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jeudi 16 août 2018

Glyphosate et procès de sorcières


Utilisation des documents internes : une judiciarisation dangereuse

Que la justice américaine fasse n’importe quoi, on y est habitué. La société Monsanto a été condamnée par la justice californienne, vendredi 10 août, à verser 289,2 millions de dollars (248 millions d’euros) à un jardinier américain, Dewayne « Lee » Johnson. Agé de 46 ans et père de deux enfants, il est en phase terminale d’un cancer du système lymphatique qu’il attribue à son exposition à des herbicides contenant du glyphosate.

Comme souvent aux USA, le jugement ne s‘est pas basé sur la réalité de la mise en cause, sur la démonstration de la responsabilité du glyphosate dans l’apparition de cancers en général, ni , en particulier, de celui dont est atteint M. Dewayne. Les diverses dépositions des experts, honnêtement menées, contradictoires n’ont absolument pas permis d’aboutir à cette conclusion. Ce qui a emporté la conviction du jury, ce  sont des documents internes de Monsanto tendant à montrer que celle-ci a cherché à dissimuler des éléments pouvant mettre en cause le glyphosate et à recruter et à influencer des experts allant dans le sens de ses intérêts. En particulier, était  en cause un mail dans lequel une responsable de la recherche de Monsanto critiquait une responsable  de la communication affirmant que le glyphosate était un produit sûr en lui rétorquant qu’elle ne pouvait l’affirmer, puisque Monsanto n’avait pas fait les études permettant de le prouver.

Scandaleux ? ça dépend du contexte, et, à vrai dire, ce que je trouve plutôt scandaleux, c’est l’utilisation que l’on fait de ce mail- et peut-être le moyen dont on se l’est procuré. S ’il s’agit de rappeler à des responsables de la communication un peu trop enthousiastes qu’aucune étude jamais ne démontrera qu’un produit est sûr, mais ne pourra qu’éliminer des facteurs connus de risque, où est le scandale ? S’il s’agit de divergences de vue en interne sur la significativité et la pertinence de telle ou telle étude, où est le scandale ?

Les contempteurs du progrès et de l’industrie triomphent, ils ont bien tort. Car la conséquence certaine de cette affaire sera dans des milliers d’industrie d’ôter toute liberté d’expression aux chercheurs et d’interdire tout débat interne, l’expression de tout doute sur tel ou tel méthode ou résultat. Aller à l’encontre de ce que souhaite entendre la direction deviendra un motif légitime de licenciement, tant les conséquences risquent d’en être importante pour la compagnie. Personne n’y gagnera, et surtout pas la santé et la sécurité publique

Selon les connaissances scientifiques actuelles, le glyphosate est peu dangereux

 Non, la dangerosité du glyphosate pour les agriculteurs, n’est pas établie, et encore moins pour le reste de la population. Car il faut distinguer les tests de toxicologie conduits, in vitro ou sur des rongeurs soumis à de fortes doses, des système modèles dans lesquels on cherche à voir un effet pour éventuellement définir une dose sûre d’utilisation des études épidémiologiques menées sur des population pour évaluer le risque en cas d’exposition, à des doses réalistes, dans les conditions d’utilisation.

La santé des agriculteurs (et heureusement, et encore insuffisamment) est surveillée dans de nombreux pays (par exemple, étude AHS aux USA sur 54000 agriculteurs pendant 20 ans et prenant en compte 22 types de cancers,  étude Agrican en France – 180.000 personnes depuis 2005). Aucune de ces études n’ a mis en évidence une responsabilité du glyphosate dans le déclenchement de cancers. Pourtant, des résultats significatifs et inquiétants ont été incontestablement établis. Ainsi, il existe bien une augmentation chez les agriculteurs de la maladie de Parkinson par rapport à une population générale analogue (13% en moyenne, 18% chez les 60-84 ans) et les molécules impliquées sont les fongicides thiocarbamates et dithiocarbamates. Il y a contrairement à ce qu’on croit, moins de cancer chez les agriculteurs que dans le reste de la population- mais certains cancers sont plus représentés et clairement liés à certains expositions, par exemple le cancer de la prostate, lié à des pesticides  à des chlorés et phosphorés (Aldrine, Lindane, Heptaclore, Fonofos), du poumon (Atrazine, DDT, Parathion, diazinon, arsenic), de la vessie (Arsenic, Alachlor, imazaquin). Et, bonne nouvelle, les agriculteurs semblent relativement moins atteints que la population générale par l’asthme.

A aucun moment, le glyphosate n’est mis en cause. Rien, aucun signal.Ajoutons qu‘un pays comme la Suède, pionnier de ce type d’étude et qui prend généralement au sérieux l’épidémiologie et la prévention a voté en faveur de l’extension de cinq ans du glyphosate.

Essayons d’être rationnel, mais c’est probablement peine perdue

- Selon toutes les connaissances actuelles, le glyphosate est peu toxique, moins que la plupart des autres produits phytosanitaires. C’est un désherbant extraordinairement efficace et qui permet de bonnes pratiques de protections des sols, telle l’agriculture de conservation (agriculture-de-conservation.com/A-tous-ceux-qui-veulent-bannir-le-glyphosate.html)
- Se passer du glyphsate entraineune perte de rendement de 5 à 15% selon les cultures, sans compter un travail beaucoup plus important. Nous avons tout de même 7,55 milliards d’hommes à nourrir
- 92 % des agriculteurs français affirment qu’ils appliqueront des traitements herbicides supplémentaires si le glyphosate venait à être interdit.
Simple question aux croisés de la lutte anti-glyphosate, du moins à ceux de bonne foi, par exemple Stéphane Foucart, du Monde, dont j’ai souvent dit du bien dans ce blog,:Sur la base des connaissances actuelles, ne pensez vous pas que l’interdiction  du glyphosate aura un effet néfaste sur la santé des agriculteurs, sur la production et l’économie agricole et se soldera par des centaines, voire des milliers de mort, si le glyphosate est remplacé, comme probable, par des produits plus toxiques ou moins évalués ?

- Je crois que l’on pourrait se mettre d’accord sur au moins une constatation :  oui, les pouvoirs publics doivent mieux évaluer les effets des produits chimiques d’usage courant  sur la popualtion, et en particulier pour leur usage professionnel. Et la dévalorisation de la médecine du travail, son démantèlement sournois et continu ne vont pas dans le bon sens !
Les agences publiques compétentes devraient être informées des études et  résultats des industriels, même non publiées.

Mais je crains fort que ce soit peine perdue, tant le débat sur la glyphosate a pris un tour irrationnel qui ne peut que rappeler les procès de sorcières. Personne n’a été brûlé vif, mais si des décisions irrationnelles sont prises, il y aura des morts. Monsanto est devenu, c’est la rançon du succès, et peut-être aussi d’une certain arrogance, une nouvelle forme du diable, de Méphistophélès, de Belzébuth, des succubes, des incubes- je ne suis pas expert en démonologie, et tout ce que ses scientifiques font ou disent est inaudible ou exploité uniquement à charge, comme dans les procès de sorcière. Ce n’est pas tolérable pour la qualité du débat public.

Le Monde du 13/08/2018 donne benoitement un autre élément de compréhension – et  merci de cet aveu: « Le glyphosate n’est pas le pire des poisons, comme on l’affirme souvent, et de nombreux autres pesticides sont bien plus problématiques. Mais il est le plus utilisé au monde, il est omniprésent et est devenu, en deux décennies, la pierre angulaire d’une agriculture productiviste qui demeure  malgré tout.. » En fait, et justement parce que c’est un bon produit très efficace et très peu toxique, le glyphosate est devenu la cible privilégiée de tous ceux qui veulent s’en prendre à « l’agriculture productiviste » !
Reste à savoir si l’on veut une agriculture non productive ! Nous avons tout de même 7,55 milliards d’hommes à nourrir, dont beaucoup souhaitent manger de la viande une fois par jour !

Autre conclusion : que ce soit pour le glyphosate ou pour la politique énergétique, M. Hulot fait preuve d’incompétence, d'ignorance,  de sectarisme, de paresse dans l’étude de de ses dossiers à un niveau insupportable et dangereux pour la France. Il est temps qu’il prenne des vacances, et très longues.

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mercredi 28 janvier 2015

Cancer et hasard : un procès en sorcellerie


Un grand nombre de cancers dûs au hasard

La prestigieuse revue Science a récemment publié un article intitulé : Les variations dans le risque de cancer peuvent être expliqués par la propension des cellules souches à se diviser. Dans le chapeau de l’article, la revue affirmait : « Ces résultats montrent que seulement un tiers des variations dans le risque de cancer peuvent être attribuées à des facteurs environnementaux ou à des prédispositions héréditaires. La majorité est due à une mauvaise chance (bad luck) c’est-à-dire à des mutations au hasard de l’ADN durant la réplication de cellules normales, non-cancéreuses. Ceci est important, non seulement pour la compréhension de la maladie mais aussi pour déterminer les meilleures stratégies thérapeutiques et diminuer la mortalité due à cette maladie »

Dans le corps de l’article, les chercheurs, spécialistes reconnus, rappellent que, par exemple, il existe un facteur 24 entre les risques de cancer des différents tissus de l’appareil digestif (0.5% pour l’oesophage, 4.82 %pour le gros intestin, 0.2% pour le l’intestin grêle, 0.86% pour l’estomac, et que ces différences ne peuvent être expliquées par des différences d’exposition à des agents mutagènes. Bien plus, les cancers de l’intestin grêle sont trois fois moins fréquents que les cancers du cerveau, dont les cellules sont portant nettement moins exposées à des agents extérieurs. D’autre part, les prédispositions génétiques n’expliquent que 5 à 10% des cancers.

Comment expliquer ces variations de risque cancéreux entre les différents tissus ? Les auteurs montrent qu’il existe une excellente corrélation entre la vitesse à laquelle se reproduisent les cellules souches des tissus considérés et le risque de cancer, et cela constitue un résultat nouveau et vraiment convaincant. Ils en tirent deux conclusions : la première qu’une partie importante de l’incidence des cancers est due au hasard dans la réplication de l’ADN, et non à une prédisposition génétique ou à une exposition à un agent cancérogène ; 2) que pour ce type de tumeur, la prévention par des vaccins ou en changent de style de ou de régime n’est pas efficace, et que la prévention secondaire, c’est-à-dire le dépistage devrait être privilégiée.

La conclusion correcte est donc que pour les cancers qui ne sont pas évidemment causés par l’exposition au tabac (poumon), à l’alcool, à la lumière UV, au papilloma virus, à l‘amiante etc, une des causes principales semble être le simple hasard. Notons qu’il ne s’agit pas là d’une conclusion fortement originale, puisque c’était l’une des explications possibles de l’augmentation de l’incidence  des cancers avec le vieillissement. D’autre part, les spécialistes ont depuis noté que les grands mammifères, les baleines par exemple, bénéficie d’un génome mieux armé que le nôtre contre les cancers. Néanmoins,  cet article a suscité des réflexes assez inquiétants

 Ouverture de la chasse

Dans Le  Monde du 07.01.2015 (Non, le cancer n’est pas le fruit du hasard), une sociologue de l’Inserm affirme que « le message selon lequel le cancer serait essentiellement le fruit du hasard constitue une aubaine pour les industriels de l’amiante, de la chimie, des pesticides, du nucléaire, du pétrole et j’en passe… » Après une discussion assez infantile sur la différence entre corrélation et causalité, elle affirme : « le cancer est évitable, à condition d’éradiquer les cancérogènes en milieu de travail, dans l’environnement et la consommation. Pourtant, dans le champ de l’épidémiologie, des chercheurs s’obstinent à produire des modèles statistiques dénués de sens par rapport à la réalité dramatique du cancer (NB quelle compétence a-t-elle pour en juger ?) L’outil mathématique utilisé pour cette production de l’incertitude donne à la démarche l’apparence de la rigueur, de l’objectivité, pour tout dire de la science. Surtout, cela rend quasi impossible l’échange et la discussion entre, d’une part, les travailleurs et citoyens, victimes de cancers associés à l’exposition aux substances toxiques, et, d’autre part, les scientifiques qui jonglent avec les chiffres, abstraits et anonymes, de milliers de cas de cancers ». Puis elle met en cause les liens  entre les scientifiques auteurs de l’étude et « un magnat américain du transport maritime qui fut le promoteur des supertankers, mais aussi de la déforestation en Amazonie brésilienne » ???

Qu‘il  y ait des cancers dus aux habitudes de vie, à l’exposition aux mutagènes et cancérogènes au travail ou ailleurs, c’est certain, et ils sont bien connus. De là à affirmer qu’à tout cancer, il faut un coupable, de préférence un industriel malfaisant, et que les chercheurs qui s’efforcent de comprendre les causes de cette maladie ( seule une fraction des cancers sont bien compris) sont les complices de ces méchants  industriels et insultent les malades, nous sommes là dans une mise en cause inacceptable, et qui a ses conséquences : si la majorité des cancers sont dûs au hasard, la meilleure prévention est en effet le dépistage précoce des tumeurs.

Cette position a été soutenue en partie par Stéphane Foucart, du Monde, d’habitude mieux inspiré et plus pertinent (Le Monde, 13/01/2015). Il écrit que « l’étude a été présentée au public comme une sorte de blanc-seing accordé aux pollueurs de tout poil », et signale que l‘auteur principal, Bert Vogelstein, dont il reconnait tout de même qu’il s’agit d’un oncogénéticien renommé (en fait, il n’est rien moins que le spécialiste le plus cité dans ce domaine) a été, au début de sa carrière, financé par l’argent du tabac…

 Liberté d’exposition, de  discussion, d’appréciation

 On peut (on doit certainement) critiquer la tendance des revues scientifiques aux chapeaux sensationnels- mais sinon la presse y prêterait-elle attention ? . On peut, on doit certainement appeler les journalistes scientifiques à s’efforcer de rapporter au mieux l’actualité scientifique, mais après tout qui s’y intéresserait sans un titre accrocheur ? Au moins, ceci peut inciter au débat, et dans le corps de l’article, les journalistes devraient veiller à apporter une vue critique et équilibrée.

Mais ce climat incessant de suspicion généralisée, de mise en cause violente lorsqu’un résultat ne semble conforme à la vue  politiquement correcte, commence à ressembler à une chasse aux sorcières, à un phénomène de meute inadmissible, insupportable, qui atteint la liberté totale d’exposition, de  discussion, d’appréciation nécessaire à la recherche scientifique. Faudra-t-il en venir à des procès en diffamation ou pour insulte ?

Et dans le domaine de la santé, cette idée qu’à tout malheur il faut un coupable est décidément malsaine et bien dangereuse.