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vendredi 4 octobre 2019

Politique énergétique et climatique : nous avons besoin d’un Etat stratège (1) !


Dans le dernier mois, au moins deux tribunes libres consacrées à la transition énergétique insistent sur la nécessité d’un Etat Stratège pour répondre aux immenses défis climatiques et énergétiques qui s’annoncent.

Le premier est consacré à Astrid, et lorsque des gens du calibre d’Yves Bréchet prennent la parole
, et au surplus sur un tel ton, il bon qu’ils soient entendus. ( Yves Bréchet est membre de l’Académie des sciences, ancien  haut-commissaire à l'Énergie atomique de 2012 à 2018, Polytechnicien, Chercheur en physique des solides et également diplomé en Histoire des sciences Diplôme d'études )

Yves Bréchet : L’arrêt du programme ASTRID : une étude de cas de disparition de l’État stratège
Revue Progressisteshttps://revue-progressistes.org/2019/09/22/larret-du-programme-astrid-une-etude-de-cas-de-disparition-de-letat-stratege/ allez voir le texte complet !

Extraits :

« L’électricité joue un rôle fondamental dans nos sociétés depuis un siècle, et donner accès à ses bénéfices est une signature du développement industriel et sociétal d’un pays. Il s’ensuit naturellement qu’elle ne peut être considérée comme une marchandise parmi d’autres, aussi bien parce qu’elle est difficilement stockable que parce qu’elle nécessite des investissements lourds pour la produire, la transporter, la distribuer. C’est pour cela que dans l’après-guerre, la République française a décidé d’en faire une mission régalienne. Cette décision a permis l’électrification du pays, le développement de l’hydroélectricité et, pour répondre à la crise pétrolière des années 1970, le déploiement du programme électronucléaire Français. Grâce à des serviteurs de l’État exemplaires comme Marcel Boiteux, nous avons hérité d’un parc électrogène et d’un réseau de distribution exceptionnel qui de surcroît positionne la France au meilleur niveau de la lutte contre le réchauffement climatique. Une certaine idéologie a voulu sortir de cette dynamique, qui était issue de la nécessité d’un bien commun, et soumettre l’ensemble aux lois du marché selon le dogme que le marché conduit nécessairement à des solutions optimisées. »

« Il faudra un jour faire un bilan de cette injonction doctrinaire mais une caractéristique des idéologies, quelles que soient leurs couleurs, est qu’elles sont rétives à la comparaison aux faits. Le découplage de la production et de la distribution pour cause de concurrence européenne, la nécessité de donner accès au parc hydroélectrique lors même qu’il est indispensable et tout juste suffisant pour stabiliser le réseau électrique mis à mal par la pénétration à marche forcée des énergies intermittentes, et plus récemment le choix ahurissant de se séparer de notre industrie des turbines, dans un pays ou l’énergie électrique est à 90 % nucléaire ou hydraulique, devraient suffire pour démontrer à quel point l’État a cessé d’être un État stratège pour devenir un bouchon flottant au fil de l’eau, » ….
« La récente décision du gouvernement d’arrêter le projet ASTRID de réacteur à neutrons rapides est un cas d’école de démission de l’État, dans une vision court-termiste dont on peut raisonnablement se demander ce qui l’emporte du désintérêt pour l’intérêt commun ou de l’ignorance patente des aspects scientifiques et industriels de la question. »

« Dans le tournant du millénaire, nos prédécesseurs nous ont laissé un système électrique de grande qualité. La France dispose d’un parc électronucléaire de 58 réacteurs qui contribue pour 75 % à sa production d’électricité – un cas exemplaire d’électricité à 90 % décarbonée ! – et qui en fait du pays un des meilleurs élèves de la planète en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Ayant une énergie électrique à 90 % déjà décarbonée, on pourrait penser qu’une véritable politique environnementale pour lutter contre le réchauffement climatique pourrait utiliser les moyens de l’État autrement qu’en essayant de décarboner une électricité déjà décarbonée ! »...

« Actuellement, et contrairement à ce que la doxa verte affirme, personne n’est capable de dire quelle proportion d’énergies décarbonées non nucléaires est compatible avec nos sociétés industrielles. Ce n’est pas une question du coût des renouvelables, qui baisse constamment, c’est une question de physique. On ne sait pas quelles sont les capacités de stockage réalistes, on ne sait pas les modifications indispensables du réseau de distribution, on ne sait pas quelle part de production et de consommation localisées est compatible avec un mix énergétique donné, et enfin la production à partir d’énergies fossiles d’une électricité décarbonée rendue possible par un stockage de masse du CO2 est à ce jour un vœu pieux. Dans cette situation, faire le pari qu’on pourra se passer du nucléaire relève plus de la méthode Coué que de la saine gestion politique. La France devrait rester, au moins pour les décennies à venir, un pays à forte composante nucléaire, et c’est d’ailleurs ce qui avait été maintes fois répété par le président Emmanuel Macron. Mais il ne semble pas évident, au moins au vu des dernières décisions, que la cohérence soit une vertu majeure de l’actuelle politique énergétique »…

« La politique de « fermeture du cycle des matières nucléaires », clé de voûte de la politique électronucléaire responsable depuis presque cinquante ans, vise à éviter l’accumulation des déchets nucléaires, dont le déchet majeur est le plutonium alors que c’est un excellent combustible fissile, et à tirer le maximum d’énergie des matières premières issues du minerai d’uranium. Cette clé de voûte a été pensée par un État stratège soucieux d’assurer au pays, dans le sillage de la crise pétrolière des années 1970, une indépendance énergétique. C’est aussi une condition pour un nucléaire durable et responsable, et c’est bien là le problème… D’aucuns aimeraient bien que le nucléaire ne soit pas durable, ce qui serait une excellente raison pour en sortir, et ils ont parfaitement compris le point dur que les gouvernants actuels semblent avoir quelques difficultés à comprendre. Il se trouve que les réacteurs à neutrons rapides (RNR) sont capables de brûler tous les isotopes du plutonium, et donc de transformer ce déchet en ressource. Ils peuvent également brûler l’uranium naturel et l’uranium appauvri. Les RNR peuvent donc transformer les déchets, en particulier le plutonium, en ressource, et consommer toutes les matières fissiles issues de la mine. Ce faisant, de facto, les RNR permettent une gestion rationnelle de la ressource « site de stockage profond ». Parmi les différentes possibilités techniques pour réaliser la fermeture du cycle, le RNR à caloporteur sodium est l’option technologique la plus mature.
Arrêter le programme des RNR en arguant de solutions de remplacement est au mieux aventureux, au pis malhonnête. »….

PENDANT CE TEMPS, AILLEURS DANS LE MONDE… Au prix d’une pirouette rhétorique, la fermeture du cycle du combustible demeure la politique officielle de la France. Pour faire bonne mesure, on s’offrira quelques études sur des solutions technologiquement moins matures (pour être bien certains qu’elles ne passent jamais à l’étape d’industrialisation), on prétendra faire du multirecyclage en REP (alors que les problèmes de redressement isotopiques du plutonium sont largement non triviaux et que les décideurs industriels le savent… ou devraient le savoir), et par une admirable tartufferie on renoncera à la fermeture du cycle tout en prétendant le conserver. On peut être admiratif de la manœuvre en termes de communication politique sans pour autant considérer qu’elle soit digne d’hommes d’État.

Entre-temps, le monde continue à tourner… et les grandes puissances engagées dans le domaine du nucléaire, et qui ont choisi la fermeture du cycle du combustible comme politique (suivant en cela l’exemple de la France), s’engagent sur la voie de la réalisation concrète de réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium (suivant la France dans ce choix, mais ne l’imitant pas dans ses hésitations et ses inconséquences)….
Le premier béton du réacteur RNR-Na chinois CDFR-600 (China Demonstration Fast Reactor de 600 MWe) a été coulé le 29 décembre 2017 à Xiapu, dans la province de Fuijan. Ce réacteur est conçu et construit par CNNC (China National Nuclear Corporation). Le planning actuel prévoit sa mise en service en 2023. Cette construction se déroule dans la prolongation du programme sur les RNR refroidis au sodium qui se déroulait au CIAE (China Institute of Atomic Energy), près de Beijing. CNNC annonce que les RNR-Na seront la principale technologie déployée en Chine au milieu de ce siècle….Toutes ces informations étaient connues du gouvernement français au moment de sa décision d’arrêter le projet ASTRID…..

Mais il semble que, toujours créatifs dans notre capacité à manquer les rendez-vous de l’histoire, la France s’apprêter à descendre d’un train que nous avons contribué à construire, au moment même où il va partir !

COMMENT DE TELLES DECISIONS SONT-ELLES POSSIBLES ? Regardons les choses en face et appelons un chat un chat : l’arrêt d’ASTRID est une ânerie historique, le gâchis de soixante-dix années d’investissement de la République, presque 1 milliard d’euros partis en fumée… Mais ce n’est qu’un révélateur parmi d’autres de la déliquescence du tissu industriel de notre pays et la décrépitude du service de l’État.
Si on peut pardonner au politique de manquer cette vision, et de sacrifier une stratégie a des visées électorales, au moins ont-ils l’excuse de ne pas savoir. Mais quand ils sont servis par des hauts fonctionnaires qui, faute d’avoir jamais pratiqué la science et la technique, allient une incompétence encyclopédique sur les aspects scientifiques et industriels à une mentalité de courtisans qui s’imaginent qu’obéir aux princes est synonyme de servir l’État, les derniers remparts contre les décisions techniquement absurdes cèdent.

L’État stratège, qui dans les années 1970 a pensé une politique énergétique qui assurait l’indépendance du pays par un usage optimal des ressources, a cédé la place à un État caméléon, qui rend le pays dépendant de la Chine pour le photovoltaïque et le met entre les mains de la Russie pour l’approvisionnement en gaz…, tout en s’autorisant de la lutte contre le réchauffement climatique alors que rien dans cette lutte ne justifie la décroissance de l’énergie nucléaire.
Cette accumulation de contresens donne aux dirigeants actuels, par cette décision d’arrêter le projet ASTRID, le douteux privilège de rentrer dans l’histoire non pas par la grandeur des projets qu’ils pourraient lancer mais par l’incapacité à comprendre la valeur des projets dont ils ont hérité et dont ils décrètent l’arrêt avec une légèreté confondante.
Par charité, on peut mettre cela sur le compte de l’inexpérience, mais alors rappelons-nous la parole de l’Ecclésiaste : « Malheur à la ville dont le prince est un enfant. »

Commentaire pas mieux, rien à dire de plus.

Si ceci : 1) Le choix, c’est le nucléaire, ou l’effondrement énergétique, climatique, économique et social (cf. blog précédent http://vivrelarecherche.blogspot.com/2019/10/politique-energetique-nucleaire-ou.html)
2) Compte-tenu de l’ampleur des défis énergétique, il serait peut-être bon d’avoir un ministre de l’énergie de plein exercice  ?



samedi 7 septembre 2019

Astrid doit ressusciter !


Contrat Orano pour le retraitement des déchets en bonne voie avec la Chine !

Dans l’avenir du nucléaire, les jours se suivent et ne se ressemblent pas.  La semaine dernière, Reuters annonçait de grands progrès dans la conclusion du giga contrat Orano avec la Chine pour une usine de retraitement de déchets nucléaires.
Citation : « La Chine continue de travailler activement à un projet d'usine de traitement de combustibles usés avec le français Orano (ex-Areva), a déclaré mardi le chef de l'administration chinoise de la sûreté nucléaire. 
Les négociations commerciales avec Orano sont "quasiment bouclées", a dit Liu Hua, également vice-ministre de l'Ecologie, lors d'une conférence de présentation du premier "livre blanc" de la Chine sur la sécurité nucléaire. En plus des négociations commerciales, ce qui se passe, c'est que les deux pays ont entrepris d'harmoniser les normes de sécurité (...) et de renforcer la coopération réglementaire. Donc sur ce projet précis, d'après ce que je sais, il se poursuit sans heurts. Il est en cours et je crois que bientôt (...) il y aura des progrès", a dit Liu Hua.
Orano travaille sur ce projet, estimé à environ 12 milliards de dollars (11 milliards d'euros), depuis plus de 10 ans.

Pour un blog précédent sur ce sujet, voir https://vivrelarecherche.blogspot.com/search?q=orano

« Ce contrat chinois d’Orano, il faut le faire ! S’il ne se fait pas, c’est que l’on aura subrepticement décidé de tuer le nucléaire en France ; ou cédé à des pressions américaines qui poursuivent aussi ce but, en même temps que leur intérêt propre. »
Et d’ailleurs, les pressions américaines se sont renforcées, puisque l’administration Trump vient de placer le groupe CGN, partenaire d’EDF, notamment dans la construction d’EPR sur liste noire. Clairement les USA, qui relancent un programme nucléaire civil tentent d’entraver la montée (pour moi inexorable) de la Chine comme champion et leader du nucléaire civil. Et si en passant, ils peuvent affaiblir le nucléaire, français, nul doute que ce ne soit un bonus.

Selon les prévisions du China Electric Council, la puissance installée du parc nucléaire chinois devrait atteindre 200 GW à l’horizon 2030. Cela conduirait à construire 100 à 140 GW de nouvelles capacités entre 2020 et 2030, soit une douzaine de réacteurs par an. Une récente analyse du China’s Energy Research Institute (CERI) conclut par ailleurs que, pour atteindre les objectifs de la COP21, la Chine devra disposer de 554 GW de capacités nucléaires à l’horizon 2050 (ce qui implique la mise en service d’une quinzaine d’unités supplémentaires par an entre 2030 et 2050.

La Chine a donc un programme nucléaire géant, et cerise sur le gâteau, saluons aujourd’hui samedi 7 septembre, l’entrée du deuxième EPR chinois Taishan 2 en exploitation commerciale. Et, comme la France, enfin comme la France naguère, la Chine estime - comme la France - que le recyclage des combustibles usés nucléaires est une nécessité stratégique, économique et écologique.

Au moment même – la semaine précédente, où nous abandons le programme Astrid !

Abandon d’Astrid un scandale économique, stratégique, climatique, écologique.

Conséquences de l’abandon d’Astrid : Nous nous privons :
- d’un réacteur qui, à pleine efficience, peut produire jusqu’à 100 fois plus d’électricité que dans les réacteurs actuels
- d’un réacteur capable d’utiliser  les stocks d’uranium appauvri disponibles, en combinaison avec les combustibles usés contenant du plutonium, et  permettant, à partir du siècle prochain, de s’affranchir totalement des mines d’uranium, et ce pendant plusieurs millénaires : on valoriserait, dès lors, les 99% de l’uranium extrait mis actuellement de côté.
- d’un réacteur assurant  donc un nucléaire durable et une totale autonomie énergétique à la France, capable de générer de l’électricité en quantité et en puissance suffisante pour couvrir tous les usages futurs
-  D’un réacteur capable de produire plus de matière fissile qu’il n’en consomme. C’est l’énergie abondante pour toujours  du surgénérateur!
- D’un réacteur permettant de réduire considérablement les déchets nucléaires ; les déchets ultimes se limiteraient alors aux produits de fission de ces actinides mineurs de durée de de vie de 300 ans environ.


Rappelons aussi que les Russes ont deux réacteurs type Astrid (surgénérateurs au sodium) en  exploitation commerciale, à Benoïarsk (BN 600 et  BN-800) ; que les Chinois et les Indiens ont réussi des démonstrateurs expérimentaux et sont décidés à continuer ; et que la France a été pionnière en ce domine ave Phenix et Super Phenix arrêtés pour des raisons bassement politiques de compromis avec Les Verts.

Abandon d’Astrid réactions syndicales et politiques.

Dans ce blog, je faisais part de quelques réactions politiques bien trop peu nombreuses, scandaleusement trop peu nombreuses. En fait, l’abandon d’Astrid avait été déjà fait l’objet d’un communiqué critique de la CGT ( UFICT- Cadres et techniciens- Mines Energies) qui a sans doutée été la première à réagir/ Extrait :

« L’abandon de la filière des réacteurs de 4ième génération aurait des conséquences graves au niveau écologique et économique. Quelle responsabilité devrions nous assumer vis-à-vis des générations à venir ? Elles auraient à supporter et gérer des quantités importantes de combustibles usés dont on aura prévu de ne rien faire de plus que de les stocker pendant plusieurs générations. Quelles conséquences économiques devrions nous redouter ? Les stocks de combustibles usés passeraient de l’état de matière réutilisable à  l’état de déchet déstabilisant fortement les comptes d’EDF et le prix du kWh. » (Juillet 2018)

« Cette fois le projet de construction du réacteur ASTRID est bien fini. Sans faire du bruit, le projet est reporté sine die, pardon vers la fin du siècle. Et dans l’immédiat on arrête tout investissement dans les installations expérimentales nécessaires pour valider le projet  ; la cellule projet ASTRID dont le but était d’aller rapidement vers une construction du réacteur et sa mise en service, sera démantelée avant la fin 2019. Dans les départements de recherche de la Direction de l’Energie Nucléaire du CEA la fin des perspectives budgétaires dédiées à la recherche sur les réacteurs à neutrons rapides, ou réacteurs du futur… La transition à l’allemande qui consiste en une progression forcée des renouvelables et en même temps au remplacement cadencé du parc nucléaire par les énergies fossiles, est considéré comme une bérézina verte, en termes de coûts d’investissements, de coûts de production et en termes d’émissions de CO2 qui ne baissent pas, bien au contraire.

Quelle est donc la réponse de la France, pays pionnier de l’atome en Europe, à cet échec patent de nos voisins souvent donneurs de leçons en matière d’écologie, et à ce renouveau amorcé du nucléaire considéré comme un contributeur significatif de la réduction des émissions de CO2 ?
Renoncer tout simplement à la fermeture du cycle nucléaire par l’abandon de la construction du prototype ASTRID. Car la future génération des réacteurs à neutrons rapides, dont ASTRID devait être le prototype de la filière, sera la seule capable d’optimiser l’utilisation du combustible (multi-recyclage quasiment à l’infini des combustibles usés), à donner un véritable sens au plan national de la maîtrise des déchets nucléaires en réduisant au minimum la quantité des déchets ultimes qui seront à terme enfouis en couche géologique. Cette vertu repose sur leur capacité à brûler l’ensemble des isotopes de la matière fissile » (17 juillet 2019 - https://ufictfnme.fr/astrid-ou-vas-tu-nucleaire-du-futur/

Bravo les gars, pas mieux et on attend un peu les autres syndicats !

Et un député LREM qui se fiche du monde !

Déclaration Anthony Cellier  (député LREM du Gard ) : « Le projet Astrid n’est pas abandonné… Il y a une notion, celle de multi-recyclage, sur laquelle Orano Melox (à Marcoule) aura un rôle important à jouer, et le CEA aussi. L’objectif est d’avoir des tests sur le MOX2 d’ici 2025, et c’est ici que cette matière va se fabriquer, même si elle nécessitera une révision en profondeur de Melox. L’objectif est de multi-recycler les combustibles pour les repasser notamment dans le parc des réacteurs à eau pressurisée, notamment les 1 300 Mégawatts. Nous faisions du mono-recyclage, nous ferons du multi-recyclage, avec l’objectif de la fermeture du cycle »
C’est une stratégie dite de « stabilisation de l’inventaire du plutonium et non de destruction, considérée jusqu‘ à présent comme peu efficace et inintéressante. Le député LREM Cellier, membre de la Commission des affaires économiques et spécialiste de l’énergie, à mon avis, soit il se fiche du monde, soit il ne sait pas trop de quoi il parle.

Espérons qu’il y aura une commission d’enquête parlementaire sur l’abandon d’Astrid et que les experts pourront donner leur avis sur cette question.

Le débat se joue entre la tradition rationaliste du progrès et des Lumière et la tentation de l’irrationnel sur fonds de panique. Si nous voulons avoir une chance, une seule de rester en-dessous d’un réchauffement de 2°C, alors il faut un développement massif de l’électrique et du nucléaire.  La Chine, le monde a besoin de nucléaire, le nucléaire a besoin de retraitement des déchets, donc nous avons besoin d’Orano qui a une capacité et une expérience uniques en ce domaine, et nous avons besoin d’Astrid et des surgénérateurs pour boucler le cycle du combustible.

Alors ce contrat Orano est-il une chance ? Oui évidemment, dans l’immédiat. Dans l’avenir, cela dépend de nous, si nous continuons dans la recherche et le développement du nucléaire du futur – l’EPR, Astrid, le retraitement et le stockage, mais aussi les petits réacteurs. Sinon, c’est clair, nous ferons comme les Anglais, qui après avoir été des pionniers européens du nucléaire civil, ont perdu toute compétence en ce domaine. Ça peut aller très vite. Et, lorsque nous nous rendrons compte que nous avons besoin de nucléaire, nous devrons demander aux Chinois de nous construire nos centrales. Ce sera un cruel mais mérité retournement d’une histoire où nous ne compterons plus pour beaucoup…


L'abandon du projet Astrid menace la filière nucléaire en France

lundi 2 septembre 2019

Arrêt d’Astrid : vers l’étranglement du nucléaire ?


Astrid c’est mort ? Pour quelles raisons ?

Le Monde du jeudi 29 août se paie une belle exclusivité : « Astrid, c’est mort » ! Astrid (pour Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration) est un prototype de réacteur à neutrons rapides (RNR), refroidi au sodium. Il devait être construit sur le site nucléaire de Marcoule (Gard). Lancé dès 2006, sous la présidence de Jacques Chirac, le projet devait aboutir à une entrée en service en 2020 et à un déploiement industriel en 2040. « Astrid, c’est mort. On n’y consacre plus de moyens ni d’énergie », révèle au Monde une source du CEA.

Pourquoi Astrid est-il abandonné ? Le CEA aurait été refroidi par le coût du chantier. Selon Le Monde, 738 millions d’euros avaient déjà été investis fin 2017 mais le coût total du projet était estimé entre 5 et 10 milliards d’euros alors que l’uranium est peu onéreux. En parallèle, le réacteur de recherches Jules Horowitz du CEA a vu sa facture exploser de 500 millions à 2,5 milliards d’euros. Et il ne doit pas entrer en service avant 2021. (NB : le RJH est un réacteur de test de matériaux, permettant des expérimentations avec un spectre neutronique intense en neutrons thermiques et en neutrons rapides, ce qui lui permettrait des études sur les matériaux des filières nucléaires actuelles  de 2e et 3e génération et éventuellement futures (4e génération : Réacteur à neutrons rapides…enfin si on en construit).

Deuxième explication : manque de soutien du gouvernement à travers la PPE. Au moins jusqu’à la deuxième moitié du XXIe siècle, le besoin d’un démonstrateur et le déploiement de réacteurs à neutrons rapides ne sont pas utiles”, indiquait en janvier le rapport de consultation de la PPE.

Enfin, une autre source du CEA citée par Le Monde pointe du doigt EDF qui « n’a pas vraiment soutenu le projet » en moyens financiers.

Le CEA lui- même a, après l’article du Monde, livré une explication un peu différente : « Dans le contexte énergétique actuel, la perspective d’un développement industriel des réacteurs de 4ème génération n'est en effet plus envisagée avant la deuxième moitié de ce siècle… le CEA continue ses travaux dans le cadre de la convention de programme d’étude qui s’achève fin 2019. Cependant, la construction du réacteur prototype, n’est pas programmée à court ou moyen terme »

Remarque : Que signifie exactement le contexte énergétique actuel ? Est-ce le prix bas  de l’uranium qui ne justifierait plus son recyclage ? Ou la décision politique et néfaste, écologiquement, économiquement et d’un point de vue sanitaire de réduire le nucléaire ?

« Conformément aux engagements qu’il avait pris auprès des pouvoirs publics, le CEA proposera d’ici la fin de l’année au gouvernement un programme de recherche révisé sur la quatrième génération – pour 2020 et au-delà, en lien avec les orientations du gouvernement sur la Ce programme portera sur la simulation, des travaux expérimentaux et des développements technologiques ciblés. Il permettra également de maintenir les compétences développées sur les réacteurs rapides au sodium. »

Remarque : Dont acte, mais il est difficile d’y croire. Et surtout, il faudrait peut-être revoir radicalement la  PPE (Programmation Pluriannuelle de l’Energie) dont le Grand Débat qui lui a été consacré a montré à quel point elle était irréaliste, cf. https://vivrelarecherche.blogspot.com/2018/09/le-debat-public-sur-la-transition.html )

En abandonnant Astrid, nous abandonnons beaucoup de choses ! De quoi se passe-t-on ?

Astrid est la continuation des réacteurs expérimentaux Rapsodie, Phénix (250 MWe) et Superphénix (1 240 MWe), qui rappelons-le fut un succès technologique, mais arrêté pour des raisons politiques sacrifié sur l’autel de la majorité plurielle de Lionel Jospin, et particulièrement à un accord avec les écologistes.

Astrid est un  surgénérateur, un réacteur, dit de « 4e génération »,  qui consomme de l’uranium 238 (constituant 99,3% de l’uranium naturel) plutôt que de l’uranium 235 (0,7% de l’uranium naturel), ce qui nécessiterait in fine moins d’uranium naturel extrait du sous-sol pour produire de l’électricité et évite les étapes d’enrichissement. Il peut également brûler du plutonium et transformer des actinides mineurs, déchets nucléaires à vie longue, en des déchets nucléaires à vie plus courte.

De façon plus développée, l’Uranium 238 est bombardé par des neutrons rapides, celui-ci est converti en plutonium 239 fissile. Avec la même quantité d’uranium naturel initial, on peut ainsi produire avec ces RNR jusqu’à 100 fois plus d’électricité que dans les réacteurs actuels.  Ces systèmes à neutrons rapides consomment également dans le même temps directement du plutonium dont ils permettent un multi-recyclage. Dans les réacteurs actuels (REP ou REB) en France, le recyclage du plutonium est limité à un seul cycle sous forme de combustible appelé MOX (Mixed OXide fuel).

L’un des grands enjeux des réacteurs de quatrième génération à neutrons rapides est de faciliter la gestion des déchets radioactifs en réduisant le volume et la radiotoxicité intrinsèque à long terme des déchets ultimes. Ils peuvent en particulier transformer des éléments radioactifs à vie longue (les actinides mineurs -américium, neptunium, voire curium), en éléments à vie plus courte.  Les déchets ultimes se limiteraient alors aux produits de fission de ces actinides mineurs dont le stockage serait  plus simple : ils retrouveraient le niveau de radioactivité de l’uranium naturel non plus au bout de plusieurs centaines de milliers d’années comme les actinides mineurs, mais au bout de 300 ans environ.

Les RNR peuvent produire autant ou plus de matière fissile qu’ils n’en consomment. Concrètement, à chaque fois qu’un neutron rapide provoque la fission d’un atome de plutonium 239, d’autres neutrons transforment dans le même temps de l’uranium 238 en plutonium 239.

Donc, les réacteurs à neutrons rapides peuvent fonctionner en différents modes selon l’usage recherché : en mode iso-générateur (égalité entre la production et la consommation de matière fissile) ; en mode sous-générateur (consommation nette de matières fissiles) ou mode « brûleur » pour consommer du plutonium de façon intensive ; en mode surgénérateur (production de plutonium supérieure à sa consommation.

Conséquences de l’abandon d’Astrid : Nous nous privons :
- d’un réacteur qui, à pleine efficience, peut produire jusqu’à 100 fois plus d’électricité que dans les réacteurs actuels
- d’un réacteur capable d’utiliser  les stocks d’uranium appauvri disponibles, en combinaison avec les combustibles usés contenant du plutonium, et  permettant, à partir du siècle prochain, de s’affranchir totalement des mines d’uranium, et ce pendant plusieurs millénaires : on valoriserait, dès lors, les 99% de l’uranium extrait mis actuellement de côté.
- d’un réacteur assurant  donc un nucléaire durable et une totale autonomie énergétique à la France, capable de générer de l’électricité en quantité et en puissance suffisante pour couvrir tous les usages futurs
-  D’un réacteur capable de produire plus de matière fissile qu’il n’en consomme. C’est l’énergie abondante pour toujours  du surgénérateur!
- D’un réacteur permettant de réduire considérablement les déchets nucléaires ; les déchets ultimes se limiteraient alors aux produits de fission de ces actinides mineurs de durée de de vie de 300 ans environ.

Et l’on viendrait nous expliquer que 5 milliards d’euros, c’est trop pour cela ! Quand on a prévu de dépenser dix fois plus en solaire et en éolien, qui, s’ils remplacent le nucléaire seront néfastes pour le climat (car il faudra les adosser à une énergie pilotable, probablement du gaz), des énergies fatales qui produisent de l’électricité quand on n’en pas besoin.


Ajoutons que l’arrêt d’Astrid peut imposer de reclasser en déchet des ressources inexploitées stockées par Orano, ce qui impacterait négativement le plan national de gestion des matières et des déchets radioactifs (PNGMDR).

Les Réacteurs à Neutrons Rapides, ça fonctionne !

La France a été l’une des premières, avec Phénix et Superphénix à faire la démonstration de la faisabilité d’un RNR, filière sodium. Si l’utilisation du sodium peut poser des problèmes de sécurité, Astrid avait justement pour but d’y répondre en intégrant de nouveaux dispositifs : en particulier, la présence d’un circuit secondaire en sodium non radioactif permet d’éliminer les conséquences radiologiques d’un éventuel accident chimique généré par une réaction sodium-eau.

Ensuite, des RNR fonctionnent. A la centrale de Benoïarsk, le réacteur BN 600 a été raccordé au réseau en 1982 et est entré en phase d’exploitation commerciale, avec un : taux de disponibilité moyen de 76 % fin 2010.  En 2015, le réacteur Benoïarsk-4  (BN-800) est connecté au réseau électrique national russe. Apparemment heureux de leurs RNR, les Russes ont décidé de passer à BN 1200, toujours sur la même centrale. Rosatom étudie d’ailleurs aussi des RNR où le sodium est remplacé par du plomb : refroidissement au plomb liquide (projet BREST) et refroidissement au plomb-bismuth (comme dans les réacteurs de sous-marins nucléaires APL-705, qui devrait aboutir à la construction d’un réacteur  SVBR de 100 MW.
Les Chinois disposent du China Experimental Fast Reactor (CEFR), réacteur expérimental de 65 MW qui a réussi en 2014 une démonstration de fonctionnement à pleine puissance pendant 3 jours. Suite à cette réussite, le nucléariste chinois NNC a annoncé fin décembre 2017 le début de la construction d'un démonstrateur de 600 MW à Xiapu, dans la province de Fujian.
L’Inde dispose du Fast Breeder Test Reactor (FBTR), réacteur expérimental d’une puissance de 40 MW, et qui comprend un cœur de 50 kg of plutonium de qualité militaire (ce qui est plutôt une bonne façon de l’utiliser).
Le Japon dispose du réacteur expérimental Jōyō qui a fonctionné  de juillet 2003 à 2007, avec une puissance thermique de 140 à 150 mégawatts. Il est à l’arrêt depuis 2007. Le Japon participait à Astrid, mais s’en est semble-t-il retiré.

Et nous, et nous, et nous ? Rien en France, le pays qui a le plus développé le nucléaire civil ?

Astrid faisait de plus partie d’un programme international sur le nucléaire du futur. En 2000, le Forum international Génération IV (GIF) est né de la volonté de créer un cadre de R&D international sur le nucléaire du futur et de faire émerger plus rapidement les technologies les plus performantes à maîtriser. Ce consortium a regroupé douze pays (Afrique du Sud, Argentine, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Japon, Royaume-Uni, Russie, Suisse) plus Euratom.
En 2002, six technologies ont été retenues par les membres du Forum international Génération IV. Elles apportent toutes des avancées notables en matière de développement énergétique durable, de compétitivité économique, de sûreté et de fiabilité, de résistance à la prolifération et aux agressions externes.
Trois de ces technologies concernent des Réacteurs à Neutrons Rapides : GFR (Gas-cooled Fast Reactor), réacteur à neutrons rapides refroidi au gaz (très hypothétique) ; SFR (Sodium- cooled Fast Reactor), réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium (Astrid); LFR (Lead-cooled fast Reactor), réacteur à neutrons rapides refroidi au plomb.

Et nous, et nous, et nous : on arrête tout ?

En complément de la filière à neutrons rapides, 3 types de réacteurs sont aussi étudiés : VHTR (Very High Temperature Reactor), réacteur à très haute température; SCWR (Supercritical Water-cooled Reactor), réacteur à eau supercritique ; MSR (Molten Salt Reactor), réacteur à sels fondus

L’abandon d’Astrid en catimini est un scandale inacceptable. La filière nucléaire française n'aura pas de réacteur de quatrième génération

Compte-tenu de ses enjeux, de ses promesses (un nucléaire pratiquement sans déchet), des étapes de validation qu’il a déjà franchi, avec Superphénix en France, avec les réacteurs de la même filière en Russie et en Chine, l’arrêt en catimini d’Astrid est incompréhensible et scandaleux.
Il est en effet incompréhensible que ce programme d’avenir et du plus haut intérêt pour une énergie future pratiquement illimitée et décarbonée, assurant à la France et à l’Europe une pleine souveraineté énergétique, soit ainsi arrêté sans une évaluation sérieuse, scientifique et internationale, et une évaluation politique devant le Parlement. Il est scandaleux et inquiétant qu’aucune piste ne soit indiquée pour le nucléaire du futur en France.

Pense-t-on réellement que l’approvisionnement en uranium ne pose et ne posera aucun problème dans un avenir d’une trentaine d’année ? Ce serait prendre un sacré pari sur les instabilités et les tensions géostratègiques … Et sur l’accroissement des besoins en combustible nucléaire, avec le développement important de l’électricité nucléaire dans le monde.

Y-a-t-il des arguments techniques pour favoriser une autre technologie, comme les Réacteurs à Neutrons Rapides au plomb ? Dans ce cas, il faut le dire et le faire valider par l’expertise.

Cette décision prise en catimini, sans expertise publique, sans débat parlementaire laisse craindre le pire : que, comme Superphénix, Astrid ne soit victime de sombres et honteuses manœuvres politiciennes, que l’on n’ose même pas vouer publiquement
D’où un étranglement discret par les financement ( tout comme l’Unon Européenne, refuse d’inclure le nucléaire dans la taxonomie verte.
Est-ce ainsi que le CEA, organisme unique d’excellence dans le domaine atomique, Ets-ce ainsi que le nucléaire français mourra ? Par étranglement.

N.B. ; pour les réactions politiques, signalons une excellente tribune de Raphaël Schellenberger sur Lenergeek ( « Cet abandon est la démonstration que la raison et la science ont quitté le rang des éléments constitutifs d’une décision publique… Le plus grave, c’est que cela se passe dans l’indifférence la plus totale. C’est que le débat politique est étouffé sur le sujet, c’est que cela se fait en catimini. »)
Et la réaction de Marine Le Pen dénonçant « un crime économique, technologique et écologique ».

Il faut une commission d’enquête parlementaire.


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