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dimanche 17 décembre 2017

L’Europe des Droits de l’homme- Inquiétant ?

C’est ici un grand coup de gueule et d’exaspération, qui me conduit à penser qu’il va vraiment falloir sortir de cette Europe-là ; et pour des raisons économiques, et pour des raisons politiques. Nous avons eu l’Europe du charbon et de l’acier, et il n’y a plus beaucoup de charbon, ni d’acier ; l’Europe agricole, qui nous a conduit à la première pénurie de beurre depuis les années 40 ; et l‘Europe dont nous sommes si fiers des droits de l’Homme ????

Condamnations allemandes : l’ancien comptable d’Auschwitz condamné à 96 ans

Il y avait déjà cet  ancien infirmier du camp d'extermination d'Auschwitz, Hubert Zafke, 96 ans, trainé en procès pour crime pour l’humanité. Un coup raté : le procès une fois commencé, des  experts psychiatres ont estimé que le nonagénaire ne pouvait être jugé. "Du fait de sa démence, il n'est plus en état de suivre les audiences, de comprendre la procédure (...) et de se défendre de manière efficace", explique la cour dans un communiqué. Avec regret, la justice allemande a dû abandonner sa proie.

Alors, on a trouvé le comptable d’Auschwitz : Oskar Gröning, 96 ans, qui n’a pas été directement impliqué dans les massacres.  Peu importe que M. Gröning ait combattu publiquement  les négationnistes, réitérant à plusieurs reprises que les chambres à gaz, le processus de sélection, le million et demi de juifs assassinés, tout était vrai ; la justice allemande, qui a sans doute en tant que corps, beaucoup à se faire pardonner, voulait son dernier nazi à condamner. Alors, en 2015, M. Gröning a été condamné à quatre ans de prison pour « complicité » dans le meurtre de 300.000 Juifs.  En 2017, le parquet de Hanovre a déclare, après expertise médicale, Oskar Gröning apte a purger sa peine d’emprisonnement malgré ses 96 ans, décision confirmée en appel en novembre 2017. Il est simplement précisé que ses conditions de détention devront être compatibles avec son état de santé. Lequel n’est pas brillant : « à la différence d’autres anciens nazis jugés récemment, Oskar Gröning coopère avec le tribunal et livre ses souvenirs. Lucide, il est néanmoins extrêmement faible, ce qui oblige les juges à travailler au ralenti : les audiences ne durent pas plus de trois heures, et cinq d’entre elles ont déjà été annulées. Si l’état de santé du prévenu ne lui permettait plus d’assister aux audiences, le procès ne pourrait être mené à son terme, rappelle le tribunal… »

Comment ne pas comprendre que les juges qui rendent ce genre de jugement auraient fait de parfaits juges des tribunaux nazis, et que ceux qui applaudissent à ces jugement au nom des droits de l’homme auraient fait de parfaits membres du parti nazi ? A se demander si l’Allemagne au fond n’est pas toujours aussi nazie, même et surtout quand elle pense ne plus l’être.

Le Tribunal International pour l’ex Yougoslavie- un suicide en plein tribunal

Ca a fait les titres des journaux et de spectaculaires images pour les journaux télés pendant une journée, et après, tout le monde a oublié ; un suicide en plein tribunal, un accusé buvant un flacon de cyanure, le tout filmé en direct, le 29 novembre 2017
Ce tribunal, c’était le tribunal international pour l’ex Yougoslavie. lobodan Praljak, un ancien officier supérieur de l’armée croate, a avalé une fiole de poison juste après l’annonce de sa condamnation à 20 ans de prison. Ses dernières paroles : « Je rejette votre verdict. Praljak n’est pas un criminel ». Le Premier ministre croate Andrej Plenkovic a estimé  “que le verdict à l’encontre de six Croates était injuste”  et que « Son acte exprime la profonde injustice morale envers ces six Croates et le peuple croate ».  Ilija Cvitanovic, président d'une formation croate bosnienne de centre droit, a estimé : « C'est un verdict politique, pas un verdict de justice ». Un journal croate modéré, Jutarnji List, a commenté : « Praljak a avalé le poison, il ne voulait pas vivre avec le verdict du Tribunal pénal de La Haye à son encontre…Avec son geste désespéré, l’ancien général du HVO [les milices croates en Bosnie-Herzégovine de 1992 à 1995] a protesté d’une manière radicale contre ce qu’il voyait comme la plus grande injustice, à savoir une interprétation en noir et blanc de la guerre [en ex-Yougoslavie], soutenue par les procureurs du TPIY”, explique le quotidien de Zagreb …Praljak s’est investi totalement dans le combat contre une interprétation simpliste de la guerre entre les Croates et les Bosniaques de 1992-1994 [selon laquelle les Croates étaient les agresseurs, et les autres les victimes] et du rôle de la Croatie dans cette guerre… Il n’a pas nié les crimes, il n’a pas eu peur de la prison. Il savait qu’il allait être accusé. Pendant plus de dix ans il rassemblait une documentation énorme sur la guerre [il a écrit 18 livres depuis sa cellule]. Mais la vraie vérité sur la guerre n’intéressait ni Zagreb, ni Sarajevo, ni le Tribunal de la Haye”. Et à Mostar, la population Croate lui a décerné un émouvant hommage : « Il n'était tout simplement pas un criminel de guerre, il défendait son peuple et son foyer ».

C’était la dernière séance, le 29 novembre 2017, la dernière séance du Tribunal International pour l’ex Yougoslavie, qui se termine ainsi comme il a commencé et fonctionné en permanence, dans une certaine abjection. Rappelons par exemple le cas d’Ante Gotovina, un général croate accusé de crimes contre l'humanité sur les Serbes de Croatie, qui dans un premier temps fut condamné à 24 ans de prison, puis  libéré en appel, en novembre 2012 - ce qui ressemblait davantage à une loterie qu’à une justice à vrai dire impossible. Et surtout la libération de Ramush Haradinaj,  un des principaux chefs militaires des albanais du Kosovo qui est libéré car les neuf témoins dont trois protégés par la mission d'administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (MINUK) qui devaient comparaître contre lui ont été assassinés ou sont morts dans des conditions suspectes. Une autre critique formulée est celle du problème des pressions externes auxquelles ont été soumis les juges ou les témoins. Selon un des anciens procureurs du tribunal Carla Del Ponte, « certains juges du Tribunal pour l'ex-Yougoslavie avaient peur que les Albanais viennent eux-mêmes s'occuper d'eux ».

Rappelons également la mort en détention du dirigeant Serbe plusieurs fois élus président, Milosevic, après que sa santé n’ait pas permis la tenue d’un procès en bonne forme, et que ses demandes de soins en Russie aient été plusieurs fois refusée. Presque un assassinat légal donc, et ceci alors que finalement la Serbie a été jugée non coupable de génocide et qu’il fut reconnu  « qu’il n’y a pas suffisamment de preuves dans ce dossier pour constater que Slobodan Milošević avait donné son accord au plan commun qui visait à expulser définitivement les Musulmans et les Croates de Bosnie du territoire revendiqué par les Serbes ». Déjà au moment du procès, l’hebdomadaire britannique Sunday Times estimait  que « plus de 80 % des déclarations de l’accusation auraient été rejetées par un tribunal britannique comme étant de simples ouï-dire ».

Le suicide en plein tribunal, le 29 novembre 201  de lobodan Praljak ne fait que mettre un tragique point final à une palinodie indigne de justice, à une abjection parée du nom de justice internationale à laquelle l’Europe a fortement contribué. La conclusion factuelle et modérée de la page Wikipedia résume bien l’échec « Le tribunal aura donc échoué dans son objectif principal réconcilier les Serbes, Monténégrins, Croates, Bosniaques et Albanais ».
On peut penser qu’elle est en même temps naïve. Car lorsqu’on veut réconcilier, on ne fait pas des tribunaux, on fait des lois d’amnistie ou de prescription- ce qui a été fait par Mandela en Afrique du Sud, ou, plus récemment avec un succès certain, en Irlande. Le but de ce tribunal était peut-être au contraire de maintenir des fractures ouvertes de façon à justifier le mainrient de certaines organisations comme l’Otan qui ont perdu leur raison d’être. Et pour savoir ce que les Serbes pensent de cette période, allez donc voir le superbe dernier  film de Kusturica, ‎On the Milky Road.

Catalogne – des élections avec les principaux dirigeants d’un des partis en prison ou en exil !

Et pour finir, un spectacle inouï que l’on croyait impossible dans notre grande Europe démocratique : des élections « libres » avec les principaux dirigeants d’un des partis en prison ou en exil ! C’est en Catalogne où les élections régionales menées sous l’impulsion de Madrid qui a pris le contrôle des institutions gouvernementales catalanes se dérouleront avec huit ex-ministres régionaux, dont l’ancien vice-président Oriol Junqueras, en prison, et 5 ex-ministres, dont l’ancien président Carles Puigdemont en exil.

 L’Europe, la grande Europe démocratique… n’y trouve rien à redire, et le ministre belge Theo Francken, qui  avait indiqué sur Twitter que la Belgique devait proposer l'exil politique au gouvernement catalan destitué s’est vite fait recadrer. Quoi que l’on pense de la situation, l’Europe y a pourtant sa part de responsabilité, elle  qui n’a  cessé de vouloir affaiblir les Etats en encourageant les grandes régions à davantage d’autonomie, en finançant des représentations, des organisations culturelles et politiques autonomistes,  des ambassades des régions. Mais voilà, les indépendantistes catalans ne sont décidément plus en odeur de sainteté depuis que Madrid obéit très bien aux injonctions européennes.

Encore une fois, quoique l’on pense de la situation, on voit bien que le calme, la détermination, une ferveur joyeuse sont du côté des nationalistes catalans, tandis que la violence, la répression, les arguments de la peur sur les conséquences économiques de l’indépendance sont de l’autre côté. Mais la Grande Europe des Droits de l’Homme ne veut rien voir, et surtout pas une campagne « démocratique » à la Poutine dans laquelle les principaux partisans de la République Catalane sont en prison ou en exil.

Et en France ?

Nous voyons la principale opposante et son parti poursuivis pour des affaires d'utilisation contestée des assistants européens ( qui ne concernent que le Front National ?), son parti et elle-même interdits de comptes bancaires par leurs banques habituelles ( ce qui ne facilite pas les adhésions), et elle-même (Marine Le Pen) et un député (Gilbert Collard) poursuivis pour ce qui est finalement un délit d'expression - le tweet d'une exécution de Daech ou Al Qaïda en réponse à un journaliste ayant affirmé que le Front National et Daech, c'était la même chose)

Décidément, la secte libérale a de plus en plus de mal à tolérer toute opposition

Même l'Europe des Droits de l'Homme, l'Europe démocratique est dans un état inquiétant ....

vendredi 18 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_82_ L’état montagnard

Magistrale oeuvre d’auteur et d’historien :  Le Gouvernement Révolutionnaire_Introduction : on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes. Faiblesse des gouvernements précédents. Formation d’une bande. Les Jacobins Montagnards vont gouverner ! Restauration  du  pouvoir central et du pouvoir exécutif.  Idéologie du Jacobin : son mandat ne lui vient pas d’un vote. Les élections comme   manifestation jacobine; plus d’opposants. Une Constitution en une semaine.
NB : Dans son introduction, Taine reprend le thème Contien : « le dogme de la liberté illimitée de conscience a d’abord été construit pour détruire le pouvoir théologique, ensuite, celui de la souveraineté du peuple pour renverser le gouvernement temporel, et enfin celui de l’égalité pour décomposer l’ancienne  classification sociale… »

Le Gouvernement Révolutionnaire_Introduction : on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes.

« En Égypte, dit Clément d’Alexandrie, les sanctuaires des temples sont ombragés par des voiles tissus d’or ; mais, si vous allez vers le fond de l’édifice et que vous cherchiez la statue, un prêtre s’avance d’un air grave, en chantant un hymne en langue égyptienne, et soulève un peu le voile, comme pour vous montrer le dieu. Que voyez-vous alors ? Un crocodile, un serpent indigène, ou quelque autre animal dangereux ; le dieu des Égyptiens paraît : c’est une bête vautrée sur un tapis de pourpre. »
Il n’est pas besoin d’aller en Égypte et de remonter si haut en histoire pour rencontrer le culte du crocodile : on l’a vu en France à la fin du siècle dernier. – Par malheur, cent ans d’intervalle sont, pour l’imagination rétrospective, une trop longue distance. Aujourd’hui, du lieu où nous sommes arrivés, nous n’apercevons plus à l’horizon, derrière nous, que des formes embellies par l’air interposé, des contours flottants que chaque spectateur peut interpréter et préciser à sa guise, nulle figure humaine distincte et vivante, mais une fourmilière de points vagues dont les lignes mouvantes se forment ou se rompent autour des architectures pittoresques. J’ai voulu voir de près ces points vagues, et je me suis transporté dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ; j’y ai vécu douze ans, et, comme Clément d’Alexandrie, j’ai regardé de mon mieux, d’abord le temple, ensuite le dieu. – Regarder avec les yeux de la tête, cela ne suffisait pas ; il fallait encore comprendre la théologie qui fonde le culte. Il y en a une qui explique celui-ci, très spécieuse, comme la plupart des théologies, composée des dogmes qu’on appelle les principes de 1789 ; en effet, ils ont été proclamés à cette date ; auparavant, ils avaient été déjà formulés par Jean-Jacques Rousseau : souveraineté du peuple, droits de l’homme, contrat social, on les connaît.
Une fois adoptés, ils ont d’eux-mêmes déroulé leurs conséquences pratiques ; au bout de trois ans, ils ont amené le crocodile dans le sanctuaire et l’ont installé derrière le voile d’or, sur le tapis de pourpre : en effet, par l’énergie de ses mâchoires et par la capacité de son estomac, il était désigné d’avance pour cette place ; c’est en sa qualité de bête malfaisante et de mangeur d’hommes qu’il est devenu dieu. – Cela compris, on n’est plus troublé par les formules qui le consacrent, ni par la pompe qui l’entoure ; on peut l’observer, comme un animal ordinaire, le suivre dans ses diverses attitudes, quand il s’embusque, quand il agrippe, quand il mâche, quand il avale, quand il digère. J’ai étudié en détail la structure et le jeu de ses organes, noté son régime et ses mœurs, constaté ses instincts, ses facultés, ses appétits. – Les sujets abondaient ; j’en ai manié des milliers et disséqué des centaines, de toutes les espèces et variétés, en réservant les spécimens notables ou les pièces caractéristiques. Mais, faute de place, j’ai dû en abandonner beaucoup ; ma collection était trop ample. On trouvera ici ce que j’ai pu rapporter, entre autres une vingtaine d’individus de plusieurs tailles, que je me suis efforcé de conserver vivants, chose difficile ; du moins, il sont intacts et complets, surtout les trois plus gros, qui, dans leur genre, me semblent des animaux vraiment remarquables, et tels que la divinité du temps ne pouvait s’incarner mieux. – Des livres de cuisine authentiques et assez bien tenus nous renseignent sur les frais du culte : on peut évaluer à peu près ce que les crocodiles sacrés ont mangé en dix ans, dire leur menu ordinaire, leurs morceaux préférés. Naturellement, le dieu choisissait les victimes grasses ; mais sa voracité était si grande, que, par surcroît, à l’aveugle, il engloutissait aussi les maigres, et en plus grand nombre que les grasses ; d’ailleurs, en vertu de ses instincts et par un effet immanquable de la situation, une ou deux fois chaque année, il mangeait ses pareils, à moins qu’il ne fût mangé par eux. – Voilà certes un culte instructif, au moins pour les historiens, pour les purs savants ; s’il a conservé des fidèles, je ne songe point à les convertir ; en matière de foi, il ne faut jamais discuter avec un dévot. Aussi bien, ce volume, comme les précédents, n’est écrit que pour les amateurs de zoologie morale, pour les naturalistes de l’esprit, pour les chercheurs de vérité, de textes et de preuves, pour eux seulement, et non pour le public, qui sur la Révolution a son parti pris, son opinion faite. Cette opinion a commencé à se former entre 1825 et 1830, après la retraite ou la mort des témoins oculaires : eux disparus, on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes, que plusieurs d’entre eux avaient du génie, qu’ils n’ont guère mangé que des coupables, et que, si parfois ils ont trop mangé, c’est à leur insu, malgré eux, ou par dévouement, sacrifice d’eux-mêmes au bien commun.
Menthon-Saint-Bernard, juillet 1884…

Faiblesse des gouvernements précédents : ils n’ont fait que changer l’anarchie spontanée en anarchie légale.

Jusqu’ici la faiblesse du gouvernement légal était extrême. Pendant quatre ans, quel qu’il fût, on lui a désobéi partout et sans cesse. Pendant quatre ans, quel qu’il fût, il n’a point osé se faire obéir de force. Recrutés dans la classe cultivée et polie, les gouvernants apportaient au pouvoir les préjugés et la sensibilité du siècle : sous l’empire du dogme régnant, ils déféraient aux volontés de la multitude, et, croyant trop aux droits de l’homme, ils croyaient trop peu aux droits du magistrat ; d’ailleurs, par humanité, ils avaient horreur du sang, et, ne voulant pas réprimer, ils se laissaient contraindre. C’est ainsi que, du 1er mai 1789 au 2 juin 1793, ils ont légiféré ou administré, à travers des milliers d’émeutes presque toutes impunies, et leur Constitution, œuvre malsaine de la théorie et de la peur, n’a fait que transformer l’anarchie spontanée en anarchie légale. De parti pris et par défiance de l’autorité, ils ont énervé le commandement, réduit le roi à l’état de mannequin décoratif, presque anéanti le pouvoir central…
Là-dessus une faction s’est formée et a fini par devenir une bande : sous ses clameurs, sous ses menaces et sous ses piques, à Paris et en province, dans les élections et dans le parlement, les majorités se sont tues, les minorités ont voté, décrété et régné, l’Assemblée législative a été purgée, le roi détrôné, la Convention mutilée. De toutes les garnisons de la citadelle centrale, royalistes, constitutionnels, Girondins, aucune n’a su se défendre, refaire l’instrument exécutif, tirer l’épée, s’en servir dans la rue : à la première attaque, parfois à la première sommation, toutes ont rendu leurs armes, et maintenant la citadelle, avec les autres forteresses publiques, est occupée par les Jacobins.

Les Jacobins Montagnards vont gouverner

Cette fois, les occupants sont d’espèce différente. Dans la grosse masse, pacifique de mœurs et civilisée de cœur, la Révolution a trié et mis à part les hommes assez fanatiques, ou assez brutaux, ou assez pervers pour avoir perdu tout respect d’autrui ; voilà la nouvelle garnison, sectaires aveuglés par leur dogme, assommeurs endurcis par leur métier, ambitieux qui se cramponnent à leurs places. À l’endroit de la vie et de la propriété humaines, ces gens-là n’ont point de scrupules ; car, ainsi qu’on l’a vu, ils ont arrangé la théorie à leur usage et ramené la souveraineté du peuple à n’être plus que leur propre souveraineté. Selon le Jacobin la chose publique est à lui, et, à ses yeux, la chose publique comprend toutes les choses privées, corps et biens, âmes et consciences ; ainsi tout lui appartient : par cela seul qu’il est Jacobin, il se trouve légitimement tsar et pape. Peu lui importe la volonté réelle des Français vivants ; son mandat ne lui vient pas d’un vote : il descend de plus haut, il lui est conféré par la Vérité, par la Raison, par la Vertu. Seul éclairé et seul patriote, il est seul digne de commander, et son orgueil impérieux juge que toute résistance est un crime. Si la majorité proteste, c’est parce qu’elle est imbécile ou corrompue ; à ces deux titres, elle mérite d’être mâtée, et on la mâtera. – Aussi bien, depuis le commencement, le Jacobin n’a pas fait autre chose : insurrections et usurpations, pillages et meurtres, attentats contre les particuliers, contre les magistrats, contre les Assemblées, contre la loi, contre l’État, il n’est point de violences qu’il n’ait commises ; d’instinct, il s’est toujours conduit en souverain ; simple particulier et clubiste, il l’était déjà ; ce n’est pas pour cesser de l’être, à présent que l’autorité légale lui appartient ; d’autant plus que, s’il faiblit, il se sent perdu, et que, pour se sauver de l’échafaud, il n’a d’autre refuge que la dictature. Un pareil homme ne se laissera pas chasser, comme ses prédécesseurs ; tout au rebours, il se fera obéir, coûte que coûte ; il n’hésitera pas à restaurer le pouvoir central et l’instrument exécutif ; il y raccrochera les rouages locaux qu’on en a détachés ; il reconstruira la vieille machine à contrainte et la manœuvrera plus rudement, plus despotiquement, avec plus de mépris pour les droits privés et pour les libertés publiques, que Louis XIV et Napoléon…
Cependant il lui reste à mettre d’accord ses actes prochains avec ses paroles récentes, et, au premier regard, l’opération semble difficile ; car les paroles qu’il a prononcées condamnent d’avance les actes qu’il médite. Hier, il exagérait les droits des gouvernés, jusqu’à supprimer tous ceux des gouvernants ; demain, il va exagérer les droits des gouvernants, jusqu’à supprimer tous ceux des gouvernés. À l’entendre, le peuple est l’unique souverain, et il traitera le peuple en esclave. À l’entendre, le gouvernement n’est qu’un valet, et il donnera au gouvernement les prérogatives d’un sultan. Tout à l’heure, il dénonçait le moindre exercice de l’autorité publique comme un crime ; à présent, il va punir comme un crime la moindre résistance à l’autorité publique. Comment faire pour justifier une pareille volte-face, et de quel front va-t-il nier les principes sur lesquels il a fondé sa propre usurpation ? – Il se garde bien de les nier : ce serait pousser à bout la province déjà révoltée ; au contraire, il les proclame de plus belle ; grâce à cette manœuvre, la foule ignorante, voyant qu’on lui présente toujours le même flacon, croira qu’on lui sert toujours la même liqueur, et on lui fera boire la tyrannie sous l’étiquette de la liberté. Étiquettes, enseignes, tirades et mensonges de charlatan, on les prodiguera pendant six mois pour déguiser la nouvelle drogue ; tant pis pour le public, si plus tard il la trouve amère ; tôt ou tard, il l’avalera, de gré ou de force, car, dans l’intervalle, on aura préparé les engins qui la lui pousseront jusque dans le gosier  .
Pour commencer, on forge à la hâte la Constitution depuis si longtemps attendue et tant de fois promise   : Déclaration des Droits en trente-cinq articles, Acte constitutionnel en cent vingt-quatre articles, principes politiques et institutions de toute espèce, électorales, législatives, exécutives, administratives, judiciaires, financières et militaires   ; en trois semaines tout est décrété au pas de course. – Bien entendu, les nouveaux constituants ne se proposent pas de fabriquer un instrument efficace et qui serve ; cela est le moindre de leurs soucis. Hérault de Séchelles, le rapporteur, n’a-t-il pas écrit, le 7 juin, « pour qu’on lui procurât sur-le-champ les lois de Minos, dont il avait un besoin urgent   » besoin très urgent, puisqu’il devait livrer la Constitution dans la semaine ?

Les élections : une manifestation jacobine. à Troyes, Besançon, Limoges et Paris, pas un oppposant !


Ils peuvent constater une fois de plus comment les Jacobins entendent la liberté électorale. D’abord tous les inscrits  , et notamment les suspects, sont sommés de voter, et de voter oui ; « sinon, dit un journal jacobin  , ils donneront la juste mesure de l’opinion qu’on doit avoir de leurs sentiments et n’auront plus à se plaindre d’une suspicion qui se trouvera si bien fondée ». Ils viennent donc, « très humbles et très endurants », néanmoins on les rebute, on leur tourne le dos, on les relègue dans un coin de la salle ou près des portes, on les insulte tout haut. Ainsi accueillis, il est clair qu’ils se tiendront cois et ne risqueront pas la moindre objection…c’est pourquoi, dans presque toutes les assemblées primaires, l’acceptation est unanime ou peu s’en faut  . À Rouen, il ne se trouve que 26 opposants ; à Caen, centre de la protestation girondine, 14 ; à Reims, 2 ; à Troyes, Besançon, Limoges et Paris, pas un ; dans quinze départements, le nombre des refusants varie de cinq à un ; il ne s’en trouve pas un seul dans le Var ; se peut-il un concert plus édifiant ? Seule en France, la commune de Saint-Douan, dans un district reculé des Côtes-du-Nord, ose demander la restauration du clergé et le fils de Capet pour roi. – Toutes les autres votent à la baguette ; elles ont compris le secret du plébiscite : ce n’est pas un suffrage sincère qu’on leur demande, c’est une manifestation jacobine qu’on leur impose.


jeudi 17 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_76_ l’Etat jacobin

 L’Etat Jacobin se met en place. L’épuration administrative – le certificat de civisme obligatoire. Treize cent mille places à pourvoir. Le contrôle des fournisseurs. L’épuration électorale- une abstention massive. La purgation des assemblées. il manque six millions trois cent mille électeurs sur sept millions.

L’épuration administrative – le certificat de civisme obligatoire

Ainsi s’achève la seconde étape de la conquête jacobine : à partir du 10 août, pendant trois mois consécutifs, du haut en bas de la hiérarchie, les Jacobins ont élargi et multiplié les vacances pour les remplir. - D’abord, au sommet des pouvoirs publics, la faction installe des représentants qui ne représentent qu’elle, sept cent quarante-neuf députés omnipotents, une Convention qui, n’étant bridée ni par des pouvoirs collatéraux ni par une constitution préétablie, dispose à son gré des biens, de la vie et de la conscience de tous les Français. – Ensuite, par cette Convention à peine installée, elle fait décréter le renouvellement complet   de tous les corps administratifs et judiciaires, conseils et directoires de département et de district, conseils et municipalités de commune, tribunaux civils, tribunaux criminels, tribunaux de commerce, bureaux de paix, juges de paix, assesseurs des juges de paix, suppléants des juges, commissaires nationaux près des tribunaux civils  , secrétaires et greffiers des administrations et des tribunaux. Du même coup, l’obligation d’avoir exercé comme homme de loi est abolie, en sorte que le premier venu, s’il est du club, peut devenir juge, sans savoir écrire et presque sans savoir lire  . – Un peu auparavant, dans toutes les villes au-dessus de cinquante mille âmes, puis dans toutes les villes-frontières, l’état-major de la garde nationale a repassé par le crible électoral. Pareillement, les officiers de gendarmerie, à Paris et dans toute la France, subissent derechef le choix de leurs hommes. Enfin les directeurs et les contrôleurs de la poste sont soumis à l’élection. – Bien mieux, au-dessous ou à côté des fonctionnaires élus, l’épuration administrative atteint les fonctionnaires et les employés non électifs, si neutre que soit leur emploi, si indirect et si faible que soit le lien par lequel leur office se rattache aux affaires politiques, receveurs et percepteurs des impôts, directeurs et procureurs des eaux et forêts, ingénieurs, notaires, avoués, commis et scribes d’administration ; ils sont révoqués si leur municipalité ne leur accorde pas le certificat de civisme.
À Troyes, sur quinze notaires, elle le refuse à quatre   ; cela fait quatre études à prendre pour leurs clercs jacobins. À Paris  , « tous les honnêtes gens, tous les commis instruits » sont chassés des bureaux de la marine ; le ministère de la guerre devient « une caverne, où l’on ne travaille qu’en bonnet rouge, où l’on tutoie tout le monde, même le ministre, où quatre cents employés, parmi lesquels plusieurs femmes, affectent la toilette la plus sale et le cynisme le plus impudent, n’expédient rien et volent sur toutes les parties ». – Sous la dénonciation des clubs, le coup de balai descend jusque dans les bas-fonds de la hiérarchie, jusqu’aux secrétaires de la mairie dans les villages, jusqu’aux expéditionnaires et garçons de bureau dans les villes, jusqu’aux geôliers et concierges, bedeaux et sacristains, gardes forestiers, gardes champêtres, gardiens de séquestres   ; il faut que tous ces gens-là soient ou paraissent jacobins ; sinon leur place se dérobe sous eux, car il y a toujours quelqu’un pour la convoiter, la solliciter et la prendre. – Par delà les employés, le balayage atteint les fournisseurs ; en effet, dans les fournitures aussi, il y a des fidèles à pourvoir, et nulle part l’appât n’est si gros. Même en temps ordinaire, l’État demeure encore le plus grand des consommateurs, et en ce moment il dépense par mois, pour la guerre seulement, 200 millions d’extraordinaire : que de poissons à pêcher dans une eau si trouble   ! – Toutes ces commandes lucratives, comme tous ces emplois rétribués, sont à la disposition du peuple jacobin, et il les distribue : c’est un propriétaire légitime qui, rentrant chez lui après une longue absence, donne ou retire sa pratique comme il lui plaît, et, au logis, fait maison nette. – Dans les seuls services administratifs et judiciaires, treize cent mille places ; toutes celles des finances, des travaux publics, de l’instruction publique et de l’Église ; dans la garde nationale et l’armée, tous les postes, depuis celui de commandant en chef jusqu’à celui de tambour ; tout le pouvoir, central ou local, avec le patronage immense qui en dérive : jamais pareil butin n’a été mis en tas et à la fois sur la place publique. En apparence, l’élection fera les lots ; mais il est trop clair que les Jacobins n’entendent pas livrer leur proie aux hasards d’un scrutin libre : ils la garderont, comme ils l’ont prise, de force, et n’omettront rien pour maîtriser les élections…

L’épuration électorale- une abstention massive

Pour commencer, ils se sont frayé la voie. Dès le premier jour, les faibles et dernières garanties d’indépendance, d’honorabilité et de compétence que la loi exigeait encore de l’électeur et de l’éligible ont été supprimées par décret. Plus de distinction entre les citoyens actifs et les citoyens passifs ; plus de différence entre le cens de l’électeur du premier degré et le cens de l’électeur du second degré : plus de cens électoral. Tous les Français, sauf les domestiques dont on se défie parce qu’on les suppose sous l’influence de leurs maîtres, pourront voter aux assemblées primaires, et ils voteront, non plus à partir de vingt-cinq ans, mais dès vingt et un ans ; ce qui appelle au scrutin les deux groupes les plus révolutionnaires, d’une part les jeunes gens, d’autre part les indigents, ceux-ci en nombre prodigieux par ce temps de chômage, de disette et de misère, en tout deux millions et demi et peut-être trois millions de nouveaux électeurs : à Besançon, le nombre des inscrits est doublé  . – Ainsi la clientèle ordinaire des Jacobins est admise dans l’enceinte électorale d’où jusqu’ici elle était exclue  , et, pour l’y pousser plus sûrement, ses patrons font décider que tout électeur obligé de se déplacer « recevra 20 sous par lieue, outre 3 livres par journée de séjour   ».
En même temps qu’ils rassemblent leurs partisans, ils écartent leurs adversaires. À cela le brigandage politique par lequel ils dominent et terrifient la France a déjà pourvu. Tant d’arrestations arbitraires, de pillages tolérés et de meurtres impunis sont un avertissement pour les candidats qui ne seraient pas de leur secte ; et je ne parle pas ici des nobles ou des amis de l’ancien régime, qui sont en fuite ou en prison, mais des monarchistes constitutionnels et des Feuillants. De leur part, toute initiative électorale serait une folie, presque un suicide. Aussi bien, pas un d’eux ne se met en avant. Si quelque modéré honteux, comme Durand de Maillane, figure sur une liste, c’est que les révolutionnaires l’ont adopté sans le connaître et qu’il jure haine à la royauté  . Les autres qui, plus francs, ne veulent pas endosser la livrée populaire et recourir au patronage des clubs, se gardent soigneusement de se présenter ; ils savent trop bien que ce serait désigner leurs têtes aux piques et leurs maisons au pillage. Au moment même du vote, les propriétés de plusieurs députés sont saccagées, par cela seul, que « dans le tableau comparatif des sept appels nominaux » envoyé aux départements par les Jacobins de Paris, leurs noms se trouvent à droite  . — Par un surcroît de précautions, les constitutionnels de la Législative ont été retenus dans la capitale ; on leur a refusé des passeports, pour les empêcher d’aller en province rallier les voix et dire au public la vérité sur la révolution récente. — Pareillement, tous les journaux conservateurs ont été supprimés, réduits au silence, ou contraints à la palinodie. — Or, quand on n’a pas d’organe pour parler ni de candidat pour être représenté, à quoi bon voter ? D’autant plus que les assemblées primaires sont des lieux de désordre et de violence  , qu’en beaucoup d’endroits les patriotes y sont seuls admis  , qu’un modéré y est « insulté et accablé par le nombre », que, s’il y parle, il est en danger, que, même en se taisant, il a chance d’y récolter des dénonciations, des menaces et des coups. Ne pas se montrer, rester à l’écart, éviter d’être vu, faire oublier qu’on existe, telle est la règle sous le règne du pacha, surtout quand ce pacha est la plèbe. C’est pourquoi la majorité s’abstient, et autour du scrutin le vide est énorme. À Paris, pour l’élection du maire et des officiers municipaux, les scrutins d’octobre, novembre et décembre, sur 160 000 inscrits, ne rassemblent que 14 000 votants, puis 10 000, puis 7 000  . À Besançon, les 7 000 inscrits déposent moins de 600 suffrages ; même proportion dans les autres villes, à Troyes par exemple. Pareillement dans les cantons ruraux, à l’Est dans le Doubs, à l’Ouest dans la Loire-Inférieure, il n’y a qu’un dixième des électeurs qui ose user de son droit de vote  . On a tant épuisé, bouleversé et bouché la source électorale qu’elle est presque tarie : dans ces assemblées primaires qui, directement ou indirectement, délèguent tous les pouvoirs publics et qui, pour exprimer la volonté générale, devraient être pleines, il manque six millions trois cent mille électeurs sur sept millions.

Par cette purgation anticipée, les assemblées du premier degré se trouvent pour la plupart jacobines ; en conséquence, les électeurs du second degré qu’elles élisent sont pour la plupart jacobins, et dans nombre de départements leur assemblée devient le plus anarchique, le plus turbulent, le plus usurpateur de tous les clubs. Ce ne sont que cris, dénonciations, serments, motions incendiaires, acclamations qui emportent les suffrages, harangues furieuses des commissaires parisiens, des délégués du club local, des fédérés qui passent, des poissardes qui réclament des armes  . L’assemblée du Pas-de-Calais élargit et applaudit une femme détenue pour avoir battu la caisse dans un attroupement populaire. L’assemblée de Paris fraternise avec les égorgeurs de Versailles et avec les assassins du maire d’Étampes. L’assemblée des Bouches-du-Rhône donne un certificat de vertu à Jourdan, le massacreur de la Glacière. L’assemblée de Seine-et-Marne applaudit à la proposition de fondre un canon qui puisse contenir, en guise de boulet, la tête de Louis XVI et la lancer à l’ennemi. – Rien d’étonnant si un corps électoral qui ne respecte rien ne se respecte pas lui-même, et se mutile sous prétexte de s’épurer  . Tout de suite la majorité despotique a voulu régner sans conteste, et de son autorité propre elle a expulsé les électeurs qui lui déplaisaient. À Paris, dans l’Aisne, dans la Haute-Loire, dans l’Ille-et-Vilaine, dans le Maine-et-Loire, elle exclut, comme indignes, les membres des anciens clubs feuillants ou monarchiques et les signataires des protestations constitutionnelles. Dans l’Hérault, elle annule les élections du canton de Servian, parce que les élus, dit-elle, sont « d’enragés aristocrates ». Dans l’Orne, elle chasse un ancien constituant, Goupil de Préfeln, parce qu’il a voté la révision, et son gendre, parce qu’il est son gendre. Dans les Bouches-du-Rhône, où le canton de Seignon a, par mégarde ou routine, juré « de maintenir la Constitution du royaume », elle casse ses élus rétrogrades, institue des poursuites contre « l’attentat commis », et envoie des troupes contre Noves, parce que l’électeur de Noves, un juge de paix dénoncé et en danger, s’est sauvé de la caverne électorale…


mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_69_ Les massacres de septembre

Les massacres de septembre dégénèrent en vol, sadisme et folie ; le massacre des femmes et des enfants ; hystérie, fatigue, hébètement des tueurs : ils frappent en automates.  Six jours et cinq nuits de tuerie non interrompue. Les vols généralisés.  La faction s’est ancrée au pouvoir, on ne l’en arrachera plus. Par la terreur improvisée, les Jacobins ont maintenu leur autorité illégale ; par la terreur prolongée, ils vont établir leur autorité légale. La Convention élue pendant les massacres sans secret du vote.
NB : encore cette innovation destinée à un triste avenir : les ouvriers de la municipalité ont travaillé- comprendre massacré !

Folie et sadisme : Mme de Lamballe,  Mme Desrues, de La Leu, les enfants de Bicêtre

Cependant la boucherie continue et se perfectionne. À l’Abbaye  , « un tueur se plaint de ce que les aristocrates meurent trop vite et de ce que les premiers ont seuls le plaisir de les frapper » ; désormais on ne les frappera plus qu’avec le dos des sabres, et on les fera courir entre deux haies d’égorgeurs, comme jadis le soldat qui passait par les baguettes. S’il s’agit d’un homme connu, on s’entend encore plus soigneusement pour prolonger son supplice. À la Force, les fédérés qui viennent prendre M. de Rulhières jurent avec « d’affreux serments de couper la tête à celui d’entre eux qui lui donnera un coup de pointe » ; au préalable, ils le mettent nu, puis, pendant une demi-heure, à coups de plat de sabre, ils le déchiquettent tout ruisselant de sang et le « dépouillent jusqu’aux entrailles ». – Tous les monstres qui rampaient enchaînés dans les bas-fonds du cœur sortent à la fois de la caverne humaine, non seulement les instincts haineux avec leurs crocs  , mais aussi les instincts immondes avec leur bave, et les deux meutes réunies s’acharnent sur les femmes que leur célébrité infâme ou glorieuse a mises en évidence, sur Mme de Lamballe, amie de la reine, sur la Desrues, veuve du fameux empoisonneur, sur une bouquetière du Palais-Royal qui, deux ans auparavant, dans un accès de jalousie, a mutilé son amant, un garde-française. Ici à la férocité s’adjoint la lubricité pour introduire la profanation dans la torture et pour attenter à la vie par des attentats à la pudeur. Dans Mme de Lamballe tuée trop vite, les bouchers libidineux ne peuvent outrager qu’un cadavre ; mais pour la Desrues  , surtout pour la bouquetière, ils retrouvent, avec les imaginations de Néron, le cadre de feu des Iroquois  . — De l’Iroquois au cannibale la distance est courte, et quelques-uns la franchissent. À l’Abbaye, un ancien soldat, nommé Damiens, enfonce son sabre dans le flanc de l’adjudant général de la Leu, plonge sa main dans l’ouverture, arrache le cœur, « et le porte à sa bouche comme pour le dévorer ». « Le sang, dit un témoin oculaire, dégouttait de sa bouche et lui faisait une sorte de moustache  . » A la Force on dépèce Mme de Lamballe ; ce qu’a fait le perruquier Charlot qui portait sa tête, je ne puis l’écrire ; je dirai seulement qu’un autre, rue Saint-Antoine, portait son cœur et « le mordait   ».
Ils tuent et ils boivent ; puis ils tuent encore et ils boivent encore. La lassitude vient et l’hébétement commence. Un d’eux, garçon charron, en a expédié dix-sept pour sa part ; un autre « a tant travaillé la marchandise, que la lame de son sabre y est restée » ; « depuis deux heures, dit un fédéré, que j’abats des membres de droite et de gauche, je suis plus fatigué qu’un maçon qui bat du plâtre depuis deux jours   ». Leur première colère s’est usée, maintenant ils frappent en automates  . Quelques-uns dorment étendus sur des bancs. D’autres, en tas, cuvent leur vin à l’écart. La vapeur du carnage est si forte, que le président du comité civil s’évanouit sur sa chaise  , et les exhalaisons du cabaret montent avec celles du charnier. Une torpeur pesante et morne envahit par degrés les cerveaux offusqués, et les dernières lueurs de raison s’y éteignent une à une, comme les lampions fumeux qui brûlent alentour sur les poitrines déjà froides des morts. À travers la physionomie qui s’abêtit, on voit, au-dessous du bourreau et du cannibale, apparaître l’idiot. C’est l’idiot révolutionnaire, en qui toutes les idées ont sombré, sauf deux, rudimentaires, machinales et fixes, l’une qui est l’idée du meurtre, l’autre qui est l’idée du salut public. Solitaires dans sa tête vide, elles se rejoignent par une attraction irrésistible, et l’on devine l’effet qui va jaillir de leur rencontre. « Y a-t-il encore de la besogne ? » disait un tueur dans la cour déserte. – S’il n’y en a plus, répondent deux femmes à la porte, il faudra bien en faire  . » Et naturellement on en fait.
Puisqu’il s’agit de nettoyer les prisons, autant vaut les nettoyer toutes, et tout de suite. Après les Suisses, après les prêtres, après les aristocrates et les « messieurs de la peau fine », il reste les condamnés et les reclus de la justice ordinaire, les voleurs, assassins et galériens de la Conciergerie, du Châtelet et de la tour Saint-Bernard, les femmes marquées, les vagabonds, les vieux mendiants et les jeunes détenus de Bicêtre et de la Salpêtrière. Tout cela n’est bon à rien, coûte à nourrir  , et probablement a de mauvais projets. Par exemple, à la Salpêtrière, la femme de l’empoisonneur Desrues est certainement, comme lui, « intrigante, méchante et capable de tout » ; elle doit être furieuse d’être en prison ; si elle pouvait, elle mettrait le feu à Paris ; elle doit l’avoir dit ; elle l’a dit   : encore un coup de balai. – Et le balai, pour cette besogne plus sale, entre en mouvement sous de plus sales mains ; il y a des habitués de geôle parmi ceux qui empoignent le manche. Déjà à l’Abbaye, surtout vers la fin, les tueurs volaient   ; ici, au Châtelet et à la Conciergerie, ils emportent « tout ce qui leur paraît propre à emporter », jusqu’aux habits des morts, jusqu’aux draps et couvertures de la prison, jusqu’aux petites épargnes des geôliers ; et, de plus, ils racolent des confrères. « Sur 36 prisonniers mis en liberté, il y avait beaucoup d’assassins et de voleurs ; la bande des tueurs se les associa. Il y avait aussi 75 femmes, en partie détenues pour vol ; elles promirent de bien servir leurs libérateurs » ; effectivement, plus tard, aux Jacobins et aux Cordeliers, elles seront les tricoteuses des tribunes  . – A la Salpêtrière, « tous les souteneurs de Paris, les anciens espions,... les libertins, les sacripants de la France et de l’Europe se sont préparés d’avance à l’opération » et le viol alterne avec le massacre  . — Jusqu’ici du moins le meurtre a eu pour assaisonnement le vol et la débauche ; mais à Bicêtre il est tout cru ; il n’y a que l’instinct carnassier qui se gorge. Entre autres détenus, 43 enfants du bas peuple, âgés de douze à dix-sept ans, étaient là, placés en correction par leurs parents ou par leurs patrons   ; il n’y avait qu’à les regarder pour reconnaître en eux les vrais voyous parisiens, les apprentis de la misère et du vice, les futures recrues de la bande régnante, et la bande tombe sur eux à coups de massue. Rien de plus difficile à tuer ; à cet âge, la vie est tenace, il faut redoubler pour en venir à bout. « Là-bas, dans ce coin, disait un geôlier, on avait fait de leurs corps une montagne. Le lendemain, quand il a fallu les enterrer, c’était un spectacle à fendre l’âme. Il y en avait un qui avait l’air de dormir, comme un ange du bon Dieu ; mais les autres étaient horriblement mutilés  . » – Cette fois, on est descendu au-dessous de l’homme, dans les basses couches du règne animal au-dessous du loup : les loups n’étranglent pas les louveteaux.

Six jours et cinq nuits de tuerie non interrompue  pour instaurer la Terreur

Six jours et cinq nuits de tuerie non interrompue  , 171 meurtres à l’Abbaye, 169 à la Force, 223 au Châtelet, 328 à la Conciergerie, 73 à la tour Saint-Bernard, 120 aux Carmes, 79 à Saint-Firmin, 170 à Bicêtre, 35 à la Salpêtrière, parmi les morts 250 prêtres, 3 évêques ou archevêques, des officiers généraux, des magistrats, un ancien ministre, une princesse du sang, les plus beaux noms de la France, et d’autre part un nègre, des femmes du peuple, des gamins, des forçats, de vieux pauvres : à présent, quel est l’homme, grand ou petit, qui ne se sente pas sous le couteau ? – D’autant plus que la bande s’est accrue. Fournier, Lazowski et Bécard, assassins et voleurs en chef, reviennent d’Orléans avec leurs 1 500 coupe-jarrets   ; en chemin, ils ont égorgé M. de Brissac, M. de Lessart et 42 autres accusés de lèse-nation qu’ils ont arrachés à leurs juges, puis par surcroît, « à l’exemple de Paris, » 21 détenus qu’ils sont allés prendre dans les prisons de Versailles ; maintenant, à Paris, ils sont remerciés par le ministre de la justice, félicités par la Commune, fêtés et embrassés dans leurs sections  . – Quelqu’un peut-il douter qu’ils ne soient prêts à recommencer ? Peut-on faire un pas dans Paris ou hors de Paris sans subir leur oppression ou le spectacle de leur arbitraire ?...– Si l’on reste, on est assiégé d’images funèbres : c’est dans chaque rue le pas accéléré des escouades qui mènent les suspects au comité ou en prison ; c’est autour de chaque prison un attroupement qui « vient voir les désastres » ; c’est la criée établie dans la cour de l’Abbaye pour vendre à l’encan les habits des morts ; c’est le bruit des tombereaux qui, jour et nuit, roulent sur le pavé pour emporter 1 300 cadavres ; ce sont les chansons des femmes qui, montées sur la charrette pleine, battent la mesure sur les corps nus  . Est-il un homme qui, après une de ces rencontres, ne se voie en imagination, lui aussi, au comité de section devant la table verte, puis dans la prison sous les sabres, puis sur la charrette dans le monceau sanglant ?
Sous une pareille vision, les courages s’affaissent ; tous les journaux approuvent, pallient ou se taisent ; personne n’ose résister à rien. Les biens comme les vies appartiennent à qui veut les prendre. Aux barrières, aux Halles, sur le boulevard du Temple, des filous parés du ruban tricolore arrêtent les passants, saisissent les marchandes, et, sous prétexte que les bijoux doivent être déposés sur l’autel de la Patrie, prennent les bourses, les montres, les bagues et le reste, si rudement, que des femmes ont les oreilles arrachées faute d’avoir décroché leurs boucles assez vite  . D’autres, installés dans les caves des Tuileries, y vendent à leur profit le vin et l’huile de la nation. Quelques-uns, élargis huit jours auparavant par le peuple, flairent un plus grand coup, s’introduisent dans le Garde-Meuble et y volent pour 30 millions de diamants..

La Convention élue pendant les massacres par un vote public. Par la terreur improvisée, les Jacobins ont maintenu leur autorité illégale ; par la terreur prolongée, ils vont établir leur autorité légale

– Comme un homme frappé d’un coup de masse à la tête, Paris, assommé, se laisse faire, et les auteurs du massacre ont atteint leur objet : la faction s’est ancrée au pouvoir, on ne l’en arrachera plus. Ni dans la Législative ni dans la Convention, les velléités des Girondins ne prévaudront contre son usurpation tenace. Elle a prouvé par un exemple éclatant qu’elle est capable de tout, et elle s’en vante ; elle n’a pas désarmé, elle est toujours là debout, anonyme et prête, avec son principe meurtrier, avec ses procédés expéditifs, avec son personnel de fanatiques et de sicaires, avec Maillard et Fournier, avec ses canons et ses piques. Tout ce qui n’est pas elle ne vit que sous son bon plaisir, au jour le jour et par grâce. On le sait, l’Assemblée ne songe plus à déloger des gens qui répondent aux décrets d’expulsion par le massacre ; il n’est plus question d’examiner leurs comptes ou de les contenir dans les limites de la loi. Leur dictature est incontestée, et leurs épurations continuent. En onze jours, quatre à cinq cents nouveaux prisonniers, arrêtés par l’ordre de la municipalité, des sections, d’un Jacobin quelconque, sont entassés dans les cellules encore tachées du sang répandu, et le bruit court que, le 20 septembre, les prisons seront vidées par un second massacre .

 – Que la Convention, si elle veut, s’installe pompeusement en souveraine et fasse tourner la machine à décrets ; peu importe : régulier ou irrégulier, le gouvernement marchera toujours sous la main qui tient le sabre. Par la terreur improvisée, les Jacobins ont maintenu leur autorité illégale ; par la terreur prolongée, ils vont établir leur autorité légale. À l’Hôtel de Ville, dans les tribunaux, à la garde nationale, aux sections, dans les administrations, les suffrages contraints vont leur donner les places, et déjà ils ont fait élire à la Convention Marat, Danton, Fabre d’Eglantine, Camille Desmoulins, Manuel, Billaud-Varennes, Panis, Sergent, Collot d’Herbois, Robespierre, Legendre, Osselin, Fréron, David, Robert, La Vicomterie, bref les instigateurs, les conducteurs, les complices du massacre  . Rien n’a été omis de ce qui pouvait forcer et fausser le vote. Au préalable, on a imposé à l’Assemblée électorale la présence du peuple, et à cet effet on l’a transférée dans la grande salle des Jacobins sous la pression des galeries jacobines. Par une seconde précaution, on a exclu du vote tout opposant, tout constitutionnel, tout ancien membre du club monarchique, du club de la Sainte-Chapelle et du club des Feuillants, tout signataire de la pétition des 20 000 ou de la pétition des 8 000, et, quand des sections ont protesté, on a rejeté leur réclamation comme le fruit d’une « intrigue ». Enfin, à chaque tour de scrutin, on a fait l’appel nominal, et chaque électeur a dû voter à haute voix ; on était sûr d’avance que son vote serait bon : les avertissements qu’il avait reçus étaient trop nets. Le 2 septembre, pendant que l’assemblée électorale tenait à l’évêché sa première séance, les Marseillais, à cinq cents pas de là, venaient prendre les vingt-quatre prêtres de la mairie et dans le trajet, sur le Pont-Neuf, les lardaient déjà à coups de sabre. Toute la soirée et toute la nuit, à l’Abbaye, aux Carmes, à la Force, les ouvriers de la municipalité ont travaillé, et, le 3 septembre, quand l’assemblée électorale s’est transportée aux Jacobins, elle a passé sur le Pont-au-Change entre deux haies de cadavres que les tueurs apportaient du Châtelet et de la Conciergerie.


dimanche 13 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_54_ Les élections jacobines et leur élus

Comment les jacobins remportent les élections ;  sous pression, les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge ; généralisation de la violence : « les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés ». La Société des gourdins ferrés; Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister; Rôle de la presse jacobine, spécialement Marat :  les listes de diffamation peuvent devenir des listes de proscription.
Les élus : Brissot, Cambon, Condorcet : jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits.

Les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge

Telle est la pression sous laquelle on vote en France pendant l’été et l’automne de 1791. Partout les visites domiciliaires, le désarmement, le danger quotidien forcent les nobles et les ecclésiastiques, les propriétaires et les gens cultivés à quitter leur résidence, à se réfugier dans les grandes villes, à émigrer  , ou, tout au moins, à s’effacer, à se clore étroitement dans la vie privée, à s’abstenir de toute propagande, de toute candidature et de tout vote. Ce serait folie à eux que de se montrer dans tant de cantons où les perquisitions ont abouti à la jacquerie ; en Bourgogne et dans le Lyonnais, où les châteaux sont saccagés, où de vieux gentilshommes sont meurtris et laissés pour morts, où M. Guillin vient d’être assassiné et dépecé ; à Marseille, où les chefs du parti modéré sont en prison, où un régiment suisse sous les armes suffit à peine pour exécuter l’arrêt du tribunal qui les élargit, où, si quelque imprudent s’oppose aux motions jacobines, on le fait taire en l’avertissant qu’on va l’enterrer vif ; à Toulon, où les Jacobins fusillent les modérés et la troupe, où un capitaine de vaisseau, M. de Beaucaire, est tué d’un coup de feu dans le dos, où le club, soutenu par les indigents, les matelots, les ouvriers du port et « les forains sans aveu », exerce la dictature par droit de conquête ; à Brest, à Tulle, à Cahors, où, en ce moment même, des gentilshommes et des officiers sont massacrés dans la rue. Rien d’étonnant si les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge.

Les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés

 – Au reste, qu’ils s’y présentent, si bon leur semble : on saura bien s’y débarrasser d’eux. À Aix, on déclare à l’assesseur chargé de lire les noms des électeurs que « l’appel nominal doit être fait par une bouche pure, qu’étant aristocrate et fanatique, il ne peut ni parler ni voter », et, sans plus de cérémonie, on le met à la porte  . Le procédé est excellent pour changer une minorité en majorité ; pourtant en voici un autre plus efficace encore.
A Dax, sous le nom d’Amis de la Constitution française, les Feuillants se sont séparés des Jacobins  , et, de plus, ils insistent pour exclure de la garde nationale « les étrangers sans propriété ni qualité », les citoyens passifs qui, malgré la loi, s’y sont introduits, qui usurpent le droit de vote, et qui « insultent journellement les habitants tranquilles ». En conséquence, le jour de l’élection, dans l’église où se tient l’assemblée primaire, deux Feuillants, Laurède, ci-devant contrôleur des vingtièmes, et Brunache, vitrier, proposent l’exclusion d’un intrus, domestique à gages. Aussitôt les Jacobins s’élancent ; Laurède est jeté contre un bénitier, blessé à la tête ; il veut s’échapper, il est ressaisi aux cheveux, terrassé, frappé au bras d’un coup de baïonnette, mis en prison, et Brunache avec lui. Huit jours après, il n’y a plus que des Jacobins à la seconde assemblée ; naturellement « ils sont tous élus » et forment la municipalité nouvelle, qui, malgré les arrêtés du département, refuse d’élargir les deux prisonniers et, par surcroît, les met au cachot.
A Montpellier, l’opération, un peu plus tardive, n’en est que plus complète. Les votes étaient déposés, les boîtes du scrutin fermées, cachetées, et la majorité acquise aux modérés. Là-dessus, le club jacobin et la Société des gourdins ferrés, qui s’appelle elle-même le Pouvoir exécutif, se portent en force dans les assemblées de section, brûlent un scrutin, tirent des coups du fusil et tuent deux hommes. Pour rétablir la paix, la municipalité consigne chaque compagnie de la garde nationale à la porte de son capitaine, et naturellement les modérés obéissent, mais les violents n’obéissent pas. Au nombre d’environ deux mille, ils parcourent la ville, entrent dans les maisons, tuent trois hommes dans la rue ou à domicile, et obligent les corps administratifs à suspendre les assemblées électorales. De plus, ils exigent le désarmement « des aristocrates », et, ne l’obtenant pas assez vite, ils tuent un artisan qui se promenait avec sa mère, lui coupent la tête, la portent en triomphe, et la suspendent devant sa maison. Aussitôt les autorités persuadées décrètent le désarmement, et les vainqueurs paradent en corps dans les rues : par gaieté ou par précaution, ils lâchent en passant leur coup de fusil à travers les fenêtres des maisons suspectes, et, un peu au hasard, tuent encore un homme et une femme. Dans les trois jours qui suivent, six cents familles émigrent, et les administrateurs écrivent que tout va bien, que la concorde est rétablie : « A présent, disent-ils, les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés, une grande partie d’entre eux ayant quitté la ville   ». On a fait le vide autour du scrutin, et cela s’appelle l’unanimité des voix.

Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister…

— De telles exécutions sont d’un grand effet, et il n’y a pas besoin d’en faire beaucoup ; quelques-unes suffisent quand elles sont heureuses et restent impunies, ce qui est toujours le cas. Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer : on ne leur résiste plus, on sait qu’il en coûte trop de leur résister en face ; on ne se soucie pas d’aller aux assemblées électorales récolter des injures et des dangers ; on se confesse vaincu, et d’avance. Sans compter les coups, n’ont-ils pas des arguments irrésistibles ? A Paris, dans trois numéros successifs, Marat vient de dénoncer par leurs noms « les scélérats et les coquins » qui briguent pour se faire nommer électeurs  , non pas des nobles ou des prêtres, mais de simples bourgeois, avocats, architectes, médecins, bijoutiers, papetiers, imprimeurs, tapissiers et autres fabricants, chacun inscrit dans le journal avec son nom, sa profession, son adresse et l’une des qualifications suivantes : « tartufe, homme sans mœurs et sans probité, banqueroutier, mouchard, usurier, maître filou », sans compter d’autres que je ne puis transcrire. Remarquez que la liste de diffamation peut devenir une liste de proscription, que dans toutes les villes et bourgades de France des listes semblables sont incessamment dressées et colportées par le club local, et jugez si, entre ses adversaires et lui, la lutte est égale. — Quant aux électeurs de la campagne, il a pour eux des moyens de persuasion appropriés, surtout dans les innombrables cantons ravagés ou menacés par la jacquerie, par exemple dans la Corrèze, où « les insurrections et les dévastations ont gagné tout le département, et où l’on ne parle que de pendre les huissiers qui feront des actes   ». Pendant toute la durée des opérations électorales, le club est resté en permanence ; « il n’a cessé d’appeler ses électeurs à ses séances » ; chaque fois, « il n’y était question que de la destruction des étangs et des rentes, et les grands orateurs se sont résumés à dire qu’il ne fallait point en payer ». Composée de campagnards, la majorité des électeurs s’est trouvée sensible à cette éloquence ; tous ses candidats ont dû se prononcer contre les rentes et contre les étangs ; c’est sur cette profession de foi qu’elle a nommé les députés et l’accusateur public ; en d’autres termes, pour être élus, les Jacobins ont promis aux tenanciers avides la propriété et le revenu des propriétaires. — Déjà, dans les procédés par lesquels ils obtiennent le tiers des places en 1791, on aperçoit en germe les procédés par lesquels ils prendront toutes les places en 1792, et, dès cette première campagne électorale, leurs actes indiquent, non seulement leurs maximes et leur politique, mais encore la condition, l’éducation, l’esprit et le caractère des hommes qu’ils installent au pouvoir central ou local.

Les  élus: Brissot, Cambon, Condorcet


S’il est vrai qu’une nation doit être représentée par son élite, la France a été singulièrement représentée pendant la Révolution. D’assemblée en assemblée, on voit baisser le niveau politique ; surtout de la Constituante à la Législative, la chute est profonde. Les acteurs en titre se sont retirés au moment où ils commençaient à comprendre leurs rôles ; bien mieux, ils se sont exclus eux-mêmes du théâtre, et la scène est maintenant livrée aux doublures. « L’Assemblée précédente, écrit un ambassadeur  , renfermait dans son sein de grands talents, de grandes fortunes, de grands noms ; par cette réunion, elle imposait au peuple, quoiqu’il fut acharné contre toute distinction personnelle. L’Assemblée actuelle n’est presque que le conseil des avocats de toutes les villes et villages de France. » - En effet, sur 745 députés, on y compte « 400 avocats, pris pour la plupart dans les derniers rangs du barreau », une vingtaine de prêtres constitutionnels, « autant de poètes et littérateurs de fort petite renommée, tout cela à peu près sans patrimoine », le plus grand nombre ayant moins de trente ans, soixante ayant moins de vingt-six ans  , « presque tous formés dans les clubs et assemblées populaires ». Pas un noble ou prélat de l’ancien régime, pas un grand propriétaire  , pas un chef de service, pas un homme éminent et spécial en fait de diplomatie, de finance, d’administration ou d’art militaire. On n’y trouve que trois officiers généraux et du dernier rang  , dont l’un nommé depuis trois mois et les deux autres tout à fait inconnus. - Pour chef du comité diplomatique, on a Brissot, journaliste ambulant, qui, ayant roulé en Angleterre et aux États-Unis, semble compétent dans les affaires des deux mondes ; effectivement, c’est un de ces bavards outrecuidants et râpés, qui, du fond de leur mansarde, régentent les cabinets et remanient l’Europe ; les choses leur semblent aussi faciles à combiner que les phrases : un jour , pour attirer les Anglais dans l’alliance française, Brissot propose de mettre entre leurs mains deux places de sûreté, Dunkerque et Calais ; un autre jour, il veut « tenter une descente en Espagne » et en même temps envoyer une flotte pour conquérir le Mexique. – Au comité des finances, le principal personnage est Cambon, négociant de Montpellier, bon comptable, qui plus tard simplifiera les écritures et fera le Grand Livre de la dette, c’est-à-dire de la banqueroute publique ; en attendant, il y pousse de toute sa force, encourageant l’Assemblée à entreprendre la ruineuse et terrible guerre qui va durer vingt-trois ans ; selon lui, on « a plus d’argent qu’il n’en faut   ». À la vérité, le gage des assignats est mangé, les impôts ne rentrent pas, on ne vit que du papier qu’on émet, les assignats perdent 40 pour 100, le déficit prévu pour 1792 est de 400 millions  , mais le financier révolutionnaire compte sur les confiscations qu’il provoque en France et qu’il va instituer en Belgique : voilà toute son invention, le vol systématique pratiqué en grand, à l’intérieur et à l’étranger. – En fait de législateurs et de fabricants de constitutions, on trouve Condorcet, fanatique à froid, niveleur par système, persuadé que la méthode des mathématiques convient aux sciences sociales, nourri d’abstractions, aveuglé par ses formules, le plus chimérique des esprits faux. Jamais homme plus versé dans les livres n’a moins connu les hommes ; jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits. C’est lui qui, deux jours avant le 20 juin, au milieu de la plus brutale effervescence, admirait « le calme » et le bon raisonnement de la multitude : « A la façon dont le peuple se rend compte des événements, on serait tenté de croire qu’il consacre chaque jour quelques heures à l’étude de l’analyse. » C’est lui qui, deux jours après le 20 juin, célébrait le bonnet rouge dont on avait affublé Louis XVI : « Cette couronne en vaut bien une autre, et Marc Aurèle ne l’eût pas dédaignée  . » – Tel est le discernement et le sens pratique des conducteurs…


jeudi 15 juin 2017

L’équipe Macron a des problèmes avec la démocratie

Et surtout, avec la démocratie sociale !

 Nous avions déjà ces considérations de Macron selon lesquelles les syndicats n’ont pas vocation à représenter l’intérêt général et, en surplus ceci   : « Je suis pour un changement profond de la répartition des rôles entre l’Etat et les partenaires sociaux, a martelé M. Macron, qui font beaucoup plus de politique que de dialogue  social. » ( Le Monde , 09/3/2017)

Nous avons maintenant les poursuites, par le Ministère du travail, contre Libération de recel pour avoir publié un document de travail du ministère qui préconisait- entre autres :
-       
-      - la possibilité pour les employeurs de négocier avec les syndicats, dans chaque entreprise, les causes préalables du licenciement. Un vieux rêve du Medef, qui pourrait conduire à ce que les salariés, par exemple, s’engagent, à l’avance, à produire une quantité précise et définie de travail. Au risque, sinon, d’être virés, sans possibilité de recours devant le juge, le fait de ne pas atteindre les objectifs constituant une «cause réelle et sérieuse» de licenciement.

-         -   permettre aux entreprises de négocier dans des domaines jusqu’ici dévolus aux branches : les minima salariaux, les classifications des métiers, la protection sociale complémentaire, la formation, la pénibilité et l’égalité professionnelle. (cf Libération, Code du travail : la folle entreprise du gouvernement, 13 juin 2017)

Donc Libération poursuivi pour recel, mais comme ç’est un peu risqué de s’en prendre aux journalistes surtout en période électorale, la plainte pour recel a été retirée ; par contre la plainte pour vol, qui vise l’informateur des journalistes est maintenue ; si l’on ne peut s’en prendre aux journalistes directement, il faut terroriser et « assécher » leurs sources.

Et encore tout chaud cet avertissement à la CGT :   le directeur de cabinet de la ministre du travail aurait indiqué, en préalable aux discussions, que le syndicat n'obtiendrait plus d'informations dans le cas où il les communiquerait à la presse. "Avant d'entrer dans le vif du sujet, le directeur de cabinet s'est fait insistant en nous précisant qu'il attendait de nous une totale confidentialité sur le contenu de ces discussions, expliquant que si la CGT communiquait avec la presse, les informations délivrées par le gouvernement se réduiraient au minimum", explique le document de la CGT. "Ce à quoi nous avons rétorqué que nous étions libres de communiquer et attachés à rendre compte à nos organisations et aux salariés", affirme le compte rendu.

Ça ne vous inquiète pas ? Et quand ils auront la majorité écrasante qu’on leur prédit à l’Assemblée Nationale


jeudi 4 mai 2017

Emmanuel Macron est-il dangereux ?

C’est ce que Dupont-Aignan a prétendu, et là, on se dit que de toutes façons, il va falloir choisir le moins dangereux.

Mais oui, Emmanuel Macron parait dangereux, tant il parait persuadé que 24% des gens ont voté pour son projet, un projet auquel il croit tellement qu’il s’en égosille !
Il n’est pas besoin d’être grand politologue pour se rendre compte que le score du candidat socialiste est anormalement bas, et que son évolution même au cours de la campagne (le vote utile), montre qu’au moins 10%, au bas mot, des électeurs socialistes ont voté Macron de peur d’un second tour Le Pen Fillon.

Et que de même, le faible score de M. Fillon et son évolution au cours de la campagne montre qu’au bas mot un nombre important (allez au moins 8%) d’électeurs de droite ont voté Macron, non pour son programme mais par peur d’un second tour Le Pen Mélenchon, ou par déception dun candidat qu’ils pensaient plus irréprochable que Sarkozy ou Copé !

Et au second tout évidemment, Macron sera le candidat de la peur de Marine Le Pen.

Ceux qui votent pour M. Macron parce qu’ils soutiennent son projet ne représentent au plus, au vraiment mieux qu’environ 6%. Cela ne lui donne évidemment aucune légitimité pour son programme, en particulier en ce qui concerne l’explosion du droit du travail. Et s'il ne s'en rend pas compte, nous allons vers un désordre immense.

Maintenant, entre deux dangers, il va falloir choisir le moindre !

dimanche 19 février 2017

Perplexités politiques et présidentielles : 1) la nullité dangereuse des émissions politiques


Cette élection qui vient me rend de plus en plus perplexe et, à vrai dire, m’inquiète. Quelques raisons :

Marine Le Pen, l’euro et les journalistes et émissions politiques
                                                                                                   
L’Emission Politique de Marine Le Pen, le 10 février : catastrophique pour le débat politique, très inquiétante quant à ses résultats. Visiblement les journalistes de l’establishment médiatique, les Pujadas Salamé etc. ont décidé que les téléspectateurs sont incapables de s’intéresser à un vrai débat et de le suivre – comme si les primaires de la droite et de la gauche n’avaient pas démontré le contraire. Alors on s’efforce de mettre en scène un machin qui multiplie les distractions, reportages, invités mystères, mise en scènes de clash attendus, un truc haché de machins, à moins que ce ne soit l’inverse et qui ne permet aucun débat approfondis ou même quelques échanges un peu suivis. Et Pujadas qui s’est cru fin en invitant Buisson, réussissant une fois de plus à faire apparaître Marine Le Pen comme modérée et presque pas de droite ! Puis le chlash recherché avec une Najat Vallaud Belkacem tellement et bêtement agressive qu’elle en faisait apparaître Marine Le Pen comme responsable et pondérée ; puis les invités populaires, de la société civile, qui pose la question qui les intéresse et ne peuvent que se faire balader par des politiques tout de même un peu exercés.

Et surtout quel manque terrible et impardonnable de préparation ! Sur cette question centrale et tellement importante de la sorte de l’euro, Pujadas pose la question de la dévaluation lors du passage au nouveau franc, comme un argument massue, celui qui va tuer (médiatiquement s’entends) la candidate ou du moins son programme ! Décidément, à force de prendre les autres pour les imbéciles, il le devient lui-même et Marine Le Pen avait évidemment préparé son contre argument qui tue tout autant «  Oui, mais voyez-vous Monsieur Pujadas, l’euro depuis un an a baissé de près de 30% par rapport au dollar, et personne, dans la vraie vie courante, ne s’en est aperçu ! »

Et dans la bande des prestigieux journalistes, grands dépendeurs d’ andouilles, il ne s’en n’est pas trouvé un pour lui faire remarquer qu’elle venait ainsi de sortir l’un des meilleurs arguments… en faveur de l’euro ! Rien ! Nada ! Pujadas, tel un ara après un coup de chaleur, se contentant de répéter mécaniquement « et la dévaluation.. et la dévaluation »

L’un des meilleurs arguments… en faveur de l’euro pour au moins deux raisons. Car en effet, l’euro a bien perdu depuis un an près de 30% par rapport au dollar et cela n’a pas eu grand effet sur notre vie courante. Mais c’est que l’euro est la monnaie commune d’une zone économiquement intégrée dans laquelle, à la louche, chaque pays effectue 70% de ses échanges avec les autres ! Il en irait tout autrement si par malheur les projets de nouveau franc de Mme Le Pen se concrétisaient – car c’est la quasi-totalité des échanges de la France, avec les autres pays européens qui s’en trouveraient affectés et la quasi-totalité de nos importations qui se renchériraient d’un coup, provoquant inflation, perte de pouvoir d’achat, spoliation des épargnants…,

D’autre part, son argument montre qu’il est possible, pour peu que l’Europe le veuille, de jouer sur le cours de l’euro pour l’ajuster à nos besoins et aux circonstances économiques, en évitant les inconvénients d’une monnaie surévaluée sans que cela ait d’influence néfaste. Il suffirait qu’au lieu d’une dévaluation vis-à-vis du dollar qui s’est faite toute seule, il y ait une politique monétaire de la Banque Centrale pour piloter le cours de l’euro. Je ne vois là rien d’impossible.
Au lieu de cela, Marine Le Pen veut-elle en revenir aux fameuses dévaluations compétitives intra européennes, soit la lutte de toutes les monnaies européennes les unes contre les autres, ces dévaluations qui n’ont jamais amélioré la compétitivité de qui que ce soit ? Ce serait une catastrophe totale qui tirerait nos industries vers les productions de faibles valeurs à bas salaires, soit le contraire de ce qu’il faut faire !

Enfin, comment penser que le nouveau franc permettrait à la France, à la France seule, ô mânes de Maurras, de retrouver une souveraineté monétaire et économique ? Nous avons vu au contraire comment des firmes françaises et européennes ont été purement et simplement rackettées par le gouvernement américain en punition du non-respect d’embargo purement américains, sans légitimité internationale, contre certains pays…parce que ces échanges avaient  eu lieu en dollars ! Avec la politique néo isolationniste que semble prendre l’Amérique, la perte irrévocable de son statut d’hyper puissance,  il existe une vraie opportunité pour qu’un euro intelligemment géré devienne de plus en plus une véritable monnaie internationale qui permettra la fin d’un impérialisme américain brutal  et inacceptable. Il est possible et désirable de mettre fin à l’hégémonie du dollar tout en évitant de la remplacer par l’hégémonie d’une monnaie Asie pacifique que préparent lentement mais surement les Chinois. Le monde a besoin de plusieurs monnaies de référence, l’Europe a besoin de la sienne, et ce ne sera surement pas le nouveau franc de Mme Le Pen.


E il est bien regrettable que les journalistes bien établis méprisent à ce point le peuple français qu’ils s’obstinent à lui dénier le doit à de vrais débats au lieu d’émission informes où l’on peut juste opposer une « vérité alternative » à une autre, bien regrettable aussi que par paresse, par mépris, par désinvolture, ils ne se donnent pas la peine de travailler sur le programme et les arguments  de Marine Le Pen de façon à pouvoir les discuter et les contrer valablement. C’est regrettable et bien inquiétant. De plus en plus !