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lundi 14 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_56_ Pourquoi les Girondins ont voulu la guerre

Important et magistral : Comment les Jacobins (en l’occurrence les Girondins) vont provoquer la guerre. La Constitution gêne les Jacobins, elle est violée journellement et sur tout le territoire. Les Puissances européennes ne voulaient pas la guerre.  Pour les Girondins,  la seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre.  « On nous opposait toujours la Constitution et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre ».  La majorité de la population était lasse de l’anarchie et se dégoûtait de ses fauteurs, souhaitant la fin de la Révolution et le retour à l’ordre. Pour les Girondins qui veulent la poursuite de la Révolution et conquérir le pouvoir, la guerre est indispensable !
La technique selon laquelle un parti révolutionnaire en difficulté pousse à une rupture violente compromettant les « imbéciles utiles » pour créer l’irréparable et éviter tout retour en arrière , beaucoup la reprendront ; y compris contre ses premier promoteurs.

La Constitution violée partout et tout le temps

Si les députés qui, le 1er octobre 1791, juraient la Constitution avec tant de solennité et d’enthousiasme avaient voulu ouvrir les yeux, ils auraient vu que, sur tous les points du territoire, cette Constitution était incessamment violée dans sa lettre et dans son esprit. Selon l’usage et par amour-propre d’auteur, le dernier président de la Constituante, M. Thouret, venait, dans son rapport final, de recouvrir la vérité déplaisante sous des phrases pompeuses et trompeuses ; mais il suffisait de parcourir le résumé du mois pour vérifier si, comme il l’assurait, « l’exécution des décrets était complète dans toutes les parties de l’empire ». – « Où est-elle, demandait Mallet du Pan, cette exécution complète  . Est-ce à Toulon, au milieu des morts et des blessés qui se sont fusillés à la face de la municipalité et du directoire ébahis ? Est-ce à Marseille, où deux particuliers ont été assommés et massacrés comme aristocrates », sous prétexte « qu’ils vendaient aux petits enfants des dragées empoisonnées pour commencer la contre-révolution ? Est-ce à Arles, contre laquelle 4 000 Marseillais, lancés par le club, se mettent en marche en ce moment même ? Est-ce à Bayeux, où le sieur Fauchet, décrété de prise de corps » et frappé d’incapacité politique, vient d’être élu député à la Législative ? « Est-ce à Blois, où le commandant, dévoué à la mort pour avoir tenté l’exécution des décrets, a été forcé de renvoyer un régiment fidèle et de se soumettre à un bataillon licencieux ? Est-ce à Nîmes, où le régiment de Dauphiné, quittant la ville par l’ordre du ministre, a reçu du peuple » et du club « l’ordre de désobéir au ministre et de rester ? Est-ce dans ces régiments que leurs officiers, le pistolet sur la poitrine, ont été contraints d’abandonner pour faire place à des amateurs ? Est-ce à Toulouse, où, à la fin d’août, les corps administratifs ont ordonné à tous les prêtres non assermentés de sortir dans trois jours de la ville et de se retirer à quatre lieues ? Est-ce dans la banlieue de Toulouse, où, le 28 août, un officier municipal a été pendu au réverbère à la suite d’une rixe à coups de fusil ? » Est-ce à Paris, où, le 25 septembre, le collège des Irlandais, vainement protégé par un traité international, vient d’être assailli par la populace, où les catholiques qui entendaient la messe orthodoxe ont été chassés et traînés à la messe de l’assermenté voisin…

Pourquoi le parti Jacobin ( en l’occurrence, surtout les Girondins) ont voulu et provoqué la guerre

L’orage arrive et fond sur sa tête ; la guerre, comme un noir nuage, monte à l’horizon, envahit les quatre coins du ciel, tonne, enveloppe dans un cercle de foudres la France remplie de matières explosives, et c’est l’Assemblée qui, par la plus énorme de ses fautes, attire ces foudres sur la nation.
Avec un peu de prudence, elle aurait pu les écarter. — Deux griefs principaux étaient allégués, l’un par la France, l’autre par l’Empire. — D’une part, et très justement, la France réclamait contre les rassemblements d’émigrés que l’Empereur et les Électeurs toléraient contre elle sur leur territoire. Mais, d’abord, quelques milliers de gentilshommes, sans soldats, sans magasins et presque sans argent, n’étaient guère à craindre, et, de plus, bien avant l’heure décisive, leurs rassemblements avaient été dispersés, à l’instant par l’Empereur dans ses États propres, au bout de quinze jours par l’électeur de Trèves dans son Électorat  . – D’autre part, en vertu des traités, les princes allemands possessionnés en Alsace revendiquaient les droits féodaux supprimés sur leurs terres françaises, et la diète leur défendait d’accepter l’indemnité offerte. Mais, avec la diète, rien n’était plus usité ni plus facile que de traîner des négociations dilatoires, et il n’y avait aucun péril ni inconvénient en la demeure, puisque, pendant l’attente, les réclamants demeuraient les mains vides
– Si maintenant, derrière les prétextes ostensibles, on cherche les volontés véritables, il est certain que, jusqu’à la fin de janvier 1792, les intentions de l’Autriche étaient pacifiques. Ce qu’elle avait accordé au comte d’Artois par la déclaration de Pilnitz était de l’eau bénite de cour, l’apparence d’une promesse illusoire, un secours subordonné au concert de toute l’Europe, c’est-à-dire annulé d’avance par l’ajournement indéfini, et, tout de suite, la prétendue ligue des souverains avait été « rangée par les politiques dans la classe des comédies augustes   ». Bien loin d’armer contre la nouvelle France au nom de la France ancienne, l’empereur Léopold et son ministre Kaunitz avaient été charmés de voir la Constitution finie, acceptée par le roi : cela « les tirait d’embarras   » et la Prusse aussi. Dans la conduite des États, l’intérêt politique est toujours le grand ressort, et les deux puissances avaient besoin de toutes leurs forces d’un autre côté, en Pologne, l’une pour en retarder, l’autre pour en accélérer le partage, l’une et l’autre, en cas de partage, pour en prendre assez et pour empêcher que la Russie n’en prît trop. – Ainsi les souverains de la Prusse et de l’Autriche ne songeaient encore ni à délivrer Louis XVI, ni à ramener les émigrés, ni à conquérir des provinces françaises, et, si l’on ne pouvait pas s’attendre à leur malveillance personnelle, on n’avait pas à redouter leur intervention armée

La seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre 

C’est donc l’Assemblée qui lance aux abîmes grondants de la mer inconnue le navire désemparé, sans gouvernail, et qui fait eau de toutes parts ; elle seule coupe le câble qui le retenait au port et que les puissances étrangères n’osaient ni ne souhaitaient trancher. Cette fois encore, les Girondins sont les meneurs et tiennent la hache : dès la fin d’octobre, ils l’ont saisie et frappent à coups redoublés  . Par exception, les Jacobins extrêmes, Couthon, Collot d’Herbois, Danton, Robespierre, ne sont point avec eux ; Robespierre, qui d’abord a proposé d’enfermer l’Empereur « dans le cercle de Popilius   », craint de livrer au roi de trop grands pouvoirs, se défie et prêche la défiance. — Mais la grosse masse du parti, l’opinion bruyante, suit et pousse les téméraires qui marchent en avant. De tant de choses qu’il faudrait savoir pour conduire avec compétence une affaire si compliquée et si délicate, ils n’en connaissent aucune, ni les cabinets, ni les cours, ni les peuples, ni les traités, ni les précédents, ni les formes salutaires, ni le style obligé. Pour guide et conseil aux relations étrangères, faute de mieux, ils ont Brissot, qui fonde sa primauté sur leur ignorance et qui, érigé en homme d’État, devient, pendant plusieurs mois, le personnage le plus en vue de l’Europe . Autant que l’on peut attribuer à un seul homme une calamité européenne, on doit lui imputer celle-ci. C’est ce malheureux, né dans une boutique de pâtissier, élevé dans un bureau de procureur, ancien agent de police à 150 francs par mois, ancien associé des marchands de diffamation et des entrepreneurs de chantage  , aventurier de plume, brouillon et touche-à-tout, qui, avec ses demi-renseignements de nomade, ses quarts d’idée de gazetier, son érudition de cabinet littéraire  , son barbouillage de mauvais écrivain, ses déclamations de clubiste, décide des destinées de la France et déchaîne sur l’Europe une guerre qui détruira six millions de vies. Du fond du galetas où sa femme blanchit ses chemises, il est bien aise de gourmander les potentats, et, pour commencer, le 20 octobre, il insulte trente souverains étrangers à la tribune  . Jouissance exquise et intime, qui est l’aliment quotidien du nouveau fanatisme, et que Mme Roland elle-même savoure avec une complaisance visible dans les deux célèbres lettres où, d’un ton rogue, elle fait la leçon d’abord au roi, puis au pape  . Au fond, Brissot se croit Louis XIV et il invite expressément les Jacobins à imiter les insolences du grand monarque  .
 – À la maladresse de l’intrus, à la susceptibilité du parvenu, s’ajoute la raideur du sectaire. Au nom du droit abstrait, les Jacobins nient le droit historique ; ils imposent de haut et par force la vérité dont ils sont les apôtres et se permettent toutes les provocations qu’ils interdisent à autrui. « Disons à l’Europe, s’écrie Isnard, que dix millions de Français, armés du glaive, de la plume, de la raison, de l’éloquence, pourraient seuls, si on les irrite, changer la face du monde et faire trembler tous les tyrans sur leurs trônes d’argile. » – « Partout où il y a un trône, ajoute Hérault de Séchelles, nous avons un ennemi  . » – « Il n’y a point de capitulation sincère, dit Brissot, entre la tyrannie et la liberté... Votre Constitution est un anathème éternel aux rois absolus... Elle fait leur procès, elle prononce leur sentence ; elle semble dire à chacun : Demain tu ne seras plus, ou tu ne seras roi que par le peuple... La guerre est actuellement un bienfait national, et la seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre  . » – « Dites au roi, dit Gensonné, que la guerre est nécessaire, que l’opinion publique la provoque, que le salut de l’empire lui en fait une loi  . » – « L’état où nous sommes, conclut Vergniaud, est un véritable état de destruction qui peut nous conduire à l’opprobre et à la mort. Aux armes donc, aux armes ! Citoyens, hommes libres, défendez votre liberté, assurez l’espoir de celle du genre humain... Ne perdez pas l’avantage de votre situation ; attaquez lorsque tout vous fait présager un heureux succès... I

L’Assemblée est si pressée de rompre, qu’elle usurpe l’initiative réservée au roi et rédige en forme de décret une sommation à terme fixe  . — A ce moment les dés sont jetés : « Ils veulent la guerre, dit l’Empereur, ils l’auront », et tout de suite l’Autriche s’allie à la Prusse, menacée comme elle par la propagande révolutionnaire  . À force de sonner le tocsin, les Jacobins, maîtres de l’Assemblée, ont réussi à conclure « cette alliance monstrueuse », et, de jour en jour, leur tocsin sonne plus fort. Encore un an, grâce à cette politique, la France aura l’Europe entière pour ennemie, et pour unique amie la régence d’Alger, dont le régime intérieur est à peu près le même que le sien…

On nous opposait toujours la Constitution et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre 


À travers leurs carmagnoles perce un calcul qu’ils avoueront plus tard. – « On nous opposait toujours la Constitution, dira Brissot, et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre  . » Ainsi les griefs diplomatiques dont ils font parade ne sont pour eux qu’un prétexte ; s’ils poussent à la guerre, c’est pour renverser l’ordre légal qui les gêne ; leur véritable but est la conquête du pouvoir, une seconde révolution intérieure, l’application de leur système, un nivellement définitif. – Derrière eux se cache le plus politique et le plus absolu des théoriciens, un homme « dont le grand art est d’aller à son but sans paraître, de préparer les autres à des vues éloignées dont ils ne se doutent pas, de parler peu en public et d’agir en secret  . » C’est lui, Siéyès, « qui conduit tout en ayant l’air de ne rien conduire ». Aussi infatué que Rousseau de ses conceptions spéculatives, mais aussi exempt de scrupules et aussi perspicace que Machiavel dans le choix des moyens pratiques, il a été, il est et il sera dans les moments décisifs l’avocat consultant de la démocratie radicale. « Son orgueil ne souffre rien au-dessus de lui ; il a fait abolir la noblesse parce qu’il n’était pas noble ; parce qu’il ne possède pas tout, il détruira tout. Sa doctrine fondamentale est que, pour affermir la révolution, il est indispensable de changer la religion et de changer la dynastie. » – Or, si la paix eût duré, rien de tout cela n’était possible, et, de plus, l’ascendant du parti était compromis. Des classes entières, qui l’avaient suivi lorsqu’il lançait l’émeute contre les privilégiés, se détachaient de lui à présent que l’émeute s’exerçait contre elles, et parmi les hommes qui réfléchissaient ou possédaient, la plupart, dégoûtés de l’anarchie, se dégoûtaient aussi de ses fauteurs. Nombre d’administrateurs, de magistrats, de fonctionnaires élus se plaignaient tout haut de ce que leur autorité fût soumise à celle de la populace. Nombre de cultivateurs, d’industriels et de négociants s’indgnaient tout bas de ce que le fruit de leur travail et de leur épargne fût livré à la discrétion des indigents et des voleurs. Il était dur pour les fariniers d’Étampes de n’oser faire leurs expéditions de blé, de ne recevoir leurs chalands que de nuit, de trembler eux-mêmes dans leurs maisons, de savoir que, s’ils en sortaient, ils couraient risque de la vie  . Il était dur pour les gros épiciers de Paris de voir leurs magasins envahis, leurs vitres brisées, leurs ballots de café et leurs pains de sucre taxés à vil prix, partagés, emportés par des mégères, ou volés gratis par des coquins qui couraient les revendre à l’autre bout de la rue…

vendredi 4 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_15_ La souveraineté du peuple

Ou comment l’âge métaphysique proclamant la souveraineté du peuple rend le gouvernement impossible tout en dérivant vers le despotisme. Recette pour un nouveau despotisme : garder la centralisation de la Royauté, suppression des corps intermédiaires, refus de la démocratie représentative, contrôle des élus, la toute puissance de la « volonté publique » sur l’individu. (cf Auguste Comte : le dogme de la liberté illimitée de conscience a d’abord été construit pour détruire le pouvoir théologique, ensuite, celui de la souveraineté du peuple pour renverser le gouvernement temporel, et enfin celui de l’égalité pour décomposer l’ancienne  classification sociale)

La souveraineté du peuple, de l’anarchie au despotisme

Dans la théorie nouvelle, c’est contre le gendarme que tous les principes sont promulgués, toutes les précautions prises, toutes les défiances éveillées. Au nom de la souveraineté du peuple, on retire au gouvernement toute autorité, toute prérogative, toute initiative, toute durée et toute force. Le peuple est souverain, et le gouvernement n’est que son commis, moins que son commis, son domestique. — Entre eux « point de contrat » indéfini ou au moins durable, « et qui ne puisse être annulé que par un consentement mutuel ou par l’infidélité d’une des deux parties ». — « Il est contre la nature du corps politique que le souverain s’impose une loi qu’il ne puisse jamais enfreindre. » — Point de charte consacrée et inviolable « qui enchaîne un peuple aux formes de constitution une fois établies ». — « Le droit de les changer est la première garantie de tous les autres. » — « Il n’y a pas, il ne peut y avoir aucune loi fondamentale obligatoire pour le corps du peuple, pas même le contrat social. » — C’est par usurpation et mensonge qu’un prince, une assemblée, des magistrats se disent les représentants du peuple. « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée... À l’instant qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre, il n’est plus... Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien… Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants ; ils ne sont que ses commissaires, ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle, ce n’est pas une loi…
Nous mettons la main sur nos magistrats ; nous les prenons au collet pour les asseoir sur leurs sièges. De gré ou de force, ils sont les corvéables de l’État, plus disgraciés qu’un valet ou un manœuvre, puisque le manœuvre travaille à conditions débattues et que le valet chassé peut réclamer ses huit jours. Sitôt que le gouvernement sort de cette humble attitude, il usurpe, et les constitutions vont proclamer qu’en ce cas l’insurrection est non seulement le plus saint des droits, mais encore le premier des devoirs. – Là-dessus la pratique accompagne la théorie, et le dogme de la souveraineté du peuple, interprété par la foule, va produire la parfaite anarchie, jusqu’au moment où, interprété par les chefs, il produira le despotisme parfait.
Car la théorie a deux faces, et, tandis que d’un côté elle conduit à la démolition perpétuelle du gouvernement, elle aboutit de l’autre à la dictature illimitée de l’État. Le nouveau contrat n’est point un pacte historique, comme la Déclaration des Droits de 1688 en Angleterre, comme la Fédération de 1579 en Hollande, conclu entre des hommes réels et vivants, admettant des situations acquises, des groupes formés et des institutions établies, rédigé pour reconnaître, préciser, garantir et compléter un droit antérieur. Antérieurement au contrat social, il n’y a pas de droit véritable ; car le droit véritable ne naît que par le contrat social, seul valable, puisqu’il est le seul qui soit dressé entre des êtres parfaitement égaux et parfaitement libres, être abstraits, sortes d’unités mathématiques, toutes de même valeur, toutes ayant le même rôle, et dont nulle inégalité ou contrainte ne vient troubler les conventions. C’est pourquoi, au moment où il se conclut, tous les autres pactes deviennent nuls. Propriété, famille, Église, aucune des institutions anciennes ne peut invoquer de droit contre l’État nouveau. L’emplacement où nous le bâtissons doit être considéré comme vide ; si nous y laissons subsister une partie des vieilles constructions, ce sera en son nom et à son profit, pour les enfermer dans son enceinte et les approprier à son usage ; tout le sol humain est à lui. – D’autre part, il n’est pas, selon la doctrine américaine, une compagnie d’assurance mutuelle, une société semblable aux autres, bornée dans son objet, restreinte dans son office, limitée dans ses pouvoirs, et par laquelle les individus, conservant pour eux-mêmes la meilleure part de leurs biens et de leurs personnes, se cotisent afin d’entretenir une armée, une maréchaussée, des tribunaux, des grandes routes, des écoles, bref les plus gros instruments de sûreté et d’utilité publiques, mais réservent le demeurant des services locaux et généraux, spirituels et matériels, à l’initiative privée et aux associations spontanées qui se formeront au fur et à mesure des occasions et des besoins. Notre État n’est point une simple machine utilitaire, un outil commode à la main, dont l’ouvrier se sert sans renoncer à l’emploi indépendant de sa main ou à l’emploi simultané d’autres outils. Premier-né, fils unique et seul représentant de la raison, il doit, pour la faire régner, ne rien laisser hors de ses prises. – En ceci l’ancien régime conduit au nouveau, et la pratique établie incline d’avance les esprits vers la théorie naissante. Déjà, depuis longtemps, par la centralisation administrative, l’État a la main partout  . « Sachez, disait Law au marquis d’Argenson, que ce royaume de France est gouverné par trente intendants. Vous n’avez ni Parlement, ni États, ni gouverneurs ; ce sont trente maîtres des requêtes, commis aux provinces, de qui dépendent le bonheur ou le malheur de ces provinces, leur abondance ou leur stérilité. »

L’individu n’est rien, l’Etat est tout

Rien de plus commode qu’un tel instrument pour faire les réformes en grand et d’un seul coup. C’est pourquoi, bien loin de restreindre le pouvoir central, les économistes ont voulu l’étendre. Au lieu de lui opposer des digues nouvelles, ils ont songé à détruire les vieux restes de digues qui le gênaient encore. « Dans un gouvernement, disent Quesnay et ses disciples, le système des contre-forces est une idée funeste... Les spéculations d’après lesquelles on a imaginé le système des contrepoids sont chimériques... Que l’État comprenne bien ses devoirs, et alors qu’on le laisse libre... Il faut que l’État gouverne selon les règles de l’ordre essentiel, et, quand il en est ainsi, il faut qu’il soit tout-puissant. » – Aux approches de la Révolution, la même doctrine reparaît, sauf un nom remplacé par un autre. À la souveraineté du roi, le Contrat social substitue la souveraineté du peuple. Mais la seconde est encore plus absolue que la première, et, dans le couvent démocratique que Rousseau construit sur le modèle de Sparte et de Rome, l’individu n’est rien, l’État est tout.
En effet, « les clauses du contrat social se réduisent toutes à une seule , savoir, l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté ». Chacun se donne tout entier, « tel qu’il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont les biens qu’il possède font partie ». Nulle exception ni réserve ; rien de ce qu’il était ou de ce qu’il avait auparavant ne lui appartient plus en propre. Ce que désormais il sera et aura ne lui sera dévolu que par la délégation du corps social, propriétaire universel et maître absolu. Il faut que l’État ait tous les droits et que les particuliers n’en aient aucun ; sinon, il y aurait entre eux et lui des litiges, et, « comme il n’y a aucun supérieur commun qui puisse prononcer entre eux et lui », ces litiges ne finiraient pas…
Cela posé, suivons les conséquences. — En premier lieu, je ne suis propriétaire de mon bien que par tolérance et de seconde main ; car, par le contrat social, je l’ai aliéné , « il fait maintenant partie du bien public » ; si en ce moment j’en conserve l’usage, c’est par une concession de l’État qui m’en fait le « dépositaire »…
Le premier intérêt de l’État sera toujours de former les volontés par lesquelles il dure, de préparer les votes qui le maintiendront, de déraciner dans les âmes les passions qui lui seraient contraires, d’implanter dans les âmes des passions qui lui seront favorables, d’établir à demeure, dans ses citoyens futurs, les sentiments et les préjugés dont il aura besoin  . S’il ne tient pas les enfants, il n’aura pas les adultes. Dans un couvent, il faut que les novices soient élevés en moines ; sinon, quand ils auront grandi, il n’y aura plus de couvent.
En dernier lieu, notre couvent laïque a sa religion, une religion laïque. Si j’en professe une autre, c’est sous son bon plaisir et avec des restrictions. Par nature, il est hostile aux associations autres que lui-même ; elles sont des rivales, elles le gênent, elles accaparent la volonté et faussent le vote de leurs membres. « Il importe, pour bien avoir l’énoncé de la volonté générale, qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’État, et que chaque citoyen n’opine que d’après lui  . » Tout ce qui rompt l’unité sociale ne vaut rien », et il vaudrait mieux pour l’État qu’il n’y eût point d’Église. – Non seulement toute Eglise est suspecte, mais, si je suis chrétien, ma croyance est vue d’un mauvais œil.
Tous ces articles sont des suites forcées du contrat social. Du moment où, entrant dans un corps, je ne réserve rien de moi-même, je renonce par cela seul à mes biens, à mes enfants, à mon Église, à mes opinions. Je cesse d’être propriétaire, père, chrétien, philosophe. C’est l’État qui se substitue à moi dans toutes ces fonctions. À la place de ma volonté, il y a désormais la volonté publique, c’est-à-dire, en théorie, l’arbitraire changeant de la majorité comptée par têtes, en fait, l’arbitraire rigide de l’assemblée, de la faction, de l’individu qui détient le pouvoir public