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jeudi 2 mai 2019

Raisons de détester l’Eurokom-29 : Une Europe divisée politiquement unie culturellement serait une Europe plus forte !


Europe et Eurokom

Dans un de mes précédents blogs, je m’enflammais sur les propos de Macron à Epinal sur « l’Europe qui nous a donné la Paix ». Face aux politiciens truqueurs qui sciemment mélangent l’Europe, réalité géographique, historique, culturelle et la Communauté européenne et ses institutions (notamment la Commission européenne), vouées uniquement à construire un grand marché selon le dogme d’une véritable secte libérale, je propose donc de différencier l’Europe réelle des peuples et des nations et l’Eurokom, les institutions de la Communauté Européenne

La Grèce était née divisée

« Suivant l’heureuse expression de De Maistre, on peut dire en quelque sorte que la Grèce était née divisée… La constitution géographique de la Grèce explique en partie cette division radicale, par l’excessive dissémination qui caractérise un tel territoire, non seulement dans l’Archipel, mais même sur le Continent, naturellement décomposé en un grand nombre de portions indépendantes, en vertu des golfes, des isthmes, des chaînes, etc. dont il est tant traversé. A cette considération extérieure, il faut joindre, pour compléter suffisamment une telle explication, une cause sociale non moins essentielle, consistant dans l’identité remarquable de ces diverses populations, civilisées presque simultanément, sous l’influence d’une langue à peu près commune, par des colonies dont l’origine était semblable, et la sociabilité fort analogue. De ce double caractère fondamental, il est résulté que chacun de ces peuples, d’abord sans doute aussi disposé que le peuple romain à poursuivre graduellement la conquête universelle, n’ jamais pu, malgré des efforts toujours renouvelés, subjuguer ses plus proches voisins…
Ainsi, pendant que l’Humanité s’y trouvait préservé de cette torpeur intellectuelle et morale que tend nécessairement à produire la prolongation démesurée du régime théocratique, la vie guerrière ne pouvait cependant y acquérir habituellement assez de prépondérance pour absorber, comme à Rome, les principales facultés des hommes éminents… Telle est la grande cause qui a rejeté en quelque sorte dans la vie intellectuelle une énergie cérébrale continuellement excitée, et que la destination politique ne pouvait suffisamment satisfaire ; la même influence agissant aussi sur les masses, quoiqu’à un degré beaucoup moindre, les disposait également à goûter cette nouvelle culture… Voilà donc par quel concours de conditions essentielles il a enfin surgi, dans la Grèce, une classe libre entièrement nouvelle, qui devait alors servir d’inappréciable organe au principal essor de l’élite de l’Humanité, comme étant à la fois éminemment spéculative sans avoir le caractère sacerdotal, et essentiellement active, sans être absorbée par la guerre… Ce petit noyau de libres penseurs alors chargés, en quelque sorte, des destinées intellectuelles de notre espèce, qui peut-être, sans les sublimes journées des Thermopyles, de Marathon ou de Salamine, ultérieurement complétés par l’immortelle expédition du grand Alexandre, resterait encore, même aujourd’hui, plongée partout dans l’avilissement théocratique. »

Auguste Comte, Cours de Philosophe Positive, Physique Sociale.

Ainsi donc, la Grèce était née politiquement divisée, mais culturellement unie. Et c’est ainsi que nous lui devons l’art glorification de l’homme, non des seuls dieux, la science, la philosophie, la démocratie. C’est ainsi qu’elle fut grande, capable de résister aux empires théocratiques comme la Perse, et lorsque le temps fut venu, conquérant sont rude vainqueur et nous transmettant un trésor intellectuel, social politique sur lequel nous vivons encore.

La Grèce, politiquement, divisée, culturellement unie.

Pourquoi L’occident chrétien inventa la circumnavigation, et pas l’empire chinois

C’est un point crucial de l’histoire des sciences et des civilisations que d’expliquer pourquoi l’Europe et non la Chine a découvert la circumnavigation. Entre 1405 et 1433, une série de sept grosses expédions navales (plusieurs dizaines de très grandes jonques, plus de vingt mille hommes), sous l’autorité de l’amiral Zheng He, quittent la Chine et atteignent les côtes de l’Afrique australe, descendant progressivement vers le Cap de Bonne-Espérance. Mais cet effort s’arrêtera rapidement. La Chine, empire alors unifié, se considérant comme le Centre du Monde, manifestait beaucoup de dédain et peu de curiosité pour le monde extérieur, elle estimait n’en avoir nul besoin, et les expéditions de Zheng He apparurent vite comme une fantaisie mégalomaniaque et coûteuse, sans aucun intérêt commercial. La mort d’un Empereur peu populaire et la fin de la faveur de Zheng He suffirent à provoquer l’arrêt immédiat des expéditions chinoises et entraînèrent même une réaction étonnante : en 1500, l’Empire Ming interdit la construction de jonques de plus de deux mâts. Au contraire, l’effort occidental d’exploration fut soutenu durant une longue période par la demande sociale et économique, et les rivalités des différents royaumes européens entre eux favorisèrent les entreprises des explorateurs ; c’est ainsi que Christophe Colomb, se voyant refuser le financement de son expédition par le Portugal, put se tourner vers l’Espagne.

L’organisation politique, compétition de divers gouvernements temporels sous un même pouvoir spirituel, une même civilisation, était idéale .L’avantage de divisions politiques stables à l’intérieur d’une même ère de civilisation, par rapport à un empire unifié ou à une instabilité chronique, est bien mise en évidence dans le livre de David Cosandey, Le secret de l’Occident, Arléa, 1997, Paris.

(Eric Sartori, Le socialisme d'Auguste Comte : aimer, penser, agir au XXIe siècle, L’Harmattan, 2012)

Une division politique, une unité culturelle !

L’Europe a-t-elle donc vraiment intérêt à une unité politique et économique plus importante ? Dans l’automobile,  nous avons des alliances Renault-Nissan-Mitsubishi, Dongfeng Peugeot, Volvo Geely, Fiat General Motor ; que se serait-il passé s’il n’y avait qu’un seul groupe européen, Volkswagen ? Est-ce qu’une Europe divisée ne s’avère (ne s’avérerait pas) pas finalement plus résistante, plus résiliente face à l’ agressivité économique chinoise, lui compliquant la tâche plutôt que de lui offrir une plate forme unifiée de débarquement ? Est-ce qu’une Europe divisée ne permet pas de résister davantage aux pressions américains, par exemple par des décisions contradictoires concernant les relations avec l’opérateur chinois Huawei ? Quelle pression s’exercerait sur une Europe dite unie !

Regardons par ailleurs ce que fait la Chine. Elle a visiblement appris des erreurs de son passé et veille à maintenir une certaine concurrences entre ses grandes villes et régions, chacune ayant, dans bien des domaines, leurs champions locaux, l’Etat intervenant parfois pour faire le ménage et chasser les indésirables, trop polluants, ou qui ne savent pas évoluer, ou aux pratiques financières douteuses.

Tout ingénieur, tout logicien sait que dans une construction en chaine, c’est la valeur du chainon le plus faible qui donne la résistance globale, alors qu’une construction en parallèle est beaucoup plus résistante. La constitution actuelle de l’Union Européenne, de l’Eurokom est de ce point de vue pathologique, tant et si bien que dans ces conditions, une Europe désunie est une Europe plus forte.
Diversité politique, temporelle, union culturelle, spirituelle ; c’est l’un des secrets des réussites des civilisations. Et c’est exactement l’inverse que nous faisons : nous tentons une union temporelle et monétaire, pendant que nous nous interdisons l’unité culturelle et spirituelle, que nous la mettons même en danger en ouvrant l’Europe à tous vents, ceux de l’immigration, ceux de l’extension indéfinie, ceux de la mondialisation culturelle et de la domination des idées et représentations américaines alors que nous négligeons notre patrimoine.

Il faut sortir de cet Eurokom.


samedi 30 juin 2018

Eloge du Service Public 1) Un pays sovieto-communiste…. la Suisse


L’exemple de la Suisse : « Un service public de qualité - image de marque de la Suisse »

La Commission Européenne et la secte libérale qui y détient le pouvoir en veulent visiblement aux services publics français, et particulièrement à notre façon d’administrer les monopoles naturels (autoroutes, chemin de fer,  réseau téléphonique, énergie hydraulique, aéroports, gazoducs) par des sociétés étatiques. Leur credo, car c’est un véritable acte de foi,  c’est la concurrence libre et  totale. Si vous avez envie de vous rafraichir les idées, allez donc faire un tour dans les alpages suisses, ou du moins sur le site Internet du gouvernement suisse.. Et vous trouverez, de la part de ce pays comment dire, quasiment communiste ?- un éloge grandiose de leur conception du service public.
Extraits  :

« Le service public en Suisse : Quand on parle du service public, on entend aussi les termes de service universel, de desserte de base, de secteur public ou de fonction publique. Ces termes se recoupent, se chevauchent, se confondent. A quoi correspondent-ils? Du ramassage des poubelles au service postal en passant par l'audiovisuel, les transports en commun, la culture, l'éducation ou la distribution d'eau courante, le terrain est aussi varié que vaste. »

Une fonction d'utilité collective et sociale

Le Service public  regroupe d’une manière générale toutes les activités ayant pour but d'être au service de la société. Il vise la satisfaction de certains besoins de la collectivité nationale dans une perspective d'intérêt général. Il a donc une fonction d'utilité collective et sociale. Le service public dépend de l'Etat qui en a la responsabilité. En Suisse, le Conseil fédéral entend plus précisément par service public "des services de base de qualité (…) comprenant certains biens et prestations d’infrastructure, accessibles à toutes les catégories de la population et offerts dans toutes les régions du pays à des prix abordables (…)".

La desserte de base :  Un ensemble des prestations de base auxquelles la population a droit

En Suisse, c'est à la Confédération de la garantir et de s'assurer que l'ensemble de la population soit desservi avec les prestations importantes. Font notamment partie de la desserte de base en Suisse, l'accès à l'eau potable, l'élimination des eaux usées, les transports publics, la radio et la télévision, l'électricité, les hôpitaux, l'école, la formation, la police, la téléphonie avec connexion internet à haut débit, les services de secours, les pompiers, les bibliothèques, le contrôle aérien, l'élimination des déchets, le réseau routier, les prestations postales, la promotion de la culture et du sport.

Les infrastructures : les installations, équipements et services nécessaires au bon fonctionnement d'une organisation, d'un pays. La desserte de base nécessite des infrastructures. Elles regroupent entre autres exemples les administrations, les établissements de formation, la main-d'œuvre, le système de production d'énergie, le système des transports (routes, voies d'eau, réseau ferroviaire et aéroports permettant le transport des marchandises et des personnes).

Pour préserver des infrastructures et un service public de qualité, la Confédération mandate des prestataires. Les entreprises qui remplissent ces tâches pour le compte de l'Etat bénéficient souvent d'un monopole pour pouvoir couvrir les coûts des infrastructures. (…).

Le monopole, strictu sensu, désigne la situation d'un marché où la concurrence n'existe pas, où une seule entreprise est maîtresse de l'offre. Par exemple, jusqu'à récemment, La Poste, une ex-régie fédérale, détenait le monopole du marché postal, c'est-à-dire qu'elle était la seule à pouvoir délivrer le courrier, les timbres, les colis. Aujourd'hui, elle n'a plus qu'un monopole partiel. Mais pour que la population ait accès à une desserte de base de qualité et à des prix uniformes dans tout le pays, La Poste bénéficie du droit à l'exclusivité pour certains services, notamment pour tout ce qui concerne le service universel et le service public.

Le secteur public  est l’'ensemble des entreprises dans lesquelles l'Etat exerce une influence prépondérante
Son rôle est de fournir à la population un service public et de lui permettre un accès aux services de base tels que l'éducation ou la santé, le tout à un moindre coût.

Trains circulant à l’heure, courrier distribué ponctuellement, télécommunications de haut niveau: la qualité du service public sur l’ensemble du territoire contribue à l’image de marque de la Suisse et elle est également une condition de la qualité de vie élevée et de la prospérité de l’économie. Ces prestations sont principalement fournies par les entreprises liées à la Confédération - la Poste, les CFF et Swisscom.

Le service public – c’est-à-dire l’approvisionnement de base dans les domaines des transports publics, de la poste et des télécommunications – occupe une position particulière en Suisse. La population veut disposer d’un approvisionnement de qualité dans toutes les régions du pays, y compris dans celles où ces services ne sont pas rentables. L’Etat veille à ce que les prestations soient de qualité et partout disponibles à des prix raisonnables. C’est une condition importante de la qualité de vie élevée dans toute la Suisse et de la prospérité de notre économie.

L’approvisionnement de base est principalement assuré par Swisscom, la Poste et les CFF. La Confédération assigne à ces entreprises des objectifs relatifs à l’offre de prestations. Elle leur accorde en même temps une grande liberté de gestion afin qu’elles puissent faire face à la concurrence.

La Poste, les CFF et Swisscom sont organisés en sociétés anonymes dont la Confédération doit détenir la majorité des actions (actuellement: Poste et CFF 100 %, Swisscom 51 %)

allez, une petite dernière : 
Spécificité du service public : Le membre du personnel de l'Etat se met au service de l'intérêt général et non d'intérêts particuliers ou sectoriels. Sa motivation diffère de celle qui est attendue des collaborateurs du secteur privé. Elle constitue le sens du service public.
Les principes qui régissent son activité sont les suivants : La légalité - agir dans le respect des lois ; L'égalité - traiter de façon équivalente chaque administré, La transparence - informer le public des normes qui fondent les actes et décisions administratives, La proportionnalité - limiter son action à ce qui est nécessaire pour atteindre les objectifs définis.

Ces principes accompagnent une valeur fondamentale : le respect de la personne.

Un referendum sur la suppression de le redevance : Non à 71.6%

Non seulement la Suisse est fière de ses service publics, mais, en plus, figurez-vous, c’est un pays démocratique où les citoyens peuvent décider par referendum d’un grand nombre de sujets ; et chose encore plus étrange, lorsqu’un referendum donne un certain résultat, les pouvoirs publics s’y conforment et ne font pas le contraire.

En mars 2018, donc referendum il y eut sur l‘initiative « no Billag », proposant la suppression de la redevance finançant la Radio Télévision Suisse nationale – ce qui aurait entrainé la fin du service public de la radio et de la télévision. Là comme ailleurs, la génération NetFlix ne regarde plus beaucoup la télé, et ne voit pas l’intérêt de financer ce qu’elle ne consomme pas : «  je veux choisir les media que je finance ». Les défenseurs du service public firent valoir que RTS était le seul média qui couvre la diversité culturelle et linguistique de la Suisse ; que l’enjeu était plus élevé qu’une simple redevance, que la question était aussi  « de savoir comment en tant que population on s’informe » et que deviennent les valeurs de cohésion et de bien commun, dans une société fragmentée, qui se regroupe en bulles et espaces de conviction, sur les réseaux sociaux?

Réponse : alors qu’en France notamment, les esprits brillants des grands éditorialistes formatés au libéralisme prévoyaient déjà la fin du service  public suisse audiovisuel, résultat sans appel :
 l’Initiative No Billag est rejetée par 71,6% des votants et tous les cantons.

Donc comment dire ? La Confédération Suisse est fière de ses services publics, qui « contribuent à l’image de marque de la Suisse et constituent une condition de la qualité de vie élevée et de la prospérité de l’économie ». La Confédération Suisse est fière d’assurer à tous ses citoyens des prestations de bases de qualité, définies par la législation, même lorsque les circonstances géographiques rendent ce service non rentable. La Confédération Suisse (on parle de la Suisse, hein !) n’excommunie pas  le mot monopole et considère que ceux-ci peuvent être le meilleur moyen d’assurer le service public. La Confédération Suisse considère comme faisant partie des services publics l‘internet à haut-débit, les autoroutes, le train, la Poste, les aéroports, la culture, la production électrique ( en partie hydroélectriques)-

 Compris, les macroniens !

Brefs, tous ces services publics dont nous étions si fiers et que nous ne cessons de démanteler et de privatiser les uns après les autres sous la pression de la secte libérale au pouvoir à Bruxelles et ailleurs.

Bon, on quitte l’Union Européenne et on rejoint la Confédération Suisse !

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mercredi 27 septembre 2017

Sauver le Musée des Tissus de Lyon

La grande histoire du Musée des Tissus
J’étais à Lyon pour un congrès et disposais d’une fin d’après-midi libre avant mon retour. Recherchant sur une base purement de proximité de la gare une visite possible, je choisis le Musée des Tissus- sans trop savoir à quoi m’attendre Aidé de Google map, je découvris assez facilement un charmant hôtel particulier, l’Hotel de Villeroy, construit au début des années 1730 par Claude Bertaud de la Vaure, , et qui fut durant tout le XVIIIème la résidence des gouverneurs de Lyon. Dans ce cadre magnifique, se situe l(une des plus vastes et des plus anciennes collections consacrée aux tissus, magnifiquement exposée. Et j’eus en plus la chance de bénéficier d’une visite commentée par le Conservateur qui accueillait ce jour là un groupe d’experts japonais des tissus anciens – ce fut passionnant et mémorable
Ce n’est qu’en 1950  que le Musée des Tissus s’est installé à l’Hotel de Villeroy- il résidait auparavant au Palais du Commerce d’où il fut évacué pour en protéger les collections en 1939. L’idée et la première réalisation datent de la fin de la révolution et des débuts de l »Empire, où Napoléon et son ministre de l’Intérieur, le chimiste Chaptal, veulent relever dans tout le pays les fabriques ruinées par la Révolution et relancer une idustrie française de prestige. Camille Pernon lui-même, célèbre marchand-fabricant d’étoffes, fournisseur des cours d’Europe, du Premier Consul puis de l’Empereur, soutient cette idée au début du XIXe siècle.
En 1806 et en 1814, sur l’ordre du ministre de l’Intérieur, le Préfet du Rhône presse la Chambre de Commerce et d’Industrie de recueillir des échantillons des produits de l’industrie exécutés dans le département. La Chambre demande par ailleurs, le 2 juillet 1829, au ministre du Commerce et des Manufactures d’établir à Lyon une collection d’étoffes de soie, de coton, de laine et de châles provenant des manufactures étrangères. La Chambre réalise elle-même ce vœu en 1834 et en 1846 en organisant des expositions de soieries étrangères. Celle de 1846 montrait le matériel exceptionnel collecté en Chine par la première mission commerciale (1843-1846), et les pièces les plus exceptionnelles furent acquises par la Chambre.
En août 1848, elle faisait aussi l’achat de dessins et d’étoffes provenant de l’ancienne maison Dutillieu, conduite à la liquidation, puis, en 1850, du petit « musée de fabrique » d’Auguste Gautier. Avec l’exposition Universelle de Londres de 1850 comme déclencheur ( les soyeux lyonnais comprirent l’intérêt de mieux faire connaitre et mettre en valeur leur activité),  il revint au Second Empire de parachever l’idée du Premier et de créer en 1856 un Musée d’Art et d’Industrie, dont l’objet était trop vaste et qui se spécialisera heureusement dans les tissus en  devenant en1891, le musée historique des Tissus de Lyon.
Une collection unique en Péril
Au fil des ans et de l’évolution du projet primitif la collection s’est considérablement agrandie à partir d’un fonds remarquable constitué par les archives d’anciennes maisons, les chefs-d’œuvre anciens collectés par les industriels eux-mêmes ou les pièces les plus intéressantes de la production étrangère. La Chambre de Commerce acquiert en 1862 la totalité de la collection constituée par le dessinateur de fabrique Jules Reybaud, qui comprend des centaines de textiles anciens et modernes, des milliers de documents graphiques européens ou extrême-orientaux et de nombreux dessins de fabrique. En 1875, elle entre en possession d’une partie de la collection de textiles médiévaux du chanoine Franz Bock. Les dons des fabricants viennent compléter, au gré des Expositions universelles, les fonds déjà constitués. En 1889, par exemple, la soierie lyonnaise a été particulièrement saluée par le jury de l’Exposition de Paris. Les principales maisons offrent au musée les laizes les plus remarquables produites à cette occasion. Emile Guimet convainc la Chambre de financer les fouilles menées par Albert Gayet sur le site mythique d’Antinoé, en Moyenne Égypte, et dès 1898-1899, la plus importante collection de textiles de la fin de l’Antiquité, provenant des nécropoles de cette ville, rejoint le musée. Les acquisitions sont constantes et intelligentes ; ainsi en 1999, des archives de la maison Bianchini-Férier, témoignant notamment de la collaboration de la maison avec l’artiste Raoul Dufy rejoignent le Musée.
Aujourd’hui riche d’une collection de près de deux millions cinq cent mille œuvres, le fonds du musée des Tissus est une référence mondiale pour la conservation, l’étude et la connaissance du textile. Le Musée des tissus retrace 4.500 ans d'histoire du textile, de la tunique en lin datant de 2.150 avant notre ère aux derniers tissus composites utilisés dans l'aéronautique, en passant par de multiples soieries précieuses. Parmi les chefs d’œuvre, cette toile de lin représentant la déesse Isis et la tenture aux poissons  ( Egypte, époque Ptolémaïque), les Plaisirs du roy Henry médaillon du Combat de l'ours, commanés par Diane de Poitiers pour son amant royal, des robes de Cour masculines de la dynastie Qing…
Mais voilà, si rien n’est fait, ce musée va disparaître ! Depuis 2014, la CCI, qui en est propriétaire affirme qu’elle ne peut plus financer son déveoppement. Et depuis 2014, le Musée survit dans un état précaire, avec la ville de Lyon la Région et l’Etat qui se refilent indignement la patate chaude et se défilent, promettant un financement si l’autre en apporte un. La situation a fini par susciter la colère d’un grand lyonnais habituellement assez flegmatique, Bernard Pivot : « Fermer le Musée des tissus, ce serait un crime culturel… Lyon est la capitale de la soie. Ça paraît invraisemblable, absolument dingue, que ce musée, qui fait partie du patrimoine lyonnais et recèle tant de merveilles, soit fermé. Et fermé par des Lyonnais"

Er que fait Gérard Collomb, qui a peu glorieusement laissé se dégrader la situation ? Nos modernes libéraux ne sont même pas capables de protéger, ni même sans doute d’apprécier l’activité, le patrimoine industriel, la culture de leurs ancêtres marchands soyeux lyonnais.



samedi 2 avril 2016

Auguste Comte et la Synthèse Subjective ; Science des hommes, science pour les hommes

Auguste Comte et la Synthèse Subjective ; Science des hommes, science pour les hommes

Article dans la revue Alliage, n° 76 (hiver 2015)  alliage@unice.fr

Synopsis :

« On dit souvent que la science a pour objet l'interprétation de l'univers et aussi qu'elle a pour but un idéal jamais atteint. Mieux que personne, Comte démasqua cette erreur. Il vit que le but de la science n'est pas l'explication de l'univers, mais la détermination de la relation de l'homme avec l'univers — chose toute différente »

L’épistémologie de la  synthèse subjective : l’autre Comte

La Méthode subjective, ou la relativité épistémologique généralisée

Comte et Poincaré, logique et géométrie

Science de l’homme, science pour l’homme ?

Lois et causes, Comte et Spencer
             

Une bonne pratique de la formation des hypothèses


lundi 30 mars 2015

Une diplomatie scientifique pour la France


Il s’agit d’un rapport écrit en 2013 pour un ministre des affaires étrangères  plutôt actif et qui se soucie de renouveler et étendre l’action de son ministère ; bravo, et l’on est flatté que le quai d’Orsay réalise qu’il y a autre chose à promouvoir en France que le tourisme et la gastronomie, ou  même, la littérature. Le rapport dégage trois missions principales : soutenir la place de nos chercheurs et de nos entreprises dans la compétition internationale, associer plus étroitement le monde scientifique aux enjeux de politique étrangère, intéresser les chercheurs aux enjeux de développement, par la formation et la valorisation des capacités scientifiques des pays du Sud. Résumé et remarques :
Le rapport signale tout d’abord la place de la recherche française (5ème  au monde en 2009 en termes de dépenses (42,7 milliards d’euros, soit 2,26% du PIB – NB l’agenda de Lisbonne pour l’Europe de la Connaissance et de l’Innovation prévoyait 3% minimum) et 6e en termes de publications, mais avec seulement 4.1% des publications mondiales ; et également la « percée» des brics (Brésil, Inde, Russie, Chine) et des Civets ( Colombie, Indonésie, Vietnam, Egypte, Turquie)
Remarque : Complètement à rebours des préoccupations sur la valorisation de la recherche, le rapport ne cite pas une fois, pas une seule fois, le mot brevet, et ne donne aucune indication sur la position de la France et le contexte international. Pourtant, pour qui consulte les bases de brevet, depuis que la Chine est rentrée dans le système international… c’est une explosion de brevets chinois, aux standards internationaux, qui indique une stratégie impressionnante.
Action des pouvoirs publics : « Alors que la croissance économique des États se fonde de plus en plus sur la construction de sociétés de la connaissance, l'appui des pouvoirs publics à l'internationalisation de la recherche française et au renforcement de l'attractivité du territoire et des institutions de recherche nationaux auprès des chercheurs étrangers est crucial. En liaison directe avec le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (MESR), le ministère des Affaires étrangères (MAE) participe, par la mobilisation de son réseau, au déploiement à l’international de la Stratégie nationale de recherche et d’innovation (SNRI) tant dans ses priorités thématiques (santé et biotechnologies, urgence environnementale et écotechnologies, sciences et technologies de l’information et de la communication (STIC) et nanotechnologies) que géographiques (BRIC, Japon, Corée du Sud) ». Pour cela, le ministère s’appuie sur les services scientifiques des ambassades, notamment : 255 personnels expatriés (conseillers, attachés, scientifiques, volontaires internationaux), et 27 instituts français de recherche en sciences humaines et sociales regroupant 146 chercheurs.
Remarque : Santé biotechnologie, environnement, STIC, physique théorique et nucléaire (le rapport cite brièvement le CEN et ITER ) ??? Oui, mais le seul encart du rapport et la plus grande partie du texte concerne… la recherche archéologique. Instrument important certes, prestigieux, historique pour le rayonnement culturel de la France - le rapport mentionne qu’elle sert aussi  « au maintien des relations entre États quand la diplomatie traditionnelle trouve ses limites », et cite expressément la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA), seule institution archéologique internationale permanente dans ce pays. La diplomatie scientifique archéologique est un point fort de la diplomatie et de l’influence française, et compte-tenu des menaces islamistes sur un patrimoine, non seulement des pays concernés, mais de toute l’humanité, il doit être évidemment maintenu et cultivé. Mais on souhaiterait que le Ministère s’intéresse au moins autant aux secteurs scientifiques d’avenir…
Le rapport insiste justement sur l’établissement de liens avec l' étranger. « La mise en place d’un titre de séjour scientifique rénové en 2008, délivré sur la foi d’une convention d’accueil signée par l’établissement ou l’organisme de recherche de destination, a visé à simplifier l’accueil de chercheurs étrangers en France. Au total, plus de 48 000 chercheurs étrangers sont annuellement employés en France, dont environ 25 000 doctorants. »

Remarque : oui, mais. Pour les post doc, ils ont en général choisi leur laboratoire d’accueil sur un thème assez précis, ils savent (à peu près) où ils vont, pas de problèmes, sinon des tracas administratifs parfois trop lourds et à simplifier. Mais avant ? L’accueil des étudiants étrangers est assez souvent catastrophique, et il faudrait vraiment veiller à ce que seules les équipes et formations qui les encadrent et les suivent correctement soient habilités à en recevoir. C’est l’image de la France qui est en cause lorsqu’on expédie telle étudiante chinoise (du sud) à Nancy en plein hiver, dans une formation littéraire alors que sa connaissance de la langue française est plutôt rudimentaire, et sans aucun guide dans le maquis universitaire local. Ou lorsque dans certaines écoles (de commerce notamment), les étudiants (les Chinois là encore font de bonnes victimes…) peuvent acheter leurs diplômes. Le Ministère des Affaires étrangères et celui de l’Enseignement supérieur doivent travailler ensemble pour que les étudiants étrangers soient traités dignement. Et l’obligation de suivi pourra éviter ce qui est parfois mis en cause, des étudiants fantômes qui ne cherchent en réalité qu’une filière d’immigration.

Renforcer la lisibilité de la recherche française à l’étranger : « la prépondérance des organismes de recherche dans la recherche publique française constitue une spécificité qu’il convient d’expliquer à nos partenaires…Par ailleurs, les organismes de recherche français (CNRS, IRD, Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), École française d’Extrême-Orient (EFEO), etc.) disposent de nombreux bureaux de représentation à l’étranger qui ne sont pas mutualisés et donnent une image fragmentée de notre dispositif, malgré le travail de coordination entrepris par nos postes. La mise en place de plateformes communes, voire d’un point d’entrée et d’orientation unifié, pourrait être étudiée. Les actions de communication des services scientifiques des ambassades méritent par ailleurs d’être renforcées et encouragées.

Remarque : Oui, et ce n’est rien à  côté des Classes préparatoires et des Grandes Ecoles, scientifiques ou littéraires, qui n’ont que peu d’équivalents à l’étranger et dont la particularité peut être difficile à expliquer… et mérite pourtant de l’être. Or la formation pluridisciplinaire et de haut niveau théorique des « ingénieurs à la française » suscite, lorsqu’elle est connue, un réel intérêt dans bien des pays qui ne considèrent pas forcément le système américain comme un modèle universel et efficace (Chine, Inde, Russie, Amérique Latine, Pays Arabes…)

Il faut ici signaler l’action remarquable de l’ancien proviseur de Louis Le Grand, M. Joël Vallat, et de quelques-uns de ses collègues qui depuis plus de quinze ans organisent des examens en Inde, en Chine, au Maghreb pour recruter des étudiants au niveau des classes préparatoires – Louis Le Grand accueillait 150 étudiants étrangers sur 900 et était renommé pour sa « classe orientale ». Volontaire et optimiste, M. Vallat considérait que « nous sommes trop autocritiques sur la lisibilité du système français ! Nous avons tous les atouts pour attirer les étudiants étrangers. Il faut prendre le temps d’expliquer notre système et surtout apprendre à le vendre ». Il serait souhaitable que de telles initiatives soient continuées, soutenues, encouragées ; ce peut être un atout formidable pour la France.


« Assurer la promotion de l’image d’excellence scientifique et technologique de notre pays,  contribuer à son attractivité auprès des chercheurs étrangers ; Renforcer l'image scientifique et technologique de la France auprès du grand public, grâce à la diffusion de la culture scientifique et technique : les moyens dédiés à la diffusion de la culture scientifique et technique se voient considérablement renforcés à la faveur de la dévolution à l'Institut français de cette mission (création de nouveaux instruments : appel à projets, plans d'aide à la publication et à la traduction d'ouvrages français de vulgarisation scientifique, programme d'invitation à l'étranger de grands chercheurs français) »

Remarque : oui, mais le rapport ne dit rien de l’histoire scientifique de la France, un atout formidable. En 1816, rendant visite à Laplace, Berthollet et les savants français groupés autour d’eux, la physicienne anglaise Mary Sommerville constatait : « j’avais un peu de mal à suivre la conversation générale, mais lorsqu’on parlait de science, c’était beaucoup plus facile, car tous mes livres de science étaient en français ». Tout le monde connait les grands poètes, écrivains, artistes français, mais peu connaissent les grands scientifiques français, pourtant nombreux. J’ai été très heureux que grâce à un conseiller culturel dynamique,  mon ouvrage Histoire des grands scientifiques français ait été traduit en tchèque et fasse ainsi mieux connaître Paré, Viète, Descartes (l’œuvre scientifique), Fermat, Laplace, Cuvier, Arago, Cauchy, Ampère, Poincaré etc. Un exemple à suivre ? D'autre part, les ressources muséographiques scientifiques sont aussi importantes.
 
 

dimanche 17 août 2014

Les deux cultures : réconcilier la science et les humanités (3)


L’émission de Raphaël Enthoven sur France Culture, le Gai Savoir, mérite bien son titre, tant le philosophe, avec sa comparse Paola Raiman nous fait découvrir texte philosophiques et littéraires avec clarté, enthousiasme et gaieté – espérons qu’elle sera reconduite en 2016.  C’est en réécoutant les deux émissions consacrées  à Merleau-Ponty  et à l’ Œil et l’esprit que j’ai eu envie de réagir  tant l’idée de la science développée par Merleau-Ponty et commentée par Enthoven est en opposition avec une philosophie qui m‘est chère, le Positivisme d’Auguste Comte. Merleau-Ponty  développe l’idée d’une opposition totale entre art et science : « « La peinture habite le monde contrairement à la science », « La science manipule les choses mais renonce à les habiter » « quand on donne un concept aux choses, on les squelettise ».  Et pourquoi pas aussi la vieille antienne de Chateaubriand « Les mathématiques dessèchent l’imagination »?

Science et art : La conception unitaire du Positivisme

Cette vieille scie romantique de l’opposition entre science et art  est radicalement récusée par le Positivisme. Les sciences et les arts sont deux conceptions jumelles de l’esprit humain, deux créations mentales, qui, loin de s’opposer, obéissent aux mêmes lois et se fécondent l’une l’autre.

Cette idée a notamment été développée par le positiviste allemand Dühring (E. Dühring, Appréciation d'Auguste Comte, Revue Occidentale, seconde série, tome XVIII (1898), p. 228 ) Dühring y commente l’essai de Sophie Germain (Considérations générales sur l'état des sciences et des lettres aux différentes époques de leur culture, Paris, 1833. De façon intéressante, l’œuvre principale de  Sophie Germain, mathématicienne et physicienne, hautement considérée par Comte comme précurseur du Positivisme et honorée d’une journée dans le calendrier Comtien), a été la détermination  des équations déterminant les déformations des surfaces élastiques à la suite des superbes expériences de Chladni montrant les formes géométriques fascinantes générées par des grains de sables disposés sur des plaques vibrantes excitées de diverses façons ( une belle expérience ? faut-il dire performance ? contemporaine à https://www.youtube.com/watch?v=_GRlHjC1-DE) . Son oeuvre scientifiques résulte au moins en partie d‘une émotion esthétique !
 

 
Le texte de Dühring :

« Le petit travail posthume de Sophie Germain sur l'état des sciences prouve d'une manière éclatante qu'à l'époque où surgit Comte, les analogies des méditations mathématiques influaient puissamment sur la formulation plus exacte des pensées philosophiques… Ce qu'on a trouvé dans ses papiers et ce qui a été édité sous le titre suivant : Considérations générales sur l'état des sciences et des lettres aux différentes époques de leur culture (Paris, 1833), ne comprend rien moins, malgré le peu d'étendue du travail, qu'un programme logique et esthétique des caractères fondamentaux d'une constitution précise de l'ensemble de la science, ainsi que de la production littéraire et artistique dans l'avenir. L'auteur de ce travail attaque avec raison l'hypothèse fondamentale, d'ailleurs insoutenable, du système de Kant, à savoir que la logique n'a pas une valeur absolue et que le type du savoir, représenté dans notre pensée par l'intermédiaire des formes de l'intuition mathématique (mathematische Vorstellungsform), ne s'applique pas à toute sorte d'existence en général et en soi, mais seulement à ce qu'on appelle les phénomènes. Dans la conception de Mme Germain, unitaire au plus haut degré, il n'existe qu'un principe fondamental unique, commun aux productions de l'imagination et de la raison, c'est-à-dire celui de l'ordre et de la proportion des parties, ou, comme on pourrait dire plus justement, la loi et l'harmonie… En esthétique, elle développe les conséquences d'une vue ingénieuse, à savoir les relations intimes et non pas seulement formelles qui existent entre la production esthétique d'une part et les travaux purement scientifiques de l'autre. Ses méditations profondes allaient fort au-delà des notions purement exactes et lui faisaient entrevoir une époque où le penchant artistique inné à l'Humanité, par rapport à la conception du monde et de la vie, reprendra de nouveau ses droits, et il n'aura alors d'autre objet — après s'être dépouillé des errements qui ne sont autres que les systèmes métaphysiques et religieux — que la réalité rigoureuse des choses. Cette anticipation, d'ailleurs très naturelle, d'un point de vue plus élevé en philosophie n'est chez notre auteur qu'une conséquence de sa vue fondamentale, à savoir que l'imagination et l'intelligence constituent une fonction identique et que le raisonnement ne vient qu'à la suite des imaginations, de la fantaisie…

Au savoir positif et exact incomberait le rôle de transformer les vues fictives sur le monde et la vie en vérités rigoureuses, sans flétrir la fleur de poésie qui embellit les fictions des premiers âges. Au contraire, les beautés véritables n'apparaîtraient qu'avec la vérité naturelle, dépouillée par la science rigoureuse de ses atours fictifs. La science devra prendre une tournure plus artistique, et l'art se mêler davantage d'éléments scientifiques. L'investigation scientifique et la poésie devront être reliées par un lien commun, et l'idée que ce qui, dans la réalité pleine et entière, n'apparaît que comme une divagation perturbatrice, fait place, après un temps relativement court et d'une façon constante, à une régularité plus puissante et plus élevée, finira par nous apparaître comme un accomplissement des exigences et des aspirations de nos besoins moraux et esthétiques.

E. Duhring, Appréciation d'Auguste Comte, Revue Occidentale, seconde série, tome XVIII (1898), p. 228

Les deux cultures : réconcilier la science et les humanités (2)


Toujours la relecture estivale du Renard et le Hérisson de Stephen Jay Gould – et ensuite j’arrête - achetez-le, c’est un des livres majeurs de cet auteur sur un sujet qui lui est cher. Gould consacre un chapitre « Douceur et Lumière » à une œuvre méconnue de l’immense Jonathan Swift (1667-1745) : La bataille des livres ou Récit complet et véridique de la bataille livrée vendredi dernier entre les Livres Anciens et Modernes  à la bibliothèque Saint-James (Trd Monique Bégot, Rivages Poche, 2003). Mélangeant par inadvertance les ouvrages, le bibliothécaire fourra Descartes à côté d’Aristote ; le pauvre Platon se retrouva entre Hobbes et les Sept Sages ; et… la discorde devint extrêmement vive. Pour la suite, lire l’ouvrage…

Mais ce que Gould considère comme particulièrement intéressant et représentatif de la dichotomie entre les deux cultures (ici les Anciens et les Modernes, ceux qui croient au progrès et ceux qui n’y croient pas) mais aussi peut-être les scientifiques et les littéraires, c’est la fable par laquelle Swift débute son livre, l’araignée représentant les Modernes scientifiques, l’abeille les Anciens littérateurs. Disons tout de suite que Swift se situe du côté des Anciens et de l’abeille…avec humour et efficacité.

Donc l’abeille vient se prendre dans la toile de l’araignée qu’elle abime quelque peu. L’ »araignée, furieuse, l’attaque en ces termes : vous, partisans des Anciens, n’êtes que des créatures pitoyables et sans originalité qui ne créent tien par elles-mêmes et sont tout au plus capables de butiner les idées des Anciens (telles des fleurs dans les prés, les plus belles aussi bien que les orties). Nous, les Modernes, bâtissons une structure intellectuelle nouvelle à partir de notre génie et de nos découvertes. L’abeille, dit-elle «  est née sans aucune possession qui t’appartienne en propre, si ce n‘est une paire d’ailes et un pipeau. Ton moyen de subsistance est l’universel pillage de la nature ; tu maraudes dans champs et jardins, et, pour le plaisir de voler, tu dépouillerais une violette aussi aisément qu’une ortie. Alors que je suis un animal d’intérieur, pourvu d’une réserve inhérente à ma personne. Ce grand château (pour prouver mes progrès dans les mathématiques) a été construit de mes mains ; et tous mes matériaux sont extraits de ma personne »

Ce à quoi, l’abeille répond : « La question revient à ceci, savoir qui est la plus noble créature des deux, celle qui, par une contemplation paresseuse d’un périmètre de quatre pouces, par une orgueilleuse outrecuidance, se nourrissant et engendrant à partir d’elle-même, transforme tout en excréments et en venin pour finalement ne produire qu’un piège à mouche et une toile d’araignée ; ou bien celle qui par un champ d’action universel, par une longue quête, beaucoup d’étude pour juger vraiment des choses et être capable de discernement, rapporte du miel et de la cire…

Conclusion de Swift : « Quant à Nous, les Anciens, nous sommes satisfaits comme pour l’abeille, de ne prétendre à rien qui nous soit propre, en dehors de nos ailes et de notre voix , c’est-à-dire notre vol et notre langage. Pour le reste, tout ce que nous avons obtenu l’a été par un labeur incessant, en cherchant et en vagabondant dans tous les coins de la nature ; la différence, c’est qu’au lieu de saleté et de poison, nous avons préféré remplir nos ruches de miel et de cire, procurant ainsi au genre humain les deux choses les plus nobles qui soient : la douceur et la lumière. »

Swift, ou l’un des plus brillants polémistes – quel plaisir de le lire, quitte à le contredire ; la science aussi apporte douceur et lumière, non seulement au sens propre à travers le progrès matériel, mais aussi par un progrès intellectuel et spirituel concomitant qui nous fait mieux connaitre, mieux servir et en fait mieux aimer l’Espace, la Terre, l’Humanité…

samedi 16 août 2014

Les deux cultures : réconcilier la science et les humanités




L’été étant propice à quelques relectures, à mon programme figurait Le renard et le Hérisson de Stephen Jay Gould, ouvrage intégralement passionnant, recueil de chroniques toujours brillantes et d’une intelligence rare , dont le sous-titre est « réconcilier la science et les humanités » ; vaste programme, aussi actuel que jamais,  qui correspond si bien à mes préoccupations de scientifique, d’historien des sciences et de positivistes.

Il cite notamment, dans le chapitre intitulé l’ère de la dichotomie le texte-conférence de  Charles  Percy Snow ( physicien et romancier !) de 1959 tenu à Cambridge pour la traditionnelle conférence Rede , Les deux cultures . Extraits :

«Combien de fois n’ai-je pas assisté à des réunions où des personnes, considérées comme hautement cultivées selon les standards de la culture traditionnelle m’ont fait part,  avec grand mépris, de leur incrédulité devant l’inculture des scientifiques. Une ou deux fois, provoqué sur ce terrain, j’ai demandé à la compagnie combien d’entre eux pouvaient décrire la deuxième loi de la thermodynamique. La réponse  a été froide autant que négative. Pourtant, ce que je demandais était a pu près l’équivalent scientifique de « Avez-vous lu une pièce de Shakespeare ?..

Je crois que la vie intellectuelle de l’ensemble de la société occidentale tend de plus en plus à se scinder en deux  groupes distincts ayant chacun leur pôle d’attraction…. A un pôle, nous avons les intellectuels littéraires qui se sont mis un jour en catimini à se qualifier d’intellectuels tout court, comme s’ils étaient les seuls à avoir droit à cette appellation. Je me rappelle avoir entendu le mathématicien G.H Hardy – c’était durant les années 1930- me demander d’un ton légèrement perplexe : «  Avez-vous remarqué l’emploi qu’on fait aujourd’hui du mot « intellectuel » ? Il me semble en tous cas correspondre à une définition nouvelle qui ne s’applique en tout cas ni à Rutherford, ni à Eddington, ni à Dirac, ni à moi …  C’est assez curieux, vous ne trouvez pas ? »  Des intellectuels littéraires à un pôle- à l’autre des scientifiques dont les plus représentatifs sont les physiciens. Entre les deux, un abîme d’incompréhension mutuelle,- incompréhension parfois teintée, notamment chez les jeunes,  d’hostilité ou d’antipathie. les membres de ces deux groupes ont les uns des autres une image singulièrement déformée. Leur état d’esprit est si différent que, même au niveau de l’affectivité, ils ne parviennent pratiquement pas à trouver de terrain d’entente. »

Avec optimisme, S.J Gould note que cette dichotomie qui s’est instaurée lui parait assez  typique de la culture littéraire anglaise de l’upper class type Oxbridge : qu’il n’existe pas deux cultures, mais déjà au moins une troisième (celle des sciences sociales) et sans doute beaucoup d’autres, et qu’en évitant un usage provocateur de la dichotomie et de l’affrontement, - qui rendent le débat plus spectaculaire mais moins juste-il existe des terrains d’entente. Ainsi, s’il existe des relativistes extrémistes et provocateurs, tel Lepenies (La science ne doit plus donner l’impression qu’elle donne une image fidèle de la réalité. Ce qu’elle est en fait, c’est un système culturel, et l’image qu’elle nous donne de la réalité est spécifique d’un lieu et d’une époque » ), et des scientifiques qui leur répondent sur le même ton, voir par des canulars (Sokal), il existe entre les deux une gamme d’opinion nuancées ( Popper, Kuhn..)

D’accord, mais il me semble que l’ignorance scientifique des littéraires et des décideurs scientifiques et économiques ne régresse pas, bien au contraire - peut-être parce que la science leur est mal enseignée, sous une forme dogmatique alors qu’une forme historique présentant les grandes méthodes, les grands résultats, leur enchainement et leur liaison avec le mouvement des sociétés conviendrait mieux.

 Pour terminer provisoirement sur ce sujet… Comte évidemment : « Homère, Virgile, tous les grands poètes de l’Antiquité étaient intimement familiarisés avec toutes les conceptions contemporaines. Dante, Arioste, Shakespeare, étaient au niveau général des connaissances humaines correspondantes, aussi bien que Corneille, Milton, Molière… C’est une aberration réservée à notre siècle que celle de prétendus poètes se glorifiant systématiquement de leur ignorance scientifique et philosophique, qu’ils tentent vainement d’établir en garantie d’originalité » (Cours de philosophie Positive, leçon 52)