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mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_64_ le 10 août – Prise de pouvoir des massacreurs

Ce 10 août qu’on a peine à concevoir. Les prisonniers suisse massacrés, l’Assemblée législative aux mains des jacobins. Paris au main des Jacobins, entre majorité indifférentes et vrais patriotes partis à l’armée : « par ce départ des braves et par cette inertie du troupeau, Paris appartient aux fanatiques de la populac». Les leaders jacobins, entre fanatisme et pègre.

« On a peine à concevoir, dit La Fayette (Mémoires, I, 454), comment la minorité jacobine et une poignée de prétendus Marseillais se sont rendus maîtres de Paris, tandis que la presque totalité des 40 000 citoyens de la garde nationale voulait la Constitution. »

Massacre des Suisses prisonniers - Fin de l’Assemblée législative – reddition totale aux Jacobins

La triste Assemblée, devenue girondine par sa mutilation récente, fait quelques vains efforts pour enrayer, pour maintenir, comme elle vient de le jurer, « les autorités constituées   », à tout le moins pour mettre Louis XVI dans le palais du Luxembourg, pour nommer un gouverneur au dauphin, pour conserver provisoirement les ministres en exercice, pour sauver les prisonniers et les passants. Aussi captive et presque aussi déchue que le roi lui-même, elle n’est plus qu’une chambre d’enregistrement des volontés populaires, et, dès le matin, elle a pu voir le cas que la plèbe armée fait de ses décrets. Dès le matin, on tuait à sa porte, au mépris de ses sauvegardes expresses ; à huit heures, Suleau et trois autres, arrachés de son corps de garde, ont été sabrés sous ses fenêtres. Dans l’après-midi, soixante ou quatre-vingts Suisses désarmés qui restaient encore dans l’église des Feuillants sont emmenés à l’Hôtel de Ville et, avant d’arriver, massacrés sur la place de Grève. Un autre détachement, conduit à la section du Roule, y est égorgé de même  . Le commandant de gendarmerie Carle, appelé hors de l’Assemblée, est assassiné sur la place Vendôme, et sa tête promenée au bout d’une pique. Le fondateur de l’ancien club monarchique, M. de Clermont-Tonnerre, retiré depuis deux ans des affaires publiques et passant tranquillement dans la rue, est reconnu, traîné dans le ruisseau et mis en pièces. – Après de tels avertissements, l’Assemblée n’a plus qu’à obéir en couvrant, selon son usage, sa soumission sous de grands mots. Si le comité dictatorial qui s’est imposé à l’Hôtel de Ville daigne encore la maintenir en place, c’est par une investiture nouvelle  , et en lui déclarant qu’elle ne doit pas se mêler de ce qu’il fait ou fera. Qu’elle se renferme dans son office, celui de rendre les décrets dont la faction a besoin ; et, comme les fruits d’un arbre rudement secoué, ces décrets précipités tombent coup sur coup, par jonchées, dans les mains qui les attendent   : suspension du roi, convocation d’une Convention nationale, les électeurs et les éligibles affranchis de tout cens, une indemnité aux électeurs qui se déplacent, la tenue des assemblées livrée à l’arbitraire des électeurs  , destitution et arrestation des derniers ministres, Servan, Clavière et Roland remis en place, Danton au ministère de la justice, la Commune usurpatrice reconnue, Santerre confirmé dans son nouveau grade, les municipalités chargées de la police de sûreté générale, l’arrestation des suspects confiée à tout citoyen de bonne volonté  , les visites domiciliaires prescrites pour la recherche des munitions et des armes  , tous les juges de paix de Paris soumis à la réélection de leurs justiciables, tous les officiers de la gendarmerie soumis à la réélection de leurs soldats  , trente sous par jour aux Marseillais à partir de leur arrivée, une cour martiale contre les Suisses, un tribunal de justice expéditive contre les vaincus du 10 août, et quantité d’autres décrets d’une portée plus vaste : la suspension des commissaires chargés près des tribunaux civils et criminels de requérir l’exécution des lois  , l’élargissement de tous les accusés ou condamnés pour insubordination militaire, pour délits de presse et pour pillage de grains  , le partage des biens communaux  , la confiscation et la mise en vente des biens des émigrés  , l’internement de leurs pères, mères, femmes et enfants, le bannissement ou la déportation des ecclésiastiques insermentés  , l’établissement du divorce facile, à deux mois d’échéance et sur la requête d’un seul époux  , bref toutes les mesures qui peuvent ébranler la propriété, dissoudre la famille, persécuter la conscience, suspendre la loi, pervertir la justice, réhabiliter le crime, et livrer les magistratures, les commandements, le choix de la future assemblée omnipotente, bref la chose publique, à l’autocratie de la minorité violente, qui, ayant tout osé pour prendre la dictature, osera tout pour la garder.

Vie normale de la majorité des Parisiens., entre les vrais patriotes partis à la frontières et les clubs Jacobins

Arrêtons-nous un instant pour contempler la grande cité et ses nouveaux rois. — De loin, Paris semble un club de 700 000 énergumènes qui vocifèrent et délibèrent sur les places publiques ; de près, il n’en est rien. La vase, en remontant, est devenue la surface et communique sa couleur au fleuve ; mais le fleuve humain coule dans son lit ordinaire, et, sous ce trouble extérieur, demeure à peu près le même qu’auparavant. C’est une ville de gens pareils à nous, administrés, affairés et qui s’amusent : pour la très grande majorité, même en temps de révolution, la vie privée, trop compliquée et trop absorbante, ne laisse qu’une place minime à la vie publique. Par routine et par nécessité, la fabrication, l’étalage, la vente, l’achat, les écritures, les métiers et les professions vont toujours leur train courant. Le commis est à son bureau, l’ouvrier à son atelier, l’artisan à son échoppe, le marchand à sa boutique, l’homme de cabinet à ses papiers, le fonctionnaire à son service   ; avant tout, ils sont préoccupés de leur besogne, de leur pain quotidien, de leurs échéances, de leur avancement, de leur famille et de leurs plaisirs ; pour y pourvoir, la journée n’est pas trop longue. La politique n’en détourne que des quarts d’heure, et encore à titre de curiosité, comme un drame qu’ils applaudissent ou sifflent de leur place, sans monter eux-mêmes sur les planches. – « La déclaration de la patrie en danger, disent des témoins oculaires  , n’a rien changé à la physionomie de Paris. Mêmes amusements, mêmes bruits... Les spectacles sont pleins, comme de coutume ; les cabarets, les lieux de divertissement, regorgent de peuple, de gardes nationales, de soldats... Le beau monde fait des parties de plaisir. » — Le lendemain du décret, la cérémonie, si bien machinée, ne produit qu’un effet très mince. « La garde nationale du cortège, écrit un journaliste patriote  , est la première à donner l’exemple de la distraction et même de l’ennui » ; elle est excédée de veilles et de patrouilles ; probablement elle se dit qu’à force de parader pour la nation, on n’a plus le temps de travailler pour soi. — Quelques jours après, sur ce grand public indifférent et lassé, le manifeste du duc de Brunswick « ne produit aucune espèce de sensation ; on en rit ; il n’est connu que des journaux et de ceux qui les lisent... Le peuple ne le connaît point... Personne ne redoute la coalition ni les troupes étrangères   ». — Le 10 août, « hors le théâtre du combat, tout est tranquille dans Paris ; on s’y promène, on cause dans les rues comme à l’ordinaire   ». – Le 19 août, l’Anglais Moore   voit avec étonnement la foule insouciante qui remplit les Champs-Élysées, les divertissements, l’air de fête, le nombre infini des petites boutiques où l’on vend des rafraîchissements avec accompagnement de chansons et de musique, la quantité de pantomimes et de marionnettes…
Telle est la froideur ou la tiédeur de la grosse masse égoïste, occupée ailleurs, et toujours passive sous ses gouvernements, quels qu’ils soient, vrai troupeau qui les laisse faire, pourvu qu’ils ne l’empêchent pas de brouter et folâtrer à son aise. – Quant aux hommes de cœur qui aiment la patrie, ils sont encore moins gênants ; car ils sont partis ou partent, quelquefois au taux de 1 000 et même de 2 000 par jour, 10 000 dans la dernière semaine de juillet  , 15 000 dans la première quinzaine de septembre  , en tout peut-être 40 000 volontaires fournis par la capitale seule et qui, avec leurs pareils en nombre proportionné fournis par les départements, seront le salut de la France. – Par ce départ des braves et par cette inertie du troupeau, Paris appartient aux fanatiques de la populace. « Ce sont les sans-culottes, écrivait le patriote Palloy, c’est la crapule et la canaille de Paris, et je me fais gloire d’être de cette classe, qui a vaincu les soi-disant honnêtes gens  .

Les leaders Jacobins, entre fanatisme et pègre

Plus alarmés, plus infatués et plus despotes encore, leurs conducteurs n’ont pas de scrupules qui les retiennent ; car les plus notables sont des hommes tarés, et ce sont justement ceux-ci qui entraînent les autres ou agissent seuls. Des trois chefs de l’ancienne municipalité, le maire, Pétion, annulé en fait et honoré en paroles, est écarté et conservé comme un vieux décor. Quant aux deux autres qui restent actifs et en fonctions, Manuel  , le procureur-syndic, fils d’un portier, bohème emphatique et sans talent, a volé dans un dépôt public, falsifié et vendu à son profit la correspondance privée de Mirabeau. Le substitut de Manuel, Danton  , par une double infidélité, a reçu l’argent du roi pour empêcher l’émeute et s’en est servi pour la lancer. — Varlet, « cet extraordinaire déclamateur, a mené une vie si sale et si prodigue, que sa mère en est morte de chagrin ; ensuite il a mangé le reste, et présentement il n’a plus rien   ». – D’autres ont manqué non seulement à l’honneur, mais à la probité vulgaire. Carra, qui a siégé dans le directoire secret des fédérés et rédigé le plan de l’émeute, a été condamné par le tribunal de Mâcon à deux ans d’emprisonnement pour vol avec effraction  . Westermann, qui conduisait la colonne d’assaut, a volé un plat d’argent armorié chez Jean Creux, restaurateur rue des Poulies, et a été expulsé deux fois de Paris pour escroqueries  . Panis  , le chef du comité de surveillance, a été chassé pour vol, en 1774, du Trésor, où son oncle était sous-caissier. Son collègue Sergent va s’approprier « trois montres d’or, une agate montée en bague et autres bijoux » dans un dépôt dont il était gardien  . Pour le comité tout entier, « les bris de scellés, fausses déclarations, infidélités », détournements sont choses familières : entre ses mains, des tas d’argenterie et 1 100 000 francs en or vont disparaître  . – Parmi les membres de la nouvelle Commune, le président Huguenin, commis aux barrières, est un concussionnaire éhonté  . Rossignol, compagnon orfèvre, impliqué dans un assassinat, est en ce moment même sous le coup de poursuites judiciaires  . Hébert, le sac à ordures du journalisme, ancien contrôleur de contre marques, a été renvoyé des Variétés pour filouterie  . Parmi les hommes d’exécution, Fournier l’Américain, Lazowski, Maillard, sont non seulement des massacreurs, mais des voleurs  , et, à côté d’eux, s’élève le futur général de la garde nationale parisienne, Henriot, d’abord domestique chez un procureur, qui l’a chassé pour vol, puis garde de la ferme et de là aussi expulsé pour vol, ensuite espion de police et encore enfermé pour vol à Bicêtre, enfin chef de bataillon et l’un des exécuteurs de septembre

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Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_62_ Comment les Girondins se livrent aux Montagnards-vers le 10 août

Important et magistral : comment les Girondins donnent le pouvoir aux futurs Montagnards. La publicité des délibérations, le vote public, « le peuple a le droit de former ses listes de proscription », la rumeur comme instrument totalitaires ; le contrôle permanent des élus, la Commune insurrectionnelle de Paris. Le refus de mettre en accusation Lafayette comme déclencheur ; dernières tentatives de résistance de l’Assemblée, mais dèjà la force publique est aux mains des Montagnards ; le vœu métaphysique d’ une instruction au peuple sur l’exercice de sa souveraineté ».

Comment les Girondins donnent le pouvoir au Montagnards : la publicité des séances des corps administratifs

Voilà la force militaire aux mains de la plèbe jacobine ; il ne reste plus qu’à lui remettre l’autorité civile, et les Girondins, qui leur ont fait le premier cadeau, ne manquent pas de leur faire le second. – Le 1er juillet, ils ont décrété que désormais les séances des corps administratifs seraient publiques : c’est soumettre les municipalités, les conseils de district et les conseils de département, comme l’Assemblée nationale elle-même, aux clameurs, aux outrages, aux menaces, à la domination des assistants  , qui là, comme à l’Assemblée nationale, seront toujours des Jacobins. Le 11 juillet  , par la déclaration que la patrie est en danger, ils ont constitué les corps administratifs, puis les quarante-huit sections de Paris, en permanence : c’est livrer les corps administratifs et les quarante-huit sections de Paris à la minorité jacobine qui, par zèle, sera toujours présente et sait les moyens de se transformer en majorité. – Car suivez les conséquences et voyez le triage opéré par le double décret. Ce ne sont pas les gens occupés et rangés qui viendront tous les jours et toute la journée aux séances. D’abord ils ont trop à faire à leur bureau, à leur boutique, à leur établi, pour perdre ainsi leur temps. Ensuite ils ont trop de bon sens, de docilité et d’honnêteté pour entreprendre, à l’Hôtel de Ville, de régenter leurs magistrats et pour croire, dans leur section, qu’ils sont le peuple souverain. D’ailleurs la clabauderie les dégoûte ; enfin, en ce moment, les rues de Paris, surtout le soir, ne sont pas sûres ; la politique de plein vent y multiplie les bagarres et les coups de canne. Aussi bien, depuis longtemps, on ne les voit plus aux clubs ni dans les tribunes de l’Assemblée nationale ; on ne les verra pas davantage aux séances de la municipalité ni aux assemblées de section. – Au contraire, rien de plus attrayant pour les désœuvrés, piliers de café, orateurs de cabaret, flâneurs et bavards, logés en « chambre garnie   », pour les réfractaires et les parasites de l’armée sociale, pour tous ceux qui, sortis du cadre ou n’ayant pu y rentrer, veulent le mettre en pièces, et, faute d’une carrière privée, se font une carrière publique. Pour eux, pour les fédérés oisifs, pour les cerveaux dérangés, pour le petit troupeau des vrais fanatiques, les séances permanentes, même de nuit, ne sont pas trop longues. Ils y sont acteurs ou claqueurs, et le vacarme ne les choque point, puisqu’ils le font. Ils s’y relayent pour être toujours en nombre, ou suppléent au nombre par la brutalité et l’usurpation. Au mépris de la loi, la section du Théâtre-Français, conduite par Danton, lève la distinction des citoyens actifs et des citoyens passifs, et accorde à tous les individus domiciliés dans sa circonscription le droit de présence et de vote…

La Commune de Paris, ou comment les Girondins installent le pouvoir insurrectionnel montagnard

À présent, pour que cette volonté postiche s’exécute, il lui faut un comité central d’exécution, et, par un chef-d’œuvre d’aveuglement, c’est Pétion, le maire girondin, qui se charge de le loger, de l’autoriser et de l’organiser.
Le 17 juillet  , il institue au parquet de la Commune un bureau central de correspondance entre « les sections » ; tous les jours un commissaire élu y viendra porter les arrêtés de sa section et en rapportera les arrêtés des quarante-sept autres. Naturellement, ces commissaires élus vont délibérer entre eux, avec président, secrétaire, procès-verbal et toutes les formes d’un vrai conseil municipal. Naturellement, puisqu’ils sont élus d’aujourd’hui et avec un mandat spécial, ils doivent se trouver plus légitimes que le conseil municipal élu quatre ou huit mois auparavant avec un mandat vague. Naturellement, puisqu’on les a installés dans l’Hôtel de Ville, à deux pas du conseil municipal, ils seront tentés de prendre sa place ; pour se substituer à lui, il leur suffit de changer de salle : ce n’est qu’un corridor à traverser.
Ainsi éclôt, couvée par les Girondins, la terrible Commune de Paris, celle du 10 août, du 2 septembre, du 31 mai : la vipère n’est pas encore sortie du nid qu’elle siffle déjà ; quinze jours avant le 10 août  , elle commence à dérouler ses anneaux, et les sages hommes d’État qui l’ont si diligemment abritée et nourrie aperçoivent avec effroi sa tête plate et hideuse. Aussitôt ils reculent, et jusqu’au dernier moment ils feront effort pour l’empêcher de mordre. Le 7 août, Pétion vient lui-même chez Robespierre, afin de lui représenter les dangers d’une insurrection et d’obtenir qu’on laisse à l’Assemblée le temps de discuter la déchéance. Le même jour, Vergniaud et Guadet, par l’entremise du valet de chambre Thierry, proposent au roi de remettre jusqu’à la paix le gouvernement à un conseil de régence. Dans la nuit du 9 au 10 août, une circulaire pressante de Pétion engage les sections à demeurer tranquilles  . – Il est trop tard. Cinquante jours d’excitations et d’alarmes ont exalté jusqu’au délire l’égarement des imaginations malades. – Le 2 août, une multitude d’hommes et de femmes se précipitent à la barre de l’Assemblée en criant : « Vengeance ! vengeance ! on empoisonne nos frères  . » La vérité vérifiée est qu’à Soissons, où le pain de munition est manipulé dans une église, quelques fragments de vitraux brisés se sont trouvés dans une fournée ; là-dessus, le bruit a couru que 170 volontaires étaient morts et 700 à l’hôpital. – L’instinct féroce se forge des adversaires à son image et s’autorise contre eux des projets qu’il leur prête contre lui. Au comité des meneurs jacobins, on est sûr que la cour va attaquer, et l’on a du complot « non seulement des indices, mais les preuves les plus claires   ». – « C’est le cheval de Troie, disait Panis ; nous sommes perdus, si nous ne parvenons pas à le vider.... La bombe éclatera dans la nuit du 9 au 10 août.... Quinze mille aristocrates sont prêts à égorger tous les patriotes ; » en conséquence, les patriotes s’attribuent le droit d’égorger les aristocrates. – Dans les derniers jours de juin, à la section des Minimes, « un garde-française se chargeait déjà de tuer le roi », si le roi persistait dans son veto ; le président de la section ayant voulu exclure le régicide, c’est le régicide qui a été maintenu, et le président exclu…
Le 6 août, un commis de la poste, Varlet, au nom des pétitionnaires du Champ de Mars, signifie à l’Assemblée le programme de la faction : déchéance du roi, accusation, arrestation et jugement expéditif de La Fayette, convocation immédiate des assemblées primaires, suffrage universel, licenciement de tous les états-majors, renouvellement de tous les directoires de département, rappel de tous les ambassadeurs, suppression de la diplomatie, retour à l’état de nature. – À présent, que les Girondins atermoient, négocient, louvoient et raisonnent tant qu’ils voudront : leur hésitation n’aura d’autre effet que de les reléguer au second plan, comme tièdes et timides. Grâce à eux, la faction a maintenant ses assemblées délibérantes, son pouvoir exécutif, son siège central de gouvernement, son armée grossie, éprouvée, toute prête, et, de gré ou de force, son programme s’exécutera

 Ultime tentative de résistance de l'Assemblée; un voeu philosophique comme réponse à la force Jacobine

Il s’agit d’abord de contraindre l’Assemblée à déposer le roi, et déjà, à plusieurs reprises  , le 26 juillet, le 31 juillet, le 4 août, les conciliabules obscurs, où des inconnus décident du sort de la France, ont donné le signal de l’émeute. – Retenus à grand’peine, ils ont consenti à « patienter jusqu’au 9 août, 11 heures du soir   » : ce jour-là, l’Assemblée doit discuter la déchéance, et l’on compte qu’elle la votera sous une menace aussi précise ; ses répugnances ne tiendront pas devant la certitude d’un investissement armé. – Mais, le 8 août, à une majorité des deux tiers, elle refuse de mettre en accusation le grand ennemi, La Fayette. Il faut donc commencer par elle la double amputation nécessaire au salut public.
Au moment où l’acquittement est prononcé, les tribunes, ordinairement si bruyantes, gardent « un silence morne   » : c’est que le mot d’ordre leur a été transmis et qu’elles se réservent pour la rue. Un à un, les députés qui ont voté pour La Fayette sont désignés aux rassemblements qui stationnent à la porte, et une clameur s’élève : « Ce sont des gueux, des coquins, des traîtres payés par la liste civile. Il faut les pendre, il faut les tuer. » – On leur jette de la boue, du mortier, des plâtras, des pierres, et on les bourre de coups de poing. Rue du Dauphin, M. Mézières est saisi au collet, et une femme lui porte un coup qu’il détourne. Rue Saint-Honoré, des gens en bonnet rouge environnent M. Regnault-Beaucaron, et décident « qu’on le mettra à la lanterne » : déjà un homme en veste l’avait empoigné par derrière et le soulevait, lorsque des grenadiers de Sainte-Opportune arrivent à temps pour le dégager. Rue Saint-Louis, M. Deuzy, frappé dans le dos et atteint de plusieurs cailloux, voit à deux reprises un sabre levé sur sa tête. Dans la galerie des Feuillants, M. Desbois est meurtri de coups, et on lui vole « une boîte, son portefeuille et sa canne ». Dans les couloirs de l’Assemblée, M. Girardin est sur le point d’être assassiné  . Huit autres députés poursuivis se sont réfugiés dans le corps de garde du Palais-Royal ; un fédéré y entre avec eux ; « là, l’œil étincelant de rage, frappant en forcené sur la table », il dit au plus connu, M. Dumolard : « Si tu as le malheur de remettre les pieds dans l’Assemblée, je te couperai la tête avec mon sabre ». Quant au principal défenseur de La Fayette, M. de Vaublanc, assailli trois fois, il a eu la précaution de ne pas rentrer chez lui ; mais des furieux investissent sa maison en criant que « quatre-vingts citoyens doivent périr de leur main, et lui le premier » ; douze hommes montent à son appartement, y fouillent partout, recommencent la perquisition dans les maisons voisines, et, ne pouvant l’empoigner lui-même, cherchent sa famille ; on l’avertit que, s’il rentre à son domicile, il sera massacré. – Dans la soirée, sur la terrasse des Feuillants, d’autres députés sont livrés aux mêmes outrages ; la gendarmerie fait de vains efforts pour les protéger ; bien mieux, « le commandant de la garde nationale, descendant de son poste, est attaqué et sabré   ». – Cependant, dans les couloirs des Jacobins, « on voue à l’exécration la majorité de l’Assemblée nationale » ; un orateur déclare que « le peuple a le droit de former ses listes de proscription », et, à cet effet, le club décide qu’il fera imprimer et publier les noms de tous les députés qui ont absous La Fayette. – Jamais la contrainte physique ne s’est étalée et appliquée avec une plus franche impudeur.
Le lendemain, 9 août, les abords de l’Assemblée sont entourés de gens armés, et il y a des sabres jusque dans les corridors  . Plus impérieuses que jamais, les galeries éclatent en applaudissements, en ricanements d’approba¬tion et de triomphe, à mesure que les attentats de la veille sont dénoncés à la tribune. Vingt fois le président rappelle les perturbateurs à l’ordre ; sa voix et le bruit de la sonnette sont toujours couverts par les rumeurs. Impossible d’opiner : la plupart des représentants maltraités la veille écrivent qu’ils ne reviendront pas aux séances ; d’autres, présents, déclarent qu’ils ne voteront plus « si on ne leur assure la liberté de délibérer d’après leur conscience ».

A ce mot qui exprime le vœu secret de « l’Assemblée presque entière   », « tous les membres de la droite et un grand nombre de membres de la gauche se lèvent simultanément en criant : Oui, oui, nous ne délibérerons point avant d’être libres ! » – Mais, selon sa coutume, la majorité recule au moment d’adopter les mesures efficaces ; le cœur lui manque, comme toujours, pour se défendre, et, coup sur coup, trois déclarations officielles, en lui dévoilant l’imminence du péril, l’enfoncent plus avant dans sa timidité. Dans cette même séance, le procureur-syndic du département lui annonce que l’insurrection est prête, que 900 hommes armés viennent d’entrer dans Paris, qu’à minuit le tocsin sonnera, que la municipalité tolère ou favorise l’émeute. Dans cette même séance, le ministre de la justice lui écrit que « les lois sont impuissantes », et que le gouvernement ne répond plus de rien. Dans cette même séance, le maire Pétion, avouant presque sa complicité, vient à la barre déclarer très clairement qu’il évitera de requérir la force publique, parce que « c’est armer une portion des citoyens contre les autres   ». – Manifestement, tout point d’appui s’est dérobé ; l’Assemblée, se sentant abandonnée, s’abandonne, et, pour tout expédient, avec une faiblesse ou une naïveté qui peint bien les législateurs de l’époque, elle adopte une adresse philosophique, « une instruction au peuple sur l’exercice de sa souveraineté ».


Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_61_ l’action des Jacobins à Paris-vers le 10 août

Important et magistral : avant le 10 août, le tournant de la Révolution. Les Guirondins veulent le rappel de leurs ministres.. Comment Lafayette et la majorité de l’Assemblée tentent de s’ y opposer. Comment ils désarment le roi et les modérés et préparent les futures émeutes. Le licenciement de l’Etat-Major de la garde nationale et sa reprise en main ; néanmoins échec de la mise en accusation de La Fayette. Comment les Girondins pensent se servir des futurs montagnards et comment ils se mettent entre leurs mains. Jamais on n’a mieux travaillé pour autrui…Vers la déchéance du Roi

Refaire le 20 juin- tentative d’opposition de La Fayette et de la majorité de l’Assemblée

Puisque le coup (du 20 juin)  est manqué, il faut le refaire. Cela est d’autant plus urgent que la faction s’est démasquée, et que, de toutes parts, « les honnêtes gens   » s’indignent de voir la Constitution soumise à l’arbitraire de la plus basse plèbe. Presque toutes les administrations supérieures, soixante-quinze directoires de département   envoient leur adhésion à la lettre de La Fayette ou répondent par des encouragements à la proclamation si mesurée et si noble par laquelle le roi, exposant les violences qu’on lui a faites, maintient son droit légal avec une triste et inflexible douceur. Nombre de villes, grandes ou petites, le remercient de sa fermeté, et ceux qui signent les adresses sont les notables de l’endroit  , chevaliers de Saint-Louis, anciens officiers, juges, administrateurs de district, médecins, notaires, avoués, receveurs de l’enregistrement, directeurs de la poste, fabricants, négociants, gens établis, bref les hommes les plus considérés et les plus considérables. À Paris, une pétition semblable, rédigée par deux anciens constituants, recueille 247 pages de signatures certifiées par 99 notaires  . Même dans le conseil général de la Commune, il se trouve une majorité pour infliger un blâme public au maire Pétion, au procureur-syndic Manuel, aux administrateurs de police, Panis, Sergent, Viguer et Perron  . Dès le soir du 20 juin, le conseil du département a ordonné une enquête ; il la poursuit, il la presse, il établit par pièces authentiques l’inaction volontaire, la connivence hypocrite, le double jeu du procureur-syndic et du maire  , il les suspend de leurs fonctions, il les dénonce aux tribunaux, ainsi que Santerre et ses complices. Enfin La Fayette, ajoutant au poids de son opinion l’ascendant de sa présence, vient lui-même, à la barre de l’Assemblée nationale, réclamer des mesures « efficaces » contre les usurpations de la « secte » jacobine, et demander que les instigateurs du 20 juin soient punis « comme criminels de lèse-nation ». Dernier symptôme et plus significatif encore : dans l’Assemblée, sa démarche est approuvée par une majorité de plus de cent voix 
Tout cela doit être écrasé et va l’être…
Personne ne soutient La Fayette, qui seul a eu le courage de se mettre en avant ; au rendez-vous général qu’il a donné aux Champs-Élysées, il ne vient qu’une centaine d’hommes. On y convient de marcher le lendemain contre les Jacobins et de fermer leur club si l’on est 300, et le lendemain on se trouve 30. La Fayette n’a plus qu’à quitter Paris et à protester par une nouvelle lettre. – Protestations, appels à la Constitution, au droit, à l’intérêt public, au sens commun, arguments bien déduits, il n’y aura jamais de ce côté que des discours et des écritures ; or, dans le conflit qui s’engage, les discours et les écritures ne servent pas. – Imaginez un débat entre deux hommes, l’un qui raisonne juste, l’autre qui ne sait guère que déclamer, mais qui, ayant rencontré sur son chemin un dogue énorme, l’a flatté, alléché et l’amène avec lui comme auxiliaire. Pour le dogue, les beaux raisonnements ne sont que du papier noirci ou du bruit en l’air ; les yeux ardents et fixés sur son maître provisoire, il n’attend qu’un geste pour sauter sur les adversaires qu’on lui désigne. Le 20 juin, il en a presque étranglé un et l’a couvert de sa bave. Le 21 juin  , il se dresse, pour recommencer. Pendant les cinquante jours qui suivent, il ne cesse de gronder, d’abord sourdement, puis avec des éclats terribles. Le 25 juin, le 14 juillet, le 27 juillet, le 3 août, le 5 août, il s’élance encore et n’est retenu qu’à grand’peine  . Une fois déjà, le 29 juillet, ses crocs se sont enfoncés dans la chair vivante  . — A chaque tournant de la discussion parlementaire, le constitutionnel sans défense voit cette gueule béante ; rien d’étonnant s’il jette ou laisse jeter en pâture au dogue tous les décrets que réclame le Girondin. — Sûrs de leur force, les Girondins recommencent l’attaque, et leur plan de campagne semble habilement combiné. Ils veulent bien tolérer le roi sur le trône, mais à condition qu’il n’y soit qu’un mannequin, qu’il rappelle les ministres patriotes, qu’il leur laisse choisir le gouverneur du dauphin, qu’il destitue La Fayette  . Sinon, l’Assemblée prononcera la déchéance et se saisira du pouvoir exécutif. Tel est le défilé à double issue dans lequel ils engagent l’Assemblée et le roi. Si le roi, acculé, ne passe point par la première porte, l’Assemblée, acculée, passera par la seconde, et, dans les deux cas, ministres tout-puissants du roi soumis, ou délégués exécutifs de l’Assemblée soumise, ils seront les maîtres de la France…

Le roi et ses ministres empêchés de gouverner et continument menacés : . Toujours la mort, et à tout propos, contre quiconque n’est pas de leur secte

À cet effet, ils s’en prennent d’abord au roi, et tâchent de lui forcer la main par la peur. — Ils font lever la suspension prononcée contre Pétion et Manuel, et les ramènent tous deux à l’Hôtel de Ville. Désormais ceux-ci régneront dans Paris sans répression ni surveillance, car le directoire du département s’est démis ; il n’y a plus d’autorité supérieure pour les empêcher de requérir ou de consigner à leur gré la force armée, et ils sont affranchis de toute subordination comme de tout contrôle. Voilà le roi de France en bonnes mains, aux mains de ceux qui, le 20 juin, ont refusé de museler la bête populaire et déclarent qu’elle a bien fait, qu’elle était dans son droit, qu’elle est libre de recommencer. Selon eux, le palais du monarque appartient au public : on peut y entrer comme dans un café ; en tout cas, si la municipalité est occupée ailleurs, elle n’est pas tenue de s’y opposer : « Est-ce qu’il n’y a que les Tuileries et le roi à garder dans Paris   ? » — Autre manœuvre : on brise aux mains du roi ses instruments. Si honorables et inoffensifs que soient ses nouveaux ministres, ils ne comparaissent dans l’Assemblée que pour être hués par les tribunes. Isnard, désignant du doigt le principal d’entre eux, s’écrie : « Voici un traître  . » Tous les attentats populaires leur sont imputés à crime, et Guadet déclare que, « comme conseillers du roi, ils sont solidaires des troubles » que pourrait exciter le double veto  . Non seulement la faction les déclare coupables des violences qu’elle provoque, mais encore elle demande leur vie pour expier les meurtres qu’elle commet. « Apprenez à la France, dit Vergniaud, que désormais les ministres répondent sur leurs têtes de tous les désordres dont la religion est le prétexte. » – « Le sang qui vient de couler à Bordeaux, dit Ducos, doit retomber sur le pouvoir exécutif  . » La Source propose de « punir de mort » non seulement le ministre qui n’aura pas ordonné promptement l’exécution d’un décret sanctionné, mais encore les commis qui n’auront pas exécuté les ordres du ministre. Toujours la mort, et à tout propos, contre quiconque n’est pas de leur secte. Sous cette terreur continue, les ministres se démettent en masse, et le roi est sommé d’en trouver d’autres sur-le-champ ; cependant, pour rendre leur poste plus dangereux, l’Assemblée décrète que dorénavant ils seront « solidairement responsables ». Manifestement, c’est au roi qu’on en veut par-dessus les ministres, et les Girondins n’omettent rien pour lui rendre le gouvernement impossible. Il signe encore ce nouveau décret ; il ne proteste pas ; à la persécution qu’il subit, il n’oppose que le silence, parfois une effusion de bon cœur honnête  , une plainte affectueuse et touchante, qui semble un gémissement contenu  . Mais aux accents les plus douloureux et les plus convaincus, l’obstination dogmatique et l’ambition impatiente restent volontairement sourdes ; sa sincérité passe pour un nouveau mensonge ; du haut de la tribune, Vergniaud, Brissot, Torné, Condorcet l’accusent de trahison, revendiquent pour l’Assemblée le droit de le suspendre , et donnent le signal à leurs auxiliaires jacobins. – Sur l’invitation de la Société-mère, les succursales de province se mettent en branle, et la machine révolutionnaire opère à la fois par tous ses engins d’agitation, rassemblements sur les places publiques, placards homicides sur les murs, motions incendiaires dans les clubs, hurlements dans les tribunes, adresses injurieuses et députations séditieuses à la barre de l’Assemblée  . Après trente-six jours de ce régime, les Girondins croient le roi dompté, et, le 26 juillet, Guadet, puis Brissot, à la tribune, lui font les suprêmes sommations et les dernières avances  . Déception profonde ! comme au 20 juin, il refuse : « Jamais de ministres girondins. »
Puisqu’il barre une des deux portes, on passera par l’autre, et, si les Girondins ne peuvent régner par lui, ils régneront sans lui. Au nom de la Commune, Pétion en personne vient proposer le nouveau plan et réclamer la déchéance

Vers la déchéance du roi, ou comment les girondins croient utiliser les futurs montagnards et se retrouveront dans leurs mains

La Fayette, libéral, démocrate, royaliste, aussi attaché à la révolution qu’à la loi, est alors le personnage qui justement, par la courte portée de son esprit, par l’incohérence de ses idées politiques, par la noblesse de ses sentiments contradictoires, représente le mieux l’opinion de l’Assemblée et de la France  . D’ailleurs sa popularité, son courage et son armée sont le dernier refuge. La majorité sent qu’en le livrant elle se livre elle-même, et, par 400 voix contre 224, elle l’absout. — De ce côté encore, la stratégie des Girondins s’est trouvée fausse. Pour la seconde fois, le pouvoir leur échappe ; ni le roi ni l’Assemblée n’ont consenti à le leur remettre, et ils ne peuvent plus le laisser suspendu en l’air, différer jusqu’à une meilleure occasion, faire attendre leurs acolytes jacobins. Le fragile lien par lequel ils tenaient en laisse le dogue révolutionnaire s’est rompu entre leurs mains : le dogue est lâché et dans la rue.

Jamais on n’a mieux travaillé pour autrui : toutes les mesures par lesquelles ils croyaient ressaisir le pouvoir n’ont servi qu’à le livrer à la populace. – D’un côté, par une série de décrets législatifs et d’arrêtés municipaux, ils ont écarté ou dissous la force armée qui pouvait encore la réprimer ou l’intimider. Le 29 mai, ils ont licencié la garde du roi. Le 15 juillet, ils renvoient de Paris toutes les troupes de ligne. Le 16 juillet  , ils choisissent, pour « composer la gendarmerie à pied, les ci-devant gardes-françaises qui ont servi la révolution à l’époque du 1er juin 1789… c’est-à-dire les insurgés et déserteurs en titre. Le 6 juillet, dans toutes les villes de 50 000 âmes et au-dessus, ils frappent la garde nationale à la tête par le licenciement de son état-major, « corporation aristocratique, dit une pétition  , sorte de féodalité moderne, composée de traîtres qui semblent avoir formé le projet de diriger à leur gré l’opinion publique ». Dans les premiers jours d’août  , ils frappent la garde nationale au cœur par la suppression des compagnies distinctes, grenadiers et chasseurs, recrutés parmi les gens aisés, véritable élite qui maintenant, dépouillée de son uniforme, ramenée à l’égalité, perdue dans la masse, voit en outre ses rangs troublés par un mélange d’intrus, fédérés et hommes à piques. Enfin, pour achever le pêle-mêle, ils ordonnent que dorénavant la garde du château soit chaque jour composée de citoyens pris dans les soixante bataillons  , en sorte que les chefs ne connaissent plus leurs hommes, que personne n’ait plus confiance en son chef, en son subordonné, en son voisin, en lui-même, que toutes les pierres de la digue humaine soient descellées d’avance et que la défense croule au premier choc.

D’autre part, ils ont eu soin de fournir à l’émeute un corps de bataille et une avant-garde. Par une autre série de décrets législatifs et d’arrêtés municipaux, ils autorisent le rassemblement des fédérés à Paris, ils leur allouent une solde et un logement militaire  , ils leur permettent de s’organiser sous un comité central qui siège aux Jacobins et prend des Jacobins le mot d’ordre. De ces nouveaux venus, les deux tiers, vrais soldats et vrais patriotes, partent pour le camp de Soissons et la frontière ; mais il en reste un tiers à Paris  , peut-être 2 000, émeutiers et politiques, qui, fêtés, régalés, endoctrinés, hébergés chacun chez un Jacobin, deviennent plus jacobins que leurs hôtes et s’incorporent dans les bataillons révolutionnaires   pour y servir la bonne cause à coups de fusil. – Deux pelotons, qui sont arrivés plus tard, demeurent distincts et n’en sont que plus redoutables, l’un et l’autre envoyés par ces villes de mer dans lesquelles, quatre mois auparavant, on comptait déjà « vingt et un faits d’insurrection capitale, tous impunis, et plusieurs par sentence du jury maritime   ». L’un, de 300 hommes, vient de Brest, où la municipalité, aussi exaltée que celles de Marseille et d’Avignon, fait, comme celles de Marseille et d’Avignon, des expéditions armées contre ses voisins, où les meurtres populaires sont tolérés, où M. de la Jaille a été presque tué, où la tête de M. Patry a été portée sur une pique, où des vétérans de l’émeute composent l’équipage de la flotte, où « les ouvriers à la solde de l’État, les commis, les maîtres, les sous-officiers, convertis en motionnaires, en agitateurs, en harangueurs politiques, en censeurs de l’administration », ne demandent qu’à faire œuvre de leurs bras sur un théâtre plus en vue. L’autre troupe, appelée de Marseille par les Girondins Rébecqui et Barbaroux  , comprend 516 hommes, aventuriers intrépides et féroces, de toute provenance, Marseillais ou étrangers, « Savoyards, Italiens, Espagnols, chassés de leur pays », presque tous de la dernière plèbe ou entretenus par des métiers infâmes, « spadassins et suppôts de mauvais lieux », accoutumés au sang, prompts aux coups, bons coupe-jarrets, triés un à un dans les bandes qui ont marché sur Aix, Arles et Avignon, l’écume de cette écume qui depuis trois ans, dans le Comtat et dans les Bouches-du-Rhône, bouillonne par-dessus les barrières inutiles de la loi

mercredi 9 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_31_ Les Journées d’Octobre

Une des premières « journées révolutionnaires » - l’entrainement à la violence

Les femmes à Versailles- l’Assemblée envahie

Admises dans l’Assemblée, et d’abord en petit nombre, les femmes poussent à la porte, entrent en foule, remplissent les galeries, puis la salle, les hommes avec elles, armés de bâtons, de hallebardes et de piques, tout cela pêle-mêle, côte à côte avec les députés, sur leurs bancs, votant avec eux, autour du président, investi, menacé, insulté, qui, à la fin, quitte la place et dont une femme prend le fauteuil  . Une poissarde commande dans une galerie et, autour d’elle, une centaine de femmes crient ou se taisent à son signal, tandis qu’elle interpelle les députés et les gourmande : « Qui est-ce qui parle là-bas ? Faites taire ce bavard. Il ne s’agit pas de cela, il s’agit d’avoir du pain. Qu’on fasse parler notre petite mère Mirabeau ; nous voulons l’entendre. » — Un décret sur les subsistances ayant été rendu, les meneurs demandent davantage ; il faut encore qu’on leur accorde d’entrer partout où ils soupçonneront des accaparements ; il faut aussi « qu’on taxe le pain à six sous les quatre livres, et la viande à six sous la livre ». — « N’imaginez pas que nous sommes des enfants qu’on joue : nous avons le bras levé, faites ce qu’on vous demande. » — De cette idée centrale partent toutes leurs injonctions politiques. Qu’on renvoie le régiment de Flandre ; ce sont mille hommes de plus à nourrir et qui nous ôtent le pain de la bouche. Punissez les aristocrates qui empêchent les boulangers de cuire. « À bas la calotte ! c’est tout le clergé qui fait notre mal. » — « Monsieur Mounier, pourquoi avez-vous défendu ce vilain veto ? Prenez bien garde à la lanterne. » — Sous cette pression, une députation de l’Assemblée, conduite par le président, se met en marche à pied, dans la boue, par la pluie, surveillée par une escorte hurlante de femmes et d’hommes à piques ; après cinq heures d’instances ou d’attente, elle arrache au roi, outre le décret sur les subsistances pour lequel il n’y avait pas de difficulté, l’acceptation pure et simple de la Déclaration des Droits et la sanction des articles constitutionnels. — Telle est l’indépendance de l’Assemblée et du roi  . C’est ainsi que s’établissent les principes du droit nouveau, les grandes lignes de la Constitution, les axiomes abstraits de la vérité politique, sous la dictature d’une foule qui les extorque, non seulement en aveugle, mais encore avec une demi-conscience de son aveuglement : « Monsieur le président, disaient des femmes à Mounier qui leur rapportait la sanction royale, cela sera-t-il bien avantageux ? Cela fera-t-il avoir du pain aux pauvres gens de Paris ? »

Lafayette est leur chef, il faut qu’il les suive

En vain La Fayette refuse, et vient haranguer sur la place de Grève ; en vain, pendant plusieurs heures, il résiste, tantôt parlant, tantôt imposant silence. Des bandes armées, parties des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, grossissent la foule ; on le couche en joue ; on prépare la lanterne. Alors, descendant de cheval, il veut rentrer à l’Hôtel de Ville ; mais ses grenadiers lui barrent le passage : « Morbleu ! général, vous resterez avec nous ; vous ne nous abandonnerez pas ». Étant leur chef, il faut bien qu’il les suive ; c’est aussi le sentiment des représentants de la Commune à l’Hôtel de Ville ; ils envoient l’autorisation et même l’ordre de partir, « vu qu’il est impossible de s’y refuser ». – Quinze mille hommes arrivent ainsi à Versailles, et, devant eux, avec eux, protégés par la nuit, des milliers de bandits. De son côté, la garde nationale de Versailles, qui entoure le château, et le peuple de Versailles, qui barre le passage aux voitures  , ont fermé toute issue. Le roi est prisonnier dans son palais, lui, les siens, ses ministres, sa cour, et sans défense. Car, avec son optimisme ordinaire, il a confié les postes extérieurs du château aux soldats de La Fayette, et, par une obstination d’humanité dans laquelle il persévérera jusqu’à la fin  , il a défendu à ses propres gardes de tirer, en sorte qu’ils ne sont là que pour la montre. Ayant pour lui le droit commun, la loi et le serment que La Fayette vient de faire renouveler à ses troupes, que pourrait-il craindre ? Rien de plus efficace auprès du peuple que la confiance et la prudence, et, à force d’agir en mouton, on est sûr d’apprivoiser des bêtes féroces.
Dès cinq heures du matin, avant le jour, elles rôdent autour des grilles. La Fayette, épuisé de fatigue, s’est reposé une heure  , et cette heure leur suffit  . Une population armée de piques et de bâtons, hommes et femmes, entoure un peloton de quatre-vingts gardes nationaux, les force à tirer sur les gardes du roi, enfonce une porte, saisit deux gardes, leur tranche la tête. Le coupe-tête, qui est un modèle d’atelier, homme à grande barbe, montre ses mains rouges en se glorifiant de ce qu’il vient de faire, et l’effet est si grand sur les gardes nationaux, que, par sensibilité, ils s’écartent pour ne pas être témoins de pareils spectacles : voilà la résistance…


Cette fois, on n’en peut plus douter : la Terreur est établie, et à demeure. — Le jour même, la foule arrête une voiture où elle croit trouver M. de Virieu, et déclare, en la fouillant, « qu’on cherche ce député pour le massacrer, ainsi que d’autres dont on a la liste   ». – Deux jours après, l’abbé Grégoire annonce à l’Assemblée nationale « qu’il n’y a pas de jour où des ecclésiastiques ne soient insultés à Paris », et poursuivis « de menaces effrayantes ». – On avertit Malouet que, « sitôt qu’on aura distribué des fusils à la milice, le premier usage qu’elle en fera sera pour se débarrasser des députés mauvais citoyens », entre autres de l’abbé Maury. — Quand je sortais, écrit Mounier, j’étais publiquement suivi ; c’était un crime de se montrer avec moi. Partout où j’allais avec deux ou trois personnes, on disait qu’il se formait une assemblée d’aristocrates. J’étais devenu un tel objet de terreur, qu’on avait menacé de mettre le feu dans une maison de campagne où j’avais passé vingt-quatre heures, et que, pour calmer les esprits, il avait fallu promettre qu’on ne recevrait ni mes amis ni moi. » – En une semaine  , cinq ou six cents députés font signer leurs passeports et se tiennent prêts à partir. Pendant le mois suivant, cent vingt donnent leur démission ou ne reparaissent plus à l’Assemblée. Mounier, Lally-Tollendal, l’évêque de Langres, d’autres encore, quittent Paris, puis la France. – « C’est le fer à la main, écrit Mallet du Pan, que l’opinion dicte aujourd’hui ses arrêts. Crois ou meurs, voilà l’anathème que prononcent les esprits ardents, et ils le prononcent au nom de la liberté. La modération est devenue un crime. » – Dès le 7 octobre, Mirabeau vient dire au comte de la Marck : « Si vous avez quelque moyen de vous faire entendre du roi et de la reine, persuadez-leur que la France et eux sont perdus, si la famille royale ne sort pas de Paris ; je m’occupe d’un plan pour les en faire sortir ». À la situation présente il préfère tout, « même la guerre civile » car au moins « la guerre retrempe les âmes », et ici, sous la dictature des démagogues, on se noie dans la boue. « Dans trois mois », Paris, livré à lui-même, sera « un hôpital certainement, et peut-être un théâtre d’horreurs ». Contre la populace et ses meneurs, il faut « que le roi se coalitionne à l’instant avec ses peuples », qu’il aille à Rouen, qu’il fasse appel aux provinces, qu’il fournisse un centre à l’opinion publique, et, s’il le faut, à la résistance armée. De son côté, Malouet déclare que « la Révolution, depuis le 5 octobre, fait horreur à tous les gens sensés de tous les partis, mais qu’elle est consommée, irrésistible ». – Ainsi les trois meilleurs esprits de la Révolution, ceux dont les prévisions justifiées attestent le génie ou le bon sens, les seuls qui, pendant deux ans, trois ans, et de semaine en semaine, aient toujours prédit juste et par raison démonstrative, tous les trois, Mallet du Pan, Mirabeau, Malouet, sont d’accord pour qualifier l’événement et pour en mesurer les conséquences. On roule sur une pente à pic, et personne n’a la force ou les moyens d’enrayer. Ce n’est pas le roi : « indécis et faible au delà de tout ce qu’on peut dire, son caractère ressemble à ces boules d’ivoire huilées qu’on s’efforcerait vainement de retenir ensemble   ». Et, quant à l’Assemblée, aveuglée, violentée, poussée en avant par la théorie qu’elle proclame et par la faction qui la domine, chacun de ses grands décrets précipite la chute.


samedi 5 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_17_ La propagation de la doctrine- état d’esprit de la noblesse

La grande illusion de la noblesse qui ne sait pas condamnée et pense qu’elle a sa place dans le monde des idées nouvelles

Pour nous, jeune noblesse française

Une aristocratie imbue de maximes humanitaires et radicales, des courtisans hostiles à la cour, des privilégiés qui contribuent à saper les privilèges, il faut voir dans les témoignages du temps cet étrange spectacle. « Il est de principe, dit un contemporain, que tout doit être changé et bouleversé   ». Au plus haut, au plus bas, dans les assemblées, dans les lieux publics, on ne rencontre parmi les privilégiés que des opposants et des réformateurs. En 1787, presque tout ce qu’il y avait de marquant dans la pairie se déclara dans le Parlement pour la résistance.... J’ai vu mettre en avant dans les dîners qui nous réunissaient alors presque toutes les idées qui devaient bientôt se produire avec tant d’éclat  . » Déjà en 1774, M. de Vaublanc, allant à Metz, trouvait dans la diligence un ecclésiastique et un comte colonel de hussards qui ne cessaient de parler économie politique  . « C’était alors la mode ; tout le monde était économiste ; on ne s’entretenait que de philosophie, d’économie politique, surtout d’humanité, et des moyens de soulager le bon peuple…
Toute la génération nouvelle est gagnée aux nouveautés. « Pour nous, dit l’un d’eux, jeune noblesse française , sans regret pour le passé, sans inquiétude pour l’avenir, nous marchions gaiement sur un tapis de fleurs qui nous cachait un abîme. Riants frondeurs des modes anciennes, de l’orgueil féodal de nos pères et de leurs graves étiquettes, tout ce qui était antique nous paraissait gênant et ridicule. La gravité des anciennes doctrines nous pesait. La riante philosophie de Voltaire nous entraînait en nous amusant. Sans approfondir celle des écrivains plus graves, nous l’admirions comme empreinte de courage et de résistance au pouvoir arbitraire.... La liberté, quel que fût son langage, nous plaisait par son courage ; l’égalité, par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre tant qu’on croit pouvoir remonter dès qu’on veut ; et, sans prévoyance, nous goûtions à la fois les avantages du patriciat et les douceurs d’une philosophie plébéienne. Ainsi, quoique ce fussent nos privilèges, les débris de notre ancienne puissance que l’on minait sous nos pas, cette petite guerre nous plaisait. Nous n’en éprouvions pas les atteintes, nous n’en avions que le spectacle. Ce n’étaient que combats de plume et de paroles qui ne nous paraissaient pouvoir faire aucun dommage à la supériorité d’existence dont nous jouissions et qu’une possession de plusieurs siècles nous faisait croire inébranlable. Les formes de l’édifice restant intactes, nous ne voyions pas qu’on le minait en dedans. Nous riions des graves alarmes de la vieille cour et du clergé qui tonnaient contre cet esprit d’innovation. Nous applaudissions les scènes républicaines de nos théâtres , les discours philosophiques de nos Académies, les ouvrages hardis de nos littérateurs….
Nous étions éblouis par le prisme des idées et des doctrines nouvelles, rayonnants d’espérance, brûlants d’ardeur pour toutes les gloires, d’enthousiasme pour tous les talents et bercés des rêves séduisants d’une philosophie qui voulait assurer le bonheur du genre humain. Loin de prévoir des malheurs, des excès, des crimes, des renversements de trônes et de principes, nous ne voyions dans l’avenir que tous les biens qui pouvaient être assurés à l’humanité par le règne de la raison. On laissait un libre cours à tous les écrits réformateurs, à tous les projets d’innovation, aux pensées les plus libérales, aux systèmes les plus hardis. Chacun croyait marcher à la perfection, sans s’embarrasser des obstacles et sans les craindre. Nous étions fiers d’être Français et encore plus d’être Français du dix-huitième siècle.... Jamais réveil plus terrible ne fut précédé par un sommeil plus doux et par des songes plus séduisants ».

Jamais l’aristocratie n’a été si digne du pouvoir qu’au moment où elle allait le perdre

Ils ne s’en tiennent pas à des songes, à de purs souhaits, à des espérances passives. Ils agissent, ils sont vraiment généreux ; il suffit qu’une cause soit belle pour que leur dévouement lui soit acquis. À la nouvelle de l’insurrection américaine, le marquis de la Fayette, laissant sa jeune femme enceinte, s’échappe, brave les défenses de la cour, achète une frégate, traverse l’Océan et vient se battre aux côtés de Washington. « Dès que je connus la querelle, dit-il, mon cœur fut enrôlé et je ne songeai plus qu’à rejoindre mes drapeaux. » Quantité de gentilshommes le suivent. Sans doute ils aiment le danger ; « une probabilité d’avoir des coups de fusil est trop précieuse pour qu’on la néglige  . » Mais il s’agit en outre d’affranchir des opprimés ; « c’est comme paladins, dit l’un d’eux, que nous nous montrions philosophes   » et l’esprit chevaleresque se met au service de la liberté. – D’autres services, plus sédentaires et moins brillants, ne les trouvent pas moins zélés. Aux assemblées provinciales  , les plus grands personnages de la province, évêques, archevêques, abbés, ducs, comtes, marquis, joints aux notables les plus opulents et les plus instruits du Tiers-état, en tout un millier d’hommes, bref l’élite sociale, toute la haute classe convoquée par le roi, établit le budget, défend le contribuable contre le fisc, dresse le cadastre, égalise la taille, remplace la corvée, pourvoit à la voirie, multiplie les ateliers de charité, instruit les agriculteurs, propose, encourage et dirige toutes les réformes. J’ai lu les vingt volumes de leurs procès-verbaux : on ne peut voir de meilleurs citoyens, des administrateurs plus intègres, plus appliqués, et qui se donnent gratuitement plus de peine, sans autre objet que le bien public. La bonne volonté est complète. Jamais l’aristocratie n’a été si digne du pouvoir qu’au moment où elle allait le perdre ; les privilégiés, tirés de leur désœuvrement, redevenaient des hommes publics, et, rendus à leur fonction, revenaient à leur devoir. En 1778, dans la première assemblée du Berry, l’abbé de Séguiran  , rapporteur, ose dire que « la répartition de l’impôt doit être un partage fraternel des charges publiques ».
Non seulement les privilégiés font les avances, mais ils les font sans effort ; ils parlent la même langue que les gens du Tiers, ils sont disciples des mêmes philosophes, ils semblent partir des mêmes principes. La noblesse de Clermont en Beauvoisis   ordonne à ses députés « de demander avant tout qu’il soit fait une déclaration explicite des droits qui appartiennent à tous les hommes ». La noblesse de Mantes et Meulan affirme que « les principes de la politique sont aussi absolus que ceux de la morale, puisque les uns et les autres ont pour base commune la raison ». La noblesse de Reims demande « que le roi soit supplié de vouloir bien ordonner la démolition de la Bastille ». — Maintes fois, après des vœux et des prévenances semblables, les délégués de la noblesse et du clergé sont accueillis dans les assemblées du Tiers par des battements de mains, « des larmes », des transports. Quand on voit ces effusions, comment ne pas croire à la concorde ? Et comment prévoir qu’on va se battre au premier tournant de la route où, fraternellement, l’on entre la main dans la main ?


Aucun gouvernement ne s’est montré plus doux : le 14 juillet 1789, il n’y avait à la Bastille que sept prisonniers, dont un idiot, un détenu sur la demande de sa famille, et quatre accusés de faux  . Aucun prince n’a été plus humain plus charitable, plus préoccupé des malheureux. En 1784, année d’inondations et d’épidémies, il fait distribuer pour trois millions de secours. On s’adresse à lui, même pour les accidents privés ; le 8 juin 1785, il envoie deux cents livres à la femme d’un laboureur breton, qui, ayant déjà deux enfants, vient d’en mettre au monde trois en une seule couche  . Pendant un hiver rigoureux, il laisse chaque jour les pauvres envahir ses cuisines. Très probablement, il est, après Turgot, l’homme de son temps qui a le plus aimé le peuple. – Au-dessous de lui, ses délégués se conforment à ses vues ; j’ai lu quantité de lettres d’intendants qui tâchent d’être de petits Turgots. « Tel construit un hôpital, un autre fonde des prix pour les laboureurs ; celui-ci admet des artisans à sa table   » ; celui-là entreprend le défrichement d’un marais. M. de la Tour, en Provence, a fait tant de bien pendant quarante ans, que, malgré lui, le Tiers-état lui vote une médaille d’or  . Un gouverneur fait un cours de boulangerie économique. – Quel danger de pareils pasteurs peuvent-ils courir au milieu de leur troupeau ? Quand le roi convoque les États Généraux, nul n’est « en défiance », ni ne s’effraye de l’avenir. « On parlait   de l’établissement d’une nouvelle constitution de l’État comme d’une œuvre facile, comme d’un événement naturel. » — « Les hommes les meilleurs et les plus vertueux y voyaient le commencement d’une nouvelle ère de bonheur pour la France et pour tout le monde civilisé. Les ambitieux se réjouissaient de la large carrière qui allait s’ouvrir à leurs espérances. Mais on n’aurait pas trouvé un individu, le plus morose, le plus timide, le plus enthousiaste, qui prévît un seul des événements extraordinaires vers lesquels les États assemblés allaient être conduits. »