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samedi 9 juin 2018

Big Linky is watching you ! Linky Big Brother vous surveille


Derrière Linky, la fin du service public et des tarifs régulés pour l’électricité, et la libéralisation à outrance

Les compteurs Linky, dits « communicants  sont connectés à distance avec le système d’information d’Enedis par courant porteur en ligne (CPL) et par les réseaux téléphoniques. Linky sera relevé à distance, ce qui facilite la vie des consommateurs et d’Enedis, mais Linky est aussi censé profiter au consommateur en lui permettant de connaitre sa consommation, donc de mieux la maitriser, voire même dans le futur, de la contrôler à distance. En fait Linky permet une surveillance constante et intrusive de votre vie privée, le contrôle à distance de votre installation, un « effacement » quasi-immédiat, l’imposition de prix extravagants…

Avant même de profiter au consommateur, Linky est une bonne affaire pour Enedis. S’il est censément gratuit, son coût sera répertorié sur le tarif d'acheminement de l'électricité - un ou deux euros par mois sur la facture du consommateur. Dans son rapport du 7 février 2018, la Cour des comptes a critiqué le financement de Linky, estimant qu'il permettrait à ENEDIS de générer 500 millions de revenus lors du déploiement. La rémunération atteindrait 5,25% même en prenant en compte les éventuelles pénalités de retard qu'ENEDIS se verrait infliger s'il ne respecte pas le calendrier établi. Ajoutons que les économies d’énergie annoncées par ENEDIS-ERDF concernant Linky sont loin d’être avérées - L’Allemagne, l’Italie, la Belgique, le Québec sont en train de le constater.

Linky sera remplacé tous les 15/20 ans au lieu de 60 ans pour les compteurs actuels. 35 millions de compteurs en état de fonctionnement vont être jetés aux dépens de toute considération environnementale et économique. Conclusion de la Cour des Comptes : « Les gains que les compteurs peuvent apporter aux consommateurs sont encore insuffisants. Ce sont pourtant eux qui justifient l’importance de l’investissement réalisé. »

Alors, pourquoi tant de hâte, pourquoi la contrainte et l’obligation d’installation ?

Parce que derrière Linky, il y a la préparation de la libéralisation complète du marché de l’électricité, avec notamment, réclamé par le « paquet  » Européen , la fin des tarifs réglementés, qui servent de base tarifaire et surtout protègent les consommateurs contre les variations brutales de prix d’ un marché spot non régulé, d’autant que le paquet énergie de la Commission Européenne, très abusivement nommé « Clean Energy package », oblige aussi à mettre en place des tarifs dynamiques, qui, en gros permettront au consommateur d’acheter de l’énergie électrique pas chère quand il n’en a pas besoin… et de devoir la payer très cher (trente fois, quarante fois plus …) quand il en a vraiment besoins, grand froid hivernal, canicule d’été.

Alors là, oui, Linky se comprend, pour que le consommateur puisse aménager la pénurie et l’on comprend aussi pourquoi, si l‘on est attaché au service public de l’électricité, il faut s’opposer à l’obligation d’équipement en Linky.
Linky, c’est l’instrument obligé de l’ultra libéralisation du marché de l’électricité !

Linky, big brother : une surveillance intrusive vers un totalitarisme doux

Er ce n’est pas tout. Il suffit de lire les pages qu’Enedis consacre à Linky pour comprendre le reste.
 Linky est un compteur connecté. Le gestionnaire du réseau de distribution collecte les données de consommation électrique à chaque demi-heure. Or, ces informations permettent de déduire de nombreux éléments sur nos habitudes de vie : à quelle heure nous levons-nous et nous couchons-nous ? A quelle heure partons-nous et revenons-nous du travail ou de l'école ? Quand la maison est-elle occupée ? Quels appareils utilisons-nous et à quel moment de la journée ? Autant de questions susceptibles de flirter de trop près avec l'intimité des ménages. Avec Linky, votre gestionnaire de réseau saura  quel appareil est utilisé à un instant t. la CNIL a reconnu le problème dès 2013: « « Linky n’est pas sans risque au regard de la vie privée, tant au regard du nombre et du niveau de détail des données qu’ils permettent de collecter, que des problématiques qu’ils soulèvent en termes de sécurité et de confidentialité de ces données « 

Alors, à quoi servira Linky ? Eh bien Enedis annonce benoitement sur son site que, grâce à la plus imbécile des lois de transition énergétique qui puisse se concevoir,  nous devons nous préparer à  des pénuries d’électricité résultant de la réduction du nucléaire à 50% et à l’injection massive d’énergies renouvelables (éolien, solaire) non pilotables ( intermittentes- elles produisent quand elles veulent bien). Certes, ce n’est pas tout à fait dit comme cela, mais comme ceci : «la production devient plus rigide (avec une augmentation de l’injection d’électricité fatale) alors que la gestion dynamique de la demande permet de la rendre de plus en plus flexible »… , l’intégration de ces nouvelles énergies au sein du processus de production d’électricité n’est pas aisée, notamment du fait de leur caractère intermittent mais aussi du fait de la difficulté structurelle de l’électricité liée aux problématiques de stockage. Au regard de ces enjeux, l’utilisation des nouvelles technologies a vocation à faciliter l’équilibre entre l’offre et la demande d’énergie. »
  
 Vous avez le culot d’avoir froid en plein hiver, ou d’avoir un enfant malade, ou une personne âgée frileuse et fragile, qu’il faut protéger de toute infection ;  vous préférez les bains un peu chaud ; vous êtes un peu maniaque et vous ne supportez l’accumulation de linge ou de vaisselle sale ; vous êtes un fan de home cinema et de chaine stereo, les deux en même temps…et vos enfants de jeux videos.   Eh bien, si vous demandez plus que le gestionnaire de réseau est prêt à vous accorder, vous serez sanctionné par des prix extravagants ; et si en plus, pas de bol, un bel anticyclone sibérien s’est établi sans une once de vent, et vous persistez à vouloir prendre un bain chaud, ou un thé brûlant accompagné de tartines grillées – ou à cuire une dinde… alors là, vous êtes carrément un mauvais citoyen et Linky pourra vous « effacer » : plus rien, que dal d’électrons.

Ce sera, au nom bien sûr de la préservation de la Planète, au nom de la citoyenneté responsable ou autre, un totalitarisme doux d’un nouveau genre qui s’installera et que permettra Linky. Chacune de vos actions, chacun de vos comportements, dans  votre propre domicile, sera connu, enregistré, suivi en distance pratiquement en temps réel.  Linky vous catégorisera, vous délivrera une note de citoyenneté énergétique, vous sanctionnera au besoin, voire vous effacera, vous rayant de la liste des citoyens énergétiques méritants.

Conclusion 1 : c’est bien la peine de s’épouvanter de l’intensification de la reconnaissance faciale en Chine et du système de « crédit social » que le gouvernement chinois rêve de mettre en place ( compte-tenu d’un certain goût chinois pour l’anarchie spontanée, c’est pas gagné- allez-voir ce film superbe – Les anges vivent en blanc ») ; nous sommes, dans l’indifférence générale en train de mettre en place un système équivalent

Conclusion 2 : Au moment où l’on annonce à grands sons de trompe une loi « européenne » ! sur la protection des données personnelles (un croquemitaine harassant pour des millions de petites entreprises, un boulevard pour les Gafas), il est assez paradoxal d’imposer Linky sans que les citoyens ne sachent clairement quelles données seront connectées, lesquelles pourront techniquement être collectées, quels usages pourra le gestionnaire techniquement en faire, quels usages seront légalement autorisés, y-aura-t-il toujours des tarifs régulés, quelles variations tarifaires seront autorisées et dans quels délais, quelles règles pour effacer votre Linky, quel délai..).
Il faut au moins un moratoire pour que ces questions fassent l’objet d’une information loyale et d’un large débat ;

Conclusion 3 : il est possible de s’opposer à Linky, soit passivement, soit activement, en particulier en passant par vos maires – ce sont semble-t-il eux qui sont propriétaires des compteurs. Plus de 500 Communes ont pris des arrêtés interdisant le déploiement de Linky – la situation est évolutive au gré des arrêtés et de leur devenir judiciaire- dont, Caen, Grenoble,  Nicolas Dupont-Aignant à Yerres….

On peut aussi signer une pétition, l’une des plus convaincantes et des plus simples est celle-ci : https://www.petitions24.net/contre_le_deploiement_du_linky#sign



lundi 21 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_102_ le club des Jacobins sous la Terreur

Les meilleurs citoyens se taisent » dans les assemblées de section, « ou s’abstiennent de venir; l’assistance aux séances des clubs payée 40 sous par séance ; Le financement généreux des clubs. Les places publiques à l’encan. Jamais de comptes. Des instruments administratifs qui ont besoin d’être entretenus. Des défraiements généreux

Les meilleurs citoyens se taisent » dans les assemblées de section, « ou s’abstiennent de venir

Tels sont les souverains subalternes   qui, à Paris, pendant quatorze mois, disposent à leur gré des fortunes, des libertés et des vies…
« Quelquefois, dit un de ces meneurs  , nous ne nous trouvons que dix de la Société à l’assemblée générale de la section ; mais nous suffisons pour faire trembler le reste. Lorsqu’un citoyen de la section fait une proposition qui ne nous convient pas, nous nous levons tous, et nous crions que c’est un intrigant, un signataire (des anciennes pétitions constitutionnelles). C’est ainsi que nous imposons silence à ceux qui ne sont pas dans le sens de la Société. » – L’opération est d’autant plus aisée que, depuis le mois de septembre 1793, la majorité, composée de bêtes de somme, marche à la baguette. « Quand il s’agit de quelque chose qui tient à l’esprit d’intrigue ou à des intérêts particuliers  , la proposition est toujours faite par un des membres du comité révolutionnaire de la section, ou par un de ces patriotes énergumènes qui ne font qu’un avec le comité et ordinairement lui servent d’espions. À l’instant, les hommes ignorants, à qui Danton a fait accorder 40 sous par séance et qui depuis vont en foule aux assemblées où ils n’allaient pas auparavant, accueillent la proposition par des applaudissements bruyants, en criant Aux voix, et l’arrêté est pris à l’unanimité, quoique les citoyens instruits et bien intentionnés soient d’un avis différent. Si quelqu’un osait s’y opposer, il aurait tout à craindre d’être incarcéré comme suspect  , après avoir été traité d’aristocrate, de modéré, de fédéraliste, ou, tout au moins, lui refuserait-on un certificat de civisme, s’il avait le malheur d’en avoir besoin, sa subsistance en dépendit-elle, soit comme employé, soit comme pensionnaire. »..? Nombre de manœuvres, cochers, charretiers et ouvriers de tout métier gagnent ainsi leurs quarante sous, et n’imaginent pas qu’on puisse leur demander autre chose. Arrivés au commencement de la séance, ils se font inscrire, puis sortent pour « boire bouteille », sans se croire tenus d’écouter l’amphigouri des orateurs ; vers la fin, ils rentrent, et, du gosier, des pieds, des mains, font tout le tapage requis, puis ils vont « reprendre leur carte et toucher leur paye »  . – Avec des claqueurs de cette espèce, on a vite raison des opposants, ou plutôt toute opposition est étouffée d’avance. « Les meilleurs citoyens se taisent » dans les assemblées de section, « ou s’abstiennent de venir »…

Le financement généreux des clubs. Les places publiques à l’encan

Pour combler la mesure, et à l’exemple de la Commune, jamais de comptes, ou, si l’on en rend pour la forme, défense d’y trouver à redire sous peine de suspicion », etc. – Propriétaires et distributeurs du civisme, les douze meneurs n’ont eu qu’à s’entendre pour s’en répartir les bénéfices ; à chacun selon ses appétits ; désormais la cupidité et la vanité sont à l’aise pour manger la chose publique sous le couvert de l’intérêt public.
La pâture est immense, et d’en haut on les y appelle. « Je suis bien aise, dit Henriot, dans un de ses ordres du jour  , d’avertir mes frères d’armes que toutes les places sont à la disposition du gouvernement. Le gouvernement actuel, qui est révolutionnaire, qui a des intentions pures, qui ne veut que le bien de tous..., va, jusque dans les greniers, chercher les hommes vertueux..., les pauvres et purs sans-culottes. » Et il y a de quoi les satisfaire, 35 000 emplois publics dans la seule capitale   : c’est une curée ; déjà, avant le mois de mai 1793, « la société des Jacobins se vantait d’avoir « placé 9 000 agents dans les administrations   », et, depuis le 2 juin, « les hommes vertueux, les pauvres et purs sans-culottes » sortent en foule « de leurs greniers », de leurs taudis, de leurs chambres garnies, pour attraper chacun son lopin. – Sans parler des anciens bureaux de la guerre, de la marine, des travaux publics, des finances et des affaires étrangères qu’ils assiègent, où ils s’installent par centaines et d’autorité, où ils dénoncent incessamment le demeurant des employés capables, et font des vides afin de les remplir  , il y a vingt administrations nouvelles qu’ils se réservent en propre. Commissaires aux biens nationaux de la première confiscation, commissaires aux biens nationaux qui proviennent des émigrés et des condamnés, commissaires à la réquisition des chevaux de luxe, commissaires aux habillements, commissaires pour la récolte et la fabrication du salpêtre, commissaires aux accaparements, commissaires civils dans chacune des quarante-huit sections, commissaires pour la propagande dans les départements, commissaires aux subsistances, et quantité d’autres ; dans le seul département des subsistances, on compte 1 500 places à Paris, et tout cela est payé ; voilà déjà nombre d’emplois acceptables. – Il y en a d’infimes pour la racaille, 200 à 20 sous par jour, pour les clabaudeurs chargés de diriger l’opinion dans les groupes du Palais-Royal et des Tuileries, ainsi que dans les tribunes de la Convention et de l’Hôtel de Ville  , 200 autres, à 400 francs par an, pour les garçons de café, de tripot et d’hôtel, chargés de surveiller les étrangers et les consommateurs ; des centaines, à 2 francs, 3 francs, 5 francs par jour, outre la nourriture, pour les gardiens des scellés et pour les gardiens des suspects à domicile ; des milliers, avec prime, solde et licence plénière, pour les brigands qui, sous Ronsin, composent l’armée révolutionnaire, pour les canonniers, pour la garde soldée et pour les gendarmes de Henriot. – Mais les principaux postes sont ceux qui mettent à la discrétion de leurs occupants les libertés et les vies car, par ce pouvoir plus que royal, on a le reste, et tel est le pouvoir des hommes qui composent les quarante-huit comités révolutionnaires, les bureaux du Comité de Sûreté générale, la Commune et l’état-major de la force armée. Ils sont les chevilles ouvrières et les ressorts agissants de la Terreur, tous Jacobins, triés sur le volet et vérifiés par plusieurs triages, tous désignés ou approuvés par la Société centrale qui s’est attribué le monopole du patriotisme et qui, érigée en suprême concile de la secte, ne délivre le brevet d’orthodoxie qu’à ses suppôts…

Des instruments administratifs qui ont besoin d’être entretenus…


Des instruments administratifs qui tranchent si bien ont besoin d’être entretenus soigneusement, et, à cet effet, de temps en temps, on les graisse   ; le 20 juillet 1793, le gouvernement alloue 2 000 francs à chacun des quarante-huit comités, et 8 000 francs au général Henriot, « pour défrayer la surveillance des manœuvres contre-révolutionnaires » ; le 7 août, 50 000 francs aux membres peu fortunés des quarante-huit comités, 300 000 francs au général Henriot, « pour déjouer les complots et assurer le triomphe de la Liberté », 50 000 francs au maire « pour découvrir les complots des malveillants » ; le 10 septembre, 40 000 francs au maire, au président et au procureur-syndic du département, « pour des mesures de sûreté » ; le 13 septembre, 300 000 francs au maire, « pour prévenir les efforts des malveillants » ; le 15 novembre, 100 000 francs aux sociétés populaires, « parce qu’elles sont nécessaires à la propagation des bons principes ». D’ailleurs, outre les gratifications et le traitement fixe, il y a les douceurs et les revenants-bons de l’emploi  . Henriot a mis ses camarades dans le personnel des surveillants ou dénonciateurs à gages, et, naturellement, ils profitent de leur office pour remplir leurs poches ; sous prétexte d’incivisme, ils multiplient les visites domiciliaires, rançonnent le maître du logis, ou volent chez lui ce qui leur convient  . – A la Commune et aux comités révolutionnaires, toutes les extorsions peuvent impunément s’exercer et s’exercent. « Je connais, dit Quêvremont, deux citoyens qui ont été mis en prison, sans qu’on leur ait dit pourquoi, et, au bout de trois semaines ou d’un mois, ils en sont sortis, sais-tu comment ? En payant l’un 15 000 livres, l’autre 25 000... Grambone, à la Force, pour ne pas rester dans les poux, paye une chambre 1 500 livres par mois, et, de plus, il a fallu qu’il donnât 2 000 livres de pot-de-vin en y entrant. Pareille chose est arrivée à bien d’autres, et encore n’ose-t-on en parler que tout bas  . » Malheur à l’imprudent qui, ne s’étant jamais occupé des affaires publiques, se fie à son innocence, écarte le courtier officieux et ne finance pas tout de suite : pour avoir refusé ou offert trop tard les 100 000 écus qu’on lui demandait, le notaire Brichard mettra la tête « à la fenêtre rouge ». – Et j’omets les rapines ordinaires, le vaste champ offert à la concussion par les inventaires, les séquestres et les adjudications innombrables, par l’énormité des fournitures, par la rapidité des achats ou des livraisons, par le gaspillage des deux millions de francs que, chaque semaine, le gouvernement donne à la Commune pour approvisionner la capitale, par la réquisition des grains, qui fournit à quinze cents hommes de l’armée révolutionnaire l’occasion de rafler, jusqu’à Corbeil et à Meaux, les fermes du voisinage et de se garnir les mains selon le procédé des chauffeurs  . – Avec le personnel que l’on sait, rien d’étonnant dans ces vols anonymes. Babeuf, le faussaire en écritures publiques, est secrétaire pour les subsistances à la Commune, Maillard, le septembriseur de l’Abbaye, reçoit 8 000 francs pour diriger, dans les quarante-huit sections, les quatre-vingt-seize observateurs et conducteurs de l’esprit public. Chrétien, dont la tabagie, rue Favart, sert de rendez-vous aux tape-dur, devient juré à 18 francs par jour au Tribunal révolutionnaire, règne dans son comité et mène sa section, le sabre haut  . Sade, le professeur de crime, est maintenant l’oracle de son quartier, et vient, au nom de la section des Piques, lire des adresses à la Convention…


samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_89_ le dogme montagnard et l’Etat totalitaire

Important et magistral : pour comprendre les racines du totalitarisme. La religion Jacobine : la Raison, interprétée et servie par l’État ; enveloppons l’homme de nos doctrines.  Le contrôle des enfants : les projets montagnards (Saint-Fargeau, Saint-Just) :  tous, sous la sainte loi de l’égalité, élevés en commun aux dépens de la République. Changer les mœurs, changer les noms : la société humaine sur le patron d’une armée ou d’un couvent. « Le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de l’espèce humaine »
 Cf. Auguste Comte et la nécessaire séparation des pouvoirs temporels et spirituels, « sans laquelle il n’y a pas d’alternative entre la soumission la plus abjecte et la révolte directe », sa critique de Rousseau comme  revenant à rebours de l’histoire sur la séparation entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel,  aboutissant  ainsi à « une espèce de théocratie métaphysique ». : « L’asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale cause de la plupart des aberrations, pousse spontanément à remplacer la persuasion par la violence ». 

La religion Jacobine : la Raison, interprétée et servie par l’État.  

Ne leur permettons pas de s’égarer, conduisons-les, dirigeons les esprits et les âmes, et, pour cela, enveloppons l’homme de nos doctrines. Il lui faut des idées d’ensemble, avec les pratiques quotidiennes qui en dérivent ; il a besoin d’une théorie qui lui explique l’origine et la nature des êtres, qui lui assigne sa place et son rôle dans le monde, qui lui enseigne ses devoirs, qui règle sa vie, qui lui fixe ses jours de travail et ses jours de repos, qui s’imprime en lui par des commémorations, des fêtes et des rites, par un catéchisme et un calendrier. Jusqu’ici la puissance chargée de cet emploi a été la Religion, interprétée et servie par l’Église ; à présent ce sera la Raison, interprétée et servie par l’État. – Là-dessus, plusieurs des nôtres, disciples des encyclopédistes, font de la Raison une divinité et lui rendent un culte ; mais, manifestement, ils personnifient une abstraction ; leur déesse improvisée n’est qu’un fantôme allégorique ; aucun d’eux ne voit en elle la cause intelligente du monde ; au fond du cœur, ils nient cette cause suprême, et leur prétendue religion n’est que l’irréligion affichée ou déguisée. – Nous écartons l’athéisme, non seulement comme faux, mais encore et surtout comme dissolvant et malsain . Nous voulons une religion effective, consolante et fortifiante ; c’est la religion naturelle, qui est sociale autant que vraie. « Sans elle , comme l’a dit Jean-Jacques, il est impossible d’être bon citoyen... L’existence de la Divinité, la vie à venir, la sainteté du contrat social et des lois », voilà tous ses dogmes ; on ne peut obliger personne à les croire ; mais celui qui ose dire qu’il ne les croit pas se lève contre le peuple français, le genre humain et la nature. » En conséquence, nous décrétons que « le peuple français reconnaît l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme ».
– Cette religion toute philosophique, il importe maintenant de l’implanter dans les cœurs. Nous l’introduisons dans l’état civil, nous ôtons le calendrier à l’Église, nous le purgeons de toutes les images chrétiennes, nous faisons commencer l’ère nouvelle à l’avènement de la République, nous divisons l’année d’après le système métrique, nous nommons les mois d’après les vicissitudes des saisons, « nous substituons partout les réalités de la raison aux visions de l’ignorance, les vérités de la nature au prestige sacerdotal   », la décade à la semaine, le décadi au dimanche, les fêtes laïques aux fêtes ecclésiastiques  . Chaque décadi, par une pompe solennelle et savamment composée, nous faisons pénétrer dans l’intelligence populaire l’une des hautes vérités qui sont nos articles de foi ; nous glorifions, par ordre de dates, la Nature, la Vérité, la Justice, la Liberté, l’Égalité, le Peuple, le Malheur, le Genre humain, la République, la Postérité, la Gloire, l’Amour de la Patrie, l’Héroïsme et les autres Vertus. Nous célébrons en outre les grandes journées de la Révolution, la prise de la Bastille, la chute du trône, le supplice du tyran, l’expulsion des Girondins. Nous aussi, nous avons nos anniversaires, nos saints, nos martyrs, nos reliques, les reliques de Châlier et de Marat  , nos processions, nos offices, notre rituel  , et le vaste appareil de décors sensibles par lesquels se manifeste et se propage un dogme. Mais le nôtre, au lieu d’égarer les hommes vers un ciel imaginaire, les ramène vers la patrie vivante, et, par nos cérémonies comme par notre dogme, c’est le civisme que nous prêchons.

Le contrôle des enfants : les projets montagnards :  tous, sous la sainte loi de l’égalité

S’il importe de le prêcher aux adultes, il importe encore plus de l’enseigner aux enfants : car les enfants sont plus aisés à modeler que les adultes. Sur ces âmes encore flexibles nous avons toutes nos prises, et, par l’éducation nationale, « nous nous emparons de la génération qui naît. Rien de plus nécessaire et rien de plus légitime. « La patrie, dit Robespierre  , a le droit d’élever ses enfants ; elle ne peut confier ce dépôt à l’orgueil des familles, ni aux préjugés des particuliers, aliments éternels de l’aristocratie et d’un fédéralisme domestique qui rétrécit les âmes en les isolant…
Sur cette partie de l’éducation, nous n’avons encore que des projets ; mais la concordance des ébauches suffit pour manifester le sens et la portée de notre principe. « Tous les enfants, sans distinction et sans exception, dit Le Peletier de Saint-Fargeau  , les garçons de cinq à douze ans, les filles de cinq à onze ans, sont élevés en commun aux dépens de la République ; tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même éducation, mêmes soins, » dans les internats distribués par canton et contenant chacun de quatre à six cents élèves. « Les élèves seront pliés tous les jours et à tous les instants sous le joug d’une règle exacte... Ils seront couchés durement, leur nourriture sera saine, mais frugale, leur vêtement commode, mais grossier. » Point de domestiques ; les enfants se servent eux-mêmes et, en outre, servent les vieillards et les infirmes logés avec eux ou auprès d’eux. « Dans l’emploi de la journée, le travail des mains sera la principale occupation ; tout le reste sera accessoire. » Les filles apprendront à filer, à coudre, à blanchir ; les garçons seront cantonniers, bergers, laboureurs, ouvriers ; les uns et les autres travailleront à la tâche, soit dans les ateliers de l’école, soit dans les champs et les manufactures du voisinage ; on louera leur temps aux industriels et aux cultivateurs des environs. — Saint-Just précise et serre encore davantage : « Les enfants mâles sont élevés depuis cinq jusqu’à seize ans pour la patrie. Ils sont vêtus de toile dans toutes les saisons. Ils couchent sur des nattes et dorment huit heures. Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits, de légumes, de laitage, de pain et d’eau. Ils ne mangent point de viande avant seize ans accomplis... Depuis dix jusqu’à seize ans, leur éducation est militaire et agricole. Ils sont distribués en compagnies de soixante ; six compagnies font un bataillon ; les enfants d’un district forment une légion. Ils s’assemblent tous les ans au chef-lieu, y campent et font tous les exercices de l’infanterie dans des arènes préparées exprès ; ils apprennent aussi les manœuvres de la cavalerie et toutes les évolutions militaires. Ils sont distribués aux laboureurs dans le temps de moisson. » A partir de seize ans, « ils entrent dans les arts », chez un laboureur, artisan, négociant ou manufacturier qui devient « leur instituteur » en titre, et chez qui ils sont tenus de rester jusqu’à vingt et un ans, « à peine d’être privés du droit de citoyen pendant toute leur vie  ... Tous les enfants conserveront le même costume jusqu’à seize ans ; de seize ans jusqu’à vingt et un ans, ils auront le costume d’ouvrier ; de vingt et un à vingt-six ans, celui de soldat, s’ils ne sont pas magistrats. » — Déjà, par un exemple éclatant, nous rendons visibles les conséquences de la théorie ; nous fondons l’École de Mars… 

Changer les mœurs, changer les noms : la société humaine sur le patron d’une armée ou d’un couvent.

Déjà, sous la pression de nos décrets, le civisme entre dans les mœurs, et des signes manifestes annoncent de toutes parts la régénération publique. « Le peuple français, dit Robespierre  , semble avoir devancé de deux mille ans le reste de l’espèce humaine ; on serait même tenté de le regarder, au milieu d’elle, comme une espèce différente…
Ordre aux boulangers de ne fabriquer qu’une qualité de pain, le pain gris, dit pain d’égalité, et, pour recevoir sa ration, chacun fait queue à son rang dans la foule. Aux jours de fête, chaque particulier descend ses provisions et dîne en famille, avec ses voisins, dans la rue . Le décadi, tous chantent ensemble et dansent pêle-mêle dans le temple de l’Être suprême. Les décrets de la Convention et les arrêtés des représentants imposent aux femmes la cocarde républicaine ; l’esprit public et l’exemple imposent aux hommes la tenue et le costume des sans-culottes ; on voit jusqu’aux muscadins porter moustaches, cheveux longs, bonnet rouge, carmagnole, sabots ou gros souliers  . Personne ne dit plus à personne monsieur ou madame ; citoyen et citoyenne sont les seuls titres permis, et le tutoiement est de règle. Une familiarité rude remplace la politesse monarchique ; tous s’abordent en égaux et en camarades. Il n’y a plus qu’un ton, un style, une langue ; les formules révolutionnaires font le tissu des discours comme des écrits, et il semble que les hommes ne puissent plus penser qu’avec nos idées et nos phrases. Les noms eux-mêmes sont transformés, noms des mois et des jours, noms des lieux et des monuments, noms de baptême et de famille : Saint-Denis est devenu Franciade, Pierre-Gaspard devient Anaxagoras, Antoine-Louis devient Brutus ; Leroi, le député, s’appelle Laloy ; Leroy, le juré, s’appelle Dix-Août. – A force de façonner ainsi les dehors, nous atteindrons le dedans, et par le civisme extérieur nous préparons le civisme intime.
Ainsi le véritable citoyen est celui qui marche avec nous. Chez lui comme chez nous, les vérités abstraites de la philosophie commandent à la conscience et gouvernent la volonté. Il part de nos dogmes et les suit jusqu’au bout ; il en tire les conséquences que nous en tirons, il approuve tous nos actes, il récite notre symbole, il observe notre discipline, il est Jacobin croyant et pratiquant, Jacobin orthodoxe, sans tache ou soupçon d’hérésie ou de schisme. Jamais il n’incline à gauche vers l’exagération, ni à droite vers l’indulgence ; sans précipitation ni lenteur, il chemine dans le sentier étroit, escarpé, rectiligne que nous lui avons tracé : c’est le sentier de la raison ; puisqu’il n’y a qu’une raison, il n’y a qu’un sentier. Que nul ne s’en écarte : des deux côtés sont des abîmes. Suivons nos guides, les hommes à principes, les purs, surtout Couthon, Saint-Just, Robespierre ; ils sont des exemplaires de choix, tous coulés dans le vrai moule ; et c’est dans ce moule unique et rigide que nous devons refondre tous les Français…
Construction logique d’un type humain réduit, effort pour y adapter l’individu vivant, ingérence de l’autorité publique dans toutes les provinces de la vie privée, contrainte exercée sur le travail, les échanges et la propriété, sur la famille et l’éducation, sur la religion, les mœurs et les sentiments, sacrifice des particuliers à la communauté, omnipotence de l’État, telle est la conception jacobine. Il n’en est point de plus rétrograde, car elle entreprend de ramener l’homme moderne dans une forme sociale que, depuis dix-huit siècles, il a traversée et dépassée. - Pendant la période historique qui a précédé la nôtre, et notamment dans les vieilles cités grecques ou latines, à Rome et à Sparte que les Jacobins prennent pour modèles, la société humaine était taillée sur le patron d’une armée ou d’un couvent.

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La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_87_ le dogme montagnard et l’Etat tolitalitaire

Portrait du Jacobin comme possédé : le dogme de la régénération des français. La pouvoir jacobin se coule dans le lit de la monarchie centralisatrice et du despotisme de l’Ancien Régime. L’idéologie jacobine du Contrat Social : l’aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits, à la communauté ; Les biens appartiennent à l’Etat : confiscations généralisées, préemption, réquisition ; Les personnes appartiennent à l’Etat : levée en masse, service civil, les Français comme corvéables de l’État. Les interventions dans la vie privée : l’Etat pédagogues, philanthropes, théologiens, moralistes.
 NB : J’ai pas mal cité Comte comme inspirateur de Taine, mais sur tous ces sujets voir les critiques de Proudhon, par exemple : « De là cet aphorisme du parti jacobin, que les doctrinaires et les absolutistes ne désavoueraient assurément pas : La révolution sociale est le but ; la révolution politique (c’est-à-dire le déplacement de l’autorité) est le moyen. Ce qui veut dire : Donnez-nous droit de vie et de mort sur vos personnes et sur vos biens, et nous vous ferons libres !.... Il y a plus de six mille ans que les rois et les prêtres nous répètent cela ! »

Portrait du Jacobin comme possédé : le dogme de la régénération des français

Telle est la Constitution de fait que les Jacobins substituent à leur Constitution d’apparat. Dans l’arsenal de la monarchie qu’ils ont détruite, ils sont allés chercher les institutions les plus despotiques, centralisation des pouvoirs, conseil du roi, lieutenants de police, tribunaux d’exception, intendants et subdélégués ; ils ont déterré l’antique loi romaine de lèse-majesté, et refourbi les vieux glaives émoussés par la civilisation, afin de les porter à toutes les gorges : maintenant, ils les manœuvrent à toute volée à travers les libertés, les biens, les vies et les consciences. Cela s’appelle « le gouvernement révolution¬naire ». Selon les déclarations officielles, il doit durer jusqu’à la paix ; dans la pensée des vrais Jacobins, il doit durer jusqu’à ce que tous les Français soient « régénérés » suivant la formule
Rien de plus dangereux qu’une idée générale dans des cerveaux étroits et vides : comme ils sont vides, elle n’y rencontre aucun savoir qui lui fasse obstacle ; comme ils sont étroits, elle ne tarde pas à les occuper tout entiers. Dès lors ils ne s’appartiennent plus, ils sont maîtrisés par elle ; elle agit en eux, et par eux ; au sens propre du mot, l’homme est possédé. Quelque chose qui n’est pas lui, un parasite monstrueux, une pensée étrangère et disproportionnée vit en lui, s’y développe et y engendre les volontés malfaisantes dont elle est grosse. Il ne prévoyait pas qu’il les aurait, il ne savait pas ce que contient son dogme, quelles conséquences venimeuses et meurtrières vont en sortir. Elles en sortent fatalement, tour à tour et sous la pression des circonstances, d’abord les conséquences anarchiques, maintenant les conséquences despotiques. Arrivé au pouvoir, le Jacobin apporte avec lui son idée fixe ; dans le gouvernement comme dans l’opposition, cette idée est féconde, et la toute-puissante formule allonge dans un nouveau domaine la file pullulante de ses anneaux multipliés…

Le Contrat Social Jacobin : l’aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits, à la communauté

Suivons ce déroulement intérieur, et remontons, avec le Jacobin, aux principes, au pacte primordial, à l’institution de la société. Il n’y a qu’une société juste, celle qui est fondée sur « le contrat social » ; et « les clauses de ce contrat, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, l’aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits, à la communauté,... chacun se donnant tout entier, tel qu’il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont les biens qu’il possède font partie   ». Nulle exception ni réserve. Rien de ce qu’il était ou avait auparavant ne lui appartient plus en propre ; ce que désormais il est ou il a, ne lui est dévolu que par délégation. Ses biens et sa personne sont maintenant une portion de la chose publique ; s’il les possède, c’est de seconde main ; s’il en jouit, c’est par octroi. Il en est le dépositaire, le concessionnaire, l’administrateur, rien de plus  . En d’autres termes, il n’est à leur endroit qu’un gérant, c’est-à-dire un fonctionnaire semblable aux autres, nommé à titre précaire et toujours révocable par l’État qui l’a commis. « Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps social un pouvoir absolu sur tous les siens. » Souverain omnipotent, propriétaire universel, l’État exerce à discrétion ses droits illimités sur les personnes et sur les choses ; en conséquence, nous, ses représentants, nous mettons la main sur les choses et sur les personnes ; elles sont à nous, puisqu’elles sont à lui.

Les biens appartiennent à l’Etat : confiscations généralisées, préemption, réquisition

Nous avons confisqué les biens du clergé, environ 4 milliards ; nous confisquons les biens des émigrés, environ 3 milliards   ; nous confisquons les biens des guillotinés et des déportés : il y a là des centaines de millions ; on les comptera plus tard, puisque la liste reste ouverte et va s’allongeant tous les jours. Nous séquestrons les biens des suspects, ce qui nous en donne l’usufruit : encore des centaines de millions ; après la guerre et le bannissement des suspects, nous saisirons la propriété avec l’usufruit : encore des milliards de capital  . En attendant, nous prenons les biens des hôpitaux et autres établissements de bienfaisance, environ 800 millions ; nous prenons les biens des fabriques, des fondations, des instituts d’éducation, des sociétés littéraires ou scientifiques : autre tas de millions  . Nous reprenons les domaines engagés ou aliénés par l’État depuis trois siècles et davantage : il y en a pour 2 milliards  . Nous prenons les biens des communes jusqu’à concurrence de leurs dettes. Nous avons déjà reçu par héritage l’ancien domaine de la couronne et le domaine plus récent de la liste civile. De cette façon, plus des trois cinquièmes   du sol arrivent entre nos mains, et ces trois cinquièmes sont de beaucoup les mieux garnis ; car ils comprennent presque toutes les grandes et belles bâtisses, châteaux, abbayes, palais, hôtels, maisons de maîtres, et presque tout le mobilier de luxe ou d’agrément, royal, épiscopal, seigneurial et bourgeois, meubles de prix, vaisselle, bibliothèques, tableaux, objets d’art accumulés depuis des siècles. — Notez encore la saisie du numéraire et de toutes les matières d’or et d’argent ; dans les seuls mois de novembre et décembre 1793, cette rafle met dans nos coffres trois ou quatre cents millions  , non pas d’assignats, mais d’espèces sonnantes. Bref, quelle que soit la forme du capital fixe, nous en prenons tout ce que nous pouvons, probablement plus des trois quarts. —
Reste la portion qui n’est point fixe et périt par l’usage, à savoir les objets de consommation, les fruits du sol, les approvisionnements de toute espèce, tous les produits de l’art et du travail humain, qui contribuent à l’entretien de la vie. Par « le droit de préemption » et par le droit de « réquisition », « la république devient propriétaire momentanée de tout ce que le commerce, l’industrie et l’agriculture ont produit et apporté sur le sol de France   » : toutes les denrées et toutes les marchandises sont à nous avant d’être à leur détenteur ; nous enlevons chez lui ce qui nous convient ; nous le payons avec du papier qui ne vaut rien ; souvent nous ne le payons pas du tout. Pour plus de commodité, nous saisissons les choses directement et à l’endroit où elles sont, les grains chez le cultivateur, les fourrages chez l’herbager, les bestiaux chez l’éleveur, le vin chez le vigneron, les peaux chez le boucher, les cuirs chez le tanneur, les savons, les suifs, les sucres, les eaux-de-vie, les toiles, les draps et le reste chez le fabricant, l’entrepositaire et le marchand. Nous arrêtons les voitures et les chevaux dans la rue ; nous entrons chez l’entrepreneur de messageries ou de roulage, et nous vidons ses écuries. Nous emportons les batteries de cuisine pour avoir du cuivre…

Les personnes appartiennent à l’Etat : tous les Français sont des corvéables de l’État

En vertu du même droit, nous disposons des personnes comme des choses. Nous décrétons la levée en masse et, ce qui est plus étrange, nous l’effectuons, au moins sur plusieurs points du territoire et pendant les premiers mois : en Vendée et dans les départements du Nord et de l’Est, c’est bien toute la population mâle et valide, tous les hommes jusqu’à cinquante ans, que nous poussons par troupeaux contre l’ennemi  . Nous enrôlons ensuite une génération entière, tous les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, presque un million d’hommes   ; dix ans de fers pour quiconque manque à l’appel ; il est qualifié de déserteur, ses biens sont confisqués, ses parents sont punis avec lui ; plus tard, il sera assimilé aux émigrés, condamné à mort, ses père, mère, ascendants seront traités en suspects, partant incarcérés et leurs biens séquestrés. – Pour armer, habiller, chausser, équiper nos recrues, il nous faut des ouvriers : nous convoquons au chef-lieu les armuriers, les forgerons, les serruriers, tous les tailleurs, tous les cordonniers du district, « maîtres, apprentis et garçons   » ; nous mettons en prison ceux qui ne viennent pas ; nous installons les autres, par escouades, dans les maisons publiques, et nous leur distribuons la tâche ; il leur est interdit de rien fournir aux particuliers ; désormais les cordonniers de France ne fabriqueront plus que pour nous, et chacun d’eux, sous peine d’amende, nous livrera tant de paires de souliers par décade. – Mais le service civil n’est pas moins important que le service militaire, et il est aussi urgent d’approvisionner le peuple que de le défendre. C’est pourquoi nous mettons « en réquisition tous ceux qui contribuent à la manipulation, au transport et au débit des denrées et marchandises de première nécessité   », notamment des combustibles et des subsistances, bûcherons, charretiers, flotteurs, meuniers, moissonneurs, batteurs en grange, botteleurs, faucheurs, laboureurs, « gens de campagne » de toute espèce et de tout degré. Ils sont nos manœuvres ; nous les faisons marcher et travailler sous peine de prison et d’amende. Plus de paresseux, surtout quand il s’agit de la récolte ; nous menons aux champs la population entière d’une commune ou d’un canton, y compris « les oisifs et les oisives   » ; bon gré mal gré, ils moissonneront sous nos yeux, en bande, chez autrui comme chez eux, et rentreront indistinctement les gerbes dans le grenier public
Nous nommons ou nous maintenons les gens, même malgré eux, aux magistratures, aux commandements, aux emplois de tout genre ; ils ont beau s’excuser ou se dérober, ils resteront ou deviendront généraux, juges, maires, agents nationaux, conseillers municipaux, commissaires de bienfaisance ou d’administration  , à leur corps défendant. Tant pis pour eux, si la charge est onéreuse ou dangereuse, s’ils n’ont pas le loisir nécessaire, s’ils ne se sentent pas les aptitudes requises, si le grade ou la fonction leur semble un acheminement vers la prison ou la guillotine ; quand ils allégueront que l’emploi est une corvée, nous leur répondons qu’ils sont les corvéables de l’État. – Telle est désormais la condition de tous les Français et aussi de toutes les Françaises. Nous forçons les mères à mener leurs filles aux séances des sociétés populaires. Nous obligeons les femmes à parader et à défiler en groupes dans les fêtes républicaines ; nous allons prendre dans leurs maisons les plus belles pour les habiller en déesses antiques et pour les promener sur un char en public ; parfois même, nous en désignons de riches pour épouser des patriotes   : il n’y a pas de raison pour que le mariage, qui est le plus important des services, ne soit pas, comme les autres, mis en réquisition.


 — Aussi bien, nous entrons dans les familles, nous enlevons l’enfant, nous le soumettons à l’éducation civique. Nous sommes pédagogues, philanthropes, théologiens, moralistes. Nous imposons de force notre religion et notre culte, notre morale et nos mœurs. Nous régentons la vie privée et le for intérieur ; nous commandons aux pensées, nous scrutons et punissons les inclinations secrètes, nous taxons, emprisonnons et guillotinons, non seulement les malveillants, mais encore « les indifférents, les modérés, les égoïstes   ». Nous dictons à l’individu, par delà ses actes visibles, ses idées et ses sentiments intimes ; nous lui prescrivons ses affections comme ses croyances, et nous refaisons, d’après un type préconçu, son intelligence, sa conscience et son cœur…

dimanche 13 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_55_ Les Jacobins à l’Assemblée

Important et magistral : Comment, après fait élire une forte minorité Jacobine à la Législative, les Jacobins imposent leur programme à la majorité modérée. La rhétorique jacobine, violente et mécanique : Gentillesses de cuistre, prosopopées de rhéteur, invectives d’énergumène. L’impossibilité de délibérer librement : les menaces des tribunes, le violences de la rue. L’alliance entre les Jacobins et les bandes violentes de l’extrême gauche. Le détournement des procédures parlementaires au nom de l’urgence. Le vote public utilisé comme moyen de pression ; quand cela ne suffit pas, la publicité du vote nominal ( il est bon que le peuple connaisse ses amis et ses ennemis) transforme les liste d’opposants en listes de prescription. L’abstention massive des modérés.

La rhétorique jacobine : l’incapacité de voir les choses qui sont et de les dire comme elles sont.

Députés à Paris par le choix ou par la tolérance des clubs, ils emportent avec eux leur politique et leur rhétorique : cela fait un assemblage d’esprits bornés, faussés, précipités, emphatiques et faibles ; à chaque séance, vingt moulins à paroles tournent à vide, et tout de suite le premier des pouvoirs publics devient une fabrique de sottises, une école d’extravagances et un théâtre de déclamations.
Se peut-il que des hommes sérieux aient écouté jusqu’au bout des fadaises aussi saugrenues ? – « Je suis laboureur, dit un député, j’ose maintenant vanter l’antique noblesse de ma charrue. Quelques bœufs ont été les purs et incorruptibles tabellions par-devant lesquels mes bons ancêtres en ont passé les contrats ; leur authenticité, mieux tracée sur la terre que sur de frêles parchemins, est à l’abri de toutes les révolutions possibles. » – Conçoit-on que le rapporteur d’une loi qui va exiler ou emprisonner quarante mille prêtres apporte en matière d’arguments des niaiseries aussi boursouflées que celles-ci  . « J’ai vu dans les campagnes les flambeaux de l’hyménée ne jeter plus qu’une lueur pâle et sombre, ou changés en torches des furies, le squelette hideux de la superstition s’asseoir jusque dans la couche nuptiale, se placer entre la nature et les époux, et arrêter le plus impérieux des penchants.... O Rome, es-tu contente ? Es-tu donc comme Saturne, à qui il faut tous les jours des holocaustes nouveaux ?... Partez, artisans de discordes ; le sol de la liberté est fatigué de vous porter. Voulez-vous aller respirer l’air du mont Aventin ? Le vaisseau de la patrie est déjà prêt ; j’entends sur le rivage les cris impatients des matelots, le vent de la liberté enflera les voiles ; vous irez, comme Télémaque, chercher votre père sur les mers ; mais vous n’aurez pas à redouter les écueils de Sicile ni les séductions d’une Eucharis. » Gentillesses de cuistre, prosopopées de rhéteur, invectives d’énergumène, c’est ici le ton régnant. Dans les meilleurs discours perce toujours le même défaut, l’échauffement de la cervelle, la manie des grands mots, l’habitude des échasses, l’incapacité de voir les choses qui sont et de les dire comme elles sont. Les hommes de talent, Isnard, Guadet, Vergniaud lui-même, sont emportés par la phrase ronflante et creuse, comme une barque sans lest par une voile trop large. Ils s’exaltent avec leurs souvenirs de classe, et le monde moderne ne leur apparaît qu’à travers des réminiscences latines…

L’Assemblée ne peut délibérer librement

On inscrit au procès-verbal et sans improbation la pétition de « M. Huré, habitant de Pont-sur-Yonne, qui, par un écrit signé de lui, offre 100 francs et son bras pour être tyrannicide »…. On souffre que des attroupements d’hommes et de femmes traversent la salle en poussant des cris politiques. On admet à la barre toutes les parades indécentes, puériles ou séditieuses. Aujourd’hui, ce sont « des citoyennes de Paris » qui demandent à s’exercer aux manœuvres militaires et à prendre pour commandants « des ci-devant gardes-françaises » ; le lendemain, arrivent des enfants qui expriment leur patriotisme « avec une naïveté touchante », et regrettent que « leurs pieds chancelants ne leur permettent pas de marcher, que dis-je ? de voler contre les tyrans » ; ensuite viennent les galériens de Châteauvieux, escortés d’une foule qui vocifère ; une autre fois, les artilleurs de Paris, au nombre de mille, avec leurs tambours ; incessamment des délégués de la province, des faubourgs, des clubs, avec leurs déclamations furibondes, leurs remontrances impérieuses, leurs exigences, leurs sommations et leurs menaces. – Sous ces intermèdes de tapage plus fort, roule un brouhaha continu, le tintamarre des tribunes   : à chaque séance, « les représentants sont gourmandés par les spectateurs ; la nation des galeries juge la nation du bas de la salle », intervient dans les délibérations, fait taire les orateurs, insulte le président, ordonne au rapporteur de quitter la tribune. Ce n’est pas une fois qu’elle interrompt ou par un simple murmure, mais vingt, trente, cinquante fois en une heure, par des clameurs, des trépignements, des hurlements et des injures personnelles. Après des centaines de réclamations inutiles, après d’innombrables rappels à l’ordre « reçus par des huées », après dix « règlements faits, refaits, rappelés, affichés », comme pour mieux prouver l’impuissance de la loi, des autorités et de l’Assemblée elle-même, l’usurpation de ces intrus va croissant. Pendant dix mois, ils ont crié : « A bas la liste civile ! A bas les ministériels ! A bas les mâtins ! Silence, esclaves ! » Le 26 juillet, Brissot lui-même leur paraîtra tiède et recevra deux prunes au visage. « Trois ou quatre cents individus sans titre, sans propriété, sans existence... sont devenus les auxiliaires, les suppléants, les arbitres de la législature, » et leur fureur soldée achève de détruire ce que l’Assemblée a pu garder encore de sa raison

Les Jacobins seuls patriotes – la majorité violentée

Ils se regardaient entre eux comme s’ils eussent été seuls dignes de s’entendre, et s’encourageaient par l’idée que tout était pusillanimité dans la résistance à leur manière de voir. » – A leurs propres yeux, ils sont les seuls capables et les seuls patriotes. Parce qu’ils ont lu Rousseau et Mably, parce qu’ils ont la langue déliée et la plume courante, parce qu’ils savent manier des formules de livre et aligner un raisonnement abstrait, ils se croient des hommes d’État  . Parce qu’ils ont lu Plutarque et le Jeune Anacharsis, parce que, sur des conceptions métaphysiques, ils veulent fonder une société parfaite, parce qu’ils s’exaltent à propos du millénium prochain, ils se croient de grandes âmes. Sur ces deux articles, ils n’auront jamais le moindre doute, même après que leurs mains complaisantes auront été souillées par les mains sales des bandits dont ils ont été les premiers instigateurs, par les mains ensanglantées des bourreaux dont ils sont les demi-complices . À ce degré extrême, l’amour-propre est le pire sophiste. Persuadés de la supériorité de leurs lumières et de la pureté de leurs sentiments, ils posent en principe que le gouvernement doit être entre leurs mains. En conséquence, ils s’en saisissent dans la Législative par les procédés qu’on retournera contre eux dans la Convention. Ils acceptent pour alliés les pires démagogues de l’extrême gauche, Chabot, Couthon, Merlin de Thionville, Basire, Thuriot, Lecointre, au dehors Danton, Robespierre, Marat lui-même, tous les démolisseurs et niveleurs dont ils croient se servir et dont ils sont les instruments. À tout prix, il faut que leurs motions passent, et, pour les faire passer, ils lâchent contre leurs adversaires la plèbe aboyante et grossière que d’autres, plus factieux encore, lanceront demain contre eux…

Plus énergique encore, une autre machine d’oppression opère aux abords de l’Assemblée. Comme leurs prédécesseurs de la Constituante, les membres du côté droit « ne peuvent sortir sans traverser les imprécations et les menaces de groupes furibonds. Les cris A la lanterne! retentissaient aussi souvent aux oreilles de Dumolard, de Vaublanc, de Jaucourt, de Lacretelle qu’à celles de Cazalès, de l’abbé Maury et de Montlosier   ». Après avoir apostrophé le président Mathieu Dumas, on insulte sa femme, qu’on a reconnue dans une tribune réservée  . Dans les Tuileries, des groupes permanents écoutent les braillards qui dénoncent par leurs noms les députés suspects, et malheur à celui d’entre eux qui prend ce chemin pour venir aux séances ! il est salué au passage par une bordée d’injures. Si c’est un député cultivateur : « Regardez, dit-on, ce drôle d’aristocrate ; c’est un mâtin de paysan qui gardait les vaches dans son pays. » Un jour, Hua, montant la terrasse des Tuileries, est saisi aux cheveux par une mégère qui lui crie : « Baisse la tête, j... f... de député, c’est le peuple qui est ton souverain. » Le 20 juin, un des patriotes qui traversent la salle lui dit à l’oreille : « Grand gueux de député, tu ne périras que de ma main. » Une autre fois, ayant défendu le juge de paix Larivière, il est attendu à la porte, sur le minuit, « par un tas de gueux qui dirigent vers lui leurs poings et leurs bâtons » ; par bonheur, ses amis Dumas et Daverhoult, deux militaires, ont prévu le danger, et, présentant leurs pistolets, le dégagent, « quoique avec peine ». — A mesure qu’on approche du 10 août, l’agression devient plus ouverte. Pour avoir défendu La Fayette, Vaublanc, au sortir de l’Assemblée, manque trois fois d’être écharpé ; soixante députés sont traités de même, frappés, couverts de boue et menacés de mort s’ils osent revenir aux séances  . — Avec de tels alliés, une minorité est bien forte ; grâce à ses deux instruments de contrainte, elle va détacher de la majorité les voix qui lui manquent, et presque toujours, par terreur ou par ruse, elle fera voter les décrets dont elle a besoin.

Comment les Jacobins manipulent le travail parlementaire


Tantôt elle les escamote en les brusquant. Comme « il n’y a point d’ordre du jour distribué d’avance et qu’en tout cas on n’est pas astreint à le suivre   », l’Assemblée est à la merci des surprises. « Le premier gredin du côté gauche (je n’efface pas cette expression, dit Hua, parce qu’il y en avait plusieurs parmi ces messieurs) venait avec une motion toute faite qui avait été préparée la veille dans une coterie. On n’était point préparé ; nous demandions le renvoi à un comité. Point de renvoi ; on faisait décréter l’urgence, et, bon gré mal gré, il fallait délibérer, séance tenante  . » — Autre tactique aussi perfide, celle-ci surtout à l’usage de Thuriot. Ce grand drôle venait proposer, non pas un projet de loi, mais ce qu’il appelait un principe ; par exemple il fallait décréter que les biens des émigrés seraient mis sous le séquestre,... ou que les prêtres insermentés seraient soumis à une surveillance spéciale.... On lui répondait : Mais votre principe, c’est l’âme de la loi, c’est toute la loi ; laissez donc délibérer ; renvoi au comité pour faire son rapport. — Pas du tout, il y a urgence ; le comité arrangera comme il pourra les articles qui ne vaudront rien, si le principe n’a pas le sens commun. » Par cette méthode expéditive, la discussion est étranglée : de parti pris, les Jacobins ôtent à l’Assemblée la réflexion : ils comptent sur son étourdissement ; autant qu’ils le peuvent, ils abolissent la raison au nom de la raison, et ils précipitent le vote, parce que leurs décrets ne supportent pas l’examen. D’autres fois, et notamment dans les grandes occasions, ils les extorquent. À l’ordinaire, on vote par assis et levé, et, pour les quatre cents députés du centre, sous le grondement des tribunes exaspérées, l’épreuve est déjà rude. « Une partie d’entre eux ne se lève pas ou se lève avec le côté gauche   » ; si, par hasard, le côté droit a la majorité, « on la conteste avec mauvaise foi, et l’on demande l’appel nominal ». Or, par un abus intolérable, les appels nominaux étaient toujours imprimés : il est bon, disaient les Jacobins, que le peuple connaisse ses amis et ses ennemis ». Cela signifie que la liste des opposants pourra bientôt devenir une liste de proscription, et les timides ne sont pas tentés de s’y inscrire. Effectivement, la défection s’introduit aussitôt dans le gros bataillon du centre. « C’est un fait certain, dit Hua, et dont nous avons tous été témoins : nous perdions toujours cent voix à l’appel nominal. » - Vers la fin, ils s’abandonnent et ne protestent plus qu’en s’abstenant : le 14 juin, quand il s’agit d’abolir, sans indemnité, toute la créance féodale, il n’y a de remplie que l’extrémité gauche ; le reste de « la salle est presque vide » ; sur 497 députés présents, 200 ont quitté la séance  . - Redressés un instant par l’apparence d’une protection possible, ils absolvent à deux reprises le général La Fayette derrière lequel ils voient son armée  , et ils résistent en face aux despotes de l’Assemblée, des clubs et de la rue. Mais à deux reprises, faute d’un chef et d’un point d’appui militaire, la majorité visible doit plier, se taire, fuir, ou se rétracter, sous la dictature de la faction victorieuse qui a faussé et forcé la machine législative jusqu’à la détraquer et à la casser.


samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_53_ Les élections jacobines

Comment les jacobins remportent les élections ; L’énergie des fanatiques, les expédients des scélérats ; selon la règle jacobine, c’est toujours le plus violent qui gagne. Fanatisme et pulsion de mort. La loi impraticable et la loi intolérante ; les adversaires empêchés de faire campagne

Une majorité désarmée face à une minorité armée

En toute lutte politique, il est des actions interdites ; du moins, la majorité, pour peu qu’elle soit honnête et sensée, se les interdit. Elle répugne à violer la loi ; car une seule loi violée provoque à violer toutes les autres. Elle répugne à renverser le gouvernement établi ; car tout interrègne est un retour à l’état sauvage. Elle répugne à lancer l’émeute populaire ; car c’est livrer la puissance publique à la déraison des passions brutes. Elle répugne à faire du gouvernement une machine de confiscations et de meurtres ; car elle lui assigne comme emploi naturel la protection des propriétés et des vies. C’est pourquoi, en face du Jacobin qui se permet tout cela, elle est comme un homme sans armes aux prises avec un homme armé  . Par principe, les Jacobins font fi de la loi, puisque la seule loi pour eux est l’arbitraire du peuple. Ils marchent sans hésitation contre le gouvernement, puisque le gouvernement pour eux est un commis que le peuple a toujours le droit de mettre à la porte. L’insurrection leur agrée, car par elle le peuple rentre dans sa souveraineté inaliénable. La dictature leur convient, car par elle le peuple rentre dans sa souveraineté illimitée. D’ailleurs, comme les casuistes, ils admettent que le but justifie les moyens  . « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! » disait l’un d’eux à la Constituante. « Le jour où je serai convaincu, écrit Saint-Just, qu’il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles, inexorables à la tyrannie et à l’injustice, je me poignarderai. » Et, en attendant, il guillotine les autres. « Nous ferons un cimetière de la France, disait Carrier, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière  . » Toujours, pour s’emparer du gouvernail, ils sont prêts à couler le navire. Dès le commencement ils ont lâché contre la société l’émeute des rues et la jacquerie des campagnes, les prostituées et les brigands, les bêtes immondes et les bêtes féroces. Pendant tout le cours de la lutte, ils exploitent les passions les plus destructives et les plus grossières, l’aveuglement, la crédulité et les fureurs de la foule affolée par la disette, par la peur des bandits, par des bruits de conspiration, par des menaces d’invasion. Enfin, arrivés au pouvoir par le bouleversement, ils s’y maintiennent par la terreur et les supplices. – Une volonté tendue à l’extrême et nul frein pour la contenir, une croyance inébranlable en son droit et un mépris parfait pour les droits d’autrui, l’énergie d’un fanatique et les expédients d’un scélérat : avec ces deux forces, une minorité peut dompter la majorité. Cela est si vrai, que, dans la faction elle-même, la victoire appartiendra toujours au groupe qui sera le moins nombreux, mais qui aura le plus de foi et le moins de scrupules. À quatre reprises, de 1789 à 1794, les joueurs politiques s’asseyent à une table où le pouvoir suprême est l’enjeu, et quatre fois de suite, Impartiaux, Feuillants, Girondins, Dantonistes, la majorité perd la partie. C’est que, quatre fois de suite, elle veut suivre les conventions du jeu ordinaire, à tout le moins ne pas enfreindre quelque règle universellement admise, ne pas désobéir tout à fait aux enseignements de l’expérience, ou au texte de la loi, ou aux préceptes de l’humanité, ou aux suggestions de la pitié. — Au contraire, la minorité a résolu d’avance qu’à tout prix elle gagnera ; à son avis, c’est son droit ; si les règles s’y opposent, tant pis pour les règles. Au moment décisif, elle met un pistolet sur le front de l’adversaire, et, renversant la table, elle empoche les enjeux…

Comment les jacobins gagnent les élections

Au mois de juin 1791 et pendant les cinq mois qui suivent, les citoyens actifs   sont convoqués pour nommer leurs représentants électifs, et l’on sait que, d’après la loi, il y en a de tout degré et de toute espèce : d’abord 40 000 électeurs du second degré, et 745 députés ; ensuite la moitié des administrateurs de 83 départements, la moitié des administrateurs de 544 districts, la moitié des administrateurs de 41 000 communes ; enfin, dans chaque municipalité, le maire et le procureur-syndic ; dans chaque département, le président du tribunal criminel et l’accusateur public ; dans toute la France, les officiers de la garde nationale : bref le personnel presque entier des dépositaires et des agents de l’autorité légale. Il s’agit de renouveler la garnison de la citadelle publique : c’est la deuxième et même la troisième fois depuis 1789. — A chaque fois, par petits pelotons, les Jacobins se sont glissés dans la place ; cette fois, ils y entrent par grosses troupes. À Paris, Pétion devient maire, Manuel procureur-syndic, Danton substitut de Manuel ; Robespierre est nommé accusateur criminel. Dès la première semaine, 136 nouveaux députés se sont inscrits sur les registres du club. Dans l’Assemblée, le parti compte environ 250 membres. Si l’on passe en revue tous les postes de la forteresse, on peut estimer que les assiégeants en occupent un tiers, peut-être davantage. Pendant deux ans, avec un instinct sûr, ils ont conduit leur siège, et l’on assiste au spectacle extraordinaire d’une nation légalement conquise par une troupe de factieux.

La loi impraticable et la loi intolérante

Au préalable, ils ont déblayé le terrain, et, par les décrets qu’ils ont arrachés à l’Assemblée constituante, ils ont écarté du scrutin la majorité de la majorité. — D’une part, sous prétexte de mieux assurer la souveraineté du peuple, les élections ont été si multipliées et si rapprochées, qu’elles demandent à chaque citoyen actif un sixième de son temps : exigence énorme pour les gens laborieux qui ont un métier ou des affaires  , or telle est la grosse masse, en tout cas la portion utile et saine de la population. Ainsi qu’on l’a vu, elle ne vient pas voter et laisse le champ libre aux désœuvrés ou aux fanatiques. — D’autre part, en vertu de la Constitution, le serment civique est imposé à tous les électeurs, et il comprend le serment ecclésiastique ; car, si quelqu’un prête le premier en réservant le second, son vote est déclaré nul : en novembre, dans le Doubs, les élections municipales de trente-trois communes sont cassées sous ce seul prétexte  . Ainsi, non seulement 40 000 ecclésiastiques insermentés, mais encore tous les catholiques scrupuleux perdent leur droit de suffrage, et ils sont de beaucoup les plus nombreux dans l’Artois, le Doubs et le Jura, dans le Haut et le Bas-Rhin   dans les Deux-Sèvres et la Vendée, dans la Loire-Inférieure, le Morbihan, le Finistère et les Côtes-du-Nord, dans la Lozère et l’Ardèche, sans compter les départements du Midi  . Ainsi d’un côté, au moyen de la loi qu’ils ont faite impraticable, les Jacobins se sont débarrassés d’avance des votes sensés, et ces votes sont par millions ; de l’autre côté, au moyen de la loi qu’ils ont faite intolérante, ils se sont débarrassés d’avance des votes catholiques, et ces votes sont par centaines de mille. Grâce à cette exclusion double, ils ne trouvent plus devant eux, quand ils entrent dans la lice électorale, que le moindre nombre des électeurs…

La politique de l’émeute

Les Jacobins ont travaillé efficacement par les innombrables émeutes qu’ils ont excitées ou conduites contre le roi, les officiers et les commis, contre les nobles et les ecclésiastiques, contre les marchands de blé et les propriétaires, contre les pouvoirs publics de toute espèce et de toute origine. Partout les autorités ont été contraintes de tolérer ou d’excuser le meurtre, le pillage et l’incendie, à tout le moins l’insurrection et la désobéissance. Depuis deux ans, un maire court risque d’être pendu lorsqu’il proclame la loi martiale ; un commandant n’est pas sûr de ses hommes quand il marche pour protéger la perception d’un impôt ; un juge est insulté et menacé sur son siège s’il condamne les maraudeurs qui dévastent les forêts de l’État. À chaque instant, le magistrat chargé de faire respecter la justice est obligé de donner ou de laisser donner une entorse à la justice ; s’il s’obstine, un coup de main monté par les Jacobins du lieu fait plier son autorité légale sous leur dictature illégale, et il faut qu’il se résigne à être leur complice ou leur jouet. Un tel rôle est intolérable pour les gens qui ont du cœur ou de la conscience. C’est pourquoi, en 1790 et 1791, presque tous les hommes considérés et considérables qui en 1789 siégeaient aux hôtels de ville ou commandaient les gardes nationales, gentilshommes de province, chevaliers de Saint-Louis, anciens parlementaires, haute bourgeoisie, gros propriétaires fonciers, rentrent dans la vie privée et renoncent aux fonctions publiques, qui ne sont plus tenables. Au lieu de s’offrir aux suffrages, ils s’y dérobent, et le parti de l’ordre, bien loin de nommer les magistrats, ne trouve plus même de candidats…

Des adversaires empêchés de faire campagne


Pour engager une campagne électorale, il faut au préalable s’assembler, conférer, s’entendre, et la faculté d’association que la loi leur (NB aux adversires des jacobins) accorde en droit leur est retirée en fait par leurs adversaires. – Pour commencer  , les Jacobins ont hué et « lapidé » les membres du côté droit qui se réunissaient au Salon français de la rue Royale, et, selon la règle ordinaire, le tribunal de police, considérant « que cette assemblée est une occasion de troubles, qu’elle donne lieu à des attroupements, qu’elle ne peut être protégée que par des moyens violents », lui a commandé de se dissoudre. – Vers le mois d’août 1790, une seconde société s’est formée, celle-ci composée des hommes les plus libéraux et les plus sages. Malouet, le comte de Clermont-Tonnerre sont à sa tête ; ils prennent le nom d’« Amis de la Constitution monarchique », et veulent rétablir l’ordre public en maintenant les réformes acquises. De leur côté, toutes les formalités ont été remplies ; ils sont déjà 800 à Paris ; les souscriptions affluent dans leur caisse ; de toutes parts, la province leur envoie des adhésions, et, ce qui est pis, par des distributions de pain à prix réduit, ils vont peut-être se concilier le peuple. Voilà un centre d’opinion et d’influence analogue à celui des Jacobins, et c’est ce que les Jacobins ne peuvent souffrir  . M. de Clermont-Tonnerre ayant loué par bail le Wauxhall d’été, un capitaine de la garde nationale vient avertir le propriétaire que, s’il livre la salle, les patriotes du Palais-Royal s’y porteront en corps pour la fermer ; celui-ci, qui craint les dégâts, rompt son engagement, et la municipalité, qui craint les échauffourées, suspend les séances. La Société réclame, insiste, et le texte de la loi est si précis, que l’autorisation officielle est enfin accordée. Aussitôt les orateurs et les journaux jacobins se déchaînent contre les futurs rivaux qui menacent de leur disputer l’empire. Le 23 janvier 1791, à l’Assemblée nationale, par une métaphore qui peut devenir un appel au meurtre, Barnave accuse les membres du nouveau club « de donner au peuple un pain empoisonné ». Quatre jours après, la maison de M. de Clermont-Tonnerre est assaillie par des rassemblements armés ; Malouet, qui en sort, est presque arraché de sa voiture, et l’on crie autour de lui : « Voilà le b... qui a dénoncé le peuple …! »