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lundi 18 septembre 2017

Le jacobinisme, de nos jours

Les deux Jacobinismes : France insoumise, France en marche

Fin des vacances, fin des devoirs de vacances. Vous trouverez sur ce site ce à quoi je m’étais engagé, les « bonnes feuilles » de l’histoire de la France Contemporaine, d’Hyppolite Taine-  soit quand même 108 blogs concernant l’Ancien Régime, la Révolution- l’Anarchie, la Conquête Jacobine- j’ai laissé de côté le Régime Moderne, qui vaut bien le reste, mais dépasse le cadre que je m’étais fixé, celui de Taine comme le premier analyste, bien que le nom ne soit jamais prononcé, du totalitarisme, de ce premier phénomène totalitaire qu’a été le jacobinisme, des circonstances qui le font naître et le favorisent, de son idéologie, de ses méthodes d’action, de l’élimination de tous les corps intermédiaires,  de la psychologie de ses militants, des sentiments qu’il mobilise et détourne, dont celui de la démocratie…. Pour mémoire, ce devoir de vacances, je me l’étais donné après la lecture de l’ouvrage de Michel Onfray,  Décoloniser les Provinces, l’un des plus intéressants et les plus politiques parmi les derniers ouvrages de M. Onfray plaidoyer anti-jacobin pour le girondisme, le communalisme libertaire, le pouvoir de parlements régionaux, l’autogestion, l’autorité consentie… Donc, au cas où ça ne serait pas clair , si je vous ai mis en appétit, lisez Taine et Onfray.
De fait, je crois qu’ Onfray a touché ici un point important de notre histoire et de notre avenir, qui s’annonce bien sombre tant que nous resterons coincés entre deux jacobinismes. L’un est assez identifiable, celui de la France insoumise, avec son éloge de Robespierre, du pouvoir de la rue contre les corps constitués, son centralisme démocratique au profit d’un leader, son contrôle permanent des élus par des comités révolutionnaires, son culte de l’égalité au détriment des libertés qu’on méprise en les appelant formelles. Il est tellement reconnaissable, l’histoire nous a tellement montré dans quels massacres il s’achevait (au besoin, relisez Taine !) qu’il est probablement peu dangereux, sauf s’il parvient à s’imposer comme ma seule alternative à l’autre jacobinisme, plus insidieux, celui de la secte libérale,  la France en marche.
Il existe  un contresens total à faire disparaître, qui voudrait que jacobinisme et libéralisme soient antagonistes. Les Jacobins sont philosophiquement des libéraux, des hommes de la doctrine du contrat, hostiles à tout corps intermédiaires, à toute régulation économique, ou professionnelle (qu’on supprime les diplômes de docteur en médecine ou d’enseignant, le peuple se déterminant librement saura bien  reconnaitra les bons médecins et les bons professeurs. Que leur pratique, en raison d’un état de crise largement suscité par leur propre politique, ait  été différente ne change rien au principe, et, au contraire, montre bien la complicité profonde et nécessaire des deux jacobinismes.

Le jacobinisme de la secte libérale

Venons-en au jacobinisme, le moins évident, celui de la secte libérale, de Macron et de ses marcheurs, et pour cela, Taine est un guide utile, qui permet de pointer les caractères profondément jacobins des macroniens :

Le culte de l’Etat et le refus des corps intermédiaires : « Au nom de la raison que l’État seul représente et interprète » (et ici, la raison, la doctrine, c’est celle de la secte libérale), on chamboulera toute la société, avec le mépris le plus profond pour son histoire, un fatras irrationnel de droits, non pas acquis, mais conquis.
« Pas de corps organisés qui ferait concurrence à l’Etat , C’est pourquoi, si l’on veut que les hommes restent égaux et deviennent citoyens, il faut leur ôter tout centre de ralliement qui ferait concurrence à l’État ». Voire comment Macron considère les syndicats.

Le refus de la délibération (que de temps perdu pour ceux qui ont la foi libérale !) : Taine le rappelle , la démocratie c’est d’abord la possibilité de délibérer, et c’est un marqueur de l’esprit totalitaire que de chercher à empêcher la délibération. « Nos délégués ne sont là que pour exécuter nos ordres ». On reconnaitra ici la gestion du Parlement par les ordonnances et le gestion des parlementaires godillots du groupe Macron.

L’idéologie (ici libérale) au mépris des faits : croire que « la société humaine n’existe pas et que le législateur  est chargés de la faire ». Taine : « les systèmes politiques puisés dans un livre ne sont bons qu’à être reversés dans un autre livre »

Disqualification de l’adversaire comme ennemi de la société. « Le parti (ici libéral) a pour lui la théorie régnante, et seul il est décidé à l’appliquer jusqu’au bout » (Taine). Il est donc seul conséquent. S’opposer à lui est contraire à la saine raison et à l’intérêt de la société dans son ensemble. Irréfutable ! de là, la dénonciation des fainéants, les cyniques, les extrêmes.

Le jusqu’au boutisme : le rejet des réformes limitées, des transformations graduelles. Taine :  « Selon eux, leur droit et leur devoir sont de refaire la société de fond en comble. Ainsi l’ordonne la raison pure » qui a découvert les lois du contrat.

L’organisation sectaire : Les Marcheurs constituent une élite qui a le monopole de la compréhension de l’histoire :  Taine :  par la communauté du but, ils sont une faction ; par la communauté du dogme, ils sont une secte, et leur ligue se noue d’autant plus aisément qu’ils sont à la fois une secte et une faction. Qui n’a été frappé par le caractère sectaire des meetings de Macron et de son ton si proche de celui des télévangélistes américains.

La démagogie égalitaire et l’uberisation : C’est peut-être l’aspect le moins connu du jacobinisme, le mépris des qualifications et des diplômes : que les médecins, les instituteurs, les hommes de loi puissent s’installer librement, sans garantie de diplôme, le peuple ( le consommateur) saura bien reconnaître les bons et choisira librement ! Et c’est ainsi que Marat fut un grand médecin…

Bref, le Jacobinisme, version libérale Macron ou robespierriste est dangereux, et doit être combattu. Lisez Onfray et Taine !



lundi 21 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_104_ la Terreur en province

Les Jacobins en province : leur ferveur jacobine est médiocre ; Installé par la force .Que pouvais-je faire ? » Rien, sinon être aveugle et sourd. L’isolement des Jacobins : leur minorité demeure infime. La province sous tutelle de Paris. Les trois aubaines du Jacobin en mission : le vin et les taxes. Seconde aubaine : rançonner les riches. Troisième aubaine Le vol et le pillage généralisé. Le gouvernement révolutionnaire étant une septembrisade organisée

Les Jacobins en province : leur ferveur jacobine est médiocre

Et d’abord, dans les milliers de communes qui ont moins de 500 habitants  , dans quantité d’autres villages plus peuplés, mais écartés et purement agricoles, surtout dans ceux où l’on ne parle que patois, les sujets manquent pour composer un comité révolutionnaire  . On y est trop occupé de ses mains ; les mains calleuses n’écrivent pas couramment ; personne n’a envie de prendre la plume, surtout pour tenir un registre qui restera et qui peut un jour devenir compromettant. Il n’est pas déjà très facile de recruter sur place la municipalité, de trouver le maire, les deux autres officiers municipaux et l’agent national, requis par la loi ; dans les petites communes, ils sont les seuls agents du gouvernement révolutionnaire, et je crois bien que le plus souvent leur ferveur jacobine est médiocre
Au-dessus des petites communes, dans les gros villages qui ont un comité révolutionnaire et dans certains bourgs, les chevaux attelés font parfois semblant de tirer, mais ne tirent pas, de peur d’écraser quelqu’un. – En ce temps-là, une bourgade, surtout quand elle est isolée, située dans un pays perdu et sans routes, forme un petit monde clos, bien plus fermé qu’aujourd’hui, bien moins accessible au verbiage de Paris et aux impulsions du dehors ; l’opinion locale y est d’un poids prépondérant ; on s’y soutient entre voisins ; on aurait honte de dénoncer un brave homme que l’on connaît depuis vingt ans ; l’ascendant moral des honnêtes gens suffit provisoirement pour contenir « les gueux   ». Si le maire est républicain, c’est surtout en paroles, peut-être pour se couvrir, pour couvrir la commune, et parce qu’il faut hurler avec les loups.

Installé par la force .Que pouvais-je faire ? » Rien, sinon être aveugle et sourd

– Ailleurs, dans d’autres bourgs et dans les petites villes, les exaltés et les gredins n’ont pas été assez nombreux pour occuper tous les emplois, et, afin de remplir les vides, ils ont poussé ou admis dans le personnel nouveau de très mauvais Jacobins, des tièdes, des indifférents, des hommes timides ou besogneux qui acceptent la place comme un refuge ou la demandent comme un gagne-pain. « Citoyens, écrira plus tard une de ces recrues plus ou moins contraintes  , je fus placé dans le comité de surveillance d’Aignay par la force, installé par la force. » Trois ou quatre enragés y dominaient, et si l’on discutait avec eux, « ce n’étaient que menaces... Toujours tremblant, toujours dans les craintes, voilà comment j’ai passé les dix-huit mois que j’ai exercé cette malheureuse place ». – Enfin, dans les villes moyennes ou grandes, la bagarre des destitutions collectives, le pêle-mêle des nominations improvisées et le renouvellement brusque du personnel entier ont précipité, bon gré mal gré, dans les administrations nombre de prétendus Jacobins, qui, au fond du cœur, sont Girondins ou Feuillants, mais qui, ayant trop péroré, se sont désignés aux places par leur bavardage, et désormais siègent à côté des pires Jacobins, dans les pires emplois. « Membres de la commission révolutionnaire de Feurs, ceux qui m’objectent cela, écrit un avocat de Clermont  , se persuadent que les reclus ont été seuls terrifiés ; ils ne savent pas que personne peut-être ne ressentait plus violemment la terreur que ceux que l’on contraignait de se charger de l’exécution des décrets. Qu’on se rappelle que l’édit de Couthon, qui désignait un citoyen pour une place quelconque, portait, en cas de refus, la menace d’être déclaré suspect, menace qui donnait pour perspective la perte de la liberté et le séquestre des biens. Fus-je donc libre de refuser ? » – Une fois installé, l’homme est tenu d’opérer, et beaucoup de ceux qui opèrent laissent percer leurs répugnances : au mieux, on ne peut tirer d’eux qu’un service d’automate. « Avant de me rendre au tribunal, dit un juge de Cambrai  , j’avalais un grand verre de liqueur, pour me donner la force d’y siéger. » De parti pris, il ne sortait plus de chez lui, sauf pour faire sa besogne ; le jugement rendu, il revenait au logis sans s’arrêter, se renfermait, bouchait ses yeux et ses oreilles : « J’avais à prononcer sur la déclaration du jury ; que pouvais-je faire ? » Rien, sinon être aveugle et sourd. « Je buvais ; je tâchais de tout ignorer, jusqu’aux noms des accusés. » – Décidément, dans ce personnel local, il y a trop d’agents faibles, peu zélés, sans entrain, douteux, ou même secrètement hostiles ; il faut les remplacer par d’autres, énergiques et sûrs, et prendre ceux-ci dans le seul réservoir où on les trouve  . En chaque département ou district, ce réservoir est la jacobinière du chef-lieu ; on les enverra de là dans les petits bourgs et communes de la circonscription. En France, le grand réservoir central est la jacobinière de Paris ; on les enverra de là dans les villes des départements….

La province sous tutelle de Paris

En conséquence, des essaims de sauterelles jacobines s’élancent incessamment de Paris sur la province, et de chacun des chefs-lieux locaux sur la campagne environnante. – Dans cette nuée d’insectes destructeurs, il en est de diverses figures et de plusieurs tailles : au premier rang, les représentants en mission qui vont commander dans les départements ; au second rang, « les agents politiques », qui, placés en observation dans le voisinage de la frontière  , se chargent par surcroît, dans la ville où ils résident, de conduire la Société populaire et de faire marcher les administrations. Outre cela, du club qui siège à Paris, rue Saint-Honoré, partent des sans-culottes de choix, qui, autorisés ou délégués par le Comité de Salut public, viennent à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Troyes, à Rochefort, à Tonnerre et ailleurs, faire office de missionnaires parmi les indigènes trop mous, ou composer les comités d’action et les tribunaux d’extermination qu’on a peine à recruter sur place
Aussi, quand une ville est mal notée, la Société populaire d’une cité mieux pensante lui envoie ses délégués pour la mettre au pas : par exemple, quatre députés du club de Metz arrivent, sans crier gare, à Belfort, catéchisent leurs pareils, s’adjoignent le comité révolutionnaire du lieu, et tout d’un coup, sans consulter la municipalité ni aucune autre autorité légale, dressent, séance tenante, une liste « de modérés, de fanatiques et d’égoïstes », auxquels ils imposent une taxe extraordinaire de 136 617 livres. Pareillement soixante délégués des clubs de la Côte-d’Or, de la Haute-Marne, des Vosges, de la Moselle, de Saône-et-Loire et du Mont-Terrible, tous « trempés au fer chaud du père Duchesne », viennent, sur l’appel des représentants en mission et sous le nom de « propagandistes », « régénérer la ville de Strasbourg   ».
Dans le reste de la France, la population, moins récalcitrante, n’est pas plus jacobine ; là où le peuple se montre « humble et soumis », comme à Lyon et à Bordeaux, les observateurs déclarent que c’est par terreur pure   ; là où l’opinion semble exaltée, comme à Rochefort et à Grenoble, ils disent que « c’est un feu factice   ». À Rochefort, le zèle n’est entretenu « que par la présence de cinq ou six Jacobins de Paris ». À Grenoble, l’agent politique Chépy, président du club, écrit « qu’il est sur les dents, qu’il s’épuise et se consume pour entretenir l’esprit public et le fixer à la hauteur des circonstances, mais qu’il a conscience que, s’il quittait un seul jour, tout s’écroulerait ». — Rien que des modérés à Brest, à Lille, à Dunkerque ; si tel département, par exemple celui du Nord, s’est empressé d’accepter la constitution montagnarde, il n’y a là qu’un faux semblant « une infiniment petite partie des habitants a répondu pour le tout   ». — A Belfort, « où l’on compte 1 000 à 1 200 pères de famille », seule, écrit l’agent  , « une Société populaire, composée de 30 ou de 40 membres au plus, maintient et commande l’amour de la liberté ». – Dans Arras, « sur trois ou quatre cents membres qui composaient la Société populaire », l’épuration de 1794 n’en épargne que « 63, dont une dizaine d’absents   ». — À Toulouse, « sur 1 400 membres environ » qui formaient le club, il n’en reste, après l’épuration de 1793, que trois ou quatre cents, simples machines pour la plupart, et que « dix à douze intrigants conduisent à leur volonté   ». – De même ailleurs : une ou deux douzaines de Jacobins de bonne trempe, 22 à Troyes, 21 à Grenoble, 10 à Bordeaux, 7 à Poitiers, autant à Dijon  , voilà le personnel actif d’une grande ville ; il tiendrait autour d’une table. – Avec tant d’efforts pour s’étendre, les Jacobins ne parviennent qu’à disséminer leur bande ; avec tant de soin pour se choisir, ils ne parviennent qu’à restreindre leur nombre. Ils restent ce qu’ils ont toujours été, une petite féodalité de brigands superposée à la France conquise  . Si la terreur qu’ils répandent multiplie leurs serfs, l’horreur qu’ils inspirent diminue leurs prosélytes, et leur minorité demeure infime, parce que pour collaborateurs ils ne peuvent avoir que leurs pareils

Les trois aubaines du Jacobin en mission : le vin et les taxes

Rien de tel que l’ivrognerie pour surexciter la férocité. À Strasbourg, les soixante propagandistes à moustaches, logés dans le collège où ils se sont installés à demeure, ont un cuisinier fourni par la ville, et font ripaille, nuit et jour, « avec les comestibles de choix qu’ils mettent en réquisition », « avec les vins fins destinés aux défenseurs de la patrie   ». C’est sans doute au sortir d’une de ces orgies qu’ils viennent, sabre en main, à la Société populaire  , voter et faire voter de force « la mort de tous les détenus enfermés au séminaire, au nombre de plus de sept cents, de tout âge et de tout sexe, sans qu’au préalable ils soient jugés ». Quand un homme veut être bon égorgeur, il doit s’enivrer au préalable   ; ainsi faisaient à Paris les travailleurs de septembre ; le gouvernement révolutionnaire étant une septembrisade organisée, prolongée et permanente, la plupart de ses agents sont obligés de boire beaucoup  .
Par la même raison, ayant l’occasion et la tentation de voler, ils volent. — D’abord, pendant six mois, et jusqu’au décret qui leur assigne une solde, les comités révolutionnaires « se payent de leurs propres mains   » ; ensuite, à leur salaire légal de 3 francs, 5 francs par jour et par membre, ils ajoutent à peu près ce que bon leur semble, car ce sont eux qui perçoivent les taxes extraordinaires, et souvent, comme à Montbrison, « sans rôles ni registres des recouvrements ». Le 16 frimaire an II, le comité des finances annonçait que « le recouvrement et l’emploi des taxes extraordinaires étaient inconnus au gouvernement, qu’il était impossible de les surveiller, que la Trésorerie nationale n’avait reçu aucune somme provenant de ces taxes   ». Deux ans après, quatre ans après  , la comptabilité des taxes révolutionnaires, des emprunts forcés et des dons prétendus volontaires est encore un trou sans fond :

Seconde aubaine : rançonner les riches

Seconde aubaine, aussi grasse. Ayant le droit de disposer arbitrairement des fortunes, des libertés et des vies, ils peuvent en trafiquer, et, pour les vendeurs comme pour les acheteurs, rien de plus avantageux qu’un pareil trafic ; ce serait merveille s’il ne s’établissait pas. Tout homme riche ou aisé, c’est-à-dire tout homme ayant des chances pour être imposé, emprisonné et guillotiné, consent de bon cœur à « composer »  , à se racheter, lui et les siens. S’il est prudent, il paye, avant la taxe, pour n’être point taxé trop haut ; il paye, après la taxe, pour obtenir une diminution ou des délais ; il paye pour être admis ou maintenu dans la Société populaire. Quand le danger se rapproche, il paye pour obtenir ou faire renouveler son certificat de civisme, pour ne pas être déclaré suspect, pour ne pas être dénoncé comme conspirateur. Quand il a été dénoncé, il paye pour être détenu chez lui plutôt que dans la maison d’arrêt, pour être détenu dans la maison d’arrêt plutôt que dans la prison commune, pour ne pas être traité trop durement dans la prison commune, pour avoir le temps de rassembler ses pièces justificatives, pour faire mettre et maintenir son dossier au-dessous de tous les autres dans les cartons du greffe, pour ne pas être inscrit dans la prochaine fournée du tribunal révolutionnaire. Il n’y a pas une de ces faveurs qui ne soit précieuse : partant, des rançons innombrables sont incessamment offertes, et les fripons, qui pullulent dans les comités révolutionnaires  , n’ont qu’à ouvrir leurs mains pour remplir leurs poches.

Troisième aubaine Le vol et le pillage généralisé


Troisième aubaine, non moins large, mais plus étalée au soleil, et partant plus alléchante encore. — Une fois le suspect incarcéré, tout ce qu’il apporte en prison avec lui, tout ce qu’il laisse au logis derrière lui, devient une proie ; car, avec l’insuffisance, la précipitation et l’irrégularité des écritures  , avec le manque de surveillance et les connivences que l’on sait, les vautours grands ou petits peuvent librement jouer du bec et des serres. – À Toulouse, à Paris et ailleurs, des commissaires viennent enlever aux prisonniers tout objet de prix ; par suite, en nombre de cas, l’or, l’argent, les assignats et les bijoux, confisqués,pour le Trésor, s’arrêtent au passage dans les mains qui les ont saisis  . – A Poitiers, les sept coquins qui composent l’oligarchie régnante, reconnaîtront eux-mêmes, après Thermidor, qu’ils ont volé les effets des détenus  . – A Orange, « la citoyenne Viot, épouse de l’accusateur public, les citoyennes Fernex et Ragot, épouses des deux juges », viennent elles-mêmes au greffe faire leur choix dans la dépouille des accusés, et prendre pour leur garde-robe les boucles d’argent, le linge fin et les dentelles  . – Mais ce que les accusés détenus ou fugitifs peuvent avoir emporté avec eux est peu de chose en comparaison de ce qu’ils laissent à domicile, c’est-à-dire sous le séquestre. Tous les bâtiments ecclésiastiques et seigneuriaux, châteaux et hôtels de France y sont, avec leur mobilier, et aussi la plupart des belles maisons bourgeoises, quantité d’autres logis moindres, mais bien meublés et abondamment garnis par l’épargne provinciale ; outre cela, presque tous les entrepôts et magasins des grands industriels et des gros commerçants : cela fait un butin colossal et tel qu’on n’en a jamais vu, tous les objets agréables à posséder amoncelés en tas, et ces tas disséminés par centaines de mille sur les vingt-six mille lieues carrées du territoire. Point de propriétaire, sauf la nation, personnage indéterminé, qu’on ne voit pas ; entre le butin sans maître et ses conquérants il n’y a d’autre barrière que les scellés, c’est-à-dire un méchant morceau de papier, maintenu par deux cachets mal appliqués et vagues. Notez aussi que les gardes du butin sont justement les sans-culottes qui l’ont conquis, qu’ils sont pauvres, que cette profusion d’objets utiles ou précieux leur fait mieux sentir le dénuement de leur intérieur, que leur femme a bien envie de monter son ménage. D’ailleurs, et dès les premiers jours de la Révolution, ne leur a-t-on point promis que « 40 000 hôtels, palais et châteaux, les deux tiers des biens de la France, seraient le prix de la valeur   » ? En ce moment même, est-ce que le représentant en mission n’autorise pas leurs convoitises ? Ne voit-on pas Albitte et Collot d’Herbois à Lyon, Fouché à Nevers, Javogues à Montbrison, proclamer que les biens des contre-révolutionnaires et le superflu des riches sont « le patrimoine des sans-culottes   » ?


samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_85_ La Convention Montagnarde et les départements_ la répression

La répression des révoltes départementales ; Bordeaux, Lyon, Marseille, Toulon, villes martyres. Les massacres, L’action des représentants en mission. Septembriseur devient un nom commun.

Le Jacobin : Despote par instinct et par institution, son dogme l’a sacré roi

Avec un seau d’eau froide jeté à propos, la Montagne pouvait éteindre la flamme qu’elle avait allumée dans les grandes cités républicaines ; sinon, il ne lui restait qu’à la laisser grandir, à l’attiser de ses propres mains, au risque d’embraser la patrie, sans autre espoir que d’étouffer l’incendie sous un monceau de ruines, sans autre but que de régner sur des vaincus, sur des captifs et sur des morts.
Mais justement, tel est le but du jacobin ; car il ne se contente pas à moins d’une soumission sans limites ; il veut régner à tout prix, à discrétion, n’importe par quels moyens, n’importe sur quels débris. Despote par instinct et par institution, son dogme l’a sacré roi ; il l’est de droit naturel et divin, comme un Philippe II d’Espagne, béni par son saint-office. C’est pourquoi il ne peut abandonner la moindre parcelle de son autorité, sans en invalider le principe, ni traiter avec des rebelles, sauf lorsqu’ils se rendent à merci ; par cela seul qu’ils se sont insurgés contre le souverain légitime, ils sont des traîtres et de scélérats. Et quels plus grands scélérats   que les faux frères qui, au moment où la secte, après trois ans d’attente et d’efforts, montait enfin au pouvoir, se sont opposés à son avènement ! À Nîmes, Toulouse, Bordeaux, Toulon et Lyon, non seulement ils ont prévenu ou arrêté chez eux le coup de main que la capitale avait subi, mais encore ils ont terrassé les agresseurs, fermé le club, désarmé les énergumènes, arrêté les principaux Maratistes ; bien pis, à Toulon et à Lyon, cinq ou six massacreurs ou promoteurs de massacres, Châlier et Riard, Jassaud, Sylvestre et Lemaille, traduits devant les tribunaux, ont été condamnés et exécutés, après un procès conduit dans toutes les formes. – Voilà le crime inexpiable ; car, dans ce procès, la Montagne est en cause ; les principes de Sylvestre et de Châlier sont les siens ; ce qu’elle a fait à Paris, ils l’ont tenté en province ; s’ils sont coupables, elle l’est aussi ; elle ne peut tolérer leur punition sans consentir à la sienne. Il faut donc qu’elle les proclame héros et martyrs, qu’elle canonise leur mémoire  , qu’elle venge leur supplice, qu’elle reprenne et poursuive leurs attentats, qu’elle remette leurs complices en place, qu’elle les fasse omnipotents, qu’elle courbe chaque cité rebelle sous la domination de sa populace et de ses malfaiteurs. Peu importe que les Jacobins y soient en minorité, qu’à Bordeaux ils n’aient pour eux que quatre sections sur vingt-huit, qu’à Marseille ils n’aient pour eux que cinq sections sur trente-deux, qu’à Lyon ils ne puissent compter que quinze cents fidèles  . Les suffrages ne se comptent pas, ils se pèsent ; car le droit se fonde, non sur le nombre, mais sur le patriotisme, et le peuple souverain ne se compose que des sans-culottes. Tant pis pour les villes où la majorité contre-révolutionnaire est si grande : elles n’en sont que plus dangereuses ; sous leurs démonstrations républicaines se cache l’hostilité des anciens partis et des classes suspectes, modérés, feuillants et royalistes, négociants, hommes de loi rentiers et muscadins  . Ce sont des nids de reptiles ; il n’y a rien à faire qu’à les écraser…

Le martyre de Bordeaux, Marseille, Lyon, Toulon..

En effet, soumis ou insoumis, on les écrase. Sont déclarés traîtres à la patrie, non seulement les membres des comités départementaux, mais, à Bordeaux, tous ceux qui ont « concouru ou adhéré aux actes de la Commission de salut public », à Lyon, tous les administrateurs, fonctionnaires, officiers civils ou militaires qui ont « convoqué ou souffert le congrès de Rhône-et-Loire », bien plus, « tout individu dont le fils, ou le commis, ou le serviteur, ou même l’ouvrier d’habitude, aura porté les armes ou contribué aux moyens de résistance », c’est-à-dire la garde nationale entière, qui s’est armée, et la population presque entière, qui a fourni son argent ou voté dans ses sections  . – En vertu du décret, tous les dissidents sont « hors la loi », c’est-à-dire bons à guillotiner sur simple constatation d’identité, et leurs biens confisqués. En conséquence, à Bordeaux, où pas un coup de fusil n’a été tiré, le maire Saige, principal auteur de la soumission, est sur-le-champ conduit à l’échafaud, sans autre forme de procès  , et 881 autres l’y suivent, au milieu du silence morne d’un peuple consterné   ; 200 gros négociants sont arrêtés en une nuit ; plus de 1 500 personnes sont emprisonnées ; on rançonne tous les gens aisés, même ceux contre lesquels on n’a pu trouver de griefs politiques ; neuf millions d’amendes sont perçus « sur les riches égoïstes ». Tel  , accusé « d’insouciance et de modérantisme », paye 20 000 francs, pour « ne pas s’être attelé au char de la Révolution ». Tel autre, « convaincu d’avoir manifesté son mépris pour sa section et pour les pauvres en donnant 30 livres par mois », est taxé à 1 200 000 livres, et les nouvelles autorités, un maire escroc, douze coquins qui composent le Comité révolutionnaire, trafiquent des biens et des vies…
A Marseille, dit Danton  , « il s’agit de donner une grande leçon à l’aristocratie marchande » ; nous devons « nous montrer aussi terribles envers les marchands qu’envers les nobles et les prêtres » ; là-dessus, 12 000 sont proscrits, et leurs biens mis en vente  . Dès le premier jour la guillotine travaillait à force ; néanmoins, le représentant Fréron la juge lente et trouve le moyen de l’accélérer. « La Commission militaire que nous avons établie à la place du Tribunal révolutionnaire, écrit-il lui-même, va un train épouvantable contre les conspirateurs... Ils tombent comme la grêle, sous le glaive de la loi. Quatorze ont déjà payé de leurs têtes leurs infâmes trahisons. Demain, seize doivent être guillotinés, presque tous chefs de légion, notaires, sectionnaires, membres du tribunal populaire ; demain, trois négociants dansent aussi la carmagnole ; c’est à eux que nous nous attachons  . » Hommes et choses, il faut que tout périsse : il veut démolir la ville et propose de combler le port. Retenu à grand’peine, il se contente de détruire « les repaires de l’aristocratie », deux églises, la salle des concerts, les maisons environnantes, et vingt-trois édifices où les sections rebelles avaient siégé.
A Lyon, pour accroître le butin, les représentants, par des promesses vagues, ont pris soin de rassurer d’abord les industriels et les négociants : ceux-ci ont rouvert leurs magasins ; les marchandises précieuses, les livres de recette, les portefeuilles ont été tirés de leurs cachettes. Incontinent la proie étalée est saisie ; on dresse « le tableau de toutes les propriétés appartenant aux riches et aux contre-révolutionnaires » ; on les « confisque au profit des patriotes de la ville » ; on impose en sus une taxe de 6 millions, payable dans la semaine par ceux que la confiscation peut encore épargner   ; on proclame en principe que le superflu de chaque particulier est le patrimoine des sans-culottes, et que tout ce qu’il conserve au delà du strict nécessaire est un vol commis par lui au détriment de la nation  . Conformément à cette règle, une rafle universelle et prolongée pendant six mois met toutes les fortunes d’une cité de 120 000 âmes aux mains de ses chenapans. Trente-deux comités révolutionnaires, « dont les membres se tiennent comme teignes, choisissent des milliers de gardiateurs à leur dévotion   » ; dans les hôtels et magasins séquestrés, ils ont apposé les scellés sans dresser d’inventaire ; ils ont chassé du logis la femme, les enfants, les domestiques, « pour n’avoir pas de témoins » ; ils ont gardé les clefs, ils entrent et sortent à volonté, ou s’installent pour faire des orgies avec des filles. — En même temps, on guillotine, on fusille, on mitraille ; officiellement, la commission révolutionnaire avoue 1 682 meurtres en cinq mois, et, secrètement, un affidé de Robespierre en déclare 6 000  . Des maréchaux ferrants sont condamnés à mort pour avoir ferré les chevaux de la cavalerie lyonnaise ; des pompiers, pour avoir éteint l’incendie allumé par les bombes républicaines ; une veuve, pour avoir payé la contribution de guerre pendant le siège ; des revendeuses de poisson, pour avoir manqué de respect aux patriotes. « C’est une septembrisade » organisée, légale, et qui dure ; les auteurs ont si bien conscience de la chose, que dans leur correspondance publique ils écrivent le mot  .
— A Toulon, c’est pis : on tue en tas, presque au hasard. Quoique les habitants les plus compromis, au nombre de 4 000, se soient réfugiés sur les vaisseaux anglais, toute la ville, au dire des représentants, est coupable. Quatre cents ouvriers de la marine étant venus au-devant de Fréron, il remarque qu’ils ont travaillé pendant l’occupation anglaise, et les fait mettre à mort sur place. Ordre « aux bons citoyens de se rendre au Champ de Mars sous peine de vie » ; ils y viennent au nombre de 3 000. Fréron, à cheval, entouré de canons et de troupes, arrive avec une centaine de Maratistes, anciens complices de Lemaille, Sylvestre et autres assassins notoires ; ce sont ses auxiliaires et conseillers locaux ; il leur dit de choisir dans la foule, à leur gré, selon leur rancune, leur envie ou leur caprice tous ceux qu’ils ont désignés sont rangés le long d’un mur, et l’on tire dessus  . Le lendemain et les jours suivants, l’opération recommence : Fréron écrit, le 16 nivôse, « qu’il y a déjà 800 Toulonnais de fusillés ». — « Fusillade, dit-il dans une autre lettre, et fusillade encore, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de traîtres. » Ensuite, pendant les trois mois qui suivent, la guillotine expédie 1 800 personnes ; onze jeunes femmes montent à la fois sur l’échafaud, pour célébrer une fête républicaine ; un vieillard de quatre-vingt-quatorze ans y est porté sur une chaise à bras ; et de vingt-huit mille habitants, la population tombe à six ou sept mille.
Tout cela ne suffit pas ; il faut que les deux cités qui ont osé soutenir un siège disparaissent du sol français. La Convention décrète que « la ville de Lyon sera détruite   ; tout ce qui fut habité par des riches sera démoli ; il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l’industrie, les monuments consacrés à l’humanité et à l’instruction publique ». — Pareillement, à Toulon  , « les maisons de l’intérieur seront rasées ; il n’y sera conservé que les établissements nécessaires au service de la guerre et de la marine, des subsistances et des approvisionnements ». En conséquence, 12 000 maçons sont requis dans le Var, et dans les départements voisins, pour raser Toulon. – A Lyon, 14 000 ouvriers jettent à bas le château de Pierre-Encize, les superbes maisons de la place Belle-cour, celles du quai Saint-Clair, celles des rues de Flandre et de Bourgneuf, quantité d’autres : l’opération coûte 400 000 livres par décade ; en six mois la République dépense quinze millions pour détruire trois ou quatre cents millions de valeurs appartenant à la République  . Depuis les Mongols du cinquième et du treizième siècle, on n’avait pas vu des abatis si énormes et si déraisonnables, une telle fureur contre les œuvres les plus utiles de l’industrie et de la civilisation humaines. – Encore, de la part des Mongols, qui étaient nomades, cela se comprend : ils voulaient faire de la terre une grande steppe.


Avec une emphase inepte et sinistre, le Jacobin décrète l’extermination des hérétiques : non seulement leurs monuments et leurs habitations seront anéantis avec leurs personnes, mais encore leurs derniers vestiges seront abolis, et leurs noms même rayés de la mémoire des hommes  . – « Le nom de Toulon sera supprimé ; cette commune portera désormais le nom de Port-la-Montagne. » – Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République ; la réunion des maisons conservées portera désormais le nom de Ville-Affranchie. Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne..., avec cette inscription ; Lyon fit la guerre à la liberté. Lyon n’est plus ».

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_84_ La Convention Montagnarde et les départements

L’Insurrection fédérale échoue, les départements reconnaissent l’autorité de la Convention Montagnarde. Les proscrits girondins abandonnés. Exemples de Caen, Bordeaux, Lyon. Les Montagnards vainqueurs préfèrent la guerre civile et les intérêts de leur secte à la conciliation et à  l’intérêt national et imposent le retour des Montagnards locaux. Conséquences pour Toulon  


D’avance, avec cette manière d’entendre l’insurrection, on est sûr d’être vaincu…

Quant aux comités départementaux, il est vrai que, dans leur première chaleur, ils ont songé à former une nouvelle Convention à Bourges , soit par l’appel des députés suppléants, soit par la convocation d’une commission nationale de cent soixante-dix membres. Mais le temps manque, on n’a pas les moyens d’exécution, le projet reste suspendu en l’air, comme une menace vaine ; au bout de quinze jours, il se dissipe en fumée ; les départements ne parviennent qu’à se fédérer par groupes ; ils n’entreprennent plus d’ériger un gouvernement central, et, par cela seul, ils se condamnent à succomber tour à tour, en détail, chacun chez soi. — Bien pis, par conscience et patriotisme, ils préparent leur propre défaite : ils s’abstiennent de requérir les armées et de dégarnir la frontière ; ils ne contestent pas à la Convention le droit de pourvoir, comme elle l’entend, à la défense nationale. Lyon laisse passer des convois de boulets qui plus tard serviront à canonner ses défenseurs  . Les autorités du Puy-de-Dôme finissent par expédier contre la Vendée le bataillon qu’elles avaient organisé contre la Montagne. Bordeaux va livrer aux représentants en mission Château-Trompette, ses provisions de guerre, et sans mot dire  , avec une docilité parfaite, les deux bataillons bordelais qui gardent Blaye se laisseront déloger par deux bataillons jacobins. – D’avance, avec cette manière d’entendre l’insurrection, on est sûr d’être vaincu.
Aussi bien les insurgés ont conscience de leur attitude fausse ; ils sentent vaguement qu’en reconnaissant l’autorité militaire de la Convention, ils reconnaissent son autorité plénière ; insensiblement, ils glissent sur cette pente, de concessions en concessions, jusqu’à l’obéissance complète. Dès le 16 Juin, à Lyon  , « on commence à sentir qu’il ne faut pas rompre avec la Convention ». Cinq semaines plus tard, les autorités constituées de Lyon reconnaissent solennellement « la Convention comme le seul point central et de ralliement de tous les citoyens français et républicains »  , et arrêtent que tous les décrets émanés d’elle concernant l’intérêt général de la République doivent être exécutés ». En conséquence, à Lyon et dans les autres départements, les administrations convoquent les assemblées primaires, comme la Convention l’a prescrit. En conséquence, les assemblées primaires votent la Constitution que la Convention a proposée. En conséquence, les délégués des assemblées primaires se rendent à Paris, comme la Convention l’a ordonné.

Les départements se soumettent ; la cause girondine est perdue ; Caen expulse les procrits

Dès lors la cause girondine est perdue ; quelques coups de canon, à Vernon et Avignon, dispersent les deux seules colonnes armées qui se soient mises en marche. Dans chaque département, les Jacobins, encouragés par les représentants en mission, relèvent la tête ; partout le club de l’endroit enjoint aux administrations de se soumettre ; partout les administrations rapportent leurs arrêtés  , s’excusent et demandent pardon. À mesure qu’un département se rétracte, les autres, intimidés par sa désertion, sont plus disposés à se rétracter. Le 9 juillet, on en compte déjà quarante-neuf qui se rallient. Plusieurs déclarent que les écailles leur sont tombées des yeux, approuvent les décrets du 31 mai et du 2 juin, et pourvoient à leur sûreté en témoignant du zèle. L’administration du Calvados signifie aux fédérés bretons « qu’ayant accepté la Constitution, elle ne peut plus les tolérer dans la ville de Caen » ; elle les renvoie dans leurs foyers, elle fait secrètement sa paix avec la Montagne, elle n’en prévient les députés, qui sont ses hôtes, que trois jours après, et sa façon de les prévenir est très simple : elle fait afficher à leur porte le décret qui les met hors la loi
Déguisés en soldats, ceux-ci partent avec les fédérés bretons ; sur la route, ils peuvent constater les sentiments vrais de ce peuple qu’ils croyaient imbu de ses droits et pourvu d’initiative politique  . Les prétendus citoyens et républicains auxquels ils ont affaire sont, en somme, d’anciens sujets de Louis XVI et des futurs sujets de Napoléon, c’est-à-dire des administrateurs et des administrés, disciplinés de cœur et subordonnés d’instinct, ayant besoin d’un gouvernement, comme les moutons ont besoin d’un pâtre et d’un chien de garde, acceptant ou subissant le pâtre et le chien de garde pourvu qu’ils aient l’apparence et le ton de l’emploi, même quand le pâtre est un boucher, même quand le chien de garde est un loup…
Là-dessus, les députés se séparent du bataillon, et leur petit peloton continue sa marche à part. Comme ils sont dix-neuf, résolus et bien armés, les autorités des bourgs par où ils passent ne s’opposent pas de force à leur passage ; il faudrait livrer bataille, et cela dépasse le zèle d’un fonctionnaire ; d’ailleurs, à leur endroit, la population est indifférente, ou même sympathique. Mais on tâche de les retenir, parfois de les investir et de les surprendre ; car il y a contre eux un mandat d’arrêt transmis par la filière hiérarchique, et tout magistrat local se croit tenu de faire son office de gendarme. Sous ce réseau administratif dont ils rencontrent partout les mailles, les proscrits n’ont plus qu’à se tapir dans des trous et à fuir par mer.
— Arrivés à Bordeaux, ils y trouvent d’autres moutons qui se préparent pour la boucherie. Le maire Saige prêche la conciliation et la patience : il refuse les services de quatre à cinq mille jeunes gens, de trois mille grenadiers de la garde nationale, de deux ou trois cents cavaliers, des volontaires qui s’étaient formés en club contre le club jacobin ; il les engage à se dissoudre, il envoie à Paris une députation suppliante, pour obtenir que la Convention oublie « un instant d’erreur », et fasse grâce « à des frères égarés ». – « On se flattait, dit un député, témoin oculaire , qu’une prompte soumission apaiserait le ressentiment des tyrans et qu’ils auraient ou affecteraient la générosité d’épargner une ville qui s’était signalée plus que toute autre pendant la Révolution. » Jusqu’à la fin, les Bordelais garderont les mêmes illusions et feront preuve de la même docilité. Quand Tallien, avec ses dix-huit cents paysans et brigands, entrera dans Bordeaux, les douze mille hommes de la garde nationale, armés, équipés, en uniforme, viendront le recevoir avec des couronnes de chêne ; ils subiront en silence « sa harangue foudroyante et outrageuse » ; les commandants se laisseront arracher leurs branches de chêne, leurs cocardes et leurs épaulettes ; les bataillons se laisseront casser et disperser sur place ; rentrés au logis, chefs et soldats écouteront, le front bas, la proclamation qui prescrit « à tous les habitants, sans distinction, de déposer, dans les trente-six heures, sous peine de mort, leurs armes sur les glacis de Château-Trompette, et, avant le terme, trente mille fusils, les épées, les pistolets et jusqu’aux canifs seront livrés ». – Ici, comme à Paris au 20 juin, au 10 août, au 2 septembre, au 31 mai et au 2 juin, comme en province et à Paris dans tous les mouvements décisifs de la Révolution, les habitudes de subordination et de douceur, imprimées par la monarchie administrative et par la civilisation séculaire, ont émoussé dans l’homme la prévision du danger, l’instinct militant, la faculté de ne compter que sur soi, la volonté de s’aider et de se sauver soi-même. Infailliblement, quand l’anarchie ramène une pareille nation à l’état de nature, les animaux apprivoisés sont mangés par les bêtes féroces. Celles-ci sont lâchées, et tout de suite leur naturel se déclare….

Les Montagnards vainqueurs préfèrent la guerre civile et les intérêts de leur secte à l’intérêt national

Si les hommes de la Montagne avaient été des hommes d’État, ou seulement des hommes de sens, ils se seraient montrés humains, sinon par humanité, du moins par intérêt ; car, dans cette France si peu républicaine, ce n’était pas trop de tous les républicains pour fonder la République, et, par leurs principes, leur culture, leur rang social, leur nombre, les Girondins étaient l’élite et la force, la sève et la fleur du parti. – Que la Montagne poursuive à mort les insurgés de la Lozère   et de la Vendée, cela se comprend : ils ont arboré le drapeau blanc, ils reçoivent leurs chefs et leurs instructions de Coblentz et de Londres. Mais ni Bordeaux, ni Marseille, ni Lyon ne sont royalistes ou ne s’allient avec l’étranger. « Nous, des rebelles ! écrivent les Lyonnais   ; mais on ne voit flotter chez nous que le drapeau tricolore ; la cocarde blanche, symbole de la rébellion, n’a jamais paru dans nos murs. Nous, des royalistes ! mais les cris de Vive la République se font entendre de toutes parts, et, par un mouvement spontané, dans la séance du 2 juillet, nous avons tous prêté le serment de courir sus à quiconque proposerait un roi... Vos représentants vous disent que nous sommes des contre-révolutionnaires, et nous avons accepté la Constitution. Ils vous disent que nous protégeons les émigrés, et nous leur avons offert de leur livrer tous ceux qu’ils pourraient nous indiquer. Ils vous disent que nos rues sont pleines de prêtres réfractaires, et nous n’avons pas même fait sortir de Pierre-Encize trente-deux prêtres qui y avaient été enfermés par l’ancienne municipalité, sans procès-verbal, sans dénonciation quelconque, et uniquement parce qu’ils étaient prêtres. » Ainsi, à Lyon, les prétendus aristocrates étaient alors, non seulement des républicains, mais des démocrates et des radicaux, fidèles au régime établi, soumis aux pires lois révolutionnaires ; et l’attitude était pareille à Bordeaux, à Marseille, à Toulon même  . — Bien mieux, on s’y résignait aux attentats du 31 mai et du 2 juin   ; on cessait de contester les usurpations de Paris ; on n’exigeait plus la rentrée des députés exclus. Le 2 août à Bordeaux, le 30 juillet à Lyon, la Commission extraordinaire de salut public se démettait ; il n’y avait plus, en face de la Convention, aucune assemblée rivale. Dès le 24 juillet  , Lyon, solennellement, lui reconnaissait l’autorité centrale et suprême, et ne revendiquait plus que ses franchises municipales….
Ils concédaient tout, sauf un point qu’ils ne pouvaient abandonner sans se perdre eux-mêmes, je veux dire la certitude de ne pas être livrés sans défense à l’arbitraire illimité de leurs tyrans locaux, aux spoliations, aux proscriptions, aux vengeances de leur canaille jacobine. En somme, à Marseille, à Bordeaux, surtout à Lyon et à Toulon, les sections ne s’étaient levées que pour cela : par un effort brusque et spontané, le peuple avait détourné le couteau qu’une poignée de sacripants lui portait à la gorge ; il n’avait pas voulu et il ne voulait pas être septembrisé, rien de plus ; pourvu qu’on ne le remît pas, pieds et poings liés, aux mains des massacreurs, il ouvrait ses portes. À ce prix minime, la Montagne pouvait, avant la fin de juillet, terminer la guerre civile ; elle n’avait qu’à suivre l’exemple de Robert Lindet qui, à Évreux, patrie de Buzot, à Caen, patrie de Charlotte Corday et siège central des Girondins fugitifs, avait rétabli l’obéissance à demeure, par la modération qu’il avait montrée et par les promesses qu’il avait tenues  . Très certainement, les procédés qui avaient pacifié la province la plus compromise auraient ramené les autres, et, par cette politique, on ralliait autour de Paris, sans coup férir, la capitale du Centre, la capitale du Sud-Ouest et la capitale du Midi.
Au contraire, si l’on s’obstinait à leur imposer la domination de leurs Maratistes, on courait risque de les jeter dans les bras de l’ennemi. Plutôt que de retomber au pouvoir des bandits qui l’avaient rançonné et décimé, Toulon, affamé, allait recevoir les Anglais dans ses murs et leur livrer le grand arsenal du Sud. Non moins affamé, Bordeaux pouvait se laisser tenter jusqu’à demander le secours d’une autre flotte anglaise. En quelques marches, l’armée piémontaise arrivait à Lyon ; la France était coupée en deux, le Midi détaché du Nord et ce projet d’insurger le Midi contre le Nord était proposé aux alliés par le plus perspicace de leurs conseillers..  (NB :Mallet du Pan)…

Ainsi, par ses exigences, la Montagne se condamnait à faire plusieurs sièges ou blocus de plusieurs mois  , à dégarnir le Var et la Savoie, à épuiser ses arsenaux, à employer contre des Français cent mille soldats   avec les munitions dont la France avait tant besoin contre l’étranger, et cela au moment où l’étranger prenait Valenciennes   et Mayence, où trente mille royalistes se levaient dans la Lozère, où la grande armée vendéenne assiégeait Nantes, où chaque nouveau foyer d’incendie menaçait de rejoindre la frontière en feu   et l’incendie permanent des contrées catholiques

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_83_ La Convention Montagnarde et les départements

A Paris, la Convention Montagnarde s’installe sous la pression des Jacobins locaux. Habileté de Robespierre pour assurer sa pérennité malgré la Constitution. La majorité des départements refusent le 31 mai et le 2 juin, considèrent que la Convention n’est plus libre, refusent les représentants en mission et menacent de marcher sur Paris. Faiblesse et échec programmé du parti Girondin

A Paris, la Convention Montagnarde s’installe

Le premier acte de la comédie est terminé, et le second commence. – Ce n’est point sans objet que la faction a convoqué à Paris les délégués des assemblées primaires ; comme les assemblées primaires, ils doivent être pour elle des outils de gouvernement, des suppôts de dictature, et il s’agit maintenant de les réduire à cet emploi. – A la vérité, il n’est pas sûr que tous consentent à s’y prêter. Car, parmi les sept mille commissaires, quelques-uns, nommés par des assemblées récalcitrantes, apportent, au lieu d’une adhésion, un refus   ; d’autres, plus nombreux  , sont chargés de présenter des objections et de signaler des lacunes : très certainement, les envoyés des départements girondins réclameront l’élargissement et la rentrée de leurs représentants exilés ; enfin, un grand nombre de délégués, qui ont accepté la Constitution de bonne foi, souhaitent qu’on l’applique au plus vite et que la Convention, suivant sa promesse, abdique pour faire place à une nouvelle assemblée. – Il importe de réprimer d’avance toutes ces velléités d’indépendance ou d’opposition : à cet effet, un décret de la Convention « autorise le Comité de Sûreté générale à faire arrêter les commissaires suspects » ; le Comité surveillera notamment ceux qui, « chargés d’une mission particulière, voudraient tenir des assemblées, attirer leurs collègues à leur opinion et les engager dans des démarches contraires à leur mandat   »
. Au préalable et avant qu’ils soient admis dans Paris, leur jacobinisme sera vérifié, comme un ballot à la douane, par les agents spéciaux du Conseil exécutif, notamment par Stanislas Maillard, le fameux juge de Septembre, par ses soixante-huit chenapans à moustaches et traîneurs de sabre à cinq francs par jour. « Sur toutes les routes, jusqu’à quinze et vingt lieues de la capitale », les délégués sont fouillés ; on ouvre leurs malles et l’on décachette leurs lettres. Aux barrières de Paris, ils trouvent des « inspecteurs », apostés par la Commune, sous prétexte de les protéger contre les filles et les escrocs. Là, on s’empare d’eux, on les mène à la mairie, on leur délivre des billets de logement, et un piquet de gendarmerie les conduit, un à un, à leur domicile prescrit  . Les voilà parqués comme des moutons, chacun dans son enclos numéroté. Que les dissidents n’essayent pas de s’échapper et de faire bande à part ; un de ceux-ci, qui vient demander à la Convention une salle pour lui et pour ses adhérents, est rabroué de la plus terrible manière ; on l’appelle intrigant, on l’accuse d’avoir voulu défendre le traître Custine, on prend par écrit son nom et ses qualités, on le menace d’une enquête   ; le malencontreux orateur entend parler de l’Abbaye ; il doit s’estimer heureux de n’y pas coucher le soir même. Après cela, il est certain qu’il ne reprendra pas la parole et que ses collègues auront la bouche close : d’autant plus que, sous leurs yeux, le Tribunal révolutionnaire siège en permanence, que, sur la place de la Révolution, la guillotine est montée et travaille, qu’un récent arrêté de la Commune enjoint aux administrateurs de police « la plus active surveillance » et prescrit à la force armée « des patrouilles continuelles », que, du 1er au 4 août, les barrières ont été fermées, que, le 2 août, une rafle, exécutée dans trois théâtres, a mis plus de cinq cents jeunes gens sous les verrous  . Les mécontents, s’il y en a, découvrent vite que ni l’endroit ni le moment ne sont bons pour protester.
Quant aux autres, déjà jacobins, la faction s’est chargée de les rendre plus jacobins encore. Perdus dans l’immense Paris, tous ces provinciaux ont besoin d’être guidés, au moral comme au physique ; il convient d’exercer à leur endroit « la plus douce vertu des républicains, l’hospitalité dans toute sa plénitude   ». C’est pourquoi quatre-vingt-seize sans-culottes, choisis par les sections, les attendent à la mairie, pour être leurs correspondants, peut-être leurs répondants, et certainement leurs pilotes, pour leur distribuer les billets de logement, les accompagner, les installer, pour les endoctriner comme autrefois les fédérés de 1792, pour les empêcher de faire de mauvaises connaissances,…
Ainsi accaparés et maintenus comme sous une cloche à plongeur, ils ne respirent dans Paris que l’air jacobin ; de jacobinière en jacobinière, à mesure qu’on les promène dans cet air brûlant, leur pouls bat plus vite. Beaucoup d’entre eux étaient à l’arrivée « des gens simples et tranquilles   » ; mais, dépaysés et soumis sans préservatif à la contagion, ils contractent promptement la fièvre révolutionnaire. De même, dans un revival américain, sous un régime continu de prêches, de cris, de chants, de secousses nerveuses, les tièdes et les indifférents ne tardent pas à s’affoler eux-mêmes, et délirent à l’unisson des agités.
Le 7 août, le branle final est donné. Conduits par le département et par la municipalité, nombre de délégués viennent, à la barre de la Convention, faire leur profession de foi jacobine. « Bientôt, disent-ils, on cherchera sur les bords de la Seine où était le marais fangeux qui voulait nous engloutir. Dussent les royalistes et les intrigants en crever de dépit, nous vivrons et nous mourrons Montagnards…
Mais le soir, aux Jacobins, Robespierre, après un long discours vague sur les dangers publics, sur les conspirateurs, sur les traîtres, lance tout à coup le mot décisif : « La plus importante de mes réflexions allait m’échapper... La proposition qu’on a faite ce matin ne tend qu’à faire succéder aux membres épurés de la Convention actuelle les envoyés de Pitt et de Cobourg  . » Paroles terribles dans la bouche de l’homme à principes ; elles sont comprises à l’instant par les meneurs grands et petits, par les quinze cents Jacobins de choix qui remplissent la salle. — « Non, non ! » s’écrie toute la Société. — Les délégués sont entraînés. « Je demande, dit l’un d’eux, que la Convention ne se sépare point avant la fin de la guerre. » — La voilà enfin la fameuse motion, depuis si longtemps désirée et attendue : maintenant les calomnies des Girondins vont tomber à terre ; il est prouvé que la Convention ne veut point s’éterniser, qu’elle n’a pas d’ambition. Si elle reste au pouvoir, c’est qu’elle y est maintenue ; les délégués du peuple lui forcent la main…
Danton saisit le moment ; avec sa lucidité ordinaire, il trouve le mot qui définit la situation : « Les Députés des assemblées primaires, dit-il, viennent d’exercer parmi nous l’initiative de la Terreur. »

Protestation et mobilisation en Province : délivrer la Convention de ses oppresseurs Montagnards

A la nouvelle du 31 mai et du 2 juin, parmi les républicains de la classe cultivée, dans cette génération qui, élevée par les philosophes, croyait sincèrement aux droits de l’homme , un grand cri d’indignation avait éclaté ; soixante-neuf administrations de département avaient protesté  , et, dans presque toutes les villes de l’Ouest, du Midi, de l’Est et du Centre, à Caen, Alençon, Évreux, Rennes, Brest, Lorient, Nantes et Limoges, à Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes et Marseille, à Lyon, Grenoble, Clermont, Lons-le-Saunier, Besançon, Mâcon et Dijon  , les citoyens, réunis dans leurs sections, avaient provoqué ou soutenu par leurs acclamations les arrêtés énergiques de leurs administrateurs. Administrateurs et citoyens, tous déclaraient que, la Convention n’étant plus libre, ses décrets, depuis le 31 mai, n’avaient plus force de loi, que des troupes départementales allaient marcher sur Paris pour la délivrer de ses oppresseurs, et que ses suppléants étaient invités à se réunir à Bourges. – En plusieurs endroits, on avait passé des paroles aux actes. Déjà, avant la fin de mai, Marseille et Lyon avaient pris les armes et mâté leurs jacobins locaux. Après le 2 juin, la Normandie, la Bretagne, le Gard, le Jura, Toulouse et Bordeaux avaient aussi levé des troupes. À Marseille, Bordeaux et Caen, les représentants en mission, arrêtés ou gardés à vue, étaient retenus comme otages  . À Nantes, les magistrats populaires et les gardes nationaux, qui, six jours auparavant, avaient si vaillamment repoussé l’armée vendéenne, osaient davantage ; ils limitaient les pouvoirs de la Convention et condamnaient son ingérence : selon eux, l’envoi des représentants en mission était « une usurpation, un attentat contre la souveraineté nationale »…

A ce coup droit qui porte à fond, la Montagne vient de riposter par le même coup ; elle aussi rend hommage aux principes et s’autorise de la volonté populaire. Par la fabrication subite d’une constitution ultra-démocratique, par la convocation des assemblées primaires, par la ratification que le peuple assemblé donne à son œuvre, par l’appel des délégués à Paris, par l’assentiment de ces délégués convertis, fascinés ou contraints, elle se disculpe et se justifie ; elle dérobe aux Girondins les griefs qu’ils faisaient sonner, la popularité qu’ils se croyaient acquise  , les axiomes qu’ils agitaient comme des étendards. – Dès lors, le terrain sur lequel les opposants bâtissaient se dérobe sous leurs pieds, les matériaux qu’ils assemblaient fondent dans leurs mains, leur ligue se disloque avant d’être faite, et l’incurable faiblesse du parti se montre au grand jour.

mardi 8 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_25_ La dissolution de la France

Nous entrons ici dans le cœur de la démonstration de Taine. L’ancien régime se dissous. Le retour de la famine rend la situation intolérable, malgré l’action résolue des dirigeants. Mais, alors que royauté et aristocratie semblent à nouveau vouloir assumer leur responsabilité et leur rôle – c’est trop tard. La révolte n’est plus inconcevable, cest la soumission qui l’est.
NB : cette séries d’article, je l’ai entreprise à partir de la lecture d’Onfray (Décoloniser les provinces) et pour faire connaitre et donner envie de lire Taine, que j’étais en train de rédécouvrir et dont Onfray dit qu’il l’a vacciné du jacobinisme. Ce qui se joue, c’est comment à partir de cette situation qui aurait pu être réglée par des réformes radicales, une pensée et un parti totalitaires (le premier de l’histoire moderne et matrice des autres) vont s’imposer ; quels en ont été les mécanismes, les moyens, les agents, les complices, les actions…
                                                                                       
Ceci est de l’histoire, rien de plus

Cette seconde partie des Origines de la France contemporaine aura deux volumes  . – Les insurrections populaires et les lois de l’Assemblée constituante finissent par détruire en France tout gouvernement : c’est le sujet du présent volume. – Un parti se forme autour d’une doctrine extrême, s’empare du pouvoir et l’exerce conformément à sa doctrine : ce sera le sujet du volume suivant.
Il en faudrait un troisième pour faire la critique des sources ; la place me manque : je dirai seulement la règle que j’ai observée. Le témoignage le plus digne de foi sera toujours celui du témoin oculaire, surtout lorsque ce témoin est un homme honorable, attentif et intelligent, lorsqu’il rédige sur place, à l’instant et sous la dictée des faits eux-mêmes, lorsque manifestement son unique objet est de conserver ou fournir un renseignement, lorsque son œuvre n’est point une pièce de polémique concertée pour les besoins d’une cause ou un morceau d’éloquence arrangé en vue du public, mais une déposition judiciaire, un rapport secret, une dépêche confidentielle, une lettre privée, un memento personnel. Plus un document se rapproche de ce type, plus il mérite confiance et fournit des matériaux supérieurs. – J’en ai trouvé beaucoup de cette qualité aux Archives nationales, principalement dans les correspondances manuscrites des ministres, intendants, subdélégués, magistrats et autres fonctionnaires, des comman-dants militaires, officiers de l’armée et officiers de la gendarmerie, des commissaires de l’Assemblée et du roi, des administrateurs de département, de district et de municipalité, des particuliers qui s’adressent au roi, à l’Assemblée nationale et aux ministres. Il y a parmi eux des hommes de tout rang, de tout état, de toute éducation et de tout parti. Ils sont par centaines et par milliers, dispersés sur toute la surface du territoire. Ils écrivent chacun à part, sans pouvoir se concerter ni même se connaître. Personne n’est si bien placé qu’eux pour recueillir et transmettre les informations exactes. Aucun d’eux ne cherche l’effet littéraire ou même n’imagine que son écrit puisse jamais être imprimé. Ils rédigent tout de suite et sous l’impression directe des événements locaux. Ce sont là des témoignages de premier choix et de première main, au moyen desquels on doit contrôler tous les autres. – Les notes mises au bas des pages indiqueront la condition, l’office, le nom, la demeure de ces témoins décisifs. Pour plus de certitude, j’ai transcrit, aussi souvent que j’ai pu, leurs propres paroles. De cette façon, le lecteur, placé en face des textes, pourra les interpréter lui-même, et se faire une opinion personnelle ; il aura les mêmes pièces que moi pour conclure, et conclura, si bon lui semble, autrement que moi. Pour les allusions, s’il en trouve, c’est qu’il les aura mises, et, s’il fait des applications, c’est lui qui en répondra. À mon sens, le passé a sa figure propre, et le portrait que voici ne ressemble qu’à l’ancienne France. Je l’ai tracé sans me préoccuper de nos débats présents ; j’ai écrit comme si j’avais eu pour sujet les révolutions de Florence ou d’Athènes. Ceci est de l’histoire, rien de plus, et, s’il faut tout dire, j’estimais trop mon métier d’historien pour en faire un autre, à côté, en me cachant.

Ce n’est pas une révolution, mais une dissolution

Dans la nuit du 14 au 15 juillet 1789, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt fit réveiller Louis XVI pour lui annoncer la prise de la Bastille. « C’est donc une révolte, dit le roi. – Sire, répondit le duc, c’est une révolution. » L’événement était bien plus grave encore. Non seulement le pouvoir avait glissé des mains du roi, mais il n’était point tombé dans celles de l’Assemblée ; il était par terre, aux mains du peuple lâché, de la foule violente et surexcitée, des attroupements qui le ramassaient comme une arme abandonnée dans la rue. En fait, il n’y avait plus de gouvernement ; l’édifice artificiel de la société humaine s’effondrait tout entier ; on rentrait dans l’état de nature. Ce n’était pas une révolution, mais une dissolution.

La disette : la révolte maintenant est universelle, comme autrefois la résignation.

Deux causes excitent et entretiennent l’émeute universelle. La première est la disette, qui, permanente, prolongée pendant dix ans, et aggravée par les violences mêmes qu’elle provoque, va exagérer jusqu’à la folie toutes les passions populaires et changer en faux pas convulsifs toute la marche de la Révolution.
Quand un fleuve coule à pleins bords, il suffit d’une petite crue pour qu’il déborde. Telle est la misère au dix-huitième siècle. L’homme du peuple, qui vit avec peine quand le pain est à bon marché, se sent mourir quand il est cher. Sous cette angoisse, l’instinct animal se révolte, et l’obéissance générale, qui fait la paix publique, dépend d’un degré ajouté ou ôté au sec ou à l’humide, au froid ou au chaud. En 1788, année très sèche, la récolte avait été mauvaise ; par surcroît, à la veille de la moisson  , une grêle effroyable s’abattit autour de Paris, depuis la Normandie jusqu’à la Champagne, dévasta soixante lieues du pays le plus fertile et fit un dégât de 100 millions. L’hiver vint et fut le plus dur qu’on eût vu depuis 1709 ; à la fin de décembre, la Seine gela de Paris au Havre, et le thermomètre marquait 18° 3/4 au-dessous de zéro. Un tiers des oliviers mourut en Provence, et le reste avait tant souffert qu’on le jugeait hors d’état de porter des fruits pendant deux ans. Même désastre en Languedoc ; dans le Vivarais et dans les Cévennes, des forêts entières de châtaigniers avaient péri, avec tous les blés et fourrages de la montagne ; dans la plaine, le Rhône était resté deux mois hors de son lit. Dès le printemps de 1789, la famine était partout, et, de mois en mois, elle croissait comme une eau qui monte. – En vain, le gouvernement commandait aux fermiers, propriétaires et marchands de garnir les marchés, doublait la prime d’importation, s’ingéniait, s’obérait, dépensait 40 millions pour fournir du blé à la France. En vain, les particuliers, princes, grands seigneurs, évêques, chapitres, communautés, multipliaient leurs aumônes, l’archevêque de Paris s’endettant de 400 000 livres, tel riche distribuant 40 000 francs le lendemain de la grêle, tel couvent de Bernardins nourrissant douze cents pauvres pendant six semaines  . Il y en avait trop ; ni les précautions publiques, ni la charité privée ne suffisaient aux besoins trop grands

J’ai vu, à l’École Militaire et dans d’autres dépôts, des farines qui étaient d’une qualité détestable ; j’en ai vu des monceaux d’une couleur jaune, d’une odeur infecte, et qui formaient des masses tellement durcies, qu’il fallait les frapper à coups redoublés de hache pour en détacher des portions. Moi-même, rebuté des difficultés que j’éprouvais à me procurer ce malheureux pain, et dégoûté de celui qu’on m’offrait aux tables d’hôte, je renonçai absolument à cette nourriture. Le soir, je me rendais au café du Caveau, où, heureusement, on avait l’attention de me réserver deux de ces petits pains qu’on appelle des flûtes ; c’est le seul pain que j’aie mangé pendant une semaine entière. » – Mais cette ressource n’est que pour les riches. Quant au peuple, pour avoir du pain de chien, il doit faire queue pendant des heures. On se bat à la queue ; « on s’arrache l’aliment ». Plus de travail, « les ateliers sont déserts ». Parfois, après une journée d’attente, l’artisan rentre au logis les mains vides, et, s’il rapporte une miche de quatre livres, elle lui coûte 3 francs 12 sous, dont 12 sous pour le pain et 3 francs pour la journée perdue. Dans la longue file désœuvrée, agitée, qui oscille aux portes de la boutique, les idées noires fermentent ; si cette nuit la farine manque aux boulangers pour cuire, nous ne mangerons pas demain ! Terrible idée et contre laquelle un gouvernement n’a pas trop de toute sa force ; car il n’y a que la force, et la force armée, présente, visible, menaçante, pour maintenir l’ordre au milieu de la faim. – Sous Louis XIV et Louis XV, on avait jeûné et pâti davantage ; mais les émeutes, rudement et promptement réprimées, n’étaient que des troubles partiels et passagers. Des mutins étaient pendus, d’autres envoyés aux galères, et tout de suite, convaincu de son impuissance, le paysan, l’ouvrier retournait à son échoppe ou à sa charrue. Quand un mur est trop haut, on ne songe pas même à l’escalader. – Mais voici que le mur se crevasse, et que tous ses gardiens, clergé, noblesse, tiers-état, lettrés, politiques, et jusqu’au gouvernement lui-même, y pratiquent une large brèche. Pour la première fois, les misérables aperçoivent une issue ; ils s’élancent, d’abord par pelotons, puis en masse, et la révolte maintenant est universelle, comme autrefois la résignation.
C’est que, par cette ouverture, l’espérance entre comme une lumière, et descend peu à peu jusque dans les bas-fonds.

jeudi 3 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_8_Les abus des privilégiés et la centralisation despotique et impossible

Ou comment les curés abreuvés d’injustices ont fait la Révolution; Là encore, Taine critique de la centralisation administrative plus percutant que Tocqueville. Roi centralisateur, un rôle impossible - Bureaucratie au centre, arbitraire, exceptions et faveurs partout. Le centre du gouvernement est le centre du mal. La France dissoute parce que les privilégiés ont oublié leur caractères d’hommes publics. Très positiviste, la constatation que l’effondrement moral et mental précède l’effondrement social  «la Révolution est la « grande crise métaphysique »


L’oppression des curés ;  la Révolution a été faite par les curés !

Nulle issue pour les curés. Sauf trois ou quatre petits évêchés « de laquais », toutes les dignités de l’Église sont réservées à la noblesse ; « pour être évêque aujourd’hui, dit l’un d’entre eux, il faut être gentilhomme ». Je vois en eux des sergents qui, comme leurs pareils dans l’armée, ont perdu l’espoir de jamais devenir officiers. — C’est pourquoi il y en a chez qui la colère déborde : « Nous, malheureux curés à portions congrues ; nous, chargés communément des plus fortes paroisses, telles que la mienne qui a, jusqu’à deux lieues dans les bois, des hameaux qui en feraient une autre ; nous dont le sort fait crier jusqu’aux pierres et aux chevrons de nos misérables presbytères », nous subissons des prélats « qui feraient encore quelquefois faire par leurs gardes un procès au pauvre curé qui couperait dans leurs bois un bâton, son seul soutien dans ses longues courses par tous chemins ». À leur passage, le pauvre homme « est obligé de se jeter à tâtons le long d’un talus, pour se garantir des pieds et des éclaboussures de leurs chevaux, comme aussi des roues et peut-être du fouet d’un clocher insolent », puis « tout crotté, son chétif bâton d’une main et son chapeau, tel quel, de l’autre, de saluer humblement et rapidement, à travers la portière du char clos et doré, le hiérarque postiche ronflant sur la laine du troupeau que le pauvre curé va paissant et dont il ne lui laisse que la crotte et le suint ». Toute la lettre est comme un long cri de rage ; ce sont des rancunes semblables qui feront les Joseph Lebon et les Fouché. — Dans cette situation et avec ces sentiments, il est manifeste que le bas clergé traitera ses chefs comme la noblesse de province a traité les siens . Il ne choisira pas « pour représentants ceux qui nagent dans l’opulence et qui l’ont vu toujours souffrir avec tranquillité ». De toutes parts les curés se confédèrent » pour n’envoyer aux États généraux que des curés, et pour exclure, « non seulement les chanoines, les abbés, les prieurs et tous autres bénéficiers, mais encore les premiers supérieurs, les chefs de la hiérarchie », c’est-à-dire les évêques. En effet, sur trois cents députés du clergé, on compte aux États généraux deux cent huit curés, et, comme la noblesse de province, ils apportent avec eux la défiance et le mauvais vouloir qu’ils nourrissent depuis si longtemps contre leurs chefs. On s’en apercevra tout à l’heure à l’épreuve. Si les deux premiers ordres sont contraints de se réunir aux communes, c’est qu’au moment critique les curés font défection. Si l’institution d’une chambre haute est repoussée, c’est que la plèbe des gentilshommes ne veut pas souffrir aux grandes familles une prérogative dont elles ont abusé.

Roi centralisateur, un job impossible : Bureaucratie au centre, arbitraire, exceptions et faveurs partout

Insensiblement, en accaparant tous les pouvoirs, le roi s’est chargé de toutes les fonctions ; tâche immense et qui surpasse le forces humaines. Car ce n’est point la Révolution, c’est la monarchie qui a implanté en France la centralisation administrative. Sous la direction du Conseil du roi, trois fonctionnaires superposés, au centre le contrôleur général, dans chaque généralité l’intendant, dans chaque élection le subdélégué, mènent toutes les affaires, fixent, répartissent et lèvent l’impôt et la milice, tracent et font exécuter les routes, emploient la maréchaussée, distribuent les secours, réglementent la culture, imposent aux paroisses leur tutelle, et traitent comme des valets les magistrats municipaux. « Un village, dit Turgot  , n’est qu’un assemblage de maisons, de cabanes et d’habitants aussi passifs qu’elles... Votre Majesté est obligée de décider tout par elle-même ou par ses mandataires... Chacun attend vos ordres spéciaux, pour contribuer au bien public, pour respecter les droits d’autrui, quelquefois même pour user des siens propres. » Par suite, ajoute Necker, « c’est du fond des bureaux que la France est gouvernée... Les commis, ravis de leur influence, ne manquent jamais de persuader au ministre qu’il ne peut se détacher de commander un seul détail ». —Bureaucratie au centre, arbitraire, exceptions et faveurs partout, tel est le résumé du système. « Subdélégués, officiers d’élections, directeurs, receveurs et contrôleurs des vingtièmes, commissaires et collecteurs des tailles, officiers des gabelles, voituriers-buralistes, huissiers, piqueurs des corvées, commis aux aides, au contrôle, aux droits réservés, tous ces hommes de l’impôt, chacun selon son caractère, assujettissent à leur petite autorité et enveloppent de leur science fiscale des contribuables ignorants et inhabiles à reconnaître si on les trompe  . » Une centralisation grossière, sans contrôle, sans publicité, sans uniformité, installe sur tout le territoire une armée de petits pachas qui décident comme juges les contestations qu’ils ont comme parties, règnent par délégation, et, pour autoriser leurs grappillages ou leurs insolences, ont toujours à la bouche le nom du roi, qui est obligé de les laisser faire. — En effet, par sa complication, son irrégularité et sa grandeur, la machine échappe à ses prises. Un Frédéric II levé à quatre heures du matin, un Napoléon qui dicte une partie de la nuit dans son bain et travaille dix-huit heures par jour, y suffiraient à peine.

Le centre du gouvernement est le centre du mal

Certainement, en plusieurs points, son (le Roi) intérêt et son amour-propre sont d’accord avec le bien public ; en somme il n’a pas mal géré, et puisqu’il s’est toujours agrandi, il a mieux géré que beaucoup d’autres. De plus, autour de lui, nombre de gens experts, vieux conseillers de famille, rompus aux affaires et dévoués au domaine, bonnes têtes et barbes grises, lui font respectueusement des remontrances quand il dépense trop ; souvent ils l’engagent dans des œuvres utiles, routes, canaux, hôtels d’invalides, écoles militaires, instituts de science, ateliers de charité, limitation de la mainmorte, tolérance des hérétiques, recul des vœux monastiques jusqu’à vingt et un ans, assemblées provinciales, et autres établissements ou réformes par lesquels un domaine féodal se transforme en un domaine moderne. Mais, féodal ou moderne, le domaine est toujours sa propriété, dont il peut abuser autant qu’user ; or qui use en toute liberté finit par abuser avec toute licence. Si, dans sa conduite ordinaire, les motifs personnels ne l’emportaient pas sur les motifs publics, il serait un saint comme Louis IX, un stoïcien comme Marc-Aurèle, et il est un seigneur, un homme du monde semblable aux gens de sa cour, encore plus mal élevé, plus mal entouré, plus sollicité, plus tenté et plus aveuglé. À tout le moins, il a comme eux son amour-propre, ses goûts, ses parents, sa maîtresse, sa femme, ses familiers, tous solliciteurs intimes et prépondérants qu’il faut d’abord satisfaire ; la nation ne vient qu’ensuite […]
Lorsqu’on lira plus tard le Livre Rouge, on y trouvera 700 000 livres de pensions pour la maison de Polignac, la plupart réversibles d’un membre à l’autre, et près de deux millions de bienfaits annuels à la maison de Noailles. – Le roi a oublié que toutes ses grâces sont meurtrières ; car « le courtisan qui obtient 6 000 livres de pension reçoit la taille de six villages   ». En l’état où est l’impôt, chaque largesse du monarque est fondée sur le jeûne des paysans, et le souverain, par ses commis, prend aux pauvres leur pain pour donner des carrosses aux riches.
– Bref le centre du gouvernement est le centre du mal ; toutes les injustices et toutes les misères en partent comme d’un foyer engorgé et douloureux ; c’est ici que l’abcès public a sa pointe, et c’est ici qu’il crèvera. […]


Tandis qu’en Allemagne et en Angleterre le régime féodal conservé ou transformé compose encore une société vivante, en France son cadre mécanique n’enserre qu’une poussière d’hommes. On trouve encore l’ordre matériel ; on ne trouve plus l’ordre moral. Une lente et profonde révolution a détruit la hiérarchie intime des suprématies acceptées et des déférences volontaires. C’est une armée où les sentiments qui font les chefs et les sentiments qui font les subordonnés ont disparu ; les grades sont marqués sur les habits et ne le sont plus dans les consciences ; il lui manque ce qui fait une armée solide, l’ascendant légitime des officiers, la confiance justifiée des soldats, l’échange journalier des dévouements mutuels, la persuasion que chacun est utile à tous et que les chefs sont les plus utiles de tous. Comment trouverait-on cette persuasion dans une armée dont l’état-major, pour toute occupation, dîne en ville, étale ses épaulettes et touche double solde ? Déjà avant l’écroulement final, la France est dissoute, et elle est dissoute parce que les privilégiés ont oublié leur caractères d’hommes publics.

Une noblesse énervée incapable de lutter


C’est que, plus les hommes se sont adaptés à une situation, moins ils sont préparés pour la situation contraire. Les habitudes et les facultés qui leur servaient dans l’état ancien leur nuisent dans l’état nouveau. En acquérant les talents qui conviennent aux temps de calme, ils ont perdu ceux qui conviennent aux temps de trouble, et ils atteignent l’extrême faiblesse en même temps que l’extrême urbanité […]Jamais on ne verra un gentilhomme arrêté chez lui casser la tête du jacobin qui l’arrête  . Ils se laisseront prendre, ils iront docilement en prison ; faire du tapage serait une marque de mauvais goût, et, avant tout, il s’agit pour eux de rester ce qu’ils sont, gens de bonne compagnie. En prison, hommes et femmes s’habilleront avec soin, se rendront des visites, tiendront salon ; ce sera au fond d’un corridor, entre quatre chandelles ; mais on y badinera, on y fera des madrigaux, on y dira des chansons, on se piquera d’y être aussi galant, aussi gai, aussi gracieux qu’auparavant : faut-il devenir morose et mal appris parce qu’un accident vous loge dans une mauvaise auberge ? – Devant les juges, sur la charrette, ils garderont leur dignité et leur sourire ; les femmes surtout iront à l’échafaud avec l’aisance et la sérénité qu’elles portaient dans une soirée. Trait suprême du savoir-vivre qui, érigé en devoir unique et devenu pour cette aristocratie une seconde nature, se retrouve dans ses vertus comme dans ses vices, dans ses facultés comme dans ses impuissances, dans sa prospérité comme dans sa chute, et la pare jusque dans la mort où il la conduit.