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samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_86_ Le Comité de Salut Public

La fin de la Gironde, l’épuration finale de la Convention, cent quarante députés éliminés sur 180 Girondins. Mort de Pétion, Barbaroux, Condorcet, M. et Mme Roland, Clavière. Le centralisme démocratique défini par Sait-Just et Couthon : théorie du gouvernement extraordinaire : c’est de la centralité que doivent partir toutes les impulsions. Les trois pôles du gouvernement montagnard : Comité de Salut Public, Comité de Sûreté générale, Tribunal révolutionnaire.

N.B. : les bons livres sur la Révolution, tels les Contes et Récit de mon enfance faisaient pleurer sur le sort de Pétion, Buzot, Barbaroux, le couple Roland..En a-t-on encore envie après avoir lu Taine  ?( relire les épisodes précédents !)

La fin de la Gironde : cent quarante députés éliminés sur 180

Ce n’est pas pour épargner à Paris les chefs de l’insurrection ou du parti, députés, généraux ou ministres ; au contraire, il importe d’achever l’assujettissement de la Convention, d’étouffer les murmures du côté droit, d’imposer silence à Ducos, à Boyer-Fonfrède, à Vernier, à Couhey, qui parlent et protestent encore  . C’est pourquoi, chaque semaine, des décrets d’arrestation ou de mort lancés du haut de la Montagne, frappent dans la majorité, comme des coups de fusil tirés sur une foule. Décrets d’arrestation, le 15 juin, contre Duchâtel, le 17 contre Barbaroux, le 23 contre Brissot, le 8 juillet contre Devérité et Condorcet, le 14 contre Lauze-Deperret et Fauchet, le 30 contre Duprat jeune, Vallée et Mainvielle, le 2 août contre Rouyer, Brunel et Carra ; Carra, Lauze-Deperret et Fauchet, présents aux séances, sont empoignés sur place ; c’est un avertissement sensible et physique : il n’en est point de plus efficace pour mater les insoumis. – Décrets d’accusation, le 18 juillet, contre Coustard, le 28 juillet contre Gensonné, La Source, Vergniaud, Mollevaut, Gardien, Grangeneuve, Fauchet, Boilleau, Valazé, Cussy, Meillan ; et chacun sait que le tribunal devant lequel ils doivent comparaître est la salle d’attente de la guillotine. – Décrets de condamnation, le 12 juillet, contre Birotteau, le 28 juillet contre Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjuinais, Salle, Louvet, Bergoeing, Pétion, Guadet, Chasset, Chambon, Lidon, Valady, Defermon, Kervelegan, Larivière, Rabaut-Saint-Étienne et Lesage ; déclarés traîtres et mis hors la loi, on les mènera sans jugement à l’échafaud.
Enfin, le 3 octobre, un grand coup de filet saisit sur leurs bancs, dans l’Assemblée même, tous ceux qui paraissent encore capables de quelque indépendance : au préalable, le rapporteur du Comité de sûreté générale, Amar, a fait fermer les portes de la salle   ; puis, après un factum déclamatoire et calomnieux qui dure deux heures, il lit deux listes de proscription : quarante-cinq députés plus ou moins marquants de la Gironde seront traduits sur-le-champ au Tribunal révolutionnaire ; soixante-treize autres, qui ont signé des protestations secrètes contre le 31 mai et le 2 juin, seront enfermés dans des maisons d’arrêt. Nulle discussion ; la majorité n’ose pas même opiner. Quelques-uns des proscrits essayent de se disculper ; mais on refuse de les entendre. Seuls les Montagnards ont la parole, et ils ne s’en servent que pour ajouter aux listes, chacun selon ses inimitiés personnelles : Levasseur y fait adjoindre Viger ; Du Roy y fait adjoindre Richou. Sur l’appel de leurs noms, tous les malheureux présents viennent docilement « se parquer dans l’enceinte de la barre, comme des agneaux destinés à la boucherie » ; et là, on les divise en deux troupes, d’un côté les soixante-treize, de l’autre côté les dix ou douze qui, avec les Girondins déjà gardés sous les verrous, fourniront le nombre sacramentel et populaire, les vingt-deux traîtres   dont le supplice est un besoin pour l’imagination jacobine ; à gauche, la fournée de la prison ; à droite, la fournée de l’échafaud.
Pour quiconque serait tenté de les imiter ou de les défendre, la façon dont on les traite est une leçon suffisante…

Mort de Roland, Mme Roland, Barbaroux, Pétion, Condorcet, Clavière, Rébecqui…

« Braves b... qui composez le tribunal, écrit Hébert, ne vous amusez donc pas à la moutarde. Faut-il donc tant de cérémonies pour raccourcir des scélérats que le peuple a déjà jugés ? » Surtout, on se garde bien de leur donner la parole ; la logique de Guadet, l’éloquence de Vergniaud pourraient tout déranger au dernier moment ; c’est pourquoi un décret subit permet au tribunal de clore les débats, quand les jurés se trouveront suffisamment éclairés. Ceux-ci le sont dès la septième audience, et l’arrêt de mort tombe à l’improviste sur les accusés, qui n’ont pu se défendre. L’un d’eux, Valazé, se poignarde, séance tenante, et le lendemain, en trente-huit minutes, le couperet national abat les vingt têtes qui restent. – Plus expéditive encore est la procédure contre les accusés qui se sont dérobés au jugement : Gorsas, saisi à Paris le 8 octobre, y est guillotiné le même jour ; Birotteau, saisi à Bordeaux le 24 octobre, monte à l’échafaud dans les vingt-quatre heures. Les autres, traqués comme des loups, errent en nomades, sous des déguisements, de cachette en cachette, et la plupart, arrêtés tour à tour, n’ont que le choix entre divers genres de mort. Chambon est tué en se défendant ; Lidon, après s’être défendu, se fait sauter la cervelle ; Condorcet s’empoisonne dans le corps de garde de Bourg-la-Reine ; Roland se perce de son épée sur une grande route ; Clavière se poignarde dans sa prison ; on trouve Rébecqui noyé dans le port de Marseille, Pétion et Buzot demi-mangés par les loups dans une lande de Saint-Émilion ; Valady est exécuté à Périgueux, Dechézeau à Rochefort, Grangeneuve, Guadet, Salle et Barbaroux à Bordeaux, Coustard, Cussy, Rabaut-Saint-Étienne, Bernard, Masuyer et Lebrun à Paris. Ceux-là mêmes qui ont donné leur démission depuis le mois de janvier 1793, Kersaint et Manuel, payent de leur vie le crime d’avoir siégé au côté droit, et, bien entendu, Mme Roland, qui passe pour le chef du parti, est guillotinée l’une des premières  .
– Des cent quatre-vingts Girondins qui conduisaient la Convention, cent quarante ont péri, ou sont en prison, ou ont fui sous un arrêt de mort. Après un tel retranchement et un pareil exemple, le demeurant des députés ne peut manquer d’être docile   ; ni dans les pouvoirs locaux, ni dans le pouvoir central, la Montagne ne rencontrera de résistance ; son despotisme est établi dans la pratique : il ne lui reste plus qu’à le proclamer dans la loi…

Le centralisme démocratique : c’est de la centralité que doivent partir toutes les impulsions

Cela s’entend, et de reste  . Le régime dont Saint-Just apporte le projet est celui par lequel une oligarchie d’envahisseurs s’installe et se maintient dans une nation subjuguée. Par ce régime, en Grèce, 10 000 Spartiates, après l’invasion dorienne, ont maîtrisé 300 000 Ilotes et Périœques. Par ce régime, en Angleterre, 60 000 Normands, après la bataille d’Hastings, ont maîtrisé deux millions de Saxons. Par ce régime, en Irlande, après la bataille de la Boyne, 200 000 Anglais protestants ont maîtrisé un million d’Irlandais catholiques. Par ce régime, les 300 000 Jacobins de France pourront maîtriser les six ou sept millions de Girondins, Feuillants, royalistes ou indifférents…
Il est très simple, et consiste à maintenir la population sujette dans l’extrême faiblesse et dans l’extrême terreur. À cet effet, on la désarme , on la tient en surveillance, on lui interdit toute action commune, on lui montre la hache toujours levée et la prison toujours ouverte, on la ruine et on la décime. — Depuis six mois, toutes ces rigueurs sont décrétées et pratiquées, désarmement des suspects, taxes sur les riches, maximum contre les commerçants, réquisitions sur les propriétaires, arrestations en masse, jugements expéditifs, arrêts de mort arbitraires, supplices étalés et multipliés.
Depuis six mois, tous les instruments d’exécution sont fabriqués et opèrent, Comité de Salut public, Comité de Sûreté générale, proconsuls ambulants munis de pouvoirs illimités, comités locaux autorisés à taxer et emprisonner qui bon leur semble, armée révolutionnaire, tribunal révolutionnaire. Mais, faute d’accord interne et d’impulsion centrale, la machine ne fonctionne qu’à demi, et son action n’est ni assez directe, ni assez universelle, ni assez forte. — « Vous êtes trop loin de tous les attentats, dit Saint-Just   ; il faut que le glaive de la loi se promène partout avec rapidité, et que votre bras soit partout présent pour arrêter le crime... Les ministres avouent qu’ils ne trouvent qu’inertie et insouciance au delà de leurs premiers et de leurs seconds subordonnés. » — « Chez tous les agents du gouvernement, ajoute Billaud-Varennes  , l’apathie est égale... « Dans le gouvernement ordinaire, dit enfin Couthon  , au peuple appartient le droit d’élire ; vous ne pouvez l’en priver. Dans le gouvernement extraordinaire, c’est de la centralité que doivent partir toutes les impulsions, c’est de la Convention que doivent venir les élections... Vous nuiriez au peuple en lui confiant le droit d’élire les fonctionnaires publics, parce que vous l’exposeriez à nommer des hommes qui le trahiraient. » — En conséquence, les maximes constitutionnelles de 1789 font place aux maximes contraires ; au lieu de soumettre le gouvernement au peuple, on soumet le peuple au gouvernement. Sous des noms révolutionnaires, la hiérarchie de l’ancien régime est rétablie, et désormais les pouvoirs, bien plus redoutables que ceux de l’ancien régime, cessent d’être délégués de bas en haut, pour être délégués de haut en bas.

Le pouvoir Montagnard : Comité de Salut Public, Comité de Sûreté générale, Tribunal révolutionnaire

Au sommet, un comité de douze membres, semblable à l’ancien Conseil du Roi, exerce la royauté collective. De nom, l’autorité est également répartie entre les douze ; de fait, elle se concentre en quelques mains. Plusieurs n’ont qu’un office subalterne, entre autres Barère, harangueur ou rédacteur toujours prêt, secrétaire ou porte-parole officiel ; d’autres, hommes spéciaux, Jeanbon-Saint-André, Lindet, surtout Prieur de la Côte-d’Or et Carnot, se cantonnent chacun dans son département spécial, marine, guerre, approvisionnements, avec un blanc-seing, en échange duquel ils livrent leur signature aux meneurs politiques. Ceux-ci, qu’on appelle « les hommes d’État », Robespierre, Couthon, Saint-Just, Billaud-Varennes, Collot d’Herbois, sont les vrais souverains et donnent la direction d’ensemble. À la vérité, leur mandat doit être renouvelé chaque mois ; mais il ne peut manquer de l’être : en l’état où est la Convention, son vote, acquis d’avance, est une formalité presque vaine. Plus soumise que le Parlement de Louis XIV, elle adopte sans discussion les décrets que le Comité de Salut public lui apporte tout faits ; elle n’est qu’une chambre d’enregistrement, moins que cela : car elle a renoncé au droit de composer elle-même ses propres comités intérieurs ; elle a chargé de ce soin le Comité de Salut public, et vote en bloc les listes de noms qu’il lui fournit  . Naturellement, il n’y a mis que ses fidèles ou ses créatures ; ainsi tout le pouvoir législatif et parlementaire lui appartient…
– Ainsi, du second pouvoir de l’État ( les ministres), le comité s’est fait une escouade de domestiques, et du premier ( la Convention), un auditoire de claqueurs.
Pour les maintenir dans le devoir, il a deux mains. – L’une, la droite, qui saisit les gens au collet et à l’improviste, est le Comité de Sûreté générale, composé des montagnards outrés, Panis, Le Bas, Geoffroy, Amar, David, Vadier, Lebon, Ruhl, La Vicomterie, tous présentés, c’est-à-dire nommés par lui, ses affidés et ses subalternes. Ils sont ses lieutenants de police, et viennent, une fois par semaine, travailler avec lui, comme jadis les Sartine, les Lenoir avec le contrôleur général. Subitement empoigné, l’homme que le conciliabule a jugé suspect, quel qu’il soit, représentant, ministre, général, se trouve, le lendemain matin, sous les verrous d’une des dix nouvelles bastilles. – Là, l’autre main le prend à la gorge : c’est le Tribunal révolutionnaire, tribunal d’exception, semblable aux commissions extraordinaires de l’ancien régime, mais bien plus terrible. Assisté de ses policiers, le Comité de Salut public a choisi lui-même les seize juges, les soixante jurés  , et il les a choisis parmi les plus servilement, ou les plus brutalement, ou les plus furieusement fanatiques   : Fouquier-Tinville, Hermann, Dumas, Payan, Coffinhal, Fleuriot-Lescot, au-dessous d’eux, des prêtres apostats, des nobles renégats, des artistes ratés, des rapins affolés, des manœuvres qui savent à peine écrire, menuisiers, cordonniers, charpentiers, tailleurs, coiffeurs, anciens laquais, un idiot comme Ganney, un sourd comme Leroy-Dix-Août : leurs noms et leurs qualités en disent assez ; ce sont des meurtriers patentés et soldés ; aux jurés eux-mêmes, on alloue dix-huit francs par jour, pour qu’ils aient plus de cœur à leur besogne. Cette besogne consiste à condamner sans preuves, sans plaidoiries, presque sans interrogatoire, à la hâte, par fournées, tout ce que le Comité de Salut public leur expédie, même les Montagnards les plus avérés : Danton, l’inventeur du tribunal, s’en apercevra tout à l’heure.
— Par ces deux engins de gouvernement, le Comité de Salut public tient chaque tête sous son couperet, et chaque tête, pour ne pas tomber, se courbe  , en province comme à Paris.
C’est que, dans la province comme à Paris, par la mutilation de la hiérarchie locale et par l’introduction d’autorités nouvelles, sa volonté omnipotente est devenue partout et à chaque instant présente

mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_64_ le 10 août – Prise de pouvoir des massacreurs

Ce 10 août qu’on a peine à concevoir. Les prisonniers suisse massacrés, l’Assemblée législative aux mains des jacobins. Paris au main des Jacobins, entre majorité indifférentes et vrais patriotes partis à l’armée : « par ce départ des braves et par cette inertie du troupeau, Paris appartient aux fanatiques de la populac». Les leaders jacobins, entre fanatisme et pègre.

« On a peine à concevoir, dit La Fayette (Mémoires, I, 454), comment la minorité jacobine et une poignée de prétendus Marseillais se sont rendus maîtres de Paris, tandis que la presque totalité des 40 000 citoyens de la garde nationale voulait la Constitution. »

Massacre des Suisses prisonniers - Fin de l’Assemblée législative – reddition totale aux Jacobins

La triste Assemblée, devenue girondine par sa mutilation récente, fait quelques vains efforts pour enrayer, pour maintenir, comme elle vient de le jurer, « les autorités constituées   », à tout le moins pour mettre Louis XVI dans le palais du Luxembourg, pour nommer un gouverneur au dauphin, pour conserver provisoirement les ministres en exercice, pour sauver les prisonniers et les passants. Aussi captive et presque aussi déchue que le roi lui-même, elle n’est plus qu’une chambre d’enregistrement des volontés populaires, et, dès le matin, elle a pu voir le cas que la plèbe armée fait de ses décrets. Dès le matin, on tuait à sa porte, au mépris de ses sauvegardes expresses ; à huit heures, Suleau et trois autres, arrachés de son corps de garde, ont été sabrés sous ses fenêtres. Dans l’après-midi, soixante ou quatre-vingts Suisses désarmés qui restaient encore dans l’église des Feuillants sont emmenés à l’Hôtel de Ville et, avant d’arriver, massacrés sur la place de Grève. Un autre détachement, conduit à la section du Roule, y est égorgé de même  . Le commandant de gendarmerie Carle, appelé hors de l’Assemblée, est assassiné sur la place Vendôme, et sa tête promenée au bout d’une pique. Le fondateur de l’ancien club monarchique, M. de Clermont-Tonnerre, retiré depuis deux ans des affaires publiques et passant tranquillement dans la rue, est reconnu, traîné dans le ruisseau et mis en pièces. – Après de tels avertissements, l’Assemblée n’a plus qu’à obéir en couvrant, selon son usage, sa soumission sous de grands mots. Si le comité dictatorial qui s’est imposé à l’Hôtel de Ville daigne encore la maintenir en place, c’est par une investiture nouvelle  , et en lui déclarant qu’elle ne doit pas se mêler de ce qu’il fait ou fera. Qu’elle se renferme dans son office, celui de rendre les décrets dont la faction a besoin ; et, comme les fruits d’un arbre rudement secoué, ces décrets précipités tombent coup sur coup, par jonchées, dans les mains qui les attendent   : suspension du roi, convocation d’une Convention nationale, les électeurs et les éligibles affranchis de tout cens, une indemnité aux électeurs qui se déplacent, la tenue des assemblées livrée à l’arbitraire des électeurs  , destitution et arrestation des derniers ministres, Servan, Clavière et Roland remis en place, Danton au ministère de la justice, la Commune usurpatrice reconnue, Santerre confirmé dans son nouveau grade, les municipalités chargées de la police de sûreté générale, l’arrestation des suspects confiée à tout citoyen de bonne volonté  , les visites domiciliaires prescrites pour la recherche des munitions et des armes  , tous les juges de paix de Paris soumis à la réélection de leurs justiciables, tous les officiers de la gendarmerie soumis à la réélection de leurs soldats  , trente sous par jour aux Marseillais à partir de leur arrivée, une cour martiale contre les Suisses, un tribunal de justice expéditive contre les vaincus du 10 août, et quantité d’autres décrets d’une portée plus vaste : la suspension des commissaires chargés près des tribunaux civils et criminels de requérir l’exécution des lois  , l’élargissement de tous les accusés ou condamnés pour insubordination militaire, pour délits de presse et pour pillage de grains  , le partage des biens communaux  , la confiscation et la mise en vente des biens des émigrés  , l’internement de leurs pères, mères, femmes et enfants, le bannissement ou la déportation des ecclésiastiques insermentés  , l’établissement du divorce facile, à deux mois d’échéance et sur la requête d’un seul époux  , bref toutes les mesures qui peuvent ébranler la propriété, dissoudre la famille, persécuter la conscience, suspendre la loi, pervertir la justice, réhabiliter le crime, et livrer les magistratures, les commandements, le choix de la future assemblée omnipotente, bref la chose publique, à l’autocratie de la minorité violente, qui, ayant tout osé pour prendre la dictature, osera tout pour la garder.

Vie normale de la majorité des Parisiens., entre les vrais patriotes partis à la frontières et les clubs Jacobins

Arrêtons-nous un instant pour contempler la grande cité et ses nouveaux rois. — De loin, Paris semble un club de 700 000 énergumènes qui vocifèrent et délibèrent sur les places publiques ; de près, il n’en est rien. La vase, en remontant, est devenue la surface et communique sa couleur au fleuve ; mais le fleuve humain coule dans son lit ordinaire, et, sous ce trouble extérieur, demeure à peu près le même qu’auparavant. C’est une ville de gens pareils à nous, administrés, affairés et qui s’amusent : pour la très grande majorité, même en temps de révolution, la vie privée, trop compliquée et trop absorbante, ne laisse qu’une place minime à la vie publique. Par routine et par nécessité, la fabrication, l’étalage, la vente, l’achat, les écritures, les métiers et les professions vont toujours leur train courant. Le commis est à son bureau, l’ouvrier à son atelier, l’artisan à son échoppe, le marchand à sa boutique, l’homme de cabinet à ses papiers, le fonctionnaire à son service   ; avant tout, ils sont préoccupés de leur besogne, de leur pain quotidien, de leurs échéances, de leur avancement, de leur famille et de leurs plaisirs ; pour y pourvoir, la journée n’est pas trop longue. La politique n’en détourne que des quarts d’heure, et encore à titre de curiosité, comme un drame qu’ils applaudissent ou sifflent de leur place, sans monter eux-mêmes sur les planches. – « La déclaration de la patrie en danger, disent des témoins oculaires  , n’a rien changé à la physionomie de Paris. Mêmes amusements, mêmes bruits... Les spectacles sont pleins, comme de coutume ; les cabarets, les lieux de divertissement, regorgent de peuple, de gardes nationales, de soldats... Le beau monde fait des parties de plaisir. » — Le lendemain du décret, la cérémonie, si bien machinée, ne produit qu’un effet très mince. « La garde nationale du cortège, écrit un journaliste patriote  , est la première à donner l’exemple de la distraction et même de l’ennui » ; elle est excédée de veilles et de patrouilles ; probablement elle se dit qu’à force de parader pour la nation, on n’a plus le temps de travailler pour soi. — Quelques jours après, sur ce grand public indifférent et lassé, le manifeste du duc de Brunswick « ne produit aucune espèce de sensation ; on en rit ; il n’est connu que des journaux et de ceux qui les lisent... Le peuple ne le connaît point... Personne ne redoute la coalition ni les troupes étrangères   ». — Le 10 août, « hors le théâtre du combat, tout est tranquille dans Paris ; on s’y promène, on cause dans les rues comme à l’ordinaire   ». – Le 19 août, l’Anglais Moore   voit avec étonnement la foule insouciante qui remplit les Champs-Élysées, les divertissements, l’air de fête, le nombre infini des petites boutiques où l’on vend des rafraîchissements avec accompagnement de chansons et de musique, la quantité de pantomimes et de marionnettes…
Telle est la froideur ou la tiédeur de la grosse masse égoïste, occupée ailleurs, et toujours passive sous ses gouvernements, quels qu’ils soient, vrai troupeau qui les laisse faire, pourvu qu’ils ne l’empêchent pas de brouter et folâtrer à son aise. – Quant aux hommes de cœur qui aiment la patrie, ils sont encore moins gênants ; car ils sont partis ou partent, quelquefois au taux de 1 000 et même de 2 000 par jour, 10 000 dans la dernière semaine de juillet  , 15 000 dans la première quinzaine de septembre  , en tout peut-être 40 000 volontaires fournis par la capitale seule et qui, avec leurs pareils en nombre proportionné fournis par les départements, seront le salut de la France. – Par ce départ des braves et par cette inertie du troupeau, Paris appartient aux fanatiques de la populace. « Ce sont les sans-culottes, écrivait le patriote Palloy, c’est la crapule et la canaille de Paris, et je me fais gloire d’être de cette classe, qui a vaincu les soi-disant honnêtes gens  .

Les leaders Jacobins, entre fanatisme et pègre

Plus alarmés, plus infatués et plus despotes encore, leurs conducteurs n’ont pas de scrupules qui les retiennent ; car les plus notables sont des hommes tarés, et ce sont justement ceux-ci qui entraînent les autres ou agissent seuls. Des trois chefs de l’ancienne municipalité, le maire, Pétion, annulé en fait et honoré en paroles, est écarté et conservé comme un vieux décor. Quant aux deux autres qui restent actifs et en fonctions, Manuel  , le procureur-syndic, fils d’un portier, bohème emphatique et sans talent, a volé dans un dépôt public, falsifié et vendu à son profit la correspondance privée de Mirabeau. Le substitut de Manuel, Danton  , par une double infidélité, a reçu l’argent du roi pour empêcher l’émeute et s’en est servi pour la lancer. — Varlet, « cet extraordinaire déclamateur, a mené une vie si sale et si prodigue, que sa mère en est morte de chagrin ; ensuite il a mangé le reste, et présentement il n’a plus rien   ». – D’autres ont manqué non seulement à l’honneur, mais à la probité vulgaire. Carra, qui a siégé dans le directoire secret des fédérés et rédigé le plan de l’émeute, a été condamné par le tribunal de Mâcon à deux ans d’emprisonnement pour vol avec effraction  . Westermann, qui conduisait la colonne d’assaut, a volé un plat d’argent armorié chez Jean Creux, restaurateur rue des Poulies, et a été expulsé deux fois de Paris pour escroqueries  . Panis  , le chef du comité de surveillance, a été chassé pour vol, en 1774, du Trésor, où son oncle était sous-caissier. Son collègue Sergent va s’approprier « trois montres d’or, une agate montée en bague et autres bijoux » dans un dépôt dont il était gardien  . Pour le comité tout entier, « les bris de scellés, fausses déclarations, infidélités », détournements sont choses familières : entre ses mains, des tas d’argenterie et 1 100 000 francs en or vont disparaître  . – Parmi les membres de la nouvelle Commune, le président Huguenin, commis aux barrières, est un concussionnaire éhonté  . Rossignol, compagnon orfèvre, impliqué dans un assassinat, est en ce moment même sous le coup de poursuites judiciaires  . Hébert, le sac à ordures du journalisme, ancien contrôleur de contre marques, a été renvoyé des Variétés pour filouterie  . Parmi les hommes d’exécution, Fournier l’Américain, Lazowski, Maillard, sont non seulement des massacreurs, mais des voleurs  , et, à côté d’eux, s’élève le futur général de la garde nationale parisienne, Henriot, d’abord domestique chez un procureur, qui l’a chassé pour vol, puis garde de la ferme et de là aussi expulsé pour vol, ensuite espion de police et encore enfermé pour vol à Bicêtre, enfin chef de bataillon et l’un des exécuteurs de septembre

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Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_63_ le 10 août et l’abdication du Roi- un massacre inutile

Comment les Girondins sont dépassés et les futurs montagnards imposent la purgation complète de l’Assemblée ; la manipulation des sections, la formation de la Commune insurrectionnelle et le renversement de la Commune légale ; meurtte de Mandat ; l’Assemblée et le Roi renoncent à se défendre, sans éviter le massacre.

La purgation complète de l’Assemblée- , le corps législatif, réduit à 224 Jacobins

l’Assemblée, se sentant abandonnée, s’abandonne, et, pour tout expédient, avec une faiblesse ou une naïveté qui peint bien les législateurs de l’époque, elle adopte une adresse philosophique, « une instruction au peuple sur l’exercice de sa souveraineté ».
Dès le lendemain, elle peut voir comment il l’exerce. À sept heures du matin, un député jacobin qui arrive en fiacre s’arrête devant la porte des Feuillants ; on s’attroupe autour de lui, il dit son nom, Delmas. La foule entend Dumas, constitutionnel notoire ; furieuse, elle l’arrache du fiacre, le frappe ; il était perdu, si d’autres députés, accourant, n’avaient certifié qu’il était le patriote Delmas de Toulouse, et non « le traître Mathieu Dumas »  . – Celui-ci n’insiste pas pour entrer, et trouve sur la place Vendôme un second avertissement non moins instructif. Des misérables, suivis de la canaille ordinaire, y promenaient des têtes sur des piques, probablement celles du journaliste Suleau et de trois autres, massacrés un quart d’heure auparavant ; « de très jeunes gens, des enfants jouaient avec ces têtes, les jetant en l’air et les recevant au bout de leurs bâtons ». – Sans contredit, les députés de la droite et même du centre feront prudemment de rester ou de rentrer chez eux ; et, de fait, on ne les voit plus à l’Assemblée  . Dans l’après-midi, sur 630 membres encore présents l’avant-veille, 346 ne répondront point à l’appel nominal, et auparavant une trentaine d’autres s’étaient déjà retirés ou démis  . La purgation est complète, pareille à celle que Cromwell en 1648 fit subir au Long-Parlement. Désormais, le corps législatif, réduit à 224 Jacobins ou Girondins et à 60 neutres effrayés ou dociles, obéira sans difficulté aux injonctions de la rue : avec sa composition, son esprit a changé ; il n’est plus qu’un instrument servile aux mains des séditieux qui l’ont mutilé et qui, maîtres de lui par un premier méfait, vont se servir de lui pour légaliser leurs autres attentats.

La manipulation des sections jacobines

Dans la nuit du 9 au 10 août, leur gouvernement s’est constitué pour agir, et il s’est constitué comme il agira, par la violence et par la fraude. – Vainement ils ont travaillé et fatigué les sections depuis quinze jours ; elles ne leur sont pas encore soumises, et à l’heure dite, onze heures du soir, sur quarante-huit, il ne s’en trouve que six assez échauffées ou épurées pour envoyer tout de suite à l’Hôtel de Ville leurs commissaires munis de pleins pouvoirs. Les autres suivront ; mais la majorité demeure inerte ou récalcitrante  . – Il faut donc la tromper ou la contraindre, et pour cela l’obscurité, l’heure avancée, le désordre, la peur du lendemain, l’indétermination de l’œuvre à faire sont des auxiliaires précieux. En beaucoup de sections  , la séance est déjà levée ou désertée ; il ne reste dans la salle que les membres du bureau permanent et peut-être quelques hommes endormis sur des bancs presque vides. Arrive un émissaire des sections insurgées, avec les affidés du quartier, criant qu’il faut sauver la patrie : les dormeurs ouvrent les yeux, s’étirent, lèvent la main et nomment qui on leur désigne, parfois des étrangers, des inconnus, qui seront désavoués le lendemain par la section rassemblée ; point de procès-verbal, ni de scrutin ; cela est plus prompt : à l’Arsenal, les six électeurs présents choisissent trois d’entre eux pour représenter 1 400 citoyens actifs. Ailleurs, la cohue des mégères, des gens sans aveu et des tapageurs nocturnes envahit la salle, chasse les amis de l’ordre, et emporte les nominations voulues  . D’autres sections consentent à élire, mais sans donner de pleins pouvoirs ; plusieurs font des réserves expresses, stipulent que leurs délégués agiront de concert avec la municipalité légale, se défient du futur comité, déclarent d’avance qu’elles ne lui obéiront pas ; quelques-unes ne nomment leurs commissaires que pour être informées et manifestent en même temps l’intention très nette d’arrêter l’émeute  . Enfin, vingt sections au moins s’abstiennent ou désapprouvent et n’envoient pas de délégués. – Peu importe, on se passera d’elles. À trois heures du matin, dix-neuf sections, à sept heures du matin vingt-quatre ou vingt-cinq sections   sont représentées tellement quellement à l’Hôtel de Ville, et cela fait un comité central : du moins, rien n’empêche plus soixante-dix ou quatre-vingts intrigants et casse-cou subalternes, qui s’y sont faufilés ou poussés, de se dire les délégués légitimes, extraordinaires, plénipotentiaires de toute la population parisienne  et d’opérer en conséquence.

La Commune insurrectionnelle prend la place de la Commune légale- Meurtre de Mandat

 – À peine installés sous la présidence d’Huguenin, avec Tallien pour secrétaire, ils ont appelé à eux « vingt-cinq hommes armés par section », cinq cents gaillards solides qui leur serviront de gardes et d’exécuteurs. – Contre une pareille bande, le conseil municipal qui siège dans la salle voisine est bien faible : d’ailleurs ses membres les plus modérés et les plus fermes, éloignés à dessein, sont en mission à l’Assemblée, au château, dans les différents quartiers ; enfin ses tribunes regorgent de figures patibulaires, d’aboyeurs apostés, et il délibère sous des menaces de mort — C’est pourquoi, à mesure que la nuit s’avance, entre les deux assemblées, l’une légale, l’autre illégale, qui siègent ensemble et en face l’une de l’autre comme sur les deux plateaux d’une balance, on voit l’équilibre se rompre. D’un côté la lassitude, la peur, le découragement et la désertion, de l’autre côté le nombre, l’audace, la force et l’usurpation vont croissant. À la longue, la seconde arrache à la première tous les arrêtés dont elle a besoin pour lancer l’insurrection et paralyser la défense. – Pour achever, vers les six heures du matin, le comité intrus suspend, au nom du peuple, le conseil légitime, l’expulse, et s’installe sur ses fauteuils.
Tout de suite le premier acte des nouveaux souverains indique ce qu’ils savent faire. Appelé à l’Hôtel de Ville, le commandant général de la garde nationale, Mandat, était venu justifier devant le conseil ses dispositions et ses ordres. Ils le saisissent, l’interrogent à leur tour, le destituent, nomment Santerre à sa place et, pour tirer plein profit de leur capture, somment leur prisonnier de faire retirer la moitié des troupes qu’il a placées autour du château. Très noblement et sachant à quoi il s’expose dans ce coupe-gorge, celui-ci refuse ; aussitôt on le met en prison, puis on l’expédie à l’Abbaye, « pour sa plus grande sûreté ». Sur ce mot significatif prononcé par Danton , il est tué, à la sortie, par un acolyte de Danton, Rossignol, d’un coup de pistolet à bout portant. – Après la tragédie, la comédie. Sur les instances redoublées de Pétion, qui ne veut pas être requis contre l’émeute  , on lui envoie une garde de 400 hommes, pour le consigner chez lui, en apparence malgré lui. – Ainsi abritée d’un côté par la trahison et de l’autre par l’assassinat, l’émeute peut maintenant passer en pleine sécurité, devant le gros tartufe qui se plaint solennellement de sa captivité volontaire, et devant le cadavre au front fracassé qui gît sur le perron de l’Hôtel de Ville. Sur la rive droite, les bataillons du faubourg Saint-Antoine, sur la rive gauche les bataillons du faubourg Saint-Marcel, les Bretons et les Marseillais, se mettent en marche et avancent aussi librement qu’à la parade. Les mesures de défense ont été déconcertées par le meurtre du commandant général et par la duplicité du maire : nulle résistance aux endroits gardés…

L’abdication, le Roi renonce à se défendre mais n’évite pas le massacre

Si le roi eût voulu combattre, il pouvait encore se défendre, se sauver et même vaincre. – Dans les Tuileries, 950 Suisses et 200 gentilshommes étaient prêts à se faire tuer pour lui jusqu’au dernier. Autour des Tuileries, deux ou trois mille gardes nationaux, l’élite de la population parisienne, venaient de crier sur son passage   : « Vive le roi ! vive Louis XVI ! C’est lui qui est notre roi, nous n’en voulons pas d’autre, nous le voulons ! À bas les factieux ! à bas les Jacobins ! Nous le défendrons jusqu’à la mort ! qu’il se mette à notre tête ! Vive la nation, la loi, la Constitution et le roi, tout cela ne fait qu’un ! » Si les canonniers s’étaient tus et semblaient mal disposés  , il n’y avait qu’à les désarmer brusquement et à mettre leurs pièces entre des mains fidèles. Quatre mille fusils et onze canons, abrités par les murailles des cours et par l’épaisse maçonnerie du palais, auraient eu aisément raison des neuf ou dix mille Jacobins de Paris, la plupart piquiers, mal conduits par des chefs de bataillon improvisés ou récalcitrants  , et encore plus mal dirigés par leur nouveau général Santerre qui, toujours prudent, se tenait loin des coups à l’Hôtel de Ville. Il n’y avait de ferme sur le Carrousel que les huit cents Brestois et Marseillais ; le reste était une tourbe pareille à celle du 14 juillet, du 5 octobre, du 20 juin  . « Le château, dit Napoléon Bonaparte, était attaqué par la plus vile canaille », par les émeutiers de profession, par la bande de Maillard, par la bande de Lazowski, par la bande de Fournier, par la bande de Théroigne, par tous les assassins de la veille, du jour, du lendemain, et, comme l’événement le prouva, la première décharge eût dispersé des combattants de cette espèce. – Mais, chez les gouvernants comme chez les gouvernés, la notion de l’État s’était perdue, chez les uns par l’humanité érigée en devoir, chez les autres par l’insubordination érigée en droit…
Partout les magistrats oubliaient que le maintien de la société et de la civilisation est un bien infiniment supérieur à la vie d’une poignée de malfaiteurs et de fous, que l’objet primordial du gouvernement, comme de la gendarmerie, est la préservation de l’ordre par la force, qu’un gendarme n’est pas un philanthrope, que, s’il est assailli à son poste, il doit faire usage de son sabre et qu’il manque à sa consigne lorsqu’il rengaine de peur de faire mal aux agresseurs…
Cette fois encore, dans la cour du Carrousel, les magistrats présents trouvent « leur responsabilité insupportable » ; ils ne songent qu’à « éviter l’effusion du sang » ; c’est à regret et en avouant leur regret, d’une voix altérée », qu’ils lisent aux troupes la loi martiale . Ils leur « défendent d’attaquer », ils les « autorisent seulement à repousser la force par la force » ; en d’autres termes, ils leur commandent de supporter le premier feu : « Vous ne tirerez qu’autant qu’on tirerait sur vous. » – Bien mieux, ils vont de peloton en peloton, « disant tout haut que ce serait folie de vouloir s’opposer à un rassemblement aussi considérable et aussi bien armé, et que ce serait un bien grand malheur que de le tenter ». – « Je vous le répète, disait Leroux, il me parait insensé de songer à se défendre ». – Voilà comment, pendant une heure, ils encouragent la garde nationale. « Je vous demande seulement, dit encore Leroux, de tenir encore quelque temps ; j’espère que nous déterminerons le roi à se rendre à l’Assemblée nationale. » – Toujours la même tactique : livrer la forteresse et le général plutôt que de tirer sur l’émeute. À cet effet, ils remontent et, Rœderer en tête, ils redoublent d’instances auprès du roi. « Sire, dit Rœderer, le temps presse, et nous vous demandons la permission de vous entraîner. » – Pendant quelques minutes, les dernières et les plus solennelles de la monarchie, celui-ci hésite  . Probablement son bon sens aperçoit que la retraite est une abdication : mais son intelligence flegmatique n’en démêle pas tout d’abord toutes les conséquences ; d’ailleurs son optimisme n’a jamais sondé l’immensité de la bêtise populaire et les profondeurs de la méchanceté humaine : il ne peut pas imaginer que la calomnie transformera en volonté de verser le sang sa volonté de ne pas verser le sang  . De plus, il est engagé par son passé, par son habitude de céder toujours, par son parti pris, déclaré et soutenu depuis trois ans, de ne jamais faire la guerre civile, par son humanité obstinée, et surtout par sa mansuétude religieuse. Systématiquement, il a éteint en lui l’instinct animal de résistance, l’étincelle de colère qui s’allume en chacun de nous sous l’agression injuste et brutale ; le chrétien a supplanté le roi ; il ne sait plus que son devoir est d’être homme d’épée, qu’en se livrant il livre l’État, et qu’en se résignant comme un mouton il mène avec lui tous les honnêtes gens à la boucherie. – « Allons, dit-il en levant la main droite, donnons, puisqu’il le faut encore, cette dernière marque de dévouement  . » Accompagné de sa famille et de ses ministres, il se met en marche entre deux haies de gardes nationaux et de Suisses  , arrive à l’Assemblée qui a député au-devant de lui, et dit en entrant : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime. » –

 En effet, tout prétexte de conflit est écarté. Du côté des insurgés, l’assaut n’a plus d’objet, puisque le monarque avec tous les siens et tout son personnel de gouvernement a quitté le château. De l’autre côté, ce n’est pas la garnison qui engagera le combat : diminuée de 150 Suisses et de presque tous les grenadiers des Filles-Saint-Thomas qui ont servi d’escorte au roi jusqu’à l’Assemblée, elle est réduite à quelques gentilshommes, à 750 Suisses, à une centaine de gardes nationaux ; les autres, apprenant que le roi s’en va, jugent leur service fini et se dispersent…

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_62_ Comment les Girondins se livrent aux Montagnards-vers le 10 août

Important et magistral : comment les Girondins donnent le pouvoir aux futurs Montagnards. La publicité des délibérations, le vote public, « le peuple a le droit de former ses listes de proscription », la rumeur comme instrument totalitaires ; le contrôle permanent des élus, la Commune insurrectionnelle de Paris. Le refus de mettre en accusation Lafayette comme déclencheur ; dernières tentatives de résistance de l’Assemblée, mais dèjà la force publique est aux mains des Montagnards ; le vœu métaphysique d’ une instruction au peuple sur l’exercice de sa souveraineté ».

Comment les Girondins donnent le pouvoir au Montagnards : la publicité des séances des corps administratifs

Voilà la force militaire aux mains de la plèbe jacobine ; il ne reste plus qu’à lui remettre l’autorité civile, et les Girondins, qui leur ont fait le premier cadeau, ne manquent pas de leur faire le second. – Le 1er juillet, ils ont décrété que désormais les séances des corps administratifs seraient publiques : c’est soumettre les municipalités, les conseils de district et les conseils de département, comme l’Assemblée nationale elle-même, aux clameurs, aux outrages, aux menaces, à la domination des assistants  , qui là, comme à l’Assemblée nationale, seront toujours des Jacobins. Le 11 juillet  , par la déclaration que la patrie est en danger, ils ont constitué les corps administratifs, puis les quarante-huit sections de Paris, en permanence : c’est livrer les corps administratifs et les quarante-huit sections de Paris à la minorité jacobine qui, par zèle, sera toujours présente et sait les moyens de se transformer en majorité. – Car suivez les conséquences et voyez le triage opéré par le double décret. Ce ne sont pas les gens occupés et rangés qui viendront tous les jours et toute la journée aux séances. D’abord ils ont trop à faire à leur bureau, à leur boutique, à leur établi, pour perdre ainsi leur temps. Ensuite ils ont trop de bon sens, de docilité et d’honnêteté pour entreprendre, à l’Hôtel de Ville, de régenter leurs magistrats et pour croire, dans leur section, qu’ils sont le peuple souverain. D’ailleurs la clabauderie les dégoûte ; enfin, en ce moment, les rues de Paris, surtout le soir, ne sont pas sûres ; la politique de plein vent y multiplie les bagarres et les coups de canne. Aussi bien, depuis longtemps, on ne les voit plus aux clubs ni dans les tribunes de l’Assemblée nationale ; on ne les verra pas davantage aux séances de la municipalité ni aux assemblées de section. – Au contraire, rien de plus attrayant pour les désœuvrés, piliers de café, orateurs de cabaret, flâneurs et bavards, logés en « chambre garnie   », pour les réfractaires et les parasites de l’armée sociale, pour tous ceux qui, sortis du cadre ou n’ayant pu y rentrer, veulent le mettre en pièces, et, faute d’une carrière privée, se font une carrière publique. Pour eux, pour les fédérés oisifs, pour les cerveaux dérangés, pour le petit troupeau des vrais fanatiques, les séances permanentes, même de nuit, ne sont pas trop longues. Ils y sont acteurs ou claqueurs, et le vacarme ne les choque point, puisqu’ils le font. Ils s’y relayent pour être toujours en nombre, ou suppléent au nombre par la brutalité et l’usurpation. Au mépris de la loi, la section du Théâtre-Français, conduite par Danton, lève la distinction des citoyens actifs et des citoyens passifs, et accorde à tous les individus domiciliés dans sa circonscription le droit de présence et de vote…

La Commune de Paris, ou comment les Girondins installent le pouvoir insurrectionnel montagnard

À présent, pour que cette volonté postiche s’exécute, il lui faut un comité central d’exécution, et, par un chef-d’œuvre d’aveuglement, c’est Pétion, le maire girondin, qui se charge de le loger, de l’autoriser et de l’organiser.
Le 17 juillet  , il institue au parquet de la Commune un bureau central de correspondance entre « les sections » ; tous les jours un commissaire élu y viendra porter les arrêtés de sa section et en rapportera les arrêtés des quarante-sept autres. Naturellement, ces commissaires élus vont délibérer entre eux, avec président, secrétaire, procès-verbal et toutes les formes d’un vrai conseil municipal. Naturellement, puisqu’ils sont élus d’aujourd’hui et avec un mandat spécial, ils doivent se trouver plus légitimes que le conseil municipal élu quatre ou huit mois auparavant avec un mandat vague. Naturellement, puisqu’on les a installés dans l’Hôtel de Ville, à deux pas du conseil municipal, ils seront tentés de prendre sa place ; pour se substituer à lui, il leur suffit de changer de salle : ce n’est qu’un corridor à traverser.
Ainsi éclôt, couvée par les Girondins, la terrible Commune de Paris, celle du 10 août, du 2 septembre, du 31 mai : la vipère n’est pas encore sortie du nid qu’elle siffle déjà ; quinze jours avant le 10 août  , elle commence à dérouler ses anneaux, et les sages hommes d’État qui l’ont si diligemment abritée et nourrie aperçoivent avec effroi sa tête plate et hideuse. Aussitôt ils reculent, et jusqu’au dernier moment ils feront effort pour l’empêcher de mordre. Le 7 août, Pétion vient lui-même chez Robespierre, afin de lui représenter les dangers d’une insurrection et d’obtenir qu’on laisse à l’Assemblée le temps de discuter la déchéance. Le même jour, Vergniaud et Guadet, par l’entremise du valet de chambre Thierry, proposent au roi de remettre jusqu’à la paix le gouvernement à un conseil de régence. Dans la nuit du 9 au 10 août, une circulaire pressante de Pétion engage les sections à demeurer tranquilles  . – Il est trop tard. Cinquante jours d’excitations et d’alarmes ont exalté jusqu’au délire l’égarement des imaginations malades. – Le 2 août, une multitude d’hommes et de femmes se précipitent à la barre de l’Assemblée en criant : « Vengeance ! vengeance ! on empoisonne nos frères  . » La vérité vérifiée est qu’à Soissons, où le pain de munition est manipulé dans une église, quelques fragments de vitraux brisés se sont trouvés dans une fournée ; là-dessus, le bruit a couru que 170 volontaires étaient morts et 700 à l’hôpital. – L’instinct féroce se forge des adversaires à son image et s’autorise contre eux des projets qu’il leur prête contre lui. Au comité des meneurs jacobins, on est sûr que la cour va attaquer, et l’on a du complot « non seulement des indices, mais les preuves les plus claires   ». – « C’est le cheval de Troie, disait Panis ; nous sommes perdus, si nous ne parvenons pas à le vider.... La bombe éclatera dans la nuit du 9 au 10 août.... Quinze mille aristocrates sont prêts à égorger tous les patriotes ; » en conséquence, les patriotes s’attribuent le droit d’égorger les aristocrates. – Dans les derniers jours de juin, à la section des Minimes, « un garde-française se chargeait déjà de tuer le roi », si le roi persistait dans son veto ; le président de la section ayant voulu exclure le régicide, c’est le régicide qui a été maintenu, et le président exclu…
Le 6 août, un commis de la poste, Varlet, au nom des pétitionnaires du Champ de Mars, signifie à l’Assemblée le programme de la faction : déchéance du roi, accusation, arrestation et jugement expéditif de La Fayette, convocation immédiate des assemblées primaires, suffrage universel, licenciement de tous les états-majors, renouvellement de tous les directoires de département, rappel de tous les ambassadeurs, suppression de la diplomatie, retour à l’état de nature. – À présent, que les Girondins atermoient, négocient, louvoient et raisonnent tant qu’ils voudront : leur hésitation n’aura d’autre effet que de les reléguer au second plan, comme tièdes et timides. Grâce à eux, la faction a maintenant ses assemblées délibérantes, son pouvoir exécutif, son siège central de gouvernement, son armée grossie, éprouvée, toute prête, et, de gré ou de force, son programme s’exécutera

 Ultime tentative de résistance de l'Assemblée; un voeu philosophique comme réponse à la force Jacobine

Il s’agit d’abord de contraindre l’Assemblée à déposer le roi, et déjà, à plusieurs reprises  , le 26 juillet, le 31 juillet, le 4 août, les conciliabules obscurs, où des inconnus décident du sort de la France, ont donné le signal de l’émeute. – Retenus à grand’peine, ils ont consenti à « patienter jusqu’au 9 août, 11 heures du soir   » : ce jour-là, l’Assemblée doit discuter la déchéance, et l’on compte qu’elle la votera sous une menace aussi précise ; ses répugnances ne tiendront pas devant la certitude d’un investissement armé. – Mais, le 8 août, à une majorité des deux tiers, elle refuse de mettre en accusation le grand ennemi, La Fayette. Il faut donc commencer par elle la double amputation nécessaire au salut public.
Au moment où l’acquittement est prononcé, les tribunes, ordinairement si bruyantes, gardent « un silence morne   » : c’est que le mot d’ordre leur a été transmis et qu’elles se réservent pour la rue. Un à un, les députés qui ont voté pour La Fayette sont désignés aux rassemblements qui stationnent à la porte, et une clameur s’élève : « Ce sont des gueux, des coquins, des traîtres payés par la liste civile. Il faut les pendre, il faut les tuer. » – On leur jette de la boue, du mortier, des plâtras, des pierres, et on les bourre de coups de poing. Rue du Dauphin, M. Mézières est saisi au collet, et une femme lui porte un coup qu’il détourne. Rue Saint-Honoré, des gens en bonnet rouge environnent M. Regnault-Beaucaron, et décident « qu’on le mettra à la lanterne » : déjà un homme en veste l’avait empoigné par derrière et le soulevait, lorsque des grenadiers de Sainte-Opportune arrivent à temps pour le dégager. Rue Saint-Louis, M. Deuzy, frappé dans le dos et atteint de plusieurs cailloux, voit à deux reprises un sabre levé sur sa tête. Dans la galerie des Feuillants, M. Desbois est meurtri de coups, et on lui vole « une boîte, son portefeuille et sa canne ». Dans les couloirs de l’Assemblée, M. Girardin est sur le point d’être assassiné  . Huit autres députés poursuivis se sont réfugiés dans le corps de garde du Palais-Royal ; un fédéré y entre avec eux ; « là, l’œil étincelant de rage, frappant en forcené sur la table », il dit au plus connu, M. Dumolard : « Si tu as le malheur de remettre les pieds dans l’Assemblée, je te couperai la tête avec mon sabre ». Quant au principal défenseur de La Fayette, M. de Vaublanc, assailli trois fois, il a eu la précaution de ne pas rentrer chez lui ; mais des furieux investissent sa maison en criant que « quatre-vingts citoyens doivent périr de leur main, et lui le premier » ; douze hommes montent à son appartement, y fouillent partout, recommencent la perquisition dans les maisons voisines, et, ne pouvant l’empoigner lui-même, cherchent sa famille ; on l’avertit que, s’il rentre à son domicile, il sera massacré. – Dans la soirée, sur la terrasse des Feuillants, d’autres députés sont livrés aux mêmes outrages ; la gendarmerie fait de vains efforts pour les protéger ; bien mieux, « le commandant de la garde nationale, descendant de son poste, est attaqué et sabré   ». – Cependant, dans les couloirs des Jacobins, « on voue à l’exécration la majorité de l’Assemblée nationale » ; un orateur déclare que « le peuple a le droit de former ses listes de proscription », et, à cet effet, le club décide qu’il fera imprimer et publier les noms de tous les députés qui ont absous La Fayette. – Jamais la contrainte physique ne s’est étalée et appliquée avec une plus franche impudeur.
Le lendemain, 9 août, les abords de l’Assemblée sont entourés de gens armés, et il y a des sabres jusque dans les corridors  . Plus impérieuses que jamais, les galeries éclatent en applaudissements, en ricanements d’approba¬tion et de triomphe, à mesure que les attentats de la veille sont dénoncés à la tribune. Vingt fois le président rappelle les perturbateurs à l’ordre ; sa voix et le bruit de la sonnette sont toujours couverts par les rumeurs. Impossible d’opiner : la plupart des représentants maltraités la veille écrivent qu’ils ne reviendront pas aux séances ; d’autres, présents, déclarent qu’ils ne voteront plus « si on ne leur assure la liberté de délibérer d’après leur conscience ».

A ce mot qui exprime le vœu secret de « l’Assemblée presque entière   », « tous les membres de la droite et un grand nombre de membres de la gauche se lèvent simultanément en criant : Oui, oui, nous ne délibérerons point avant d’être libres ! » – Mais, selon sa coutume, la majorité recule au moment d’adopter les mesures efficaces ; le cœur lui manque, comme toujours, pour se défendre, et, coup sur coup, trois déclarations officielles, en lui dévoilant l’imminence du péril, l’enfoncent plus avant dans sa timidité. Dans cette même séance, le procureur-syndic du département lui annonce que l’insurrection est prête, que 900 hommes armés viennent d’entrer dans Paris, qu’à minuit le tocsin sonnera, que la municipalité tolère ou favorise l’émeute. Dans cette même séance, le ministre de la justice lui écrit que « les lois sont impuissantes », et que le gouvernement ne répond plus de rien. Dans cette même séance, le maire Pétion, avouant presque sa complicité, vient à la barre déclarer très clairement qu’il évitera de requérir la force publique, parce que « c’est armer une portion des citoyens contre les autres   ». – Manifestement, tout point d’appui s’est dérobé ; l’Assemblée, se sentant abandonnée, s’abandonne, et, pour tout expédient, avec une faiblesse ou une naïveté qui peint bien les législateurs de l’époque, elle adopte une adresse philosophique, « une instruction au peuple sur l’exercice de sa souveraineté ».


Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_61_ l’action des Jacobins à Paris-vers le 10 août

Important et magistral : avant le 10 août, le tournant de la Révolution. Les Guirondins veulent le rappel de leurs ministres.. Comment Lafayette et la majorité de l’Assemblée tentent de s’ y opposer. Comment ils désarment le roi et les modérés et préparent les futures émeutes. Le licenciement de l’Etat-Major de la garde nationale et sa reprise en main ; néanmoins échec de la mise en accusation de La Fayette. Comment les Girondins pensent se servir des futurs montagnards et comment ils se mettent entre leurs mains. Jamais on n’a mieux travaillé pour autrui…Vers la déchéance du Roi

Refaire le 20 juin- tentative d’opposition de La Fayette et de la majorité de l’Assemblée

Puisque le coup (du 20 juin)  est manqué, il faut le refaire. Cela est d’autant plus urgent que la faction s’est démasquée, et que, de toutes parts, « les honnêtes gens   » s’indignent de voir la Constitution soumise à l’arbitraire de la plus basse plèbe. Presque toutes les administrations supérieures, soixante-quinze directoires de département   envoient leur adhésion à la lettre de La Fayette ou répondent par des encouragements à la proclamation si mesurée et si noble par laquelle le roi, exposant les violences qu’on lui a faites, maintient son droit légal avec une triste et inflexible douceur. Nombre de villes, grandes ou petites, le remercient de sa fermeté, et ceux qui signent les adresses sont les notables de l’endroit  , chevaliers de Saint-Louis, anciens officiers, juges, administrateurs de district, médecins, notaires, avoués, receveurs de l’enregistrement, directeurs de la poste, fabricants, négociants, gens établis, bref les hommes les plus considérés et les plus considérables. À Paris, une pétition semblable, rédigée par deux anciens constituants, recueille 247 pages de signatures certifiées par 99 notaires  . Même dans le conseil général de la Commune, il se trouve une majorité pour infliger un blâme public au maire Pétion, au procureur-syndic Manuel, aux administrateurs de police, Panis, Sergent, Viguer et Perron  . Dès le soir du 20 juin, le conseil du département a ordonné une enquête ; il la poursuit, il la presse, il établit par pièces authentiques l’inaction volontaire, la connivence hypocrite, le double jeu du procureur-syndic et du maire  , il les suspend de leurs fonctions, il les dénonce aux tribunaux, ainsi que Santerre et ses complices. Enfin La Fayette, ajoutant au poids de son opinion l’ascendant de sa présence, vient lui-même, à la barre de l’Assemblée nationale, réclamer des mesures « efficaces » contre les usurpations de la « secte » jacobine, et demander que les instigateurs du 20 juin soient punis « comme criminels de lèse-nation ». Dernier symptôme et plus significatif encore : dans l’Assemblée, sa démarche est approuvée par une majorité de plus de cent voix 
Tout cela doit être écrasé et va l’être…
Personne ne soutient La Fayette, qui seul a eu le courage de se mettre en avant ; au rendez-vous général qu’il a donné aux Champs-Élysées, il ne vient qu’une centaine d’hommes. On y convient de marcher le lendemain contre les Jacobins et de fermer leur club si l’on est 300, et le lendemain on se trouve 30. La Fayette n’a plus qu’à quitter Paris et à protester par une nouvelle lettre. – Protestations, appels à la Constitution, au droit, à l’intérêt public, au sens commun, arguments bien déduits, il n’y aura jamais de ce côté que des discours et des écritures ; or, dans le conflit qui s’engage, les discours et les écritures ne servent pas. – Imaginez un débat entre deux hommes, l’un qui raisonne juste, l’autre qui ne sait guère que déclamer, mais qui, ayant rencontré sur son chemin un dogue énorme, l’a flatté, alléché et l’amène avec lui comme auxiliaire. Pour le dogue, les beaux raisonnements ne sont que du papier noirci ou du bruit en l’air ; les yeux ardents et fixés sur son maître provisoire, il n’attend qu’un geste pour sauter sur les adversaires qu’on lui désigne. Le 20 juin, il en a presque étranglé un et l’a couvert de sa bave. Le 21 juin  , il se dresse, pour recommencer. Pendant les cinquante jours qui suivent, il ne cesse de gronder, d’abord sourdement, puis avec des éclats terribles. Le 25 juin, le 14 juillet, le 27 juillet, le 3 août, le 5 août, il s’élance encore et n’est retenu qu’à grand’peine  . Une fois déjà, le 29 juillet, ses crocs se sont enfoncés dans la chair vivante  . — A chaque tournant de la discussion parlementaire, le constitutionnel sans défense voit cette gueule béante ; rien d’étonnant s’il jette ou laisse jeter en pâture au dogue tous les décrets que réclame le Girondin. — Sûrs de leur force, les Girondins recommencent l’attaque, et leur plan de campagne semble habilement combiné. Ils veulent bien tolérer le roi sur le trône, mais à condition qu’il n’y soit qu’un mannequin, qu’il rappelle les ministres patriotes, qu’il leur laisse choisir le gouverneur du dauphin, qu’il destitue La Fayette  . Sinon, l’Assemblée prononcera la déchéance et se saisira du pouvoir exécutif. Tel est le défilé à double issue dans lequel ils engagent l’Assemblée et le roi. Si le roi, acculé, ne passe point par la première porte, l’Assemblée, acculée, passera par la seconde, et, dans les deux cas, ministres tout-puissants du roi soumis, ou délégués exécutifs de l’Assemblée soumise, ils seront les maîtres de la France…

Le roi et ses ministres empêchés de gouverner et continument menacés : . Toujours la mort, et à tout propos, contre quiconque n’est pas de leur secte

À cet effet, ils s’en prennent d’abord au roi, et tâchent de lui forcer la main par la peur. — Ils font lever la suspension prononcée contre Pétion et Manuel, et les ramènent tous deux à l’Hôtel de Ville. Désormais ceux-ci régneront dans Paris sans répression ni surveillance, car le directoire du département s’est démis ; il n’y a plus d’autorité supérieure pour les empêcher de requérir ou de consigner à leur gré la force armée, et ils sont affranchis de toute subordination comme de tout contrôle. Voilà le roi de France en bonnes mains, aux mains de ceux qui, le 20 juin, ont refusé de museler la bête populaire et déclarent qu’elle a bien fait, qu’elle était dans son droit, qu’elle est libre de recommencer. Selon eux, le palais du monarque appartient au public : on peut y entrer comme dans un café ; en tout cas, si la municipalité est occupée ailleurs, elle n’est pas tenue de s’y opposer : « Est-ce qu’il n’y a que les Tuileries et le roi à garder dans Paris   ? » — Autre manœuvre : on brise aux mains du roi ses instruments. Si honorables et inoffensifs que soient ses nouveaux ministres, ils ne comparaissent dans l’Assemblée que pour être hués par les tribunes. Isnard, désignant du doigt le principal d’entre eux, s’écrie : « Voici un traître  . » Tous les attentats populaires leur sont imputés à crime, et Guadet déclare que, « comme conseillers du roi, ils sont solidaires des troubles » que pourrait exciter le double veto  . Non seulement la faction les déclare coupables des violences qu’elle provoque, mais encore elle demande leur vie pour expier les meurtres qu’elle commet. « Apprenez à la France, dit Vergniaud, que désormais les ministres répondent sur leurs têtes de tous les désordres dont la religion est le prétexte. » – « Le sang qui vient de couler à Bordeaux, dit Ducos, doit retomber sur le pouvoir exécutif  . » La Source propose de « punir de mort » non seulement le ministre qui n’aura pas ordonné promptement l’exécution d’un décret sanctionné, mais encore les commis qui n’auront pas exécuté les ordres du ministre. Toujours la mort, et à tout propos, contre quiconque n’est pas de leur secte. Sous cette terreur continue, les ministres se démettent en masse, et le roi est sommé d’en trouver d’autres sur-le-champ ; cependant, pour rendre leur poste plus dangereux, l’Assemblée décrète que dorénavant ils seront « solidairement responsables ». Manifestement, c’est au roi qu’on en veut par-dessus les ministres, et les Girondins n’omettent rien pour lui rendre le gouvernement impossible. Il signe encore ce nouveau décret ; il ne proteste pas ; à la persécution qu’il subit, il n’oppose que le silence, parfois une effusion de bon cœur honnête  , une plainte affectueuse et touchante, qui semble un gémissement contenu  . Mais aux accents les plus douloureux et les plus convaincus, l’obstination dogmatique et l’ambition impatiente restent volontairement sourdes ; sa sincérité passe pour un nouveau mensonge ; du haut de la tribune, Vergniaud, Brissot, Torné, Condorcet l’accusent de trahison, revendiquent pour l’Assemblée le droit de le suspendre , et donnent le signal à leurs auxiliaires jacobins. – Sur l’invitation de la Société-mère, les succursales de province se mettent en branle, et la machine révolutionnaire opère à la fois par tous ses engins d’agitation, rassemblements sur les places publiques, placards homicides sur les murs, motions incendiaires dans les clubs, hurlements dans les tribunes, adresses injurieuses et députations séditieuses à la barre de l’Assemblée  . Après trente-six jours de ce régime, les Girondins croient le roi dompté, et, le 26 juillet, Guadet, puis Brissot, à la tribune, lui font les suprêmes sommations et les dernières avances  . Déception profonde ! comme au 20 juin, il refuse : « Jamais de ministres girondins. »
Puisqu’il barre une des deux portes, on passera par l’autre, et, si les Girondins ne peuvent régner par lui, ils régneront sans lui. Au nom de la Commune, Pétion en personne vient proposer le nouveau plan et réclamer la déchéance

Vers la déchéance du roi, ou comment les girondins croient utiliser les futurs montagnards et se retrouveront dans leurs mains

La Fayette, libéral, démocrate, royaliste, aussi attaché à la révolution qu’à la loi, est alors le personnage qui justement, par la courte portée de son esprit, par l’incohérence de ses idées politiques, par la noblesse de ses sentiments contradictoires, représente le mieux l’opinion de l’Assemblée et de la France  . D’ailleurs sa popularité, son courage et son armée sont le dernier refuge. La majorité sent qu’en le livrant elle se livre elle-même, et, par 400 voix contre 224, elle l’absout. — De ce côté encore, la stratégie des Girondins s’est trouvée fausse. Pour la seconde fois, le pouvoir leur échappe ; ni le roi ni l’Assemblée n’ont consenti à le leur remettre, et ils ne peuvent plus le laisser suspendu en l’air, différer jusqu’à une meilleure occasion, faire attendre leurs acolytes jacobins. Le fragile lien par lequel ils tenaient en laisse le dogue révolutionnaire s’est rompu entre leurs mains : le dogue est lâché et dans la rue.

Jamais on n’a mieux travaillé pour autrui : toutes les mesures par lesquelles ils croyaient ressaisir le pouvoir n’ont servi qu’à le livrer à la populace. – D’un côté, par une série de décrets législatifs et d’arrêtés municipaux, ils ont écarté ou dissous la force armée qui pouvait encore la réprimer ou l’intimider. Le 29 mai, ils ont licencié la garde du roi. Le 15 juillet, ils renvoient de Paris toutes les troupes de ligne. Le 16 juillet  , ils choisissent, pour « composer la gendarmerie à pied, les ci-devant gardes-françaises qui ont servi la révolution à l’époque du 1er juin 1789… c’est-à-dire les insurgés et déserteurs en titre. Le 6 juillet, dans toutes les villes de 50 000 âmes et au-dessus, ils frappent la garde nationale à la tête par le licenciement de son état-major, « corporation aristocratique, dit une pétition  , sorte de féodalité moderne, composée de traîtres qui semblent avoir formé le projet de diriger à leur gré l’opinion publique ». Dans les premiers jours d’août  , ils frappent la garde nationale au cœur par la suppression des compagnies distinctes, grenadiers et chasseurs, recrutés parmi les gens aisés, véritable élite qui maintenant, dépouillée de son uniforme, ramenée à l’égalité, perdue dans la masse, voit en outre ses rangs troublés par un mélange d’intrus, fédérés et hommes à piques. Enfin, pour achever le pêle-mêle, ils ordonnent que dorénavant la garde du château soit chaque jour composée de citoyens pris dans les soixante bataillons  , en sorte que les chefs ne connaissent plus leurs hommes, que personne n’ait plus confiance en son chef, en son subordonné, en son voisin, en lui-même, que toutes les pierres de la digue humaine soient descellées d’avance et que la défense croule au premier choc.

D’autre part, ils ont eu soin de fournir à l’émeute un corps de bataille et une avant-garde. Par une autre série de décrets législatifs et d’arrêtés municipaux, ils autorisent le rassemblement des fédérés à Paris, ils leur allouent une solde et un logement militaire  , ils leur permettent de s’organiser sous un comité central qui siège aux Jacobins et prend des Jacobins le mot d’ordre. De ces nouveaux venus, les deux tiers, vrais soldats et vrais patriotes, partent pour le camp de Soissons et la frontière ; mais il en reste un tiers à Paris  , peut-être 2 000, émeutiers et politiques, qui, fêtés, régalés, endoctrinés, hébergés chacun chez un Jacobin, deviennent plus jacobins que leurs hôtes et s’incorporent dans les bataillons révolutionnaires   pour y servir la bonne cause à coups de fusil. – Deux pelotons, qui sont arrivés plus tard, demeurent distincts et n’en sont que plus redoutables, l’un et l’autre envoyés par ces villes de mer dans lesquelles, quatre mois auparavant, on comptait déjà « vingt et un faits d’insurrection capitale, tous impunis, et plusieurs par sentence du jury maritime   ». L’un, de 300 hommes, vient de Brest, où la municipalité, aussi exaltée que celles de Marseille et d’Avignon, fait, comme celles de Marseille et d’Avignon, des expéditions armées contre ses voisins, où les meurtres populaires sont tolérés, où M. de la Jaille a été presque tué, où la tête de M. Patry a été portée sur une pique, où des vétérans de l’émeute composent l’équipage de la flotte, où « les ouvriers à la solde de l’État, les commis, les maîtres, les sous-officiers, convertis en motionnaires, en agitateurs, en harangueurs politiques, en censeurs de l’administration », ne demandent qu’à faire œuvre de leurs bras sur un théâtre plus en vue. L’autre troupe, appelée de Marseille par les Girondins Rébecqui et Barbaroux  , comprend 516 hommes, aventuriers intrépides et féroces, de toute provenance, Marseillais ou étrangers, « Savoyards, Italiens, Espagnols, chassés de leur pays », presque tous de la dernière plèbe ou entretenus par des métiers infâmes, « spadassins et suppôts de mauvais lieux », accoutumés au sang, prompts aux coups, bons coupe-jarrets, triés un à un dans les bandes qui ont marché sur Aix, Arles et Avignon, l’écume de cette écume qui depuis trois ans, dans le Comtat et dans les Bouches-du-Rhône, bouillonne par-dessus les barrières inutiles de la loi

lundi 14 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_57_ Comment les Girondins préparent la guerre

Important et magistral : la bourgeoisie lasse de l’anarchie, veut la fin de Révolution. ; en langage jacobin, elle fait scission avec le peuple. La dénonciation de la tactique jacobine par André Chénier : douze cents succursales d’émeutes. La guerre pour attiser la peur artificielle du retour d’un ordre ancien dont personne ne voulait et que quelques émigrés ne menaçaient pas. Derrière la guerre étrangère, les jacobins préparent la guerre civile, la guerre des piques. Les piques termineront la Révolution  

La rupture entre la bourgeoise et la Révolution : La bourgeoisie, fait scission avec le peuple

Il était dur en tout lieu pour les familles de vieille bourgeoisie, pour les anciens notables de chaque ville ou bourgade, pour les principaux de chaque art, profession ou métier, pour les gens aisés et considérés, bref pour la majorité des hommes qui avaient sur la tête un bon toit et sur le dos un bon habit, de subir la domination illégale d’une plèbe conduite par quelques centaines ou douzaines de déclamateurs et de boutefeux. – Déjà, au commencement de 1792, le mécontentement était si visible, qu’on le dénonçait à la tribune et dans la presse. Isnard   tonnait contre « cette infinité de gros propriétaires, de riches négociants, d’hommes opulents et orgueilleux qui, placés avantageusement dans l’amphithéâtre des conditions sociales, ne veulent pas qu’on en déplace les sièges ». – « La bourgeoisie, écrivait Pétion  , cette classe nombreuse et aisée, fait scission avec le peuple ; elle se place au-dessus de lui,... il est le seul objet de sa défiance. Une idée la poursuit partout : c’est qu’à présent la révolution est la guerre de ceux qui ont contre ceux qui n’ont pas. » 
 – Effectivement, elle s’abstenait aux élections, elle refusait de fréquenter les sociétés patriotiques, elle réclamait le rétablissement de l’ordre et le règne de la loi ; elle ralliait autour d’elle « la multitude des gens modérés et timides pour qui la tranquillité est le premier besoin », et surtout, ce qui était plus grave, elle imputait les troubles aux auteurs des troubles.

La dénonciation d’André Chénier : douze cents succursales d’émeutes

Avec une indignation contenue et une force de preuves irrésistible, un homme de cœur, André Chénier, sortait de la foule muette, et, publiquement, ôtait aux Jacobins leur masque  . Il perçait à jour le sophisme quotidien par lequel un attroupement, « quelques centaines d’oisifs réunis dans un jardin ou dans un spectacle étaient effrontément appelés le peuple ». Il peignait ces « deux ou trois mille usurpateurs de la souveraineté nationale enivrés chaque jour par leurs orateurs et leurs écrivains d’un encens plus grossier que l’adulation offerte aux pires despotes » ; ces assemblées où un « infiniment petit nombre de Français paraissent un grand nombre parce qu’ils sont réunis et qu’ils crient » ; ce club de Paris d’où les honnêtes gens laborieux et instruits se sont retirés un à un, pour faire place aux intrigants endettés, aux gens tarés, aux hypocrites de patriotisme, aux amateurs de bruit, aux talents avortés, aux cerveaux avariés, aux déclassés de tout ordre et de toute espèce qui, n’ayant su faire leurs affaires privées, se dédommagent sur les affaires publiques. Il montrait, autour de la manufacture centrale, douze cents succursales d’émeutes, douze cents sociétés affiliées, qui, « se tenant par la main, forment une sorte de chaîne électrique autour de la France » et la secouent à toute impulsion partie du centre ; leur confédération installée et intronisée, non pas seulement comme un État dans l’État, mais comme un État souverain dans un État vassal ; des administrations mandées à leur barre, des arrêts de justice cassés par leur intervention, des particuliers visités, taxés, condamnés par leur arbitraire ; l’apologie incessante et systématique de l’insubordination et de la révolte ; « sous le nom d’accaparements et de monopoles, le commerce et l’industrie représentés comme des délits » ; toute propriété ébranlée, tout riche suspect, « les talents et la probité réduits au silence » ; bref une conjuration publique contre la société au nom de la société même, et « l’effigie sainte de la liberté employée à sceller » l’impunité de quelques tyrans.
Une pareille protestation disait tout haut ce que la plupart des Français murmuraient tout bas, et de mois en mois des excès plus graves soulevaient une réprobation plus forte. « L’anarchie existe à un degré presque sans exemple, écrivait l’ambassadeur des Etats-Unis  . Telles sont l’horreur et l’appréhension universellement inspirées par les sociétés licencieuses, qu’il y a quelque raison de croire que la grande masse de la population française regarderait le despotisme lui-même comme un bienfait, s’il était accompagné de cette sécurité des personnes et des propriétés que l’on possède sous les plus mauvais gouvernements de l’Europe. »

La guerre nécessaire pour entretenir la peur du retour de l’ordre ancien

Tout au rebours avec la guerre : incontinent la face des choses change, et l’alternative se déplace. Il ne s’agit plus de choisir entre l’ordre et le désordre, mais entre le nouveau régime et l’ancien, car derrière les étrangers on aperçoit les émigrés à la frontière. L’ébranlement est terrible, surtout dans la couche profonde qui jadis portait seule presque tout le poids du vieil édifice, parmi les millions d’hommes qui vivent péniblement du travail de leurs bras, artisans, petits cultivateurs, métayers, manœuvres, soldats, et aussi contrebandiers : faux-sauniers, braconniers, vagabonds, mendiants et demi-mendiants, qui, taxés, dépouillés, rudoyés depuis des siècles subissaient, de père en fils, la misère, l’oppression et le dédain. Ils savent, par leur expérience propre, la différence de leur condition récente et de leur condition présente. Ils n’ont qu’à se souvenir pour revoir en imagination l’énormité des taxes royales, ecclésiastiques et seigneuriales, les 81 pour 100 d’impôt direct, les garnisaires, les saisies et les corvées, l’inquisition du gabelou, du rat de cave et du garde-chasse, les ravages du gibier et du colombier, l’arbitraire du collecteur et du commis, la lenteur et la partialité de la justice, la précipitation et la brutalité de la police, les coups de balai de la maréchaussée, les misérables ramassés comme un tas de boue et d’ordures, la promiscuité, l’encombrement, la pourriture et le jeûne des maisons d’arrêt  . Ils n’ont qu’à ouvrir les yeux pour voir l’immensité de leur délivrance, toutes les taxes directes ou indirectes abolies en droit ou supprimées en fait depuis trois ans, la bière à deux sous le pot, le vin à six sous la pinte, les pigeons dans leur garde-manger, le gibier à la broche, le bois des forêts nationales dans leur grenier, la gendarmerie timide, la police absente, en beaucoup d’endroits toute la récolte pour eux, le propriétaire n’osant réclamer sa part, le juge évitant de les condamner…

Ochlocratie contre démocratie : derrière la guerre nationale, les Jacobins préparent la guerre civile (la guerre des piques)

Telle est la brute colossale que les Girondins introduisent dans l’arène politique   ; pendant six mois, ils agitent devant elle des drapeaux rouges, ils l’aiguillonnent, ils l’effarouchent, ils la poussent, à coups de décrets et de proclamations, contre leurs adversaires et contre ses gardiens, contre la noblesse et le clergé, contre les aristocrates de l’intérieur, complices de Coblentz, contre le « comité autrichien », complice de l’Autriche, contre le roi, dont ils transforment la prudence en trahison, contre le gouvernement tout entier, auquel ils imputent l’anarchie qu’ils fomentent et la guerre dont ils sont les provocateurs.
Ainsi surexcitée et tournée, il ne manque plus à la plèbe qu’un signe de ralliement et des armes : tout de suite ils lui fournissent ces armes et ce signe de ralliement. Par une coïncidence frappante et qui montre bien un plan concerté  , ils ont mis en branle du même coup trois machines politiques. Au moment juste où, par leurs rodomontades voulues, ils rendaient la guerre inévitable, ils ont arboré la livrée populaire, et ils ont armé les indigents. Presque dans la même semaine, à la fin de janvier 1792, ils ont signifié à l’Autriche leur ultimatum à délai fixe, adopté le bonnet de laine rouge et commencé la fabrication des piques. — Manifestement, en rase campagne, contre une armée régulière et des canons, ces piques ne peuvent servir ; c’est donc à l’intérieur et dans les villes qu’elles doivent trouver leur emploi. Que le garde national aisé qui paye son uniforme, que le citoyen actif, privilégié par ses 3 francs de contribution directe, ait son fusil ; l’ouvrier du port, le portefaix de la halle, le compagnon qui loge en garni, le citoyen passif que sa pauvreté exclut du vote, aura sa pique et, en ce temps d’insurrections, un bulletin de vote ne vaut pas une bonne pique maniée par des bras nus. — A présent, le magistrat en écharpe peut préparer toutes les sommations qu’il voudra : on les lui fera rentrer dans la gorge, et, de peur qu’il n’en ignore, on l’avertit d’avance. « Les piques ont commencé la révolution ; les piques l’achèveront  . » – « Ah ! disent les habitués du jardin des Tuileries, si les bons patriotes du Champ de Mars en avaient eu de pareilles, les habits bleus (les gardes de La Fayette) n’auraient pas eu si beau jeu ! » – « On les portera partout où seront les ennemis du peuple, au Château s’ils y sont. » Elles feront tomber le veto et passer les bons décrets de l’Assemblée nationale. À cet effet, le faubourg Saint-Antoine offre les siennes, et, pour bien en marquer l’emploi, il se plaint de ce que « l’on cherche à substituer l’aristocratie de la richesse au pouvoir de la naissance » : il réclame « des mesures sévères contre les scélérats hypocrites qui égorgent le peuple, la Constitution à la main » ; il déclare que « les rois, les ministres et la liste civile passeront, mais que les droits de l’homme, la souveraineté nationale et les piques ne passeront pas » ; et, par l’organe de son président, l’Assemblée nationale remercie les pétitionnaires « des avis que leur zèle les engage à lui donner ». – Entre les meneurs de l’Assemblée et la populace à piques, la partie est liée contre les riches, contre les constitutionnels, contre le gouvernement, et désormais, à côté des Girondins marchent les Jacobins extrêmes, les uns et les autres réconciliés pour l’attaque, sauf à différer après la victoire…


Les plus vils agents, les perturbateurs de profession, les brigands, les fanatiques, les scélérats de tout ordre, les indigents hardis et armés qui, en front de bandière », marchent à l’assaut des propriétés et au « sac universel », bref les barbares de la ville et de la campagne, « voilà leur armée commune, et ils ne la laissent pas un jour dans l’inaction ». – Sous leur usurpation universelle, concertée et grandissante, toute la substance du pouvoir fond aux mains des autorités légales ; peu à peu elles sont réduites à l’état de simulacres vains, et, d’un bout à l’autre de la France, bien avant l’écroulement final, en province comme à Paris, la faction, au nom des dangers publics, substitue le gouvernement de la force au gouvernement de la loi.