Viv(r)e la recherche se propose de rassembler des témoignages, réflexions et propositions sur la recherche, le développement, l'innovation et la culture



Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est régénération. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est régénération. Afficher tous les articles

samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_88_ le dogme montagnard et l’Etat totalitaire

Important et magistral : ou du Jacobinisme comme religion pour comprendre les racines du totalitarisme. Le Contrat social de Rousseau : nous  forcerons l’homme à être libre.  Régénérer l’Homme, Créer l‘Homme Nouveau. Nous travaillons pour les générations futures. « Nous ferons un cimetière de la France,, plutôt que de ne la pas régénérer à notre manière ». Pour cela, nécessité d’abolir les religions. Le plan jacobin d’éradication systématique de toutes les religions, et d’abord de la religion catholique. Le jacobinisme comme guerre religieuse.
La-dessus, encore cf. Auguste Comte sur le lien entre Rousseau rétrogradation théologique, régénération de l’homme et totalitarisme : « La rétrogradation théologique du parti révolutionnaire à ses divers degrés et spécialement du parti républicain est due à l‘école de Rousseaules partisans les plus conséquents de la politique métaphysique, tels que Rousseau qui l’a coordonnée ont été conduits jusqu'à regarder l'état social comme une dégénération d'un état de nature composé par leur imagination, ce qui n'est que l'analogue métaphysique de l'idée théologique relative à la dégradation de l'espèce humaine par le péché originel ». Voire également Michelet définissant Robespierre comme un prêtre, et Proudhon, encore plus proche, dénonçant Rousseau et Robespierre entrainant la révolution sur un terrain religieux.

La régénération de l’Homme : recréer le peuple qu’on veut rendre à la liberté

Rien d’arbitraire dans cette opération ; car le modèle idéal est tracé d’avance. Si l’État est omnipotent, c’est pour « régénérer les hommes », et la théorie qui lui confère ses droits lui assigne en même temps son objet…
Ils (Les hommes civilisés)  n’ont point acquis le sentiment de la communauté ; ils ne savent pas, comme leurs frères des savanes, s’assister entre eux et subordonner l’intérêt de l’individu à l’intérêt du troupeau. Chacun d’eux tire à soi, nul ne se soucie des autres, tous sont égoïstes, les instincts sociaux ont avorté. — Tel est l’homme aujourd’hui, une créature défigurée qu’il faut restaurer, une créature inachevée qu’il faut parfaire. Ainsi notre tâche est double : nous avons à démolir et nous avons à construire ; nous dégagerons d’abord l’homme naturel, pour édifier ensuite l’homme social.
L’entreprise est immense, et nous en sentons l’immensité. « Il faut, dit Billaud-Varennes  , recréer en quelque sorte le peuple qu’on veut rendre à la liberté, puisqu’il faut détruire d’anciens préjugés, changer d’antiques habitudes, perfectionner des affections dépravées, restreindre des besoins superflus, extirper des vices invétérés. » – Mais l’entreprise est sublime, car il s’agit de « remplir les vœux de la nature , d’accomplir les destins de l’humanité, de tenir les promesses de la philosophie ». — « Nous voulons, dit Robespierre , substituer la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l’intrigue, le génie au bel esprit, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l’homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie. » Nous ferons cela, tout cela, coûte que coûte. Peu importe la génération vivante : nous travaillons pour les générations futures….
« Le jour où je serai convaincu, écrit Saint-Just, qu’il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles, inexorables pour la tyrannie et l’injustice, je me poignarderai. » – « Ce que j’ai fait dans le Midi, dit Baudot, je le ferai dans le Nord : je les rendrai patriotes : ou ils mourront, ou je mourrai. » – « Nous ferons un cimetière de la France, dit Carrier, plutôt que de ne la pas régénérer à notre manière. » – En vain des esprits aveugles ou des cœurs dépravés voudraient protester ; c’est parce qu’ils sont aveugles ou dépravés qu’ils protestent. En vain l’individu alléguerait ses droits individuels ; il n’en a plus : par le Contrat social qui est obligatoire et seul valable, il a fait abandon de tout son être ; n’ayant rien réservé, « il n’a rien à réclamer ».

L’homme nouveau,  que la nature a fait, que l’histoire a défait et que la Révolution doit refaire  .

Pareillement, il faudra secouer l’homme pour le rendre à son attitude normale. Mais, en ceci, nous n’avons point de scrupules   ; car nous ne le courbons pas, nous le redressons ; selon le mot de Rousseau, « nous le forçons à être libre » ; nous lui conférons le plus grand des bienfaits que puisse recevoir une créature humaine ; nous le ramenons à la nature, et nous l’amenons à la justice. C’est pourquoi, maintenant qu’il est averti, s’il s’obstine à résister, il devient criminel et digne de tous les châtiments   ; car il se déclare rebelle et parjure, ennemi de l’humanité et traître au pacte social…
Commençons par nous figurer l’homme naturel ; certainement, aujourd’hui on a peine à le reconnaître : il ne ressemble guère à l’être artificiel que nous rencontrons à sa place, à la créature déformée par un régime immémorial de contrainte et de fraude, serrée dans son harnais héréditaire de superstitions et de sujétions, aveuglée par sa religion et matée à force de prestiges, exploitée par son gouvernement et dressée à force de coups, toujours à l’attache, toujours employée à contresens et contre nature, quel que soit son compartiment, haut ou bas, quelle que soit sa mangeoire, pleine ou vide, tantôt appliquée à des besognes serviles, comme le cheval abruti qui, les yeux bandés, tourne sa meule, tantôt occupée à des parades futiles, comme le chien savant qui, paré d’oripeaux, déploie ses grâces en public  . Mais supprimez par la pensée les oripeaux, les bandeaux, les entraves, les compartiments de l’écurie sociale, et vous verrez apparaître un homme nouveau, qui est l’homme primitif, intact et sain d’esprit, d’âme et de corps. En cet état, il est exempt de préjugés, il n’a pas été circonvenu de mensonges, il n’est ni juif, ni protestant, ni catholique ; s’il essaye de concevoir l’ensemble de l’univers et le principe des choses, il ne se laissera pas duper par une révélation prétendue, il n’écoutera que sa raison ; il se peut que parfois il devienne athée, mais presque toujours il se trouvera déiste. – En cet état, il n’est engagé dans aucune hiérarchie, il n’est point noble ni roturier, ouvrier ni patron, propriétaire ni prolétaire, inférieur ni supérieur. Indépendants les uns les autres, tous sont égaux, et, s’ils conviennent de s’associer entre eux, leur bons sens stipulera comme premier article le maintien de l’égalité primordiale. – Voilà l’homme que la nature a fait, que l’histoire a défait et que la Révolution doit refaire  . Sur les deux enveloppes de bandelettes qui le tiennent entortillé, sur la religion positive qui comprime et fausse son intelligence, sur l’inégalité sociale qui fausse et mutile sa volonté, on ne peut frapper trop fort   ; car, à chaque coup que l’on porte, on brise une ligature, et, à chaque ligature que l’on brise, on restitue un mouvement aux membres paralysés.

L’opération libératrice : le plan jacobin pour l’éradication des religions- une répression religieuse systématique

Suivons le progrès de l’opération libératrice. – Aux prises avec l’institut ecclésiastique, l’Assemblée Constituante, toujours timide, n’a su prendre que des demi-mesures ; elle a entamé l’écorce, elle n’a osé porter la hache jusque dans l’épaisseur du tronc. Confiscation des biens du clergé, dissolution des ordres religieux, répression de l’autorité du pape, à cela se réduit son œuvre ; elle a voulu établir une Église nouvelle et transformer les prêtres en fonctionnaires assermentés de l’État ; rien de plus. Comme si le catholicisme, même administratif, cessait d’être le catholicisme ! comme si l’arbre malfaisant, une fois marqué au sceau public, devait perdre sa malfaisance ! On n’a pas détruit la vieille officine de mensonges, on en a patenté une autre à côté d’elle, en sorte qu’au lieu d’une, on en a deux. Avec ou sans l’étiquette officielle, elle fonctionne dans toutes les communes de France, et, comme par le passé, distribue impunément sa drogue au public. Voilà justement ce que nous ne pouvons tolérer. –
A la vérité, nous avons à garder les apparences, et, en paroles, nous décréterons de nouveau la liberté des cultes  . Mais, en fait et en pratique, nous détruirons l’officine et nous empêcherons le débit de la drogue ; il n’y aura plus de culte catholique en France, pas un baptême, pas une confession, pas un mariage, pas une extrême-onction, pas une messe ; nul ne fera ou n’écoutera un sermon, personne n’administrera ou ne recevra un sacrement, sauf en cachette, et avec l’échafaud ou la prison pour perspective.
– A cet effet, nous procéderons par ordre. Pour l’Église qui se dit orthodoxe, point d’embarras : ses membres, ayant refusé le serment, sont hors la loi : on s’exclut d’une société quand on en répudie le pacte : ils ont perdu leur qualité de citoyens, ils sont devenus de simples étrangers, surveillés par la police ; et, comme ils propagent autour d’eux la désaffection et la désobéissance, ils ne sont pas même des étrangers, mais des séditieux, des ennemis déguisés, les auteurs d’une Vendée diffuse et occulte ; nous n’avons pas besoin de les poursuivre comme charlatans, il suffit de les frapper comme rebelles. À ce titre, nous avons déjà banni de France les ecclésiastiques insermentés, environ 40 000 prêtres, et nous déportons tous ceux qui n’ont pas franchi la frontière dans le délai fixé ; nous ne souffrons sur le sol français que les sexagénaires et les infirmes, et encore à l’état de détenus et de reclus ; peine de mort contre eux, s’ils ne viennent pas s’entasser dans la prison de leur chef-lieu ; peine de mort contre les bannis qui rentrent ; peine de mort contre les receleurs de prêtres  .
Par suite, faute de clergé orthodoxe, il n’y aura plus de culte orthodoxe ; la plus dangereuse des deux manufactures de superstition est fermée. Afin de mieux arrêter le débit de la vénéneuse denrée, nous punissons ceux qui la demandent comme ceux qui la fournissent, et nous poursuivons non seulement les pasteurs, mais encore les fanatiques du troupeau ; s’ils ne sont pas les auteurs de la rébellion ecclésiastique, ils en sont les fauteurs et les complices. Or, grâce au schisme, nous les connaissons d’avance, et, dans chaque commune, leur liste est faite. Nous appelons fanatiques tous ceux qui repoussent le ministère du prêtre assermenté, les bourgeois qui l’appellent intrus, les religieuses qui ne se confessent pas à lui, les paysans qui ne vont pas à sa messe, les vieilles femmes qui ne baisent pas sa patène, les parents qui ne veulent pas de lui pour baptiser leur nouveau-né. Tous ces gens-là et ceux qui les fréquentent, proches, alliés, amis, hôtes, visiteurs, quels qu’ils soient, hommes ou femmes, sont séditieux dans l’âme, et partant suspects. Nous leur ôtons leurs droits électoraux, nous les privons de leurs pensions, nous les chargeons de taxes spéciales, nous les internons chez eux, nous les emprisonnons par milliers, nous les guillotinons par centaines ; peu à peu le demeurant se découragera et renoncera à pratiquer un culte impraticable  .
— Restent les tièdes, la foule moutonnière qui tient à ses rites ; elle les prendra où ils seront, et, comme ils sont les mêmes dans l’Église autorisée que dans l’Église réfractaire, au lieu d’aller chez le prêtre insoumis, elle ira chez le prêtre soumis. Mais elle ira sans zèle, sans confiance, souvent même avec défiance, en se demandant si ces rites, administrés par un excommunié, ne sont pas maintenant de mauvais aloi. Une telle Église n’est point solide, et nous n’aurons besoin que d’une poussée pour l’abattre. Nous discréditerons de tout notre effort les prêtres constitutionnels ; nous leur interdirons le costume ecclésiastique ; nous les obligerons par décret à bénir le mariage de leurs confrères apostats ; nous emploierons la terreur et la prison pour les contraindre à se marier eux-mêmes ; nous ne leur donnerons point de répit qu’ils ne soient rentrés dans la vie civile, quelques-uns en se déclarant imposteurs, plusieurs en remettant leurs lettres de prêtrise, le plus grand nombre en se démettant de leurs places  . Privé de conducteurs par ces désertions volontaires ou forcées, le troupeau catholique se laissera aisément mener hors de la bergerie, et, pour lui ôter la tentation d’y rentrer, nous démolirons le vieil enclos. Dans les communes où nous sommes maîtres, nous nous ferons demander, par les Jacobins du lieu, l’abolition du culte, et nous l’abolirons d’autorité dans les autres communes par nos représentants en mission. Nous fermerons les églises, nous abattrons les clochers, nous fondrons les cloches, nous enverrons les vases sacrés à la Monnaie, nous briserons les saints, nous profanerons les reliques, nous interdirons l’enterrement religieux, nous imposerons l’enterrement civil, nous prescrirons le repos du décadi et le travail du dimanche.

Point d’exception : puisque toute religion positive est une maîtresse d’erreur, nous proscrirons tous les cultes ; nous exigerons des ministres protestants une abjuration publique ; nous défendrons aux juifs de pratiquer leurs cérémonies ; nous ferons « un autodafé de tous les livres et signes du culte de Moïse   ». Mais, parmi les diverses machines à jongleries, c’est la catholique qui est la pire, la plus hostile à la nature par le célibat de ses prêtres, la plus contraire à la raison par l’absurdité de ses dogmes, la plus opposée à l’institution démocratique, puisque chez elle les pouvoirs se délèguent de haut en bas, la mieux abritée contre l’autorité civile, puisque son chef est hors de France. C’est donc sur elle qu’il faut s’acharner ; même après Thermidor, nous prolongerons contre elle la persécution, petite et grande ; jusqu’au Consulat, nous déporterons et nous fusillerons des prêtres, nous renouvellerons contre les fanatiques les lois de la Terreur, « nous entraverons leurs mouvements, nous désolerons leur patience, nous les inquiéterons le jour, nous les troublerons la nuit, nous ne leur donnerons pas un moment de relâche   ». Nous astreindrons la population au culte décadaire ; nous la poursuivrons de notre propagande jusqu’à table ; nous changerons les jours de marché pour que nul fidèle ne puisse acheter de poisson les jours maigres  . — Rien ne nous tient plus à cœur que cette guerre au catholicisme ; aucun article de notre programme ne sera exécuté avec tant d’insistance et de persévérance ; c’est qu’il s’agit de la vérité : nous en sommes les dépositaires, les champions, les ministres, et jamais serviteurs de la vérité n’auront appliqué la force avec tant de détail et de suite à l’extirpation de l’erreur

La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_87_ le dogme montagnard et l’Etat tolitalitaire

Portrait du Jacobin comme possédé : le dogme de la régénération des français. La pouvoir jacobin se coule dans le lit de la monarchie centralisatrice et du despotisme de l’Ancien Régime. L’idéologie jacobine du Contrat Social : l’aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits, à la communauté ; Les biens appartiennent à l’Etat : confiscations généralisées, préemption, réquisition ; Les personnes appartiennent à l’Etat : levée en masse, service civil, les Français comme corvéables de l’État. Les interventions dans la vie privée : l’Etat pédagogues, philanthropes, théologiens, moralistes.
 NB : J’ai pas mal cité Comte comme inspirateur de Taine, mais sur tous ces sujets voir les critiques de Proudhon, par exemple : « De là cet aphorisme du parti jacobin, que les doctrinaires et les absolutistes ne désavoueraient assurément pas : La révolution sociale est le but ; la révolution politique (c’est-à-dire le déplacement de l’autorité) est le moyen. Ce qui veut dire : Donnez-nous droit de vie et de mort sur vos personnes et sur vos biens, et nous vous ferons libres !.... Il y a plus de six mille ans que les rois et les prêtres nous répètent cela ! »

Portrait du Jacobin comme possédé : le dogme de la régénération des français

Telle est la Constitution de fait que les Jacobins substituent à leur Constitution d’apparat. Dans l’arsenal de la monarchie qu’ils ont détruite, ils sont allés chercher les institutions les plus despotiques, centralisation des pouvoirs, conseil du roi, lieutenants de police, tribunaux d’exception, intendants et subdélégués ; ils ont déterré l’antique loi romaine de lèse-majesté, et refourbi les vieux glaives émoussés par la civilisation, afin de les porter à toutes les gorges : maintenant, ils les manœuvrent à toute volée à travers les libertés, les biens, les vies et les consciences. Cela s’appelle « le gouvernement révolution¬naire ». Selon les déclarations officielles, il doit durer jusqu’à la paix ; dans la pensée des vrais Jacobins, il doit durer jusqu’à ce que tous les Français soient « régénérés » suivant la formule
Rien de plus dangereux qu’une idée générale dans des cerveaux étroits et vides : comme ils sont vides, elle n’y rencontre aucun savoir qui lui fasse obstacle ; comme ils sont étroits, elle ne tarde pas à les occuper tout entiers. Dès lors ils ne s’appartiennent plus, ils sont maîtrisés par elle ; elle agit en eux, et par eux ; au sens propre du mot, l’homme est possédé. Quelque chose qui n’est pas lui, un parasite monstrueux, une pensée étrangère et disproportionnée vit en lui, s’y développe et y engendre les volontés malfaisantes dont elle est grosse. Il ne prévoyait pas qu’il les aurait, il ne savait pas ce que contient son dogme, quelles conséquences venimeuses et meurtrières vont en sortir. Elles en sortent fatalement, tour à tour et sous la pression des circonstances, d’abord les conséquences anarchiques, maintenant les conséquences despotiques. Arrivé au pouvoir, le Jacobin apporte avec lui son idée fixe ; dans le gouvernement comme dans l’opposition, cette idée est féconde, et la toute-puissante formule allonge dans un nouveau domaine la file pullulante de ses anneaux multipliés…

Le Contrat Social Jacobin : l’aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits, à la communauté

Suivons ce déroulement intérieur, et remontons, avec le Jacobin, aux principes, au pacte primordial, à l’institution de la société. Il n’y a qu’une société juste, celle qui est fondée sur « le contrat social » ; et « les clauses de ce contrat, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, l’aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits, à la communauté,... chacun se donnant tout entier, tel qu’il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont les biens qu’il possède font partie   ». Nulle exception ni réserve. Rien de ce qu’il était ou avait auparavant ne lui appartient plus en propre ; ce que désormais il est ou il a, ne lui est dévolu que par délégation. Ses biens et sa personne sont maintenant une portion de la chose publique ; s’il les possède, c’est de seconde main ; s’il en jouit, c’est par octroi. Il en est le dépositaire, le concessionnaire, l’administrateur, rien de plus  . En d’autres termes, il n’est à leur endroit qu’un gérant, c’est-à-dire un fonctionnaire semblable aux autres, nommé à titre précaire et toujours révocable par l’État qui l’a commis. « Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps social un pouvoir absolu sur tous les siens. » Souverain omnipotent, propriétaire universel, l’État exerce à discrétion ses droits illimités sur les personnes et sur les choses ; en conséquence, nous, ses représentants, nous mettons la main sur les choses et sur les personnes ; elles sont à nous, puisqu’elles sont à lui.

Les biens appartiennent à l’Etat : confiscations généralisées, préemption, réquisition

Nous avons confisqué les biens du clergé, environ 4 milliards ; nous confisquons les biens des émigrés, environ 3 milliards   ; nous confisquons les biens des guillotinés et des déportés : il y a là des centaines de millions ; on les comptera plus tard, puisque la liste reste ouverte et va s’allongeant tous les jours. Nous séquestrons les biens des suspects, ce qui nous en donne l’usufruit : encore des centaines de millions ; après la guerre et le bannissement des suspects, nous saisirons la propriété avec l’usufruit : encore des milliards de capital  . En attendant, nous prenons les biens des hôpitaux et autres établissements de bienfaisance, environ 800 millions ; nous prenons les biens des fabriques, des fondations, des instituts d’éducation, des sociétés littéraires ou scientifiques : autre tas de millions  . Nous reprenons les domaines engagés ou aliénés par l’État depuis trois siècles et davantage : il y en a pour 2 milliards  . Nous prenons les biens des communes jusqu’à concurrence de leurs dettes. Nous avons déjà reçu par héritage l’ancien domaine de la couronne et le domaine plus récent de la liste civile. De cette façon, plus des trois cinquièmes   du sol arrivent entre nos mains, et ces trois cinquièmes sont de beaucoup les mieux garnis ; car ils comprennent presque toutes les grandes et belles bâtisses, châteaux, abbayes, palais, hôtels, maisons de maîtres, et presque tout le mobilier de luxe ou d’agrément, royal, épiscopal, seigneurial et bourgeois, meubles de prix, vaisselle, bibliothèques, tableaux, objets d’art accumulés depuis des siècles. — Notez encore la saisie du numéraire et de toutes les matières d’or et d’argent ; dans les seuls mois de novembre et décembre 1793, cette rafle met dans nos coffres trois ou quatre cents millions  , non pas d’assignats, mais d’espèces sonnantes. Bref, quelle que soit la forme du capital fixe, nous en prenons tout ce que nous pouvons, probablement plus des trois quarts. —
Reste la portion qui n’est point fixe et périt par l’usage, à savoir les objets de consommation, les fruits du sol, les approvisionnements de toute espèce, tous les produits de l’art et du travail humain, qui contribuent à l’entretien de la vie. Par « le droit de préemption » et par le droit de « réquisition », « la république devient propriétaire momentanée de tout ce que le commerce, l’industrie et l’agriculture ont produit et apporté sur le sol de France   » : toutes les denrées et toutes les marchandises sont à nous avant d’être à leur détenteur ; nous enlevons chez lui ce qui nous convient ; nous le payons avec du papier qui ne vaut rien ; souvent nous ne le payons pas du tout. Pour plus de commodité, nous saisissons les choses directement et à l’endroit où elles sont, les grains chez le cultivateur, les fourrages chez l’herbager, les bestiaux chez l’éleveur, le vin chez le vigneron, les peaux chez le boucher, les cuirs chez le tanneur, les savons, les suifs, les sucres, les eaux-de-vie, les toiles, les draps et le reste chez le fabricant, l’entrepositaire et le marchand. Nous arrêtons les voitures et les chevaux dans la rue ; nous entrons chez l’entrepreneur de messageries ou de roulage, et nous vidons ses écuries. Nous emportons les batteries de cuisine pour avoir du cuivre…

Les personnes appartiennent à l’Etat : tous les Français sont des corvéables de l’État

En vertu du même droit, nous disposons des personnes comme des choses. Nous décrétons la levée en masse et, ce qui est plus étrange, nous l’effectuons, au moins sur plusieurs points du territoire et pendant les premiers mois : en Vendée et dans les départements du Nord et de l’Est, c’est bien toute la population mâle et valide, tous les hommes jusqu’à cinquante ans, que nous poussons par troupeaux contre l’ennemi  . Nous enrôlons ensuite une génération entière, tous les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, presque un million d’hommes   ; dix ans de fers pour quiconque manque à l’appel ; il est qualifié de déserteur, ses biens sont confisqués, ses parents sont punis avec lui ; plus tard, il sera assimilé aux émigrés, condamné à mort, ses père, mère, ascendants seront traités en suspects, partant incarcérés et leurs biens séquestrés. – Pour armer, habiller, chausser, équiper nos recrues, il nous faut des ouvriers : nous convoquons au chef-lieu les armuriers, les forgerons, les serruriers, tous les tailleurs, tous les cordonniers du district, « maîtres, apprentis et garçons   » ; nous mettons en prison ceux qui ne viennent pas ; nous installons les autres, par escouades, dans les maisons publiques, et nous leur distribuons la tâche ; il leur est interdit de rien fournir aux particuliers ; désormais les cordonniers de France ne fabriqueront plus que pour nous, et chacun d’eux, sous peine d’amende, nous livrera tant de paires de souliers par décade. – Mais le service civil n’est pas moins important que le service militaire, et il est aussi urgent d’approvisionner le peuple que de le défendre. C’est pourquoi nous mettons « en réquisition tous ceux qui contribuent à la manipulation, au transport et au débit des denrées et marchandises de première nécessité   », notamment des combustibles et des subsistances, bûcherons, charretiers, flotteurs, meuniers, moissonneurs, batteurs en grange, botteleurs, faucheurs, laboureurs, « gens de campagne » de toute espèce et de tout degré. Ils sont nos manœuvres ; nous les faisons marcher et travailler sous peine de prison et d’amende. Plus de paresseux, surtout quand il s’agit de la récolte ; nous menons aux champs la population entière d’une commune ou d’un canton, y compris « les oisifs et les oisives   » ; bon gré mal gré, ils moissonneront sous nos yeux, en bande, chez autrui comme chez eux, et rentreront indistinctement les gerbes dans le grenier public
Nous nommons ou nous maintenons les gens, même malgré eux, aux magistratures, aux commandements, aux emplois de tout genre ; ils ont beau s’excuser ou se dérober, ils resteront ou deviendront généraux, juges, maires, agents nationaux, conseillers municipaux, commissaires de bienfaisance ou d’administration  , à leur corps défendant. Tant pis pour eux, si la charge est onéreuse ou dangereuse, s’ils n’ont pas le loisir nécessaire, s’ils ne se sentent pas les aptitudes requises, si le grade ou la fonction leur semble un acheminement vers la prison ou la guillotine ; quand ils allégueront que l’emploi est une corvée, nous leur répondons qu’ils sont les corvéables de l’État. – Telle est désormais la condition de tous les Français et aussi de toutes les Françaises. Nous forçons les mères à mener leurs filles aux séances des sociétés populaires. Nous obligeons les femmes à parader et à défiler en groupes dans les fêtes républicaines ; nous allons prendre dans leurs maisons les plus belles pour les habiller en déesses antiques et pour les promener sur un char en public ; parfois même, nous en désignons de riches pour épouser des patriotes   : il n’y a pas de raison pour que le mariage, qui est le plus important des services, ne soit pas, comme les autres, mis en réquisition.


 — Aussi bien, nous entrons dans les familles, nous enlevons l’enfant, nous le soumettons à l’éducation civique. Nous sommes pédagogues, philanthropes, théologiens, moralistes. Nous imposons de force notre religion et notre culte, notre morale et nos mœurs. Nous régentons la vie privée et le for intérieur ; nous commandons aux pensées, nous scrutons et punissons les inclinations secrètes, nous taxons, emprisonnons et guillotinons, non seulement les malveillants, mais encore « les indifférents, les modérés, les égoïstes   ». Nous dictons à l’individu, par delà ses actes visibles, ses idées et ses sentiments intimes ; nous lui prescrivons ses affections comme ses croyances, et nous refaisons, d’après un type préconçu, son intelligence, sa conscience et son cœur…

dimanche 6 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_19_ La propagation de la doctrine- Vers l’hallucination collective

Peuple et Foule. La nation va être  régénérée.  Les hallucinations de la raison et de l’ignorance. Jamais les hommes n’ont perdu à ce point le sens des choses réelles. Inflammation du baril de poudre

Un peuple mutilé devient une foule ; la nation va être régénérée

« Le Tiers, disent d’autres cahiers, étant les 99 pour 100 de la nation, n’est pas un ordre. Désormais, avec ou sans les privilégiés, il sera, sous la même dénomination, appelé le peuple ou la nation. » – N’objectez pas qu’un peuple ainsi mutilé devient une foule, que des chefs ne s’improvisent pas, qu’on se passe difficilement de ses conducteurs naturels, qu’à tout prendre ce clergé et cette noblesse sont encore une élite, que les deux cinquièmes du sol sont dans leurs mains, que la moitié des hommes intelligents et instruits sont dans leurs rangs, que leur bonne volonté est grande, et que ces vieux corps historiques ont toujours fourni aux constitutions libres leurs meilleurs soutiens. Selon le principe de Rousseau, il ne faut pas évaluer les hommes, mais les compter ; en politique, le nombre seul est respectable ; ni la naissance, ni la propriété, ni la fonction, ni la capacité, ne sont des titres : grand ou petit, ignorant ou savant, général, soldat ou goujat, dans l’armée sociale chaque individu n’est qu’une unité munie d’un vote ; où vous voyez la majorité, là est le droit. C’est pourquoi le Tiers pose son droit comme incontestable, et, à son tour, dit comme Louis XIV : « L’État, c’est moi ».
Une fois le principe admis ou imposé, tout ira bien. « Il semblait, dit un témoin  , que c’était par des hommes de l’âge d’or qu’on allait être gouverné. Ce peuple libre, juste et sage, toujours d’accord avec lui-même, toujours éclairé dans le choix de ses ministres, modéré dans l’usage de sa force et de sa puissance, ne serait jamais égaré, jamais trompé, jamais dominé, asservi par les autorités qu’il leur aurait confiées. Ses volontés feraient ses lois, et ses lois feraient son bonheur. » La nation va être  régénérée : cette phrase est dans tous les écrits et dans toutes les bouches. À Nangis  , Arthur Young trouve qu’elle est le fond de la conversation politique. Le chapelain d’un régiment, curé dans le voisinage, ne veut pas en démordre ; quant à savoir ce qu’il entend par là, c’est une autre affaire. Impossible de rien démêler dans ses explications, « sinon une perfection théorique de gouvernement, douteuse à son point de départ, risquée dans ses développements et chimérique quant à ses fins ». Lorsque l’Anglais leur propose en exemple la Constitution anglaise, « ils en font bon marché », ils sourient du peu ; cette Constitution ne donne pas assez à la liberté ; surtout elle n’est pas conforme aux principes. – Et notez que nous sommes ici chez un grand seigneur, dans un cercle d’hommes éclairés. À Riom, aux assemblées d’élection  , Malouet voit « de petits bourgeois, des praticiens, des avocats sans aucune instruction sur les affaires publiques, citant le Contrat Social, déclamant avec véhémence contre la tyrannie, et proposant chacun une Constitution ». La plupart ne savent rien et ne sont que des marchands de chicane ; les plus instruits n’ont en politique que des idées d’écoliers. Dans les collèges de l’Université, on n’enseigne point l’histoire  . « Le nom de Henri IV, dit Lavalette, ne nous avait pas été prononcé une seule fois pendant mes huit années d’études, et, à dix-sept ans, j’ignorais encore à quelle époque et comment la maison de Bourbon s’est établie sur le trône. » Pour tout bagage, ils emportent, comme Camille Desmoulins, des bribes de latin, et ils entrent dans le monde, la tête farcie « de maximes républicaines », échauffés par les souvenirs de Rome et de Sparte, « pénétrés d’un profond mépris pour les gouvernements monarchiques ». Ensuite, à l’Ecole de Droit, ils ont appris un droit abstrait, ou n’ont rien appris. Aux cours de Paris, point d’auditeurs ; le professeur fait sa leçon devant des copistes qui vendent leurs cahiers. Un élève qui assisterait et rédigerait lui-même serait mal vu ; on l’accuserait d’ôter aux copistes leur gagne-pain. Par suite le diplôme est nul…


Des Lumières aux hallucinations ; rôle des demi savants ; Jamais les hommes n’ont perdu à ce point le sens des choses réelles

À quoi bon les études sur l’ancienne France ? « Qu’est-il résulté de tant et de si profondes recherches ? Des conjectures laborieuses et des raisons de douter  . » Il est bien plus commode de partir des droits de l’homme et d’en déduire les conséquences. À cela la logique de l’Ecole suffit, et la rhétorique du collège fournira les tirades. Dans ce grand vide des intelligences, les mots indéfinis de liberté, d’égalité, de souveraineté du peuple, les phrases ardentes de Rousseau et de ses successeurs, tous les nouveaux axiomes flambent comme des charbons  allumés, et dégagent une fumée chaude, une vapeur enivrante. La parole gigantesque et vague s’interpose entre l’esprit et les objets ; tous les contours sont brouillés et le vertige commence. Jamais les hommes n’ont perdu à ce point le sens des choses réelles. Jamais ils n’ont été à la fois plus aveugles et plus chimériques. Jamais leur vue troublée ne les a plus rassurés sur le danger véritable, et plus alarmés sur le danger imaginaire. Les étrangers qui sont de sang-froid et qui assistent à ce spectacle, Mallet du Pan, Dumont de Genève, Arthur Young, Jefferson, Gouverneur Morris, écrivent que les Français ont l’esprit dérangé…

Il s’agissait du mur d’enceinte et des barrières de Paris qu’on dénonçait comme un enclos de bêtes fauves, trop injurieux pour des hommes ». — « J’ai vu, dit l’un des orateurs, j’ai vu à la barrière Saint-Victor, sur l’un des piliers en sculpture, le croiriez-vous ? j’ai vu l’énorme tête d’un lion, gueule béante, et vomissant des chaînes dont il menace les passants ; peut-on imaginer un emblème plus effrayant de despotisme et de servitude ? » – L’orateur lui-même imitait « le rugissement du lion ; tout l’auditoire était ému, et moi, qui passais si souvent à la barrière Saint-Victor, je m’étonnais que cette image horrible ne m’eût pas frappé. J’y fis ce jour-là même une attention particulière, et, sur le pilastre, je vis pour ornement un bouclier, suspendu à une chaîne mince que le sculpteur avait attachée à un petit mufle de lion, comme on voit à des marteaux de porte ou à des robinets de fontaine ». — Sensations perverties, conceptions délirantes, ce seraient là pour un médecin des symptômes d’aliénation mentale ; et nous ne sommes encore qu’aux premiers mois de 1789 ! – Dans des têtes si excitables et tellement surexcitées, la magie souveraine des mots va créer des fantômes, les uns hideux, l’aristocrate et le tyran, les autres adorables, l’ami du peuple et le patriote incorruptible, figures démesurées et forgées par le rêve, mais qui prendront la place des figures réelles et que l’halluciné va combler de ses hommages ou poursuivre de ses fureurs.


Ainsi descend et se propage la philosophie du dix-huitième siècle. — Au premier étage de la maison, dans les beaux appartements dorés, les idées n’ont été que des illuminations de soirée, des pétards de salon, des feux de Bengale amusants ; on a joué avec elles, on les a lancées en riant par les fenêtres. – Recueillies à l’entresol et au rez-de-chaussée, portées dans les boutiques, dans les magasins et dans les cabinets d’affaires, elles y ont trouvé des matériaux combustibles, des tas de bois accumulés depuis longtemps, et voici que de grands feux s’allument. Il semble même qu’il y ait un commencement d’incendie ; car les cheminées ronflent rudement, et une clarté rouge jaillit à travers les vitres. — « Non, disent les gens d’en haut, ils n’auraient garde de mettre le feu à la maison, ils y habitent comme nous. Ce sont là des feux de paille, tout au plus des feux de cheminée : mais, avec un seau d’eau froide, on les éteint ; et d’ailleurs ces petits accidents nettoient les cheminées, font tomber la vieille suie. »
Prenez garde : dans les caves de la maison, sous les vastes et profondes voûtes qui la portent, il y a un magasin de poudre.


Ce magasin de poudre, c'est l’incroyable misère du peuple(voir la suite)