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lundi 3 août 2015

Médecine du travail ; pas de quoi pavoiser !

Une médecine sinistrée ?

Le drame sans précédent provoqué par le pilote ultra dépressif de la German Wing qui a précipité son avion et ses 150 passagers sur une montagne des Alpes du Sud (Andreas Lubitz avait consulté plus de 40 médecins ces quatre dernières années) a fait l’objet d’un satisfecit français bien mal placé, sur le thème : cela ne pourrait pas arriver en France, avec notre médecine du travail. C’est peut-être vrai à Air France, où il semble que le suivi médical des pilotes soit sérieusement effectué ; mais ce ne l’est surement dans le pays en général. En fait, depuis plusieurs mois, les médecins du travail et leurs organisations préviennent, en particulier l’Association Santé et médecine du travail  : la médecine du travail est sinistrée.
Tout d’abord, le nombre de médecins du travail ne cesse de diminuer  (5.666  en 2013 contre 6 280 en 1992), pour l’ensemble des salariés ! Comme de toute évidence, ils ne peuvent fournir au travail, la visite annuelle périodique a été remplacée par une visite tous les deux ans pour les salariés non exposés à un environnement particulier (chimie, laboratoire..etc.) Malgré cela, un rapport de l’IFRAP estime que 30 à 60% d'entre elles ne sont jamais réalisées ! (l’Ifrap, organisme patronal militant propose en conséquence de passer à une périodicité de cinq ans !). Faudra-t-il en arriver à ce que des salariés poursuivent l’Etat ou leur entreprise pour ne pas avoir respecté la loi ?
Harcèlement et intimidation

Et quand ils exercent leur travail, les médecins du travail sont de plus soumis aux pressions des employeurs. Depuis deux ou trois ans les plaintes d’employeurs devant l’ordre des médecins se multiplient. Dominique Huez, médecin à la centrale nucléaire de Chinon explique : « les juristes des entreprises ont découvert qu’il existait une brèche juridique et ont pensé qu’ils pouvaient l‘utiliser pour nous discréditer ». En effet, un décret de 2007 permet aux employeurs de poursuivre les médecins en chambre disciplinaire – une sacrée entorse tout de même à leur indépendance. En ce qui concerne le Dr Huez, il lui reproché d’avoir manqué de « prudence et de circonspection » en établissant un lien entre une dépression et les conditions de travail. Devant la multiplication de ce type de procès, dont le point commun est que les entreprises reprochent aux médecins d’établir un lien entre les conditions de travail et l’état psychique de salariés, leurs organisations professionnelles protestent : «leur travail consiste bel et bien à «  éviter toute altération de la santé physique ou mentale des travailleurs du fait de leur travail » ; et ils rappellent que « la déontologie médicale n’est pas au service de l’employeur, mais avant tout fondé sur la protection de la santé des patients ». Et ils dénoncent dans des lettres et des appels une campagne organisée de harcèlement et d’intimidation.
Et ce n’est pas fini : la Caisse d’Assurance Maladie se lance à son tour dans une campagne d’intimidation à propos des arrêts maladies et envoient des lettres d’avertissement aux médecins qui prescrivent plus d’arrêts maladies que la moyenne. Et le ton est rien moins qu’aimable : « Pierre Fendu, directeur de la lutte contre les abus de la CNAM, explique comment l’Assurance maladie procède avec les médecins en dépassement : « Soit le médecin va dire, 'Oui je pense que je peux faire un effort', ou 'Non, je ne peux pas faire d’effort parce que j’estime que tous mes arrêts sont justifiés'. A partir du moment où le médecin dit non, le directeur de la Caisse peut parfaitement décider de le mettre sous accord préalable, cela veut dire que chaque arrêt de ce médecin va être contrôlé »
Le burn out non reconnu maladie professionnelle par le Sénat
Pour aggraver leur cas, certains médecins du travail  se sont lancés dans une campagne pour la reconnaissance du burn out (syndrome d’épuisement professionnel) comme maladie professionnelle. Dans une  lettre d'alerte adressée  aux ministres du Travail et de la Santé ils disent  constater une montée importante de ces cas et, dans une tribune dans l’Marianne posent la question : « combien de burn out se terminent par un licenciement pour inaptitude ou par un passage à l'acte suicidaire ? ».  Témoignage d’un médecin : « Cet été encore j'ai une dame qui me racontait avoir été à sa voiture, les clés en mains,  « et là, docteur, j'ai pas pu monter dans la voiture". Et là, j’ai dit : "maintenant c'est fini, j'arrête. Je suis remontée, j'ai enlevé mon manteau et mes chaussures, je me suis couché et j'ai dormi toute la journée »
Que croyez-vous qu’il arriva ? Les employeurs (au moins ceux d’entre eux qui ne sont pas en burn out, les autres n’ont pas le temps de mener des combats retardataires) sont vent debout et le Sénat a refusé pour l’instant la reconnaissance comme maladie professionnelle. C’est vrai qu’un train de Sénateur ne favorise sans doute pas la prise de conscience du burn out !
Merci aux médecins du travail qui se battent pour exercer le leur, dans un contexte jusqu’ici inédit d’intimidation, de déliquescence, voire même de liquidation, et qui sont trop peu entendus et trop peu soutenus.  La Médecine du Travail a été institutionnalisée en France en 1946 ; on sait que certains se sont donné pour but de déconstruire le programme du Conseil national de la Résistance ; il semble qu’ils agissent aussi sur ce terrain-là.
Le passionné d’histoire des sciences que je suis peut tout de même rappeler que la médecine du travail, et la chimie médicinale tout court, est née en France avec la traduction et l’enrichissement  par Fourcroy, le principal disciple de Lavoisier, d’un traité de Ramazzini en 1777 : «Traité des maladies des artisans et de celles qui résultent des diverses professions ».  Et que ce sont des dentistes qui suivaient des ouvrières peignant les cadrans et aiguilles de réveil de solution de radium qui ont signalé les premiers le danger cancérigène des composés radioactifs.

Ho, ce n’est plus 1946 qu’on détricote, c’est Lavoisier !


 
 

 

jeudi 6 décembre 2012

Formations médicales_Arrêter le moins disant et la dérégulation !


 Deux absurdités : le numerus clausus et les directives européennes sur les équivalences

27 % des médecins exerçant en 2012  en France ont obtenu leur diplôme à l’étranger. : 17% en Algérie, 16.8 % en Roumanie, 9.9 % en Belgique,  6% de Syrie, 6 % en Maroc. Et il s’agit des médecins installés, la situation sera encore bien pire quand les étudiants actuellement en formation exerceront. En ce qui concerne la Belgique et la Roumanie, ce sont clairement très majoritairement des stratégies permettant de contourner  les  concours français, plus sélectifs. L’afflux d‘étudiants français en médecine, mais aussi infirmiers, kinésithérapeutes, vétérinaires… en Belgique a conduit les autorités belges à introduire ou durcir un système de quota pour limiter les inscriptions étrangères.
23% des dentistes installés en France en 2012 on étudiés hors de France : 52% viennent de Roumanie, 13% d’Espagne, 7% en Belgique, 5 % en Espagne.
Clairement, la directive européenne sur les équivalences est en train d’aboutir à un moins-disant généralisé en matière de formation, et, en matière de formation médicale, c’est sans doute encore moins acceptable qu’ailleurs. Nous en voilà ramené, grâce à la politique européenne, à ce qu’était la France avant la Révolution et l’Empire, où des étudiants en médecine recalés à Paris étaient fort bien accueillis, moyennant finance, par la faculté de Dijon, laquelle leur délivrait un diplôme qui leur permettait d’exercer partout en France…sauf  dans la région dijonnaise. L’Europe, ou la marche arrière toute !
La situation risque encore d’empirer et le moins disant prend des proportions alarmantes avec des démarches comme celle de l’Université privée portugaise Fernando Pessoa. Elle vient d’installer en France même , à Toulon, une antenne, où pourront être formés des dentistes, des pharmaciens, des orthophonistes, sans passer le moindre concours, la période des inscriptions étant en plus astucieusement décalée pour recueillir les étudiants ayant échoués aux premiers partiels des concours français…Leurs diplômes devront ensuite être reconnus, grâce au système d’équivalence européenne. (Le Monde, 06 décembre 2012)
C’est évidemment un détournement complet des concours, une dérégulation totale de la formation des professions de santé. L’Union Nationale des Etudiants en Chirurgie Dentaire a protesté, sera-t-elle entendue ? Face à une situation identique, l’Etat Italien  a révoqué l’autorisation d’ouverture d’une antenne de l’Université Pessoa, en affirmant son droit à garder sous son autorité les études médicales, en tant que partie intégrante de la politique de santé. L’Espagne est confrontée au même problème, et abuse de l’inerte bureaucratique pour différer sa décision quant à l’ouverture d’une Université privée Pessoa aux Canaries. Vraisemblablement, l’affaire remontera jusqu’à la Cour de Justice européenne.
La France est particulièrement menacée en raison d’un système déraisonnable de quota, absurdement mal géré par les Ordres professionnels ; et même pas en faveur des professionnels installés, puisque ceux-ci peinent à trouver des successeurs pour racheter leurs cabinets. Mais c’est un autre problème, connexe, mais différent.
La dérégulation des professions de santé, l’absence de garantie des Etats nationaux, le moins disant généralisé en matière de formation sont des conséquences logiques et inévitables de la politique européenne de reconnaissance automatique des diplômes. Cette politique marche cul par-dessus tête, en mettant en place une reconnaissance sans tenir compte des cursus et niveaux.
En ce qui concerne les études médicales, la France doit se joindre à l’Italie et aux pays qui le souhaiteront, pour faire reconnaître que les formations médicales sont partie intégrantes des politiques de santé, et donc à responsabilité nationale