manquons aujourd’hui de média où scientifiques, philosophes, historiens, artistes peuvent dialoguer – Poincaré publiait beaucoup dans la Revue de métaphysique et de morale – où est l’équivalent aujourd’hui ? Là, je crois qu’il y aurait un effort vraiment utile à accomplir.

Poincaré : extraits

Et, pour illustrer mon propos, deux extraits de Poincaré, non pas des très connues, La Science et l’Hypothèse ou La valeur de la Science (à lire, relire et faire lire !) mais des moins connues Dernières Paroles :
Ceci d’abord, pour expliquer ce qu’est la topologie, dans un chapitre intitulé « Pourquoi l'espace a trois dimensions »
« Les géomètres distinguent d'ordinaire deux sortes de géométries, qu'ils qualifient la première de métrique et la seconde de projective; la géométrie métrique est fondée sur la notion de distance ; deux figures y sont regardées comme équivalentes, lorsqu'elles sont « égales » au sens que les mathématiciens donnent à ce mot ; la géométrie projective est fondée sur la notion de ligne droite. Pour que deux figures y soient considérées comme équivalentes, il n'est pas nécessaire qu'elles soient égales, il suffit qu'on puisse passer de l'une à l'autre par une transformation projective, c'est-à-dire que l'une soit la perspective de l'autre. On a souvent appelé ce second corps de doctrine, la géométrie qualitative ; elle l'est en effet si on l'oppose à la première, il est clair que la mesure, que la quantité y jouent un rôle moins important. Elle ne l'est pas entièrement cependant. Le fait pour une ligne d'être droite n'est pas purement qualitatif ; on ne pourrait s'assurer qu'une ligne est droite sans faire des mesures, ou sans faire glisser sur cette ligne un instrument appelé règle qui est une sorte d'instrument de mesure.
Mais il est une troisième géométrie d'où la quantité est complètement bannie et qui est purement qualitative ; c'est l'Analysis Situs. Dans cette discipline, deux figures sont équivalentes toutes les fois qu'on peut passer de l'une à l'autre par une déformation continue, quelle que soit d'ailleurs la loi de cette déformation pourvu qu'elle respecte la continuité. Ainsi un cercle est équivalent à une ellipse ou même à une courbe fermée quelconque, mais elle n'est pas équivalente à un segment de droite parce que ce segment n'est pas fermé ; une sphère est équivalente à une surface convexe quelconque ; elle ne l'est pas à un tore parce que dans un tore il y a un trou et que dans une sphère il n'y en a pas. Supposons un modèle quelconque et la copie de ce même modèle exécutée par un dessinateur maladroit ; les proportions sont altérées, les droites tracées d'une main tremblante ont subi de fâcheuses déviations et présentent des courbures malencontreuses. Du point de vue de la géométrie métrique, de celui même de la géométrie projective, les deux figures ne sont pas équivalentes; elles le sont au contraire du point de vue de l'Analysis Situs. L'Analysis Situs est une science très importante pour le géomètre ; elle donne lieu à une série de théorèmes, aussi bien enchaînés que ceux d'Euclide ; et c'est sur cet ensemble de propositions que Riemann a construit une des théories les plus remarquables et les plus abstraites de  l’analyse pure. Je citerai deux de ces théorèmes pour en faire comprendre la nature : deux courbes fermées planes se coupent en un nombre pair de points; si un polyèdre est convexe, c'est-à-dire si on ne peut tracer une courbe fermée sur sa surface sans la couper en deux, le nombre des arêtes est égal à celui des sommets, plus celui des faces, moins deux ; et cela reste vrai quand les faces et les arêtes de ce polyèdre sont courbes. Et voici ce qui fait pour nous l'intérêt de cette Analysis Situs ; c'est que c'est là qu'intervient vraiment l'intuition géométrique. Quand, dans un théorème de géométrie métrique, on fait appel à cette intuition, c'est parce qu'il est impossible d'étudier les propriétés métriques d'une figure en faisant abstraction de ses propriétés qualitatives, c'est-à- dire de celles qui sont l'objet propre de l'Analysis Situs. On a dit souvent que la géométrie est l'art de bien raisonner sur des figures mal faites. Ce n'est pas là une boutade, c'est une vérité qui mérite qu'on y réfléchisse. Mais qu'est-ce qu'une figure mal faite? c'est celle que peut exécuter le dessinateur maladroit dont nous parlions tout à l'heure ; il altère les proportions plus ou moins grossièrement ; ses lignes droites ont des zigzags inquiétants; ses cercles présentent des bosses disgracieuses ; tout cela ne fait rien, cela ne troublera nullement le géomètre, cela ne l'empêchera pas de bien raisonner. Mais il ne faut pas que l'artiste inexpérimenté représente une courbe fermée par une courbe ouverte, trois lignes qui se coupent en un même point par trois lignes qui n'aient aucun point commun, une surface trouée par une surface san strou. Alors on ne pourrait plus se servir de sa figure et le raisonnement deviendrait impossible »

Et ceci, élément de réponse à la question « les lois physiques sont-elles invariables au cours du temps ?


« Je suppose un monde dont les diverses parties possèdent une conductibilité calorifique si parfaite qu'elles se maintiennent constamment en équilibre de température. Les habitants de ce monde n'auraient aucune idée de ce que nous appelons différence de température ; dans leurs traités de physique, il n'y aurait pas de chapitre consacré à la thermométrie. A part cela ces traités pourraient être assez complets et ils enseigneraient une foule de lois, beaucoup plus simples même que les nôtres. Imaginons maintenant que ce monde se refroidisse lentement par rayonnement; la température y restera partout uniforme, mais elle diminuera avec le temps. Je suppose qu'un de ses habitants tombe en léthargie et se réveille au bout de quelques siècles; nous admettrons, puisque nous avons déjà supposé tant de choses, qu'il puisse vivre dans un monde plus froid et qu'il ait conservé le souvenir des choses d'autrefois. Il verra que ses descendants font encore des traités de physique, qu'ils continuent à ne pas parler de thermométrie, mais que les lois qu'ils enseignent sont très différentes de celles qu'il a connues. Par exemple on lui a appris que l'eau bout sous une pression de 10 millimètres de mercure, et les nouveaux physiciens observeront que pour la faire bouillir, il faut abaisser la pression jusqu'à 5 millimètres. Tel corps qu'il a connu autrefois liquide ne se présentera plus qu'à l'état solide et ainsi de suite. Les relations mutuelles des diverses parties de l'univers dépendent toutes de la température et dès qu'elle change, tout est bouleversé. Eh bien, savons-nous s'il n'y a pas quelque entité physique, aussi inconnue pour nous que la température l'était pour les habitants de ce monde de fantaisie ? Savons-nous si cette entité ne varie pas constamment comme la température d'un globe qui perd sa chaleur par rayonnement, et si cette variation n'entraîne pas celle de toutes les lois? »



mardi 28 juin 2016

SImondon m’était conté

SImondon m’était conté (2)

Simondon se donnait pour but de penser l’homme avec la technique, comme quelque chose qui lui appartient, image d’une individualité ouverte et insistait : la mentalité technique est une mentalité ouverte. Parmi les quelques philosophes modernes qui poursuivent sur sa lancée, citons Pascal Chabot, d’ailleurs auteur de La philosophie de Simondon (Vrin, 2003) et d’un film sur lui. Les ligne suivantes sont extraites d’un autre de ses ouvrages, Les philosophes et la technique, Vrin 2003 :  
«  Beaucoup de philosophes portent un jugement critique sur le développement des technologies, la technicisation du monde a des conséquences négatives, elle serait en partie responsable des guerres modernes(Bergson), de la venue de l’Antéchrist (Schmidt), du développement de la société de masse (Ortega y Gasset) ou du nihilisme (Heidegger). D’autres y voient un facteur qui accentue l’incompréhension de l’autre (Gadamer), le déclin de la culture (Arendt), la violence (Brun) ou encore la servitude humaine (Jonas). Si tant d’esprits profonds, qui par ailleurs professent des opinions politiques ou religieuses diverses, s’accordent pour imputer à la technique une responsabilité dans certains des maux récents, c’est qu’elle est au centre du problème. Mais à quel titre ? La technique n’est pas un sujet de droit, elle ne peut être citée à comparaitre. Elle est un nom générique qui couvre des activités multiples, depuis la construction des routes jusqu’aux manipulations de la vie, en passant par la microchirurgie de pointe et les technologies de destruction.  Les expressions sont donc floues… La technique représente tant d’activités différentes … Et les maux qu’on lui reproche sont si nombreux. .. Ne serait-ce pas alors une cabale réactionnaire que certains philosophes organisent contre le progrès. Ne projetteraient-ils pas sur la technique le malaise d’une civilisation ? N’en feraient-ils pas un bouc émissaire d’autant plus commode qu’il est silencieux ? Peut-être, mais ce serait alors la première fois dans l’histoire qu’au lieu de rejeter le bouc émissaire dans le désert ou de le précipiter d’une falaise, on le garde si près de soi et on le sollicite tant. Il ne s’agirait plus alors d’un rite expiatoire, mais d’une situation paradoxale.

Renouveau du dialogue


Signe du renouveau d’un dialogue fécond, hors des anathèmes, entre technique et philosophie ? Une des dernières émissions Répliques (juin 2016) de M. Finkielkraut, invitant Luc Ferry pour son ouvrage tout juste paru, La révolution transhumaniste  (Plon 2016) et Michel Onfray. L’un et l’autre discutent régulièrement avec des scientifiques et se donnent la peine de se tenir au courant des avancées scientifiques -  il semble même que pour son ouvrage, M. Ferry se soit astreint à une sérieuse mise à niveau en biologie. S’efforçant de distinguer entre humanisme, transhumanisme et posthumanisme, loin des anathèmes, il montre comment certains des aspects des projets transhumanistes qui visent non plus à seulement soigner l’homme, mais à l’améliorer, sans pour autant créer un surhomme « posthumain » peuvent se concilier avec la tradition humaniste. Ainsi, il s’agit bien, après avoir lutté contre les inégalités de statut social ( castes, esclavage,noblesse), puis les inégalités dues à la richesse( c’est pas encore tout à fait  réglé), de lutter contre une injustice peut-être plus grande encore, celle de la loterie génétique et de remédier à ses défauts les plus évidents (maladies génétiques), en préservant la diversité,  et en évitant de créer une société de clones comme celle que décrivit Huxley. Le projet transhumaniste d’étendre la vie humaine (entendons la vie humaine en parfaite santé- on y arrive déjà pour des souris jusqu’à un âge correspondant environ à 150 ans chez l’homme) lui parait ainsi acceptable et prometteur, enrichissant les sociétés humaines d’une meilleur conciliation entre la jeunesse et l’expérience.  Beaucoup moins rassurants sont d’autres projets (par exemple une vision artificielle) qui, au départ conçus pour guérir, pourraient facilement et (presque inévitablement ?) dériver en projet d’hommes « augmentés » et en lutte insane et mortifère suscités par les compétitions entre Etats (compétition guerrière) ou entre individus (ultra libéralisme) pour l’obtention du surhomme (du transhomme) le plus fort. Bref une réflexion intéressante, qui apporte beaucoup de question, peu de réponses, me semble-t-il. Une possible : la religion positiviste d’Auguste Comte  et son clergé de savant et de philosophes chargé des intérêts collectifs de l’Humanité ? 


samedi 21 mai 2016

Simondon m’était conté !

Gilbert Simondon (1924-1989) fait l’objet d’une redécouverte méritée à travers la réédition de son œuvre, diverses émissions (dont une semaine des Nouveaux chemins de la connaissance), articles divers. De fait ce normalien agrégé de philosophie qui enseigna au lycée Descartes de Tours la philosophie et parfois…la physique, écrivit une thèse dirigée par Canguilhem, L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information, dont la partie complémentaire (Du mode d'existence des objets techniques) est la plus connue et la plus décoiffante est l’auteur d’une œuvre encyclopédique qui a bien l’ambition de faire système et de définir un nouvel humanisme qui englobe la technique.

Quelques idées issues principalement Du mode d’existence des objets techniques :

Simondon parle d’objets techniques, et c’est une manière de souligner qu’ils devraient avoir le même statut, la même dignité et susciter le même intérêt des penseurs  que les objets religieux et esthétiques. Il y a là une injustice rave et une lacune dans la culture. Il s’oppose à Heidegger et aux technophobes, et insiste sur le fait qu’il faut penser la technique à partir des objets, et non à partir de la philosophie. Face à Jacques Ellul et aux épigones attardés d’Heidegger, il proteste contre une véritable xénophobie de la technique, d’un misonéisme contre les machines. La technique fait la jonction entre le vital et les institutions de la culture, elle organisatrice des rapports entre le monde et l’homme. La technique serait responsable d’un monde sans âme, responsable des désastres et du désagrément de vivre ? Non, dit Simondon, on peut avoir une relation à la technique qui ne soit pas aliénante. La technique peut être source de mal, de domination, de puissance mais penser la technique comme source du mal, c’est refuser de penser. L’objet technique est humain parce qu’inventé (et la théorie de l’invention occupe une grande part de l’œuvre de Simondon) ; il est porteur d’une très grande valeur de par la quantité d’efforts humain qu’il a fallu pour le concevoir. L’opposition entre la culture et le technique, entre l’homme et la machine est sans fondement, elle masque derrière un facile humanisme un mépris de l’homme lui-même. Les objets techniques sont des médiateurs privilégiés entre la nature et l’homme. Ne pas reconnaitre la part d’humanité dans la machine est une forme d’aliénation et au contraire, une pensée authentique de la machine possède une fonction libératrice.
Contre Heidegger : Si la technique est mal pensée, l’homme est mal pensé. Et Simondon se donne pour but d’éveiller les contemporains à la civilisation technique. Et ceci également : la vraie pensée libératrice et opérationnelle, la pensée de la technique et de la science est la pensée réflexive, qui s’oppose aux fins déterminées phénoménologiques  et qui ne défend aucun intérêt spirituel – alors que toutes les philosophies littéraires sont orientées par une prétention religieuse
Sur la machine, et contre les tenants de la cybernétique,  il affirme aussi que la machine la plus perfectionnée n’est pas la plus autonome, mais la plus ouverte possible, la plus capable d’interactions. Ainsi se crée une civilisation où l’homme, loin d’être l’esclave d’une société des machines, est l’organisateur permanent d’une société des objets techniques, un chef d’orchestre.
Simondon affirme encore  que la beauté technique renvoie à une certaine universalité, la manière dont l’objet s’insère dans son milieu. Et son respect de l’objet technique l’amène à protester violemment contre l’obsolescence programmée des objets, qui serait un crime.
L’œuvre de Simondon fait également l’objet d’un article de Vincent Bontems dans la revue Alliage, n076, hiver 2015.

Du zen et de l’entretien des motocyclettes

Il se trouve qu’en même temps que ce Simondon revival, ; je lisais le chef d(‘œuvre de Pirsig, Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes, dont il me semble qu’entre en résonnance avec cette œuvre. Extraits :
 « Je distingue deux  types d’intelligence humaine, l’intelligence classique et l’intelligence romantique… les termes classiques et romantiques, tels que Phèdre les employait, ont un sens bien défini Une intelligence classique voit d’abord dans le monde les structures internes ; l’intelligence romantique y voit d’abord l’apparence immédiate.  Montrez un moteur ou un schéma électronique à un romantique, il ne marquera guère d’intérêt. Il ne voit que la réalité superficielle : des listes complexes et ennuyeuses de termes obscurs. Mais lé schéma fascinera un esprit classique qui percevra sous les lignes, les formes et les symboles, une richesse étonnante de structures internes.
Le style romantique est inspiration, imagination, intuition, les sentiments l’importent sur les faits. Le romantique joue l’art contre la science. Il ne se laisse pas guider par la raison ou par des lois. ;, mais par le sentiment, l’intuition, la sensibilité esthétique… Par contraste, l’esprit classique accepte d’être régi par la raison et par des lois, qui représentent elles-mêmes les structures de la pensée et du comportement…
Quoique l’esprit classique entraine souvent une certaine laideur artificielle, cette laideur ne lui est pas inhérente. Il y a une esthétique classique qui échappe souvent aux romantiques à cause de sa subtilité. Le style classique est direct, sans fioritures, sans émotion inutile et soigneusement proportionné. Il ne s’adresse pas au sentiment. Il a pour but de faire naitre l’ordre à partir du chaos et de rendre l’inconnu connaissable. Il n’a rien de naturel, ni de spontané. Il est fait de retenue et de contrôle. Sa valeur se mesure à la rigueur avec laquelle ce contrôle est maintenu.
Pour un romantique, le style classique parait morne, lourd et laid comme la mécanique elle-même. Tout se pose en termes de  pièces et de composants, de relations entre éléments et de programmes d’ordinateurs. Tout doit être mesuré et prouvé. C’est une grisaille lourde, écrasante, une force de mort…
Ainsi a pu se développer ces derniers temps une rupture totale entre une culture classique et une contre-culture romantique – deux mondes de plus en plus étrangers et hostiles – alors que personne ne souhaite vraiment pareille division…. »

« J’ai gardé chez moi une brochure qui ouvre de vastes perspectives dans l’amélioration de la littérature classique. Elle commence par ces mots : l’assemblement d’une bicyclette japonaise requiert une grande paix de l’esprit »…La paix de l’esprit n’est pas un détail superflu. C’est le fond de la question. Sans la paix de l’esprit, il n’est pas de bonnes techniques. Sans une bonne technique, pas de paix de l’esprit. Ce qu’on appelle l’efficacité d’une machine, ce n’est rien d’autre que la concrétisation de cette paix de l’esprit. Le critère ultime de son fonctionnement, c’est votre propre sérénité. Si, au départ, vous ne vous sentez pas sereins, et si vous ne le restez pas au cours de votre travail, vous risquez de projeter vos problèmes personnels sur la machine elle-même. »


samedi 2 avril 2016

Auguste Comte et la Synthèse Subjective ; Science des hommes, science pour les hommes

Auguste Comte et la Synthèse Subjective ; Science des hommes, science pour les hommes

Article dans la revue Alliage, n° 76 (hiver 2015)  alliage@unice.fr

Synopsis :

« On dit souvent que la science a pour objet l'interprétation de l'univers et aussi qu'elle a pour but un idéal jamais atteint. Mieux que personne, Comte démasqua cette erreur. Il vit que le but de la science n'est pas l'explication de l'univers, mais la détermination de la relation de l'homme avec l'univers — chose toute différente »

L’épistémologie de la  synthèse subjective : l’autre Comte

La Méthode subjective, ou la relativité épistémologique généralisée

Comte et Poincaré, logique et géométrie

Science de l’homme, science pour l’homme ?

Lois et causes, Comte et Spencer
             

Une bonne pratique de la formation des hypothèses


dimanche 13 décembre 2015

Islam, Islamism: a positivist view


What happened?
 After the  terrorrists attack in Paris in January and November 2015, we need, beyond normal stunning, a reflection on islam. What has happened? (this referring of course to the very useful book of Bernard Lewis, who already pointed  the divorce between Islamic civilization and the mind of modernity, especially of modern science).
Here is a possible positivist analysis. There are laws of evolution of societies (law of the three states from Auguste Comte, etc), as there are physical, chemical, biological laws. In Islamic civilization, these laws, at least in three critical moments, have not been followed.
In the seventh century, the Arab world has  transitioned directly from fetishism (or animism, for example adoration of the Kaaba) to monotheism, without going through the intermediate stages of the Egyptian and Greco-Roman type polytheisms (sacerdotal, then military supremacy). The result is a monotheism imported ( from Jews and Christians) in a society and minds that were not prepared by an endogenous evolution, an incomplete monotheism, which has not set up the separation of spiritual and temporal, and practice more than other religions that have evolved differently, the conversion by conquest.
During the 20th century, Arab-Muslim civilization has tried to transition from the theocratic state to a positive, industrial, secular state, all still under imported influences, without the necessary preparation by what Auguste Comte calls the “critical phase”, i.e. without having assimilated the ideas of freedom of thought, sovereignty of the people and equality to dissolve respectively the religious, political and social theocratic order. This resulted in great disorders and inept or unbearable dictatorships.
Finally, the Arab-Muslim civilization was faced to the results of Western science and its technical powers, without the necessary preparation of the scientific  mind and of the scientific method.
Positivist laws of evolution of societies may thus not be ignored without causing immense chaos and regression. There may not be "democracy building", "civilization building" without an internal sociological development.
What to do? Malala.
Posing the problem, positivism proposes a possible solution. It is through training to the scientific mentality and the understanding of the methods and results of the major sciences, that a  beneficial evolution may occur. More there will be Muslims studying science, more there will be  Muslims engineers, scholars, more  Islamic fanaticism and  theocratic violence will vanish. The West can (and must) help this evolution, it cannot replace it.
Sounds naive? Then listen to the formidable Malala, the  Pakistani girl seriously wounded by Muslim fundamentalists because she braved their ban to go to school, no doubt one of the most deserved Nobel Prize for Peace , and also one of the  more poignant speech :
"Education is one of the blessings of life — and one of its necessities. It has been my experience during the 17-year life expectancy. In my house in the Valley of Swat, in the North of Pakistan, I have always loved school and learning new things. I remember when my friends and I were painting our hands with henna for special occasions. Instead of drawing flowers and other models, we painted our hands with mathematical equations and formulas. »
And Malala to call the US to stop drone attacks in the border regions of Pakistan and clarify: "I want education for the sons and daughters of all the terrorists."
Then, from a spiritual and theoretical point of view, Michel Onfray is right to call to stop military interventions in Muslim countries. You do not build colleges and schools under the bombs, on the contrary; but political temporal power has its own obligations and practical constraints ; it is his honor and his servitude, which remain still separate in part from the spiritual realm ; in certain cases, there is no way than to destroy him who defined himself as  your enemy, before he destroys you.
Any thoughts cannot ignore the pain of the victims and their loved ones. For a positivist, victims join subjective immortality ( all convergent humans, past and to come) and their memory will remain. Newspapers that have begun to publish their portraits do well. The terrorists, they will know neither hell nor paradise; having lived as enemy of humanity, they will be forgotten by humanity. A good measure would be to mention their names the least possible, if not by a generic name - Islamist terrorists. Moreover, it would have the merit of not to stigmatize their families.
"Islam has been the great second attempt after Catholicism, to establish the unity of the human race. Islam was an attempt to build unity of the human race on both religious, political, military and economic grounds.  In this respect, its action must appear  less universal than Catholicism, because islam was more about the reality and not merely a moral improvement plan to win the sky. Thus, there is in islam a whole system of social and moral property organization. Instead of merely, like Catholicism, to engage more or less vaguely to a more or less charitable use of wealth, islam is everywhere where it prevails a property organization which prescribes legal duties as much as moral. But the establishment of a such a system necessarily implies the conquest, because it cannot settle by persuasion only. » Pierre Laffitte, Auguste Comte main disciple, on separation between temporal and spiritual in Islam.
 

Islam, Islamisme : une vue Positiviste


Que s’est il passé ?
Les attentats de Paris de janvier et novembre 2015, nous imposent, au-delà de la sidération normale,  une réflexion sur l’islam. Que s’est-il passé ? (ce titre faisant allusion bien sûr à l’utile essai de Bernard Lewis, qui pointait déjà le divorce des civilisations islamiques et de l’esprit de la modernité, en particulier de la science moderne).
Voici une analyse  positiviste possible.  Il existe des lois d’évolution des sociétés (loi des trois états de Comte, etc.), comme il existe des lois physiques, chimiques, biologiques. Dans les civilisations islamiques, ces lois, au moins en trois moments critiques, n’ont pas été suivies.
Au septième siècle, le monde arabe est passé directement du fétichisme (ou animisme, par exemple l’adoration de la Kaaba) au monothéisme, sans passer par les étapes intermédiaires des polythéismes de type égyptiens et greco-romains (suprématie sacerdotale, puis militaire). Il en est résulté un monothéisme importé (des juifs et des chrétiens) dans une société et des mentalités qui n’ y étaient pas préparés par une évolution endogène, un monothéisme incomplet, qui n’ a pas mis en place la séparation des pouvoirs spirituels et temporels, et qui, cela est lié, pratique plus que les autres religions qui ont évolué différemment, la conversion par la conquête.
Au cours du XXème siècle, la civilisation arabo-musulmane a tenté de passer de l’état théocratique à l’état positif, industriel, laïque, le tout encore sous des influences importées, sans l’indispensable préparation de la phase critique, c’est-à-dire sans avoir assimilé les idées de liberté de pensée, de souveraineté du peuple et d’égalité pour dissoudre respectivement l’ordre théocratique, politique et social . Il en est résulté de très grand désordres et des dictatures ineptes ou insupportables.
Enfin, la civilisation arabo-musulmane s’est trouvée confrontée aux résultats de la science occidentale, à ses pouvoirs techniques, sans l’indispensable préparation de la mentalité et de la méthode scientifique.
Les lois positivistes d’évolution des sociétés ne peuvent ainsi être ignorées sans causer d’immenses chaos et régression. Il ne peut y avoir de « democracy building », de « civilisation building » sans une évolution sociologique propre.
Que faire ? Malala.
Posant ainsi le problème, le Positivisme permet d’entrevoir une solution possible. C’est par la formation à la mentalité scientifique, à la compréhension des méthodes et résultats des principales sciences  qu’une évolution bénéfique pourra se produire. Plus il y aura de musulmans étudiant les sciences, plus il y aura d’ingénieurs, de chercheurs musulmans, plus le fanatisme islamisme, plus la violence théocratique reculeront. L’occident peut (et doit) aider cette évolution, il ne peut s’y substituer.
Cela paraît naïf ? Alors écoutons la formidable Malala, cette fillette pakistanaise gravement blessée par les intégristes musulmans parce qu’elle bravait leur interdiction d’aller à l’école, sans doute l’un des Prix Nobel de la Paix les plus mérités qui soit, et aussi l’un des discours es plus émouvants :
« L'éducation est l'une des bénédictions de la vie - et un de ses nécessités. Cela a été mon expérience pendant la durée de vie de 17 ans. Dans ma maison dans la vallée de Swat, dans le nord du Pakistan, je ai toujours aimé l'école et apprendre de nouvelles choses. Je me souviens quand mes amis et moi-même décorions nos mains avec du henné pour des occasions spéciales. Au lieu de dessiner des fleurs et autres modèle,  nous peignions nos mains avec des formules et équations mathématiques. »
Et Malala d’appeler les USA à cesser les attaques de drones dans les régions frontalières du Pakistan et de préciser :   « Je veux l'éducation pour les fils et les filles de tous les terroristes ».
Alors, d’un point de vue spirituel et théorique, Michel Onfray a raison d’appeler à cesser les interventions militaires dans les pays musulmans. On ne construit pas des collèges et des écoles sous les bombes, au contraire ; mais  le pouvoir temporel politique a ses propres obligations et sujétions pratiques, c’est son honneur et sa servitude, qui demeureront toujours séparées en partie du domaine spirituel ; en certaines extrémités, il faut bien détruire celui qui s’est désigné comme votre ennemi avant qu’il ne vous détruise.
Toute réflexion ne peut ignorer la douleur des victimes et de leurs proches. Pour un Positiviste, les victimes rejoignent l’immortalité subjective, ensemble des êtres convergents passés et à venir, et leur mémoire subsistera. Les journaux qui ont entrepris de publier leurs portraits font bien. Les terroristes, eux, ne connaîtront ni enfer, ni paradis ; ayant vécu en ennemi de l’humanité, ils seront oubliés par l’humanité. Une bonne mesure serait de les nommer le moins possible, sinon par un nom générique – terroristes islamistes. Au surplus, cela aurait le mérite de ne pas stigmatiser leurs familles.
« L'islam a été la seconde grande tentative, après le catholicisme, pour fonder l'unité du genre humain. L'islam fut une tentative à la fois religieuse, politique, militaire et économique pour constituer l'unité du genre humain. Sous ce rapport, son action doit apparaître avec un caractère moins universel que le catholicisme, parce que l'islam serrait de plus près la réalité et ne se contentait pas de superposer aux situations affectives un plan d'amélioration morale pour gagner le ciel. Ainsi, il y a dans l'islam tout un système d'organisation sociale et morale de la propriété. Au lieu de se borner, comme le catholicisme, à engager plus ou moins vaguement à un emploi plus ou moins charitable de la richesse, l'islam constitue partout où il prévaut une organisation de la propriété qui prescrit des devoirs légaux autant que moraux. Mais l'établissement d'un pareil système suppose nécessairement la conquête ; car il ne peut s'établir par la persuasion seule. » Pierre Laffitte,
 

mercredi 7 octobre 2015

Mort de François Dagognet : François Dagognet et le Positivisme


Un hommage d’abord, et un petit correctif à la notice nécrologique du Monde. Citation :  « Elève de Georges Canguilhem, marqué également par la pensée de Gaston Bachelard, François Dagognet a consacré à chacun d’eux un ouvrage. Sa double formation philosophique et scientifique l’a conduit logiquement à des travaux d’épistémologie de la médecine (La Raison et les remèdes, PUF, 1964, rééd. 1984) et de la biologie (Le Catalogue de la Vie, PUF, 1984)… Au premier regard, la diversité des thèmes abordés par François Dagognet semble devoir donner le tournis. Au fil d’une bonne cinquantaine de volumes – publiés principalement aux Presses universitaires de France, à la Librairie philosophique J. Vrin, chez Odile Jacob et aux Empêcheurs de penser en rond – il est question des techniques, de sciences, d’industrie, d’éthique, d’esthétique, de droit, de politique, d’économie et bien sûr de métaphysique...

Oui, mais pourquoi ne pas parler aussi de l’influence d’Auguste Comte, que Dagognet a souvent commenté. Avec Michel Serres et Allal Sinaceur, il a réédité et commenté les 45 premières leçons du Cours de philosophie Positive. Dans Suivre son chemin, il affirmait que le philosophe ne doit pas être  un spécialiste, mais qu'il est ou doit être, selon les remarques d'Auguste Comte, « le spécialiste des seules idées générales. Il lui faut aussi, tâche impossible, parcourir la physique, la métaphysique, la morale, la politique, l'esthétique, la psychologie ». Il a aussi dirigé Heurs et malheurs du positivisme comtien, et participé à un Auguste Comte aux PUF. Médecin, François Dagognet a beaucoup publié sur sa discipline initiale de formation et un article consacré à sa philosophie médicale s’intitule : François Dagognet: un nouveau positivisme pour la médecine. De formation scientifique, ayant une connaissance générale des méthodes et résultats des diverses sciences, et ayant étudié en profondeur une science particulière, François Dagognet répondait parfaitement  à ce que préconisait Comte pour les philosophes : un cas pas si fréquent.

Se référant à un entretien avec François Dagognet,  Le Monde rappelle encore cette citation : « Le monde des objets, qui est immense, est finalement plus révélateur de l’esprit que l’esprit lui-même. Pour savoir ce que nous sommes, ce n’est pas forcément en nous qu’il faut regarder. Les philosophes, au cours de l’histoire, sont demeurés trop exclusivement tournés vers la subjectivité, sans comprendre que c’est au contraire dans les choses que l’esprit se donne le mieux à voir. Il faut donc opérer une véritable révolution, en s’apercevant que c’est du côté des objets que se trouve l’esprit, bien plus que du côté du sujet. »

Là encore, cette attitude envers la psychologie est assez caractéristique du Positivisme. Comte dénie à la psychologie le statut de science en pointant une impossibilité épistémologique: « Vous voulez observer votre cerveau, mais avec quoi l’observerez-vous » ? Ou, dans une autre version : « On ne peut pas à la fois être au salon et dans la rue. ». Pour Comte, si l’on peut connaître l’esprit humain, c’est par ses réalisations qui sont les sciences, les arts, l’histoire ; bref, toutes ses créations, y compris les objets chers à François Dagognet, qui se disait « matériologue » par  opposition aux matérialistes, et qui a  pu aussi trouver chez Comte, au moins esquissée,  l’idée d’un matérialisme qui serait aussi un spiritualisme.
 
 

jeudi 24 septembre 2015

What scientists fear


"Now, we are all sons of whores", such has been the reaction of the American physicist Kenneth Bainbridge attending the first nuclear firing. On the occasion of the 70th anniversary of Hiroshima, Le Monde (7 August 2015) has asked researchers from different disciplines: "in your discipline, do you feel that researchers might have the same feeling?”

Robots killers and crash of cybersecurity

This theme is the order of the day in robotics with an open letter signed by 18000 researchers requesting the ban on autonomous weapons capable to select and combat targets without human intervention.  It was one of the signatories of this petition, the Nobel Laureate Frank Wilczek who replied and confirmed his fear of killer robots: "We are at a time where we are witnessing a convergence of different technologies : big data, machine learning, robotics and the internet". He  considers that the application of these technologies to war could lead to weapons  capable of reacting independently much faster that any human could, and  trigger a new weapon race and an uncontrollable situation: "when arrays of machines will obey to secret algorithms, no one can predict the outcome of a conflict and the impact on the civilian world.

Yes, but oddly, it seems to me that there is also in this a campaign promoting roboticians: "We are the most dangerous”. However, this threat has long been identified since it was theme of the famous Kubrick movie  Dr. Strangelove ; the disaster occurs because the Russians have adopted an automatic response system (the Infernal Machine) - a scenario inspired by the mathematicians working on the theory of games, particularly Von Neumann.

Michele Mosca (cryptographer) points the danger of cyber attacks of a new genre that would be allowed by the capabilities of code-breakers quantum computers. «Not only a vast amount of private information (health, financial situation) would lose their confidentiality, but global and critical systems would be annihilated: the global financial system could be paralyzed, energy infrastructures would become vulnerable, one could imagine air and rail crashes...» In cybersecurity circles, , people say that there will be a cyberequivalent of Pearl Harbor. "These dangers are preventable, said Mrs Mosca, but it is essential that individuals express their desire for cybersecurity and compel Governments, public bodies and private organisations to worry.

Editions of gene, screening and Super-viruses

Curiously, biologists, for the most part, seems optimistic and without much fear for their disciplines. Dr. François Jacquemard, who directs the Center for prenatal diagnosis of the American Hospital in Paris, claims that the DNA technology advances allow much safer prenatal diagnostics, make them available much more widely for the benefit of patients and the disappointment of the Cassandras. «We should  not restrict access to new opportunities to improve health, our common good»,. Simply health authorities have to do their job of evaluation and resist pressure from industrialists to put everything to market as fast as possible. We can  «bet on intelligence and humanism and free initiative».

 Emmanuelle Charpentier co-decouvreuse of a highly promising, precise and efficient  gene edition technique ( sounds better than genetic modification !) (CRISPR-Cas9) merely stated that "new discoveries are always accompanied by new responsibilities", but that the benefits of the edition of genes for scientific research and human health are extremely important. However, using clinical manipulation of the germinal line in humans (i.e. cloning to treat, or hereditary improve an individual's genome) "could be very problematic, and this issue is currently at the centre of an ethical debate”. No cloning panic, then ! Only the virologist Wayne Hobson expressed a real fear: that genetic engineering is used to make microbes or viruses, most dangerous, most deadly or more transferable: "the world of microbes is sufficiently dangerous. There is need to add. In some laboratories, these handling were made, with success, to make e.g. transmissible to humans a virus of avian flu". The scientific community has responded by asking that such research should not be published and subject of a moratorium or even a ban.

Memory manipulation

In short, a very good idea as this survey of Le Monde, and as now, too often in the press, a very good idea spolied by haste and lack of resources. It deserved much better than these few platitudes, more in-depth discussions, more stakeholders, exchanges, reflections, more space and time  - a missed opportunity for scientists to interact with the public and to publicize their hopes and their concerns.

To conclude, my own fear: manipulation of memory. We know now to identify the memory trace in the brain left by an event, and can manipulate this memory. Thus, at the MIT, Tonegawa et al., awakening the memory of a painful stimulus tied to a specific place through an optical fiber, have managed to link it to another location; the mice  then manifested their fear when placed in a neutral or even nice location, where they had suffered no pain.. In  CNRS, Benchenane et al. have managed to block the registration of a painful memory and, at the same time stimulating a brain region linked pleasure, have changed the memory associated with the place: instead of avoiding the place wehre they had received painful stimuli,  the mice preferred to go there ! Technically, no big gap between mouse and man...

Last note: for a positivist, any change is not a progress. It is a progress only if is the development of the order (Auguste Comte) , i.e. if it comforts natural evolution.  If it allows an increase of knowledge, leads towards a more efficient, intelligent and moral world, if it confirms the evolution of our societies out  of the theological and metaphysical stages (military and revolutionary) towards a positive, industrious, peaceful age, if it helps the evolution towards  better and more extensive cooperation on a human scale, in connection with greater specialization of functions.  Obviously, research on super contagious and more deadly viruses does not meet this condition.