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dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_97_ La convention sous la Terreur

La Convention sous la Terreur ; une sorte de vivier où la nasse révolutionnaire plonge. La lacheté du Maris. Les épurations : quoi de plus sublime qu’une assemblée qui se purge elle-même ?. Tout le monde est coupable  dans la Convention

La Convention sous la Terreur

Aux Tuileries, dans la grande salle de théâtre convertie en salle de séances, trône la Convention omnipotente : tous les jours en superbe appareil, elle délibère ; ses décrets, accueillis par une obéissance aveugle épouvantent la France et bouleversent l’Europe. De loin, sa majesté est formidable, plus auguste que celle du Sénat républicain à Rome. De près, c’est autre chose : ces souverains incontestés sont des serfs qui vivent dans les transes, et à juste titre : car nulle part, même en prison, on n’est plus contraint et moins en sûreté que sur leurs bancs. – A partir de juin 1793, leur enceinte inviolable, le grand réservoir officiel d’où découle toute autorité légale, est devenue une sorte de vivier où la nasse révolutionnaire plonge à coup sûr et coup sur coup, pour ramasser des poissons de choix, un à un ou par douzaines, quelquefois en gros tas, d’abord les soixante-sept députés girondins exécutés ou proscrits, puis les soixante-treize membres du côté droit raflés en un jour et déposés à la Force, ensuite des Jacobins marquants, Osselin arrêté le 19 brumaire, Basire, Chabot et Delaunay décrétés d’accusation le 24 brumaire, Fabre d’Églantine arrêté le 24 nivôse, Bernard guillotiné le 3 pluviôse, Anacharsis Clootz guillotiné le 4 germinal, Hérault de Séchelles, Lacroix, Philippeaux, Camille Desmoulins, Danton guillotinés, avec quatre autres, le 10 germinal ; Simond guillotiné le 24 germinal, Osselin guillotiné le 28 messidor. – Naturellement les demeurants sont avertis et prennent garde. À l’ouverture de la séance on les voit entrer dans la salle, l’air inquiet, « pleins de défiance   », comme des animaux qu’on pousse clans un enclos et qui soupçonnent un piège. « Chacun d’eux, écrit un témoin, observait ses démarches et ses paroles, de crainte qu’on ne lui en fit un crime : en effet, rien n’était indifférent, la place où l’on s’asseyait, un regard, un geste, un murmure, un sourire. » C’est pourquoi, et d’instinct, le troupeau se porte du côté qui semble le mieux abrité, vers la gauche. « Tout refluait vers le sommet de la Montagne ; le côté droit était désert.... Plusieurs ne prenaient pied nulle part, et pendant la séance changeaient souvent de place, croyant ainsi tromper l’espion et, en se donnant une couleur mixte, ne se mettre mal avec personne. Les plus prudents ne s’asseyaient jamais ; ils restaient hors des bancs, au pied de la tribune, et dans les occasions éclatantes ils se glissaient furtivement hors de la salle. »..
La plupart se réfugient dans leurs comités ; chacun tâche de se faire oublier, d’être obscur, nul, absent  . Pendant les quatre mois qui suivent le 2 juin, la salle de la Convention est à moitié ou aux trois quarts vide ; l’élection du président ne réunit pas deux cent cinquante votants   ; il ne se trouve que deux cents voix, cent voix, cinquante voix pour nommer le Comité de Salut public et le Comité de Sûreté générale ; il n’y a qu’une cinquantaine de voix pour nommer les juges du Tribunal révolutionnaire ; il y a moins de dix voix pour nommer leurs suppléants   ; il n’y a point de voix du tout pour adopter le décret d’accusation contre le député Dulaure   : « Aucun membre ne se lève ni pour ni contre ; il n’y a pas de vote » : néanmoins le président prononce que le décret est rendu, et « le Marais laisse faire ». – « Crapauds du Marais », on les appelait ainsi avant le 2 juin, lorsque, dans les bas-fonds du centre, ils « coassaient » contre la Montagne ; maintenant ils sont encore quatre cent cinquante, trois fois plus nombreux que les Montagnards ; mais, de parti pris, ils se taisent ; leur ancien nom « les rend, pour ainsi dire, moites ; leurs oreilles retentissent de menaces éternelles, leurs cœurs sont maigris de terreur   », et leurs langues, paralysées par l’habitude du silence, restent collées à leurs palais. Ils ont beau s’effacer, consentir à tout, ne demander pour eux que la vie sauve, livrer le reste, leur vote, leur volonté, leur conscience : ils sentent que cette vie ne tient qu’à un fil. Le plus muet d’entre eux, Siéyès, dénoncé aux Jacobins, échappe tout juste, et par la protection de son cordonnier qui se lève et dit : « Ce Siéyès, je le connais, il ne s’occupe pas du tout de politique, il est toujours dans ses livres ; c’est moi qui le chausse et j’en réponds…

David : Resterons-nous vingt de la Montagne ?

Seuls les Montagnards parlent, et toujours d’après la consigne. Si Legendre, l’admirateur, le disciple, le confident intime de Danton, ose une fois intervenir à propos du décret qui envoie son ami à l’échafaud, et demander qu’au préalable Danton soit entendu, c’est pour se rétracter séance tenante ; le soir même, pour plus de sûreté, « il roule dans la boue   », déclare aux Jacobins « qu’il s’en rapporte au jugement du Tribunal révolutionnaire », et jure de dénoncer « quiconque voudrait entraver l’exécution du décret   ». Robespierre ne lui a-t-il pas fait la leçon, et de son ton le plus rogue ? Quoi de plus beau, a dit le grand moraliste, quoi de plus sublime qu’une assemblée qui se purge elle-même   ! – Ainsi, non seulement le filet qui a déjà ramené tant de proies palpitantes n’est point rompu, ou élargi, ou remisé, mais à présent il pêche à gauche aussi bien qu’à droite, et de préférence sur les plus hauts bancs de la Montagne  . Bien mieux, par la loi du 22 prairial, ses mailles sont resserrées et son envergure est accrue ; avec un engin si perfectionné, on ne peut manquer de pêcher le vivier jusqu’à épuisement. Quelque temps avant le 9 thermidor, David, un des fidèles de Robespierre, disait lui-même : « Resterons-nous vingt de la Montagne ? » Vers le même temps, Legendre, Thuriot, Léonard Bourdon, Tallien, Bourdon de l’Oise, d’autres encore, ont chacun, et toute la journée, un espion à leurs trousses : trente députés vont être proscrits, et l’on se dit leurs noms à l’oreille ; là-dessus, soixante découchent, persuadés que le lendemain matin on viendra chez eux les empoigner dans leurs lits  .A ce régime prolongé pendant tant de mois, les âmes s’affaissent et se dégradent…
Pendant quatorze mois, les députations des sociétés populaires viennent réciter à la barre leurs tirades extravagantes ou plates, et la Convention est tenue d’applaudir. Pendant neuf mois  , des rimeurs de carrefour et des polissons de café viennent en pleine séance chanter des couplets de circonstance, et la Convention est tenue de faire chorus. Pendant six semaines  , les profanateurs d’églises viennent étaler dans la salle leurs bouffonneries de bastringue, et la Convention est tenue, non seulement de les subir, mais encore d’y jouer un rôle. – Jamais dans la Rome impériale, même sous Néron et Héliogabale, un sénat n’est descendu si bas

Jamais dans la Rome impériale, même sous Néron et Héliogabale, un sénat n’est descendu si bas

Regardez une de leurs parades, celle du 20, du 22 ou du 30 brumaire ; la mascarade se répète, et plusieurs fois par semaine, uniformément, presque sans variantes. — Une procession de mégères et d’escogriffes arrive aux portes de la salle ; ils sont encore « ivres de l’eau-de-vie qu’ils ont bue dans les calices, après avoir mangé des maquereaux grillés sur des patènes » ; d’ailleurs ils se sont abreuvés en route. « Montés à califourchon sur des ânes qu’ils ont affublés d’une chasuble et qu’ils guident avec une étole », ils se sont arrêtés aux tabagies, tendant un ciboire ; le cabaretier, pinte en main, a versé dedans, et à chaque station ils ont lampé, coup sur coup, leurs trois rasades, en parodie de la messe, qu’ils disent ainsi dans la rue, à leur façon. — Cela fait, ils ont endossé les chapes, les chasubles, les dalmatiques, et sur deux longues lignes, le long des gradins de la Convention, ils défilent. Plusieurs portent, sur des brancards ou dans des corbeilles, les candélabres, les calices, les plats d’or et d’argent, les ostensoirs, les reliquaires ; d’autres tiennent les bannières, les croix et les autres dépouilles ecclésiastiques. Cependant « la musique sonne l’air de la Carmagnole, celui de Malborough s’en va-t-en guerre.... À l’instant où le dais entre, elle joue l’air Ah ! le bel oiseau ; » subitement, tous les masques jettent bas leur déguisement : mitres, étoles, chasubles sautent en l’air, et « laissent apparaître les défenseurs de la patrie couverts de l’uniforme national   ». Risées, clameurs, enthousiasme, tapage plus fort des instruments ; la bande, qui est en train, demande à danser la Carmagnole, et la Convention y consent ; il se trouve même des députés pour descendre de leurs bancs et venir battre des entrechats avec les filles en goguette. – Pour achever, la Convention décrète qu’elle assistera le soir à la fête de la Raison, et, de fait, elle s’y rend en corps. Derrière l’actrice en jupon court et en bonnet rouge qui figure la Liberté ou la Raison, les députés marchent, eux aussi en bonnet rouge, riant et chantant, jusqu’au nouveau temple ; c’est un temple de planches et de carton qu’on a bâti dans le chœur de Notre-Dame. Ils s’asseyent au premier rang, et la Déesse, une ancienne habituée des petits soupers du prince de Soubise, avec « toutes les jolies damnées de l’Opéra », déploie devant eux ses grâces d’opéra  . On entonne « l’hymne de la Liberté », et, puisque par décret, le matin même, la Convention s’est obligée à le chanter, je puis bien supposer qu’elle le chante. Ensuite on danse ; par malheur les textes manquent pour décider si la Convention a dansé..

Tout le monde est coupable  dans la Convention


« Tout le monde est coupable ici, disait Carrier dans la Convention, jusqu’à la sonnette du président. » Ils ont beau se répéter qu’ils étaient contraints d’obéir, et sous peine de mort : au plus pur d’entre eux, s’il a encore une conscience, sa conscience réplique : « Toi aussi, malgré toi, je l’admets, moins que les autres, je le veux bien, tu as été un terroriste, c’est-à-dire un brigand et un assassin

samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_84_ La Convention Montagnarde et les départements

L’Insurrection fédérale échoue, les départements reconnaissent l’autorité de la Convention Montagnarde. Les proscrits girondins abandonnés. Exemples de Caen, Bordeaux, Lyon. Les Montagnards vainqueurs préfèrent la guerre civile et les intérêts de leur secte à la conciliation et à  l’intérêt national et imposent le retour des Montagnards locaux. Conséquences pour Toulon  


D’avance, avec cette manière d’entendre l’insurrection, on est sûr d’être vaincu…

Quant aux comités départementaux, il est vrai que, dans leur première chaleur, ils ont songé à former une nouvelle Convention à Bourges , soit par l’appel des députés suppléants, soit par la convocation d’une commission nationale de cent soixante-dix membres. Mais le temps manque, on n’a pas les moyens d’exécution, le projet reste suspendu en l’air, comme une menace vaine ; au bout de quinze jours, il se dissipe en fumée ; les départements ne parviennent qu’à se fédérer par groupes ; ils n’entreprennent plus d’ériger un gouvernement central, et, par cela seul, ils se condamnent à succomber tour à tour, en détail, chacun chez soi. — Bien pis, par conscience et patriotisme, ils préparent leur propre défaite : ils s’abstiennent de requérir les armées et de dégarnir la frontière ; ils ne contestent pas à la Convention le droit de pourvoir, comme elle l’entend, à la défense nationale. Lyon laisse passer des convois de boulets qui plus tard serviront à canonner ses défenseurs  . Les autorités du Puy-de-Dôme finissent par expédier contre la Vendée le bataillon qu’elles avaient organisé contre la Montagne. Bordeaux va livrer aux représentants en mission Château-Trompette, ses provisions de guerre, et sans mot dire  , avec une docilité parfaite, les deux bataillons bordelais qui gardent Blaye se laisseront déloger par deux bataillons jacobins. – D’avance, avec cette manière d’entendre l’insurrection, on est sûr d’être vaincu.
Aussi bien les insurgés ont conscience de leur attitude fausse ; ils sentent vaguement qu’en reconnaissant l’autorité militaire de la Convention, ils reconnaissent son autorité plénière ; insensiblement, ils glissent sur cette pente, de concessions en concessions, jusqu’à l’obéissance complète. Dès le 16 Juin, à Lyon  , « on commence à sentir qu’il ne faut pas rompre avec la Convention ». Cinq semaines plus tard, les autorités constituées de Lyon reconnaissent solennellement « la Convention comme le seul point central et de ralliement de tous les citoyens français et républicains »  , et arrêtent que tous les décrets émanés d’elle concernant l’intérêt général de la République doivent être exécutés ». En conséquence, à Lyon et dans les autres départements, les administrations convoquent les assemblées primaires, comme la Convention l’a prescrit. En conséquence, les assemblées primaires votent la Constitution que la Convention a proposée. En conséquence, les délégués des assemblées primaires se rendent à Paris, comme la Convention l’a ordonné.

Les départements se soumettent ; la cause girondine est perdue ; Caen expulse les procrits

Dès lors la cause girondine est perdue ; quelques coups de canon, à Vernon et Avignon, dispersent les deux seules colonnes armées qui se soient mises en marche. Dans chaque département, les Jacobins, encouragés par les représentants en mission, relèvent la tête ; partout le club de l’endroit enjoint aux administrations de se soumettre ; partout les administrations rapportent leurs arrêtés  , s’excusent et demandent pardon. À mesure qu’un département se rétracte, les autres, intimidés par sa désertion, sont plus disposés à se rétracter. Le 9 juillet, on en compte déjà quarante-neuf qui se rallient. Plusieurs déclarent que les écailles leur sont tombées des yeux, approuvent les décrets du 31 mai et du 2 juin, et pourvoient à leur sûreté en témoignant du zèle. L’administration du Calvados signifie aux fédérés bretons « qu’ayant accepté la Constitution, elle ne peut plus les tolérer dans la ville de Caen » ; elle les renvoie dans leurs foyers, elle fait secrètement sa paix avec la Montagne, elle n’en prévient les députés, qui sont ses hôtes, que trois jours après, et sa façon de les prévenir est très simple : elle fait afficher à leur porte le décret qui les met hors la loi
Déguisés en soldats, ceux-ci partent avec les fédérés bretons ; sur la route, ils peuvent constater les sentiments vrais de ce peuple qu’ils croyaient imbu de ses droits et pourvu d’initiative politique  . Les prétendus citoyens et républicains auxquels ils ont affaire sont, en somme, d’anciens sujets de Louis XVI et des futurs sujets de Napoléon, c’est-à-dire des administrateurs et des administrés, disciplinés de cœur et subordonnés d’instinct, ayant besoin d’un gouvernement, comme les moutons ont besoin d’un pâtre et d’un chien de garde, acceptant ou subissant le pâtre et le chien de garde pourvu qu’ils aient l’apparence et le ton de l’emploi, même quand le pâtre est un boucher, même quand le chien de garde est un loup…
Là-dessus, les députés se séparent du bataillon, et leur petit peloton continue sa marche à part. Comme ils sont dix-neuf, résolus et bien armés, les autorités des bourgs par où ils passent ne s’opposent pas de force à leur passage ; il faudrait livrer bataille, et cela dépasse le zèle d’un fonctionnaire ; d’ailleurs, à leur endroit, la population est indifférente, ou même sympathique. Mais on tâche de les retenir, parfois de les investir et de les surprendre ; car il y a contre eux un mandat d’arrêt transmis par la filière hiérarchique, et tout magistrat local se croit tenu de faire son office de gendarme. Sous ce réseau administratif dont ils rencontrent partout les mailles, les proscrits n’ont plus qu’à se tapir dans des trous et à fuir par mer.
— Arrivés à Bordeaux, ils y trouvent d’autres moutons qui se préparent pour la boucherie. Le maire Saige prêche la conciliation et la patience : il refuse les services de quatre à cinq mille jeunes gens, de trois mille grenadiers de la garde nationale, de deux ou trois cents cavaliers, des volontaires qui s’étaient formés en club contre le club jacobin ; il les engage à se dissoudre, il envoie à Paris une députation suppliante, pour obtenir que la Convention oublie « un instant d’erreur », et fasse grâce « à des frères égarés ». – « On se flattait, dit un député, témoin oculaire , qu’une prompte soumission apaiserait le ressentiment des tyrans et qu’ils auraient ou affecteraient la générosité d’épargner une ville qui s’était signalée plus que toute autre pendant la Révolution. » Jusqu’à la fin, les Bordelais garderont les mêmes illusions et feront preuve de la même docilité. Quand Tallien, avec ses dix-huit cents paysans et brigands, entrera dans Bordeaux, les douze mille hommes de la garde nationale, armés, équipés, en uniforme, viendront le recevoir avec des couronnes de chêne ; ils subiront en silence « sa harangue foudroyante et outrageuse » ; les commandants se laisseront arracher leurs branches de chêne, leurs cocardes et leurs épaulettes ; les bataillons se laisseront casser et disperser sur place ; rentrés au logis, chefs et soldats écouteront, le front bas, la proclamation qui prescrit « à tous les habitants, sans distinction, de déposer, dans les trente-six heures, sous peine de mort, leurs armes sur les glacis de Château-Trompette, et, avant le terme, trente mille fusils, les épées, les pistolets et jusqu’aux canifs seront livrés ». – Ici, comme à Paris au 20 juin, au 10 août, au 2 septembre, au 31 mai et au 2 juin, comme en province et à Paris dans tous les mouvements décisifs de la Révolution, les habitudes de subordination et de douceur, imprimées par la monarchie administrative et par la civilisation séculaire, ont émoussé dans l’homme la prévision du danger, l’instinct militant, la faculté de ne compter que sur soi, la volonté de s’aider et de se sauver soi-même. Infailliblement, quand l’anarchie ramène une pareille nation à l’état de nature, les animaux apprivoisés sont mangés par les bêtes féroces. Celles-ci sont lâchées, et tout de suite leur naturel se déclare….

Les Montagnards vainqueurs préfèrent la guerre civile et les intérêts de leur secte à l’intérêt national

Si les hommes de la Montagne avaient été des hommes d’État, ou seulement des hommes de sens, ils se seraient montrés humains, sinon par humanité, du moins par intérêt ; car, dans cette France si peu républicaine, ce n’était pas trop de tous les républicains pour fonder la République, et, par leurs principes, leur culture, leur rang social, leur nombre, les Girondins étaient l’élite et la force, la sève et la fleur du parti. – Que la Montagne poursuive à mort les insurgés de la Lozère   et de la Vendée, cela se comprend : ils ont arboré le drapeau blanc, ils reçoivent leurs chefs et leurs instructions de Coblentz et de Londres. Mais ni Bordeaux, ni Marseille, ni Lyon ne sont royalistes ou ne s’allient avec l’étranger. « Nous, des rebelles ! écrivent les Lyonnais   ; mais on ne voit flotter chez nous que le drapeau tricolore ; la cocarde blanche, symbole de la rébellion, n’a jamais paru dans nos murs. Nous, des royalistes ! mais les cris de Vive la République se font entendre de toutes parts, et, par un mouvement spontané, dans la séance du 2 juillet, nous avons tous prêté le serment de courir sus à quiconque proposerait un roi... Vos représentants vous disent que nous sommes des contre-révolutionnaires, et nous avons accepté la Constitution. Ils vous disent que nous protégeons les émigrés, et nous leur avons offert de leur livrer tous ceux qu’ils pourraient nous indiquer. Ils vous disent que nos rues sont pleines de prêtres réfractaires, et nous n’avons pas même fait sortir de Pierre-Encize trente-deux prêtres qui y avaient été enfermés par l’ancienne municipalité, sans procès-verbal, sans dénonciation quelconque, et uniquement parce qu’ils étaient prêtres. » Ainsi, à Lyon, les prétendus aristocrates étaient alors, non seulement des républicains, mais des démocrates et des radicaux, fidèles au régime établi, soumis aux pires lois révolutionnaires ; et l’attitude était pareille à Bordeaux, à Marseille, à Toulon même  . — Bien mieux, on s’y résignait aux attentats du 31 mai et du 2 juin   ; on cessait de contester les usurpations de Paris ; on n’exigeait plus la rentrée des députés exclus. Le 2 août à Bordeaux, le 30 juillet à Lyon, la Commission extraordinaire de salut public se démettait ; il n’y avait plus, en face de la Convention, aucune assemblée rivale. Dès le 24 juillet  , Lyon, solennellement, lui reconnaissait l’autorité centrale et suprême, et ne revendiquait plus que ses franchises municipales….
Ils concédaient tout, sauf un point qu’ils ne pouvaient abandonner sans se perdre eux-mêmes, je veux dire la certitude de ne pas être livrés sans défense à l’arbitraire illimité de leurs tyrans locaux, aux spoliations, aux proscriptions, aux vengeances de leur canaille jacobine. En somme, à Marseille, à Bordeaux, surtout à Lyon et à Toulon, les sections ne s’étaient levées que pour cela : par un effort brusque et spontané, le peuple avait détourné le couteau qu’une poignée de sacripants lui portait à la gorge ; il n’avait pas voulu et il ne voulait pas être septembrisé, rien de plus ; pourvu qu’on ne le remît pas, pieds et poings liés, aux mains des massacreurs, il ouvrait ses portes. À ce prix minime, la Montagne pouvait, avant la fin de juillet, terminer la guerre civile ; elle n’avait qu’à suivre l’exemple de Robert Lindet qui, à Évreux, patrie de Buzot, à Caen, patrie de Charlotte Corday et siège central des Girondins fugitifs, avait rétabli l’obéissance à demeure, par la modération qu’il avait montrée et par les promesses qu’il avait tenues  . Très certainement, les procédés qui avaient pacifié la province la plus compromise auraient ramené les autres, et, par cette politique, on ralliait autour de Paris, sans coup férir, la capitale du Centre, la capitale du Sud-Ouest et la capitale du Midi.
Au contraire, si l’on s’obstinait à leur imposer la domination de leurs Maratistes, on courait risque de les jeter dans les bras de l’ennemi. Plutôt que de retomber au pouvoir des bandits qui l’avaient rançonné et décimé, Toulon, affamé, allait recevoir les Anglais dans ses murs et leur livrer le grand arsenal du Sud. Non moins affamé, Bordeaux pouvait se laisser tenter jusqu’à demander le secours d’une autre flotte anglaise. En quelques marches, l’armée piémontaise arrivait à Lyon ; la France était coupée en deux, le Midi détaché du Nord et ce projet d’insurger le Midi contre le Nord était proposé aux alliés par le plus perspicace de leurs conseillers..  (NB :Mallet du Pan)…

Ainsi, par ses exigences, la Montagne se condamnait à faire plusieurs sièges ou blocus de plusieurs mois  , à dégarnir le Var et la Savoie, à épuiser ses arsenaux, à employer contre des Français cent mille soldats   avec les munitions dont la France avait tant besoin contre l’étranger, et cela au moment où l’étranger prenait Valenciennes   et Mayence, où trente mille royalistes se levaient dans la Lozère, où la grande armée vendéenne assiégeait Nantes, où chaque nouveau foyer d’incendie menaçait de rejoindre la frontière en feu   et l’incendie permanent des contrées catholiques

vendredi 18 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_81_ La fin des vingt-deux et la conquête Jacobine achevée

Hypocrisie et habileté de Robespierre : Que les bons citoyens viennent nous forcer à mettre en état d’arrestation les députés infidèles. 31 Mai 1793 : Sous la menace de l’émeute et des canons de Henriot, la Convention cède, s’automutile et livre les vingt deux Girondins. La conquête Jacobine est achevée.

 Hypocrisie de Robespierre : Que les bons citoyens viennent nous forcer à mettre en état d’arrestation les députés infidèles

Tout cela est excessif, maladroit, inutile, dangereux, ou du moins prématuré, et les chefs de la Montagne, Danton, Robespierre, Marat lui-même, mieux informés et moins bornés, comprennent qu’un massacre brut révolterait les départements déjà à demi soulevés  . Il ne faut pas casser l’instrument législatif, mais l’employer : on se servira de lui pour pratiquer sur lui la mutilation requise : de cette façon, l’opération aura de loin une apparence légale, et, sous le décor des phrases ordinaires, pourra être  imposée aux provinciaux. Dès le 3 avril  , aux Jacobins, Robespierre, toujours circonspect et décent, a d’avance défini et limité l’émeute prochaine. « Que les bons citoyens, dit-il, se réunissent dans leurs sections et viennent nous forcer à mettre en état d’arrestation les députés infidèles. » Rien de plus mesuré, et, si l’on se reporte aux principes, rien de plus correct. Le peuple garde toujours le droit de collaborer avec ses mandataires, et déjà, dans les tribunes, c’est ce qu’il fait tous les jours. Par une précaution suprême et qui le peint bien  , Robespierre refuse d’intervenir davantage. « Je suis incapable de prescrire au peuple les moyens de se sauver ; cela n’est pas donné à un seul homme ; cela n’est pas donné à moi qui suis épuisé par quatre ans de révolution et par le spectacle déchirant du triomphe de la tyrannie,... à moi qui suis consumé par une fièvre lente et surtout par la fièvre du patriotisme. J’ai dit ; il ne me reste pas d’autre devoir à remplir en ce moment. »

31 Mai 1793 : La Convention s’automutile et livre les vingt deux Girondins. La conquête Jacobine est achevée

C’est un drame tragi-comique, en trois actes, dont chacun s’achève par un coup de théâtre toujours le même et toujours prévu : un des principaux machinistes, Legendre, a pris soin de l’annoncer d’avance. « Si la chose dure plus longtemps, dit-il aux Cordeliers  , si la Montagne est plus longtemps impuissante, j’appelle le peuple et je dis aux tribunes : Descendez ici délibérer avec nous. » Pour commencer, le 27 mai, à propos de l’arrestation d’Hébert et consorts, la Montagne, appuyée par les galeries, fait rage  . Vainement la majorité s’est prononcée et se prononce à plusieurs reprises. « S’il y a cent bons citoyens, dit Danton, nous résisterons. — Président, crie Marat à Isnard, vous êtes un tyran, un infâme tyran. – Je demande, dit Couthon, que le président soit cassé. – A l’Abbaye le président ! » – La Montagne a décidé qu’il ne présidera pas ; elle descend de ses bancs et court sur lui, elle parle de « l’assassiner », elle brise sa voix à force de vociférations, elle l’oblige à quitter son fauteuil, de lassitude et d’épuisement ; elle chasse de même Boyer-Fonfrède, qui lui succède, et finit par mettre au fauteuil un de ses complices, Hérault de Séchelles. — Cependant, à l’entrée de la Convention, « les consignes ont été violées, » une multitude de gens armés « se sont répandus dans les couloirs et obstruent toutes les avenues » ; les députés Meillan, Chiappe et Lidon, ayant voulu sortir, sont arrêtés, on met à Lidon « le sabre sur la poitrine   », et les meneurs du dedans excitent, protègent, justifient leurs affidés du dehors. – Avec son audace ordinaire, Marat, apprenant que le commandant Raffet fait évacuer les couloirs, vient à lui « un pistolet à la main et le met en état d’arrestation   » : car il faut respecter le peuple, le droit sacré de pétition et les pétitionnaires. Il y en a « cinq ou six cents, presque tous en armes   », qui depuis trois heures stationnent aux portes de la salle ; au dernier moment, deux autres troupes, envoyées par les Gravilliers et par la Croix-Rouge, viennent leur apporter l’afflux final. Ainsi accrus, ils débordent au-delà des bancs qui leur sont assignés, se répandent dans la salle, se mêlent aux députés qui siègent encore. Il est plus de minuit ; nombre de représentants, excédés de fatigue et de dégoût, sont partis ; Pétion, La Source et quelques autres, qui veulent rentrer, « ne peuvent percer la foule menaçante ». Par compensation et à la place des absents, les pétitionnaires, s’érigeant eux-mêmes en représentants de la France, votent avec la Montagne, et le président jacobin, loin de les renvoyer, les invite lui-même « à écarter tous les obstacles qui s’opposent au bien du peuple ». Dans cette foule gesticulante, sous le demi-jour des lampes fumeuses, au milieu du tintamarre des tribunes, on n’entend pas bien quelle motion est mise aux voix ; on distingue mal qui reste assis ou qui se lève ; et deux décrets passent ou semblent passer, l’un qui élargit Hébert et ses complices, l’autre qui casse la commission des Douze  . Aussitôt des messagers, qui attendaient l’issue, courent porter la bonne nouvelle à l’Hôtel de Ville, et la Commune célèbre son triomphe..
Mais le lendemain, malgré les terreurs de l’appel nominal et les fureurs de la Montagne, la majorité, par un retour défensif, révoque le décret qui la désarme, et un décret nouveau maintient la commission des Douze. L’opération est donc à refaire… Il s’agit d’invoquer contre les droits dérivés et provisoires du gouvernement établi le droit supérieur et inaliénable du peuple, et de substituer aux autorités légales, qui par nature sont bornées, le pouvoir révolutionnaire, qui par essence est absolu. À cet effet, la section de la Cité, sous la vice-présidence de Maillard le septembriseur, invite les quarante-sept autres à nommer chacune deux commissaires munis de « pouvoirs illimités ». Dans trente-trois sections, purgées, terrifiées ou désertées, les Jacobins, seuls ou presque seuls  , élisent les plus déterminés de leur bande, notamment des étrangers et des drôles, en tout soixante-six commissaires qui, le 29 au soir, s’assemblent à l’Évêché   et choisissent neuf d’entre eux, pour composer, sous la présidence de Dobsent, un comité central et révolutionnaire d’exécution….
Cependant la Commune, traînant derrière elle le simulacre de l’unanimité populaire, assiège la Convention de pétitions multipliées et menaçantes. Comme au 27 mai, les pétitionnaires envahissent la salle et « se confondent fraternellement avec les membres du côté gauche ». Aussitôt, sur la motion de Levasseur, la Montagne, sachant que « sa place sera bien gardée », la quitte et passe au côté droit  . Envahi à son tour, le côté droit refuse de délibérer ; Vergniaud demande que « l’Assemblée aille se joindre à la force armée qui est sur la place et se mette sous sa protection » ; il sort avec ses amis, et la majorité décapitée retombe dans ses hésitations ordinaires…
Pendant sept heures d’horloge, la Convention reste aux arrêts, et, lorsqu’elle a décrété l’éloignement de la force armée qui l’assiège, Henriot répond à l’huissier chargé de lui notifier le décret : « Dis à ton f... président que je me f... de lui et de son Assemblée, et que si dans une heure elle ne me livre pas les Vingt-Deux, je la fais foudroyer  . »
Dans la salle, la majorité, abandonnée par ses guides reconnus et par ses orateurs préférés, faiblit d’heure en heure. Brissot, Pétion, Guadet, Gensonné, Buzot, Salle, Grangeneuve, d’autres encore, les deux tiers des Vingt-Deux, retenus par leurs amis, sont restés chez eux  . Vergniaud, qui est venu, se tait, puis s’en va ; probablement, la Montagne, qui gagne à son absence, a levé pour lui la consigne. Quatre autres Girondins qui restent à l’Assemblée jusqu’à la fin, Isnard, Dusaulx, Lanthenas et Fauchet, consentent à se démettre ; quand les généraux rendent leur épée, les soldats ne tardent pas à rendre les armes. Seul Lanjuinais, qui n’est pas Girondin, mais catholique et Breton, parle en homme contre l’attentat que subit la représentation nationale ; on lui court sus, il est assailli à la tribune ; le boucher Legendre, faisant de ses deux bras « le geste du merlin », lui crie : « Descends ou je t’assomme » ; un groupe de Montagnards s’élance pour aider Legendre, on porte à Lanjuinais un pistolet sur la gorge   ; il a beau persévérer, se cramponner à la tribune, autour de lui, dans son parti, les volontés défaillent.
 – A ce moment, Barère, l’homme aux expédients, propose à la Convention de lever la séance et d’aller délibérer « au milieu de la force armée qui la protégera   ». Faute de mieux, la majorité s’accroche à ce dernier débris d’espérance. Elle se lève, malgré les cris des tribunes, descend le grand escalier et arrive jusqu’à l’entrée du Carrousel, Là, le président montagnard, Hérault de Séchelles, lit à Henriot le décret qui lui enjoint de se retirer et, correctement, officiellement, lui fait les sommations d’usage. Mais quantité de Montagnards ont suivi la majorité et sont là pour encourager l’insurrection ; Danton serre la main de Henriot et lui dit à voix basse : « Va toujours ton train, n’aie pas peur, nous voulons constater que l’Assemblée est libre ; tiens bon  . » Sur ce mot, le grand escogriffe à panache retrouve son assurance, et, de sa voix avinée, dit au président : « Hérault, le peuple ne s’est pas levé pour écouter des phrases. Tu es un bon patriote ;... promets-tu, sur ta tête, que les Vingt-Deux seront livrés dans vingt-quatre heures ? – Non. – En ce cas, je ne réponds de rien. Aux armes, canonniers, à vos pièces ! »
Les canonniers prennent leurs mèches allumées, « la cavalerie tire le sabre, et l’infanterie couche en joue les députés   ». – Repoussée de ce côté, la malheureuse Convention tourne à gauche, traverse le passage voûté, suit la grande allée du jardin, avance jusqu’au pont Tournant pour trouver une issue. Point d’issue : le pont Tournant est levé ; partout la barrière de piques et de baïonnettes reste impénétrable ; on crie autour des députés : « Vive la Montagne ! vive Marat ! A la guillotine Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné ! Purgez le mauvais sang ! » et la Convention, pareille à un troupeau de moutons, tourne en vain dans son enclos fermé. Alors, pour les faire rentrer au bercail, comme un chien de garde aboyant, de toute la vitesse de ses courtes jambes, Marat accourt, suivi de sa troupe de polissons déguenillés, et crie : « Que les députés fidèles retournent à leur poste ! » Machinalement, la tête basse,  ils reviennent…
Pour surveiller et hâter leur besogne, des sans-culottes, la baïonnette au bout du fusil, gesticulent et menacent du haut des galeries. Au dehors, au dedans, la nécessité, de sa main de fer, les a saisis et les serre à la gorge. Silence morne. On voit le paralytique Couthon se soulever de son banc : ses amis le portent à bras jusqu’à la tribune ; ami intime de Robespierre, c’est un personnage important et grave ; il s’assoit, et, de sa voix douce : « Citoyens, tous les membres de la Convention doivent être maintenant rassurés sur leur liberté.... Maintenant vous reconnaissez que, dans vos délibérations, vous êtes libres  . » – Voilà le mot final de la comédie ; il n’y en a pas d’égal, même dans Molière.

– Aux applaudissements des galeries, le cul-de-jatte sentimental conclut en demandant que l’on mette en arrestation les Vingt-Deux, les Douze, les ministres Clavière et Lebrun. Nul ne combat sa motion..Sauf une cinquantaine de membres de la droite qui se lèvent pour les Girondins, la Montagne, accrue des insurgés ou amateurs qui fraternellement siègent avec elle, vote seule et rend enfin le décret. – A présent que la Convention s’est mutilée elle-même, elle est matée pour toujours, et va devenir une machine de gouvernement au service d’une clique ; la conquête jacobine est achevée, et, sous la main des conquérants, le grand jeu de la guillotine peut commencer.


Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_79_ les Montagnards s’imposent à la Convention

Les Montagnards imposent leur loi à la Convention. Violence des débats et des tribunes à l’intérieur, pression de la rue Parisienne et menaces d’insurrection à l’extérieur. Le 10 mars. La formation du Marais. Le suicide Girondin : ils font de plus en plus la politique des Montaganrds et forgent d’avance les pires instruments de la Terreur prochaine.
                                                              
Les Montagnards imposent leur loi à la Convention

Manifestement, une minorité pareille n’acceptera pas la règle des débats parlementaires, et, plutôt que de céder à la majorité, elle importera dans la discussion les vociférations, les injures, les menaces, les bousculades d’une rixe, avec les poignards, les pistolets, les sabres et jusqu’aux « espingoles » d’un vrai combat.
« Vils intrigants, calomniateurs, scélérats, monstres, assassins, gredins, imbéciles, cochons   », voilà leurs apostrophes ordinaires, et ce ne sont là que leurs moindres violences. Il y a telle séance où le président est obligé de se couvrir trois fois et finit par briser sa sonnette. Ils l’injurient, ils le forcent à descendre du fauteuil, ils demandent « qu’il soit cassé ». Basire veut « lui arracher des mains » une déclaration qu’il présente ; Bourdon, de l’Oise, lui crie que, « s’il est assez osé pour la lire  , il l’assassine ». La salle « est devenue une arène de gladiateurs   ». Parfois, la Montagne se précipite tout entière hors de ses bancs, et, contre cette vague humaine qui descend de gauche, une vague pareille descend de droite : les deux s’entrechoquent au centre de la salle, parmi des cris et des gestes furieux, et, dans une de ces bagarres, un montagnard ayant présenté son pistolet, le girondin Lauze-Deperret tire l’épée  . À partir du milieu de décembre, des membres marquants du côté droit, « continuellement poursuivis, menacés, outragés », réduits « à découcher toutes les nuits, sont forcés d’avoir des armes pour leur défense   », et, après le supplice du roi, ils en apportent « presque tous » aux séances de la Convention. En effet, chaque jour, ils peuvent s’attendre à l’assaut final, et ils ne veulent pas mourir sans vengeance : dans la nuit du 9 au 10 mars, ne se trouvant plus que quarante-trois, ils se font passer le mot pour s’élancer ensemble, « au premier mouvement hostile, contre leurs adversaires et pour en tuer le plus possible » avant de périr  L’expédient est désespéré, mais c’est l’unique ; car, outre les forcenés de la salle, ils ont contre eux les forcenés des tribunes, et là aussi il y a des septembriseurs. La pire canaille jacobine les enveloppe à demeure et de parti pris, d’abord dans la vieille salle du Manège, puis dans la nouvelle salle des Tuileries. En cercle autour d’eux et au-dessus d’eux, ils voient tous les jours des adversaires enrégimentés, « huit ou neuf cents têtes encaquées dans la grande galerie du fond sous une voûte profonde et sourde », et de plus, sur les cotés, mille ou quinze cents autres, deux immenses tribunes toutes pleines  . Comparées à celles-ci, les galeries de la Constituante et de la Législative étaient calmes. « Rien ne déshonore plus la Convention, écrit un spectateur étranger  , que l’insolence de ses auditeurs » ; à la vérité, un décret interdit toutes les marques d’approbation ou de désapprobation ; mais « il est violé tous les jours, et personne n’a jamais été puni pour ce délit »…

La Menace de la rue parisienne et de l’insurrection – le 10 mars- les crapauds du Marais

» – De semaine en semaine les signes avant-coureurs d’une insurrection se suivent et se multiplient, comme les éclairs dans un ciel chargé d’orages. Le 1er janvier, « le bruit court que les barrières doivent être fermées la nuit même et que les visites domiciliaires vont recommencer   ». Le 7 janvier, sur la motion des Gravilliers, la Commune demande au ministre de la guerre 132 canons qui sont aux magasins de Saint-Denis, afin de les répartir entre les sections. Le 15 janvier, les Gravilliers proposent aux quarante-sept autres sections de nommer, comme au 10 août, des commissaires spéciaux qui s’assembleront à l’Évêché et veilleront à la sûreté publique. Le même jour, pour que la Convention ne se méprenne pas sur l’objet de ces menées, on dit tout haut dans ses tribunes que les canons ramenés sont à Paris « pour faire un 10 août contre elle ». Le même jour, il faut un déploiement de force militaire pour empêcher les bandits de se porter aux prisons et d’y « renouveler les massacres ». Le 28 janvier, le Palais-Royal, centre des gens de plaisir, est cerné par Santerre à huit heures du soir, et « six mille hommes environ, trouvés sans carte de civisme », sont arrêtés pour subir un à un le jugement de leur section. – Non seulement l’éclair brille, mais déjà, par coups isolés, la foudre frappe  . Le 31 décembre, un nommé Louvain, dénoncé jadis par Marat comme agent de La Fayette, est égorgé au faubourg Saint-Antoine, et son cadavre est traîné dans les rues jusqu’à la Morgue. Le 25 février, c’est le pillage des épiciers, sur les provocations de Marat, avec la connivence ou la tolérance de la Commune. Le 9 mars, c’est l’imprimerie Corsas saccagée par deux cents hommes armés de sabres et de pistolets. Le même soir et le lendemain, c’est l’émeute préparée et lancée contre la Convention elle-même ; c’est « le comité des Jacobins appelant toutes les sections de Paris à se lever en armes », pour « se débarrasser » des députés appelants et des ministres ; c’est la société des Cordeliers invitant les autorités parisiennes « à s’emparer de l’exercice de la souveraineté et à mettre en arrestation les députés traîtres » ; c’est Fournier, Varlet et Champion requérant la Commune « de se déclarer en insurrection et de fermer les barrières » ; ce sont toutes les avenues de la Convention occupées par « des dictateurs de massacre », Pétion   et Beurnonville reconnus au passage, poursuivis et en danger de mort,…
De mois en mois, sous cette pression, la majorité fléchit. — Quelques-uns sont domptés par le pur effroi physique : dans le procès du roi, au troisième appel nominal, lorsque les votes de mort tombaient du haut de la tribune, un député, voisin de Daunou, « témoignait par ses gestes sa désapprobation énergique. Son tour arrive ; les tribunes, qui sans doute avaient remarqué son attitude », éclatent en menaces si violentes, que pendant quelques minutes il est impuissant à se faire entendre ; « enfin le silence se rétablit, et il vote... la mort   ». — D’autres, comme Durand de Maillane, avertis par Robespierre que « le parti le plus fort est aussi le plus sûr », se répètent « qu’il est prudent, nécessaire de ne pas contrarier le peuple en émotion », et prennent la résolution « de se tenir constamment à l’écart sous l’égide de leur silence et de leur nullité   ». Parmi les cinq cents députés de la Plaine, il y en a beaucoup de cette sorte ; on commence à les appeler « crapauds du Marais » ; dans six mois, ils se réduiront eux-mêmes à l’état de figurants muets ou plutôt de mannequins homicides, et, sous un regard de Robespierre, « leur cœur, maigri d’épouvante   », leur remontera jusque dans la gorge. Bien avant la chute des Girondins, « atterrés du présent, ne trouvant plus dans leur âme aucun ressort », ils laissent déjà voir sur leur visage « la pâleur de la crainte ou l’abandon du désespoir   ». Cambacérès louvoie, puis se réfugie dans son comité de législation  . Barère, né valet et valet à tout faire, met sa faconde méridionale au service de la majorité probable, jusqu’au moment où il mettra sa rhétorique atroce au service de la minorité maîtresse. Siéyès, après avoir voté la mort, entre dans un silence obstiné, autant par dégoût que par prudence : « Qu’importe, dit-il, le tribut de mon verre de vin dans ce torrent de rogomme  ?...

La Gironde se suicide en préparant les instruments de la Terreur Montagnarde


Elle s’est voté en principe une garde départementale, et, devant les protestations de la Montagne, elle n’a pas osé convertir son principe en fait. – Elle a été protégée pendant six mois et sauvée le 10 mars par l’assistance spontanée des fédérés provinciaux, et, loin d’organiser ces auxiliaires de passage en un corps permanent de défenseurs fidèles, elle les laisse disperser ou corrompre par Pache et les Jacobins. – Elle a décrété à plusieurs reprises la punition des fauteurs de septembre et, sur leur pétition menaçante, elle ajourne indéfiniment les poursuites  . – Elle a mandé à sa barre Fournier, Lazowski, Desfieux et les autres meneurs qui, le 10 mars, ont voulu la jeter par les fenêtres, et, sur leur apologie impudente, elle les renvoie absous, libres et prêts à recommencer  . – Au ministère de la guerre, elle élève tour à tour deux Jacobins sournois, Pache et Bouchotte, qui ne cesseront de travailler contre elle. Au ministère de l’intérieur, elle laisse tomber Roland, son plus ferme appui, et nomme à sa place Garat, un idéologue, dont l’esprit, composé de généralités creuses, et le caractère, pétri de velléités contradictoires, s’effondrent en réticences, en mensonges, en demi-trahisons sous le poids de son office trop lourd. – Elle vote le meurtre du roi, ce qui met une mare de sang infranchissable entre elle et les gens honnêtes. – Elle lance la nation dans une guerre de principes   et provoque contre la France une ligue européenne, ce qui, en ramenant sur la frontière les périls de septembre, établit en permanence le régime de septembre à l’intérieur. – Elle forge d’avance les pires instruments de la Terreur prochaine, par le décret qui institue le Tribunal révolutionnaire, avec Fouquier-Tinville comme accusateur public et l’obligation pour chaque juré de prononcer à haute voix son verdict   ; par le décret qui condamne à la mort civile et à la confiscation des biens tout émigré « de l’un ou l’autre sexe », même simple fugitif, même rentré depuis six mois   ; par le décret qui met « hors la loi les aristocrates et les ennemis de la révolution   » ; par le décret qui, dans chaque commune, établit une taxe sur les riches de la commune, afin de proportionner aux salaires le prix du pain   ; par le décret qui soumet tout sac de grain à la déclaration et au maximum   ; par le décret qui punit de six ans de fers la vente du numéraire   ; par le décret qui ordonne « l’emprunt forcé d’un milliard sur les riches   » ; par le décret qui, dans chaque grande ville, lève une armée de sans-culottes salariés « pour tenir les aristocrates sous leurs piques   » ; enfin, par le décret qui, instituant le Comité de Salut public  , fabrique un moteur central pour manœuvrer à toute vitesse toutes ces faux tranchantes à travers les fortunes et les vies. – A ces engins de destruction générale, elle en ajoute un, spécial, contre elle-même. Non seulement elle fournit à ses rivaux de la Commune les millions dont ils ont besoin pour solder leurs bandes ; non seulement elle avance, sous forme de prêt, aux diverses sections   les centaines de mille francs dont elles ont besoin pour abreuver leurs aboyeurs ; mais encore, dans les derniers jours de mars, juste au moment où elle vient d’échapper par hasard à la première invasion jacobine, elle fait élire dans chaque section un comité de surveillance, elle l’autorise à faire des visites domiciliaires et à désarmer les suspects   ; elle tolère qu’il fasse des arrestations et qu’il impose des taxes nominatives ; elle ordonne, pour lui faciliter ses opérations, que la liste de tous les habitants de chaque maison, « avec leurs noms, prénoms, surnoms, âges et professions », soit affichée sur la porte et bien lisible   ; elle lui en fait délivrer copie, elle la soumet à son contrôle. Pour achever, elle s’y soumet elle-même, et, « sans avoir égard à l’inviolabilité d’un représentant de la nation française   », elle décide qu’en cas de dénonciation politique ses propres membres pourront être mis en accusation.

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_78_ Girondins et Montagnards

La lutte entre jacobins Girondins et Montagnards se prépare.  Illusions, irréalisme, légalisme  des Girondins ou pourquoi ils ont perdu la partie d’avance. Indifférence des Parisiens vis-à-vis de la Convention. Comment les Montagnards contrôlent Paris; leurs méthodes électorale et leur financement. Comment ils vont, bien que minoritaires, contrôler la Convention.

Les illusions, le légalisme et l’isolement des Girondins, ou comment la partie face aux Montagnards était perdue dès le début

Voilà le dernier mot et le chef-d’œuvre de la théorie ; Condorcet, le savant constructeur, s’est surpassé ; impossible de dessiner, sur le papier, une mécanique plus ingénieuse et plus compliquée ; par cet article final d’une Constitution irréprochable, les Girondins croient avoir découvert le moyen de muscler la bête et de faire prévaloir le souverain.
Comme si, avec une Constitution quelconque, surtout avec une Constitution pareille, on pouvait museler la bête ! Comme si elle était d’humeur à tendre le cou pour recevoir la muselière qu’on lui présente ! A l’article de Condorcet, Robespierre, au nom des Jacobins, répond par un article contraire   : « Assujettir à des formes légales la résistance à l’oppression est le dernier raffinement de la tyrannie... Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection du peuple entier et de chaque portion du peuple est le plus saint des devoirs. » Or, contre cette insurrection toujours grondante, l’orthodoxie politique, l’exactitude du raisonnement et le talent de la parole ne sont pas des armes. « Nos philosophes, dit un bon observateur  , veulent tout gagner par la persuasion ; c’est comme si l’on disait que c’est par des arguments d’éloquence, par de brillants discours, par des plans de Constitution, qu’on gagne des batailles. Bientôt, suivant eux..., il suffira de porter au combat, au lieu de canons, une édition complète de Machiavel, de Rousseau, de Montesquieu, et ils ne font pas attention que ces hommes-là, comme leurs ouvrages, n’ont été et ne sont encore que des sots à côté d’un coupe-tête muni d’un bon sabre. » – En effet, le terrain parlementaire s’est dérobé ; on est à l’état de nature, c’est-à-dire de guerre, et il ne s’agit pas de discuter, mais d’avoir la force. Avoir raison, convaincre la Convention, obtenir la majorité, faire rendre des décrets, tout cela serait de mise en temps ordinaire, sous un gouvernement pourvu d’une force armée et d’une administration régulière, lorsque, du haut de l’autorité publique, les décrets de la majorité descendent, à travers des fonctionnaires soumis, jusqu’à la population sympathique ou obéissante. Mais, en temps d’anarchie, surtout dans l’antre de la Commune, dans Paris tel que l’a fait le 10 août et tel que l’a fait le 2 septembre, rien de tout cela ne sert….
Et d’abord, dans ce grand Paris, ils sont isolés ; en cas de danger, ils ne peuvent compter sur aucun groupe zélé de partisans fidèles. Car, si la grande majorité est contre leurs adversaires, elle n’est pas pour eux ; dans le secret du cœur, elle est restée « constitutionnelle   ». – « Je voudrais, dit un observateur de profession, me rendre maître de Paris en huit jours et sans coup férir, si j’avais six mille hommes et un valet d’écurie de La Fayette pour les commander. » Effectivement, depuis que les royalistes sont partis ou se cachent, c’est La Fayette qui représente le mieux l’opinion intime, ancienne et fixe de la capitale. Paris subit les Girondins comme les Montagnards, à titre d’usurpateurs ; la grosse masse du public leur tient rancune, et ce n’est pas seulement la bourgeoisie, c’est aussi la majorité du peuple qui répugne au régime établi…
Ni dans le peuple, ni dans la bourgeoisie, la Convention n’a de racines, et, à mesure qu’elle glisse plus bas sur la pente révolutionnaire, elle rompt un à un les fils par lesquels elle se rattachait encore les indifférents.
Après huit mois de règne, elle s’est aliéné toute l’opinion publique. « Presque tous ceux qui ont quelque chose sont modérés   », et tous les modérés sont contre elle. « Les gendarmes qui sont ici parlent ouvertement contre la révolution, jusqu’à la porte du Tribunal révolutionnaire dont ils improuvent hautement les jugements. Tous les vieux soldats détestent le régime actuel  » – Les volontaires « qui reviennent de l’armée paraissent fâchés de ce qu’on ait fait mourir le roi, et, à cause de cela seul, ils écorcheraient tous les Jacobins   ». – Aucun parti de la Convention n’échappe à cette désaffection universelle et à cette aversion croissante. « Si l’on décidait par appel nominal la question de guillotiner tous les membres de la Convention, il y aurait contre eux au moins les dix-neuf vingtièmes » des voix  , et, de fait, telle est à peu près la proportion des électeurs qui, par effroi ou dégoût, n’ont pas voté et ne votent plus. – Que la gauche ou la droite de la Convention soit victorieuse ou vaincue, c’est l’affaire de la droite ou de la gauche ; le grand public n’entre point dans les débats de ses conquérants et ne se dérangera pas plus pour la Gironde que pour la Montagne. Ses anciens griefs lui reviennent toujours « contre les Vergniaud, les Guadet » et consorts   ; il ne les aime point, il n’a pas confiance en eux, il les laissera écraser sans leur porter aide. Libre aux enragés d’expulser les trente-deux, puis de les mettre sous les verrous. « L’aristocratie (entendez par là les propriétaires, les négociants, les banquiers, la bourgeoisie riche ou aisée) ne souhaite rien tant que de les voir guillotinés  . » – « L’aristocratie même subalterne (entendez par là les petits boutiquiers et les ouvriers maîtres) ne s’intéresse pas plus à leur sort que s’ils étaient des bêtes fauves échappées... et qu’on réencage  . » – « Guadet, Pétion, Brissot ne trouveraient pas à Paris trente personnes qui prissent leur parti, qui fissent même la moindre démarche pour les empêcher de périr  . » Au reste, peu importe que la majorité ait des préférences ; ses sympathies, si elle en a, ne seront jamais que platoniques. Elle ne compte plus dans aucun des deux camps, elle s’est retirée du champ de bataille, elle n’est plus que l’enjeu du combat, la proie et le butin du futur vainqueur. Car, n’ayant pu ni voulu se plier à la forme politique qu’on lui imposait, elle s’est condamnée elle-même à l’impuissance parfaite. Cette forme, c’est le gouvernement direct du peuple par le peuple, avec tout ce qui s’ensuit, permanence des assemblées de section, délibérations publiques des clubs, tapage des tribunes, motions en plein air, rassemblements et manifestations dans la rue : rien de moins attrayant et de plus impraticable pour des gens civilisés et occupés. Dans nos sociétés modernes, le travail, la famille et le monde absorbent presque toutes les heures ; c’est pourquoi un tel régime ne convient qu’aux déclassés oisifs et grossiers…
Dès le premier jour, quand la Convention en corps traversait les rues pour se rendre en séance, elle a pu comprendre, à certaines phrases significatives, en quelles mains imbéciles et terribles elle était tombée. « Pourquoi, disait-on sur son passage, pourquoi faire venir tant de gens pour gouverner la France ? N’y en a-t-il pas assez à Paris   ? »…
« Citoyen Danton, écrivait le député Thomas Payne, le danger d’une rupture entre Paris et les départements croît tous les jours : les départements n’ont point envoyé leurs députés à Paris pour être insultés, et chaque insulte qu’on fait aux députés est une insulte pour les départements qui les ont choisis et envoyés. Je ne vois qu’un plan efficace pour empêcher cette rupture d’éclater : c’est de fixer la résidence de la Convention et des futures Assemblées à une distance de Paris... Pendant la révolution américaine, j’ai constaté les énormes inconvénients attachés à la résidence du gouvernement du Congrès dans l’enceinte d’une juridiction municipale quelconque. Le Congrès se tint d’abord à Philadelphie et, après une résidence de quatre ans, trouva nécessaire de quitter cette ville…– Danton sait cela et il est assez clairvoyant pour comprendre le danger ; mais le pli est pris, et il l’a donné lui-même. Depuis le 10 août, Paris tient la France asservie, et une poignée de révolutionnaires tyrannise Paris…

Les sections sous Comité de surveillance ; Comment les Montagnards contrôlent Paris et vont contrôler la Convention

Grâce à la composition et à la tenue des assemblées de section, la source première du pouvoir est restée jacobine et se teint d’une couleur de plus en plus foncée ; par suite, les procédés électoraux qui, sous la Législative, avaient formé la Commune usurpatrice du 10 août, se sont perpétués et s’aggravent sous la Convention  . « Dans presque toutes les sections , ce sont les sans-culottes qui occupent le fauteuil, qui ordonnent l’intérieur de la salle, qui disposent les sentinelles, qui établissent les censeurs et reviseurs. Cinq ou six espions habitués de la section, soldés à 40 sous, y sont depuis le commencement jusqu’à la fin de la séance ; ce sont des gens à tout entreprendre. Ces mêmes hommes sont encore destinés à porter les ordres d’un comité de surveillance à l’autre,... de sorte que, si les sans-culottes d’une section ne sont pas assez forts, ils appellent ceux de la section voisine. » – En de pareilles assemblées, les élections sont faites d’avance, et l’on voit comment toutes les places électives demeurent par force ou arrivent forcément aux mains de la faction. À travers les velléités hostiles de la Législative et de la Convention, le conseil de la Commune est parvenu d’abord à se maintenir pendant quatre mois ; puis, en décembre  , quand il est enfin obligé de se dissoudre, il reparaît, autorisé de nouveau par le suffrage populaire, renforcé et complété par ses pareils, avec trois chefs, procureur-syndic, substitut et maire, tous les trois auteurs ou fauteurs de septembre, avec Chaumette, soi-disant Anaxagoras, ancien mousse, puis clerc, puis commis, toujours endetté, bavard et buveur ; avec Hébert, dit le Père Duchesne, et c’est tout dire ; avec Pache, subalterne empressé, intrigant doucereux, qui a exploité son air simple et sa figure de brave homme pour se pousser jusqu’au ministère de la guerre, qui a mis là tous les services au pillage, et qui, né dans une loge de concierge, y revient dîner par calcul ou par goût.
Par delà l’autorité civile, les Jacobins ont accaparé aussi le pouvoir militaire. Aussitôt après le 10 août  , la garde nationale refondue a été distribuée en autant de bataillons qu’il y a de sections, et chaque bataillon est ainsi devenu « la section armée » ; là-dessus, on devine de quoi maintenant il se compose, et quels démagogues il se choisit pour officiers et sous-officiers. « On ne peut plus, écrit un député, donner le nom de garde nationale au ramassis de gens à piques et de remplaçants, mêlés de quelques bourgeois, qui, depuis le 10 août, continuent à Paris le service militaire. » A la vérité, 110 000 noms sont sur le papier ; aux grands appels, tous les inscrits, s’ils n’ont pas été désarmés, peuvent venir ; mais, à l’ordinaire, presque tous restent chez eux et payent un sans-culotte pour monter leur garde. En fait, pour fournir au service quotidien, il n’y a, dans chaque section, qu’une réserve soldée, environ cent hommes, toujours les mêmes. Cela fait dans Paris une bande de quatre à cinq mille tape-dur, dans laquelle on peut démêler les pelotons qui ont déjà figuré en septembre, Maillard et ses 68 hommes à l’Abbaye, Gauthier et ses 40 hommes à Chantilly, Audouin, dit le Sapeur des Carmes, et ses 350 hommes dans la banlieue de Paris, Fournier, Lazowski et leurs 1 500 hommes à Orléans et à Versailles  . – Quant à leur solde et à la solde de leurs auxiliaires civils, la faction n’est pas en peine ; car, avec le pouvoir, elle a pris l’argent. Sans compter ses rapines de septembre  , sans parler des innombrables places lucratives dont elle dispose, quatre cents distribuées par le seul Pache, quatre cents autres distribuées par le seul Chaumette  , la Commune a 850 000 francs par mois pour sa police militaire. D’autres saignées pratiquées au Trésor font encore couler l’argent public dans les poches de sa clientèle…
À ces fonds régulièrement alloués, joignez les fonds qu’elle détourne ou qu’elle extorque. D’une part, au ministère de la guerre, Pache, son complice avant d’être son maire, a institué le gaspillage et le grappillage en permanence : en trois mois d’administration, il parviendra à laisser un découvert de 130 millions, « sans quittances   ». D’autre part, le duc d’Orléans, devenu Philippe-Egalité, traîné en avant par ses anciens stipendiés, la corde au cou, presque étranglé, doit financer plus que jamais et de toute la profondeur de sa bourse ; puisque, pour sauver sa vie, il consent à voter la mort du roi, c’est qu’il est résigné à d’autres sacrifices   ; probablement, des 74 millions de dettes qu’on trouvera à son inventaire, une grosse part provient de là.
 Ayant ainsi les places, les grades, les armes et l’argent, la faction, maîtresse de Paris, n’a plus qu’à maîtriser la Convention isolée   qu’elle investit de toutes parts.
Par les élections, elle y a déjà porté son avant-garde, cinquante députés, et, grâce à l’attrait qu’elle exerce sur les naturels emportés et despotiques, sur les tempéraments brutaux, sur les esprits courts et détraqués, sur les imaginations affolées, sur les probités véreuses, sur les vieilles rancunes religieuses ou sociales, elle arrive, au bout de six mois, à doubler ce nombre  . Sur les bancs de l’extrémité gauche, autour de Robespierre, Danton et Marat, le noyau primitif des septembriseurs attire à lui les hommes de son acabit : d’abord les pourris comme Chabot, Tallien et Barras, les scélérats comme Fouché, Guffroy et Javogues, les enfiévrés et possédés comme David, les fous féroces comme Carrier, les demi-fous méchants comme Joseph Lebon, les simples fanatiques comme Levasseur, Baudot, Jeanbon-Saint-André, Romme et Le Bas, ensuite et surtout les futurs représentants à poigne, gens rudes, autoritaires et bornés, excellents troupiers dans une milice politique, Bourbotte, Duquesnoy, Rewbell, Bentabole, « un tas de b... d’ignorants, disait Danton  , n’ayant pas le sens commun, et patriotes seulement quand ils sont soûls. Marat n’est qu’un aboyeur ; Legendre n’est bon qu’à dépecer sa viande ; les autres ne savent que voter par assis et levé ; mais ils ont des reins et du nerf ». Parmi ces nullités énergiques, on voit s’élever un jeune monstre, au visage calme et beau, Saint-Just, sorte de Sylla précoce, qui, à vingt-cinq ans, nouveau venu, sort tout de suite des rangs et à force d’atrocité se fait sa place  . Six ans auparavant, il a débuté dans la vie par le vol domestique : en visite chez sa mère, il est parti de nuit, emportant l’argenterie et des bijoux qu’il est venu manger dans un hôtel garni, rue Fromenteau, au centre de la prostitution parisienne   ; là-dessus, à la demande des siens, on l’a enfermé six mois dans une sorte de maison d’arrêt...

« Un sang calciné par l’étude », un orgueil colossal, une conscience hors des gonds, une imagination emphatique, sombre, hantée par les souvenirs sanglants de Rome et de Sparte, une intelligence faussée et tordue jusqu’à se trouver à l’aise dans l’habitude du paradoxe énorme, du sophisme effronté et du mensonge meurtrier  , tous ces ingrédients dangereux, amalgamés, dans la fournaise de l’ambition refoulée et concentrée, ont bouillonné en lui longtemps et silencieusement, pour aboutir à l’outrance continue, à l’insensibilité voulue, à la raideur automatique, à la politique sommaire de l’utopiste dictateur et exterminateur. –

jeudi 17 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_77_ l’Etat Jacobin Girondin

Malgré les pressions électorales, le vote public, les démissions forcées, la majorité est jacobine, mais Girondine. Manque de représentativité du vote.  Portrait du Girondin : situation sociale, idéologie, psychologie, caractère sectaire mais respect de la légalité, refus de la violence extra légale et des façons populacières des Montagnards

Les élections jacobines- fin du secret du vote

– Après l’épuration des personnes, elle procède à l’épuration des sentiments. À Paris et dans neuf départements au moins  , au mépris de la loi, elle supprime le scrutin secret, refuge suprême des modérés timides, et impose à chaque électeur le vote public à haute voix, sur appel nominal, c’est-à-dire, s’il vote mal, la perspective de la lanterne  . Rien de plus efficace pour tourner dans le bon sens les volontés indécises, et, en maint endroit, des machines encore plus puissantes se sont appliquées violemment sur les élections. À Paris, on a voté en pleine boucherie et pendant tout le cours de la boucherie, sous les piques des exécuteurs et sous la conduite des entrepreneurs. À Meaux et à Reims, les électeurs en séance ont pu entendre les cris des prêtres qu’on égorgeait. À Reims, les massacreurs ont eux-mêmes intimé à l’assemblée électorale l’ordre d’élire leurs candidats, Drouet, le fameux maître de poste, et Armonville, un cardeur de laine ivrogne ; sur quoi la moitié de l’assemblée s’est retirée, et les deux candidats des assassins ont été élus. À Lyon, deux jours après le massacre, le commandant jacobin écrit au ministre : « La catastrophe d’avant-hier met les aristocrates en fuite et nous assure la majorité dans Lyon  . » Du suffrage universel soumis à tant de triages, foulé par une si rude pression, chauffé et filtré dans l’alambic révolutionnaire, les opérateurs tirent ce qu’ils veulent, un extrait concentré, une quintessence de l’esprit jacobin.
Au reste, si l’extrait obtenu ne leur semble pas assez fort, là où ils sont souverains, ils le rejettent et recommencent l’opération. — À Paris, au moyen d’un scrutin épuratoire et surajouté, le nouveau conseil de la Commune entreprend l’expulsion de ses membres tièdes, et le maire élu des modérés, Le Fèvre d’Ormesson, est assailli de tant de menaces qu’au moment d’être installé il se démet. À Lyon  , un autre modéré, Nivière-Chol, élu deux fois et par près de 9 000 votants sur 11 000, est contraint deux fois d’abandonner sa place ; après lui, le médecin Gilibert, qui, porté par les mêmes voix, allait aussi réunir la majorité des suffrages, est saisi tout d’un coup et jeté en prison ; même en prison, il est élu ; les clubistes l’y maintiennent d’autant plus étroitement et ne le lâchent pas, même après qu’ils lui ont extorqué sa démission. – Ailleurs, dans les cantons ruraux, en France-Comté par exemple  , quantité d’élections sont cassées si l’élu est catholique. Souvent la minorité jacobine fait scission, s’assemble à part au cabaret, élit son maire ou son juge de paix, et c’est son élu qui est validé comme patriote ; tant pis pour celui de la majorité : les suffrages bien plus nombreux qui l’ont choisi sont nuls, parce qu’ils sont « fanatiques ». — Interrogé de cette façon, le suffrage universel ne peut manquer de faire la réponse qu’on lui dicte. À quel point cette réponse est forcée et faussée, quelle distance sépare les choix officiels et l’opinion publique, comment les élections traduisent à rebours le sentiment populaire, des faits sans réplique vont le montrer. Les Deux-Sèvres, le Maine-et-Loire, la Vendée, la Loire-Inférieure, le Morbihan et le Finistère n’ont envoyé à la Convention que des républicains anticatholiques, et ces mêmes départements seront la pépinière inépuisable de la grande insurrection catholique et royaliste. Trois régicides, sur quatre députés, représentent la Lozère, où, six mois plus tard, trente mille paysans marcheront sous le drapeau blanc.  Six régicides, sur neuf députés, représentent la Vendée qui va se lever tout entière au nom du roi.

Portrait, psychologie et doctrine du Girondin

Si vigoureuse qu’ait été la pression électorale, la machine à voter n’a point rendu tout ce qu’on lui demandait. Au début de la session, sur sept cent quarante-neuf députés, il ne s’en trouve qu’une cinquantaine   pour approuver la Commune, presque tous élus, comme à Reims et à Paris, là où la terreur a pris l’électeur à la gorge, « sous les crocs, sous les haches ; sous les poignards et les massues des assommeurs   ». Ailleurs, où la sensation physique du meurtre n’a pas été aussi présente et poignante, un reste de pudeur a empêché les choix trop criants. On n’a pu défendre aux suffrages de se porter sur des noms connus ; soixante-dix-sept membres de la Constituante, cent quatre-vingt-six de la Législative entrent à la Convention, et à beaucoup d’entre eux la pratique du gouvernement a donné quelques lumières. Bref, chez six cent cinquante députés, la conscience et l’intelligence ne sont faussées qu’à demi.
Sans doute ils sont tous républicains décidés, ennemis de la tradition, apôtres de la raison, nourris de politique déductive ; on ne pouvait être nommé qu’à ce prix. Tout candidat était tenu d’avoir la foi jacobine ou du moins de réciter le symbole révolutionnaire. En conséquence, dès sa première séance, la Convention, à l’unanimité, vote avec enthousiasme et par acclamation l’abolition de la royauté, elle jugera Louis XVI « coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d’attentat contre la sûreté générale de l’État   ». – Mais sous les préjugés politiques subsistent les habitudes sociales. Par cela seul qu’un homme est né et a vécu longtemps dans une société ancienne, il en a reçu l’empreinte, et les pratiques qu’elle observe se sont déposées en lui sous forme de sentiments : si elle est réglée et policée, il y a contracté involontairement le respect de la propriété et de la vie humaine, et, dans la plupart des caractères, ce respect s’est enfoncé très avant. Une théorie, même adoptée, ne parvient pas à le détruire…
Nés presque tous dans la bourgeoisie moyenne, presque tous nos législateurs, quelle que soit l’effervescence momentanée de leur cervelle, sont au fond ce qu’ils ont été jusqu’ici, des avocats, procureurs, négociants, prêtres ou médecins de l’ancien régime et ce qu’ils seront plus tard, des administrés dociles ou des fonctionnaires zélés de l’Empire  , c’est-à-dire des hommes civilisés de l’espèce ordinaire, des bourgeois du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, assez honnêtes dans la vie privée pour avoir envie de l’être aussi dans la vie publique. – C’est pourquoi ils ont horreur de l’anarchie, de Marat  , des égorgeurs et des voleurs de septembre. Trois jours après leur réunion, « presque à l’unanimité », ils votent la préparation d’une loi « contre les provocateurs au meurtre et à l’assassinat ». – « Presque à l’unanimité », ils veulent se donner une garde recrutée dans les quatre-vingt-trois départements contre les bandes armées de Paris et de la Commune. Pour premier président, ils ont élu Pétion « presque à la totalité des suffrages ». Roland, qui vient de leur lire son rapport, reçoit « les plus vifs applaudissements de l’Assemblée presque entière ». – Bref, ils sont pour la république idéale contre les brigands de fait…
Parmi les républicains, ceux-ci sont les plus estimables et les plus croyants ; car ils le sont depuis longtemps, par réflexion, étude et système, presque tous lettrés et liseurs, raisonneurs et philosophes, disciples de Diderot ou de Rousseau, persuadés que la vérité absolue a été révélée par leurs maîtres, imbus de l’Encyclopédie ou du Contrat social, comme jadis les puritains de la Bible . À l’âge où l’esprit, devenant adulte, s’éprend d’amour pour les idées générales  , ils ont épousé la théorie et voulu rebâtir la société sur des principes abstraits. À cet effet, ils ont procédé en purs logiciens, avec toute la rigueur superficielle et fausse de l’analyse en vogue : ils se sont représenté l’homme en général, le même en tout temps et en tout pays, un extrait et un minimum de l’homme ; ils ont considéré plusieurs milliers ou millions de ces êtres réduits, érigé en droits primordiaux leurs volontés imaginaires et rédigé d’avance le contrat chimérique de leur association impossible.
Plus de privilèges, plus d’hérédité, plus de cens, tous électeurs, tous éligibles, tous membres égaux du souverain ; tous les pouvoirs à court terme et conférés par l’élection ; une assemblée unique, élue et renouvelée en entier tous les ans, un conseil exécutif élu et renouvelé par moitié tous les ans, une trésorerie nationale élue et renouvelée par tiers tous les ans ; des administrations locales élues, des tribunaux élus ; référendum au peuple, initiative du corps électoral, appel incessant au souverain qui, toujours consulté, toujours agissant, manifestera sa volonté, non seulement par le choix de ses mandataires, mais encore par « la censure » qu’il exercera sur les lois : telle est la Constitution qu’ils se forgent  . « Celle d’Angleterre, dit Condorcet, est faite pour les riches, celle d’Amérique pour les citoyens aisés ; celle de France doit être faite pour tous les hommes. » — A ce titre, elle est la seule légitime ; toute institution qui s’en écarte est contraire au droit naturel, et partant n’est bonne qu’à jeter bas. — C’est ce que les Girondins ont fait sous la Législative ; on sait par quelle persécution des consciences catholiques, par quelles violations de la propriété féodale, par quels empiétements sur l’autorité légale du roi, avec quel acharnement contre les restes de l’ancien régime, avec quelle complaisance pour les crimes populaires, avec quelle raideur, quelle précipitation, quelle témérité, quelles illusions  , jusqu’à lancer la France dans une guerre européenne, jusqu’à confier les armes à la dernière plèbe, jusqu’à voir dans le renversement de tout ordre l’avènement de la philosophie et le triomphe de la raison.
Quand il s’agit de son utopie, le Girondin est un sectaire et ne connaît point de scrupules. Peu lui importe que neuf électeurs sur dix n’aient pas voté : il se croit le représentant autorisé des dix. Peu lui importe que la grande majorité des Français soit pour la Constitution de 1791 : il prétend leur imposer la sienne. Peu lui importe que ses anciens adversaires, roi, émigrés, insermentés, soient des gens honorables ou du moins excusables : il prodiguera contre eux toutes les rigueurs légales, la déportation, la confiscation, la mort civile, la mort physique  . À ses propres yeux, il est justicier, et son investiture lui vient de la justice éternelle : rien de plus pernicieux chez l’homme que cette infatuation de droit absolu ; rien de plus propre à démolir en lui l’édifice héréditaire des notions morales. — Mais, dans l’enceinte étroite de leur dogme, les Girondins sont conséquents et sincères : ils comprennent leurs formules ; ils savent en déduire les conséquences ; ils y croient, comme un géomètre à ses théorèmes et comme un théologien à ses articles de foi ; ils veulent les appliquer, faire la Constitution, établir un gouvernement régulier, sortir de l’état barbare, mettre fin aux coups de main de la rue, aux pillages, aux meurtres, au règne de la force brutale et des bras nus.

Le légalisme  Girondin : réduire Paris à son quatre-vingt-troisième d’influence


D’ailleurs le désordre, qui leur répugne à titre de logiciens, leur répugne encore à titre d’hommes cultivés et polis. Ils ont des habitudes de tenue  , des besoins de décence et même des goûts d’élégance. Ils se savent ni ne veulent imiter les façons rudes de Danton, ses gros mots, ses jurons, ses familiarités populacières. Ils ne sont point allés, comme Robespierre, se loger chez un maître menuisier, pour y vivre et manger avec la famille. Aucun d’eux ne « s’honore », comme Pache, ministre de la guerre, « de descendre dîner chez son portier » et d’envoyer ses filles au club pour donner le baiser fraternel à des Jacobins ivres  . Il y a un salon, quoique pédant et raide, chez Mme Roland. Barbaroux adresse des vers à une marquise qui, après le 2 juin, le suivra à Caen. Condorcet a vécu dans le grand monde, et sa femme, ancienne chanoinesse, a les grâces, le sérieux, l’instruction, la finesse d’une personne accomplie. De tels hommes ne peuvent souffrir à demeure la dictature inepte et grossière de la canaille armée. Pour remplir le trésor public, ils veulent des impôts réguliers, et non des confiscations arbitraires  . Pour réprimer les malveillants, ils demandent « des punitions, et non des proscriptions   ». Pour juger les crimes d’État, ils repoussent les tribunaux d’exception et s’efforcent de maintenir aux accusés quelques-unes des garanties ordinaires  . S’ils déclarent le roi coupable, ils hésitent à prononcer la mort, et tâchent d’alléger leur responsabilité par l’appel au peuple. « Des lois, et non du sang », ce mot, prononcé avec éclat dans une comédie du temps, est l’abrégé de leur pensée politique.

La loi, surtout la loi républicaine, est générale ; une fois édictée, personne, ni citoyen, ni cité, ni parti, ne peut sans crime lui refuser obéissance. Il est monstrueux qu’une ville s’arroge le privilège de gouverner la nation ; Paris, comme les autres départements, doit être réduit à son quatre-vingt-troisième d’influence. Il est monstrueux que, dans une capitale de 700 000 âmes, cinq ou six mille Jacobins extrêmes oppriment les sections et fassent seuls les élections ; dans les sections et aux élections, tous les citoyens, ou du moins tous les républicains doivent avoir un vote égal et libre. Il est monstrueux que le principe de la souveraineté du peuple soit employé pour couvrir les attentats contre la souveraineté du peuple, que, sous prétexte de sauver l’État, le premier venu puisse tuer qui bon lui semble, que, sous couleur de résister à l’oppression, tout attroupement soit en droit de renverser tout gouvernement. – C’est pourquoi il faut pacifier ce droit militant, l’enfermer dans des formes légales, l’assujettir à une procédure fixe  . Si quelque particulier souhaite une loi, réforme ou mesure publique, qu’il le dise dans un papier signé de lui et de cinquante autres citoyens de la même assemblée primaire ; alors sa proposition sera soumise à son assemblée primaire ; puis, en cas de majorité, aux assemblées primaires de son arrondissement ; puis, en cas de majorité, aux assemblées primaires de son département ; puis, en cas de majorité, au corps législatif ; puis, en cas de rejet, à toutes les assemblées primaires de l’empire, tellement qu’après un second verdict des mêmes assemblées une seconde fois consultées, le corps législatif, s’inclinant devant la majorité des suffrages primaires, devra se dissoudre et laisser la place à un corps législatif nouveau