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dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_92_ Contre le Jacobinisme, une conception libérale de l’Etat

La conception libérale de l’Etat de Taine : L’Etat régulateur et contrôleur, pas entrepreneur. L’Etat défenseur des libertés : le premier intérêt de tous, c’est d’être contraints le moins possible. Domaine privé et domaine public : Rien au-delà !

Le totalitarisme : un despotisme illimité- former le citoyen
                                                  
Plusieurs fois, dans l’histoire européenne, des despotismes presque aussi durs ont pesé sur la volonté humaine ; mais il n’y en a point eu de si foncièrement inepte, car aucun d’eux n’a tenté de soulever une masse si lourde avec un levier si court.
Et d’abord, si autoritaire que fût le despote, son ingérence était limitée. — Quand Philippe II brûlait les hérétiques, persécutait les Mauresques et chassait les juifs, quand Louis XIV convertissait de force les protestants, ils ne violentaient que les dissidents, environ un quinzième ou un vingtième de leurs sujets. — Si Cromwell, devenu Protecteur, restait sectaire et serviteur obligé d’une armée de sectaires, il se gardait bien d’imposer aux autres Églises la théologie, les rites et le régime de son Église   ; au contraire, il réprimait les violences des fanatiques, il protégeait les anabaptistes à l’égal de ses indépendants, il accordait aux presbytériens des cures payées et l’exercice public de leur culte, aux épiscopaux une large tolérance et l’exercice privé de leur culte ; il maintenait les deux grandes universités anglicanes, et il permettait aux juifs de bâtir une synagogue….
— Ainsi, quel que fût le tyran, il n’entreprenait point de refondre l’homme tout entier, ni de soumettre tous ses sujets à la refonte. Si pénétrante que fût la tyrannie, elle s’arrêtait dans l’âme à un certain point : au delà de son invasion, les sentiments étaient libres. Si enveloppante que fût la tyrannie, elle ne s’abattait que sur une classe d’hommes : hors de son filet, les autres hommes étaient libres…

Tout au rebours dans l’entreprise jacobine : à mesure qu’elle s’exécute, la théorie, plus exigeante, ajoute au bloc soulevé des blocs plus lourds, et, à la fin, des blocs d’un poids infini. — Au commencement, le Jacobin ne s’attaquait qu’à la royauté, à l’Église, à la noblesse, aux parlements, aux privilèges, à la propriété ecclésiastique et féodale, bref aux établissements du moyen âge ; maintenant, il s’attaque à des institutions bien plus anciennes et bien plus solides, à la religion positive, à la propriété et à la famille. — Pendant quatre ans, il s’est contenté de détruire, à présent, il veut construire ; il ne s’agit plus seulement d’abolir la religion positive et de supprimer l’inégalité sociale, de proscrire les dogmes révélés, les croyances héréditaires et le culte établi, la primauté de rang et la supériorité de fortune, la richesse et l’oisiveté, la politesse et l’élégance ; il faut en outre former le citoyen, fabriquer des sentiments nouveaux, imposer à l’individu la religion naturelle, l’éducation civique, les mœurs égalitaires, les manières jacobines, la vertu spartiate, bref ne rien laisser en lui qui ne soit prescrit, conduit et contraint. - Dès lors, la Révolution a contre elle, non seulement les partisans de l’ancien régime, prêtres, nobles, parlementaires, royalistes et catholiques, mais encore tout homme imbu de la civilisation européenne, membre d’une famille régulière et possesseur d’un capital gros ou petit, propriétaires de toute espèce et de tout degré, agriculteurs, industriels, commerçants, fermiers, artisans, et même la plupart des révolutionnaires, qui presque tous comptent bien ne pas subir les contraintes qu’ils infligent, et n’aiment la camisole de force que sur le dos d’autrui. — A ce moment, le poids des volontés résistantes devient incommensurable : il serait plus aisé de soulever une montagne ; et, juste à ce moment, les Jacobins se sont retranché toutes les forces morales par lesquelles un ingénieur politique agit sur les volontés.

La violence pour parer à l’isolement et au manque de légitimité : ils se sont retranché toutes les forces morales par lesquelles un ingénieur politique agit sur les volontés

Ils n’ont pas derrière eux, comme Philippe II et Louis XIV, l’intolérance d’une majorité énorme ; car, au lieu de quinze ou vingt orthodoxes contre un hérétique, leur Église compte à peine un orthodoxe contre quinze ou vingt dissidents  . — Ils n’ont pas derrière eux, comme les souverains légitimes, la fidélité opiniâtre d’un peuple entier, engagé sur les pas de son chef par le prestige d’un droit héréditaire et par la pratique d’une obéissance ancienne. Au contraire, ils règnent d’hier et sont des intrus, installés d’abord par un coup d’État, puis par un simulacre d’élection, ayant extorqué ou escroqué les suffrages dont ils s’autorisent, si coutumiers de la fraude et de la violence que, dans leur propre assemblée, la minorité maîtresse a pris et gardé le pouvoir par la violence et par la fraude, qu’elle a dompté la majorité par l’émeute, qu’elle a dompté les départements par les armes, et que, pour donner à ses brutalités l’apparence du droit, elle improvise deux parades à grand orchestre, d’une part la fabrication subite d’une constitution de papier qu’elle envoie moisir dans les archives, d’autre part la scandaleuse comédie d’un plébiscite forcé et faussé.
— A la tête de la faction, une douzaine de meneurs concentrent dans leurs mains une autorité sans limites ; mais, de leur propre aveu, leur autorité est empruntée ; c’est la Convention qui les délègue ; leur titre précaire a besoin d’être renouvelé tous les mois ; un déplacement de la majorité peut les emporter, eux et leur œuvre ; une émeute de la populace, qu’ils ont accoutumée à l’émeute, peut les emporter, eux, leur œuvre et leur majorité. – Sur leurs propres adhérents, ils n’ont qu’un ascendant disputé, limité, éphémère. Ils ne sont pas des chefs militaires, comme Cromwell ou Napoléon, généraux d’une armée qui obéit sans examen, mais de simples harangueurs à la merci d’un auditoire qui les juge. Dans cet auditoire, toute discipline manque ; en vertu de ses principes, chaque Jacobin demeure indépendant. S’il suit des conducteurs, c’est sous bénéfice d’inventaire ; ayant choisi lui-même, il peut revenir sur son choix ; sa confiance est intermittente, sa fidélité provisoire, et, son adhésion n’étant qu’une préférence, il se réserve toujours le droit de lâcher ses favoris du jour comme il a lâché ses favoris de la veille. Dans cet auditoire, la subordination est nulle ; le dernier des démagogues, un criard subalterne, Hébert ou Jacques Roux, aspire à sortir des rangs, et enchérit sur les charlatans en place pour s’emparer de leur place. Même avec un ascendant durable et complet sur une troupe organisée de partisans dociles, les chefs jacobins seraient toujours faibles, faute d’instruments sûrs et suffisants ; car ils n’ont guère de zélateurs que parmi les probités douteuses et les incapacités notoires.
– Autour de Cromwell, pour appliquer son programme puritain, il y avait l’élite morale de la nation, une armée de rigoristes à conscience étroite, plus sévères encore pour eux-mêmes que pour autrui, qui ne se permettaient ni un juron ni un excès de vin, qui ne s’accordaient ni un quart d’heure de sensualité, ni une heure de paresse, qui s’interdisaient toute action ou omission sur laquelle ils pouvaient avoir un scrupule, les plus probes, les plus tempérants, les plus laborieux et les plus persévérants des hommes  , seuls capables de fonder la morale pratique dont l’Angleterre et les États-Unis vivent encore aujourd’hui. – Autour de Pierre le Grand, pour appliquer son programme européen, il y avait l’élite intellectuelle du pays, un état-major de talents importés et de demi-talents nationaux, tous les hommes instruits, étrangers domiciliés et Russes indigènes, seuls capables d’organiser des écoles et des établissements publics, d’instituer une grande administration centrale et régulière, de distribuer les rangs d’après les services et le mérite, bref de bâtir, dans la neige et dans la boue de la barbarie informe, la serre chaude où la civilisation, transplantée comme un arbre exotique, végète et s’acclimatera par degrés.

– Autour de Couthon, Saint-Just, Billaud, Collot et Robespierre, si l’on excepte les hommes spéciaux qui se dévouent, comme Carnot, non à l’utopie, mais à la patrie, et qui, sous la livrée du système, sont des serviteurs de la France, il n’y a guère, pour appliquer le programme jacobin, que les sectaires assez bornés pour n’en pas démêler la sottise ou assez fanatiques pour en accepter l’horreur, un ramas de déclassés qui se sont improvisés hommes d’État, affolés par la disproportion de leurs facultés et de leur rôle, des esprits faux dont l’éducation est superficielle, la compétence nulle et l’ambition illimitée, des consciences perverties, ou calleuses, ou mortes, détraquées par le sophisme, ou endurcies par l’orgueil, ou tuées par le crime, par l’impunité et par le succès…

samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_50_ Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_50_ l’organisation du parti

Démocratie représentative contre démocratie directe. Comment la démocratie directe mène à l’explosion des clubs jacobins. Démission et abstention massive de la majorité modérée. Secte et faction ; une élite qui prétend au monopole du patriotisme , organisation efficace de prise du pouvoir ; intimidation et violence

Les jacobins : une secte et une faction

Des hommes ainsi disposés ne peuvent manquer de se rapprocher, de s’entendre et de s’associer : car ils ont le même dogme, qui est le principe de la souveraineté du peuple, et le même but, qui est la conquête du pouvoir politique. Par la communauté du but, ils sont une faction ; par la communauté du but, ils sont une faction ; par la communauté du dogme, ils sont une secte, et leur ligue se noue d’autant plus aisément qu’ils sont à la fois une secte et une faction.
Au commencement, on ne distingue pas leur société dans la multitude des autres. De toutes parts, après la prise de la Bastille, les associations politiques ont surgi : il fallait bien suppléer au gouvernement dépossédé ou défaillant, pourvoir aux plus urgents des besoins publics, s’armer contre les brigands, s’approvisionner de grains, se garder contre les entreprises possibles de la cour. Des comités se sont installés aux hôtels de ville ; des volontaires se sont formés en milices bourgeoises ; des milliers de pouvoirs locaux presque indépendants se sont substitués au pouvoir central presque détruit  . Pendant six mois, tout le monde a vaqué aux affaires communes, et chaque particulier, devenu une personne publique, a porté sa quote-part dans le fardeau du gouvernement : lourd fardeau en tout temps, plus lourd en temps d’anarchie ; c’est l’avis du plus grand nombre, mais ce n’est pas l’avis de quelques-uns. Par suite, entre ceux qui s’en sont chargés, un départ se fait, et deux groupes se forment, l’un gros, inerte, dissous, l’autre petit, serré, actif, chacun dans sa voie et à l’entrée de deux voies qui vont en divergeant de plus en plus.

Lassitude, démission, abstention de la majorité modérée ; démocratie représentative contre démocratie directe

D’un côté sont les hommes ordinaires, les gens occupés et de bon sens, qui ont un peu de conscience et point trop d’amour-propre. S’ils ont ramassé le pouvoir, c’est qu’il gisait par terre, abandonné dans la rue ; ils ne le détiennent que provisoirement, car ils ont deviné d’avance ou découvert très vite qu’ils n’étaient guère propres à cet office ; c’est un office spécial qui, pour être convenablement rempli, exige une préparation et une compétence. On ne devient pas, du jour au lendemain, législateur ou administrateur, et la raison en est qu’on ne devient pas à l’improviste médecin ni chirurgien. Si quelque accident m’y oblige, je m’y résignerai, mais à contrecœur ; je n’exercerai que le moins possible, et seulement pour empêcher mes malades de s’estropier eux-mêmes ; j’aurais trop peur de les tuer en les opérant, et je rentrerai au logis sitôt qu’ils voudront bien nommer quelqu’un à ma place  . — Pour le choix de cet autre, je serai bien aise d’avoir mon vote, comme tout le monde, et, entre les candidats, je désignerai, au mieux de mes lumières, celui qui me paraîtra le plus consciencieux et le plus habile. Mais une fois nommé et installé, je n’entreprendrai point de le régenter ; il est chez lui dans son cabinet ; je n’ai pas le droit d’y aller incessamment pour le mettre sur la sellette, comme un enfant ou un suspect. Il ne m’appartient pas de lui prescrire ses prescriptions : probablement, il en sait plus que moi ; en tout cas, pour qu’il ait la tête libre, il ne faut pas qu’il soit dérangé. Moi non plus, il ne faut pas qu’on me dérange : j’ai mon bureau et mes écritures, ou ma boutique et mes chalands. À chacun son emploi, et chacun à sa besogne : qui veut faire celle d’autrui avec la sienne gâte la sienne et celle d’autrui. — Ainsi pensent, vers le commencement de 1790, la plupart des esprits sains, tous ceux dont la cervelle n’a pas été brouillée par la manie ambitieuse et raisonnante ; d’autant plus qu’ils ont six mois de pratique et savent maintenant à quels dangers, à quels mécomptes, à quels dégoûts l’on s’expose lorsqu’on entreprend de conduire un peuple surexcité et affamé…
Tous les quatre mois environ, la machine électorale se remet en branle et appelle le souverain à exercer sa souveraineté. — C’est beaucoup, et même le souverain trouve tout de suite que c’est trop : il est insupportable de voter si souvent ; tant de prérogatives finissent par devenir une corvée dès les premiers mois de 1790, la majorité s’en dispense, et le chiffre des absents est énorme. À Chartres, en mai 1790  , sur 1 551 citoyens actifs, il y en a 1 447 qui ne viennent pas aux assemblées primaires. Pour la nomination du maire et des officiers municipaux, à Besançon, sur 3 200 électeurs inscrits, on compte 2 141 absents en janvier 1790, et 2 900 au mois de novembre suivant  . À Grenoble, au mois d’août et de novembre de la même année, sur 2 500 inscrits, on compte plus de 2 000 absents  . À Limoges, sur un nombre à peu près égal d’inscrits, il ne se trouve que 150 votants. À Paris, sur 81 200 électeurs, en août 1790, 67 200 ne votent pas, et, trois mois plus tard, le nombre des absents est de 71 408  . Ainsi, pour un électeur qui vote, il en est quatre, six, huit, dix et jusqu’à seize qui s’abstiennent. — Même spectacle pour l’élection des députés. Aux assemblées primaires de 1791, à Paris, sur les 81 200 inscrits, plus de 74 000 manquent à l’appel. Dans le Doubs, sur 4 citoyens actifs, 3 ne viennent pas. Dans tel canton de la Côte-d’Or, à la fin du vote, il ne reste autour du scrutin qu’un huitième des électeurs, et, aux assemblées secondaires, la désertion n’est pas moindre. À Paris, sur 946 électeurs élus, il ne s’en trouve que 200 pour donner leurs suffrages ; à Rouen, sur 700, il n’y en a que 160, et, au dernier jour du scrutin, 60 seulement. Bref, « dans tous les départements, dit un orateur à la tribune, sur cinq électeurs du second degré, à « peine en est-il un qui se soit acquitté de son mandat ». – Ainsi la majorité donne sa démission, et, par inertie, imprévoyance et fatigue, par aversion pour le tapage électoral, par manque de préférences politiques, par dégoût pour tous les candidats qui se présentent, elle se dérobe à la tâche que la Constitution lui imposait. – Ce n’est pas pour s’en imposer une autre collatérale, plus pesante et de surcroît, je veux dire le travail assidu que comporte une nouvelle ligue. Des hommes qui ne trouvent pas le temps de venir quatre fois par an mettre un bulletin dans une boîte ne viendront pas trois fois par semaine assister aux séances du club. Bien loin de s’ingérer dans le gouvernement, ils abdiquent, et ils n’entreprendront point de le conduire, puisqu’ils refusent de le nommer….

L’explosion et l’organisation des clubs jacobins ; une élite qui a le monopole du patriotisme

Au moment où tous les groupes locaux se fondent dans la patrie générale, les sectaires se cantonnent et font une ligue à part. À Rouen, le 14 juillet 1790, deux chirurgiens, un imprimeur, l’aumônier de la conciergerie, une veuve israélite et quatre femmes ou enfants de la maison, en tout huit personnes, s’engagent ensemble par une association distincte   : ce sont des purs, ils ne veulent pas être confondus dans la foule. Leur patriotisme est de qualité supérieure, et ils comprennent le pacte social à leur façon   : s’ils jurent la Constitution, c’est sous réserve des Droits de l’homme, et ils comptent bien, non seulement maintenir les réformes faites, mais achever la révolution commencée. – Pendant la Fédération, ils ont accueilli et endoctriné leurs pareils. Ceux-ci, en quittant la capitale ou les grandes cités, remportent dans leurs petites villes et dans leurs bourgades des instructions et des directions : on leur a dit à quoi sert un club, comment on le forme, et, de toutes parts, des sociétés populaires s’établissent sur le même plan, avec le même but, sous le même nom. Un mois après, il y en a 60 ; trois mois plus tard, 122 ; en mars 1791, 229 ; en août 1791, près de 400  . Puis, subitement, leur propagation devient énorme, parce que deux secousses simultanées éparpillent leurs graines sur tous les terrains. – D’une part, à la fin de juillet 1791, les hommes modérés, amis de la loi et par qui les clubs étaient contenus encore, tous les constitutionnels ou feuillants s’en retirent et les abandonnent à l’exagération ou à la trivialité des motionnaires…D’autre part, à la même date, les électeurs sont convoqués pour nommer une autre Assemblée nationale et pour renouveler les autorités locales : ainsi la proie est en vue, et partout des Sociétés de chasse s’organisent pour la capturer. – Il s’en forme 600 nouvelles en deux mois   : à la fin de septembre 1791, on en compte 1 000 ; en juin 1792, 1 200, c’est-à-dire autant que de villes et de bourgades fermées. Après la chute du trône, sous la panique de l’invasion prussienne et dans l’anarchie égale à celle de juillet 1789, il y en aura, comme en juillet 1789, presque autant que de communes, 26 000, dit Rœderer, une dans tout village qui renferme cinq ou six têtes chaudes, criards ou tape-dur, avec un plumitif capable de coucher une pétition par écrit.
Dès le mois de novembre 1790  , « il faut, disait un journal très répandu, que chaque rue d’une ville, que chaque hameau ait son club…

Ayant la force, il en use

En politique comme en religion, si la foi enfante l’Église, à son tour l’Église nourrit la foi : dans un club comme dans un conventicule, chacun se sent autorisé par l’unanimité des autres, et toute action ou parole des autres tend à lui prouver qu’il a raison. D’autant plus qu’un dogme incontesté finit par paraître incontestable ; or le Jacobin vit dans un cercle étroit et soigneusement fermé où nulle idée contradictoire n’est admise. Deux cents personnes lui semblent le public ; leur opinion pèse sur lui sans contrepoids, et hors de leur croyance, qui est la sienne, toute croyance lui paraît absurde ou même coupable. D’ailleurs, à ce régime continu de prêches qui sont des flatteries, il a découvert qu’il est patriote éclairé, vertueux, et il n’en peut douter, car, avant de l’admettre dans la Société, on a vérifié son civisme, et il en porte le certificat imprimé dans sa poche. – Il est donc membre d’une élite, et cette élite, ayant le monopole du patriotisme, parle haut, fait bande à part, se distingue des simples citoyens par son accent et ses façons. Dès ses premières séances  , le club de Pontarlier interdit à ses membres les formules de la politesse ordinaire. « On s’abstiendra de l’usage de se découvrir pour saluer son semblable ; on évitera soigneusement en parlant de se servir des mots j’ai l’honneur et autres pareils. »…
A  peine institué, partout le club s’est mis à travailler la populace. Dans plusieurs grandes villes, à Paris, Lyon, Aix, Bordeaux, il y en a deux, associés  , l’un plus ou moins décent, parlementaire, « composé en partie des membres des divers corps administratifs, qui s’occupe plus particulièrement des objets d’une utilité générale », l’autre actif, pratique, où des raisonneurs de cabaret et des harangueurs de café endoctrinent les ouvriers, les maraîchers, les petits bourgeois. Le second est la succursale du premier et lui ramasse, pour les cas urgents, des faiseurs d’émeute. « Nous sommes parmi le peuple, écrit l’un de ces clubs subalternes ; nous lui lisons les décrets, nous le prémunissons contre les productions et les menées aristocratiques par des lectures et par des conseils. Nous furetons, nous dépistons tous les complots, toutes les manœuvres. Nous accueillons, nous conseillons tous ceux qui croient avoir à se plaindre ; nous appuyons leurs réclamations quand elles sont justes ; enfin nous nous chargeons en quelque sorte des détails. » – Grâce à ces auxiliaires grossiers, mais dont les poumons et les bras sont vigoureux, le parti prend l’ascendant ; ayant la force, il en use, et, déniant tous les droits à ses adversaires, il rétablit tous les privilèges à son profit.

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_49_ Psychologie et sociologie du Jacobin

On est hors de la loi quand on est hors de la secte ; rien de plus hautain, de plus arrogant que ce ton qui finit par devenir un jargon ; un théologien qui deviendrait inquisiteur ; Le Jacobin a canonisé ses meurtres et maintenant c’est par philanthropie qu’il tue. Les déclassés, les instables, les profiteurs ; la couche inférieure de la bourgeoisie et la couche supérieure du peuple

C’est nous, les cinq ou six mille Jacobins de Paris, qui sommes le monarque légitime ; On est hors de la loi quand on est hors de la secte. 

Mais je le suis bien plus (ND citoyen) que pour ma quote-part si j’adhère à la doctrine. Car cette royauté qu’elle me décerne, elle ne la confère qu’à ceux qui, comme moi, signent le contrat social tout entier ; tous les autres, par cela seul qu’ils en ont rejeté quelque clause, encourent la déchéance ; on n’est pas admis aux bénéfices d’un pacte, lorsqu’on en répudie les conditions. – Bien mieux, comme celui-ci, institué par le droit naturel, est obligatoire, quiconque le rejette ou s’en retire est, par cela même, un scélérat, un malfaiteur public, un ennemi du peuple. Jadis il y avait des crimes de lèse-majesté royale ; maintenant il y a des crimes de lèse-majesté populaire, et on les commet lorsque, par action, parole ou pensée, on dénie ou l’on conteste au peuple une parcelle quelconque de l’autorité plus que royale qui lui appartient. Ainsi le dogme qui proclame la souveraineté du peuple aboutit en fait à la dictature de quelques-uns et à la proscription des autres. On est hors de la loi quand on est hors de la secte. C’est nous, les cinq ou six mille Jacobins de Paris, qui sommes le monarque légitime, le pontife infaillible, et malheur aux récalcitrants ou aux tièdes, gouvernement, particuliers, clergé, noblesse, riches, négociants, indifférents, qui, par la persistance de leur opposition ou par l’incertitude de leur obéissance, oseront révoquer en doute notre indubitable droit !
Avocat, procureur, chirurgien, journaliste, curé, artiste ou lettré de troisième et quatrième ordre, le Jacobin ressemble à un pâtre qui, tout d’un coup, dans un recoin de sa chaumière, découvrirait des parchemins qui l’appellent à la couronne. Quel contraste entre la mesquinerie de son état et l’importance dont l’investit la théorie ! Comme il embrasse avec amour un dogme qui le relève si haut à ses propres yeux ! Il lit et relit assidûment la Déclaration des droits, la Constitution, tous les papiers officiels qui lui confèrent ses glorieuses prérogatives ; il s’en remplit l’imagination  , et tout de suite il prend le ton qui convient à sa nouvelle dignité. – Rien de plus hautain, de plus arrogant que ce ton. Dès l’origine, il éclate dans les harangues des clubs et dans les pétitions à l’Assemblée constituante. Loustalot, Fréron, Danton, Marat, Robespierre, Saint-Just ne quittent jamais le style autoritaire : c’est celui de la secte, et il finit par devenir un jargon à l’usage de ses derniers valets. Politesse ou tolérance, tout ce qui ressemble à des égards ou à du respect pour autrui est exclu de leurs paroles comme de leurs actes : l’orgueil usurpateur et tyrannique s’est fait une langue à son image, et l’on voit non seulement les premiers acteurs, mais encore les simples comparses trôner sur leur estrade de grands mots…

Pareil à un théologien qui deviendrait inquisiteur

Des Girondins aux Montagnards, l’infatuation va croissant. Simple particulier, à vingt-quatre ans Saint-Just est déjà furieux d’ambition rentrée. « Je crois avoir épuisé, dit Marat, toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique. » D’un bout à l’autre de la Révolution, Robespierre sera toujours, aux yeux de Robespierre, l’unique, le seul pur, l’infaillible, l’impeccable ; jamais homme n’a tenu si droit et si constamment sous son nez l’encensoir qu’il bourrait de ses propres louanges. – A ce degré, l’orgueil peut boire la théorie jusqu’au fond, si répugnante qu’en soit la lie, si mortels qu’en soient les effets sur ceux-là mêmes qui en bravent la nausée pour en avaler le poison. Car, puisqu’il est la vertu, on ne peut lui résister sans crime. Interprétée par lui, la théorie divise les Français en deux groupes : d’un côté, les aristocrates, les fanatiques, les égoïstes, les hommes corrompus, bref les mauvais citoyens ; de l’autre côté, les patriotes, les philosophes, les hommes vertueux, c’est-à-dire les gens de la secte . Grâce à cette réduction, le vaste monde moral et social qu’elle manipule se trouve défini, exprimé, représenté par une antithèse toute faite. Rien de plus clair à présent que l’objet du gouvernement : il s’agit de soumettre les méchants aux bons, ou, ce qui est plus court, de supprimer les méchants ; à cet effet, employons largement la confiscation, l’emprisonnement, la déportation, la noyade et la guillotine. Contre des traîtres, tout est permis et méritoire ; le Jacobin a canonisé ses meurtres et maintenant c’est par philanthropie qu’il tue.
— Ainsi s’achève ce caractère, pareil à celui d’un théologien qui deviendrait inquisiteur. Des contrastes extraordinaires s’assemblent pour le former : c’est un fou qui a de la logique, et un monstre qui se croit de la conscience. Sous l’obsession de son dogme et de son orgueil, il a contracté deux difformités, l’une de l’esprit, l’autre du cœur : il a perdu le sens commun, et il a perverti en lui le sens moral. À force de contempler ses formules abstraites, il a fini par ne plus voir les hommes réels ; à force de s’admirer lui-même, il a fini par ne plus apercevoir dans ses adversaires et même dans ses rivaux que des scélérats dignes du supplice. Sur cette pente, rien ne peut l’arrêter ; car, en qualifiant les choses à l’inverse de ce qu’elles sont, il a faussé en lui-même les précieuses notions qui nous ramènent à la vérité et à la justice. Aucune lumière n’arrive plus aux yeux qui prennent leur aveuglement pour de la clairvoyance ; aucun remords n’atteint plus l’âme qui érige sa barbarie en patriotisme et se fait des devoirs de ses attentats…

Sociologie du Jacobin

Des caractères comme celui-ci se rencontrent dans toutes les classes : il n’y a point de condition ni d’état qui soit un préservatif contre l’utopie absurde ou contre l’ambition folle, et l’on trouvera parmi les Jacobins des Barras et des Châteauneuf-Randon, deux nobles de la plus vieille race ; un Condorcet, marquis, mathématicien, philosophe et membre des deux plus illustres Académies ; un Gobel, évêque de Lydda et suffragant de l’évêque de Bâle ; un Hérault de Séchelles, protégé de la reine et avocat général au Parlement de Paris ; un Le Peletier de Saint-Fargeau, président à mortier, et l’un des plus riches propriétaires de France ; un Charles de Hesse, maréchal de camp, né dans une maison régnante ; enfin un prince du sang, le quatrième personnage du royaume, le duc d’Orléans. - Mais, sauf ces rares déserteurs, ni l’aristocratie héréditaire, ni la haute magistrature, ni la grande bourgeoisie, ni les propriétaires résidants, ni les chefs de l’industrie, du négoce ou de l’administration, ni en général les hommes qui sont ou méritent d’être des autorités sociales, ne fournissent des recrues au parti : ils ont trop d’intérêt dans l’édifice, même ébranlé, pour souhaiter qu’on le démolisse de fond en comble, et, si courte que soit leur expérience politique, ils en savent assez pour comprendre très vite qu’avec un plan tracé sur le papier d’après un théorème de géométrie enfantine, on ne bâtit pas une maison habitable. – D’autre part, dans la dernière classe, dans la grosse masse populaire et rurale, la théorie, à moins de se transformer en légende, n’obtient pas même des auditeurs. Pour les métayers, fermiers, petits cultivateurs attachés à leur glèbe, pour les paysans et manœuvres dont la pensée, engourdie par le travail machinal, ne dépasse pas un horizon de village et n’est remplie que par les préoccupations du pain quotidien, toute doctrine abstraite est inintelligible. S’ils écoutent les dogmes du catéchisme nouveau, c’est comme ceux du catéchisme ancien, sans les entendre ; chez eux, l’organe mental qui saisit les abstractions n’est pas formé. Qu’on les amène au club, ils y dormiront ; pour les réveiller, il faudra leur annoncer le rétablissement de la dîme et des droits féodaux ; on ne pourra tirer d’eux qu’un coup de main, une jacquerie ; et plus tard, quand on voudra prendre ou taxer leurs grains, on les trouvera aussi récalcitrants sous la République que sous le Roi.

C’est ailleurs que la théorie fait des adeptes, entre les deux extrêmes, dans la couche inférieure de la bourgeoisie et dans la couche supérieure du peuple. Encore, de ces deux groupes juxtaposés et qui se continuent l’un dans l’autre, faut-il retrancher les hommes qui, ayant pris racine dans leur profession ou dans leur métier, n’ont plus de loisir ni d’attention à donner aux affaires publiques ; ceux qui ont gagné un bon rang dans la hiérarchie et ne veulent pas risquer leur place acquise ; presque tous les gens établis, rangés, mariés, d’âge mûr et de sens rassis, auxquels la pratique de la vie a enseigné la défiance de soi et de toute théorie. En tout temps, l’outrecuidance est moyenne dans la moyenne humaine, et, sur la plupart des hommes, les idées spéculatives n’ont qu’une prise superficielle, passagère et faible. D’ailleurs, dans cette société qui, depuis plusieurs siècles, se compose d’administrés, l’esprit héréditaire est bourgeois, c’est-à-dire discipliné, ami de l’ordre, paisible et même timide. – Reste une minorité, une très petite minorité  , novatrice et remuante : d’une part, les gens mal attachés à leur métier ou à leur profession parce qu’ils n’y ont qu’un rang secondaire ou subalterne  , les débutants qui n’y sont pas encore engagés, les aspirants qui n’y sont pas encore entrés ; d’autre part, les hommes instables par caractère, tous ceux qui ont été déracinés par le bouleversement universel, dans l’Église par l’évacuation des couvents et par le schisme, dans la judicature, dans l’administration, dans les finances, dans l’armée, dans les diverses carrières privées ou publiques, par le remaniement des institutions, par la nouveauté des débouchés, par le déplacement de la clientèle et du patronage. De cette façon, nombre de gens qui, en temps ordinaire, seraient restés sédentaires dans leur état, deviennent nomades et extravaguent en politique. — Au premier plan, on trouve ceux que l’éducation classique a mis en état d’entendre un principe abstrait et d’en déduire les conséquences, mais qui, dépourvus de préparation spéciale, enfermés dans le cercle étroit de leur besogne locale, sont incapables de se figurer exactement une grande société complexe et les conditions par lesquelles elle vit ; leur talent consiste à faire un discours, un article de journal, une brochure, un rapport, en style plus ou moins emphatique et dogmatique ; le genre admis, quelques-uns, bien doués, y seront éloquents : rien de plus. De ce nombre sont les avocats, notaires, huissiers, anciens petits juges et procureurs de province qui fournissent les premiers rôles et les deux tiers des membres de la Législative et de la Convention ; des chirurgiens ou médecins de petite ville, comme Bô, Levasseur et Baudot ; des littérateurs de second ou de troisième ordre, comme Barère, Louvet, Garat, Manuel et Ronsin ; des professeurs de collège, comme Louchet et Romme ; des instituteurs, comme Léonard Bourbon ; des journalistes, comme Brissot, Desmoulins et Fréron ; des comédiens, comme Collot d’Herbois ; des artistes, comme Sergent ; des oratoriens, comme Fouché ; des capucins, comme Chabot ; des prêtres plus ou moins défroqués, comme Lebon, Chasles, Lakanal et Grégoire ; des étudiants à peine sortis des écoles, comme Saint-Just, Monet de Strasbourg, Rousselin de Saint-Albin et Jullien de la Drôme ; bref, des esprits mal cultivés, mal ensemencés, sur lesquels la théorie n’a qu’à tomber pour étouffer les bonnes graines et végéter comme une ortie. Joignez-y les charlatans et les aventuriers de l’esprit, les cerveaux malsains, les illuminés de toute espèce, depuis Fauchet et Clootz jusqu’à Châlier ou Marat, et toute cette tourbe de déclassés besogneux et bavards qui promènent leurs idées creuses et leurs prétentions déçues sur le pavé des grandes villes. — Au second plan sont les hommes qu’une première ébauche d’éducation a mis en état d’entendre mal un principe abstrait et d’en mal déduire les conséquences, mais en qui l’instinct dégrossi supplée aux défaillances du raisonnement grossier : à travers la théorie, leur cupidité, leur envie, leur rancune devine une pâture, et le dogme jacobin leur est d’autant plus cher que, sous ses brouillards, leur imagination loge un trésor sans fond. Ils peuvent écouter sans dormir une harangue de club et applaudir juste aux tirades, faire une motion dans un jardin public et crier dans les tribunes, écrire un procès-verbal d’arrestation, rédiger un ordre du jour de garde nationale, prêter à qui de droit leurs poumons, leurs bras et leurs sabres ; mais leur capacité s’arrête là. De ce groupe sont des commis, comme Hébert et Henriot, des clercs, comme Vincent et Chaumette, des bouchers, comme Legendre, des maîtres de poste, comme Drouet, des maîtres menuisiers, comme Duplay, des maîtres d’école, comme ce Buchot qu’on fit ministre, et quantité d’autres, leurs pareils, ayant l’usage de l’écriture, quelques vagues notions d’orthographe et de l’aptitude pour la parole  , sous-maîtres, sous-officiers, anciens moines mendiants, colporteurs, aubergistes, détaillants, forts de la Halle  , ouvriers des villes, depuis Gonchon, l’orateur du faubourg Saint-Antoine, jusqu’à Simon, le savetier du Temple, et Trinchard, le juré du tribunal révolutionnaire, jusqu’aux épiciers, tailleurs, cordonniers, marchands de vin, garçons coiffeurs et autres boutiquiers ou artisans en chambre qui, de leurs propres mains, travailleront aux massacres de septembre. Ajoutez-y la queue fangeuse de toute insurrection ou dictature populaire, les bêtes de proie, comme Jourdan d’Avignon et Fournier l’Américain…,les bandits amnistiés, et tout ce gibier de police à qui le manque de police laisse les coudées franches, les traîneurs de rue, tant de vagabonds rebelles à la subordination et au travail, qui, au milieu de la civilisation, gardent les instincts de la vie sauvage, et allèguent la souveraineté du peuple pour assouvir leurs appétits natifs de licence, de paresse et de férocité. – Ainsi se recrute le parti, par un racolage qui glane des sujets dans tous les états, mais qui les moissonne à poignées dans les deux groupes où le dogmatisme et la présomption sont choses naturelles

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_48_ Psychologie du Jacobin

Magistral et important ! Taine utilise ici pour la première fois le mot de secte pour qualifier le parti jacobin. Caractéristiques du totalitarisme : refus des faits au profit des abstractions, le dogmatisme, l’esprit classique au pire de sa déformation, une scolastique de pédants débitée avec une emphase d’énergumènes,  le jacobin seul  interprète autorisé de la volonté du peuple ( avant-garde consciente du peuple), par conséquent,, adversaires considérés comme ennemis du peuple. Responsabilité de Condorcet, Robespierre, Rousseau. Aliénation de chacun au profit de la communauté, : l’État, maître de toutes les fortunes, mais aussi de tous les corps et de toutes les âmes.
 Cf aussi l’analyse de Proudhon, pour ceux qui préfèrent : « « Le Jacobinisme , tel qu'il s'est manifesté à diverses reprises en France depuis la Révolution de 1789, est le produit d'une idée superficielle, suggérée en partie par la lecture du contrat social, et que l'on peut ainsi formuler : le droit divin qui régissait l'ancienne Société ayant été aboli et remplacé par le droit de l'homme, il suffit, pour la Révolution, que le mécanisme gouvernemental qui auparavant fonctionnait par et pour la Cour, fonctionne à l'avenir au profit du véritable Souverain qui est le Peuple, et par le ministère de ses élus ; voici en quelques mots, et au point de vue seulement des Principes^ tout le Jacobinisme. »

Le verbiage creux, l’emphase ronflante, pas de faits- ignorons les faits !

Considérez, en effet, les monuments authentiques de sa pensée, le journal des Amis de la Constitution, les gazettes de Loustalot, Desmoulins, Brissot, Condorcet, Fréron et Marat, les opuscules et les discours de Robespierre et Saint-Just, les débats de la Législative et de la Convention, les harangues, adresses et rapports des Girondins et des Montagnards, ou, pour abréger, les quarante volumes d’extraits compilés par Buchez et Roux. Jamais on n’a tant parlé pour si peu dire ; le verbiage creux et l’emphase ronflante y noient toute vérité sous leur monotonie et sous leur enflure. À cet égard, une expérience est décisive : dans cet interminable fatras, l’historien qui cherche des renseignements précis ne trouve presque rien à glaner ; il a beau en lire des kilomètres : à peine s’il y rencontre un fait, un détail instructif, un document qui évoque devant ses yeux une physionomie individuelle, qui lui montre les sentiments vrais d’un villageois ou d’un gentilhomme, qui lui peigne au vif l’intérieur d’un hôtel de ville ou d’une caserne, une municipalité ou une émeute. Pour démêler les quinze ou vingt types et situations qui résument l’histoire du temps, il nous a fallu et il nous faudra les chercher ailleurs, dans les correspondances des administrtions locales, dans les procès-verbaux des tribunaux criminels, dans les rapports confidentiels de police  , dans les descriptions des étrangers  , qui, préparés par une éducation contraire, traversent les mots pour aller jusqu’aux choses et aperçoivent la France par delà le Contrat social. Toute cette France vivante, la tragédie immense que vingt-six millions de personnages jouent sur une scène de vingt-six mille lieues carrées, échappe au Jacobin ; il n’y a, dans ses écrits comme dans sa tête, que des généralités sans substance, celles qu’on a citées tout à l’heure ; elles s’y déroulent par un jeu d’idéologie, parfois en trame serrée, lorsque l’écrivain est un raisonneur de profession comme Condorcet, le plus souvent en fils entortillés et mal noués, en mailles lâches et décousues, lorsque le discoureur est un politique improvisé ou un apprenti philosophe comme les députés ordinaires et les harangueurs de club.

Une machine à prendre le pouvoir, pas à gouverner, Le jacobin, seul interprète autorisé de la volonté générale

C’est une scolastique de pédants débitée avec une emphase d’énergumènes. Tout son vocabulaire consiste en une centaine de mots, et toutes les idées s’y ramènent à une seule, celle de l’homme en soi : des unités humaines, toutes pareilles, égales, indépendantes et qui pour la première fois contractent ensemble, voilà leur conception de la société. Il n’y en a pas de plus écourtée, puisque, pour la former, il a fallu réduire l’homme à un minimum ; jamais cerveaux politiques ne se sont desséchés à ce degré et de parti pris. Car c’est par système et pour simplifier qu’ils s’appauvrissent. En cela, ils suivent le procédé du siècle et les traces de Jean-Jacques Rousseau : leur cadre mental est le moule classique, et ce moule, déjà étroit chez les derniers philosophes, s’est encore étriqué chez eux, durci et racorni jusqu’à l’excès. À cet égard, Condorcet   parmi les Girondins, Robespierre parmi les Montagnards, tous les deux purs dogmatiques et simples logiciens, sont les meilleurs représentants du type, celui-ci au plus haut point et avec une perfection de stérilité intellectuelle qui n’a pas été surpassée. –
Sans contredit, lorsqu’il s’agit de faire des lois durables, c’est-à-dire d’approprier la machine sociale aux caractères, aux conditions, aux circonstances, un pareil esprit est le plus impuissant et le plus malfaisant de tous ; car, par structure, il est myope ; d’ailleurs, interposé entre ses yeux et les objets, son code d’axiomes lui ferme l’horizon : au delà de sa coterie et de son club, il ne distingue rien, et, dans cet au-delà confus, il loge les idoles creuses de son utopie. – Mais, lorsqu’il s’agit de prendre d’assaut le pouvoir ou d’exercer arbitrairement la dictature, sa raideur mécanique le sert, au lieu de lui nuire. Il n’est pas ralenti et embarrassé, comme l’homme d’État, par l’obligation de s’enquérir, de tenir compte des précédents, de compulser les statistiques, de calculer et de suivre d’avance, en vingt directions, les contre-coups prochains et lointains de son œuvre, au contact des intérêts, des habitudes et des passions des diverses classes. Tout cela est maintenant suranné, superflu : le Jacobin sait tout de suite quel est le gouvernement légitime et quelles sont les bonnes lois ; pour bâtir comme pour détruire, son procédé rectiligne est le plus prompt et le plus énergique. Car, s’il faut de longues réflexions pour démêler ce qui convient aux vingt-six millions de Français vivants, il ne faut qu’un coup d’œil pour savoir ce que veulent les hommes abstraits de la théorie. En effet la théorie les a tous taillés sur le même patron et n’a laissé en eux qu’une volonté élémentaire ; par définition, l’automate philosophique veut la liberté, l’égalité, la souveraineté du peuple, le maintien des Droits de l’homme, l’observation du Contrat social. Cela suffit : désormais on connaît la volonté du peuple, et on la connaît d’avance ; par suite, on peut agir sans consulter les citoyens ; on n’est pas tenu d’attendre leur vote. En tout cas, leur ratification est certaine ; si par hasard elle manquait, ce serait de leur part ignorance, méprise ou malice, et alors leur réponse mériterait d’être considérée comme nulle ; aussi, par précaution et pour leur éviter la mauvaise, on fera bien de leur dicter la bonne. – En cela, le Jacobin pourra être de très bonne foi : car les hommes dont il revendique les droits ne sont pas les Français de chair et d’os que l’on rencontre dans la campagne ou dans les rues, mais les hommes en général, tels qu’ils doivent être au sortir des mains de la Nature ou des enseignements de la Raison. Point de scrupule à l’endroit des premiers : ils sont infatués de préjugés, et leur opinion n’est qu’un radotage. À l’endroit des seconds, c’est l’inverse ; pour les effigies vaines de sa théorie, pour les fantômes de sa cervelle raisonnante, le Jacobin est plein de respect, et toujours il s’inclinera devant la réponse qu’il leur prête ; à ses yeux, ils sont plus réels que les hommes vivants, et leur suffrage est le seul dont il tienne compte. Aussi bien, à mettre les choses au pis, il n’a contre lui que les répugnances momentanées d’une génération aveugle. En revanche, il a pour lui l’approbation de l’humanité prise en soi, de la postérité régénérée par ses actes, des hommes redevenus, grâce à lui, ce que jamais ils n’auraient dû cesser d’être. – C’est pourquoi, bien loin de se considérer comme un usurpateur et un tyran, il s’envisagera comme un libérateur, comme le mandataire naturel du véritable peuple, comme l’exécuteur autorisé de la volonté générale ; il marchera avec sécurité dans le cortège que lui fait ce peuple imaginaire ; les millions de volontés métaphysiques qu’il a fabriquées à l’image de la sienne le soutiendront de leur assentiment unanime, et il projettera dans le dehors, comme un chœur d’acclamations triomphales, l’écho intérieur de sa propre voix.

La secte au pouvoir : l’État, maître de toutes les fortunes, mais aussi de tous les corps et de toutes les âmes.

Lorsqu’une doctrine séduit les hommes, c’est moins par le sophisme qu’elle leur présente que par les promesses qu’elle leur fait ; elle a plus de prise sur leur sensibilité que sur leur intelligence ; car, si le cœur est parfois la dupe de l’esprit, l’esprit bien plus souvent est la dupe du cœur. Un système ne nous agrée point parce que nous le jugeons vrai, mais nous le jugeons vrai parce qu’il nous agrée, et le fanatisme politique ou religieux, quel que soit le canal théologique ou philosophique dans lequel il coule, a toujours pour source principale un besoin avide, une passion secrète, une accumulation de désirs profonds et puissants auxquels la théorie ouvre un débouché…

Ne cherchez pas dans le programme de la secte les prérogatives limitées qu’un homme fier revendique au nom du juste respect qu’il se doit à lui-même, c’est-à-dire les droits civils complets avec le cortège des libertés politiques qui leur servent de sentinelles et de gardiennes, la sûreté des biens et de la vie, la fixité de la loi, l’indépendance des tribunaux, l’égalité des citoyens devant la justice et sous l’impôt, l’abolition des privilèges et de l’arbitraire, l’élection des députés et la disposition de la bourse publique, bref les précieuses garanties qui font de chaque citoyen un souverain inviolable dans son domaine restreint, qui défendent sa personne et sa propriété contre toute oppression ou exaction publique ou privée, qui le maintiennent tranquille et debout en face de ses concurrents et de ses adversaires, debout et respectueux en face de ses magistrats et de l’État lui-même. Des Malouet, des Mounier, des Mallet du Pan, des partisans de la constitution anglaise et de la monarchie parlementaire peuvent se contenter d’un si mince cadeau : mais la théorie en fait bon marché, et au besoin marchera dessus comme sur une poussière vile. Ce n’est pas l’indépendance et la sécurité de la vie privée qu’elle promet, ce n’est pas le droit de voter tous les deux ans, une simple influence, un contrôle indirect, borné, intermittent de la chose publique ; c’est la domination politique, à savoir la propriété pleine et entière de la France et des Français. – Nul doute sur ce point : selon les propres termes de Rousseau, le Contrat social exige « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté, chacun se donnant tout entier, tel qu’il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont les biens qu’il possède font partie », tellement que l’État, maître reconnu, non seulement de toutes les fortunes, mais aussi de tous les corps et de toutes les âmes, peut légitimement imposer de force à ses membres l’éducation, le culte, la foi, les opinions, les sympathies qui lui conviennent.   .