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samedi 16 avril 2022

Un programme nucléaire anglais ambitieux

8 nouveaux grands réacteurs nucléaires : En mars 2022 le gouvernement britannique a annoncé une nouvelle stratégie énergétique, misant sur le  nucléaire et les  ENR pour réduire la consommation  de fossiles. En ce qui concerne le nucléaire,  construction de 8 nouveaux réacteurs nucléaires ;  un projet de nouveau réacteur devrait être lancé chaque année jusqu'en 2030. (au lieu d’un tous les 10 ans)

D'ici 2050, le Royaume-Uni  projette 24 GW de capacité de production nucléaire, représentant 25 % de la demande d'électricité estimée. Un nouvel organisme appelé Great British Nuclear sera créé pour piloter la mise en oeuvre du plan.

Par ailleurs, selon la SFEN, le process est en cours au Parlement pour approuver les deux nouveaux EPR à Sizewell C dans le Suffolk



Pour  Boris Johnson,  « une énergie plus propre et plus abordable sera fabriquée en Grande-Bretagne dans le cadre de plans audacieux visant à renforcer l’indépendance énergétique, la sécurité et la prospérité à long terme »

« Un nouvel organisme gouvernemental, Great British Nuclear, sera mis en place immédiatement pour prendre en charge les nouveaux projets nucléaires, soutenu par un financement substantiel, et nous lancerons le Future Nuclear Enabling Fund de 120 millions de livres sterling ce mois-ci »

« Sous réserve de l’état de préparation technologique de l’industrie, les petits réacteurs modulaires constitueront un élément clé du pipeline du projet nucléaire. »

Selon le nouveau plan de Johnson, le nucléaire fournira 25% de l’énergie du pays dans trois décennies, contre 16% actuellement. Le gouvernement « travaillera pour faire avancer une série de projets dès que possible cette décennie », y compris le site de Wylfa au Pays de Galles,

La renaissance planifiée de l’industrie nucléaire a cafouillé pendant plus d’une décennie, plusieurs projets n’ayant pas réussi à démarrer et le seul en cours de construction ayant subi des retards répétés. Cette renaissance est d’autant plus nécessaire  et urgente qu’ à l’heure actuelle, tous les 11 réacteurs du Royaume-Uni, sauf un, sur cinq sites devraient fermer d’ici la fin de la décennie.

En ce qui concerne EDF, celui-ci  construit une nouvelle centrale à Hinkley Point dans le sud-ouest de l’Angleterre, et avant mercredi, le plan du gouvernement était d’accepter d’ici 2024 de construire une autre centrale nucléaire de grande puissance d’EDF (EPR2), probablement à Sizewell C. L’entreprise Française envisage également de prolonger la durée de vie de sa station Sizewell B de 20 ans, jusqu’en 2055.

Le problème CCNC : Pour Sizewell, le gouvernement tente  de revenir sur  la participation de 20% que la société chinoise China General Nuclear Power Corp. détient dans le développement du projet aved EDF. Et sur la centrale de Bradley, que CCNC est censée construire seule .

https://www.gov.uk/government/news/major-acceleration-of-homegrown-power-in-britains-plan-for-greater-energy-independenc 

Quels investissements et quels investisseurs ?

Pour Bloomberg et il faut bien le dire, un grand nombre d’agences financières, il risque d’y avoir un problème de financement : « Les ministres veulent des capitaux privés pour 60% des coûts de construction de Sizewell C sur la côte du Suffolk, l’État et EDF prenant tous deux une part de 20%. »

 « Les investisseurs privés n’ont pas encore été convaincus que les rendements de l’énergie nucléaire sont suffisamment attrayants pour investir des milliards de livres dans un nouveau parc de réacteurs poussé par le gouvernement britannique. Une politique peu claire, la concurrence des énergies renouvelables et des préoccupations quant à l’attrait des rendements financiers font tous l’investissement…

Or des solutions existent et notamment le RAB  cf l’étude de KPMG sur le programme nucléaire des Pays-Bas).  Le Regulated Asset Based permet de répondre aux besoins des financiers privés avec des revenus assurés dès la phase de construction ; un degré élevé de certitude quant au rendement en fournissant une redevance fixe à un niveau de coût raisonnable qui comprend l’amortissement des investissements, les coûts d’exploitation et les coûts de déclassement ;  la possibilité d’introduire un « plafond de financement », un maximum du montant d’investissement à apporter par les financiers au-delà duquel les augmentations de coûts supplémentaires sont supportées par le gouvernement.

cf. https://www.blogger.com/blog/post/edit/7992602882194696168/7561501469603589037

Et pour terminer le refrain de la finance verte :

« Pour les investisseurs, le manque d’expertise en matière d’investissement dans l’énergie nucléaire et les conflits potentiels avec leurs politiques environnementales, sociales et de gouvernance existantes sont des préoccupations supplémentaires, ont déclaré des personnes proches du dossier. Les technologies renouvelables comme l’éolien offshore - qui sera un autre objectif du nouveau plan national - sont en concurrence pour le capital des investisseurs et le cas est beaucoup plus clair, »

Ah oui vraiment ? Très clair pour l’efficacité climatique, pour une transition climatiquement efficace économiquement et socialement soutenable ?

Là je dois dire que j’en ai un peu assez de ce compagnonnage très greenwashing entre la finance et des organisions environnementales toujours antinucléaire où chacun tire la barbe de l’autre et en tire profit, la finance en apparaissant verte à bon ( ou plutôt à mauvais compte), les ONG en acquérant un vernis de crédibilité. Cf. l’exemple parfait de la plate forme finace durable européenne et de son avis sur la taxonomie…

https://www.blogger.com/blog/post/edit/7992602882194696168/7597131390557434219

https://www.bloomberg.com/news/articles/2022-03-29/johnson-s-big-push-on-u-k-nuclear-power-leaves-investors-wary

Autres aspects du  plan : éolien off shore, on shore, pompes à chaleurs

« Nos plans ambitieux incluent également : l’éolien offshore : une nouvelle ambition allant jusqu’à 50 GW d’ici 2030 – plus que suffisant pour alimenter chaque foyer au Royaume-Uni – dont nous aimerions voir jusqu’à 5 GW provenant de l’éolien offshore de grande profondeur. Cela sera étayé par de nouvelles réformes de planification visant à réduire les délais d’approbation des nouveaux parcs éoliens offshore de 4 ans à 1 an »

éolien terrestre :prudence :  « nous mènerons des consultations sur le développement de partenariats avec un nombre limité de communautés solidaires qui souhaitent accueillir de nouvelles infrastructures éoliennes terrestres en échange de factures d’énergie moins élevée. »

Pompes à chaleur : « nous organiserons un concours d’accélérateur d’investissement dans les pompes à chaleur en 2022 d’une valeur maximale de 30 millions de livres sterling pour fabriquer des pompes à chaleur britanniques, qui réduisent la demande de gaz. »

Solaire : « Nous chercherons également à augmenter la capacité solaire actuelle de 14 GW du Royaume-Uni, qui pourrait être multipliée par 5 d’ici 2035, en modifiant les règles applicables aux projets solaires, en particulier sur les toits domestiques et commerciaux. »

jeudi 8 octobre 2020

La taxonomie Verte, l’Europe, le nucléaire

Le contexte : la taxonomie verte européenne

 La Commission européenne travaille sur une taxonomie verte, c’est-à-dire une  labellisation destinée à guider les investissements financiers vers les secteurs et les activités les plus appropriés pour atteindre les objectifs climatiques de l’Europe.

 Pour l’instant, le nucléaire, qui est quand même l’énergie pilotable la plus décarbonée et la plus économique est exclu  de la taxonomie verte !

La raison avancée est qu’à cause du problème des déchets, le nucléaire ne  remplirait pas l’un des critères de la taxonomie verte appelé DNSH (Do Not Significantly Harm). La raison officieuse est l’hostilité sans faille  d’un certain nombre de pays européens (Autriche, Allemagne, Luxembourg) et de certaines forces politiques du Parlement  (les Verts, le SPD allemand). Le premier rapport hostile au nucléaire laissait la porte ouverte à une expertise ad hoc dédiée au problème des déchets, les experts du Technical Expert Group avouant en fait leur incompétence en ce domaine.

Cette expertise ad hoc est en cours, sans qu’on en ait de nouvelles, et de toutes façons elle ne pourra intervenir qu’après la signature par la Commission des premiers actes délégués sur la taxonomie. C’est donc de toute façon un signal défavorable au nucléaire qui sera envoyé aux investisseurs, un signal, qui même s’il n’est pas techniquement justifié, envoie un message malheureusement clair d’incertitude politique et même d’hostilité déterminée. Une incertitude que détestent les investisseurs !

 Un rapport de l’OCDE vient d’ailleurs sur cette question rappeler qu’à la suite de plus de 50 ans d’études et de recherches, il existe maintenant un consensus international des experts sur la solution de l’enfouissement géologique profond qui est une solution mature :

https ://www.oecd-nea.org/rwm/pubs/2020/7532-dgr-geological-disposal-radioactive-waste.pdf

 Rappelons que l‘industrie nucléaire en France, c’est 2 500 entreprises et  220 000 salariés, la troisième filière industrielle française. Elle assure à la France une électricité bon marché, décarbonée, pilotable, présente par tous les temps, toute la journée, toute l’année. Elle nous permet   une certaine autonomie énergétique, notamment vis-à-vis des fournisseurs gaziers. C’est une énergie bonne pour le climat, bonne pour l’écologie ( minimum d’artificialisation des sols et d’utilisation des matériaux), bonne pour la compétitivité industrielle et économique de la Luxembourg

Et pourtant (ou plutôt à cause de tout cela) l’hostilité vigilante, incessante, tantôt sournoise, tantôt ouverte des institutions européennes au nucléaire français ne se dément pas ! Trois pays sont particulièrement en pointe : l’Luxembourg, l’Autriche et le Luxembourg.

 Il faut noter que le climat d’incertitude ainsi créé dissuade les investisseurs, et que cela concerne non seulement la production d’électricité nucléaire, mais aussi les industries utilisatrices d’électricité nucléaire ! Cette taxonomie verte et l’exclusion pour l’instant du nucléaire sont donc à prendre très très sérieusement !

 Sur la taxonomie verte et ses enjeux , qqs billets de ce blog :

https://vivrelarecherche.blogspot.com/2019/09/urgence-nucleaire-et-climatique-alerte.html

https://vivrelarecherche.blogspot.com/2020/04/taxonomie-verte-consultation-europeenne.html

https://vivrelarecherche.blogspot.com/2020/06/les-institutions-europeennes-et-le.html

https://vivrelarecherche.blogspot.com/2020/09/le-probleme-des-dechets-ultimes-du.html

 Entretien avec Bas Eickhout (Interview à Context) : le rapporteur du règlement sur la taxononomie verte est ouvertement hostile au nucléaire !

 Bas Eickhout, né le 8 octobre 1976 à Groesbeek, est un homme politique néerlandais, membre de la Gauche verte (GL). Il est député européen depuis le 14 juillet 2009 et il est actuellement vice-président de la commission Environnement au Parlement européen et rapporteur du règlement sur la taxonomie verte !

 Extraits de l’interview :

 « Jugez-vous le plan de relance de l’UE assez ambitieux pour le climat ?

 Encore faut-il s’assurer que l’ensemble de l’argent européen soit dépensé d’une manière respectueuse de la « taxonomie verte », dont le règlement guide l’investissement en définissant ce qui peut être étiqueté comme « durable ».

Le mécanisme comptable permettant de vérifier quelle part du budget 2021-2027 et du plan de relance ira au climat doit donc être renforcé en s’appuyant sur ces futurs critères de durabilité. Ou l’on risque de passer à côté de l’objectif des 30 % fléchés vers le Green Deal. C’est très inquiétant, mais c’est une réalité. Faute de critères précis, les 20 % du budget précédent censés aller au climat ont été mal calculés, notamment pour la Politique agricole commune.

Les premiers critères définissant les activités durables, présentés en décembre, doivent être vraiment ambitieux, car la taxonomie a désormais un rôle de guide pour la relance verte. »

 Commentaire : la taxonomie guidera tous les investissement financiers, en partivclier ceux liès au plan de relance dont le nucléaire sera exclu !

 « La question du nucléaire a été reportée d’un an. C’est désormais le Centre de recherche commun de la Commission (JRC) qui doit trancher. Le nucléaire ne figurera donc pas dans les listes de critères publiées en décembre et ne pourra pas intégrer la taxonomie verte durant cette première année. Nous savons tous que le lobbying, en particulier de la France, a été très intense.

En Allemagne, au Luxembourg, en Autriche et ailleurs, il n’est pas question de concevoir le nucléaire comme une énergie d’avenir. Ce n’est pas dans leurs cadres de pensée nationaux. L’inclure dans un système de label vert tuerait ce système, car ces pays refuseront de l’utiliser. J’ai peur qu’une décision en faveur de l’inclusion du nucléaire parmi les « investissements durables » ne décrédibilise totalement l’ensemble de la taxonomie.

Quant à la Commission, elle doit arrêter de brandir son mantra « neutralité technologique » sur la question du nucléaire

 Commentaire : le rapporteur du règlement sur la taxonomie verte est vraiment et ouvertement hostile à l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie et remet en cause la neutralité technologique qui affirme qu''à décarbonation égale, la taxonomie ne doit favoriser aucune technologie.. Est-ce normal ?

 Déclarations de Frans Timmermans, Vice-président de la Commission Européenne le 28 septembre 2020 devant la Commission Envi

 (Frans Timmermans est membre du Parti socialiste néerlandais) : https://multimedia.europarl.europa.eu/en/committee-on-environment-public-health-and-food-safety_20200928-1345-COMMITTEE-ENVI_vd

 Extraits (traduits de l’anglais)

« Comme vous le savez, la Commission est neutre sur le plan technologique, nous n’avons rien contre ..., rien idéologiquement contre l’énergie nucléaire et parfois j’ai l’impression que ceux qui soutiennent l’énergie nucléaire sont plus idéologiques que ceux qui s’y opposent, il suffit de regarder les chiffres, je ne m’oppose pas à l’énergie nucléaire, je demande juste de prendre en considération deux choses, oui, c’est bien parce qu’elle n’a pas d’émissions mais A) elle a besoin de matières premières. , les matières premières qui sont des combustibles fossiles et oui, il a un problème avec ce qui en ressort et doit être stocké, mais surtout juste faire les chiffres, faire les chiffres, et vous demander s’il s’agit d’un investissement intelligent compte tenu de l’énorme coût de l’énergie nucléaire par rapport à l’énergie renouvelable ; à ce stade, il peut y avoir d’autres raisons, géopolitiques et autres raisons d’investir dans l’énergie nucléaire, la Commission n’est pas imposée dans ce parce que nous sommes technologiquement neutres, mais j’espère et nous gardons un niveau d’esprit de cela, nous gardons rationnelle de cela ... »

Commentaire : ignorance profonde ou mauvaise foi abyssale ? En tous cas inadmissible à son poste !

1) Effectivement, le nucléaire est l’énergie la plus économique en CO2

2) le nucléaire, grâce à se densité d’énergie, est l’énergie la plus économique en matière d’artificialisation des sols et d’utilisation des matériaux



3) Un EPR c’est à la louche 12 milliards ; 120 milliards ont été engagé dans les ENR en France pour produire que dal, et surtout pas quand on en a besoin. Et sur ces 12 milliards, les deux tiers représentent la rémunération du capital avec un taux d’amortissement de 9%. Avec un taux d’amortissement de 3% (par exemple un emprunt d’état), le prix est divisé par 3 !

Suite de la déclaration : 

« Encore une fois, je répète ce que j’ai dit tout à l’heure au sujet de l’énergie nucléaire, mais très brièvement parce que je ne veux pas aborder les mêmes arguments, la Commission est neutre sur le plan technologique, mais être conscient du coût, être conscient des effets secondaires, lorsque vous faites ce choix et le comparer à d’autres formes non émission et énergie durable et, juste, vous savez , faire le calcul et regarder ce qui est économiquement la chose la plus intelligente à faire et essayer de ne pas être idéologique sur ce point, je pense que ce n’est pas au service de nos citoyens bien parce que cette idéologie, idéologie aveugle, pas l’idéologie en soi, mais l’idéologie aveugle conduit généralement à de mauvais choix, de toute façon. »

Commentaire : ben justement, tous les calculs sont en faveur du nucléaire. Et l’idéologie aveugle, imbécile, ignorante, rétrograde, c’est pas celle des ingénieurs du nucléaire, c’est celle des politiciens de ton espèce !

Suite de la déclaration

« En ce qui concerne l’énergie nucléaire, oui, je sais que c’est à la mode aux Pays-Bas au cours des deux dernières semaines et je répète que la Commission est neutre sur le plan technologique, les États membres font leurs propres choix en cela, je souligne simplement le fait qu’il s’agit d’une technologie qui a quelques inconvénients, qu’il est, vous savez , à notre avis, une technologie coûteuse également par rapport à d’autres sources d’énergie

L’ Autriche et le financement du nucléaire : L’ultime recours de l’Autriche contre Hinkley Point C  échoue

 https://www.sfen.org/rgn/ultime-recours-autriche-hpc-echoue

En 2014, l’Autriche, soutenue par le Luxembourg, s’était opposée à l’approbation par l’Union européenne du soutien financier de l’Etat britannique au projet nucléaire d’Hinkley Point C, où deux réacteurs EPR (1670 MWe) sont actuellement en construction. Vienne contestait les aides accordées à NNB Generation, une filiale d’EDF Energy. Ces aides se composent de trois volets :


1) Le contrat pour différence (Contract for Difference, CfD) : un accord qui doit permettre d’obtenir un prix fixe et indexé sur l’inflation. Si les prix de marché de l’électricité dépassent celui du CfD, les consommateurs n’auront pas à payer plus. Si les prix de marché se situent en-dessous du prix du CfD, l’exploitant recevra un paiement complémentaire de la part de l’Etat. Par ailleurs, les consommateurs n’auront rien à payer tant que la centrale ne sera pas en service

2) La garantie d’une compensation dans le cas d’une fermeture anticipée du site pour des raisons politiques,
3) Des garanties de l’État sur les paiements de la dette et des intérêts liés aux obligations émises par NNB Generation.

 

En 2018, la plainte de l’Autriche est rejetée une première fois et Vienne fait appel de la décision. Le 22 septembre dernier, cet appel a été définitivement  rejeté par la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE). La  Cour souligne que les trois mesures ci-dessus sont bien en accord avec l’article 107(3)(c) du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne selon lequel les aides d’État doivent remplir deux conditions : (1) être destinées à faciliter le développement de certaines activités ou de certaines régions économiques ; (2) ne pas altérer les conditions des échanges dans une mesure contraire à l'intérêt commun. De plus, dans sa décision, la Cour réaffirme que les Etats membres sont libres « de choisir l’utilisation de leurs ressources ainsi que leur mix énergétique ».

« La décision confirme que les Etats membres peuvent soutenir le financement du nucléaire tant que les conditions respectent les règles de financement de l’UE. De plus, cette décision envoie un message important : bien que certains Etats membres ne souhaitent pas développer le nucléaire, ils ne peuvent empêcher les autres de développer leur propre mix énergétique bas carbone », a déclaré Yves Desbazeille, directeur général de FORATOM

Extraits du jugement :

 « En ce qui concerne le réexamen de la proportionnalité de l’aide prévue pour Hinkley Point C, la Cour de justice a d’abord souligné que le Tribunal avait examiné la proportionnalité des mesures en cause à la lumière des besoins en électricité du Royaume-Uni tout en confirmant à juste titre que le Royaume-Uni était libre de déterminer la composition de son propre mix énergétique. Lorsqu’elle a examiné la condition que l’aide prévue ne devait pas nuire aux conditions commerciales dans une mesure contraire à l’intérêt commun, la Commission n’a pas, en outre, à  tenir compte de l’effet négatif que les mesures en cause peuvent avoir sur la mise en œuvre du principe de protection de l’environnement, du principe de précaution, du principe du pollueur-payeur et du principe de durabilité invoqués par l’Autriche. »

Commentaire : bon, ca, c’est clair et bien

 « Contrairement à ce que le Tribunal a conclu, le traité Euratom n’exclut pas non plus l’application dans ce secteur des règles du droit de l’UE en matière d’environnement, et donc les aides d’État pour une activité économique relevant du secteur de l’énergie nucléaire dont il est démontré après examen qu’elles contreviennent aux règles environnementales ne peuvent être déclarées compatibles avec le marché intérieur. L’erreur de droit commise par le Tribunal n’a toutefois eu aucun effet sur la solidité de l’arrêt en appel, puisque le principe de protection de l’environnement, le principe de précaution, le principe du pollueur-payeur et le principe de durabilité, invoqués par l’Autriche à l’appui de son action en annulation, ne peuvent être considérés comme empêchant, en toutes circonstances,  l’octroi d’aides d’État pour la construction ou l’exploitation d’une centrale nucléaire »

Commentaire : bon, ça c’est  moins clair et moins bien !

Commentaire final : ce à quoi joue l’Autriche, c’est à la technique d’étranglement du nucléaire. Les textes européens sont clairs, le choix du mix énergétique dépend des Etats, et l’Autriche ne pouvait que perdre. Mais, en poursuivant sa démarche jusqu’au bout, elle envoie un fait un message d’incertitude juridique pour dissuader les investissements dans le nucléaire

Conclusion générale : La non prise en compte du nucléaire dans la taxonomie verte pour l’instant (en attendant un rapport d‘expert sur la gestion des déchets, alors que  plusieurs expertises internationales soulignent qu’il existe un consensus international sur la solution de l’enfouissement géologique profond qui est une solution mature) est une aberration climatique, écologique et économique. Elle impacte fortement la production d’électricité nucléaire, mais aussi ses utilisateurs qui auront du mal à accéder à des financements dits verts à taux privilégiés. C’est aussi une machine de guerre contre la France, son économie et son industrie nucléaire qui constitue un atout compétitif majeur, assurant une électricité abondante, économique, décarbonée, indépendante des fournisseurs d’énergie fossile, gaz principalement.

Elle résulte de l’action déterminée de certains pays (essentiellement Allemagne, Luxembourg, Autriche) et de certaines forces politiques, agissant selon un agenda idéologique hostile à la rationalité scientifique et technique et au progrès et avec une hostilité constante au nucléaire- les mêmes qui sont à l’oeuvre pour interdire par exemple toute forme d’OGM.

A l’intérieur même de l’Europe (et plus encore à l’extérieur), de nombreux pays souhaitent au contraire un développement du  nucléaire, seul à même de permettre  une transition énergétique sans provoquer l’effondrement de l’économie et de  nos sociétés. Ce sont  notamment la Pologne, la Tchèquie, la Slovaquie, la Roumanie, la Bulgarie, la Suède. La Grande Bretagne a un programme nucléaire extrêmement ambitieux équivalent à la construction de 10 EPR.

 Il est temps maintenant d’arrêter ce qu’il faut bien appeler une agression caractérisée de la part de certaines institutions européennes. Pour cela, la France, en accord avec certains pays doit s’opposer à la publications des actes délégués de la taxonomie dite verte tant que le nucléaire n’y est pas inclus !

mercredi 9 septembre 2020

Sur une note d’Alain Grandjean dans Enerpresse, Quels enjeux économiques pour l’industrie nucléaire ?


 (Enerpresse, N°12648 Jeudi 3 septembre 2020)


Les « étrangleurs ottomans » du nucléaire

Alain Grandjean est parfaitement représentatif de ceux que j’appelle les « étrangleurs ottomans du nucléaire » (l’étrangleur ottoman, c’était l’exécuteur du grand vizir, qui vous étranglait si dextrement avec son cordon que vous ne vous en rendiez pas compte).  Attention, c’est pas Michèle Rivasi, ou Sortir du Nucléaire, qui manipulent les peurs à coups de nuages  de Tchernobyl et de fuites de tritium du dixième de banane, non, on est quelques bons niveaux au-dessus. Ils ne contestent pas le caractère décarbonné du nucléaire (6gCO2/kw.h pour le nucléaire, pas 66, ni 666 marque du diable Mme Rivasi,),  ne mentent pas sur les données physiques principales, reconnaissent même au nucléaire un caractère indispensable au moins temporaire comme base pilotable des ENR ;  mais ils tordent en permanence la réalité pour arriver à la conclusion de la fin inéluctable du nucléaire, et proposent des mesures qui, sous un vernis de neutralité, conduisent à cette fin, et même l’accélère.

Un vernis de neutralité

L’article est signé Alain Grandjean, économiste, Farah Hariri, physicienne nucléaire. Or Alain Grandjean, associé-fondateur de Carbone 4, cabinet de conseil et d'études spécialisé dans la transition énergétique et l'adaptation au changement climatique est depuis longtemps l’un des piliers de la fondation Nicolas-Hulot, et depuis janvier 2019, il  en est même président. Le moins qu’on puisse dire est que cette fondation n’a pas une approche neutre sur la question du nucléaire civil. De son côté, Farah Hariri n’est pas que physicienne nucléaire (au CERN) ;  lors de la présidentielle , elle a conseillé (et conseille encore ?) le mouvement En Marche! sur sa stratégie énergétique,  missionnée par Joachim Son Forget, le référent du candidat Macron en Suisse (https://www.tdg.ch/geneve/grand-geneve/tete-chercheuse-macron-suisse/story/30443011)
Le choix de la présentation des auteurs, assez particulière – il est rare que Grandjean ne fasse pas mention de la Fondation Nicolas Hulot ou de Carbone 4 et vise clairement à donner à l’article une aura de pure neutralité scientifique en masquant les engagements idéologiques ou politiques de ses auteurs… Il est par exemple remarquable que Alain Gandjean et sa coauteur ne critiquent clairement aucune des décisions énergétiques politiques récentes, même parmi les plus contestables : arrêt d’Astrid, fermeture de Fessenheim, fermeture de 14 centrales prévues par la PPE…Et lorsque le sujet est évoqué, c’est d’une manière assez allusive !

L’ombre du militaire sur le nucléaire civil

« La question du nucléaire civile est en forte relation avec celle du nucléaire militaire : d’une part parce que les deux problèmes principaux du nucléaire (le risque de prolifération et le risque d’accident majeur2 ) sont fortement liés au choix du cycle du combustible »

« Il n’est donc pas facile de séparer, sans ambiguïté, le nucléaire civil des activités de fabrication d’armes »

« Les centrales nucléaires actuelles produisent également du plutonium qui peut servir à la fabrication d’armes. »

Que dans un exposé sur le futur du nucléaire civil en France et en Europe, on commence par rappeler brièvement  le lien historique en France entre le nucléaire militaire lié à la volonté d’indépendance et de puissance du Général de Gaulle, et le développement subséquent du nucléaire civil, pourquoi pas ? Mais insister ad nauseam sur un supposé lien perpétuel et universel entre le nucléaire civil et le nucléaire militaire, c’est évidemment placer le nucléaire civil dans l’ombre supposée maléfique du nucléaire militaire, et, en quelque sorte, placer  chaque centrale dans l’ombre du champignon atomique d’Hiroshima. C’est la rhétorique classique des adversaires intransigeants du nucléaire, tels Sortir Du Nucléaire.

C’est ignorer tout de même le Traité de Non Prolifération entré en fonction en 1970, signé par 191 Etats (manque Inde, Israël, Pakistan, Soudan du Sud et la Corée du Nord, qui s’en est retirée) et le rôle très effectif de l’AIEA dans son contrôle et qui a permis le développement du nucléaire civil dans de nombreux pays sans pour autant que se produise la très redoutée, dans les années 60, prolifération du nucléaire militaire. Les cas problématiques se comptent sur une seule main, et encore pas entière.

Quant à l’affirmation sur le plutonium civil qui « peut » servir à la fabrication d’arme, le très influent et pointu Tristan Kamin demande : «   Quelle est la source ? Cette affirmation est fréquemment faite par des anti-nucléaire, mais jamais de preuve. »  Si Alain Grandjean a des preuves, qu’il en fasse part à l’AIEA, ça devrait beaucoup les intéresser ! Il n’est pas si facile que ça de passer du plutonium civil au plutonium militaire, et de le faire de manière dissimulée !

https://doseequivalentbanana.home.blog/2020/06/27/le-nucleaire-civil-et-militaire-deux-freres/

Le coût de Flamanville et plus généralement des EPR

« Pour conclure le coût du MWh de Flamanville 3 dans ces hypothèses est situé entre 154 et 163 euros. Rappelons qu’il s’agit de minorants. »

 « le LCOE de FLA3 s’élève, après la réévaluation du coût complet d’investissement faite par la Cour des comptes à environ 150 euros le MWh, HPC au moins à 110. Il est difficile d’imaginer que les 6 EPR français seront beaucoup moins coûteux »

Je reviendrais plus longuement sur le LCOE par la suite. Quant à la seconde partie de la phrase, c’est évidemment le contraire qui est le plus vraisemblable : il est difficile d’imaginer que les 6 EPR français ne soient pas nettement moins coûteux ! Flamanville était le premier prototype, lancé au surplus dans un climat de relations toxiques entre EDF et Areva, victime (et c’est l’une des principales conclusions de rapport Folz) de décisions politiques fluctuantes et contradictoires, conduisant à de très dommageables stop and go, victime aussi d’un pilotage de projet défaillant  et d’une perte de compétence de sous-traitants (mais que se serait-il passé si l’entreprise STX, l’un des plus grands constructeurs mondiaux de paquebots de croisière n’avait  pas construit de navires durant plus de dix ans?) Il est tout de même difficile d’imaginer que les retours d’expériences de Flamanville lui-même, des EPR chinois, de Hinkley Point ne seront pas utilisés et que la remobilisation des acteurs de la filière (et c’est pour cela qu’il importe de confirmer rapidement la commande de 6 EPR prévus par la PPE) ne produise pas des effets bénéfiques.

Dans son  étude «  Les coûts de production du nouveau nucléaire Français, mars 2018)  la SFEN prévoit des gains importants de 30 à 50% :

« Le coût du nucléaire de troisième génération repose sur deux facteurs : le coût d’investissement et le coût du financement. La SFEN estime que des gains importants sont possibles par rapport aux premiers chantiers : de l’ordre de 30 % sur le coût de construction, grâce à des effets de série et d’apprentissage, et jusqu’à 50 % sur les coûts financiers, notamment via la conception des contrats. »



Les prédictions pour Sizewell d’EDF sont encore plus optimistes.  Julia Pyke, directrice "Régulation économique et financements" du projet Sizewell C :

 « Si la construction de Sizewell C est financée sur le même modèle que les lignes de transport, c'est à dire dans les termes du Regulated Asset Base (RAB) dont bénéficie Scottish and Southern Electricity Network, alors Sizewell C coûterait au consommateur environ 40 €/MWh. » Explication :  « Le coût de l'argent dépend du niveau de risque qu'il est considéré honnête d'imposer aux investisseurs. Il s'agit de trouver un équilibre entre le maintien bas des coûts de construction et le coût d'ensemble de l'électricité pour les consommateurs. »

(EDF Energy, https://t.co/ZHHKIuJrWa?amp=1)

Une explication sur le LCOE (qui fonde les prédictions de coût de l’électricité des EPR)

Le pavé sur le calcul du LCOE qui occupe toute la p.12 constitue un cas typique d’intimidation mathématique. En étalant un certain nombre de sigmas et de rapports enchevêtrés, on exhibe les instruments mathématiques comme l’Inquisition exhibait ses instruments de torture, ce qui dans un cas comme dans l’autre aboutit généralement à abréger les débats pour arriver plus rapidement à la conclusion souhaitée.

Relevons tout d’abord que ces calculs ont été fait  pour une exploitation de 60 ans et non de 80 ans, ce qui diminuerait en proportion les coûts (mais il est vrai qu’il faudrait alors sans doute prendre en compte des réinvestissements peu prévisibles).

Mais surtout, plutôt que d’exhiber ainsi des équations, il conviendrait plutôt de rappeler les limites du calcul, sa significativité  et sa sensibilité extrême à certains paramètres, et la loi d’airain : bullshit in, bull shit out. Cela est fait succinctement d’ailleurs, mais en note. :

« Le coût du capital est un déterminant essentiel du coût du MWh et l’actualisation est faite en général avec un taux qui reflète ce coût. À titre d’exemple, le coût du MWh de HPC double quand le taux d’actualisation passe de 3 % à 10 %. Une nationalisation du nucléaire permettrait en théorie de le réduire. »

Or, pour comprendre les tenants, les aboutissants et la signification du LCOE, c’est bien évidemment cet avertissement qu’il aurait fallu placer en tête et en gras…et plutôt les formules mathématiques en note !.

Car il signifie que le coût du kilowattheure de l’EPR d’Hinkley Point, si savamment calculé par le LCOE, diminue de moitié quand le taux d’actualisation du capital passe de 3 % à 10 % !

Explication : Le coût d’un EPR est pour les deux tiers…le coût des intérêts financiers. Or, les 10% (ou 9% ?) d’actualisation de Hinkley Point sont un exemple extrême à ne pas reproduite, et qui ne sera pas reproduit,  lié au contexte britannique de refus de toute intervention de l’Etat, contexte qui en train de changer. Pour preuve, cette remarque de la structure d’audit britannique à propos de Hinkley Point :

« Dans son audit du projet HPC, le Bureau national de vérification (ONA) a conclu que jusqu'à six EPR auraient pu être construits pour les 11 cents / kWh du HPC, si l'État britannique avait financé le projet lui-même avec des obligations d'État bon marché. »

Donc, non, M. Grandjean, 1) les coûts ne peuvent pas être théoriquement réduits, ils peuvent être pratiquement beaucoup réduits, divisés par deux voir plus ; 2) Il n’est pas besoin pour cela de nationalisation (visiblement placé dans cette note comme un épouvantail synonyme de gabegie).
Les taux d’actualisation  peuvent être considérablement réduits, simplement avec un État « stratège »  qui prendrait  en charge une partie du risque en établissant des contrats de long terme (de type CFD) et structurerait  un programme nucléaire favorisant les baisses de coûts induites par un effet de série. 

Simplement et intelligemment.






Des affirmations péremptoires très contestables ou carrément fausses

Sur la partie technique des EPR, il  a été bien souligné par Tristan Kamin qu’au moins  deux affirmations péremptoires d’Alain Grandjean ne reflètent pas l’opinion des experts ou autorités compétentes :

« les EPR ne sont pas conçus de base pour « être moxés » »

Tristan Kamin : « Au contraire : ils sont d’après mes sources les premiers réacteurs conçus dès le départ pour être moxés, à un taux plus élevé que les autres (jusqu'à 100% de MOx sous certaines conditions)  https://senat.fr/rap/o97-612/o9


« Il est indispensable que les seuls déchets hautement radioactifs ne soient que les produits de fission »

Tristan Kamin : «  C'est l’ opinion d’Alain Grandjean, que l’on peut ne pas partager par exemple, au titre de la sûreté, l'IRSN. https://irsn.fr/dechets/cigeo/

« Un « brûleur » de déchets sera de toute façon nécessaire que l’on veuille rendre le cycle plus durable ou que l’on veuille sortir du nucléaire. »

Tristan Kamin : Ceci est toujours un mensonge, ou en tout cas une opinion et certainement pas un absolu.

En revanche curieusement, la filière d’Astrid/ surgénérateurs  n’est pas évoqué…(voir ci-après)

Même procédé à propos de considérations sur la politique énergétique, avec des affirmations péremptoires fausses ou très contestables :

« Nos voisins vont fermer d’ici 2050 toutes leurs centrales à charbon, qui contribuent à la base électrique européenne et vont les remplacer par des ENR variables »

C'est faux quand on regarde en Allemagne ou au Royaume-Uni. Les centrales à charbon sont essentiellement remplacées par du gaz, en gros par 20% d’éolien (facteur de charge)  et 80% de gaz.   Les ENRi sont ajoutées en plus : elles baissent le facteur de charge du pilotable, au prix en Angleterre d’une fragilisation du réseau qui a notamment conduit au black out géant de Londres et du sud de l’Angleterre du 9 août 2019. Ceci parce que l’Angleterre est complètement sortie du charbon pour la production électrique et n’a donc pas gardé assez de pilotables dans son mix électrique- d’où la décision d’une très grand programme nucléaire de 16.000 MW. L’Allemagne elle a gardé un important volant pilotable de charbon, dont elle ne prévoit de sortir qu’en 2038 et a même récemment construit et mis en service Datteln 4, un monstre de 1 100 MW.

« Au-delà, EDF souhaite maintenir cette part de  nucléaire de 50% jusqu’à 2050 »

Non ce n’est pas le souhait d’EDF, c’est ce qui lui est imposé par la PPE, qui a déjà abouti à la fermeture absurde de Fessenheim et qui lui impose de manière tout aussi absurde climatiquement, écologiquement et économiquement de fermer 14 centrales nucléaires.

« On peut également envisager d’autres technologies (les réacteurs à sels fondus en sont un exemple) »

Curieusement, Alain Grandjean, s’il se monte très circonspect et même assez négatif sur la technologie mature des EPR, manifeste un enthousiasme pour des technologies beaucoup plus exploratoires, telle celle des réacteurs à sels fondus (MSFR - Molten Salt Fast Reactor) dont il liste un certain nombre d’avantages supposés tirés d’une publication visiblement lue sans esprit critique, ce qui déclenche l’ironie de Tristan Kamin.

Tristan Kamin : « L'absence de risque de fusion est liée à l'état déjà liquide du cœur… donc le risque est "simplement" celui d'une fuite et plus d'une fusion….
D'autres filières de Gen IV permettent de fermer le cycle, ça n'est pas exclusif aux sels fondus….
 Le MSR n'est ni simple ni intrinsèquement sûr, sinon on en aurait partout depuis longtemps, c'est évident.
La modularité n'a rien de propre aux sels fondus…
On peut penser que même les très grands partisans de cette filière admettront qu'elle est ici défendue avec de très mauvais arguments. »

Curieusement, ces réacteurs à sels fondus sont aussi promus pace que « il est envisageable d’utiliser les très grands stocks d’uranium appauvri actuellement disponibles dans le monde et s’élevant à plus de 2 millions de tonnes. Il ne serait donc pas nécessaire d’extraire des minerais pendant au moins plusieurs centaines d’années »

C’était aussi exactement ce que permettait le programme Astrid de surgénérateurs récemment abandonné, utiliser les 7000 tonnes d’uranium appauvri que le parc français produit chaque année et les plusieurs centaines de milliers de tonnes stockés,  fournissant une énergie abondante pour plusieurs milliers d’années (7000 ans ?). Une technologie qui fonctionne en Russie (BN800 à BN-800 à Beloïarsk), avec des démonstrateurs avancés en Chine (CEFR), et en Inde. Mais Alain Grandjean toujours très minimaliste dans ses critiques de la politique gouvernementale française , n’a pas un mot sur Astrid.

La mortelle stratégie de la procrastination

« Lancer de 2 à 6 EPR (une analyse approfondie du délai restant pour leur déploiement et du coût à long terme de l’aval de la filière est nécessaire) »

« Au plan de l’approvisionnement énergétique, la décision de lancer un nouvel EPR n’a pas à être prise avant 2025 

« Le renouvellement des compétences sera assuré d’autant que le travail ne manque pas avec : le grand carénage, le démantèlement et la préparation des extensions de stockage (agrandir et repenser nos usines de retraitement de la Hague, construire des piscines, poursuivre Cigéo, et éventuellement accélérer le développement d’un projet industriel de brûleur de déchets par transmutation »

Nous sommes là totalement dans la stratégie de l’étrangleur ottoman…pas d’attaque frontale contre l’EPR, pas vraiment d’arguments, juste la suggestion d’attendre encore et encore (peut-être la prochaine élection présidentielle…et puis celle d’après ?). C’est cette stratégie, cette absence de décision qui a failli tuer Flamanville, et à vrai dire, toute la filière nucléaire française dont les compétences disparaissaient progressivement faute de chantier. Et si l’Angleterre, qui fut l’une des pionnières du nucléaire civil se trouve réduite aujourd’hui à faire appel aux Français et aux Chinois pour construire son nouveau nucléaire, c’est bien parce qu’aucun nouveau chantier n’a été commencé depuis 30 ans ( première centrale Dungeness B1, commencée en 1965, raccordée en 1983 ; dernière Torness 2, commenéce en 1980, raccordée en 1989 – je ne tiens pas compte de Calder Hall (1953, mise en service 1957 et de la génération des réacteurs Magnox de 50 à 500 MW)

Stratégie de l’étrangleur ? Oui, parce que l’absence de prise de décision, la procrastination, l’appel à retarder la décision sous des motifs prétendument techniques est en fait beaucoup plus difficile à critiquer, à mettre en cause, à débattre qu’une décision négative. On se trouve à se battre contre un nuage cotonneux inconsistant.

L’argumentation d’Alain Grandjean pour retarder  la prise de décision sur les EPR est d’ailleurs tout à fait contestable et même fausse. Les compétences pour construire des centrales nucléaires ne sont pas celles des autres travaux cités, elles supposent un tissu dense de professionnels variés et aguerris, notamment dans le génie civil, la métallurgie, chaudronnerie, soudure etc. C’est ce qui fait que la Chine, avec son programme nucléaire important et ses réseaux de sous-traitants a été capable de construire des EPR plus rapidement que la France où l’ensemble des compétences nécessaires à la construction et le savoir faire pour  les coordonner  commençaient à disparaitre, faute de chantiers récents.

Le SFEN (Revue Générale du Nucléaire) lançait déjà  en 2018, (deux ans déjà perdus !) une alerte qui pèse d’un autre poids que les considérations très politiques d’Alain Gandjean (http://www.sfen.org/rgn/faut-construire-epr-france, 21/03/2018) :

« Il revient à l’Etat, garant des intérêts stratégiques du pays, de préserver un socle d’approvisionnement électrique décarboné, flexible, compétitif et prévisible à l’horizon 2050.

Cette réflexion doit être menée sans délai avant 2020 pour tenir l’objectif de mise en service d’une première paire de réacteurs à l’horizon 2030. Cette première paire s’inscrirait dans un programme industriel d’une série d’EPR, que le retour d’expérience conduit à dimensionner à trois paires de réacteurs a minima.

Une telle approche programmatique donnerait à l’ensemble de la chaîne industrielle, des grands acteurs aux PME, la visibilité et le cadencement nécessaires pour investir dans les chaînes de fabrication et les compétences et pour bénéficier des effets de série dès les premières réalisations. Ce programme industriel permettra à la France de maintenir dans les meilleures conditions l’option nucléaire pour piloter la décarbonation de son économie et le renouvellement de son mix électrique à l’horizon 2050.
Sans cela, la France perdra la maîtrise d’éléments stratégiques des réacteurs, dont l’approvisionnement à l’étranger (Chine ou Russie) représenterait un enjeu économique et géopolitique majeur et une perte, sans doute définitive, de souveraineté technologique et énergétique. »

L’ avertissement était clair, et il doit être entendu. La stratégie de procrastination d’Alain Grandjean mène tout simplement à l’accélération de la disparition du nucléaire.

A cela il faut ajouter un certain nombre de conséquences induites très délétères. Un exemple particulièrement illustratif est celui de l’usine d’aluminium de Dunkerque alimentée par la centrale de Gravelines à des conditions préférentielles.  Si un ou deux réacteurs de cette centrale sont arrêtés, et si la France renonce à un projet d’une paire d’EPR sur ce site d’ici 2050, c’est la dernière usine d’aluminium en Europe qui disparait et la dépendance extérieure de la France et de l’Europe pour ce métal critique deviendrait totale…

En résumé, le texte d’Alain Grandjean est un tissu inextricable de faits vrais, de quelques erreurs, et d’opinions qui ne s’appuient pas sur les faits ou alors sur une présentation tendancieuse, et qui ne font pas l’unanimité chez les experts. La manière dont le calcul sur la LCOE de l’EPR est présentée pourrait être qualifié de manipulatoire, ainsi qu’un certain nombre de procédés ( la présentation neutre des auteurs, les larges digressions sur le nucléaire militaire). Lorsque des conclusions favorables au moins à certains types de nucléaire sont avancée, elles ne reflètent pas l’opinion de la majorité des experts (intérêt des réacteurs à sels fondus et fermeture du cycle) ; par contre les décisions les plus évidentes et les plus reconnues par le monde du nucléaire (reprise d’Astrid, construction des EPR,) ne sont pas mentionnées ou sont critiquées, au mépris des avertissements alarmés des experts.

Encore une fois, et c’est une des leçons de Flamanville, l’appel à retarder des décisions critiques, omniprésent dans la conclusion de l’article, est un des moyens  les plus efficaces de tuer un projet, beaucoup plus difficile à contrer que l’opposition franche. Tout se passe comme si Alain Grandjean était convaincu qu’il faut programmer une mort progressive du nucléaire, qui deviendrait inutile dans un système 100% ENR et un monde en forte décroissance énergétique (certains scénarios du Shift Project, pour ne pas parler de Negawatt, font quand même froid dans le dos, sans parler de leur acceptabilité sociale très douteuse !) ; mais ce choix plus idéologique que technique n’est jamais explicité, jamais argumenté et par conséquent jamais critiqué ; cependant qu’un ton de fausse neutralité technique et une argumentation particulièrement  manipulatoire et pernicieuse amènent à cette conclusion et que les propositions présentées favorisent et accélèrent cette évolution. Evolution dont  nous pensons qu’elle n’est pas souhaitable et présente de très grands risques d’effondrement de nos sociétés et de nos civilisations, en amplifiant les défis du dérèglement climatique au lieu de de les mitiger.