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samedi 23 avril 2016

Cash investigation et l’industrie pharmaceutique

Cash investigation m’énerve souvent, avec son ton Michael Moore, mais sans l’humour, juste le ton inquisitorial, l’agressivité et parfois la mauvaise fois, la volonté de dénoncer un immense scandale à chaque reportage, même lorsqu’il n’existe pas (il faut rentabiliser les moyens de la chaine ? même dans le service public ?) mais aussi, il faut le reconnaître, de véritables enquêtes permettant de confronter des interlocuteurs à leurs mensonges ou de démonter leur discours fallacieux. L’émission du 9 février dans sa partie consacrée à l’industrie pharmaceutique, était assez exemplaire de ce point de vue, avec deux dossiers. L’un consacré au Sofosbuvir de Gilead et à son prix, était  traité de manière caricaturale, l’autre à GSK et à sa politique sur les vaccins pédiatriques dénonçait, en effet, un véritable scandale.

Gilead et le Sofosbuvir

Le Sofosbuvir  est un véritable miracle thérapeutique dont tout le monde devrait se réjouir, l’antiviral qui permet de guérir l’hépatite C, le premier médicament avec une telle efficacité. L’enquête de Cash investigation s’est focalisée sur le prix du Sofosbuvir (Sovaldi) : E n France, le prix d’une boite de 28 comprimés a été fixé à 13 667 € par un accord survenu entre le comité économique des produits de santé (CEPS) et le laboratoire Gilead. La cure de 12 semaines coûte ainsi 41 000 € par patient. L’ enquête de Cash investigation comparait le prix français au prix américain ( nettement plus élevé d’environ 25% ?)…et au prix du Bengladesh ( ridicule). Ridicule, aussi la comparaison !

Commentaires :

Cash investigation considérait le prix français comme scandaleux. Avant l’époque Sofosbuvir, le traitement de l’hépatite C était  reposait sur l’interféron et la ribavirine et nécessitait des injections hebdomadaires pendant 48 semaines, guérissait environ la moitié des patients, mais provoquait des réactions indésirables fréquentes entrainant l’arrêt du traitement, et parfois engageant le pronostic vital. Ensuite, il ne restait que la greffe de foie et les traitements immunosuppresseurs à vie. Même en laissant de côté la guérison, le confort de vie, l’immense service médical rendu, même en se bornant aux simples considérations économiques, le traitement par le Sofosbuvir est rentable à terme pour la société.
D’autant que le prix par traitement devrait baisser, en raison d’un mécanisme intelligent d’accords prix volumes. Plus de patients sont traités, plus le prix par traitement diminue. Cela devrait permettre de traiter plus de patients à des stades moins avancés. Les malades et la société y gagnent, le laboratoire a une garantie sut son chiffre d’affaire.
Enfin, le prix du Sofosbuvir se justifie aussi par le fait qu’il s’agit de la première molécule de sa classe. La voix est maintenant ouverte pour des concurrents qui trouvent devant aux une nouvelle voie bien défrichée. Des molécules concurrentes, éventuellement meilleures devraient voir le jour rapidement et feront baisser le prix du traitement. Mais si le premier à inventer un traitement réellement innovant ne peut recevoir la juste rémunération de ses efforts et des risques qu’il a pris, alors il n’y aura plus de premier, ni par conséquent plus de deuxième ou troisième…
Le deuxième « scandale »  révélé par Cash investigation, c’était que les deux tiers des experts qui ont eu à évaluer le Sofosbuvir avaient travaillé avec le laboratoire Gilead lors des études cliniques. Vieux problème déjà mentionné cent fois : lorsque qu’une innovation thérapeutique de cette nature apparait, c’est tout à fait normal. Il est même étrange qu’un tiers des experts consultés n’aient pas travaillé avec la molécule ; à la limite, leurs patients devraient les poursuivre… Encore une fois, ce qui compte, c’est que chacun sache ce que chacun a fait et reçu (« vivre au grand jour, exigence portée par Auguste Comte  à la fonction d’expertise»). Des progrès en ce sens étaient nécessaires, pour l’essentiel, ils ont été faits.
« Troisième scandale », le prix au Bengaldesh, qui, selon Cash investigation, devrait représenter une référence pour le prix français. Alors là, les bras m’en tombent. Le Bengladesh produit le médicament en dehors de tout respect du système international de brevet ; il agit donc en passager clandestin, profitant des efforts de recherche financés par l’industrie pharmaceutique et les assurés sociaux des  pays occidentaux, sans y prendre sa part. Compte-tenu de sa situation économique et sanitaire, comment le lui reprocher ? Même la santé publique mondiale y gagne. (cf Lester Thurow et ses commentaires sur le système de protection intellectuelle)
Seulement, ce que Cash Investigation devrait constater, c’est que les dépenses de recherches financées par l’industrie pharmaceutique et les assurés sociaux des  pays occidentaux constituent l’une des aides plus utiles, les plus généreuses, les plus bénéfiques accordées aux pays en voie de développement… ce que personne ne semble remarquer

GSK et les vaccins pédiatriques

Depuis quelques temps, il est impossible de trouver en France un vaccin pédiatrique autre que le vaccin hexavalent (diphtérie, tétanos, poliomyélite, coqueluche, méningite, hépatite) produit par GSK.- alors que seuls diphtérie, tétanos, polio sont obligatoires, coqueluche et méningite fortement recommandés et hépatite recommandée, mais plus discutée). L’explication fournie par les producteurs de vaccins, (qui, en passant, se mettent en infraction avec leurs obligations les plus élémentaires et le plus fondamentales) consiste en une pénurie de vaccins contre la coqueluche (extrêmement important, des foyers infectieux réapparaissent un peu partout en France) provoqués par des changements de législations dans différents pays. Curieusement, il se trouve aussi que le vaccin hexavalent coûte près de  40 euros contre près de 26 euros pour l'Infanrix Penta, et 15 euros pour l'Infanrix Tétra ; et que les autres vaccins sont si peu chers qu’ils ne sont plus commercialement très intéressants.
Cash investigation s’est intéressé à ce dossier. Un scientifique de GSK justifiait la situation en affirmant que, puisque pénurie il y a, il valait mieux privilégier le vaccin hexavalent en raison de ses avantages en matière de santé, puisqu’il permet de préserver en une seule fois contre coqueluche et méningite, ce qui représente effectivement un progrès réel ; et également l’hépatite B. L’homme était surement sincère et légitimement fier de la mise au point de ce vaccin hexavalent ; simplement, il est inadmissible que des alternatives parfois nécessaires ne soient plus disponibles.
Mais l’équipe de Cash investigation, et c’est là qu’elle est à son meilleur,  a déniché le discours d’un patron de GSK lors de la remise d’un prix de management ou de stratégie, discours dans lequel il se vantait d’avoir racheté tous les brevets concurrents de vaccin contre l’hépatite B en France, puis imposé le vaccin hexavalent, qui puisqu’il comprenait le vaccin contre l‘hépatite B donnait à GSK , le quasi monopole des vaccins pédiatriques en France, avec de plus le prix le plus élevé. La stupéfaction des scientifiques de GSK devant ce discours cynique de leur patron avait quelque chose de gênant.  Il n’est peut-être pas indifférent de noter que GSK est également en train de fermer son centre de recherches en France (aux Ulis) et qu’il a été parmi les laboratoires les plus sanctionnés par la Chine pour ses pratiques de quasi-corruption auprès des médecins ; il semble décidément y avoir un problème d’éthique dans cette firme.

Le pire est encore que des comportements de ce genre fournissent des prétextes aux adversaires des vaccinations et mettent en danger une couverture vaccinale pourtant indispensable. Ceux qui ont vu des enfants atteints de poliomyélites, heureusement quasiment disparue dans nos contrées et qui sera peut-être un jour éradiquée comme la variole (nous n’en sommes pas loin), le comprendront sans peine, et les vaccins contre la méningite constituent aussi un progrès réel. Il faudra saisir l’occasion de la conférence mise en place par Mme Touraine pour redéfinir la politique vaccinale française (ce qui est obligatoire, conseillé) et pour qu’elle soit effectivement respectée par les industriels opérant en notre pays. 




vendredi 14 novembre 2014

Politique du médicament : bon anniversaire au CEPS !


C’était beaucoup plus mal avant !
Peu de gens connaissent le CEPS, et pourtant il joue un rôle essentiel dans notre système de santé. Le CEPS, c’est le Comité Economique des Produits de Santé, et c’est lui qui a la responsabilité de fixer le prix des médicaments, des dispositifs médicaux et de toutes les prestations prises en charge par l’assurance maladie obligatoire. Le CESP existe depuis vingt ans, et à l’occasion de son rapport annuel, propose un bilan de son action.
Qu’existait-il avant le CEPS ? Eh  bien, c’était tout simplement la préhistoire, et un état qu’aujourd’hui même le tiers monde ne nous envierait pas ! Les prix étaient fixés par une Direction dépendant du Ministère de la Santé, et le ministre de la Santé, ou des affaires sociales, dépendait, lui, de ses électeurs. Par transitivité, le prix du médicament dépendait de l’électeur du  ministre, et souvent, de la construction d’une usine dans la bonne circonscription. Au gré des changements ministériels et des différentes interventions, on a ainsi vu des projets d’implantation d’usine faire le tour de France, de la Normandie à la Loire-Atlantique, aux Vosges pour arriver en Corrèze. Pour faire bonne mesure, on frappait par surprise les firmes pharmaceutiques d’une « contribution exceptionnelle » arbitraire, lorsque les comptes de la Sécu dérivaient un peu trop.
Vingt ans seulement ! Le CEPS est né de la révolte d’un certain nombre d’acteurs du système de santé et de hauts fonctionnaires pour sortir d’un système injuste, arbitraire, inefficace, qui conduisait la Sécu à la ruine et l’industrie pharmaceutique à sa disparition – parmi lesquels son premier directeur, Jean Marmot, issu de la Cour des Comptes. Le rapport lui rend un hommage mérité en ces termes : « Jean Marmot, premier président du CEPS, à l’époque Comité économique du médicament, a jeté les bases de son fonctionnement institutionnel et de la relation conventionnelle avec l’industrie pharmaceutique. Ce dispositif original, qui porte incontestablement sa marque est d’abord né de la conviction que les méthodes de tarification des médicaments précédemment pratiquées faisaient courir des risques importants, en termes de sécurité juridique et politique. Il fallait une évolution radicale, et le Comité en a été l’instrument : il est devenu une instance de concertation interinstitutionnelle, où l’on décide réellement des prix des produits de santé, sur la base d’un pouvoir réglementaire autonome…loin de considérer le Comité comme une simple « machine à tarifer » et procurer des économies pour l’assurance maladie, Jean Marmot avait d’emblée pressenti qu’il pouvait, grâce à la politique conventionnelle, être considéré comme un vecteur d’une régulation plus large du secteur des produits de santé ». Jean Marmot est également l’auteur d’un rapport important sur la politique du médicament.

Le fonctionnement du CEPS
Comment le CEPS définit-il son rôle ? « Lieu d’échange et de découverte entre administrations et entreprises, le Comité a permis de prendre et tenir des engagements réciproques durables. Du côté de l’Etat, il s’agissait, et il s’agit encore de donner aux entreprises un interlocuteur unique, disposant de la capacité de décider, décidant de manière suffisamment prévisible – c'est-à-dire s’appuyant sur une doctrine et des critères clairs, la stabilité du Comité, de son fonctionnement et des règles qu’il applique est certainement un élément constitutif important- sans être évidemment le seul - d’un environnement administratif favorable aux industries de santé en France et répondant à l’évolution des besoins des patients mais également des établissements de santé. »
Concrètement, le CEPS conclut avec l’industrie pharmaceutique des accords par produits, souvent du type prix-volume, mais aussi sur le respect des posologies de l’AMM (autorisation de mise sur le marché) ou le coût de traitement journalier moyen. Dans un accord prix volume, le prix est fixé en fonction du nombre de patients attendus; si le nombre de prescriptions est supérieur, le prix est revu à la baisse. Les engagements de type prix/volume représentent 75% des remises dues, soit 546M€ pour 2013. Elle sont concentrées sur un petit nombre de médicaments, fortement innovants et de firmes  :  Novartis avec le Lucentis (dégénerescence maculaire) et le Glivec (leucémie) ; Abbvie avec Humira (polyarthrite rhumatoïde) ; Pfizer (Ambrel, polyarthrite rhumatoïde) ; Astra Zeneca ( symbicort, asthme), BMS (Avastin, cancer, Yervoy, mélanome). Ces remises reflètent la difficulté à prévoir le succès et le juste prix d’un médicament très innovant (ASMR  amélioration du service médical rendu- supérieure à III) et la nécessité d’ajuster en fonction des résultats cliniques.
Il existe aussi une régulation financière collective liée au respect global par l’industrie pharmaceutique de l’objectif de croissance des ventes des médicaments remboursables. Elle comporte une part assise sur le chiffre d’affaires total de l’entreprise (10% du dépassement au-delà d’un seuil prévu dans la convention) et des remises quantitatives fonction de la place de l’entreprise dans les segments de marché par pathologie. Le Chiffre 2013 de consommation de médicament est de 24,7 milliards d’euros, et il est en baisse depuis deux ans (il n’ y a plus de remises pour clauses collectives).
Les pratiques du CEPS
Le CEPS revendique « une doctrine et des critères clairs, et offrant certaines garanties de visibilité sur un voire deux exercices annuels ». Voyons quelques exemples de la doctrine du CEPS :
Fixation du prix des médicaments innovants : depuis très longtemps, il était en effet tacitement admis, dans la plupart des pays, qu’un médicament apportant un progrès notable pouvait prétendre à un avantage de prix par rapport au médicament de comparaison, comme le code de la Sécurité sociale l’autorise en France. Dans certaines classes, en particulier les anticancéreux, dans lesquelles les innovations se sont succédées à un rythme assez soutenu, ce mécanisme a pu aboutir à des prix correspondant à des coûts de traitement considérables : jusqu’à environ 50 000 € par an et par patient pour certains produits. Le comité considère qu’à ces niveaux de prix l’accès au marché français constitue un avantage suffisant pour les innovateurs.
Pour les médicaments d’ASMR IV (forte amélioration du service médical rendu), la discussion du prix tient compte des caractéristiques de la population traitée. Par exemple, lorsque le médicament a la même population cible que son comparateur, le comité estime volontiers qu’un bénéfice suffisant de l'innovation pour l'entreprise consistera dans l'accroissement de ses parts de marché, sans qu'il y ait lieu d'y ajouter un avantage de prix. Il peut en aller différemment lorsque l'ASMR résulte d'un avantage spécifique pour une population plus restreinte.
Fixation du prix des génériques : la décote des génériques par rapport au prix du princeps, a été portée en 2012 de 55% à 60% pour les brevets échus à compter de janvier 2012. Lorsque du fait de la faible taille du marché concerné, du coût de production du générique ou du faible niveau de prix du princeps lié à son ancienneté, la mise sur le marché d’un générique ne peut se faire avec une décote de 60% par rapport au prix fabricant HT du princeps, le comité peut accepter d’appliquer une moindre décote.
Dans les classes pharmaco-thérapeutiques homogènes disposant d’une substitution générique importante, le coût de traitement des génériques d’un côté et celui des princeps de l’autre, est aligné vers les prix les plus bas. Le prix princept baisse donc lors de ‘introduction d’un générique
Politique de mee too : Le CEPS, contrairement parfois à la Commission de transparence (qui évalue le service médical rendu) ne  considère pas  des molécules différentes comme des mee-too, mais comme des médicaments différents, même s’ils ont des mécanismes d’action très voisins. Ils sont le fruit de recherches indépendantes et les risques courus à cette occasion par les entreprises sont analogues. « Il ne s'agit donc pas de "me-too" mais de concurrents arrivés sur le marché à des dates diverses. Le comité considère qu'il n'y aurait que des inconvénients à limiter a priori le nombre et la diversité de ces concurrents, tant pour des raisons de coûts (les nouveaux apportent, conformément au code de la sécurité sociale, une économie dans le coût de traitement) que pour des raisons médicales (même sans ASMR, une nouvelle molécule peut constituer un meilleur choix pour une partie des patients). Egalement parce que limiter l'accès au marché au premier ou au petit nombre de premiers arrivés, si tous les systèmes de santé en faisaient autant, ferait peser un risque insupportable de tout ou rien sur la recherche des entreprises. »
Alors, le CEPS a-t-il une doctrine sûre et fiable ?  Il a en fait mieux que cela, une démarche rationnelle et scientifiquement bien informée, médicale et économique au service des patients de façon à leur permettre l’accès aux médicaments au prix le plus juste possible, en tenant le cap entre les stratégies sophistiquées des entreprises et les pressions du gouvernement pour faire baisser les dépenses de santé : « Le Comité a assuré et assure toujours l’accès de tous les malades qui en relèvent, aux produits de santé nouveaux et innovants. Contrairement à d’autres Etats qui sont conduits à limiter cet accès, d’une manière souvent opaque, la France peut, de ce point de vue afficher des résultats remarquables, par exemple dans les domaines de l’oncologie ou des maladies rares. À ce jour, aucune innovation confirmée ne manque à l'arsenal thérapeutique des médecins traitants, et le nombre de médicaments orphelins disponibles y est l'un des plus élevés d'Europe ».
Le prix des médicaments
Le rapport du CEPS s’est enrichi d’une comparaison internationale du prix des médicaments, exercice qui n’a rien de facile en raison de systèmes très dissemblables (pour la méthodologie, cf annexe 8du rapport). Pour les prix des médicaments brevetés (coût d’un panier représentatif de médicaments), l’étude la plus complète est canadienne et donne : Canada 1 (référence), France 0.76, Italie 0.80, Allemagne : 1.11, Suède 0.90, Suisse : 1.01, Royaume-Uni : 0.80, USA : 2.02. La France a donc les prix le moins chers du panel, ce qui est remarquable comparé par exemple au Royaume Uni, où un système national  de santé (NHS) en pleine déliquescence restreint, voire interdit, l’accès à certains médicaments innovants d’une façon qui nous paraitrait insupportable- et que les Britanniques supportent de moins en moins.
Pour les médicaments génériques, l’étude la plus homogène avec la même méthodologie (panier type) est suisse et donne les résultats suivants : Suisse 100 (référence), France 81, Autriche 65, Danemark 38, Allemagne 47, Royaume-Uni 40, Pays-Bas 32. A noter qu’une étude par unité standard (médicament par médicament, sans tenir compte du volume de consommation) donne des résultats assez différents, selon lesquels la France est dans la moyenne basse européenne (enquête Gemme 2010 : France : 0.18, Port : 0.27, Belg. : 0.27, Allemagne : 0.24, Italie : 0.20, Royaume-Uni : 0.20, Espagne 0.18, Finlande : 0.18, Pologne : 0.11)
Donc, contrairement peut-être à l’opinion admise, les médicaments sous brevet sont peu chers en France, les génériques sont plus chers, mais pas à l’unité, essentiellement en raison de la structure volume prix : plus de consommation de génériques moins chers au Royaume-Uni et en Allemagne, par rapport à la France, ou, autrement dit, les génériques les plus consommés en France sont plus chers. Il y a peut-être là une piste d’amélioration, il semble qu’une politique généreuse de prix pour inciter les compagnies à mettre des génériques sur le marché ait été, justement,  un peu trop  généreuse, ; ce qui, par parenthèse, peut aussi décourager l’innovation.
En perspective sur vingt ans, le rapport du CEPS fait remarquer que le marché pharmaceutique a radicalement changé de physionomie. « Les brevets des blockbusters des années 90 sont pour leur grande majorité tombés dans le domaine public. Copiés, ils ont largement alimenté le développement du marché des médicaments génériques. L’innovation se concentre sur des domaines thérapeutiques plus ciblés : les médicaments orphelins, les médicaments de « niche » en oncologie, les thérapies ciblées constituent les secteurs d’innovation principaux. Sans être négligées, les grandes pathologies chroniques ne voient pas poindre d’innovations radicales. Le domaine de la virologie, après le traitement du SIDA, paraît être, avec les nouveaux antiviraux indiqués dans l’hépatite C, un secteur d’innovation majeure. »
Quelques questions cependant :

Il ne faut évidemment attendre de critiques fortes du rapport qu’un organisme fait sur lui-même. Encore une fois, le rôle du CEPS dans la santé publique française est de première importance, bien qu’assez ignoré, et un Parlement qui ferait sérieusement son travail l’examinerait et le discuterait de près avant de fixer l’ONDAM (Objectif National des Dépenses d’Assurance Maladie) à pile ou face et de pleurer chaque année sur sa dérive. Il me semble que le  CEPS, sur les vingt ans, a plutôt bien fait le job, et qu’hommage doit être rendu à ceux qui l’ont fondé et présidé (Jean Marmot, Jean-François Bénard, Noël Renaudin, Gilles Johanet, Dominique Giorgi…, et à ceux qui y ont plutôt bien travaillé, pris entre l’enclume des industries et le marteau des pouvoirs publics.

La baisse de dépense des médicaments en 2012 et 2013 traduit-elle l’efficacité de la régulation, ou un début de renonciation à des soins pour cause de crise ? Le CEPS par définition ne s’occupe des produits déremboursés, il serait quand même intéressant d’avoir des études sur l’incidence économique et en matière de soin des déremboursements.

En lien avec cette question, une étude d’IMS Health France démontre que 60% des patients ne suivent pas complètement leurs traitements (87% des asthmatiques, 64% des insuffisants cardiaques, 63% des diabétiques,  60% des hypertendus). Ce manque d’observance a des conséquences graves pour les patients et pour l’économie de la santé : une hypertension mal soignée peut conduire à un AVC (coût direct 4 milliards d’euros par an), un diabète mal régulé entraine un recours plus rapide à l’insuline, assez couteux) et un risque accru de cécité ou d’amputation. Une meilleure observance des traitements conduirait à une consommation accrue de médicaments, mais à l’évitement de nombre de drames et finalement à une économie. Le CEPS doit donc intégrer, même si ce n’est pas sa mission première, la question de l‘observance des traitements. S’agit-il d’un problème de remboursement, de pédagogie, de médicaments possédant encore trop d’effets secondaires ?

Comment le CEPS traitera-t-il le cas, qui risque de se reproduire, du Sofosbuvir, ce médicament miracle contre l’Hépatite C de Gilead (le coût de traitement d’environ 60.000 euros, le nombre de malades de l’hépatite C est d’environ 200.000 en France ? (NB : Même à ce coût, il est nettement  moins cher qu’une greffe de foie pour les plus malades et médicalement , en terme de service médical rendu, incomparable). Mais pour l’instant, la politique semble être de le réserver aux plus atteints, alors qu’il est bénéfique pour les patients même à des stades plus précoces. Nous ne sommes pas loin ici de que le CEPS a jusqu’à présent évité, la restriction économique des soins et le droit, non pas à la santé, mais à être soigné pour tous.

Peut-on encore avoir une politique des prix des médicaments par nation dans l’espace européen ? Le système français est plus satisfaisant que beaucoup d’autres, comment le préserver ?

samedi 12 avril 2014

Médicaments et progrès thérapeutique_ le Sofosbuvir


Miracle thérapeutique, cauchemar financier ?

Le Sofosbuvir des laboratoires Gilead arrive en France (et en Europe), et il s’agit d’un progrès thérapeutique majeur dont se réjouit notamment le site  VIH.org. Le Sofosbuvir est un nouvel antiviral, dont les premières études ont montré qu’il était particulièrement bien toléré et particulièrement efficace pour le traitement de l’hépatite C.  Les résultats semblent impressionnants, par exemple ceux publiés le 16 janvier dans le New England Journal of Medecine par Sulkowski MS. et al., avec une association Daclatasvir + Sofosbuvir, chez les patients infectés par le VHC de génotype 1 en échec d'inhibiteur de protéase de première génération, aux stades de fibrose Fo-F2. Le Sofosbuvir permet de se passer d’interféron, pas toujours efficace, ni bien toléré ; lors de son autorisation temporaire d’utilisation en France (précédent l‘autorisation de mise sur le marché), son indication a été étendue aux patients en état de  fibrose avancée, cirrhose, liste d’attente de greffe du foie et post-greffe, sans alternative thérapeutique ; si les résultats sont conformes aux prévisions, c’est une sorte de miracle thérapeutique.

Miracle thérapeutique dont tout le monde devrait se réjouir, mais qui provoque en fait un cauchemar financier. C’est que le coût de traitement selon les prix accordés par les principaux pays, et par l‘Europe devrait être entre  55 000 et 65 000 euros (56000 euros en France, 666 euros le comprimé).  En France, la prévalence de l’hépatite C est estimée à 0,84 %, soit 370 000 porteurs d'anticorps du VHC dont environ les deux tiers sont malades et seulement la moitié (57,4 %) connaît son statut – trop souvent encore, l’hépatite C est diagnostiquée trop tardivement, à des stades déjà avancés. La tentation va être forte de la part d’un gouvernement à la recherche d’économies dans la santé qui touchent toujours  principalement le domaine du médicament  (c’est moins périlleux électoralement que les professions de santé) de limiter l’accès au Sofosbuvir, et un gigantesque bras de fer  s’annonce avec Gilead, accompagné de fortes précipitations de coups fourrés, manipulations et opérations de communication sophistiquées.

A court terme, la demande de certaines association que le médicament soit remboursé à son coût de production ( le Sofosbuvir est une petite molécule et non un anticorps) est évidemment inacceptable ; car, contrairement aux interférons, ce n’est pas la production qui coûte cher, mais les efforts de recherche accomplis depuis des années par Gilead dans le domaine des rétroviraux ; alors la situation est simple : ou le prix des médicaments permet de rentabiliser ces efforts de recherche, ou les progrès thérapeutiques s’arrêteront. Le PDG de Sanofi, Chris Viehbacher affirme déjà qu’un euro investi en recherche lui en rapporte 0.8  (mais il est vrai que la manière dont il dirige une recherche à laquelle il ne croit guère semble loin d’être la plus efficace). A moyen terme, la situation devrait évoluer favorablement, parce qu’il est possible (obligatoire !) de négocier des accords prix volume (plus le Sofosbuvir sera prescrit, plus son prix diminuera) ; d’autres, part, des concurrents devraient bientôt apparaître. Dans les cas les plus graves,  le coût du traitement est moindre que celui des alternatives actuelles (interféron), et il semble éradiquer complètement le virus ; si la prescription à des stades moins avancés est justifiée (et il semble que cela soit le cas), le prix devra diminuer en fonction du nombre de prescription.

Reste qu’on peut aussi se demander pourquoi la France et l’Europe sont incapables de faire naitre des nouveaux Gilead, et pourquoi nous en sommes réduits à l’alternative de  payer très cher des médicaments inventés ailleurs ou à nous en passer

Miracles thérapeutiques ou recherche et stratégie efficaces !

Le Sofosbuvir miracle ? ; oui, mais de ces miracles qui n’arrivent qu’aux entreprises et aux chercheurs les ayant très activement et intelligemment recherchés. Gilead a été fondé en 1987 par Michael Riordan, un médecin de 29 ans doublement diplômé de John Hopkins School of Medecine et de Harvard Business School, avec une mise départ de 2 millions d’euros de Menlo Venture (pour la petite histoire, Warren Buffet déclina l’offre qui lui était faite de participer, eh oui, l’oracle se trompe parfois). Gilead se donna pour vocation d’inventer de nouveaux antiviraux et certainement le fait que Michael Riordan avait été frappé par le virus de la dengue lors d’une mission humanitaire, et que DuBose Montgomery, le PDG de Menlo Venture avait été lui-même victime d’une grave infection virale n’est pas étranger à leur motivation.

En quelques années, Gilead a lancé l’Ambisome (anti-parasitaire , produit naturel découvert par le Squibb Institute), le Tenofovir (Viread,  dérivé nucléotidique anti-HIV, inhibiteur de la reverse transcriptase), inventé par Gilead et présent dans de nombreuses combinaisons parmi les plus utilisées (Truvada, Atripla) ; l’antibiotique Cayston, inventé par Gilead, le premier approuvé pour le traitement des infections opportunistes de la mucoviscidose ; l’emptricitabine, autre dérivé nucléotidique anti-HIV, acquis par Gilead de Research Triangle pour être utilisé en combinaison avec Viread ; le Flolan, un dérivé antithrombotique des prostaglandines synthètisé par John Vane ;  Hepcera, autre dérivé nucléotidique anti-viral inventé par une université  tchéque, qui échoua en tant que traitement anti-Sida, mais fut repris et développé par Gilead contre l’Hépatite B ; le Volibris (Ambrisentan, antagoniste de l’endotheline), premier traitement contre l’hypertension pulmonaire, avec un statut de drogue orpheline), en collaboration avec GSK ; Lexican ( un dérivé de l’adénosine développé avec Astellas pour les examens cardiaques) ; le Macugen (Pegatabnib), protéine synthétique dérivée du VEGF, utilisé contre la dégénérescence maculaire due à l’âge, acquis via la société Nextar, qui a aussi eu un statut de médicament orphelin ; le Ranolazine, un anticalcique contre l’angine de poitrine, acquis via CV therapeutics ; le célèbre Tamiflu, autre dérivé nucléotidique, inventé par Gilead, antiviral contre la grippe A et B et premier de la classe des inhibiteurs de neuramidinase.

Mais comment font-ils ?

Impressionnante, admirable réussite donc qui a mis à la disposition de millions de patients des médicaments essentiels et innovants. Mais comment ont-ils fait ? Gilead  et Michael Riordan ont commencé par se tromper (Riordan pensait développer comme anti-viraux des séquences de l’ADN  (ADN antisens), issus des laboratoires universitaires où il s’était formé ; ce fut un échec, mais  du coup Gilead acquit une bonne connaissance de la chimie et de la pharmacologie des dérivés des nucléotides – des molécules synthétiques plus simples, qui lui vaudront ses premiers succès. Riordan avait une vraie vision, dès le départ, révélé dans la lettre qu’il écrivit à Warren Buffet après son refus de participer à l’aventure Gilead :

« Nous développons une vaste et nouvelle génération de produits thérapeutiques pour traiter plusieurs maladies mortelles. Il s'agit d'un événement majeur en médecine. Et cela coûte beaucoup d’argent. Par conséquent, les finances, tout comme la recherche, la production et le développement clinique, constituent un ingrédient essentiel dans la construction de notre société. Comme membre du Conseil ou investisseur nous aidant dans l'élaboration de notre stratégie de financement, vous apporteriez quelque chose de spécial à une entreprise spéciale. »

Gilead a donc beaucoup dépensé et  s’est parfois trompé, et la liste de ses échecs est au moins aussi longue que celle de ses succès, mais a réussi à inventer de nouveaux médicaments essentiels ; son bilan est impressionnant et sa réussite éclatante, dans un contexte où les firmes pharmaceutiques, même bien établies  sont loin d’avoir fait aussi bien. Riordan a su s’entourer de scientifiques expérimentés (les prix Nobel Harold Varmus et Jack Szostak, Peter Dervan, Doug Melton, Harold Weintraub) et d’administrateurs efficaces et aux précieuses relations gouvernementales (dont Donald Rumsfeld, avant qu’il ne soit ministre de la Défense) ; il a aussi bénéficié d’une aide confortable de l’Etat américain pour le développement du Tamiflu  (un milliard) contre la grippe aviaire ; mais surtout Gilead a surtout très bien articuler recherche interne et opportunités d’acquisition, et pris des risques pour innover.

Une des premières molécules candidates identifiées par Gilead venait d’une Université tchèque – pourquoi aucune firme européenne ne l’a développé ? Et pourquoi sommes-nous incapables de créer des Gilead en France et en Europe ? Ou pourquoi considérons nous qu’il est bon que les Français achètent des voitures et qu’on est prêt même à accorder des subventions, alors qu’on considère comme mauvais qu’ils se soignent et que l’Etat cherche à diminuer les dépenses de médicaments et ne cesse de s’en prendre aux firmes pharmaceutiques ?

Reste simplement ceci : ou nous aurons, en France et en Europe, une politique du médicament favorisant la recherche et l’innovation thérapeutique, ou bien il faudra payer très cher les nouveaux médicaments à des firmes étrangères… ou s’en passer
 
 

lundi 21 mai 2012

L’industrie pharmaceutique en France ; le massacre continue

Astra Zeneca après Fournier,  Novexel, Endotis

Après les biotech Endotis et Novexel (fermé après le rachat de son projet phare par Abbot) sur le site de Romainville, après Fournier à Dijon (300 personnes concernées), c’est le groupe Astrazeneca qui poursuit la litanie des centres de recherches pharmaceutiques sacrifiés en fermant son centre de Reims (40 personnes).
Selon Astra Zeneca, ce centre créé en 1975 et d’abord spécialisé dans les maladies infectieuses et inflammatoires se consacre depuis 1995 à la recherche contre le cancer et compte à son actif plus de 180 brevets originaux déposés et plusieurs molécules en cours de développement pré-clinique et clinique.
C’est morceau par morceau l’industrie pharmaceutique française, des emplois hautement qualifiés et d’immenses possibilités de progrès et de croissance  qui disparaissent ; disparus UPSA, Jouveinal, Laffont et leurs recherches, pendant que leurs découvertes sont exploitées par des laboratoires étrangers.
En cinquante ans ont été inventés les beta-bloqueurs, les anti-ulcères, l’insuline et l’interféron recombinants, les anti-hypertenseur, d’abord inhibiteur de l’enzyme de conversion puis antagonistes de l’angiotensine, les anti-rejets qui ont permis l’extraordinaire développement des greffes, les nouveaux inhibiteurs de cyclooxygènase plus sûrs que l’aspirine et les AINS classiques,  les différentes classes d’antiviraux contre le sida, les anticorps contre l’artgrite rhumatoïde et maintenant les anti-cancéreux ciblant les mécanismes de cancérogénèse ( inhibiteurs de kinase) ont représenté d’immense progrès thérapeutiques.
Et il reste beaucoup à faire dans de nombreux domaines : maladies neurodégénératives, diabète, asthme, maladies infectieuses réémergentes…

Des rapports, et pas de politique du médicament

Les difficultés de la recherche pharmaceutiques en France étaient parfaitement prévisibles et avaient fait l’objet notamment du rapport Marmot (2004) et de plusieurs rapports de l’institut Rexecode (2005). Or la plupart des atouts et pistes recensés ont été systématiquement ignorés ou sabotés : l’Agence pour l’Innovation Industrielle, qui devait  favoriser le financement des innovations fondamentales et éviter le saupoudrage caractéristique d’Oseo a été… des(intégrée) dans Oseo ; le champion français Sanofi, qui doit tant à l’action des pouvoirs publics ne joue pas son rôle de moteur ; l’abandon des baisses de prix et déremboursements brutaux et leur remplacement pas des accords prix-volumes permettant une meilleure visibilité et favorisant le bon usage du médicament n’est toujours pas d’actualité ; la réforme du fonctionnement des agences sanitaires pour obtenir  un environnement réglementaire de qualité reste entièrement à faire ; enfin, l’Etat français a fait preuve d’une naïveté et d’une démission coupables en acceptant sans contrepartie la reprise de laboratoires français et de leurs découvertes et tolère dans l’indifférence que les entreprises étrangères réalisent en France 63 % des ventes, mais seulement 31 % de la R&D. Le financement pathologique du capital-risque ne permet toujours pas le développement d’une industrie française des biotechs et des start-up (jeunes pousses)
L’industrie pharmaceutique représente environ 52 milliards de chiffre d’affaires, plus de cent mille emplois directs, souvent qualifiés, et quatre fois plus d’emplois induits, cinq milliards  en recherche (12,5% du chiffre d’affaire, le secteur qui investit le plus en recherche). Elle représente aussi un fort potentiel de croissance : dans les pays riches en raison du vieillissement de la population, dans les pays émergents par le développement des classes moyennes. Et elle est source d’économie en évitant des hospitalisations coûteuses.
Si l’industrie pharmaceutique disparaît de France, il faudra soit se passer des nouveaux médicaments, soit les payer très chers à des firmes étrangères. D’importantes mutations sont en cours ; partout les firmes pharmaceutiques tendent à abandonner et externaliser la recherche préclinique, plus risquée ; partout, sauf en France, naissent des entreprises de service qui prennent cette recherche en charge, en bénéficiant de contrats favorisés avec les entreprises pharmaceutiques.
Parce qu’en France, il n’y a pas de politique du médicament, à part celle qui consiste à baisser les remboursements des prestations de santé… Un grand et noble défi pour le ministère du redressement productif !

dimanche 1 avril 2012

Viv(r)e la recherche thérapeutique et le médicament !

Viv(r)e la recherche thérapeutique et le médicament !

Etrange

La France va enfin – (semble-t-il) - vendre des Rafale à l’Inde et au Brésil, et tout le monde se réjouit de ce succès de la technologie française, qui conforte l’image scientifique de notre pays et soulage nos efforts pour maintenir une défense indépendante et opérationnelle.
Fort bien, et je ne boude pas mon plaisir non plus. Mais, moi et mes collègues qui travaillons dans la recherche thérapeutique, qui nous efforçons d’inventer des médicaments pour soigner et non des armes pour tuer (même si des médicaments peuvent tuer, on a rarement vu des armes soigner), j’ai parfois le sentiment que nous sommes au mieux ignorés (en terme de financements, par exemple), au pire moralement condamnés (nous gagnons notre vie sur le malheur et la santé des gens)

Petit rappel

Alors, un petit rappel (historique, pas vaccinal !) sur, disons, cinquante ans (rappelons qu’en gros, un médicament, c’est dix ans de recherche et près d'un milliard de dollars).
En 1967 apparaissent les beta-bloquants. C’est le premier traitement efficace contre ce « tueur silencieux » qu’est l’hypertension artérielle et des dizaines d’années de vie gagnées pour beaucoup. Ils seront suivis  en 1981 par les inhibiteurs de l’enzyme de conversion, puis par les antagonistes de l’angiotensine (1995), de plus en plus spécifiques et sûrs. En passant, ce succès est l’illustration de la nécessité de plusieurs médicaments ciblant les mêmes pathologies et aussi les mêmes mécanismes pour couvrir la variété des situations individuelles En 1977, ce sont les premiers antihistaminiques antiulcéreux ; l’ulcère gastroduodénal et ses douleurs insupportables, et ses dangers qui ont tant empoisonnés la vie de nos parent ou grands parents, va progressivement cesse d’être une indication chirurgicale et va pouvoir être traité rapidement et efficacement par ces antihistaminique, puis par des antibiotiques et des inhibiteurs de la pompe à protons (1989). En 1980, la thérapeutique entre dans l’ère du génie génétique avec la production du premier interféron recombinant, qui permet de traiter des maladies virales jusque-là intraitables, avec aussi la production d’insuline recombinante (1980), puis d’hormone de croissance (1985) et bien d’autres, qui permettront de traiter tous les malades sans restriction, plus facilement et en évitant les épouvantables problèmes de contamination des hormones naturelles. En 1983, c’est le premier médicament anti-rejet ; sans cette nouvelle classe thérapeutique, l’extraordinaire aventure et extension des greffes de toutes sortes aurait été simplement impossible, malgré l’ingéniosité et les prouesses techniques des chirurgiens. En 1985 sort le premier anti-viral actif  contre le virus du Sida, premier d’une longue série ; jamais aucune épidémie mortelle et menaçante pour l’humanité entière n’aura été jugulée aussi rapidement. En 1988, une nouvelle classe de médicaments, les statines permettent de traiter efficacement ce second tueur silencieux qu’est le « mauvais cholestérol ». A partir de 1994, les triptans permettent enfin de soulager les migraineux. En 1998, un anti-corps issu du génie génétique permet de remédier efficacement aux douleurs et à l’invalidité provoquées par l’arthrite rhumatoïde. En 2001 apparaît le Glivec, premier anti-cancéreux ciblé, qui agit directement sur les protéines modifiées dans certains cancers (et non en tuant les cellules de manière quasi- indifférenciée) ; c’est le premier de la classe en expansion des inhibiteurs de kinase ; il n’y aura pas de « boulets magique » contre le cancer, mais de plus en plus de médicaments adaptés à chaque type de cancer- il en sort presque chaque année. De nouveaux anti-diabétiques (une maladie encore bien mal traitée), les gliptines, sont apparus en 2006. Et le progrès continue ; par exemple, de nouveaux traitements sont à l’étude contre la terrible mucoviscidose…16 ans de vie gagnée depuis 50ans, c’est quand même pas mal.

Pour que continue le progrès thérapeutique

L’industrie pharmaceutique représente 52 milliards de chiffre d’affaires, plus de cent mille emplois directs, souvent qualifiés, et quatre fois plus d’emplois induits, cinq milliards  en recherche (12,5% du chiffre d’affaire, le secteur qui investit le plus en recherche)
Si l’industrie pharmaceutique disparaît de France, il faudra soit se passer des nouveaux médicaments, soit les payer très chers à des firmes étrangères.

Quelques pistes :

Mettre fin aux ponctions arbitraires et systématiques, donner visibilité et justice : Pour des raisons bassement électoralistes, le médicament est toujours et systématiquement le premier sacrifié lors des restrictions dans le domaine de la santé, alors que la recherche coûte de plus en  plus cher ; et c’est d’autant plus injustifié que le médicament est une source extraordinaire d’économie lorsqu’il se substitue à une opération ou qu’il empêche l’aggravation d’une maladie. Les déremboursements frappent l’industrie pharmaceutique par des variations brutales, et aussi  les patients qui renoncent de plus en plus aux soins, on qualifie de médicaments de confort des médicament efficaces qu’on ne veut plus rembourser, et, dernière innovation, on taxe les mutuelles qui, par la force des choses, se substituent à l’assurance maladie.
Un bon moyen est la systématisation des accords prix volume (si la consommation d’un médicament augmente, son prix baisse) qui garantit une certaine visibilité aux firmes pharmaceutiques, supprime l’incitation à un usage étendu et peu approprié, et constitue le seul moyen d’incitation pour la recherche dans les maladies rares ou orphelines

Un environnement réglementaire de qualité : quel que soit son nom, l’agence du médicament doit veiller à la sécurité dans le domaine du médicament et de son emploi :expertises incontestables par la transparence et une publication intégrale des interventions et décisions , qui permettra de mettre enfin fin à une suspicion systématique qui révolte de nombreux experts, prise en compte des décisions des agences étrangères, utilisation des données des caisses d’assurance maladie, système d’alerte plus réactif et extensif. Les firmes pharmaceutiques doivent publier les résultats de tous les essais cliniques, même négatifs.
Enfin cette agence ne peut continuer à fonctionner en simple dialogue entre experts état et industrie, sans une implication effective, habituelle, systématique des très actives associations de malades.

Organisation et financement de la recherche : une meilleure coopération entre recherche publique et privée, notamment par la création d’un institut du médicament fédérant les recherches effectuées au CNRS, à l’Inserm, dans les facultés de pharmacie, de sciences, à l’Institut Pasteur, à Curie etc….Le rapprochement forcé par l’Etat de Sanofi et d’Aventis pour créer un champion français était indispensable, mais encore fallait-il s’assurer que cette firme joue bien ce rôle.
Le capital risque doit être amélioré, le financement des phases d’amorçage est trop souvent insuffisant et conduit à des échecs. Nous manquons en France d’un système de financement qui permette le développement des start-up et PME, sur le modèle par exemple d’Amgen. En France, dans le domaine de la santé, trop souvent les start-up soient échouent, soient réussissent et sont alors rachetées et fermées (un exemple type- Novexel) ; dans tous les cas, c’est un gâchis épouvantable économique, de compétences, d’hommes.  
Le financement de la recherche thérapeutique doit être renforcé par un small business act assurant notamment une part des marchés publics aux PME - et sans ces scandaleux retards de paiement étatiques qui ont entraîné tant de faillites. Le crédit d’impôt recherche doit être orienté davantage vers les petites entreprises, et surtout vers les collaborations entre grandes entreprises et start-up, selon le modèle, par exemple des pôles de compétitivité. Il doit être limité aux recherches effectuées en France ou dans des pays européens pratiquant le même système- contre l’avis de la Commission Européenne.



lundi 21 novembre 2011

La fin des laboratoires Fournier

La fin des laboratoires Fournier

Le géant pharmaceutique américain Abbott a annoncé jeudi son désengagement de toutes les activités des Laboratoires Fournier. Suite à cette annonce, ce sont 300 salariés qui vont perdre leur poste ;

La recherche des laboratoires Fournier, autrefois fleuron de l’industrie pharmaceutique française, va disparaître.  Fournier, groupe familial, notamment été l’inventeur du Lipanthyl ( fénofibrate), l’un des médicaments contre le cholestérol le plus prescrit au monde, et qui représente plus d’un milliard de dollar de chiffre d’affaire. Les Laboratoires Fournier ont aussi inventé et développé les produits  Urgo
Fournier, fondé en 1880, vendu à Solvay en 2005 par l’un des derniers héritiers de la famille fondatrice suit avec un retard d’un an le sort de Solvay racheté et détruit par Abbott en 2010.
Est-il besoin de dire qu’ Abbot, avec un chiffre d’affaire supérieur à 35 milliards de dollars et un bénéfice estimé à 3.7 milliards, n’est nullement dans la nécessité d’arrêter la recherche de Fournier ?
Pourtant Abbot va fermer le centre de recherches de Dijon, où travaillent actuellement plus de  trois cent personnes. Ce sont des emplois hautement qualifiés qui vont disparaître, et c’est une tragédie pour la région et les personnes touchées. Une société formée par trois cadres de Fournier, Inventiva, tentera de sauver une centaine d’emplois en recherche, avec un financement (et probablement, compte-tenu des expériences antérieures, une durée de vie) garantie sur  trois ans.
Là comme pour UPSA racheté par BMS, Lafont par Cephalon, Jouveinal par Pfizer, Novexel par  Astra Zeneca, des prédateurs américains rachètent les pépites d’une recherche fructueuse menée en France et ferment les centres de recherche français.
La recherche pharmaceutique française  et l’industrie pharmaceutique française sont en train de disparaître, avec une conséquence prévisible : les médicaments de demain seront inventés ailleurs, et il faudra les payer très cher ou y renoncer.
Il est temps de mettre fin à ce véritable pillage de la recherche thérapeutique française ; ce n'est pas en renonçant à agir, en se réfugiant derrière les faux principes d'un libéralisme que nous sommes  les seuls à pratiquer naïvement qu'on favorisera le redressement industriel de la France . Temps aussi de mener une véritable politique du médicament dont le rapport Marmot avait jeté les bases.

dimanche 4 septembre 2011

Recherche pharmaceutique : les fusions désastreuses

Recherche pharmaceutique : les fusions désastreuses

Le cri d’alarme d’un ancien directeur de la recherche de Pfizer

John La Mattina, ex-président de Pfaizer Global research traite dans Nature Reviews/ Drug Discovery  d’un sujet peu abordé : l’impact des fusions sur la recherche des entreprises et sur l’innovation dans tout un domaine, celui de la recherche pharmaceutique. Et sa vision est plutôt pessimiste et invite, dans l’intérêt de la recherche et du bien commun international qu’est la santé, à veiller aux conséquences stratégiques des fusions : « Bien que les fusions et acquisitions dans le domaine pharmaceutiques ont paru être rationnellement justifiées dans une optique financière à court-terme, leurs conséquences sur l’activité de recherche et développement des firmes concernées ont été dévastatrices ».

De moins en moins de firmes pharmaceutiques  font de moins en moins de recherche

La communauté scientifique et médicales, les Etats, les autorités de régulation, les patients, tous s’inquiètent à juste titre d’une baisse des mises sur le marché de médicaments nouveaux. Dans la décennie 90, il y avait 31 nouveaux médicaments (nouvelles entités chimiques) par an ; dans les premières années 2000, nous sommes tombés à 24 et ce chiffre diminue encore d’années en années. Les firmes pharmaceutiques mettent en avant le fait qu’elles s’attaquent à des pathologies plus difficiles et se heurtent à des exigences réglementaires et de sécurité plus contraignantes ; mais elles s’exonèrent ainsi de leurs choix stratégiques et financiers, et de leurs conséquences.
L’un des facteurs principaux des succès de la recherche thérapeutiques des années 90 ( antiviraux, statines contre l’athérosclérose, antagonistes de l’angiotensine contre l’hypertension…) était en effet le grand nombre de compagnies pharmaceutiques actives dans cette période. La plupart des médicaments sortis dans ces années provenaient de firmes qui ont aujourd’hui disparu : des 42 firmes pharmaceutiques US existant en 1988, il n’en reste aujourd’hui que 11 : 75 % ont disparu ! Et les firmes biotechnologiques n’ont pas pris le relais ; lorsqu’elle réussissent, c’est un avec un portefeuille de médicament très réduit et concentré sur une aire thérapeutique.
Or, et l’étude a été faite sur une période plus longue de 60 ans : le nombre de nouveaux médicaments est très fortement corrélé au nombre de firmes pharmaceutiques en activité.

La rentabilité immédiate et l’augmentation de l’action avant tout !

Les fusions et acquisition ont été encouragées parce qu’elles sont supposées produire des synergies, des réduction de coût  et  permettre l’élimination de doublons. Au début des années 90, les fusions (dont l’exemple était la fusion Bristol Myers/Squibb) obéissaient à une stratégie d’innovation : il s’agissait de diminuer les coût d’opération des firmes de façon à augmenter la recherche et ainsi assurer l’avenir par un constant enrichissement  du « pipe-line » de nouvelles molécules. Les activités de recherche et développement n’étaient pas réduites.
Ceci a changé de manière dramatique dans la dernière décennie. Dans les grandes firmes,  les fusions et acquisitions sont impulsées par la recherche d’une rentabilité immédiate (jusqu’à récemment, il fallait présenter 15 % de croissance par an_ comment y parvenir sans fusion !) et d’une augmentation du cours de l’action, et non par l’avenir de la société, et encore moins, la mission de soigner les patients. En conséquence, les fusions s’accompagnent d’un désengagement dans la recherche, activité par excellence non rentable immédiatement, et souvent maintenant la première touchée). L’archétype ici a été Pfizer, avec sa stratégie d’acquisitions démentielles (Warner-Lambert, Pharmacia, Wyeth, Searle…)  et la fermeture complètes de centres de recherches qui avaient pourtant fait la preuve de leur capacité par la découverte, par exemple, de l’atorvastatine, de l’amlodipine…ou du Viagra ( Kalamazoo, Ann Harbor, Sandwich… sans compter l’ancien site de recherche de Jouveinal à Fresne !). Ce sont des dizaines de milliers d’emplois scientifiques qui ont disparu !

La recherche thérapeutique en péril

Les fusions financières dans l’industrie pharmaceutique ralentissent mécaniquement la recherche ; pendant la fusion, les programme sont réexaminés, et cette opération complexe, qui prend souvent un an, s’accompagne toujours d’un gel des investissements, des recrutements, et de l’apparition de nouveaux programmes.
L’effet des dernières vagues de fusion a été dévastateur sur l’introduction de nouveaux médicaments et se ressentira bientôt sur la santé des patients. Dans les décennies précédentes, plusieurs firmes en compétition lançaient chacune leur médicament lorsque la recherche avait permis d’ouvrir une voix nouvelle (cf le nombre de statines mises sur le marché après la découverte du rôle de la 3HMG COA réductase) ; et c’était très bien ainsi parce que la pharmacologie et la médecine n’étant pas des sciences aussi exactes que les mathématiques, le rêve de la panacée n’étant qu’un rêve, cela permettait de remédier à certains inconvénients chez certain patients, cela permettait aux médecins de mieux adapter le traitement à leur patient, aux patients d’être mieux soignés. Aujourd’hui, avec la diminution dramatique du nombre de compétiteurs, la santé des patients est en cause.
Les fusions ont été désastreuses pour l’effort de recherche thérapeutique. Longtemps les firmes pharmaceutiques se sont vantées de leur effort de recherche, et en effet, avec des investissements en recherche de l’ordre de 20% de leurs revenus, elles assuraient une mission de recherche à la limite du fondamental. Pour les grandes firmes – Pfizer notamment-, les dépenses de recherches sont aujourd’hui plus proches de 10%. Ainsi, avant la fusion avec Wyeth, Pfizer  et Wyeth avaient des dépenses de recherche de 7.95 et 3.37 millards de dollars ; après la fusion, elles ont été réduites à 6.5 milliards, soit une diminution de près de la moitié. Seules des firmes plus petites, moins soumises à la dictature des cours de bourses, gardent un niveau d’investissement en recherche élevé, comme, en France, les firmes familiales Servier et Pierre Fabre.
Les fusions financières sont encore désastreuses pour les patients en raison du désinvestissement massif dans des domaines jugés peu rentables car plus difficiles : maladie d’Alzheimer ou plus généralement neurodégénératives, le diabète – pourtant en explosion-, les anti-infectieux- alors que le nombre de souches résistantes se multiplie et commence à poser de sérieux problèmes.
Les fusions et acquisitions ont été désastreuses en France pour l’emploi scientifique : disparus  les centres de recherche de Jouveinal après l‘absorption par Pfizer, d’Upsa, après l’absorption par BMS, de Lafont, après le rachat par Céphalon, de Novexel après le rachat par  Astra Zeneca et c’est maintenant l’ancien Fournier ( inventeur du « block-buster fénobrate contre l’athéroscérose) qui est menacé après son rachat par Abbot). Quelques PDG, comme ceux de Merck ou de Lilly vont à contre-courant et ont réaffirmé la pérénité de leur investissement en recherche pour assurer le futur et la croissancede leurs firmes
En ce qui concerne la France, il faut arrêter d’être naïf et s’assurer que l’absorption de firmes françaises par des firmes étrangères n’entraîne pas la disparition de la recherche et la perte d’un capital essentiel de connaissance et d’innovation en France, et ceci n’est pas valable que pour l’industrie pharmaceutique, même si celle-ci a été particulièrement touchée ;  au besoin, il faut contraindre les firmes qui ont massivement détruit de l’emploi scientifique à le recréer.
En matière de recherche thérapeutique, il faut que la recherche industrielle soit encouragée et le désinvestissement en recherche sanctionné, notamment par l’action sur le prix des médicaments. Il faut à nouveau rendre l’investissement en recherche attractif, cela peut passer par une extension de la durée de protection des brevets pour tenir compte de la difficulté accrue de la recherche et des exigences de sécurité.

 Ref :John La Mattina, Nature reviews drug discovery, vol10 august 2011














lundi 15 août 2011

Après le Mediator : assurer l’aléa médicamenteux

Après le Mediator : assurer l’aléa médicamenteux

Indemnisation et poursuites judicaires

L’affaire du Mediator conduira à des procédures judiciaires longues et incertaines, l’écheveau des responsabilités légales étant assez complexe à démêler entre les laboratoires Servier, accusés d’avoir usé de rétention d’information et abusé de procédés dilatoires pour maintenir leur produit sur leur marché, d’avoir aussi utilisé leur influence auprès des pouvoirs politiques, des experts, des faiseurs d’opinion dans le milieu médical pour obtenir une indication- le diabète- qui n’apparaissait pas justifiée ; l’Etat, à travers l’Agence de Sécurités des produits de santé (AFSSAPS) qui a laissé le Mediator sur le marché en France jusqu’en 2007 alors que, par exemple, il avait été interdit en Belgique en 1999 et retiré en Italie en 2004 et en Espagne en 2005 ; de toute évidence, la pharmacovigilance n’a pas fonctionné ; enfin, les médecins prescripteurs : 50% des prescriptions de Mediator se faisaient en dehors des prescriptions autorisées - ainsi, en 2000, le Conseil national de l'Ordre des médecins (CNOM) a publié près de 80 dossiers de sanctions de médecins libéraux pour mauvaise prescription de Mediator .
C’est donc une bonne idée que d’avoir dissocié indemnisation et action légale, et d’avoir créé un fonds public d’indemnisation ; mais cela crée une injustice vis-à-vis de nombreuses victimes d’effets indésirables des médicaments. Le drame spécifique du Mediator doit être dépassé pour arriver à une indemnisation de l’aléa médicamenteux, sur le modèle de l’indemnisation de l’aléa thérapeutique (accident d’opération, maladie nosocomiale, affection iatrogène défini par la loi de mars 2002.

Les aléas médicamenteux

Pour situer l’ampleur du problème, il y a par an, en France, 52.000 déclarations d’accident médicaments auprès de l’AFSSAPS, dont 18.000 graves, et 5% des hospitalisations sont dues à des accidents médicamenteux. Un médicament n’est pas un produit anodin, son autorisation de mise sur le marché résulte d’une appréciation bénéfice/risque. Le problème est que la plupart des patients bénéficient du bénéfice tandis que quelques-uns prennent le risque en plein sur eux.
Ainsi, les anticoagulants sont des médicaments indispensables, mais délicats à utiliser, et ils entraînent des milliers d’accidents sérieux, parfois mortels, par an ; des antalgiques comme le tramadol (Contramal par exemple) , sont extrêmement efficaces, et parfois même seuls efficaces, mais peuvent entraîner une dépendance et des sevrages ; la myofasciite à macrophages (fatigue et faiblesse musculaire généralisée, douleur, fièvre, perte de concentration et de mémoire), après avoir été longtemps niée – les malades pouvaient se retrouver en psychiâtrie - peut être causée par certains vaccins chez une fraction des vaccinés – les sels d’aluminium utilisées comme adjuvants seraient en cause. Parmi les plus terribles de ces effets néfastes des médicaments figurent les syndromes de Lyell et de Stevens-Johnson. Ces syndromes se produisent après la prise de médicaments la plupart du temps utiles, efficaces, bénéfiques, mais qui, de façon totalement imprévisible, dans certains cas déclenchent ces syndromes  se traduisant par des décollements de la peau, des douleurs intolérables- le malade » brûle de l’intérieur », une nécrose épidermique pouvant atteindre 30% du corps, éventuellement la cécité, la nécessité d’hospitaliser sur des lits à coussin d’air, une mortalité importante. Les médicaments sont très variés : antibiotiques ( sulfamide, mais aussi bactrim, anti-inflammatoires non stéroïdiens, allopurinol, nevirapine…). Une association de malade AMALYSTE se consacre à aider les victimes de ces accidents thérapeutiques.
Le cas du vaccin contre l’hépatite B est assez particulier. Bien que le lien avec la sclérose en plaque soit considéré comme nul par les études les plus récentes, les personnels de santé, dont la vaccination est obligatoire, sont éventuellement indemnisées, les autres patients, non !

Des propositions

Au-delà du Mediator, il paraitrait juste d’aligner l’indemnisation des aléa médicamenteux sur celle des aléa thérapeutiques hospitaliers (loi de mars 2002). La collectivité toute entière jouit, avec l’aval du législateur, du bénéfice des médicaments, elle ne peut laisser quelques victimes supporter seules le poids du risque. Un automobiliste qui subit un accident grave est indemnisé, pas un malade §
L’association AMALYSTE propose, sur ce modèle,  la création d’ une branche sécurité sociale financée par le « fond de gestion du risque médicamenteux grave », éventuellement alimenté par une taxe sur le prix des médicaments.
Cette proposition figurait dans le projet de loi sur le médicament suite à l’affaire Mediator (loi Bertrand), elle en a été retirée.
Par ailleurs, l’association AMALYSTE propose plusieurs principes, dont le principe de la responsabilité collective, qui découle directement de la balance bénéfices-risques (acceptation collective d’un risque), le principe du contrôle, de la connaissance et de la compréhension du risque , l’acceptabilité collective d’un risque entraînant  une obligation de moyens en termes de connaissance, de compréhension (donc d’un effort de recherche), de suivi et de contrôle de ce risque, le principe d’« auditabilité »- les décisions et évaluations des autorités réglementaires doivent être transparentes et auditables, le principe de la socialisation du risque
conséquence de la responsabilité collective.

samedi 19 février 2011

Le scandale Novexel et l’innovation en France.

Le scandale Novexel et l’innovation en France.

Novexel est (était) l’exemple de la biotech ( entreprise de biotechnologie)française qui réussit. Aventis avait laissé sur l’ancien site de Romainville de Roussel-Uclaf, une « spin-off » consacrée à la recherche dans le domaine des antibiotiques, domaine dont il désirait se désengager. Pour une fois, cela s’était fait correctement : Novexel avait été créé avec un portefeuille de projets crédibles assez avancés et d’autres plus novateurs, et des moyens adaptés.
Novexel a parfaitement réussi à la fois à mener à terme, donc à un médicament, les projets avancés, et à avancer ses propres projets de recherches. Trop bien réussi : la multinationale Astra-Zeneca rachète la société, pour le plus grand profit des investisseurs, et pour le malheur des chercheurs et des équipes qui ont permis ce succès et qui sont tous licenciés. (Ceci dans la plus grande indifférence de Claude Bartolone, pourtant partie prenante du parc d’activité Biocitech, dont Novexel était l’un des fleurons).
Autrement dit, dans la politique d’innovation française , ou bien les « jeunes pousses » échouent, et les chercheurs en paient le prix, ou bien elles réussissent, et les chercheurs … paient le même prix. Cela ne se passe pas ainsi dans les autres pays européens. Faut-il s’étonner que la France acquière ainsi un retard considérable dans la recherche scientifique et l’innovation ?
Deux ouvrages récents et intéressant mettent en évidence le retard de la France en matière de recherche et d’innovation et ses conséquences, le déclin industriel français : Etats généraux de l’industrie, 2010, Jean-françois Dehecq, (Ladocumentationfrancaise.fr) ; Pas d’avenir sans industrie Jean-Louis Levet, Economica 2010).

A noter
-         de 1999 à 2009, les exportations françaises dans la zone euro ont chuté de 16.8 à 13.2%
-         Entre 1995 et 2007 la part de production de haute technologie n’a cessé d’augmenter en Allemagne ( elle est de 12%) et l’export a crû de 2.4 %
-         L’industrie manufacturière française représente 16% de la valeur ajoutée contre environ 25% en Allemagne
-         Le coût du travail n’est pas en cause : il est de 24.9 dollars en France, de 34.1 dollars en Allemagne, 27.1 dollars au Royaume-Uni, et il est encore plus élevé au Danemark, Suède, Luxembourg
-         Ce qui est en cause est simple : la France se caractérise par un faible investissement dans la recherche et l’innovation (1.9% du PIB) contre 2.4 % en Allemagne !! Et ce ne sont pas des aventures comme celles de Novexel qui amélioreront les choses.
-         Une autre cause : depuis le début des années 90, l’Unon européenne a décidé que la concurrence primerait sur toutes les autres politiques, contrairement à ce qui se passe aux USA, au japon et en Chine
-         Quelques pistes proposées par les auteurs :
Réhabiliter l’état développeur, les commandes publiques et les aides aux PME
                  Baisse de l’impôt sur les sociétés pour les bénéfices réinvestis
                  Conditionner les aides aux entreprises
                  Améliorer la transparence des circuits de sous-traitance
            Prendre conscience de l’impact sur l’emploi du tout délocalisable et que la délocalisation de la production finit par entraîner celle de la recherche
Il y a donc beaucoup à faire, et de manière urgente, en matière de recherche et d’innovation…cela devrait devenir une sujet central pour les prochaines élections