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mardi 22 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_106_ la répression sous la Terreur (2)

La Terreur Jacobine _ Les massacres extra judicaires : 500,000 dans les départements de l’Ouest ; Le pillage généralisé et la gabegie financière ; La répression touche aussi les classes populaires - l’opération révolutionnaire est une coupe sombre, conduite à travers le peuple comme à travers les autres classes ; L’élite intellectuelle spécialement visée

Les massacres extra judicaires : 500,000 dans les départements de l’Ouest

De ce dernier genre sont d’abord des fusillades de Toulon, où le nombre des fusillés dépasse de beaucoup 1 000   ; les grandes noyades de Nantes, où 4 800 hommes, femmes et enfants ont péri   ; les autres noyades  , pour lesquelles on ne peut fixer le chiffre des morts ; ensuite, les innombrables meurtres populaires commis en France depuis le 14 juillet 1789 jusqu’au 10 août 1792 ; le massacre de 1 300 détenus à Paris en septembre 1792 ; la traînée d’assassinats qui, en juillet, août et septembre 1792, s’étend sur tout le territoire ; enfin, l’égorgement des prisonniers fusillés ou sabrés sans jugement à Lyon et dans l’Ouest. Même en exceptant ceux qui sont morts en combattant et ceux qui, pris les armes à la main, ont été fusillés ou sabrés tout de suite et sur place, on compte environ 10 000 personnes tuées sans jugement dans la seule province d’Anjou   ; aussi bien les instructions du Comité de Salut public, les ordres écrits de Francastel et Carrier, prescrivaient aux généraux de « saigner à blanc » le pays insurgé  , et de n’y épargner aucune vie : on peut estimer que, dans les onze départements de l’Ouest, le chiffre des morts de tout âge et des deux sexes approche d’un demi-million  . – À considérer le programme et les principes de la secte jacobine, c’est peu : ils auraient dû tuer bien davantage. Malheureusement, le temps leur a manqué ; pendant la courte durée de leur règne, avec l’instrument qu’ils avaient en main, ils ont fait ce qu’ils ont pu. Considérez cette machine, sa construction graduelle et lente, les étapes successives de sa mise en jeu, depuis ses débuts jusqu’au 9 Thermidor, et voyez pendant quelle brève période il lui a été donné de fonctionner. Institués le 30 mars et le 6 avril 1793, les comités révolutionnaires et le tribunal révolutionnaire n’ont guère travaillé que dix-sept mois. Ils n’ont travaillé de toute leur force qu’après la chute des Girondins, et surtout à partir de septembre 1793, c’est-à-dire pendant onze mois. La machine n’a coordonné ses organes incohérents et n’a opéré avec ensemble, sous l’impulsion du ressort central, qu’à partir de décembre 1793, c’est-à-dire pendant huit mois. Perfectionnée par la loi du 22 prairial, elle opère, pendant les deux derniers mois, bien plus et bien mieux qu’auparavant, avec une rapidité et une énergie qui croissent de semaine en semaine.
– A cette date et même avant cette date, les théoriciens du parti ont mesuré la portée de leur doctrine et les conditions de leur entreprise. Étant des sectaires, ils ont une foi ; or l’orthodoxie ne peut tolérer l’hérésie, et, comme la conversion des hérétiques n’est jamais sincère ni durable, il faut supprimer les hérétiques, afin de supprimer l’hérésie. « Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas », disait Barère, le 16 messidor. Le 2 et le 3 thermidor  , le Comité de Salut public envoie à Fouquier-Tinville une liste de 478 accusés, avec ordre « de mettre à l’instant les dénommés en jugement ». Déjà Baudot et Jeanbon Saint-André, Carrier, Antonelle et Guffroy avaient évalué à plusieurs millions le nombre des vies qu’il fallait trancher  , et, selon Collot d’Herbois, qui avait parfois l’imagination pittoresque, « la transpiration politique devait être assez abondante pour ne s’arrêter qu’après la destruction de douze à quinze millions de Français ».

Le pillage généralisé et la gabegie financière

En revanche, dans la quatrième et dernière partie de leur œuvre, ils sont allés presque jusqu’au bout ; tout ce qu’on pouvait faire pour ruiner les individus, les familles et même l’État, ils l’ont fait ; tout ce qu’on pouvait prendre, ils l’ont pris. – De ce côté, la Constituante et la Législative avaient commencé la besogne par l’abolition, sans indemnité, de la dîme et de tous les droits féodaux, par la confiscation de toute la propriété ecclésiastique ; cette besogne, les opérateurs jacobins la continuent et l’achèvent : on a vu par quels décrets, avec quelle hostilité contre la propriété collective et individuelle, soit qu’ils attribuent à l’État les biens de tous les corps quelconques, même laïques, collèges, écoles, sociétés scientifiques ou littéraires, hôpitaux et communes, soit qu’ils dépouillent les particuliers, indirectement, par les assignats et le maximum, directement par l’emprunt forcé, par les taxes révolutionnaires  , par la saisie de l’or et de l’argent monnayé et de l’argenterie, par la réquisition de toutes les choses utiles à la vie, par la séquestration des biens des détenus, par la confiscation des biens des émigrés, des bannis, des déportés et des condamnés à mort. – Pas un capital immobilier ni mobilier, pas un revenu en argent ou en nature, quelle qu’en soit la source, bail, hypothèque ou créance privée, pension ou titre sur les fonds publics, profits de l’industrie, de l’agriculture ou du commerce, fruits de l’épargne ou du travail, depuis l’approvisionnement du fermier, du négociant et du fabricant jusqu’aux manteaux, habits, chemises et souliers, jusqu’au lit et à la chambre des particuliers  , rien n’échappe à leurs mains rapaces : dans la campagne, ils enlèvent jusqu’aux grains réservés pour la semence ; à Strasbourg et dans le Haut-Rhin, toutes les batteries de cuisine ; en Auvergne et ailleurs, jusqu’aux marmites des pâtres. Tout objet de valeur, même s’il n’a pas d’emploi public, tombe sous le coup de la réquisition : par exemple, le comité révolutionnaire de Bayonne   s’empare d’une quantité de basins et de mousselines, « sous prétexte d’en faire des culottes pour les défenseurs de la patrie ». – Notez que souvent les objets requis, même quand ils sont utiles, ne sont pas utilisés : entre leur saisie et leur emploi, le gaspillage, le vol, la dépréciation et l’anéantissement interviennent. À Strasbourg  , sur l’invitation menaçante des représentants en mission, les habitants se sont déshabillés et, en quelques jours, ont apporté à la municipalité « 6 879 habits, culottes et vestes, 4 767 paires de bas, 16 921 paires de souliers, 863 paires de bottes, 1 351 manteaux, 20 518 chemises, 4 524 chapeaux, 523 paires de guêtres, 143 sacs de peau, 2 673 draps de lit, 900 couvertures, outre 29 quintaux de charpie, 21 quintaux de vieux linge et un grand nombre d’autres objets ». Mais « la plupart de ces objets sont restés entassés dans les magasins : une partie y a pourri, ou a été mangée par les rats ; on a abandonné le reste au premier venu. Le but de spoliation était rempli ». – Perte sèche pour les particuliers, profit nul ou minime pour l’État, tel est, en fin de compte, le bilan net du gouvernement révolutionnaire. Après avoir mis la main sur les trois cinquièmes des biens fonciers de France, après avoir arraché aux communautés et aux particuliers dix à douze milliards de valeurs mobilières et immobilières, après avoir porté, par les assignats et les mandats territoriaux  , la dette publique, qui n’était pas de 4 milliards en 1789, à plus de 50 milliards, ne pouvant plus payer ses employés, réduit, pour faire subsister ses armées et pour vivre lui-même, aux contributions forcées qu’il lève sur les peuples conquis, il aboutit à la banqueroute, il répudie les deux tiers de sa dette, et son crédit est si bas que ce dernier tiers consolidé, garanti à nouveau par lui, perd le lendemain 83 pour 100 : entre ses mains, l’État a souffert autant que les particuliers.

La répression touche aussi les classes populaires

Sur les listes de guillotinés, de détenus et d’émigrés, les hommes et les femmes de condition inférieure sont en nombre immense, en plus grand nombre que leurs compagnons de la classe supérieure et de la classe moyenne mises ensemble. Sur 12 000 condamnés à mort dont on a relevé la qualité et la profession, on compte 7 545   paysans, laboureurs, garçons de charrue, ouvriers des différents corps d’état, cabaretiers et marchands de vin, soldats et matelots, domestiques, filles et femmes d’artisans, servantes et couturières. Sur 1 900 émigrés du Doubs, plus de 1 100 appartiennent au peuple. Vers le mois d’avril 1794, toutes les prisons de France s’emplissent de cultivateurs   ; dans les seules prisons de Paris, deux mois avant le 9 Thermidor, il y en avait 2 000  . Sans parler des onze départements de l’Ouest, où quatre à cinq cents lieues carrées de territoire ont été dévastées, où vingt villes et dix-huit cents villages ont été détruits  , où le but avoué de la politique jacobine est l’anéantissement systématique et total du pays, bêtes et gens, bâtiments, moissons, cultures et jusqu’aux arbres, il y a des cantons et même des provinces où c’est toute la population rurale et ouvrière que l’on arrête ou qui s’enfuit : dans les Pyrénées, les vieilles peuplades basques, « arrachées à leur sol natal, entassées dans les églises, sans autres subsistances que celles de la charité », au cœur de l’hiver, si bien que 1 600 détenus meurent, « la plupart de froid et de faim   » ; à Bédouin, ville de 2 000 âmes, où des inconnus ont abattu l’arbre de la Liberté, quatre cent trente-trois maisons démolies ou incendiées, seize guillotinés, quarante-sept fusillés, tous les autres habitants expulsés, réduits à vivre « en vagabonds dans la montagne et à s’abriter dans des cavernes qu’ils creusent en terre   » ; en Alsace, 50 000 cultivateurs qui, pendant l’hiver de 1793, se sauvent, avec femmes et enfants, au-delà du Rhin  . – Bref l’opération révolutionnaire est une coupe sombre, conduite à travers le peuple comme à travers les autres classes, à travers le taillis comme à travers la futaie, souvent de manière à faire place nette et à raser jusqu’aux plus bas buissons.

L’élite intellectuelle spécialement visée

Mais, dans cette coupe à blanc étau, les notables du peuple, proportion gardée, ont plus à souffrir que les simples gens du peuple, et, manifestement, le bûcheron jacobin s’acharne, avec insistance et choix, sur les vétérans du travail et de l’épargne, sur les gros fermiers qui, de père en fils et depuis plusieurs générations, tiennent la même ferme, sur les ouvriers-patrons qui ont un atelier bien monté et une bonne clientèle, sur les boutiquiers estimés et achalandés qui n’ont pas de dettes, sur les syndics de village et de métier ; car ils portent tous, plus profondément et plus visiblement que les autres gens de leur classe, les cinq ou six marques qui appellent la hache. – Ils sont plus à leur aise, mieux fournis des choses nécessaires ou commodes, et cela seul est un délit contre l’égalité…

Robespierre,... avec un art atroce, déchirait, calomniait, abreuvait de dégoûts et d’amertumes tous ceux qui s’étaient livrés à de grandes études, tous ceux qui possédaient des connaissances étendues ;... il sentait que jamais les hommes instruits ne fléchiraient le genou devant lui... On a paralysé l’instruction, on a voulu brûler les bibliothèques... Faut-il vous dire qu’à la porte même de vos séances on met partout des fautes d’orthographe ? On n’apprend plus à lire et à écrire. » — A Nantes, Carrier se glorifiait d’avoir « dispersé les chambres littéraires », et, dans son dénombrement des malintentionnés, il ajoute, « aux négociants et aux riches », « les gens d’esprit   ». Parfois, sur les registres d’écrou, on lit qu’un tel est détenu « pour avoir de l’esprit et des moyens de nuire », un tel « pour avoir dit aux municipaux : Bonjour, Messieurs   ». – C’est que la politesse, comme les autres marques d’une bonne éducation, est devenue un stigmate : le savoir-vivre est considéré, non seulement comme un reste de l’ancien régime, mais comme une révolte contre les institutions nouvelles ; on s’insurge contre le régime établi quand on répugne à la camaraderie brutale, aux jurons familiers, aux locutions ordurières de l’ouvrier et du soldat. – Au total, le jacobinisme, par ses doctrines et ses actes, par ses cachots et ses bourreaux, crie à la nation qu’il tient sous sa  férule   : « Sois grossière, pour devenir républicaine ;…

lundi 21 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_103_ le club des Jacobins sous la Terreur

La médiocrité des leaders jacobins : Buchot, Henrion, Une séance chez les Jacobins : obtenir un certificat de civisme ;  Chalendon, l’exterminateur du Marais

La médiocrité des leaders jacobins : Buchot, Henrion

Regardons de près quelques figures ; plus elles sont en vue et à la première place, plus la grandeur de l’office met en lumière l’indignité du potentat. – Il en est un que l’on a déjà vu en passant, Buchot, noté deux fois par Robespierre, et de la propre main de Robespierre, comme « un homme probe, énergique et capable des fonctions les plus importantes   ». Nommé par le Comité de Salut public « commissaire aux relations extérieures », c’est-à-dire ministre des affaires étrangères, il s’est maintenu dans ce haut p.178 poste pendant près de six mois. C’est un maître d’école du Jura  , récemment débarqué de sa petite ville, et dont « l’ignorance, les manières ignobles et la stupidité surpassent tout ce qu’on peut imaginer. Les chefs de division ont renoncé à travailler avec lui ; il ne les voit ni ne les demande. On ne le trouve jamais dans son cabinet, et, quand il est indispensable de lui demander sa signature pour quelque légalisation, seul acte auquel il ait réduit ses fonctions, il faut aller la lui arracher au café Hardy, où il passe habituellement ses journées ». Bien entendu, il est envieux et haineux, il se venge de son incapacité sur ceux dont la compétence lui fait sentir son ineptie, il les dénonce comme modérés, il parvient enfin à faire décerner un mandat d’arrêt contre ses quatre chefs de services, et, le matin du 9 Thermidor, avec un sourire atroce, il annonce à l’un d’eux, M. Miot, la bonne nouvelle.
– Par malheur, après Thermidor, voilà Buchot destitué et M. Miot mis à sa place… Buchot, songe tout de suite au solide, et d’abord il demande à garder provisoirement son appartement au ministère. La chose accordée, il remercie, dit à M. Miot qu’on a bien fait de le nommer. « Mais moi, c’est très désagréable ; on m’a fait venir à Paris, on m’a fait quitter mon état en province, et maintenant on me laisse sur le pavé. » Là-dessus, avec une impudence admirable, il demande à l’homme qu’il a voulu guillotiner une place de commis au ministère. M. Miot essaye de lui faire entendre qu’il serait peu convenable à un ancien ministre de descendre ainsi. Buchot trouve cette délicatesse étrange et, voyant l’embarras de M. Miot, finit par lui dire : « Si vous ne me trouvez pas capable de remplir une place de commis, je me contenterai de celle de garçon de bureau. » – Il s’est jugé lui-même, à sa valeur.

L’autre, que nous avons aussi rencontré et que l’on connaît déjà par ses actes, général à Paris de toute la force armée, commandant en chef de 110 000 hommes, est cet ancien domestique ou petit clerc chez le procureur Formey, qui, chassé par son patron pour vol, enfermé à Bicêtre, tour à tour mouchard, matamore de spectacle forain, commis aux barrières et massacreur de Septembre, a purgé la Convention, le 2 juin ; bref, le fameux Henriot, aujourd’hui simple soudard et soulard. En cette dernière qualité, malgré ses connivences avec Hébert et les Cordeliers, on l’a épargné dans le procès des exagérés. On l’a gardé comme instrument, sans doute parce qu’il est borné, brutal et maniable, plus compromis que personne, bon à p.179 tout faire, hors d’état de se rendre indépendant, sans services dans l’armée  , sans prestige sur les vrais soldats, général intrus, de parade et de rue, plus populacier que la populace. Avec son hôtel, sa loge à l’Opéra-Comique, ses chevaux, son importance dans les fêtes et revues, surtout avec des orgies, il est content. — Le soir, en grand uniforme, escorté de ses aides de camp, il galope jusqu’à Choisy-sur-Seine, et là, dans la maison d’un complaisant, nommé Fauvel, avec des affidés de Robespierre ou des démagogues du lieu, il fait ripaille : on sable les vins du duc de Coigny, on casse les verres, les assiettes et les bouteilles, on va faire tapage dans les bastringues voisins, on y enfonce les portes, on brise les bancs et les chaises, bref on s’amuse. — Le lendemain, ayant cuvé son vin, il dicte ses ordres du jour, vrais chefs-d’œuvre, où la niaiserie de l’imbécile, la crédulité du badaud, la sentimentalité de l’ivrogne, le boniment du saltimbanque et les tirades apprises du philosophe à cinquante francs par jour, se fondent ensemble en une mixture unique, à la fois écœurante et brûlante…

Une séance chez les Jacobins : obtenir un certificat de civisme

Il est curieux de les voir en séance. Vers la fin de septembre 1793  , un des vétérans de la philosophie libérale, de l’économie politique et de l’Académie française, le vieil abbé Morellet, ruiné par la Révolution, a besoin d’un certificat de civisme pour toucher la petite pension de 1 000 francs que l’Assemblée Constituante lui a votée en récompense de ses écrits, et la Commune, qui veut se renseigner, lui choisit trois examinateurs.
Naturellement, il fait auprès d’eux toutes les démarches préalables. D’abord, il écrit « un billet bien humble, bien civique », au président du Conseil général, Lubin fils, ancien rapin qui, ayant quitté les arts pour la politique, vit chez son père, boucher, rue Saint-Honoré. Morellet traverse l’étal, marche dans les flaques de la tuerie, et admis après quelque attente, trouve son juge au lit et plaide sa cause. Puis il visite Bernard, ex-prêtre, « fait comme un brûleur de maisons, d’une figure ignoble », et salue respectueusement la dame du logis, « une petite femme assez jeune, mais bien laide et bien malpropre ». Enfin il porte ses dix ou douze volumes au plus important des trois commissaires, Vialard, « ex-coiffeur de dames » ; celui-ci est presque un collègue : « car, dit-il, j’ai toujours aimé les mécaniques, et j’ai présenté à l’Académie des Sciences un toupet de mon invention ». Mais le pétitionnaire ne s’est point montré dans la rue au 10 août, ni au 2 septembre, ni au 31 mai ; comment, après ces marques de tiédeur, lui accorder un certificat de civisme ? Morellet ne se rebute point, attend le tout-puissant coiffeur à l’Hôtel de Ville et l’aborde plusieurs fois au passage. L’autre, « avec plus de morgue et de distraction que le ministre de la guerre le plus inabordable n’en montra jamais au plus petit lieutenant d’infanterie », écoutant à peine et marchant toujours, va s’asseoir, et Morellet, dix ou douze fois, bien malgré lui, assiste aux séances.

 – Étranges séances où des députations, des volontaires, des amateurs patriotes viennent tour à tour déclamer et chanter, où tout le Conseil général chante, où le président Lubin, « orné de son écharpe », entonne lui-même, par cinq ou six fois, la Marseillaise, le Ça ira, des chansons à plusieurs couplets sur des airs de l’Opéra-Comique, et toujours « hors de mesure, avec une voix, des agréments et des manières de beau Léandre. Je crois bien que, dans la dernière séance, il chanta ainsi en solo à peu près trois quarts d’heure, en différentes fois, l’assemblée répétant le dernier vers du couplet ». – « Mais c’est drôle, disait à côté de Morellet une femme du peuple ; c’est drôle de passer comme ça tout le temps de leur assemblée à chanter. Est-ce qu’ils sont là pour ça ? » Non pas seulement pour cela : après la parade de foire, les harangueurs ordinaires, et surtout le coiffeur de dames, « viennent, d’une voix forcenée, avec des gestes furibonds », lancer des motions meurtrières. Voilà les beaux parleurs   et les hommes de décor. – Les autres, qui ne parlent pas et savent à peine écrire, agissent et empoignent. Tel est un certain Chalandon, membre de la Commune   président du comité révolutionnaire de la section de l’Homme Arme, et probablement très bon chasseur d’hommes ; car « les comités du gouvernement lui ont accordé droit de surveillance sur toute la rive droite de la Seine, et, muni de pouvoirs extraordinaires, il règne, du fond de son échoppe, sur la moitié de Paris. Malheur aux gens dont il a eu à se plaindre, à ceux qui lui ont retiré ou ne lui ont pas donné leur pratique ! Souverain de son quartier jusqu’au 10 thermidor, ses dénonciations sont des arrêts de mort » ; il y a des rues, notamment celle du Grand-Chantier, qu’il « dépeuple ». Et cet exterminateur du Marais est un « savetier », collègue en cuirs et à la Commune de Simon, le précepteur et le meurtrier du petit Dauphin.

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_102_ le club des Jacobins sous la Terreur

Les meilleurs citoyens se taisent » dans les assemblées de section, « ou s’abstiennent de venir; l’assistance aux séances des clubs payée 40 sous par séance ; Le financement généreux des clubs. Les places publiques à l’encan. Jamais de comptes. Des instruments administratifs qui ont besoin d’être entretenus. Des défraiements généreux

Les meilleurs citoyens se taisent » dans les assemblées de section, « ou s’abstiennent de venir

Tels sont les souverains subalternes   qui, à Paris, pendant quatorze mois, disposent à leur gré des fortunes, des libertés et des vies…
« Quelquefois, dit un de ces meneurs  , nous ne nous trouvons que dix de la Société à l’assemblée générale de la section ; mais nous suffisons pour faire trembler le reste. Lorsqu’un citoyen de la section fait une proposition qui ne nous convient pas, nous nous levons tous, et nous crions que c’est un intrigant, un signataire (des anciennes pétitions constitutionnelles). C’est ainsi que nous imposons silence à ceux qui ne sont pas dans le sens de la Société. » – L’opération est d’autant plus aisée que, depuis le mois de septembre 1793, la majorité, composée de bêtes de somme, marche à la baguette. « Quand il s’agit de quelque chose qui tient à l’esprit d’intrigue ou à des intérêts particuliers  , la proposition est toujours faite par un des membres du comité révolutionnaire de la section, ou par un de ces patriotes énergumènes qui ne font qu’un avec le comité et ordinairement lui servent d’espions. À l’instant, les hommes ignorants, à qui Danton a fait accorder 40 sous par séance et qui depuis vont en foule aux assemblées où ils n’allaient pas auparavant, accueillent la proposition par des applaudissements bruyants, en criant Aux voix, et l’arrêté est pris à l’unanimité, quoique les citoyens instruits et bien intentionnés soient d’un avis différent. Si quelqu’un osait s’y opposer, il aurait tout à craindre d’être incarcéré comme suspect  , après avoir été traité d’aristocrate, de modéré, de fédéraliste, ou, tout au moins, lui refuserait-on un certificat de civisme, s’il avait le malheur d’en avoir besoin, sa subsistance en dépendit-elle, soit comme employé, soit comme pensionnaire. »..? Nombre de manœuvres, cochers, charretiers et ouvriers de tout métier gagnent ainsi leurs quarante sous, et n’imaginent pas qu’on puisse leur demander autre chose. Arrivés au commencement de la séance, ils se font inscrire, puis sortent pour « boire bouteille », sans se croire tenus d’écouter l’amphigouri des orateurs ; vers la fin, ils rentrent, et, du gosier, des pieds, des mains, font tout le tapage requis, puis ils vont « reprendre leur carte et toucher leur paye »  . – Avec des claqueurs de cette espèce, on a vite raison des opposants, ou plutôt toute opposition est étouffée d’avance. « Les meilleurs citoyens se taisent » dans les assemblées de section, « ou s’abstiennent de venir »…

Le financement généreux des clubs. Les places publiques à l’encan

Pour combler la mesure, et à l’exemple de la Commune, jamais de comptes, ou, si l’on en rend pour la forme, défense d’y trouver à redire sous peine de suspicion », etc. – Propriétaires et distributeurs du civisme, les douze meneurs n’ont eu qu’à s’entendre pour s’en répartir les bénéfices ; à chacun selon ses appétits ; désormais la cupidité et la vanité sont à l’aise pour manger la chose publique sous le couvert de l’intérêt public.
La pâture est immense, et d’en haut on les y appelle. « Je suis bien aise, dit Henriot, dans un de ses ordres du jour  , d’avertir mes frères d’armes que toutes les places sont à la disposition du gouvernement. Le gouvernement actuel, qui est révolutionnaire, qui a des intentions pures, qui ne veut que le bien de tous..., va, jusque dans les greniers, chercher les hommes vertueux..., les pauvres et purs sans-culottes. » Et il y a de quoi les satisfaire, 35 000 emplois publics dans la seule capitale   : c’est une curée ; déjà, avant le mois de mai 1793, « la société des Jacobins se vantait d’avoir « placé 9 000 agents dans les administrations   », et, depuis le 2 juin, « les hommes vertueux, les pauvres et purs sans-culottes » sortent en foule « de leurs greniers », de leurs taudis, de leurs chambres garnies, pour attraper chacun son lopin. – Sans parler des anciens bureaux de la guerre, de la marine, des travaux publics, des finances et des affaires étrangères qu’ils assiègent, où ils s’installent par centaines et d’autorité, où ils dénoncent incessamment le demeurant des employés capables, et font des vides afin de les remplir  , il y a vingt administrations nouvelles qu’ils se réservent en propre. Commissaires aux biens nationaux de la première confiscation, commissaires aux biens nationaux qui proviennent des émigrés et des condamnés, commissaires à la réquisition des chevaux de luxe, commissaires aux habillements, commissaires pour la récolte et la fabrication du salpêtre, commissaires aux accaparements, commissaires civils dans chacune des quarante-huit sections, commissaires pour la propagande dans les départements, commissaires aux subsistances, et quantité d’autres ; dans le seul département des subsistances, on compte 1 500 places à Paris, et tout cela est payé ; voilà déjà nombre d’emplois acceptables. – Il y en a d’infimes pour la racaille, 200 à 20 sous par jour, pour les clabaudeurs chargés de diriger l’opinion dans les groupes du Palais-Royal et des Tuileries, ainsi que dans les tribunes de la Convention et de l’Hôtel de Ville  , 200 autres, à 400 francs par an, pour les garçons de café, de tripot et d’hôtel, chargés de surveiller les étrangers et les consommateurs ; des centaines, à 2 francs, 3 francs, 5 francs par jour, outre la nourriture, pour les gardiens des scellés et pour les gardiens des suspects à domicile ; des milliers, avec prime, solde et licence plénière, pour les brigands qui, sous Ronsin, composent l’armée révolutionnaire, pour les canonniers, pour la garde soldée et pour les gendarmes de Henriot. – Mais les principaux postes sont ceux qui mettent à la discrétion de leurs occupants les libertés et les vies car, par ce pouvoir plus que royal, on a le reste, et tel est le pouvoir des hommes qui composent les quarante-huit comités révolutionnaires, les bureaux du Comité de Sûreté générale, la Commune et l’état-major de la force armée. Ils sont les chevilles ouvrières et les ressorts agissants de la Terreur, tous Jacobins, triés sur le volet et vérifiés par plusieurs triages, tous désignés ou approuvés par la Société centrale qui s’est attribué le monopole du patriotisme et qui, érigée en suprême concile de la secte, ne délivre le brevet d’orthodoxie qu’à ses suppôts…

Des instruments administratifs qui ont besoin d’être entretenus…


Des instruments administratifs qui tranchent si bien ont besoin d’être entretenus soigneusement, et, à cet effet, de temps en temps, on les graisse   ; le 20 juillet 1793, le gouvernement alloue 2 000 francs à chacun des quarante-huit comités, et 8 000 francs au général Henriot, « pour défrayer la surveillance des manœuvres contre-révolutionnaires » ; le 7 août, 50 000 francs aux membres peu fortunés des quarante-huit comités, 300 000 francs au général Henriot, « pour déjouer les complots et assurer le triomphe de la Liberté », 50 000 francs au maire « pour découvrir les complots des malveillants » ; le 10 septembre, 40 000 francs au maire, au président et au procureur-syndic du département, « pour des mesures de sûreté » ; le 13 septembre, 300 000 francs au maire, « pour prévenir les efforts des malveillants » ; le 15 novembre, 100 000 francs aux sociétés populaires, « parce qu’elles sont nécessaires à la propagation des bons principes ». D’ailleurs, outre les gratifications et le traitement fixe, il y a les douceurs et les revenants-bons de l’emploi  . Henriot a mis ses camarades dans le personnel des surveillants ou dénonciateurs à gages, et, naturellement, ils profitent de leur office pour remplir leurs poches ; sous prétexte d’incivisme, ils multiplient les visites domiciliaires, rançonnent le maître du logis, ou volent chez lui ce qui leur convient  . – A la Commune et aux comités révolutionnaires, toutes les extorsions peuvent impunément s’exercer et s’exercent. « Je connais, dit Quêvremont, deux citoyens qui ont été mis en prison, sans qu’on leur ait dit pourquoi, et, au bout de trois semaines ou d’un mois, ils en sont sortis, sais-tu comment ? En payant l’un 15 000 livres, l’autre 25 000... Grambone, à la Force, pour ne pas rester dans les poux, paye une chambre 1 500 livres par mois, et, de plus, il a fallu qu’il donnât 2 000 livres de pot-de-vin en y entrant. Pareille chose est arrivée à bien d’autres, et encore n’ose-t-on en parler que tout bas  . » Malheur à l’imprudent qui, ne s’étant jamais occupé des affaires publiques, se fie à son innocence, écarte le courtier officieux et ne finance pas tout de suite : pour avoir refusé ou offert trop tard les 100 000 écus qu’on lui demandait, le notaire Brichard mettra la tête « à la fenêtre rouge ». – Et j’omets les rapines ordinaires, le vaste champ offert à la concussion par les inventaires, les séquestres et les adjudications innombrables, par l’énormité des fournitures, par la rapidité des achats ou des livraisons, par le gaspillage des deux millions de francs que, chaque semaine, le gouvernement donne à la Commune pour approvisionner la capitale, par la réquisition des grains, qui fournit à quinze cents hommes de l’armée révolutionnaire l’occasion de rafler, jusqu’à Corbeil et à Meaux, les fermes du voisinage et de se garnir les mains selon le procédé des chauffeurs  . – Avec le personnel que l’on sait, rien d’étonnant dans ces vols anonymes. Babeuf, le faussaire en écritures publiques, est secrétaire pour les subsistances à la Commune, Maillard, le septembriseur de l’Abbaye, reçoit 8 000 francs pour diriger, dans les quarante-huit sections, les quatre-vingt-seize observateurs et conducteurs de l’esprit public. Chrétien, dont la tabagie, rue Favart, sert de rendez-vous aux tape-dur, devient juré à 18 francs par jour au Tribunal révolutionnaire, règne dans son comité et mène sa section, le sabre haut  . Sade, le professeur de crime, est maintenant l’oracle de son quartier, et vient, au nom de la section des Piques, lire des adresses à la Convention…


Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_101_ Sous la Terreur

Les représentants en mission dans les départements : la folie homicide. Fouché, Fréron, Collot, Carrer. Le club des Jacobins  parisiens sous la Terreur ; la folie épuratoire. Les certificats de civisme : Quiconque n’est pas de la bande n’est pas de la cité. Ils se dénoncent les uns après les autres  

Les représentants en mission dans les départements : la folie homicide

Pareillement, dans la plupart des autres pachaliks, si quelque tête, condamnée mentalement par le pacha, échappe ou tarde à tomber, celui-ci s’indigne contre les délais et les formes de la justice, contre les juges et les jurés que souvent il a choisis lui-même. Javogues écrit une lettre d’injures à la commission de Feurs qui a osé acquitter deux ci-devant. Laignelot, Le Carpentier, Milhaud, Monestier, Lebon, cassent, recomposent ou remplacent les commissions de Fontenay, de Saint-Malo et de Perpignan, les tribunaux d’Aurillac, de Pau, de Nîmes et d’Arras, qui n’ont pas jugé à leur fantaisie  . Lebon, Bernard de Saintes, Dartigoeyte et Fouché remettent en jugement, pour le même fait, des prévenus solennellement acquittés par leurs propres tribunaux. Bô, Prieur de la Marne et Lebon envoient en prison des juges ou jurés qui ne veulent pas voter toujours la mort  . Barras et Fréron expédient, de brigade en brigade, au tribunal révolutionnaire de Paris, l’accusateur public et le président du tribunal révolutionnaire de Marseille, comme indulgents et contre-révolutionnaires, parce que, sur 528 prévenus, ils n’en ont fait guillotiner que 162  . – Contredire le représentant infaillible ! Cela seul est une offense ; le représentant se doit à lui-même de punir les indociles, de ressaisir les délinquants absous, et de soutenir ses cruautés par des cruautés.
Quand on a bu longtemps d’une boisson nauséabonde et forte, non seulement le palais s’y habitue, mais parfois il y prend goût ; bientôt il la veut plus forte ; à la fin, il l’avale pure, toute crue, sans aucun mélange pour en adoucir l’âcreté, sans aucun assaisonnement pour en déguiser l’horreur. – Tel est, pour certaines imaginations, le spectacle du sang humain ; après s’y être accoutumées, elles s’y complaisent. Lequinio, Laignelot et Lebon font dîner le bourreau à leur table   ; Monestier, « avec ses coupe-jarrets, va lui-même chercher les prévenus dans les cachots, les accompagne au tribunal, les accable d’invectives s’ils veulent se défendre, et, après les avoir fait condamner, assiste en costume » à leur supplice  . Fouché, lorgnette en main, regarde de sa fenêtre une boucherie de deux cent dix Lyonnais. Collot, La Porte et Fouché font ripaille, en grande compagnie, les jours de fusillade, et, au bruit de la décharge, se lèvent, avec des cris d’allégresse, en agitant leurs chapeaux  . À Toulon, c’est Fréron en personne qui commande et fait exécuter sous ses yeux le premier grand massacre du champ de Mars  . – Sur la place d’Arras, M. de Vielfort, déjà lié et couché sur la planche, attendait la chute du couperet. Lebon paraît au balcon du théâtre, fait signe au bourreau d’arrêter, ouvre le journal, lit et commente à haute voix, pendant plus de dix minutes, les succès récents des armées françaises ; puis, se tournant vers le condamné : « Va, scélérat, apprendre à tes pareils les nouvelles de nos victoires  . » – À Feurs, où les fusillades se font chez M. du Rosier, dans la grande allée du parc, la fille de la maison, une toute jeune femme, vient en pleurant demander à Javogues la grâce de son mari. « Oui, ma petite, répond Javogues, demain tu l’auras chez toi. » En effet, le lendemain, le mari est fusillé, enterré dans l’allée  . - Manifestement, le métier a fini par leur agréer ; comme leurs prédécesseurs de septembre, ils s’enivrent de leurs meurtres ; autour d’eux, on parle en termes gais « du théâtre rouge, du rasoir national » ; on dit d’un aristocrate qu’il va « mettre la tête à la fenêtre nationale, qu’il a passé la tête à la chatière   ». Eux-mêmes ils ont le style et les plaisanteries de l’emploi. « Demain, à sept heures, écrit Hugues, dressez la sainte guillotine. » – « La demoiselle guillotine, écrit Le Carlier, va ici toujours son train  . » – « MM. les parents et amis d’émigrés et de prêtres réfractaires, écrit Lebon, accaparent la guillotine  ... Avant hier, la sœur du ci-devant comte de Béthume a éternué dans le sac. » – Carrier avoue hautement « le plaisir qu’il goûte » à voir exécuter des prêtres : « Jamais je n’ai tant ri que lorsque je les voyais faire leurs grimaces en mourant  . » C’est ici la suprême perversion de la nature humaine, celle d’un Domitien qui, sur le visage de ses condamnés, suit l’effet du supplice, mieux encore celle d’un nègre qui éclate de rire et se tient les côtes à l’aspect d’un homme sur le pal. – Et cette joie de contempler les angoisses de la mort sanglante, Carrier se la donne sur des enfants. Malgré les remontrances du tribunal révolutionnaire, et les instances du président Phélippes-Tronjolly  , il signe, le 29 frimaire an II, l’ordre exprès de guillotiner sans jugement vingt-sept personnes, dont sept femmes, parmi elles quatre sœurs, mesdemoiselles de la Métayrie, l’une de vingt-huit ans, l’autre de vingt-sept, la troisième de vingt-six, la dernière de dix-sept. Deux jours auparavant, malgré les remontrances du même parmi eux deux garçons de quatorze ans et deux autres de treize ans ; tribunal et les instances du même président, il a signé l’ordre exprès de guillotiner vingt-quatre artisans et laboureurs, il s’est fait conduire « en fiacre » sur la place de l’exécution, et il en a suivi le détail ; il a pu entendre l’un des enfants de treize ans, déjà lié sur la planche, mais trop petit et n’ayant sous le couperet que le sommet de la tête, dire à l’exécuteur : « Me feras-tu beaucoup de mal ? » On devine sur quoi le triangle d’acier est tombé. - Carrier a vu cela de ses yeux, et tandis que l’exécuteur, ayant horreur de lui-même, meurt, un peu après, de ce qu’il a fait, Carrier, installant un autre bourreau, recommence et continue….

Le club des Jacobins  parisiens sous la Terreur ; la folie épuratoire

À Paris, ils sont cinq ou six mille, et, après Thermidor, on les retrouve en nombre à peu près égal, ralliés par les mêmes appétits autour du même dogme  , niveleurs et terroristes, « les uns parce qu’ils sont dans la misère, les autres parce qu’ils sont déshabitués du travail de leur état », furieux contre les « scélérats à porte-cochère, contre les richards et les détenteurs d’objets de première nécessité », plusieurs « ayant arsouillé dans la Révolution et prêts à se remettre à la besogne, pourvu que ce soit pour tuer les coquins de riches, d’accapareurs et de marchands », tous « ayant fréquenté les sociétés populaires et se croyant des philosophes, quoique la plupart ne sachent pas lire » ; à leur tête, le demeurant des plus notables bandits politiques, le fameux maître de poste Drouet, qui, à la tribune de la Convention, s’est lui-même déclaré « brigand   » ; Javogues, le voleur de Montbrison et « le Néron de l’Ain   » ; l’ivrogne Cusset, jadis ouvrier en soie, ensuite pacha de Thionville ; Bertrand, l’ami de Châlier, ex-maire et bourreau de Lyon ; Darthé, ex-secrétaire de Lebon et bourreau d’Arras ; Rossignol et neuf autres septembriseurs de l’Abbaye et des Carmes ; enfin, le grand apôtre du communisme autoritaire, Babeuf, qui, condamné à vingt ans de fers pour un double faux en écritures publiques, aussi besogneux que taré, promène sur le pavé de Paris ses ambitions frustrées et ses poches vides….
Car la besogne quotidienne qu’on leur impose, et qu’ils doivent faire de leurs propres mains, est le vol et le meurtre ; sauf les purs fanatiques qui sont rares, les brutes et les drôles ont seuls de l’aptitude et du goût pour cet emploi. À Paris, comme en province, on va les prendre où ils sont, dans leurs rendez-vous, dans les clubs ou sociétés populaires. – Il y en a au moins une dans chaque section de Paris, en tout quarante-huit, ralliées autour du club central de la rue Saint-Honoré, quarante-huit ligues de quartier formées par les émeutiers et braillards de profession, par les réfractaires et les goujats de l’armée sociale, par tous les individus, hommes ou femmes  , impropres à la vie rangée et au travail utile, surtout par ceux qui, le 31 mai et le 2 juin, ont aidé la Commune et la Montagne à violenter la Convention. Ils se reconnaissent à ce signe que « chacun d’eux, en cas de contre-révolution, serait pendu   », et posent, « comme une vérité incontestable, que, s’ils épargnent un seul aristocrate, ils iront tous à l’échafaud   ». – Naturellement ils se tiennent en garde, et se serrent entre eux dans leur coterie, « tout se fait par compère et commère   » ; on n’y est admis qu’à condition d’avoir fait ses preuves au « 10 août et au 31 mai   ». – Et, comme derrière leurs chefs vainqueurs ils se sont poussés à la Commune et aux comités révolutionnaires, ils peuvent, par les certificats de civisme qu’ils accordent ou refusent arbitrairement, exclure, non seulement de la vie politique, mais encore de la vie civile, tous les hommes qui ne sont pas de leur clique
« Plusieurs sections arrêtent de ne point accorder de certificats de civisme aux citoyens qui ne seraient point membres d’une société populaire. » – Et, de mois en mois, la rigueur des exclusions va croissant. On annule les anciens certificats, on en impose de nouveaux, on charge ces nouveaux brevets de formalités nouvelles, on exige un plus grand nombre de répondants, on refuse plusieurs catégories de garants, on est plus strict sur les gages donnés et sur les qualités requises, on ajourne le candidat jusqu’à plus ample informé, on le rejette sur le moindre soupçon   : il doit s’estimer trop heureux si on le tolère dans la république à l’état de sujet passif, si l’on se contente de le taxer ou de le vexer à discrétion, si on ne l’envoie pas rejoindre en prison les suspects ; quiconque n’est pas de la bande n’est pas de la cité.

Entre eux et dans leurs sociétés populaires, c’est pis : car « l’envie d’avoir des places fait qu’ils se dénoncent les uns après les autres   ». Par suite, aux Jacobins, de la rue Saint-Honoré et dans les succursales de quartier, ils s’épurent incessamment, et toujours dans le même sens, jusqu’à purger leur faction de tout alliage honnête et passable, jusqu’à ne garder d’eux-mêmes qu’une minorité qui empire à chaque triage. Tel annonce que dans son club on a déjà chassé 80 membres douteux ; un autre, que dans le sien on va en exclure 100  . – Le 23 ventôse  , dans la société du Bon Conseil, le plus grand nombre des membres examinés est repoussé : « On est si strict, qu’un homme qui ne s’est pas montré d’une façon énergique dans les temps de crise ne peut faire partie de l’assemblée ; pour un rien, on est mis à l’écart ». – Le 13 ventôse, dans la même société, « sur 26 examinés, 7 seulement ont été admis. Un citoyen, marchand de tabac, âgé de 68 ans, qui a toujours fait son service, a été rejeté pour avoir appelé le président Monsieur et pour avoir parlé à la tribune tête nue : deux membres, après cela, ont prétendu qu’il ne pouvait être qu’un modéré, et il n’en a pas fallu davantage pour qu’il fût exclu ». – Ceux qui sont maintenus sont les vauriens les plus affichés, les plus remuants, les plus bavards, les plus féroces, et le club, mutilé par lui-même, se réduit à un noyau de charlatans et de chenapans.
Vainement Robespierre, écrivant et récrivant ses listes secrètes, cherche des hommes capables de soutenir le système ; toujours il ressasse les mêmes noms, des noms d’inconnus, d’illettrés  , une centaine de scélérats ou d’imbéciles, parmi eux quatre ou cinq despotes et fanatiques de second ordre, aussi malfaisants et aussi bornés que lui. – Le creuset épuratoire a trop longtemps et trop souvent fonctionné ; on l’a trop chauffé ; on a évaporé de force les éléments sains ou demi-sains de la liqueur primitive ; le reste a fermenté et s’est aigri : il n’y a plus au fond du vase qu’un reliquat de stupidité et de méchanceté, l’extrait concentré, corrosif et bourbeux de la lie.

dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_99_ Les Représentants en mission sous la Terreur

Barère : le « harangueur à brevet », le décret du 7 prairial, Les Représentants en mission ; dans sa circonscription il est pacha ; l’épuration des autorités locales ; Sous peine de mort, le représentant en mission est terroriste

Barère : le « harangueur à brevet », le décret du 7 prairial

Autre est le ton de l’autre rapporteur, Barère, le « harangueur à brevet », agréable Gascon, alerte et « dégagé », qui plaisante même au Comité de Salut public , se trouve à l’aise parmi les assassinats, et, jusqu’à la fin, parlera de la Terreur « comme de la chose la plus simple, la plus innocente   ». Il n’y eut jamais d’homme moins gêné par sa conscience ; en effet, il en a plusieurs, celle de l’avant-veille, celle de la veille, celle du jour, celle du lendemain, celle du surlendemain, d’autres encore et autant qu’on en veut, toutes pliantes et maniables, au service du plus fort contre le plus faible, prêtes à virer sur l’heure au premier changement de vent, mais raccordées entre elles et ramenées à une direction constante par l’instinct physique, seul persistant dans la créature immorale, adroite et légère qui circule allègrement à travers les choses, sans autre but que de se conserver et de s’amuser…
Quand Bonaparte, qui emploie tout le monde, même Fouché, voudra employer Barère, il n’en pourra rien tirer, faute de fond, sauf un gazetier de bas étage, un espion ordinaire, un agent provocateur à l’endroit des Jacobins survivants, plus tard un écouteur aux portes, un ramasseur à la semaine des bruits publics ; encore est-il incapable de ce service infime et se fait-il bientôt casser aux gages ; Napoléon, qui n’a pas de temps à perdre, coupe court à son verbiage de radoteur. – C’est ce verbiage qui, autorisé par le Comité de Salut public, est maintenant la parole de la France ; c’est ce fabricant de phrases à la douzaine, ce futur mouchard et mouton de l’Empire, cet inventeur badin de la conspiration des perruques blondes, que le gouvernement dépêche à la tribune pour y être l’annonciateur des victoires, le clairon sonnant de l’héroïsme militaire et le proclamateur de la guerre à mort.
Le 7 prairial  , au nom du Comité, Barère propose le retour au droit sauvage : « Il ne sera plus fait aucun prisonnier anglais ni hanovrien » ; le décret est endossé par Carnot, et, à l’unanimité de la Convention, il passe. S’il eût été exécuté, en représailles, et d’après la proportion des prisonniers, il y aurait eu, pour un Anglais fusillé, trois Français pendus : l’honneur et l’humanité disparaissaient des camps ; les hostilités entre chrétiens devenaient des exterminations comme entre nègres. Par bonheur, les soldats français sentent la noblesse de leur métier ; au commandement de fusiller les prisonniers, un brave sergent répond : « Nous ne les fusillerons pas ; envoyez-les à la Convention ; si les représentants trouvent du plaisir à tuer un prisonnier, ils peuvent bien le tuer eux-mêmes, et le manger aussi, comme des sauvages qu’ils sont. » Ce sergent, homme inculte, n’était pas la hauteur du Comité ni de Barère ; et pourtant Barère a fait de son mieux, un réquisitoire de vingt-sept pages, à grand orchestre, avec toutes les ritournelles en vogue, mensonges flagrants et niaiseries d’apparat, expliquant que « le léopard britannique » a soudoyé l’assassinat des représentants ; que le cabinet de Londres vient d’armer la petite Cécile Renault, « nouvelle Corday », contre Robespierre ; que l’Anglais, naturellement barbare, « ne peut démentir son origine ; qu’il descend des Carthaginois et des Phéniciens ; que jadis il vendait des peaux de bêtes et des esclaves ; qu’il n’a pas changé son commerce ; que jadis César, débarquant dans le pays, n’y trouva qu’une peuplade féroce, se disputant les forêts avec les loups et menaçant de brûler tous les bâtiments qui tentaient d’y aborder ; qu’elle est toujours la même. » Une conférence d’opérateur forain qui, avec de grands mots, recommande les amputations larges, un prospectus de foire si grossier qu’un pauvre sergent n’en est pas dupe, tel est l’exposé des motifs sur lesquels ce gouvernement appuie un décret qu’on dirait rendu chez les Peaux-Rouges ; à l’énormité des actes il ajoute la dégradation du langage, et ne trouve que des inepties pour justifier des atrocités…

Les Représentants en mission ; dans sa circonscription il est pacha.

Le représentant arrive en poste au chef-lieu, présente ses pouvoirs, à l’instant, toutes les autorités s’inclinent jusqu’à terre ; le soir, avec son sabre et son panache, il harangue à la société populaire, attise et fait flamber le foyer du jacobinisme. Puis, d’après ses connaissances personnelles s’il est du pays, d’après les notes du Comité de Sûreté générale s’il est nouveau venu, il choisit les cinq ou six « plus chauds sans-culottes » de l’endroit, les forme en comité révolutionnaire, et les installe en permanence à côté de lui, parfois dans la même maison, dans une chambre voisine de la sienne  , et, sur les listes ou renseignements oraux qu’ils lui fournissent, sans désemparer, d’arrache-pied, il opère.
D’abord, épuration de toutes les autorités locales. Elles doivent toujours se souvenir « qu’il n’est rien d’exagéré pour la cause du peuple ; celui qui n’est pas pénétré de ce principe, celui qui ne l’a pas mis en pratique, ne peut rester au poste avancé »   ; en conséquence, à la société populaire, au département, au district, à la municipalité, tous les hommes douteux sont exclus, cassés, incarcérés ; si quelques faibles sont maintenus provisoirement et par grâce, on les tance rudement, et on leur enseigne leur devoir d’un ton de maître : « Ils tâcheront, par un patriotisme plus attentif et plus énergique, de réparer le mal qu’ils ont fait en ne faisant pas tout le bien qu’ils pouvaient faire. » – Quelquefois, par un changement à vue, le personnel administratif tout entier, emporté d’un coup de pied, fait place à un personnel non moins complet que le même coup de pied fait sortir de terre. Considérant que « tout languit » dans le Vaucluse, « et qu’un affreux modérantisme paralyse les mesures les plus révolutionnaires », Maignet, d’un seul arrêté  , nomme les administrateurs et le secrétaire du département, l’agent national, les administrateurs et le conseil général du district, les administrateurs, le conseil général et l’agent national d’Avignon, le président, l’accusateur public et le greffier du tribunal criminel, le président, les juges, le commissaire national et le greffier du tribunal civil, les membres du tribunal de commerce, les juges de paix, le receveur du district, le directeur de la poste aux lettres, le chef d’escadron de la gendarmerie. Et soyez sûr que les nouveaux fonctionnaires fonctionneront à l’instant, chacun à sa place. Le procédé sommaire, qui a brusquement balayé la première rangée de pantins, va non moins brusquement installer la seconde…
Obéissance universelle et passive des administrateurs et des administrés : il n’y a plus de fonctionnaires élus et indépendants ; confirmées ou créées par le représentant, toutes les autorités sont dans sa main ; aucune d’elles ne subsiste ou ne surgit que par sa grâce ; aucune d’elles n’agit que de son consentement ou par son ordre. Directement ou par leur entremise, il réquisitionne, séquestre ou confisque ce que bon lui semble, taxe, emprisonne, déporte ou décapite qui bon lui semble, et dans sa circonscription il est pacha.

Sous peine de mort, le représentant en mission est terroriste

Mais c’est un pacha à la chaîne, et tenu de court. – À partir de décembre 1793, il lui est prescrit « de se conformer aux arrêtés du Comité de Salut public et de correspondre avec lui tous les dix jours   ». La circonscription dans laquelle il commande est « rigoureusement limitée »..
En même temps, d’en haut et du centre, on le presse et on le dirige ; on lui choisit ses conseillers locaux et ses directeurs de conscience   ; on le tance sur le choix de ses agents ou de son logement   ; on lui impose des destitutions, des nominations, des arrestations, des exécutions ; on l’aiguillonne dans la voie de la terreur et des supplices. Autour de lui, des émissaires payés   et des surveillants gratuits écrivent incessamment aux Comités de Salut public et de Sûreté générale, souvent pour le dénoncer, toujours pour rendre compte de sa conduite, pour juger les mesures qu’il prend, pour provoquer les mesures qu’il ne prend pas  .
Quoi qu’il ait fait et quoi qu’il fasse, il ne peut tourner les yeux vers Paris sans y voir le danger, un danger mortel, qui, dans les Comités, à la Convention, aux Jacobins, s’amasse ou va s’amasser contre lui, comme un orage. – Briez, qui dans Valenciennes assiégée a montré du courage, que la Convention vient d’acclamer et d’adjoindre au Comité de Salut public, s’entend reprocher d’être encore vivant. « Celui qui était à Valenciennes, quand l’ennemi y est entré, ne répondra jamais à cette question : Êtes-vous mort   ? » Il n’a plus qu’à se reconnaître incapable, à refuser l’honneur que la Convention lui a conféré par mégarde, à rentrer sous terre. – Dubois de Crancé a pris Lyon, et, pour salaire de ce service immense, il est rayé des Jacobins ; parce qu’il n’a pas pris la ville assez vite, on l’accuse de trahison ; deux jours avant la capitulation, le Comité de Salut public lui a retiré ses pouvoirs ; trois jours après la capitulation, le Comité de Salut public le fait arrêter et ramener à Paris sous escorte  . – Si de tels hommes, après de tels actes, sont ainsi traités, qu’adviendra-t-il des autres ? Après la mission du jeune Jullien, Carrier à Nantes, Ysabeau et Tallien à Bordeaux sentent leurs têtes branler sur leurs épaules. Après la mission de Robespierre le jeune dans l’Est et le Midi, Barras, Fréron, Bernard de Saintes se croient perdus  .
 Perdus aussi Fouché, Rovère, Javogues, et combien d’autres, compromis par la faction dont ils sont ou dont ils ont été, Hébertistes, Dantonistes, sûrs de périr si leurs patrons du Comité succombent, incertains de vivre si leurs patrons du Comité se maintiennent, ne sachant pas si leurs têtes ne seront pas livrées en échange d’autres têtes, astreints à la plus étroite, à la plus rigoureuse, à la plus constante orthodoxie, coupables et condamnés si leur orthodoxie du jour devient l’hérésie du lendemain, tous menacés, d’abord les cent quatre-vingts autocrates qui, avant la concentration du gouvernement révolutionnaire, ont, pendant huit mois, régné sans contrôle en province, ensuite et surtout les cinquante Montagnards à poigne, fanatiques sans scrupules ou viveurs autoritaires, qui, en ce moment, piétinent sur place la matière humaine et s’espacent dans l’arbitraire comme un sanglier dans sa forêt, ou se vautrent dans le scandale comme un porc dans son bourbier.
Nul refuge pour eux, sinon provisoire, et nul refuge, même provisoire, sinon dans l’obéissance et le zèle prouvés comme le Comité veut qu’on les prouve, c’est-à-dire par la rigueur. — « Les Comités l’ont voulu, dira plus tard Maignet, l’incendiaire de Bédouin ; les Comités ont tout fait... Les circonstances me dominaient.... Les agents patriotes me conjuraient de ne pas mollir.... Je restais au-dessous du mandat le plus impératif  . » - Pareillement, le grand exterminateur de Nantes, Carrier, pressé d’épargner les rebelles qui venaient se livrer d’eux-mêmes : « Voulez-vous que je me fasse guillotiner ? Il n’est pas en mon pouvoir de sauver ces gens-là  . » Et, une autre fois : « J’ai des ordres, il faut que je les suive, je ne veux pas me faire couper la tête. »

Sous peine de mort, le représentant en mission est terroriste, comme ses collègues de la Convention et du Comité de Salut public, mais avec un bien plus profond ébranlement de sa machine nerveuse et morale ; car il n’opère pas, comme eux, sur le papier, à distance, contre des catégories d’êtres abstraits..

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_98_ Le Comité de Salut Public sous la Terreur

La Comité de Salut Public sous la Terreur ; Les hommes spéciaux : Robert Lindet, Jeanbon-Saint-André, Prieur de la Côte-d’Or, Carnot ; Les politiques : Billaud, Robespierre, Collot, Barère ; La Terreur à l’intérieur du Comité de Salut Public : « Ceux-là parmi vous seront des conspirateurs et des contre-révolutionnaires qui ne voudront pas être des bourreaux. »

Les hommes spéciaux : Robert Lindet, Jeanbon-Saint-André, Prieur de la Côte-d’Or, Carnot,

Quand un homme devient esclave, disait le vieil Homère, les dieux lui ôtent la moitié de son âme ; la même chose arrive quand un homme devient tyran. Dans le pavillon de Flore, à côté et au-dessus de la Convention tombée en servitude, les douze rois qu’elle s’est donnés siègent deux fois par jour, et lui commandent ainsi qu’à la France  . Bien entendu, pour occuper cette place, ils ont donné des gages ; il n’en est pas un qui ne soit révolutionnaire d’ancienne date, régicide impénitent, fanatique par essence et despote par principes ; mais le vin fumeux de la toute-puissance ne les a pas tous enivrés au même degré. – Trois ou quatre, Robert Lindet, Jeanbon-Saint-André, Prieur de la Côte-d’Or et Carnot, se cantonnent chacun dans un office utile et secondaire ; cela suffit pour les préserver à demi. Hommes spéciaux et chargés d’un service nécessaire, ils veulent d’abord que ce service soit accompli ; c’est pourquoi ils subordonnent le reste, même les exigences de la théorie et les cris des clubs. Avant tout, il s’agit, pour Lindet, de nourrir les départements qui n’ont pas de blé et les villes qui vont manquer le pain ; pour Prieur, de fabriquer et convoyer des biscuits, de l’eau-de-vie, des habits, des souliers, de la poudre et des armes ; pour Jeanbon, d’équiper des vaisseaux et de discipliner des équipages ; pour Carnot, de dresser des plans de campagne et de diriger des mouvements d’armées : tant de sacs de grains à fournir pour la quinzaine suivante à telle ville et à ramasser dans tels districts ; tant de rations à confectionner dans la semaine et à faire transporter dans le mois à tel endroit de la frontière ; tant de pêcheurs à transformer en artilleurs ou en gabiers et tant de vaisseaux à mettre à flot dans les trois mois ; tant de cavalerie, infanterie, artillerie à faire marcher par tels chemins pour arriver tel jour à tel gué ou à tel col, voilà des combinaisons précises qui purgent l’esprit des phrases dogmatiques, qui rejettent sur l’arrière-plan le jargon révolutionnaire, qui maintiennent un homme dans le bon sens et dans la raison pratique ; d’autant plus que trois d’entre eux, Jeanbon, ancien capitaine de navire marchand, Prieur et Carnot, officiers du génie, sont des gens du métier, et vont sur place pour mettre eux-mêmes la main à l’ouvrage. Jeanbon, toujours en mission sur les côtes, monte un vaisseau dans la flotte qui sort de Brest pour sauver le grand convoi d’Amérique   ; Carnot, à Watignies, impose à Jourdan la manœuvre décisive, et, le fusil à la main, marche avec les colonnes d’assaut  . – Naturellement, ils n’ont point de loisirs pour venir bavarder aux Jacobins ou intriguer dans la Convention : Carnot vit au Comité et dans ses bureaux, ne prend pas le temps d’aller manger avec sa femme, dîne d’un petit pain et d’un carafon de limonade, et travaille seize, dix-huit heures par jour   ; Lindet, surchargé plus que personne, parce que la faim n’attend pas, lit de ses yeux tous les rapports et « y passe les jours et les nuits   » ; Jeanbon, en sabots et carmagnole de laine  , avec un morceau de gros pain et un verre de mauvaise bière, écrit et dicte, jusqu’à ce que, les forces lui manquant, il se jette, pour dormir, sur un matelas étalé par terre. – Naturellement encore, quand on les dérange et qu’on leur casse en main leurs outils, ils ne sont pas contents ; ils savent trop bien le prix d’un bon outil, et, pour le service tels qu’ils le comprennent, il faut des outils efficaces, des employés compétents et laborieux, assidus au bureau, non au club…Cambon  , qui dans son comité des finances est, lui aussi, une sorte de souverain, garde à la trésorerie cinq ou six cents employés qui n’ont pu obtenir leur certificat de civisme et que les Jacobins dénoncent incessamment pour avoir leurs places. Carnot sauve et emploie des ingénieurs éminents, MM. d’Arçon, de Montalembert, d’Obenheim, tous nobles, plusieurs antijacobins, sans compter nombre d’officiers accusés qu’il justifie, replace ou maintient…
Les politiques : Billaud, Robespierre, Collot, Barère

Carnot finit par aveugler son honneur et sa conscience ; intact du reste et bien plus que ses collègues, il subit aussi sa mutilation morale et mentale ; sous la contrainte de son emploi et sous le prestige de sa doctrine, il a réussi à décapiter en lui les deux meilleures facultés humaines, la plus utile, qui est le sens commun, et la plus haute, qui est le sens moral.
Si tel est le ravage dans une âme droite, ferme et saine, quelle sera la dévastation intérieure dans les cœurs gâtés ou faibles, en qui prédominent déjà les mauvais instincts ! – Et notez qu’ils n’ont pas le préservatif de Carnot et des hommes d’affaires, la poursuite d’un objet restreint et manifestement utile. On les appelle « hommes de gouvernement », « révolutionnaires » proprement dits, « gens de la haute main »   : effectivement, ce sont eux qui, avec la conception de l’ensemble, ont la direction de l’ensemble. L’invention, l’organisation et l’application de la terreur leur appartiennent en propre ; ils sont les constructeurs, les régulateurs et les conducteurs de la machine  , les chefs reconnus du parti, de la secte et du gouvernement, surtout Billaud et Robespierre, qui ne vont jamais en mission   et ne lâchent pas un instant la poignée du moteur central ; le premier, politique actif, chargé, avec Collot, de faire marcher les autorités constituées, les districts, les municipalités, les agents nationaux, les comités révolutionnaires et les représentants en mission dans l’intérieur   ; le second, théologien, moraliste, docteur et prédicateur en titre, chargé de régenter la Convention et d’inculquer aux Jacobins les vrais principes ; derrière lui, Couthon, son lieutenant, Saint-Just, son disciple et son exécuteur des hautes œuvres ; au milieu d’eux, Barère, porte-voix du Comité, simple instrument, mais indispensable, commode à la main et toujours prêt à improviser la fanfare que l’on voudra, sur le thème que l’on voudra, en l’honneur du parti qui l’embouche ; au-dessous d’eux, le Comité de Sûreté générale, Vadier, Amar, Voulland, Guffroy, Panis, David, Jagot, et le reste, entrepreneurs, rapporteurs et agents de la proscription universelle. – Leur office a laissé sur eux son empreinte ; on les reconnaît « à leur teint flétri, à leurs yeux caves, ensanglantés » ; l’habitude de l’omnipotence a mis « sur leur front et dans leurs manières je ne sais quoi d’altier et de dédaigneux. Ceux du Comité de Sûreté générale ont quelque chose des anciens lieutenants de police, et ceux du Comité de Salut public, quelque chose des anciens ministres d’État ». – A la Convention, « on brigue l’honneur de leur conversation, l’avantage de leur toucher la main ; on croit lire son devoir sur leurs fronts ». Les jours où quelqu’un de leurs arrêtés doit être converti en décret, « les membres du Comité, le rapporteur, se font attendre, comme les chefs de l’État et les représentants du pouvoir souverain ; lorsqu’ils s’acheminent vers la salle des séances, ils sont précédés d’une poignée de courtisans qui semblent annoncer les maîtres du monde   ». – Effectivement, ils règnent ; mais regardez à quelles conditions.

La Terreur à l’intérieur du Comité de Salut Public : « Ceux-là parmi vous seront des conspirateurs et des contre-révolutionnaires qui ne voudront pas être des bourreaux. »

« Ne réclame pas », disait Barère  , à l’auteur d’un opéra dont la représentation venait d’être suspendue ; « par le temps qui court, il ne faut pas attirer sur soi l’attention publique. Ne sommes-nous pas tous au pied de la guillotine, tous, à commencer par moi ? » Et, vingt ans plus tard, dans une conversation particulière, comme on l’interrogeait sur le but véritable, sur la pensée intime du Comité de Salut public : « Nous n’avions qu’un sentiment, mon cher monsieur, celui de notre conservation, qu’un désir, celui de conserver notre existence, que chacun de nous croyait menacée. On faisait guillotiner son voisin pour que le voisin ne vous fît pas guillotiner vous-même  . » – Même appréhension dans les âmes fermes, quoiqu’elles aient, avec la crainte, des motifs moins bas que la crainte. « Que de fois, dit Carnot, nous entreprenions une œuvre de longue haleine, avec la persuasion qu’il ne nous serait pas permis de l’achever !...
Hérault de Séchelles y était encore (NB dans le Comité de Salut Public), maintenu en place et avec honneur par l’approbation récente de la Convention  , l’un des douze en titre et en fonctions, lorsqu’un arrêté des onze autres l’a pris subitement et livré au tribunal révolutionnaire, pour être remis à l’exécuteur. – A qui le tour maintenant parmi les onze ? Enlevé à l’improviste, aux applaudissements unanimes de la Convention docile, après trois jours de comédie judiciaire, la charrette le mènera sur la place de la Révolution, Samson le liera, les claqueurs à vingt-quatre sous battront des mains, et, le lendemain, tout le peuple politique se félicitera de voir, sur le bulletin des guillotinés, le nom d’un grand traître. À cet effet, pour que tel ou tel, parmi les rois du jour, passe ainsi de l’Almanach national sur la liste mortuaire, il suffit d’une entente entre ses collègues, et peut-être l’entente est faite. Entre qui et contre qui ? – Certainement, à cette pensée, les onze, assis autour de leur table, s’interrogent des yeux, avec un frémissement ; ils calculent les chances, et se souviennent ; des mots qu’on n’oublie pas ont éclaté. Plusieurs fois Carnot a dit à Saint-Just : « Toi et Robespierre, vous visez à la dictature  . » Robespierre a dit à Carnot : « Je t’attends à la première défaite   ». Un autre jour, Robespierre en fureur a crié que « le Comité conspirait contre lui » ; et, se tournant vers Billaud : « Je te connais maintenant. » Billaud a répondu : « Et moi aussi, je te connais comme un contre-révolutionnaire  . » Contre-révolutionnaires et conspirateurs, il y en a donc dans le Comité lui-même ; comment faire pour éviter ce nom qui est une sentence de mort ? – Silencieusement, la figure fatale qui trône au milieu d’eux, l’Êrynnie, par laquelle ils règnent, a rendu son oracle, et tous les cœurs l’entendent : « Ceux-là parmi vous seront des conspirateurs et des contre-révolutionnaires qui ne voudront pas être des bourreaux. »

Ils marchent ainsi pendant douze mois, poussés par la théorie et par la peur comme par deux fourches, à travers la mare rouge qu’ils font et qui de jour en jour devient plus profonde, tous ensemble et solidaires, nul n’osant s’écarter du groupe, chacun éclaboussé par le sang que les pieds des autres lui font sauter au visage. Très promptement leur vue se trouble ; ils ne se dirigent plus, et la dégradation de leur parole montre la stupeur de leur pensée…

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_97_ La convention sous la Terreur

La Convention sous la Terreur ; une sorte de vivier où la nasse révolutionnaire plonge. La lacheté du Maris. Les épurations : quoi de plus sublime qu’une assemblée qui se purge elle-même ?. Tout le monde est coupable  dans la Convention

La Convention sous la Terreur

Aux Tuileries, dans la grande salle de théâtre convertie en salle de séances, trône la Convention omnipotente : tous les jours en superbe appareil, elle délibère ; ses décrets, accueillis par une obéissance aveugle épouvantent la France et bouleversent l’Europe. De loin, sa majesté est formidable, plus auguste que celle du Sénat républicain à Rome. De près, c’est autre chose : ces souverains incontestés sont des serfs qui vivent dans les transes, et à juste titre : car nulle part, même en prison, on n’est plus contraint et moins en sûreté que sur leurs bancs. – A partir de juin 1793, leur enceinte inviolable, le grand réservoir officiel d’où découle toute autorité légale, est devenue une sorte de vivier où la nasse révolutionnaire plonge à coup sûr et coup sur coup, pour ramasser des poissons de choix, un à un ou par douzaines, quelquefois en gros tas, d’abord les soixante-sept députés girondins exécutés ou proscrits, puis les soixante-treize membres du côté droit raflés en un jour et déposés à la Force, ensuite des Jacobins marquants, Osselin arrêté le 19 brumaire, Basire, Chabot et Delaunay décrétés d’accusation le 24 brumaire, Fabre d’Églantine arrêté le 24 nivôse, Bernard guillotiné le 3 pluviôse, Anacharsis Clootz guillotiné le 4 germinal, Hérault de Séchelles, Lacroix, Philippeaux, Camille Desmoulins, Danton guillotinés, avec quatre autres, le 10 germinal ; Simond guillotiné le 24 germinal, Osselin guillotiné le 28 messidor. – Naturellement les demeurants sont avertis et prennent garde. À l’ouverture de la séance on les voit entrer dans la salle, l’air inquiet, « pleins de défiance   », comme des animaux qu’on pousse clans un enclos et qui soupçonnent un piège. « Chacun d’eux, écrit un témoin, observait ses démarches et ses paroles, de crainte qu’on ne lui en fit un crime : en effet, rien n’était indifférent, la place où l’on s’asseyait, un regard, un geste, un murmure, un sourire. » C’est pourquoi, et d’instinct, le troupeau se porte du côté qui semble le mieux abrité, vers la gauche. « Tout refluait vers le sommet de la Montagne ; le côté droit était désert.... Plusieurs ne prenaient pied nulle part, et pendant la séance changeaient souvent de place, croyant ainsi tromper l’espion et, en se donnant une couleur mixte, ne se mettre mal avec personne. Les plus prudents ne s’asseyaient jamais ; ils restaient hors des bancs, au pied de la tribune, et dans les occasions éclatantes ils se glissaient furtivement hors de la salle. »..
La plupart se réfugient dans leurs comités ; chacun tâche de se faire oublier, d’être obscur, nul, absent  . Pendant les quatre mois qui suivent le 2 juin, la salle de la Convention est à moitié ou aux trois quarts vide ; l’élection du président ne réunit pas deux cent cinquante votants   ; il ne se trouve que deux cents voix, cent voix, cinquante voix pour nommer le Comité de Salut public et le Comité de Sûreté générale ; il n’y a qu’une cinquantaine de voix pour nommer les juges du Tribunal révolutionnaire ; il y a moins de dix voix pour nommer leurs suppléants   ; il n’y a point de voix du tout pour adopter le décret d’accusation contre le député Dulaure   : « Aucun membre ne se lève ni pour ni contre ; il n’y a pas de vote » : néanmoins le président prononce que le décret est rendu, et « le Marais laisse faire ». – « Crapauds du Marais », on les appelait ainsi avant le 2 juin, lorsque, dans les bas-fonds du centre, ils « coassaient » contre la Montagne ; maintenant ils sont encore quatre cent cinquante, trois fois plus nombreux que les Montagnards ; mais, de parti pris, ils se taisent ; leur ancien nom « les rend, pour ainsi dire, moites ; leurs oreilles retentissent de menaces éternelles, leurs cœurs sont maigris de terreur   », et leurs langues, paralysées par l’habitude du silence, restent collées à leurs palais. Ils ont beau s’effacer, consentir à tout, ne demander pour eux que la vie sauve, livrer le reste, leur vote, leur volonté, leur conscience : ils sentent que cette vie ne tient qu’à un fil. Le plus muet d’entre eux, Siéyès, dénoncé aux Jacobins, échappe tout juste, et par la protection de son cordonnier qui se lève et dit : « Ce Siéyès, je le connais, il ne s’occupe pas du tout de politique, il est toujours dans ses livres ; c’est moi qui le chausse et j’en réponds…

David : Resterons-nous vingt de la Montagne ?

Seuls les Montagnards parlent, et toujours d’après la consigne. Si Legendre, l’admirateur, le disciple, le confident intime de Danton, ose une fois intervenir à propos du décret qui envoie son ami à l’échafaud, et demander qu’au préalable Danton soit entendu, c’est pour se rétracter séance tenante ; le soir même, pour plus de sûreté, « il roule dans la boue   », déclare aux Jacobins « qu’il s’en rapporte au jugement du Tribunal révolutionnaire », et jure de dénoncer « quiconque voudrait entraver l’exécution du décret   ». Robespierre ne lui a-t-il pas fait la leçon, et de son ton le plus rogue ? Quoi de plus beau, a dit le grand moraliste, quoi de plus sublime qu’une assemblée qui se purge elle-même   ! – Ainsi, non seulement le filet qui a déjà ramené tant de proies palpitantes n’est point rompu, ou élargi, ou remisé, mais à présent il pêche à gauche aussi bien qu’à droite, et de préférence sur les plus hauts bancs de la Montagne  . Bien mieux, par la loi du 22 prairial, ses mailles sont resserrées et son envergure est accrue ; avec un engin si perfectionné, on ne peut manquer de pêcher le vivier jusqu’à épuisement. Quelque temps avant le 9 thermidor, David, un des fidèles de Robespierre, disait lui-même : « Resterons-nous vingt de la Montagne ? » Vers le même temps, Legendre, Thuriot, Léonard Bourdon, Tallien, Bourdon de l’Oise, d’autres encore, ont chacun, et toute la journée, un espion à leurs trousses : trente députés vont être proscrits, et l’on se dit leurs noms à l’oreille ; là-dessus, soixante découchent, persuadés que le lendemain matin on viendra chez eux les empoigner dans leurs lits  .A ce régime prolongé pendant tant de mois, les âmes s’affaissent et se dégradent…
Pendant quatorze mois, les députations des sociétés populaires viennent réciter à la barre leurs tirades extravagantes ou plates, et la Convention est tenue d’applaudir. Pendant neuf mois  , des rimeurs de carrefour et des polissons de café viennent en pleine séance chanter des couplets de circonstance, et la Convention est tenue de faire chorus. Pendant six semaines  , les profanateurs d’églises viennent étaler dans la salle leurs bouffonneries de bastringue, et la Convention est tenue, non seulement de les subir, mais encore d’y jouer un rôle. – Jamais dans la Rome impériale, même sous Néron et Héliogabale, un sénat n’est descendu si bas

Jamais dans la Rome impériale, même sous Néron et Héliogabale, un sénat n’est descendu si bas

Regardez une de leurs parades, celle du 20, du 22 ou du 30 brumaire ; la mascarade se répète, et plusieurs fois par semaine, uniformément, presque sans variantes. — Une procession de mégères et d’escogriffes arrive aux portes de la salle ; ils sont encore « ivres de l’eau-de-vie qu’ils ont bue dans les calices, après avoir mangé des maquereaux grillés sur des patènes » ; d’ailleurs ils se sont abreuvés en route. « Montés à califourchon sur des ânes qu’ils ont affublés d’une chasuble et qu’ils guident avec une étole », ils se sont arrêtés aux tabagies, tendant un ciboire ; le cabaretier, pinte en main, a versé dedans, et à chaque station ils ont lampé, coup sur coup, leurs trois rasades, en parodie de la messe, qu’ils disent ainsi dans la rue, à leur façon. — Cela fait, ils ont endossé les chapes, les chasubles, les dalmatiques, et sur deux longues lignes, le long des gradins de la Convention, ils défilent. Plusieurs portent, sur des brancards ou dans des corbeilles, les candélabres, les calices, les plats d’or et d’argent, les ostensoirs, les reliquaires ; d’autres tiennent les bannières, les croix et les autres dépouilles ecclésiastiques. Cependant « la musique sonne l’air de la Carmagnole, celui de Malborough s’en va-t-en guerre.... À l’instant où le dais entre, elle joue l’air Ah ! le bel oiseau ; » subitement, tous les masques jettent bas leur déguisement : mitres, étoles, chasubles sautent en l’air, et « laissent apparaître les défenseurs de la patrie couverts de l’uniforme national   ». Risées, clameurs, enthousiasme, tapage plus fort des instruments ; la bande, qui est en train, demande à danser la Carmagnole, et la Convention y consent ; il se trouve même des députés pour descendre de leurs bancs et venir battre des entrechats avec les filles en goguette. – Pour achever, la Convention décrète qu’elle assistera le soir à la fête de la Raison, et, de fait, elle s’y rend en corps. Derrière l’actrice en jupon court et en bonnet rouge qui figure la Liberté ou la Raison, les députés marchent, eux aussi en bonnet rouge, riant et chantant, jusqu’au nouveau temple ; c’est un temple de planches et de carton qu’on a bâti dans le chœur de Notre-Dame. Ils s’asseyent au premier rang, et la Déesse, une ancienne habituée des petits soupers du prince de Soubise, avec « toutes les jolies damnées de l’Opéra », déploie devant eux ses grâces d’opéra  . On entonne « l’hymne de la Liberté », et, puisque par décret, le matin même, la Convention s’est obligée à le chanter, je puis bien supposer qu’elle le chante. Ensuite on danse ; par malheur les textes manquent pour décider si la Convention a dansé..

Tout le monde est coupable  dans la Convention


« Tout le monde est coupable ici, disait Carrier dans la Convention, jusqu’à la sonnette du président. » Ils ont beau se répéter qu’ils étaient contraints d’obéir, et sous peine de mort : au plus pur d’entre eux, s’il a encore une conscience, sa conscience réplique : « Toi aussi, malgré toi, je l’admets, moins que les autres, je le veux bien, tu as été un terroriste, c’est-à-dire un brigand et un assassin

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_96_ Portait de Robespierre (2)

Culte de la personnalité, Vertu et hypocrisie, manie de la persécution, Imposture, refus de reconnaître ses responsabilités . Robespierre pire que Marat

Cf; Auguste Comte sur Rousseau  : « Dans ce nouveau règne des Saints, sa nature la conduisait nécessairement à concevoir le principal ascendant politique non à la capacité, mais à la vertu, de manière à encourager dogmatiquement la plus active et la plus dangereuse hypocrisie « Cours de Philosophie Positive, vol 5-6

Le culte de la personnalité

— A mesure que les foudres de la Révolution tombent plus pressées sur les autres têtes, Robespierre monte plus haut dans la gloire de son apothéose. On lui écrit qu’il est « le fondateur de la République, le génie incorruptible qui voit tout, prévoit tout, déjoue tout, qu’on ne peut ni tromper ni séduire  , qu’il a l’énergie d’un Spartiate et l’éloquence d’un Athénien  , qu’il couvre la République de l’égide de son éloquence  , qu’il éclaire l’univers par ses écrits, qu’il remplit le monde de sa renommée, qu’il régénère ici-bas le genre humain  , que son nom est et sera en vénération dans tous les siècles présents et futurs  , qu’il est le Messie que l’Être éternel a promis pour réformer toute chose   ». « — Une popularité énorme », dit Billaud-Varennes  , une popularité qui, fondée sous la Constituante, « ne fit que s’accroître pendant la Législative, et plus tard encore davantage, tellement que, dans la Convention nationale, il se trouva bientôt le seul qui fixât sur sa personne tous les regards... Avec cet ascendant sur l’opinion publique,... avec cette prépondérance irrésistible, lorsqu’il est arrivé au Comité de Salut public, il était déjà l’être le plus important de la France. » Au bout de trois ans, un chœur qu’il a formé et qu’il dirige   mille voix à l’unisson lui répètent infatigablement sa litanie, son credo intime, l’hymne en trois versets qu’il a composé en son propre honneur et que chaque jour il se récite à voix basse, parfois à voix haute : « Robespierre seul a trouvé la forme idéale du citoyen. Robespierre seul la remplit exactement, sans excès ni lacune. Robespierre seul est digne et capable de conduire la Révolution  . » – A ce degré, l’infatuation froide équivaut à la fièvre chaude, et Robespierre arrive aux idées, presque aux visions de Marat.
D’abord, à ses propres yeux, il est, comme Marat, un homme persécuté, et, comme Marat, il se pose en « martyr », mais avec un étalage plus savant et plus contenu, avec l’air résigné, attendri d’une victime pure qui s’offre et monte au ciel en léguant aux hommes le souvenir impérissable de ses vertus  . « Je soulève contre moi tous les amours-propres  , j’aiguise mille poignards, je me dévoue à toutes les haines.... Je suis certain de payer de ma tête les vérités que je viens de dire, j’ai fait le sacrifice de ma vie, je recevrai la mort presque comme un bienfait. » – « Le ciel m’appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté ; j’accepte avec transport cette douce et glorieuse destinée . » —…

Les complots- la manie de la persécution- le culte de la vertu

Naturellement, et toujours comme Marat, il ne voit autour de lui que « des pervers, des intrigants, des traîtres   ». – Naturellement, chez lui comme chez Marat, le sens commun est perverti, et, comme Marat, il croit à la volée : « Je n’ai pas besoin de réfléchir, disait-il à Garat, c’est toujours à mes premières impressions que je m’en rapporte. » Pour lui, « les meilleures raisons, ce sont ses soupçons   », et contre ses soupçons rien ne prévaut, pas même l’évidence palpable : le 4 septembre 1792, dans un entretien intime avec Pétion, pressé de questions, il finit par dire : « Eh bien, je crois que Brissot est à Brunswick  . » Naturellement enfin, il se forge, comme Marat, des romans noirs, mais moins improvisés, d’une absurdité moins grossière, plus lentement élaborés et plus industrieusement concertés dans son cerveau de raisonneur et de policier. – « Manifestement, dit-il à Garat  , les Girondins conspirent. – Et où donc conspirent-ils ? — Partout à Paris, dans toute la France, dans toute l’Europe…
L’immoralité est un attentat politique ; on complote contre l’État, par cela seul qu’on affiche le matérialisme ou qu’on prêche l’indulgence, quand on est scandaleux dans sa conduite ou débraillé dans ses mœurs, quand on agiote, quand on dîne trop bien, quand on est vicieux, intrigant, exagéré ou trembleur, quand on agite le peuple, quand on pervertit le peuple, quand on trompe le peuple, quand on blâme le peuple, quand on se défie du peuple  , bref quand on ne marche pas droit, au pas prescrit, dans la voie étroite que Robespierre a tracée d’après les principes. Quiconque y choppe ou s’en écarte est un scélérat, un traître. Or, sans compter les royalistes, les Feuillants, les Girondins, les Hébertistes, les Dantonistes et autres déjà décapités ou incarcérés selon leurs mérites, combien de traîtres encore dans la Convention, dans les Comités, parmi les représentants en mission, dans les administrations mal épurées, parmi les tyranneaux subalternes, dans tout le personnel régnant ou influent à Paris et en province ! Hors « une vingtaine de trappistes politiques à la Convention », hors le petit groupe dévoué des Jacobins purs à Paris, hors les rares fidèles épars dans les sociétés populaires des départements, combien de Fouché, de Fréron, de Tallien, de Bourbon, de Collot, parmi les soi-disant révolutionnaires ! combien de dissidents déguisés en orthodoxes, de charlatans déguisés en patriotes, de pachas déguisés en sans-culottes   ! Ajoutez cette vermine à celle que veut écraser Marat : ce n’est plus par centaines de mille, c’est par millions, comme le crient Baudot, Jeanbon-Saint-André, Guffroy, qu’il faut compter les coupables et abattre les têtes.
 – Et toutes ces têtes, Robespierre, selon ses maximes, doit les abattre. Il le sait ; si hostile que soit son esprit aux idées précises, parfois dans son cabinet, seul à seul avec lui-même, il voit clair, aussi clair que Marat. Du premier élan, la chimère de Marat, à tire-d’aile, avait emporté son cavalier frénétique jusqu’au charnier final ; celle de Robespierre, voletant, clopinant, y arrive à son tour ; à son tour, elle demande à paître, et l’arrangeur de périodes, le professeur de dogmes commence à mesurer la voracité de la bête monstrueuse sur laquelle il est monté. Plus lente que l’autre et moins carnassière en apparence, elle est plus dévorante encore ; car, avec des griffes et des dents pareilles, elle a de plus vastes appétits. Au bout de trois ans, Robespierre a rejoint Marat dans le poste extrême où Marat s’est établi dès les premiers jours, et le docteur s’approprie la politique, le but, les moyens, l’œuvre et presque le vocabulaire du fou   : dictature armée de la canaille urbaine, affolement systématique de la populace soudoyée, guerre aux bourgeois, extermination des riches, proscription des écrivains, des administrateurs et des députés opposants. Même pâture aux deux monstres ; seulement Robespierre ajoute, à la ration du sien, « les hommes vicieux », en guise de gibier spécial et préféré. Dès lors, il a beau s’abstraire de l’action, s’enfermer dans les phrases, boucher ses chastes oreilles, lever au ciel ses yeux de prédicateur, il ne peut s’empêcher d’entendre ou de voir autour de lui, sous ses pieds immaculés, les os qui craquent, le sang qui ruisselle, la gueule insatiablement béante du monstre qu’il a formé et qu’il chevauche  . À cette gueule toujours plus affamée, il faut chaque jour un plus ample festin de chair humaine, et il est tenu, non seulement de la laisser manger, mais encore de lui fournir la nourriture, souvent de ses propres mains, sauf à les laver ensuite, et à dire, ou même à croire, que jamais une éclaboussure de sang n’a taché ses vertueuses mains. À l’ordinaire, il se contente de flatter et caresser la bête, de l’excuser, de l’approuver, de la laisser faire. Déjà pourtant et plus d’une fois, tenté par l’occasion, il l’a lancée en lui désignant une proie. Maintenant, il va lui-même chercher la proie vivante, il l’enveloppe dans le filet de sa rhétorique  , il l’apporte toute liée dans la gueule ouverte ; il écarte d’un geste absolu les bras d’amis, de femmes, de mères, les mains suppliantes qui se tendent pour préserver des vies   ; autour du cou des malheureux qui se débattent, il met subitement un lacet  , et, de peur qu’ils ne s’échappent, il les étrangle au préalable. Vers la fin, rien de tout cela ne suffit plus ; il faut à la bête de grandes curées, partant une meute, des rabatteurs, et, bon gré mal gré, c’est Robespierre qui équipe, dispose et pousse les pourvoyeurs, à Orange, à Paris  , pour vider les prisons, avec l’ordre d’être expéditifs dans leur besogne. À ce métier de boucher, les instincts destructeurs, longtemps comprimés par la civilisation, se redressent. Sa physionomie de chat, qui a d’abord été celle « d’un chat domestique, inquiète, mais assez douce, est devenue la mine farouche d’un chat sauvage, puis la mine féroce d’un chat-tigre.... À la Constituante, il ne parlait qu’en gémissant ; à la Convention, il ne parle qu’en écumant  . » Cette voix monotone de régent gourmé prend un accent personnel de passion furieuse ; on l’entend qui siffle et qui grince   ; quelquefois, par un changement à vue, elle affecte de pleurer   ; mais ses plus âpres éclats sont moins effroyables que son attendrissement de commande. Un dépôt extraordinaire de rancunes vieillies, d’envie corrosive et d’aigreur recuite s’est amassé dans cette âme ; la poche au fiel est comble, et le fiel extravasé déborde jusque sur des morts. Jamais il n’est las de tuer à nouveau ses adversaires guillotinés, les Girondins, Chaumette, Hébert, surtout Danton  , probablement parce que Danton a été l’ouvrier actif de la Révolution, dont il n’est que le pédagogue incapable ; sur ce cadavre encore tiède, sa haine posthume suinte en diffamations apprêtées, en contre-vérités palpables. — Ainsi rongée intérieurement par le venin qu’elle distille, sa machine physique se détraque, comme celle de Marat, mais avec d’autres symptômes. Quand il parle à la tribune, « il crispe les mains par une sorte de contraction nerveuse », des secousses brusques courent « dans ses épaules et dans son cou qu’il agite convulsivement à droite et à gauche   ». – « Son teint est bilieux, livide ; » ses yeux clignotent sous ses lunettes ; et quel regard ! — « Ah ! disait un Montagnard, vous auriez voté comme nous, le 9 thermidor, si vous aviez vu ses yeux verts ! » – Au physique, comme au moral, il devient un second Marat, plus bourrelé, parce que sa surexcitation n’est pas encore un équilibre, et parce que, sa politique étant une morale, il est obligé d’être plus largement exterminateur…

L’imposture : il parvient presque croire ce qu’il dit, et  après qu’il l’a dit il le croit  .

Jusqu’au bout, non seulement en public et pour autrui, mais pour lui-même et dans son for intime, il garde son masque. Aussi bien, son masque s’est collé à sa peau ; il ne les distingue plus l’un de l’autre ; jamais imposteur n’a plus soigneusement appliqué le sophisme sur ses intentions et sur ses actes, pour se persuader que son masque est son visage, et qu’il dit vrai quand il ment.
À l’en croire, il n’est pour rien dans les journées de Septembre  . « Avant l’époque où ces événements sont arrivés, il avait cessé de fréquenter le conseil général de la Commune.... Il n’y allait plus. » Il n’y a été chargé d’aucune commission ; il n’y avait pas d’influence ; il n’y a point provoqué l’arrestation et le meurtre des Girondins  . Seulement, « il a parlé avec franchise de quelques membres de la commission des Vingt et Un » ; en sa qualité de « magistrat » et « dans une assemblée municipale », ne devait-il pas « s’expliquer librement sur les auteurs d’une trame dangereuse » ? Au reste, la Commune, « loin de provoquer les événements du 2 septembre, a fait tout ce qui était en son pouvoir pour les empêcher ». Enfin, il n’a péri qu’un innocent : « C’est beaucoup sans doute. Citoyens, pleurez cette méprise cruelle ; nous l’avons pleurée dès longtemps ; mais que votre douleur ait un terme, comme toutes les choses humaines. » Quand le peuple souverain, reprenant les pouvoirs qu’il a délégués, exerce son droit inaliénable, nous n’avons qu’à nous incliner. — D’ailleurs, il est juste, sage et bon ; « dans tout ce qu’il fait,... tout est vertu et vérité, rien ne peut être excès, erreur ou crime   ». À lui d’intervenir, quand ses vrais représentants sont gênés par la loi : « Qu’il se réunisse dans ses sections, et vienne nous forcer à mettre en état d’arrestation les députés infidèles  . » Rien de plus licite qu’une telle motion, et voilà toute la part que Robespierre a prise au 31 mai. Il est trop scrupuleux pour faire ou commander un acte illégal ; cela est bon pour les Danton, les Marat, pour les hommes de morale relâchée ou de cerveau échauffé, qui, au besoin, marchent dans le ruisseau et retroussent leurs manches jusqu’au coude ; quant à lui, rien ne dérangera ou ne salira ostensiblement son costume d’honnête homme et de parfait citoyen. — Au Comité de Salut public, il ne fait qu’exécuter les décrets de la Convention, et la Convention est toujours libre. Lui dictateur ! Mais il n’est qu’un député entre sept cents autres, et son autorité, s’il en a une, n’est que l’ascendant légitime de la raison et de la vertu  . Lui meurtrier ! Mais, s’il a dénoncé des conspirateurs, c’est la Convention qui les a traduits devant le Tribunal révolutionnaire  , et c’est le Tribunal révolutionnaire qui en a fait justice. Lui terroriste ! Mais, s’il veut simplifier la procédure, c’est pour hâter la délivrance des innocents, la punition des coupables et l’épuration définitive qui mettra pour jamais la liberté et les mœurs à l’ordre du jour . — Tout cela, il parvient presque à le croire, avant de le dire, et tout cela, après qu’il l’a dit il le croit .

Sous le règne nominal d’une théorie humanitaire, la dictature effective des passions méchantes et basses

Quand la nature et l’histoire se concertent pour composer un personnage, elles y réussissent mieux que l’imagination humaine. Ni Molière dans son Tartufe, ni Shakespeare dans son Richard III, n’ont osé mettre en scène l’hypocrite convaincu de sa sincérité et le Caïn qui se croit Abel. Le voici sur une scène colossale, en présence de cent mille spectateurs, le 8 juin 1794, au plus beau jour de sa gloire, dans cette fête de l’Être suprême, qui est le triomphe retentissant de sa doctrine et la consécration officielle de sa papauté. Deux personnages sont en lui, comme dans la Révolution qu’il représente, l’un, apparent, étalé, extérieur, l’autre, inavoué, dissimulé, intime, et le second recouvert par le premier. — Le premier, tout de parade, forgé par la cervelle raisonnante, est aussi factice que la farce solennelle qui se développe autour de lui. Conformément au programme de David, le peuple de comparses, qui défile devant une montagne allégorique, fait les gestes indiqués, pousse les cris commandés, sous l’œil d’Henriot et de ses gendarmes  , et, à l’heure dite, éprouve les émotions prescrites. À cinq heures du matin, « amis, frères, époux, parents, enfants, s’embrassent.... Le vieillard, les yeux mouillés par des larmes de joie, sent rajeunir son âme ». À deux heures, sur les estrades en gazon de la sainte montagne, « tout s’émeut, tout s’agite : ici les mères pressent les enfants qu’elles allaitent ; là, saisissant les plus jeunes de leurs enfants mâles, elles les présentent en hommage à l’Auteur de la nature ; au même instant, et simultanément, les fils, brûlant d’une ardeur guerrière, lèvent leurs épées et les déposent entre les mains de leurs vieux pères. Partageant l’enthousiasme de leurs fils, les vieillards ravis les embrassent et répandent sur eux la bénédiction paternelle....
« Pour la première fois   », son visage s’épanouit, il rayonne de joie, et l’enthousiasme du scribe se déverse, comme toujours, en phrases de livre : « Voilà, dit-il, la plus intéressante portion de l’humanité ! L’univers est ici rassemblé. Ô nature, que ta puissance est sublime et délicieuse ! Comme les tyrans doivent pâlir à l’idée de cette fête ! » Lui-même n’en est-il pas le plus bel ornement ? N’a-t-il pas été choisi à l’unanimité pour présider la Convention et pour conduire la cérémonie ? N’est-il pas le fondateur du nouveau culte, du seul culte pur que la morale et la raison puissent avouer sur la terre ? – En grand costume de représentant, culotte de nankin, habit bleu barbeau, ceinture tricolore, drapeau à panaches  , tenant dans la main un bouquet d’épis et de fleurs, il marche le premier, en tête de la Convention, et sur l’estrade il officie : il met le feu au voile de l’idole qui représente l’Athéisme, et à sa place, tout d’un coup, par un mécanisme ingénieux, il fait apparaître l’auguste statue de la Sagesse. Là-dessus, il parle, puis il reparle, exhortant, apostrophant, prêchant, élevant son âme à l’Être suprême, avec quelles combinaisons oratoires ! avec quel déroulement académique de petits versets enfilés bout à bout pour mieux lancer la tirade ! avec quel savant équilibre de l’adjectif et du substantif   ! De ces périodes tressées comme pour une distribution de prix ou pour une oraison funèbre, de toutes ces fleurs fanées, s’exhale une odeur de sacristie et de collège ; il la respire complaisamment et s’en enivre. Sans doute, en ce moment, il est de bonne foi, il s’admire sans hésitation ni réserve, il est à ses propres yeux, non seulement un grand écrivain et un grand orateur, mais encore un grand homme d’État, un grand citoyen : sa conscience artificielle et philosophique ne lui décerne que des éloges. – Mais regardez en dessous, ou plutôt attendez une minute. Derrière lui, l’impatience et l’antipathie se sont fait jour ; Lecointre l’a bravé en face ; des murmures, des injures, et, ce qui est pis, des sarcasmes sont arrivés jusqu’à ses oreilles. En pareil jour et en pareil lieu ! Contre le pontife de la vérité, contre l’apôtre de la vertu ! Comment les mécréants ont-ils osé ? Silencieux, blême, il avale sa rage  , et, perdant l’équilibre, il se précipite, les yeux clos, dans la voie du meurtre : coûte que coûte, les mécréants périront, tout de suite. Pour aller plus vite, il faut escamoter leurs têtes, et, comme « au Comité de Salut public, jusqu’à ce moment, tout s’est fait de confiance   », seul avec Couthon, sans prévenir ses collègues, il rédige, apporte et fait voter par la Convention la terrible loi de Prairial qui met à sa discrétion toutes les vies. — Dans sa hâte cauteleuse et maladroite, il a demandé trop ; à la réflexion, chacun s’alarme pour soi-même ; il est forcé de reculer, de protester qu’on l’a mal compris, d’admettre une exception pour les représentants, partant de rengainer le couteau qu’il mettait déjà sur la gorge de ses adversaires. Mais il ne l’a pas lâché, il les guette, et, simulant la retraite, affectant le renoncement  , tapi dans son coin, il attend qu’ils se discréditent, pour sauter sur eux une seconde fois. Cela ne tardera guère ; car la machine d’extermination qu’il a installée le 22 prairial demeure entre leurs mains, et il faut qu’elle fonctionne entre leurs mains selon la structure qu’il lui a donnée, c’est-à-dire à tours accélérés, presque au hasard : à eux, l’odieux du massacre en grand et aveugle ; non seulement il ne s’y oppose pas, mais, tout en feignant de s’abstenir, il y pousse. Renfermé dans son bureau particulier de police secrète, il commande des arrestations  , il lance Hermann, son limier en chef, il prend lui-même, il signe le premier, il expédie sur-le-champ l’arrêté qui suppose des conspirations parmi les détenus et qui, instituant les « moutons » ou dénonciateurs subornés, va fabriquer les grandes fournées de la guillotine, afin de « purger et déblayer les prisons en un instant   ». — « Ce n’est pas moi, dira-t-il plus tard  depuis plus de six semaines, l’impuissance de faire le bien et d’arrêter le mal m’a forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du Comité de Salut public  . » Perdre ses adversaires avec les meurtres que l’on commet, qu’on leur fait commettre et qu’on leur impute, du même coup de pinceau se blanchir et les noircir, quelle volupté !
Si tout bas, par instants, la conscience naturelle essaye de murmurer, la conscience acquise et superposée intervient aussitôt pour lui imposer silence et pour déguiser sa rancune privée sous des prétextes publics : après tout, les gens guillotinés étaient des aristocrates, et les gens à guillotiner sont des hommes immoraux ; ainsi le moyen est bon, et le but meilleur ; en usant du moyen, comme en poursuivant le but, on exerce un sacerdoce.
 - Tel est le décor de la Révolution, un masque spécieux, et tel est le dessous de la Révolution, une face hideuse ; sous le règne nominal d’une théorie humanitaire, elle couvre la dictature effective des passions méchantes et basses ; dans son vrai représentant, comme en elle-même, on voit partout la férocité percer à travers la philanthropie et, du cuistre, sortir le bourreau.