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samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_90_ Contre le Jacobinisme, une conception libérale de l’Etat

Pourquoi la conception Jacobine de l’Etat est rétrograde et condamnée par l’évolution historique ; les pouvoirs publics ont cessé d’être une gendarmerie autour d’un culte. La guerre moins fréquente ; plus de raison pour conférer à la communauté l’omnipotence. Face au jacobinisme, une conception libérale de l’Etat ; Prenons garde aux accroissements de l’État, que le chien de garde ne devienne pas un loup.
NB : Là encore, forte influence de Comte et de la séparation des pouvoirs temporels et spirituels comme condition du progrès  ; divergence néanmoins sur le protestantisme et le rôle économique et social de l’Etat.

Pourquoi la conception Jacobine de l’Etat est rétrograde et condamnée par l’évolution historique

L’État, maître absolu, exerce une juridiction sans limites ; il n’y a rien d’indépendant chez l’individu, aucune parcelle réservée, pas un coin abrité contre la haute main des pouvoirs publics, ni son bien, ni ses enfants, ni sa personne, ni ses opinions, ni sa conscience  . Si aux jours de vote il est membre du souverain, il est sujet tout le reste de l’année, et jusque dans son for intime. À cet effet, Rome avait deux censeurs ; un des archontes d’Athènes était inquisiteur pour la foi ; Socrate fut mis à mort, « comme ne croyant pas aux Dieux auxquels croyait la ville   ». — Au fond, non seulement en Grèce et à Rome, mais en Égypte, en Chine, dans l’Inde, en Perse, en Judée, au Mexique, au Pérou, dans toutes les civilisations de première pousse  , le principe des sociétés humaines est encore celui des sociétés animales : l’individu appartient à sa communauté, comme l’abeille à sa ruche, comme la fourmi à la fourmilière ; il n’est qu’un organe dans un organisme. Sous diverses formes et avec des applications diverses, c’est le socialisme autoritaire qui prévaut.
Tout au rebours dans le monde moderne : ce qui jadis était la règle est devenu l’exception, et le système antique ne survit qu’en des associations temporaires, comme une armée, ou en des associations partielles, comme un couvent. Par degrés, l’individu s’est dégagé, et, de siècle en siècle, il a élargi son domaine ; c’est que les deux chaînes qui l’assujettissaient à la communauté se sont rompues ou allégées. — En premier lieu, les pouvoirs publics ont cessé d’être une gendarmerie autour d’un culte. Par l’institution du christianisme, la société civile et la société religieuse sont devenues deux empires distincts, et c’est le Christ lui-même qui a séparé les deux juridictions : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». D’autre part, grâce à l’établissement du protestantisme, la grande Église chrétienne s’est divisée en plusieurs sectes, qui, n’ayant pu se détruire, ont été forcées de vivre ensemble, tellement que l’État, même quand il en préférait une, a dû tolérer les autres. Enfin, par le développement du protestantisme, de la philosophie et des sciences, les croyances spéculatives se sont multipliées ; il y en a aujourd’hui presque autant que d’esprits pensants, et, comme les esprits pensants deviennent chaque jour plus nombreux, les opinions deviennent chaque jour plus nombreuses : d’où il suit que, si l’État en imposait une, il en révolterait contre lui une infinité d’autres ; ce qui le conduit, s’il est sage, d’abord à demeurer neutre, ensuite à reconnaître qu’il n’a pas qualité pour intervenir. – En second lieu, la guerre est devenue moins fréquente et moins malfaisante, parce que les hommes n’ont plus autant de motifs pour se la faire, ni les mêmes motifs pour la pousser à bout. Jadis elle était la principale source de la richesse : par la victoire on acquérait des esclaves, des sujets, des tributaires ; on les exploitait, on jouissait à loisir de leur travail forcé. Rien de semblable aujourd’hui ; on ne songe plus à se procurer du bétail humain ; on a découvert qu’il est entre tous le plus incommode, le moins productif et le plus dangereux. Par le travail libre et par les machines, on arrive plus vite et plus sûrement au bien-être ; le grand objet n’est plus de conquérir, mais de produire et d’échanger. Chaque jour, l’homme s’élance plus avant dans les carrières civiles et souffre plus difficilement qu’on les lui barre ; s’il consent encore à être soldat, ce n’est pas pour envahir, c’est pour se prémunir contre l’invasion. Cependant, par la complication de l’outillage, la guerre, en devenant plus savante, est devenue plus coûteuse ; l’État ne peut plus, sans se ruiner, enrégimenter à demeure tous les hommes valides, ni embarrasser de trop d’entraves l’industrie libre qui, par l’impôt, fournit à ses dépenses ; pour peu qu’il soit prévoyant, il ménage les intérêts civils, même dans son intérêt militaire.
– Ainsi, des deux rets dans lesquels il enveloppait toute la vie humaine, le premier s’est brisé, et le second a relâché ses mailles. Il n’y a plus de raison pour conférer à la communauté l’omnipotence ; l’individu n’a plus besoin de s’aliéner tout entier ; il peut, sans inconvénient, se réserver une part de lui-même, et maintenant, si vous lui faites signer un contrat social, soyez sûr qu’il se réservera sa part…

Face au jacobinisme, une conception libérale de l’Etat
Il s’est élevé dans chaque société européenne une force publique, et cette force, qui s’est maintenue pendant des siècles, subsiste encore aujourd’hui. Comment elle s’est constituée, par quelles violences primitives, à travers quels accidents et quels conflits, en quelles mains elle est maintenant déposée, si c’est à perpétuité ou à temps, selon quelles règles elle se transmet, si c’est par hérédité ou par élection, cela n’est que d’un intérêt secondaire ; l’important est son office et la façon dont elle le remplit. Par essence, elle est une grande épée, tirée du fourreau et levée au milieu des petits couteaux avec lesquels les particuliers s’égorgeaient autrefois les uns les autres. Sous sa menace, les couteaux sont rentrés dans leur gaine ; ils y sont devenus immobiles, inutiles, puis s’y sont rouillés : à présent, sauf les malfaiteurs, tout le monde a perdu l’habitude et l’envie de s’en servir, et désormais, dans la société pacifiée, l’épée publique est si redoutable, que toute résistance privée tombe à sa seule approche. — Deux intérêts l’ont forgée : il en fallait une de cette taille, d’abord contre les glaives pareils que les autres sociétés brandissent à la frontière, ensuite contre les couteaux que les passions mauvaises ne cessent jamais d’affiler à l’intérieur. On a voulu être défendu contre les ennemis du dehors, contre les meurtriers et les voleurs du dedans, et lentement, péniblement, après beaucoup de tâtonnements et de refontes, le concours héréditaire des volontés persistantes a fabriqué la seule arme capable de protéger efficacement les propriétés et les vies.
 — Tant qu’elle ne sert qu’à cela, je suis le débiteur de l’État, qui en tient la poignée : il me donne la sécurité que, sans lui, je n’aurais point ; en échange, je lui dois, pour ma quote-part, les moyens d’entretenir son arme : qui jouit d’un service est tenu de le défrayer. Il y a donc entre lui et moi, sinon un contrat exprès, du moins un engagement tacite, analogue à celui qui lie un enfant et ses parents, un croyant et son Église, et, des deux côtés, notre engagement est précis. Il promet de veiller à ma sûreté, au dehors et au dedans ; je promets de lui en fournir les moyens, et ces moyens sont mon respect et ma reconnaissance, mon zèle de citoyen, mon service de conscrit, mes subsides de contribuable, bref ce qu’il faut pour soutenir une armée, une marine et une diplomatie, des tribunaux civils et des tribunaux criminels, une gendarmerie et une police, une agence centrale et des agences locales, un corps harmonieux d’organes dont mon obéissance et ma fidélité sont l’aliment, la substance et le sang. Cette fidélité et cette obéissance, riche ou pauvre, catholique, protestant, juif ou libre-penseur, royaliste ou républicain, individualiste ou socialiste, qui que je sois, en honneur et conscience je les dois, car j’en ai reçu l’équivalent ; je suis bien aise de n’être ni conquis, ni assassiné, ni volé ; je rembourse l’État, et tout juste, de ce qu’il dépense en outillage et en surveillance pour contenir les convoitises brutales, les appétits avides, les fanatismes meurtriers, toute une meute hurlante, dont tôt ou tard je deviendrais la proie, s’il ne me couvrait incessamment de sa vigilante protection. Quand il me réclame ses déboursés, ce n’est pas mon bien qu’il me prend, c’est son bien qu’il me reprend, et à ce titre il peut légitimement me faire payer de force.
 – Mais c’est à condition qu’il n’exige pas au delà de sa créance, et il exige au delà s’il dépasse sa première consigne, s’il entreprend par surcroît une œuvre physique ou morale que je ne lui demande pas, s’il se fait sectaire, moraliste, philanthrope ou pédagogue, s’il s’applique à propager, chez lui ou hors de chez lui, un dogme religieux ou philosophique, une forme politique ou sociale. Car alors, au pacte primitif, il ajoute un nouvel article, et, pour cet article, le consentement n’est pas unanime et certain comme pour le pacte. Chacun de nous accepte d’être défendu contre la violence et la fraude ; hors de là et presque sur tous les points, les volontés divergent. J’ai ma religion à moi, mes opinions, mes mœurs, mes manières, ma façon propre de comprendre l’univers et de pratiquer la vie ; or c’est là justement ce qui constitue ma personne, ce que l’honneur et la conscience m’interdisent d’aliéner, ce que l’État m’a promis de sauvegarder. Ainsi, lorsque, par son article additionnel, il tente de les régler à sa guise, si sa guise n’est pas la mienne, il manque à son engagement primordial, et, au lieu de me protéger, il m’opprime. Quand bien même la majorité serait pour lui, quand tous les votants, moins un, seraient d’accord pour lui conférer cette fonction surérogatoire, n’y eût-il qu’un dissident, celui-ci est lésé, et de deux façons. – En premier lieu et dans tous les cas, l’État, pour remplir sa nouvelle tâche, exige de lui un surplus de subsides et de services ; car tout emploi supplémentaire entraîne des frais supplémentaires ; il y en a d’inscrits au budget, quand l’État se charge d’occuper les ouvriers ou d’employer les artistes, de soutenir une industrie ou un commerce, de faire la charité, de donner l’éducation. Aux dépenses d’argent, ajoutez la dépense des vies, s’il entreprend une guerre de générosité ou de propagande. Or, à toutes ces dépenses qu’elle désapprouve, la minorité contribue, comme la majorité qui les approuve ; tant pis pour le conscrit et le contribuable s’ils sont du groupe mécontent ; bon gré mal gré, la main du percepteur fouille dans la poche du contribuable, et la main du gendarme se pose sur le collet du conscrit. – En second lieu, et dans nombre de circonstances, non seulement l’État me prend injustement. au delà de sa créance, mais encore il se sert de l’argent qu’il m’extorque pour m’appliquer injustement de nouvelles contraintes ; c’est le cas lorsqu’il m’impose sa théologie ou sa philosophie, lorsqu’il me prescrit ou interdit un culte, lorsqu’il prétend régler mes mœurs et mes manières, limiter mon travail ou ma dépense, diriger l’éducation de mes enfants, fixer le taux de mes marchandises ou de mon salaire. Car alors, pour appuyer ses ordres ou ses défenses, il édicte contre les récalcitrants des peines légères ou graves, depuis l’incapacité politique ou civile jusqu’à l’amende, la prison, l’exil et la guillotine. En d’autres termes, avec l’écu que je ne lui dois pas et qu’il me vole, il défraye la persécution qu’il m’inflige : j’en suis réduit à laisser prendre dans ma bourse le salaire de mes inquisiteurs, de mon geôlier et de mon bourreau. On ne saurait imaginer d’oppression plus criante.

 – Prenons garde aux accroissements de l’État, et ne souffrons pas qu’il soit autre chose qu’un chien de garde. Pendant que les autres hôtes de la maison laissaient émousser leurs dents et leurs ongles, ses crocs sont devenus formidables ; il est colossal aujourd’hui, et il n’y a plus que lui qui ait encore l’habitude des batailles. Nourrissons-le largement contre les loups ; mais que jamais il ne touche à ses commensaux pacifiques ; l’appétit lui viendrait en mangeant ; bientôt il serait lui-même un loup, le plus dévorant des loups, à domicile. Il importe de le tenir à la chaîne et dans son enclos.

jeudi 17 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_76_ l’Etat jacobin

 L’Etat Jacobin se met en place. L’épuration administrative – le certificat de civisme obligatoire. Treize cent mille places à pourvoir. Le contrôle des fournisseurs. L’épuration électorale- une abstention massive. La purgation des assemblées. il manque six millions trois cent mille électeurs sur sept millions.

L’épuration administrative – le certificat de civisme obligatoire

Ainsi s’achève la seconde étape de la conquête jacobine : à partir du 10 août, pendant trois mois consécutifs, du haut en bas de la hiérarchie, les Jacobins ont élargi et multiplié les vacances pour les remplir. - D’abord, au sommet des pouvoirs publics, la faction installe des représentants qui ne représentent qu’elle, sept cent quarante-neuf députés omnipotents, une Convention qui, n’étant bridée ni par des pouvoirs collatéraux ni par une constitution préétablie, dispose à son gré des biens, de la vie et de la conscience de tous les Français. – Ensuite, par cette Convention à peine installée, elle fait décréter le renouvellement complet   de tous les corps administratifs et judiciaires, conseils et directoires de département et de district, conseils et municipalités de commune, tribunaux civils, tribunaux criminels, tribunaux de commerce, bureaux de paix, juges de paix, assesseurs des juges de paix, suppléants des juges, commissaires nationaux près des tribunaux civils  , secrétaires et greffiers des administrations et des tribunaux. Du même coup, l’obligation d’avoir exercé comme homme de loi est abolie, en sorte que le premier venu, s’il est du club, peut devenir juge, sans savoir écrire et presque sans savoir lire  . – Un peu auparavant, dans toutes les villes au-dessus de cinquante mille âmes, puis dans toutes les villes-frontières, l’état-major de la garde nationale a repassé par le crible électoral. Pareillement, les officiers de gendarmerie, à Paris et dans toute la France, subissent derechef le choix de leurs hommes. Enfin les directeurs et les contrôleurs de la poste sont soumis à l’élection. – Bien mieux, au-dessous ou à côté des fonctionnaires élus, l’épuration administrative atteint les fonctionnaires et les employés non électifs, si neutre que soit leur emploi, si indirect et si faible que soit le lien par lequel leur office se rattache aux affaires politiques, receveurs et percepteurs des impôts, directeurs et procureurs des eaux et forêts, ingénieurs, notaires, avoués, commis et scribes d’administration ; ils sont révoqués si leur municipalité ne leur accorde pas le certificat de civisme.
À Troyes, sur quinze notaires, elle le refuse à quatre   ; cela fait quatre études à prendre pour leurs clercs jacobins. À Paris  , « tous les honnêtes gens, tous les commis instruits » sont chassés des bureaux de la marine ; le ministère de la guerre devient « une caverne, où l’on ne travaille qu’en bonnet rouge, où l’on tutoie tout le monde, même le ministre, où quatre cents employés, parmi lesquels plusieurs femmes, affectent la toilette la plus sale et le cynisme le plus impudent, n’expédient rien et volent sur toutes les parties ». – Sous la dénonciation des clubs, le coup de balai descend jusque dans les bas-fonds de la hiérarchie, jusqu’aux secrétaires de la mairie dans les villages, jusqu’aux expéditionnaires et garçons de bureau dans les villes, jusqu’aux geôliers et concierges, bedeaux et sacristains, gardes forestiers, gardes champêtres, gardiens de séquestres   ; il faut que tous ces gens-là soient ou paraissent jacobins ; sinon leur place se dérobe sous eux, car il y a toujours quelqu’un pour la convoiter, la solliciter et la prendre. – Par delà les employés, le balayage atteint les fournisseurs ; en effet, dans les fournitures aussi, il y a des fidèles à pourvoir, et nulle part l’appât n’est si gros. Même en temps ordinaire, l’État demeure encore le plus grand des consommateurs, et en ce moment il dépense par mois, pour la guerre seulement, 200 millions d’extraordinaire : que de poissons à pêcher dans une eau si trouble   ! – Toutes ces commandes lucratives, comme tous ces emplois rétribués, sont à la disposition du peuple jacobin, et il les distribue : c’est un propriétaire légitime qui, rentrant chez lui après une longue absence, donne ou retire sa pratique comme il lui plaît, et, au logis, fait maison nette. – Dans les seuls services administratifs et judiciaires, treize cent mille places ; toutes celles des finances, des travaux publics, de l’instruction publique et de l’Église ; dans la garde nationale et l’armée, tous les postes, depuis celui de commandant en chef jusqu’à celui de tambour ; tout le pouvoir, central ou local, avec le patronage immense qui en dérive : jamais pareil butin n’a été mis en tas et à la fois sur la place publique. En apparence, l’élection fera les lots ; mais il est trop clair que les Jacobins n’entendent pas livrer leur proie aux hasards d’un scrutin libre : ils la garderont, comme ils l’ont prise, de force, et n’omettront rien pour maîtriser les élections…

L’épuration électorale- une abstention massive

Pour commencer, ils se sont frayé la voie. Dès le premier jour, les faibles et dernières garanties d’indépendance, d’honorabilité et de compétence que la loi exigeait encore de l’électeur et de l’éligible ont été supprimées par décret. Plus de distinction entre les citoyens actifs et les citoyens passifs ; plus de différence entre le cens de l’électeur du premier degré et le cens de l’électeur du second degré : plus de cens électoral. Tous les Français, sauf les domestiques dont on se défie parce qu’on les suppose sous l’influence de leurs maîtres, pourront voter aux assemblées primaires, et ils voteront, non plus à partir de vingt-cinq ans, mais dès vingt et un ans ; ce qui appelle au scrutin les deux groupes les plus révolutionnaires, d’une part les jeunes gens, d’autre part les indigents, ceux-ci en nombre prodigieux par ce temps de chômage, de disette et de misère, en tout deux millions et demi et peut-être trois millions de nouveaux électeurs : à Besançon, le nombre des inscrits est doublé  . – Ainsi la clientèle ordinaire des Jacobins est admise dans l’enceinte électorale d’où jusqu’ici elle était exclue  , et, pour l’y pousser plus sûrement, ses patrons font décider que tout électeur obligé de se déplacer « recevra 20 sous par lieue, outre 3 livres par journée de séjour   ».
En même temps qu’ils rassemblent leurs partisans, ils écartent leurs adversaires. À cela le brigandage politique par lequel ils dominent et terrifient la France a déjà pourvu. Tant d’arrestations arbitraires, de pillages tolérés et de meurtres impunis sont un avertissement pour les candidats qui ne seraient pas de leur secte ; et je ne parle pas ici des nobles ou des amis de l’ancien régime, qui sont en fuite ou en prison, mais des monarchistes constitutionnels et des Feuillants. De leur part, toute initiative électorale serait une folie, presque un suicide. Aussi bien, pas un d’eux ne se met en avant. Si quelque modéré honteux, comme Durand de Maillane, figure sur une liste, c’est que les révolutionnaires l’ont adopté sans le connaître et qu’il jure haine à la royauté  . Les autres qui, plus francs, ne veulent pas endosser la livrée populaire et recourir au patronage des clubs, se gardent soigneusement de se présenter ; ils savent trop bien que ce serait désigner leurs têtes aux piques et leurs maisons au pillage. Au moment même du vote, les propriétés de plusieurs députés sont saccagées, par cela seul, que « dans le tableau comparatif des sept appels nominaux » envoyé aux départements par les Jacobins de Paris, leurs noms se trouvent à droite  . — Par un surcroît de précautions, les constitutionnels de la Législative ont été retenus dans la capitale ; on leur a refusé des passeports, pour les empêcher d’aller en province rallier les voix et dire au public la vérité sur la révolution récente. — Pareillement, tous les journaux conservateurs ont été supprimés, réduits au silence, ou contraints à la palinodie. — Or, quand on n’a pas d’organe pour parler ni de candidat pour être représenté, à quoi bon voter ? D’autant plus que les assemblées primaires sont des lieux de désordre et de violence  , qu’en beaucoup d’endroits les patriotes y sont seuls admis  , qu’un modéré y est « insulté et accablé par le nombre », que, s’il y parle, il est en danger, que, même en se taisant, il a chance d’y récolter des dénonciations, des menaces et des coups. Ne pas se montrer, rester à l’écart, éviter d’être vu, faire oublier qu’on existe, telle est la règle sous le règne du pacha, surtout quand ce pacha est la plèbe. C’est pourquoi la majorité s’abstient, et autour du scrutin le vide est énorme. À Paris, pour l’élection du maire et des officiers municipaux, les scrutins d’octobre, novembre et décembre, sur 160 000 inscrits, ne rassemblent que 14 000 votants, puis 10 000, puis 7 000  . À Besançon, les 7 000 inscrits déposent moins de 600 suffrages ; même proportion dans les autres villes, à Troyes par exemple. Pareillement dans les cantons ruraux, à l’Est dans le Doubs, à l’Ouest dans la Loire-Inférieure, il n’y a qu’un dixième des électeurs qui ose user de son droit de vote  . On a tant épuisé, bouleversé et bouché la source électorale qu’elle est presque tarie : dans ces assemblées primaires qui, directement ou indirectement, délèguent tous les pouvoirs publics et qui, pour exprimer la volonté générale, devraient être pleines, il manque six millions trois cent mille électeurs sur sept millions.

Par cette purgation anticipée, les assemblées du premier degré se trouvent pour la plupart jacobines ; en conséquence, les électeurs du second degré qu’elles élisent sont pour la plupart jacobins, et dans nombre de départements leur assemblée devient le plus anarchique, le plus turbulent, le plus usurpateur de tous les clubs. Ce ne sont que cris, dénonciations, serments, motions incendiaires, acclamations qui emportent les suffrages, harangues furieuses des commissaires parisiens, des délégués du club local, des fédérés qui passent, des poissardes qui réclament des armes  . L’assemblée du Pas-de-Calais élargit et applaudit une femme détenue pour avoir battu la caisse dans un attroupement populaire. L’assemblée de Paris fraternise avec les égorgeurs de Versailles et avec les assassins du maire d’Étampes. L’assemblée des Bouches-du-Rhône donne un certificat de vertu à Jourdan, le massacreur de la Glacière. L’assemblée de Seine-et-Marne applaudit à la proposition de fondre un canon qui puisse contenir, en guise de boulet, la tête de Louis XVI et la lancer à l’ennemi. – Rien d’étonnant si un corps électoral qui ne respecte rien ne se respecte pas lui-même, et se mutile sous prétexte de s’épurer  . Tout de suite la majorité despotique a voulu régner sans conteste, et de son autorité propre elle a expulsé les électeurs qui lui déplaisaient. À Paris, dans l’Aisne, dans la Haute-Loire, dans l’Ille-et-Vilaine, dans le Maine-et-Loire, elle exclut, comme indignes, les membres des anciens clubs feuillants ou monarchiques et les signataires des protestations constitutionnelles. Dans l’Hérault, elle annule les élections du canton de Servian, parce que les élus, dit-elle, sont « d’enragés aristocrates ». Dans l’Orne, elle chasse un ancien constituant, Goupil de Préfeln, parce qu’il a voté la révision, et son gendre, parce qu’il est son gendre. Dans les Bouches-du-Rhône, où le canton de Seignon a, par mégarde ou routine, juré « de maintenir la Constitution du royaume », elle casse ses élus rétrogrades, institue des poursuites contre « l’attentat commis », et envoie des troupes contre Noves, parce que l’électeur de Noves, un juge de paix dénoncé et en danger, s’est sauvé de la caverne électorale…