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samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_85_ La Convention Montagnarde et les départements_ la répression

La répression des révoltes départementales ; Bordeaux, Lyon, Marseille, Toulon, villes martyres. Les massacres, L’action des représentants en mission. Septembriseur devient un nom commun.

Le Jacobin : Despote par instinct et par institution, son dogme l’a sacré roi

Avec un seau d’eau froide jeté à propos, la Montagne pouvait éteindre la flamme qu’elle avait allumée dans les grandes cités républicaines ; sinon, il ne lui restait qu’à la laisser grandir, à l’attiser de ses propres mains, au risque d’embraser la patrie, sans autre espoir que d’étouffer l’incendie sous un monceau de ruines, sans autre but que de régner sur des vaincus, sur des captifs et sur des morts.
Mais justement, tel est le but du jacobin ; car il ne se contente pas à moins d’une soumission sans limites ; il veut régner à tout prix, à discrétion, n’importe par quels moyens, n’importe sur quels débris. Despote par instinct et par institution, son dogme l’a sacré roi ; il l’est de droit naturel et divin, comme un Philippe II d’Espagne, béni par son saint-office. C’est pourquoi il ne peut abandonner la moindre parcelle de son autorité, sans en invalider le principe, ni traiter avec des rebelles, sauf lorsqu’ils se rendent à merci ; par cela seul qu’ils se sont insurgés contre le souverain légitime, ils sont des traîtres et de scélérats. Et quels plus grands scélérats   que les faux frères qui, au moment où la secte, après trois ans d’attente et d’efforts, montait enfin au pouvoir, se sont opposés à son avènement ! À Nîmes, Toulouse, Bordeaux, Toulon et Lyon, non seulement ils ont prévenu ou arrêté chez eux le coup de main que la capitale avait subi, mais encore ils ont terrassé les agresseurs, fermé le club, désarmé les énergumènes, arrêté les principaux Maratistes ; bien pis, à Toulon et à Lyon, cinq ou six massacreurs ou promoteurs de massacres, Châlier et Riard, Jassaud, Sylvestre et Lemaille, traduits devant les tribunaux, ont été condamnés et exécutés, après un procès conduit dans toutes les formes. – Voilà le crime inexpiable ; car, dans ce procès, la Montagne est en cause ; les principes de Sylvestre et de Châlier sont les siens ; ce qu’elle a fait à Paris, ils l’ont tenté en province ; s’ils sont coupables, elle l’est aussi ; elle ne peut tolérer leur punition sans consentir à la sienne. Il faut donc qu’elle les proclame héros et martyrs, qu’elle canonise leur mémoire  , qu’elle venge leur supplice, qu’elle reprenne et poursuive leurs attentats, qu’elle remette leurs complices en place, qu’elle les fasse omnipotents, qu’elle courbe chaque cité rebelle sous la domination de sa populace et de ses malfaiteurs. Peu importe que les Jacobins y soient en minorité, qu’à Bordeaux ils n’aient pour eux que quatre sections sur vingt-huit, qu’à Marseille ils n’aient pour eux que cinq sections sur trente-deux, qu’à Lyon ils ne puissent compter que quinze cents fidèles  . Les suffrages ne se comptent pas, ils se pèsent ; car le droit se fonde, non sur le nombre, mais sur le patriotisme, et le peuple souverain ne se compose que des sans-culottes. Tant pis pour les villes où la majorité contre-révolutionnaire est si grande : elles n’en sont que plus dangereuses ; sous leurs démonstrations républicaines se cache l’hostilité des anciens partis et des classes suspectes, modérés, feuillants et royalistes, négociants, hommes de loi rentiers et muscadins  . Ce sont des nids de reptiles ; il n’y a rien à faire qu’à les écraser…

Le martyre de Bordeaux, Marseille, Lyon, Toulon..

En effet, soumis ou insoumis, on les écrase. Sont déclarés traîtres à la patrie, non seulement les membres des comités départementaux, mais, à Bordeaux, tous ceux qui ont « concouru ou adhéré aux actes de la Commission de salut public », à Lyon, tous les administrateurs, fonctionnaires, officiers civils ou militaires qui ont « convoqué ou souffert le congrès de Rhône-et-Loire », bien plus, « tout individu dont le fils, ou le commis, ou le serviteur, ou même l’ouvrier d’habitude, aura porté les armes ou contribué aux moyens de résistance », c’est-à-dire la garde nationale entière, qui s’est armée, et la population presque entière, qui a fourni son argent ou voté dans ses sections  . – En vertu du décret, tous les dissidents sont « hors la loi », c’est-à-dire bons à guillotiner sur simple constatation d’identité, et leurs biens confisqués. En conséquence, à Bordeaux, où pas un coup de fusil n’a été tiré, le maire Saige, principal auteur de la soumission, est sur-le-champ conduit à l’échafaud, sans autre forme de procès  , et 881 autres l’y suivent, au milieu du silence morne d’un peuple consterné   ; 200 gros négociants sont arrêtés en une nuit ; plus de 1 500 personnes sont emprisonnées ; on rançonne tous les gens aisés, même ceux contre lesquels on n’a pu trouver de griefs politiques ; neuf millions d’amendes sont perçus « sur les riches égoïstes ». Tel  , accusé « d’insouciance et de modérantisme », paye 20 000 francs, pour « ne pas s’être attelé au char de la Révolution ». Tel autre, « convaincu d’avoir manifesté son mépris pour sa section et pour les pauvres en donnant 30 livres par mois », est taxé à 1 200 000 livres, et les nouvelles autorités, un maire escroc, douze coquins qui composent le Comité révolutionnaire, trafiquent des biens et des vies…
A Marseille, dit Danton  , « il s’agit de donner une grande leçon à l’aristocratie marchande » ; nous devons « nous montrer aussi terribles envers les marchands qu’envers les nobles et les prêtres » ; là-dessus, 12 000 sont proscrits, et leurs biens mis en vente  . Dès le premier jour la guillotine travaillait à force ; néanmoins, le représentant Fréron la juge lente et trouve le moyen de l’accélérer. « La Commission militaire que nous avons établie à la place du Tribunal révolutionnaire, écrit-il lui-même, va un train épouvantable contre les conspirateurs... Ils tombent comme la grêle, sous le glaive de la loi. Quatorze ont déjà payé de leurs têtes leurs infâmes trahisons. Demain, seize doivent être guillotinés, presque tous chefs de légion, notaires, sectionnaires, membres du tribunal populaire ; demain, trois négociants dansent aussi la carmagnole ; c’est à eux que nous nous attachons  . » Hommes et choses, il faut que tout périsse : il veut démolir la ville et propose de combler le port. Retenu à grand’peine, il se contente de détruire « les repaires de l’aristocratie », deux églises, la salle des concerts, les maisons environnantes, et vingt-trois édifices où les sections rebelles avaient siégé.
A Lyon, pour accroître le butin, les représentants, par des promesses vagues, ont pris soin de rassurer d’abord les industriels et les négociants : ceux-ci ont rouvert leurs magasins ; les marchandises précieuses, les livres de recette, les portefeuilles ont été tirés de leurs cachettes. Incontinent la proie étalée est saisie ; on dresse « le tableau de toutes les propriétés appartenant aux riches et aux contre-révolutionnaires » ; on les « confisque au profit des patriotes de la ville » ; on impose en sus une taxe de 6 millions, payable dans la semaine par ceux que la confiscation peut encore épargner   ; on proclame en principe que le superflu de chaque particulier est le patrimoine des sans-culottes, et que tout ce qu’il conserve au delà du strict nécessaire est un vol commis par lui au détriment de la nation  . Conformément à cette règle, une rafle universelle et prolongée pendant six mois met toutes les fortunes d’une cité de 120 000 âmes aux mains de ses chenapans. Trente-deux comités révolutionnaires, « dont les membres se tiennent comme teignes, choisissent des milliers de gardiateurs à leur dévotion   » ; dans les hôtels et magasins séquestrés, ils ont apposé les scellés sans dresser d’inventaire ; ils ont chassé du logis la femme, les enfants, les domestiques, « pour n’avoir pas de témoins » ; ils ont gardé les clefs, ils entrent et sortent à volonté, ou s’installent pour faire des orgies avec des filles. — En même temps, on guillotine, on fusille, on mitraille ; officiellement, la commission révolutionnaire avoue 1 682 meurtres en cinq mois, et, secrètement, un affidé de Robespierre en déclare 6 000  . Des maréchaux ferrants sont condamnés à mort pour avoir ferré les chevaux de la cavalerie lyonnaise ; des pompiers, pour avoir éteint l’incendie allumé par les bombes républicaines ; une veuve, pour avoir payé la contribution de guerre pendant le siège ; des revendeuses de poisson, pour avoir manqué de respect aux patriotes. « C’est une septembrisade » organisée, légale, et qui dure ; les auteurs ont si bien conscience de la chose, que dans leur correspondance publique ils écrivent le mot  .
— A Toulon, c’est pis : on tue en tas, presque au hasard. Quoique les habitants les plus compromis, au nombre de 4 000, se soient réfugiés sur les vaisseaux anglais, toute la ville, au dire des représentants, est coupable. Quatre cents ouvriers de la marine étant venus au-devant de Fréron, il remarque qu’ils ont travaillé pendant l’occupation anglaise, et les fait mettre à mort sur place. Ordre « aux bons citoyens de se rendre au Champ de Mars sous peine de vie » ; ils y viennent au nombre de 3 000. Fréron, à cheval, entouré de canons et de troupes, arrive avec une centaine de Maratistes, anciens complices de Lemaille, Sylvestre et autres assassins notoires ; ce sont ses auxiliaires et conseillers locaux ; il leur dit de choisir dans la foule, à leur gré, selon leur rancune, leur envie ou leur caprice tous ceux qu’ils ont désignés sont rangés le long d’un mur, et l’on tire dessus  . Le lendemain et les jours suivants, l’opération recommence : Fréron écrit, le 16 nivôse, « qu’il y a déjà 800 Toulonnais de fusillés ». — « Fusillade, dit-il dans une autre lettre, et fusillade encore, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de traîtres. » Ensuite, pendant les trois mois qui suivent, la guillotine expédie 1 800 personnes ; onze jeunes femmes montent à la fois sur l’échafaud, pour célébrer une fête républicaine ; un vieillard de quatre-vingt-quatorze ans y est porté sur une chaise à bras ; et de vingt-huit mille habitants, la population tombe à six ou sept mille.
Tout cela ne suffit pas ; il faut que les deux cités qui ont osé soutenir un siège disparaissent du sol français. La Convention décrète que « la ville de Lyon sera détruite   ; tout ce qui fut habité par des riches sera démoli ; il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l’industrie, les monuments consacrés à l’humanité et à l’instruction publique ». — Pareillement, à Toulon  , « les maisons de l’intérieur seront rasées ; il n’y sera conservé que les établissements nécessaires au service de la guerre et de la marine, des subsistances et des approvisionnements ». En conséquence, 12 000 maçons sont requis dans le Var, et dans les départements voisins, pour raser Toulon. – A Lyon, 14 000 ouvriers jettent à bas le château de Pierre-Encize, les superbes maisons de la place Belle-cour, celles du quai Saint-Clair, celles des rues de Flandre et de Bourgneuf, quantité d’autres : l’opération coûte 400 000 livres par décade ; en six mois la République dépense quinze millions pour détruire trois ou quatre cents millions de valeurs appartenant à la République  . Depuis les Mongols du cinquième et du treizième siècle, on n’avait pas vu des abatis si énormes et si déraisonnables, une telle fureur contre les œuvres les plus utiles de l’industrie et de la civilisation humaines. – Encore, de la part des Mongols, qui étaient nomades, cela se comprend : ils voulaient faire de la terre une grande steppe.


Avec une emphase inepte et sinistre, le Jacobin décrète l’extermination des hérétiques : non seulement leurs monuments et leurs habitations seront anéantis avec leurs personnes, mais encore leurs derniers vestiges seront abolis, et leurs noms même rayés de la mémoire des hommes  . – « Le nom de Toulon sera supprimé ; cette commune portera désormais le nom de Port-la-Montagne. » – Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République ; la réunion des maisons conservées portera désormais le nom de Ville-Affranchie. Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne..., avec cette inscription ; Lyon fit la guerre à la liberté. Lyon n’est plus ».

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_84_ La Convention Montagnarde et les départements

L’Insurrection fédérale échoue, les départements reconnaissent l’autorité de la Convention Montagnarde. Les proscrits girondins abandonnés. Exemples de Caen, Bordeaux, Lyon. Les Montagnards vainqueurs préfèrent la guerre civile et les intérêts de leur secte à la conciliation et à  l’intérêt national et imposent le retour des Montagnards locaux. Conséquences pour Toulon  


D’avance, avec cette manière d’entendre l’insurrection, on est sûr d’être vaincu…

Quant aux comités départementaux, il est vrai que, dans leur première chaleur, ils ont songé à former une nouvelle Convention à Bourges , soit par l’appel des députés suppléants, soit par la convocation d’une commission nationale de cent soixante-dix membres. Mais le temps manque, on n’a pas les moyens d’exécution, le projet reste suspendu en l’air, comme une menace vaine ; au bout de quinze jours, il se dissipe en fumée ; les départements ne parviennent qu’à se fédérer par groupes ; ils n’entreprennent plus d’ériger un gouvernement central, et, par cela seul, ils se condamnent à succomber tour à tour, en détail, chacun chez soi. — Bien pis, par conscience et patriotisme, ils préparent leur propre défaite : ils s’abstiennent de requérir les armées et de dégarnir la frontière ; ils ne contestent pas à la Convention le droit de pourvoir, comme elle l’entend, à la défense nationale. Lyon laisse passer des convois de boulets qui plus tard serviront à canonner ses défenseurs  . Les autorités du Puy-de-Dôme finissent par expédier contre la Vendée le bataillon qu’elles avaient organisé contre la Montagne. Bordeaux va livrer aux représentants en mission Château-Trompette, ses provisions de guerre, et sans mot dire  , avec une docilité parfaite, les deux bataillons bordelais qui gardent Blaye se laisseront déloger par deux bataillons jacobins. – D’avance, avec cette manière d’entendre l’insurrection, on est sûr d’être vaincu.
Aussi bien les insurgés ont conscience de leur attitude fausse ; ils sentent vaguement qu’en reconnaissant l’autorité militaire de la Convention, ils reconnaissent son autorité plénière ; insensiblement, ils glissent sur cette pente, de concessions en concessions, jusqu’à l’obéissance complète. Dès le 16 Juin, à Lyon  , « on commence à sentir qu’il ne faut pas rompre avec la Convention ». Cinq semaines plus tard, les autorités constituées de Lyon reconnaissent solennellement « la Convention comme le seul point central et de ralliement de tous les citoyens français et républicains »  , et arrêtent que tous les décrets émanés d’elle concernant l’intérêt général de la République doivent être exécutés ». En conséquence, à Lyon et dans les autres départements, les administrations convoquent les assemblées primaires, comme la Convention l’a prescrit. En conséquence, les assemblées primaires votent la Constitution que la Convention a proposée. En conséquence, les délégués des assemblées primaires se rendent à Paris, comme la Convention l’a ordonné.

Les départements se soumettent ; la cause girondine est perdue ; Caen expulse les procrits

Dès lors la cause girondine est perdue ; quelques coups de canon, à Vernon et Avignon, dispersent les deux seules colonnes armées qui se soient mises en marche. Dans chaque département, les Jacobins, encouragés par les représentants en mission, relèvent la tête ; partout le club de l’endroit enjoint aux administrations de se soumettre ; partout les administrations rapportent leurs arrêtés  , s’excusent et demandent pardon. À mesure qu’un département se rétracte, les autres, intimidés par sa désertion, sont plus disposés à se rétracter. Le 9 juillet, on en compte déjà quarante-neuf qui se rallient. Plusieurs déclarent que les écailles leur sont tombées des yeux, approuvent les décrets du 31 mai et du 2 juin, et pourvoient à leur sûreté en témoignant du zèle. L’administration du Calvados signifie aux fédérés bretons « qu’ayant accepté la Constitution, elle ne peut plus les tolérer dans la ville de Caen » ; elle les renvoie dans leurs foyers, elle fait secrètement sa paix avec la Montagne, elle n’en prévient les députés, qui sont ses hôtes, que trois jours après, et sa façon de les prévenir est très simple : elle fait afficher à leur porte le décret qui les met hors la loi
Déguisés en soldats, ceux-ci partent avec les fédérés bretons ; sur la route, ils peuvent constater les sentiments vrais de ce peuple qu’ils croyaient imbu de ses droits et pourvu d’initiative politique  . Les prétendus citoyens et républicains auxquels ils ont affaire sont, en somme, d’anciens sujets de Louis XVI et des futurs sujets de Napoléon, c’est-à-dire des administrateurs et des administrés, disciplinés de cœur et subordonnés d’instinct, ayant besoin d’un gouvernement, comme les moutons ont besoin d’un pâtre et d’un chien de garde, acceptant ou subissant le pâtre et le chien de garde pourvu qu’ils aient l’apparence et le ton de l’emploi, même quand le pâtre est un boucher, même quand le chien de garde est un loup…
Là-dessus, les députés se séparent du bataillon, et leur petit peloton continue sa marche à part. Comme ils sont dix-neuf, résolus et bien armés, les autorités des bourgs par où ils passent ne s’opposent pas de force à leur passage ; il faudrait livrer bataille, et cela dépasse le zèle d’un fonctionnaire ; d’ailleurs, à leur endroit, la population est indifférente, ou même sympathique. Mais on tâche de les retenir, parfois de les investir et de les surprendre ; car il y a contre eux un mandat d’arrêt transmis par la filière hiérarchique, et tout magistrat local se croit tenu de faire son office de gendarme. Sous ce réseau administratif dont ils rencontrent partout les mailles, les proscrits n’ont plus qu’à se tapir dans des trous et à fuir par mer.
— Arrivés à Bordeaux, ils y trouvent d’autres moutons qui se préparent pour la boucherie. Le maire Saige prêche la conciliation et la patience : il refuse les services de quatre à cinq mille jeunes gens, de trois mille grenadiers de la garde nationale, de deux ou trois cents cavaliers, des volontaires qui s’étaient formés en club contre le club jacobin ; il les engage à se dissoudre, il envoie à Paris une députation suppliante, pour obtenir que la Convention oublie « un instant d’erreur », et fasse grâce « à des frères égarés ». – « On se flattait, dit un député, témoin oculaire , qu’une prompte soumission apaiserait le ressentiment des tyrans et qu’ils auraient ou affecteraient la générosité d’épargner une ville qui s’était signalée plus que toute autre pendant la Révolution. » Jusqu’à la fin, les Bordelais garderont les mêmes illusions et feront preuve de la même docilité. Quand Tallien, avec ses dix-huit cents paysans et brigands, entrera dans Bordeaux, les douze mille hommes de la garde nationale, armés, équipés, en uniforme, viendront le recevoir avec des couronnes de chêne ; ils subiront en silence « sa harangue foudroyante et outrageuse » ; les commandants se laisseront arracher leurs branches de chêne, leurs cocardes et leurs épaulettes ; les bataillons se laisseront casser et disperser sur place ; rentrés au logis, chefs et soldats écouteront, le front bas, la proclamation qui prescrit « à tous les habitants, sans distinction, de déposer, dans les trente-six heures, sous peine de mort, leurs armes sur les glacis de Château-Trompette, et, avant le terme, trente mille fusils, les épées, les pistolets et jusqu’aux canifs seront livrés ». – Ici, comme à Paris au 20 juin, au 10 août, au 2 septembre, au 31 mai et au 2 juin, comme en province et à Paris dans tous les mouvements décisifs de la Révolution, les habitudes de subordination et de douceur, imprimées par la monarchie administrative et par la civilisation séculaire, ont émoussé dans l’homme la prévision du danger, l’instinct militant, la faculté de ne compter que sur soi, la volonté de s’aider et de se sauver soi-même. Infailliblement, quand l’anarchie ramène une pareille nation à l’état de nature, les animaux apprivoisés sont mangés par les bêtes féroces. Celles-ci sont lâchées, et tout de suite leur naturel se déclare….

Les Montagnards vainqueurs préfèrent la guerre civile et les intérêts de leur secte à l’intérêt national

Si les hommes de la Montagne avaient été des hommes d’État, ou seulement des hommes de sens, ils se seraient montrés humains, sinon par humanité, du moins par intérêt ; car, dans cette France si peu républicaine, ce n’était pas trop de tous les républicains pour fonder la République, et, par leurs principes, leur culture, leur rang social, leur nombre, les Girondins étaient l’élite et la force, la sève et la fleur du parti. – Que la Montagne poursuive à mort les insurgés de la Lozère   et de la Vendée, cela se comprend : ils ont arboré le drapeau blanc, ils reçoivent leurs chefs et leurs instructions de Coblentz et de Londres. Mais ni Bordeaux, ni Marseille, ni Lyon ne sont royalistes ou ne s’allient avec l’étranger. « Nous, des rebelles ! écrivent les Lyonnais   ; mais on ne voit flotter chez nous que le drapeau tricolore ; la cocarde blanche, symbole de la rébellion, n’a jamais paru dans nos murs. Nous, des royalistes ! mais les cris de Vive la République se font entendre de toutes parts, et, par un mouvement spontané, dans la séance du 2 juillet, nous avons tous prêté le serment de courir sus à quiconque proposerait un roi... Vos représentants vous disent que nous sommes des contre-révolutionnaires, et nous avons accepté la Constitution. Ils vous disent que nous protégeons les émigrés, et nous leur avons offert de leur livrer tous ceux qu’ils pourraient nous indiquer. Ils vous disent que nos rues sont pleines de prêtres réfractaires, et nous n’avons pas même fait sortir de Pierre-Encize trente-deux prêtres qui y avaient été enfermés par l’ancienne municipalité, sans procès-verbal, sans dénonciation quelconque, et uniquement parce qu’ils étaient prêtres. » Ainsi, à Lyon, les prétendus aristocrates étaient alors, non seulement des républicains, mais des démocrates et des radicaux, fidèles au régime établi, soumis aux pires lois révolutionnaires ; et l’attitude était pareille à Bordeaux, à Marseille, à Toulon même  . — Bien mieux, on s’y résignait aux attentats du 31 mai et du 2 juin   ; on cessait de contester les usurpations de Paris ; on n’exigeait plus la rentrée des députés exclus. Le 2 août à Bordeaux, le 30 juillet à Lyon, la Commission extraordinaire de salut public se démettait ; il n’y avait plus, en face de la Convention, aucune assemblée rivale. Dès le 24 juillet  , Lyon, solennellement, lui reconnaissait l’autorité centrale et suprême, et ne revendiquait plus que ses franchises municipales….
Ils concédaient tout, sauf un point qu’ils ne pouvaient abandonner sans se perdre eux-mêmes, je veux dire la certitude de ne pas être livrés sans défense à l’arbitraire illimité de leurs tyrans locaux, aux spoliations, aux proscriptions, aux vengeances de leur canaille jacobine. En somme, à Marseille, à Bordeaux, surtout à Lyon et à Toulon, les sections ne s’étaient levées que pour cela : par un effort brusque et spontané, le peuple avait détourné le couteau qu’une poignée de sacripants lui portait à la gorge ; il n’avait pas voulu et il ne voulait pas être septembrisé, rien de plus ; pourvu qu’on ne le remît pas, pieds et poings liés, aux mains des massacreurs, il ouvrait ses portes. À ce prix minime, la Montagne pouvait, avant la fin de juillet, terminer la guerre civile ; elle n’avait qu’à suivre l’exemple de Robert Lindet qui, à Évreux, patrie de Buzot, à Caen, patrie de Charlotte Corday et siège central des Girondins fugitifs, avait rétabli l’obéissance à demeure, par la modération qu’il avait montrée et par les promesses qu’il avait tenues  . Très certainement, les procédés qui avaient pacifié la province la plus compromise auraient ramené les autres, et, par cette politique, on ralliait autour de Paris, sans coup férir, la capitale du Centre, la capitale du Sud-Ouest et la capitale du Midi.
Au contraire, si l’on s’obstinait à leur imposer la domination de leurs Maratistes, on courait risque de les jeter dans les bras de l’ennemi. Plutôt que de retomber au pouvoir des bandits qui l’avaient rançonné et décimé, Toulon, affamé, allait recevoir les Anglais dans ses murs et leur livrer le grand arsenal du Sud. Non moins affamé, Bordeaux pouvait se laisser tenter jusqu’à demander le secours d’une autre flotte anglaise. En quelques marches, l’armée piémontaise arrivait à Lyon ; la France était coupée en deux, le Midi détaché du Nord et ce projet d’insurger le Midi contre le Nord était proposé aux alliés par le plus perspicace de leurs conseillers..  (NB :Mallet du Pan)…

Ainsi, par ses exigences, la Montagne se condamnait à faire plusieurs sièges ou blocus de plusieurs mois  , à dégarnir le Var et la Savoie, à épuiser ses arsenaux, à employer contre des Français cent mille soldats   avec les munitions dont la France avait tant besoin contre l’étranger, et cela au moment où l’étranger prenait Valenciennes   et Mayence, où trente mille royalistes se levaient dans la Lozère, où la grande armée vendéenne assiégeait Nantes, où chaque nouveau foyer d’incendie menaçait de rejoindre la frontière en feu   et l’incendie permanent des contrées catholiques

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_83_ La Convention Montagnarde et les départements

A Paris, la Convention Montagnarde s’installe sous la pression des Jacobins locaux. Habileté de Robespierre pour assurer sa pérennité malgré la Constitution. La majorité des départements refusent le 31 mai et le 2 juin, considèrent que la Convention n’est plus libre, refusent les représentants en mission et menacent de marcher sur Paris. Faiblesse et échec programmé du parti Girondin

A Paris, la Convention Montagnarde s’installe

Le premier acte de la comédie est terminé, et le second commence. – Ce n’est point sans objet que la faction a convoqué à Paris les délégués des assemblées primaires ; comme les assemblées primaires, ils doivent être pour elle des outils de gouvernement, des suppôts de dictature, et il s’agit maintenant de les réduire à cet emploi. – A la vérité, il n’est pas sûr que tous consentent à s’y prêter. Car, parmi les sept mille commissaires, quelques-uns, nommés par des assemblées récalcitrantes, apportent, au lieu d’une adhésion, un refus   ; d’autres, plus nombreux  , sont chargés de présenter des objections et de signaler des lacunes : très certainement, les envoyés des départements girondins réclameront l’élargissement et la rentrée de leurs représentants exilés ; enfin, un grand nombre de délégués, qui ont accepté la Constitution de bonne foi, souhaitent qu’on l’applique au plus vite et que la Convention, suivant sa promesse, abdique pour faire place à une nouvelle assemblée. – Il importe de réprimer d’avance toutes ces velléités d’indépendance ou d’opposition : à cet effet, un décret de la Convention « autorise le Comité de Sûreté générale à faire arrêter les commissaires suspects » ; le Comité surveillera notamment ceux qui, « chargés d’une mission particulière, voudraient tenir des assemblées, attirer leurs collègues à leur opinion et les engager dans des démarches contraires à leur mandat   »
. Au préalable et avant qu’ils soient admis dans Paris, leur jacobinisme sera vérifié, comme un ballot à la douane, par les agents spéciaux du Conseil exécutif, notamment par Stanislas Maillard, le fameux juge de Septembre, par ses soixante-huit chenapans à moustaches et traîneurs de sabre à cinq francs par jour. « Sur toutes les routes, jusqu’à quinze et vingt lieues de la capitale », les délégués sont fouillés ; on ouvre leurs malles et l’on décachette leurs lettres. Aux barrières de Paris, ils trouvent des « inspecteurs », apostés par la Commune, sous prétexte de les protéger contre les filles et les escrocs. Là, on s’empare d’eux, on les mène à la mairie, on leur délivre des billets de logement, et un piquet de gendarmerie les conduit, un à un, à leur domicile prescrit  . Les voilà parqués comme des moutons, chacun dans son enclos numéroté. Que les dissidents n’essayent pas de s’échapper et de faire bande à part ; un de ceux-ci, qui vient demander à la Convention une salle pour lui et pour ses adhérents, est rabroué de la plus terrible manière ; on l’appelle intrigant, on l’accuse d’avoir voulu défendre le traître Custine, on prend par écrit son nom et ses qualités, on le menace d’une enquête   ; le malencontreux orateur entend parler de l’Abbaye ; il doit s’estimer heureux de n’y pas coucher le soir même. Après cela, il est certain qu’il ne reprendra pas la parole et que ses collègues auront la bouche close : d’autant plus que, sous leurs yeux, le Tribunal révolutionnaire siège en permanence, que, sur la place de la Révolution, la guillotine est montée et travaille, qu’un récent arrêté de la Commune enjoint aux administrateurs de police « la plus active surveillance » et prescrit à la force armée « des patrouilles continuelles », que, du 1er au 4 août, les barrières ont été fermées, que, le 2 août, une rafle, exécutée dans trois théâtres, a mis plus de cinq cents jeunes gens sous les verrous  . Les mécontents, s’il y en a, découvrent vite que ni l’endroit ni le moment ne sont bons pour protester.
Quant aux autres, déjà jacobins, la faction s’est chargée de les rendre plus jacobins encore. Perdus dans l’immense Paris, tous ces provinciaux ont besoin d’être guidés, au moral comme au physique ; il convient d’exercer à leur endroit « la plus douce vertu des républicains, l’hospitalité dans toute sa plénitude   ». C’est pourquoi quatre-vingt-seize sans-culottes, choisis par les sections, les attendent à la mairie, pour être leurs correspondants, peut-être leurs répondants, et certainement leurs pilotes, pour leur distribuer les billets de logement, les accompagner, les installer, pour les endoctriner comme autrefois les fédérés de 1792, pour les empêcher de faire de mauvaises connaissances,…
Ainsi accaparés et maintenus comme sous une cloche à plongeur, ils ne respirent dans Paris que l’air jacobin ; de jacobinière en jacobinière, à mesure qu’on les promène dans cet air brûlant, leur pouls bat plus vite. Beaucoup d’entre eux étaient à l’arrivée « des gens simples et tranquilles   » ; mais, dépaysés et soumis sans préservatif à la contagion, ils contractent promptement la fièvre révolutionnaire. De même, dans un revival américain, sous un régime continu de prêches, de cris, de chants, de secousses nerveuses, les tièdes et les indifférents ne tardent pas à s’affoler eux-mêmes, et délirent à l’unisson des agités.
Le 7 août, le branle final est donné. Conduits par le département et par la municipalité, nombre de délégués viennent, à la barre de la Convention, faire leur profession de foi jacobine. « Bientôt, disent-ils, on cherchera sur les bords de la Seine où était le marais fangeux qui voulait nous engloutir. Dussent les royalistes et les intrigants en crever de dépit, nous vivrons et nous mourrons Montagnards…
Mais le soir, aux Jacobins, Robespierre, après un long discours vague sur les dangers publics, sur les conspirateurs, sur les traîtres, lance tout à coup le mot décisif : « La plus importante de mes réflexions allait m’échapper... La proposition qu’on a faite ce matin ne tend qu’à faire succéder aux membres épurés de la Convention actuelle les envoyés de Pitt et de Cobourg  . » Paroles terribles dans la bouche de l’homme à principes ; elles sont comprises à l’instant par les meneurs grands et petits, par les quinze cents Jacobins de choix qui remplissent la salle. — « Non, non ! » s’écrie toute la Société. — Les délégués sont entraînés. « Je demande, dit l’un d’eux, que la Convention ne se sépare point avant la fin de la guerre. » — La voilà enfin la fameuse motion, depuis si longtemps désirée et attendue : maintenant les calomnies des Girondins vont tomber à terre ; il est prouvé que la Convention ne veut point s’éterniser, qu’elle n’a pas d’ambition. Si elle reste au pouvoir, c’est qu’elle y est maintenue ; les délégués du peuple lui forcent la main…
Danton saisit le moment ; avec sa lucidité ordinaire, il trouve le mot qui définit la situation : « Les Députés des assemblées primaires, dit-il, viennent d’exercer parmi nous l’initiative de la Terreur. »

Protestation et mobilisation en Province : délivrer la Convention de ses oppresseurs Montagnards

A la nouvelle du 31 mai et du 2 juin, parmi les républicains de la classe cultivée, dans cette génération qui, élevée par les philosophes, croyait sincèrement aux droits de l’homme , un grand cri d’indignation avait éclaté ; soixante-neuf administrations de département avaient protesté  , et, dans presque toutes les villes de l’Ouest, du Midi, de l’Est et du Centre, à Caen, Alençon, Évreux, Rennes, Brest, Lorient, Nantes et Limoges, à Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes et Marseille, à Lyon, Grenoble, Clermont, Lons-le-Saunier, Besançon, Mâcon et Dijon  , les citoyens, réunis dans leurs sections, avaient provoqué ou soutenu par leurs acclamations les arrêtés énergiques de leurs administrateurs. Administrateurs et citoyens, tous déclaraient que, la Convention n’étant plus libre, ses décrets, depuis le 31 mai, n’avaient plus force de loi, que des troupes départementales allaient marcher sur Paris pour la délivrer de ses oppresseurs, et que ses suppléants étaient invités à se réunir à Bourges. – En plusieurs endroits, on avait passé des paroles aux actes. Déjà, avant la fin de mai, Marseille et Lyon avaient pris les armes et mâté leurs jacobins locaux. Après le 2 juin, la Normandie, la Bretagne, le Gard, le Jura, Toulouse et Bordeaux avaient aussi levé des troupes. À Marseille, Bordeaux et Caen, les représentants en mission, arrêtés ou gardés à vue, étaient retenus comme otages  . À Nantes, les magistrats populaires et les gardes nationaux, qui, six jours auparavant, avaient si vaillamment repoussé l’armée vendéenne, osaient davantage ; ils limitaient les pouvoirs de la Convention et condamnaient son ingérence : selon eux, l’envoi des représentants en mission était « une usurpation, un attentat contre la souveraineté nationale »…

A ce coup droit qui porte à fond, la Montagne vient de riposter par le même coup ; elle aussi rend hommage aux principes et s’autorise de la volonté populaire. Par la fabrication subite d’une constitution ultra-démocratique, par la convocation des assemblées primaires, par la ratification que le peuple assemblé donne à son œuvre, par l’appel des délégués à Paris, par l’assentiment de ces délégués convertis, fascinés ou contraints, elle se disculpe et se justifie ; elle dérobe aux Girondins les griefs qu’ils faisaient sonner, la popularité qu’ils se croyaient acquise  , les axiomes qu’ils agitaient comme des étendards. – Dès lors, le terrain sur lequel les opposants bâtissaient se dérobe sous leurs pieds, les matériaux qu’ils assemblaient fondent dans leurs mains, leur ligue se disloque avant d’être faite, et l’incurable faiblesse du parti se montre au grand jour.