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mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_67_ Les massacres de septembre

Les rôles de Marat et de Danton ; Danton, un vrai conducteur d’hommes : le 10 août et le 2 septembre, c’est moi qui l’ai fait. Les républicains sont une minorité infime. Il faut mettre une rivière de sang entre les Français et les émigrés. Septembre est le début, l’abrégé, le modèle de la Terreur. Les noms des massacreurs et de leurs inspirateurs  
Encore une fois, contrairement à ce qu’affirment pudiquement les « bonnes histoires » de la Révolution, donneurs d’ordre et exécuteurs sont parfaitement connus !

Le plan du Massacre- Marat

Depuis le 23 août  , leur résolution est prise, le plan du massacre s’est dessiné dans leur esprit, et peu à peu, spontanément, chacun, selon ses aptitudes, y prend son rôle, qu’il choisit ou qu’il subit.
Avant tous, Marat a proposé et prêché l’opération, et, de sa part, rien de plus naturel. Elle est l’abrégé de sa politique : un dictateur ou tribun, avec pleins pouvoirs pour tuer et n’ayant de pouvoirs que pour cela, un bon coupe-tête en chef, responsable, « enchaîné et le boulet aux pieds », tel est, depuis le 14 juillet 1789, son programme de gouvernement, et il n’en rougit pas : « tant pis pour ceux qui ne sont pas à la hauteur de l’entendre   ». Du premier coup, il a compris le caractère de la révolution, non par génie, mais par sympathie, lui-même aussi borné et aussi monstrueux qu’elle, atteint depuis trois ans de délire soupçonneux et de monomanie homicide, réduit par l’appauvrissement mental à une seule idée, celle du meurtre, ayant perdu jusqu’à la faculté du raisonnement vulgaire, le dernier des journalistes, sauf pour les poissardes et les hommes à piques, p.720 si monotone dans son paroxysme continu  , qu’à lire ses numéros de suite on croit entendre le cri incessant et rauque qui sort d’un cabanon de fou. Dès le 19 août, il a poussé le peuple aux prisons. « Le parti le plus sûr et le plus sage, dit-il, est de se porter en armes à l’Abbaye, d’en arracher les traîtres, particulièrement les officiers suisses et leurs complices, et de les passer au fil de l’épée. Quelle folie que de vouloir faire leur procès ! Il est tout fait. – Vous avez massacré les soldats ; pourquoi épargneriez-vous les officiers, infiniment plus coupables ? » – Et, deux jours après, insistant avec son imagination de bourreau : « Les soldats méritaient mille morts... Quant aux officiers, ils méritent d’être écartelés, comme Louis Capet et ses suppôts du Manège  . » – Là-dessus la Commune l’adopte comme son journaliste officiel, lui donne une tribune dans la salle de ses séances, lui confie le compte rendu de ses actes, et tout à l’heure va le faire entrer dans son comité de surveillance ou d’exécution.

 Danton :  il dira du 2 septembre aussi justement que du 10 août : « C’est moi qui l’ai fait 

Mais un pareil énergumène n’est bon que pour être un instigateur et un trompette ; tout au plus au dernier moment il pourra figurer parmi les ordonnateurs subalternes. – L’entrepreneur en chef   est d’une autre espèce et d’une autre taille, Danton, un vrai conducteur d’hommes : par son passé et sa place, par son cynisme populacier, ses façons et son langage, par ses facultés d’initiative et de commandement, par la force intempérante de sa structure corporelle et mentale, par l’ascendant physique de sa volonté débordante et absorbante, il est approprié d’avance à son terrible office. – Seul de la Commune, il est devenu ministre, et il n’y a que lui pour abriter l’attentat municipal sous le patronage ou sous l’inertie de l’autorité centrale. – Seul de la Commune et du ministère, il est capable d’imprimer l’impulsion et de coordonner l’action dans le pêle-mêle du chaos révolutionnaire ; maintenant, au conseil des ministres, comme auparavant à l’Hôtel de Ville, c’est lui qui gouverne. Dans la bagarre continue des discussions incohérentes  , à travers « les propositions ex abrupto, les cris, les jurements, les allées et venues des pétitionnaires interlocuteurs », on le voit maîtriser ses nouveaux collègues par « sa voix de Stentor, par ses gestes d’athlète, par ses effrayantes menaces », s’approprier leurs fonctions, leur dicter ses choix, « apporter des commissions toutes dressées », se charger de tout, faire les propositions, les arrêtés, les proclamations, les brevets », et, puisant à millions dans le Trésor public, jeter la pâtée à ses dogues des Cordeliers et de la Commune, « à l’un 20 000 livres, à l’autre 10 000 », « pour la révolution, à cause de leur patriotisme » voilà tout son compte rendu. Ainsi gorgée, la meute des « braillards » à jeun et des « intrigants » avides, tout le personnel actif des sections et des clubs est dans sa main. On est bien fort avec ce cortège en temps d’anarchie ; effectivement, pendant les mois d’août et de septembre, Danton a régné, et plus tard il dira du 2 septembre aussi justement que du 10 août : « C’est moi qui l’ai fait   ».
Non qu’il soit vindicatif ou sanguinaire par nature ; tout au rebours avec un tempérament de boucher, il a un cœur d’homme, et tout à l’heure, au risque de se compromettre, contre la volonté de Marat et de Robespierre, il sauvera ses adversaires politiques, Duport, Brissot, les Girondins, l’ancien côté droit  . Non qu’il soit aveuglé par la peur, la haine ou la théorie avec les emportements d’un clubiste, il a la lucidité d’un politique, il n’est pas dupe des phrases ronflantes qu’il débite, il sait ce que valent les coquins qu’il emploie   ; il n’a d’illusion ni sur les hommes, ni sur les choses, ni sur autrui, ni sur lui-même ; s’il tue, c’est avec une pleine conscience de son œuvre, de son parti, de la situation, de la révolution, et les mots crus que, de sa voix de taureau, il lance au passage ne sont que la forme vive de la vérité exacte : « Nous sommes de la canaille, nous sortons du ruisseau » ; avec les principes d’humanité ordinaire, « nous y serions bientôt replongés   ; nous ne pouvons gouverner qu’en faisant peur ». — Les Parisiens sont des j... f..., il faut mettre une rivière de sang entre eux et les émigrés   » — « Le tocsin qu’on va sonner n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie... Pour les vaincre, que faut-il ? De l’audace, et encore de l’audace, et toujours de l’audace  . » – « J’ai fait venir ma mère, qui a 70 ans ; j’ai fait venir mes deux enfants, ils sont arrivés hier au soir. Avant que les Prussiens entrent dans Paris, je veux que ma famille périsse avec moi ; je veux que vingt mille flambeaux en un instant fassent de Paris un tas de cendres  . » – « C’est dans Paris qu’il faut se maintenir par tous les moyens. Les républicains sont une minorité infime, et, pour combattre, nous ne pouvons compter que sur eux ; le reste de la France est attaché à la royauté. Il faut faire peur aux royalistes   ! » – C’est lui qui, le 28 août, obtient de l’Assemblée la grande visite domiciliaire par laquelle la Commune emplit ses prisons. C’est lui qui, le 2 septembre, pour paralyser la résistance des honnêtes gens, fait décréter la peine de mort contre quiconque, « directement ou indirectement, refusera d’exécuter ou entravera, de quelque manière que ce soit, les ordres donnés et les mesures prises par le pouvoir exécutif ». C’est lui qui, le même jour, annonce au journaliste Prudhomme le prétendu complot des prisons, et, le surlendemain, lui envoie son secrétaire, Camille Desmoulins, pour falsifier le compte rendu des massacres . C’est lui qui, le 3 septembre, au ministère de la justice, devant les commandants de bataillon et les chefs de service, devant Lacroix, président de l’Assemblée nationale, et Pétion, maire de Paris, devant Clavière, Servan, Monge, Lebrun et tout le conseil exécutif, sauf Roland, réduit d’un geste les principaux personnages de l’État à l’office de complices passifs et répond à un homme de cœur qui se lève pour arrêter les meurtres : « Sieds-toi, c’était nécessaire  . » C’est lui qui, le même jour, fait expédier sous son contre-seing la circulaire par laquelle le comité de surveillance annonce le massacre et invite « ses frères des départements » à suivre l’exemple de Paris  . C’est lui qui, le 10 septembre, « non comme ministre de la justice, mais comme ministre du peuple, » félicitera et remerciera les égorgeurs de Versailles  . – Depuis le 10 août, par Billaud-Varennes, son ancien secrétaire, par Fabre d’Églantine, son secrétaire du sceau, par Tallien, secrétaire de la Commune et son plus intime affidé, il est présent à toutes les délibérations de l’Hôtel de Ville, et, à la dernière heure, il a soin de mettre au comité de surveillance un homme à lui, le chef de bureau Deforgues  . – Non seulement la machine à faucher a été construite sous ses yeux et avec son assentiment, mais encore, au moment où elle entre en branle, il en garde en main la poignée pour en diriger la faux.

Septembre est le début, l’abrégé, le modèle ; on ne fera pas autrement ni mieux au plus beau temps de la guillotine.- les exécuteurs

Il a raison : si parfois il n’enrayait pas, elle se briserait par son propre jeu. Introduit dans le comité comme professeur de saignée politique, Marat, avec la raideur de l’idée fixe, tranchait à fond au delà de la ligne prescrite ; déjà des mandats d’arrêt étaient lancés contre trente députés, on fouillait les papiers de Brissot, l’hôtel de Roland était cerné, Duport, empoigné dans un département voisin, arrivait dans la boucherie. Celui-ci est le plus difficile à sauver ; il faut des coups de collier redoublés pour l’arracher au maniaque qui le réclame. Avec un chirurgien comme Marat, et des carabins comme les cinq ou six cents meneurs de la Commune et des sections, on n’a pas besoin de pousser le manche du couteau, on sait d’avance que l’amputation sera large. Leurs noms seuls parlent assez haut : à la Commune, Manuel, procureur-syndic, Hébert et Billaud-Varennes, ses deux substituts, Huguenin, Lhuillier, M.-J. Chénier, Audouin, Léonard Bourdon, Boula et Truchon, présidents successifs ; à la Commune et aux sections, Panis, Sergent, Tallien, Rossignol, Chaumette, Fabre d’Églantine, Pache, Hassen¬fratz, le cordonnier Simon, l’imprimeur Momoro ; à la garde nationale, Santerre, commandant général, Henriot, chef de bataillon, au-dessous d’eux, la tourbe des démagogues de quartier, comparses de Danton, d’Hébert ou de Robespierre, et guillotinés plus tard avec leurs chefs de file  , bref la fleur des futurs terroristes. – Ils font aujourd’hui leur premier pas dans le sang, chacun avec son attitude propre et ses mobiles personnels, M.-J. Chénier, dénoncé comme membre du club de la Sainte-Chapelle et d’autant plus exagéré qu’il est suspect   ; Manuel, pauvre homme excitable, effaré, entraîné, et qui frémira de son œuvre après l’avoir vue ; Santerre, beau figurant circonspect qui, le 2 septembre, sous prétexte de garder les bagages, monte sur le siège d’une berline arrêtée et y reste deux heures pour ne pas faire son office de commandant général   ; Panis, président du comité de surveillance, bon subalterne, né disciple et caudataire, admirateur de Robespierre, qu’il a proposé pour la dictature, et de Marat, qu’il prône comme un prophète   ; Henriot, Hébert et Rossignol, simples malfaiteurs en écharpe ou en uniforme ; Collot d’Herbois, comédien-poétereau, dont l’imagination théâtrale combine avec satisfaction des horreurs de mélodrame    ; Billaud-Varennes, ancien oratorien, bilieux et sombre, aussi froid devant les meurtres qu’un inquisiteur devant un autodafé ; enfin le cauteleux Robespierre, qui pousse les autres sans s’engager, ne signe rien, ne donne point d’ordres, harangue beaucoup, conseille toujours, se montre partout, prépare son règne, et, tout d’un coup, au dernier moment, comme un chat qui saute sur sa proie, tâche de faire égorger ses rivaux les Girondins  .

Jusqu’ici, quand ils tuaient ou faisaient tuer, c’était en émeutiers, dans la rue ; à présent, c’est aux prisons, en magistrats et fonctionnaires, sur des registres d’écrou, après constatation d’identité et jugement sommaire, par des exécuteurs payés, au nom du salut public, avec méthode et sang-froid, presque aussi régulièrement que plus tard sous « le gouvernement révolutionnaire ». Effectivement Septembre en est le début, l’abrégé, le modèle ; on ne fera pas autrement ni mieux au plus beau temps de la guillotine.

samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_49_ Psychologie et sociologie du Jacobin

On est hors de la loi quand on est hors de la secte ; rien de plus hautain, de plus arrogant que ce ton qui finit par devenir un jargon ; un théologien qui deviendrait inquisiteur ; Le Jacobin a canonisé ses meurtres et maintenant c’est par philanthropie qu’il tue. Les déclassés, les instables, les profiteurs ; la couche inférieure de la bourgeoisie et la couche supérieure du peuple

C’est nous, les cinq ou six mille Jacobins de Paris, qui sommes le monarque légitime ; On est hors de la loi quand on est hors de la secte. 

Mais je le suis bien plus (ND citoyen) que pour ma quote-part si j’adhère à la doctrine. Car cette royauté qu’elle me décerne, elle ne la confère qu’à ceux qui, comme moi, signent le contrat social tout entier ; tous les autres, par cela seul qu’ils en ont rejeté quelque clause, encourent la déchéance ; on n’est pas admis aux bénéfices d’un pacte, lorsqu’on en répudie les conditions. – Bien mieux, comme celui-ci, institué par le droit naturel, est obligatoire, quiconque le rejette ou s’en retire est, par cela même, un scélérat, un malfaiteur public, un ennemi du peuple. Jadis il y avait des crimes de lèse-majesté royale ; maintenant il y a des crimes de lèse-majesté populaire, et on les commet lorsque, par action, parole ou pensée, on dénie ou l’on conteste au peuple une parcelle quelconque de l’autorité plus que royale qui lui appartient. Ainsi le dogme qui proclame la souveraineté du peuple aboutit en fait à la dictature de quelques-uns et à la proscription des autres. On est hors de la loi quand on est hors de la secte. C’est nous, les cinq ou six mille Jacobins de Paris, qui sommes le monarque légitime, le pontife infaillible, et malheur aux récalcitrants ou aux tièdes, gouvernement, particuliers, clergé, noblesse, riches, négociants, indifférents, qui, par la persistance de leur opposition ou par l’incertitude de leur obéissance, oseront révoquer en doute notre indubitable droit !
Avocat, procureur, chirurgien, journaliste, curé, artiste ou lettré de troisième et quatrième ordre, le Jacobin ressemble à un pâtre qui, tout d’un coup, dans un recoin de sa chaumière, découvrirait des parchemins qui l’appellent à la couronne. Quel contraste entre la mesquinerie de son état et l’importance dont l’investit la théorie ! Comme il embrasse avec amour un dogme qui le relève si haut à ses propres yeux ! Il lit et relit assidûment la Déclaration des droits, la Constitution, tous les papiers officiels qui lui confèrent ses glorieuses prérogatives ; il s’en remplit l’imagination  , et tout de suite il prend le ton qui convient à sa nouvelle dignité. – Rien de plus hautain, de plus arrogant que ce ton. Dès l’origine, il éclate dans les harangues des clubs et dans les pétitions à l’Assemblée constituante. Loustalot, Fréron, Danton, Marat, Robespierre, Saint-Just ne quittent jamais le style autoritaire : c’est celui de la secte, et il finit par devenir un jargon à l’usage de ses derniers valets. Politesse ou tolérance, tout ce qui ressemble à des égards ou à du respect pour autrui est exclu de leurs paroles comme de leurs actes : l’orgueil usurpateur et tyrannique s’est fait une langue à son image, et l’on voit non seulement les premiers acteurs, mais encore les simples comparses trôner sur leur estrade de grands mots…

Pareil à un théologien qui deviendrait inquisiteur

Des Girondins aux Montagnards, l’infatuation va croissant. Simple particulier, à vingt-quatre ans Saint-Just est déjà furieux d’ambition rentrée. « Je crois avoir épuisé, dit Marat, toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique. » D’un bout à l’autre de la Révolution, Robespierre sera toujours, aux yeux de Robespierre, l’unique, le seul pur, l’infaillible, l’impeccable ; jamais homme n’a tenu si droit et si constamment sous son nez l’encensoir qu’il bourrait de ses propres louanges. – A ce degré, l’orgueil peut boire la théorie jusqu’au fond, si répugnante qu’en soit la lie, si mortels qu’en soient les effets sur ceux-là mêmes qui en bravent la nausée pour en avaler le poison. Car, puisqu’il est la vertu, on ne peut lui résister sans crime. Interprétée par lui, la théorie divise les Français en deux groupes : d’un côté, les aristocrates, les fanatiques, les égoïstes, les hommes corrompus, bref les mauvais citoyens ; de l’autre côté, les patriotes, les philosophes, les hommes vertueux, c’est-à-dire les gens de la secte . Grâce à cette réduction, le vaste monde moral et social qu’elle manipule se trouve défini, exprimé, représenté par une antithèse toute faite. Rien de plus clair à présent que l’objet du gouvernement : il s’agit de soumettre les méchants aux bons, ou, ce qui est plus court, de supprimer les méchants ; à cet effet, employons largement la confiscation, l’emprisonnement, la déportation, la noyade et la guillotine. Contre des traîtres, tout est permis et méritoire ; le Jacobin a canonisé ses meurtres et maintenant c’est par philanthropie qu’il tue.
— Ainsi s’achève ce caractère, pareil à celui d’un théologien qui deviendrait inquisiteur. Des contrastes extraordinaires s’assemblent pour le former : c’est un fou qui a de la logique, et un monstre qui se croit de la conscience. Sous l’obsession de son dogme et de son orgueil, il a contracté deux difformités, l’une de l’esprit, l’autre du cœur : il a perdu le sens commun, et il a perverti en lui le sens moral. À force de contempler ses formules abstraites, il a fini par ne plus voir les hommes réels ; à force de s’admirer lui-même, il a fini par ne plus apercevoir dans ses adversaires et même dans ses rivaux que des scélérats dignes du supplice. Sur cette pente, rien ne peut l’arrêter ; car, en qualifiant les choses à l’inverse de ce qu’elles sont, il a faussé en lui-même les précieuses notions qui nous ramènent à la vérité et à la justice. Aucune lumière n’arrive plus aux yeux qui prennent leur aveuglement pour de la clairvoyance ; aucun remords n’atteint plus l’âme qui érige sa barbarie en patriotisme et se fait des devoirs de ses attentats…

Sociologie du Jacobin

Des caractères comme celui-ci se rencontrent dans toutes les classes : il n’y a point de condition ni d’état qui soit un préservatif contre l’utopie absurde ou contre l’ambition folle, et l’on trouvera parmi les Jacobins des Barras et des Châteauneuf-Randon, deux nobles de la plus vieille race ; un Condorcet, marquis, mathématicien, philosophe et membre des deux plus illustres Académies ; un Gobel, évêque de Lydda et suffragant de l’évêque de Bâle ; un Hérault de Séchelles, protégé de la reine et avocat général au Parlement de Paris ; un Le Peletier de Saint-Fargeau, président à mortier, et l’un des plus riches propriétaires de France ; un Charles de Hesse, maréchal de camp, né dans une maison régnante ; enfin un prince du sang, le quatrième personnage du royaume, le duc d’Orléans. - Mais, sauf ces rares déserteurs, ni l’aristocratie héréditaire, ni la haute magistrature, ni la grande bourgeoisie, ni les propriétaires résidants, ni les chefs de l’industrie, du négoce ou de l’administration, ni en général les hommes qui sont ou méritent d’être des autorités sociales, ne fournissent des recrues au parti : ils ont trop d’intérêt dans l’édifice, même ébranlé, pour souhaiter qu’on le démolisse de fond en comble, et, si courte que soit leur expérience politique, ils en savent assez pour comprendre très vite qu’avec un plan tracé sur le papier d’après un théorème de géométrie enfantine, on ne bâtit pas une maison habitable. – D’autre part, dans la dernière classe, dans la grosse masse populaire et rurale, la théorie, à moins de se transformer en légende, n’obtient pas même des auditeurs. Pour les métayers, fermiers, petits cultivateurs attachés à leur glèbe, pour les paysans et manœuvres dont la pensée, engourdie par le travail machinal, ne dépasse pas un horizon de village et n’est remplie que par les préoccupations du pain quotidien, toute doctrine abstraite est inintelligible. S’ils écoutent les dogmes du catéchisme nouveau, c’est comme ceux du catéchisme ancien, sans les entendre ; chez eux, l’organe mental qui saisit les abstractions n’est pas formé. Qu’on les amène au club, ils y dormiront ; pour les réveiller, il faudra leur annoncer le rétablissement de la dîme et des droits féodaux ; on ne pourra tirer d’eux qu’un coup de main, une jacquerie ; et plus tard, quand on voudra prendre ou taxer leurs grains, on les trouvera aussi récalcitrants sous la République que sous le Roi.

C’est ailleurs que la théorie fait des adeptes, entre les deux extrêmes, dans la couche inférieure de la bourgeoisie et dans la couche supérieure du peuple. Encore, de ces deux groupes juxtaposés et qui se continuent l’un dans l’autre, faut-il retrancher les hommes qui, ayant pris racine dans leur profession ou dans leur métier, n’ont plus de loisir ni d’attention à donner aux affaires publiques ; ceux qui ont gagné un bon rang dans la hiérarchie et ne veulent pas risquer leur place acquise ; presque tous les gens établis, rangés, mariés, d’âge mûr et de sens rassis, auxquels la pratique de la vie a enseigné la défiance de soi et de toute théorie. En tout temps, l’outrecuidance est moyenne dans la moyenne humaine, et, sur la plupart des hommes, les idées spéculatives n’ont qu’une prise superficielle, passagère et faible. D’ailleurs, dans cette société qui, depuis plusieurs siècles, se compose d’administrés, l’esprit héréditaire est bourgeois, c’est-à-dire discipliné, ami de l’ordre, paisible et même timide. – Reste une minorité, une très petite minorité  , novatrice et remuante : d’une part, les gens mal attachés à leur métier ou à leur profession parce qu’ils n’y ont qu’un rang secondaire ou subalterne  , les débutants qui n’y sont pas encore engagés, les aspirants qui n’y sont pas encore entrés ; d’autre part, les hommes instables par caractère, tous ceux qui ont été déracinés par le bouleversement universel, dans l’Église par l’évacuation des couvents et par le schisme, dans la judicature, dans l’administration, dans les finances, dans l’armée, dans les diverses carrières privées ou publiques, par le remaniement des institutions, par la nouveauté des débouchés, par le déplacement de la clientèle et du patronage. De cette façon, nombre de gens qui, en temps ordinaire, seraient restés sédentaires dans leur état, deviennent nomades et extravaguent en politique. — Au premier plan, on trouve ceux que l’éducation classique a mis en état d’entendre un principe abstrait et d’en déduire les conséquences, mais qui, dépourvus de préparation spéciale, enfermés dans le cercle étroit de leur besogne locale, sont incapables de se figurer exactement une grande société complexe et les conditions par lesquelles elle vit ; leur talent consiste à faire un discours, un article de journal, une brochure, un rapport, en style plus ou moins emphatique et dogmatique ; le genre admis, quelques-uns, bien doués, y seront éloquents : rien de plus. De ce nombre sont les avocats, notaires, huissiers, anciens petits juges et procureurs de province qui fournissent les premiers rôles et les deux tiers des membres de la Législative et de la Convention ; des chirurgiens ou médecins de petite ville, comme Bô, Levasseur et Baudot ; des littérateurs de second ou de troisième ordre, comme Barère, Louvet, Garat, Manuel et Ronsin ; des professeurs de collège, comme Louchet et Romme ; des instituteurs, comme Léonard Bourbon ; des journalistes, comme Brissot, Desmoulins et Fréron ; des comédiens, comme Collot d’Herbois ; des artistes, comme Sergent ; des oratoriens, comme Fouché ; des capucins, comme Chabot ; des prêtres plus ou moins défroqués, comme Lebon, Chasles, Lakanal et Grégoire ; des étudiants à peine sortis des écoles, comme Saint-Just, Monet de Strasbourg, Rousselin de Saint-Albin et Jullien de la Drôme ; bref, des esprits mal cultivés, mal ensemencés, sur lesquels la théorie n’a qu’à tomber pour étouffer les bonnes graines et végéter comme une ortie. Joignez-y les charlatans et les aventuriers de l’esprit, les cerveaux malsains, les illuminés de toute espèce, depuis Fauchet et Clootz jusqu’à Châlier ou Marat, et toute cette tourbe de déclassés besogneux et bavards qui promènent leurs idées creuses et leurs prétentions déçues sur le pavé des grandes villes. — Au second plan sont les hommes qu’une première ébauche d’éducation a mis en état d’entendre mal un principe abstrait et d’en mal déduire les conséquences, mais en qui l’instinct dégrossi supplée aux défaillances du raisonnement grossier : à travers la théorie, leur cupidité, leur envie, leur rancune devine une pâture, et le dogme jacobin leur est d’autant plus cher que, sous ses brouillards, leur imagination loge un trésor sans fond. Ils peuvent écouter sans dormir une harangue de club et applaudir juste aux tirades, faire une motion dans un jardin public et crier dans les tribunes, écrire un procès-verbal d’arrestation, rédiger un ordre du jour de garde nationale, prêter à qui de droit leurs poumons, leurs bras et leurs sabres ; mais leur capacité s’arrête là. De ce groupe sont des commis, comme Hébert et Henriot, des clercs, comme Vincent et Chaumette, des bouchers, comme Legendre, des maîtres de poste, comme Drouet, des maîtres menuisiers, comme Duplay, des maîtres d’école, comme ce Buchot qu’on fit ministre, et quantité d’autres, leurs pareils, ayant l’usage de l’écriture, quelques vagues notions d’orthographe et de l’aptitude pour la parole  , sous-maîtres, sous-officiers, anciens moines mendiants, colporteurs, aubergistes, détaillants, forts de la Halle  , ouvriers des villes, depuis Gonchon, l’orateur du faubourg Saint-Antoine, jusqu’à Simon, le savetier du Temple, et Trinchard, le juré du tribunal révolutionnaire, jusqu’aux épiciers, tailleurs, cordonniers, marchands de vin, garçons coiffeurs et autres boutiquiers ou artisans en chambre qui, de leurs propres mains, travailleront aux massacres de septembre. Ajoutez-y la queue fangeuse de toute insurrection ou dictature populaire, les bêtes de proie, comme Jourdan d’Avignon et Fournier l’Américain…,les bandits amnistiés, et tout ce gibier de police à qui le manque de police laisse les coudées franches, les traîneurs de rue, tant de vagabonds rebelles à la subordination et au travail, qui, au milieu de la civilisation, gardent les instincts de la vie sauvage, et allèguent la souveraineté du peuple pour assouvir leurs appétits natifs de licence, de paresse et de férocité. – Ainsi se recrute le parti, par un racolage qui glane des sujets dans tous les états, mais qui les moissonne à poignées dans les deux groupes où le dogmatisme et la présomption sont choses naturelles