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samedi 28 janvier 2023

Commission Schellenberger : témoignage de Jean-Marc Jancovici

Commission d’enquête visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France- Commission Schellenberger

Témoignage de Jean-Marc Jancovici : extraits

Pétrole et fossile : « Je ne crois pas à la possibilité de faire une civilisation telle que celle que nous connaissons actuellement sans combustible fossile. »

Economie et physique :  "Presque tous les scénarios énergétiques partagent une faiblesse, à savoir de placer l’économie comme une donnée d’entrée. Or, de mon point de vue, l’économie est une donnée de sortie., c’est parce que nous avons des ressources que nous sommes capables d’avoir un système économique. S’il n’y avait pas d’atomes de fer sur Terre, il n’y aurait pas d’immeubles tels que nous les construisons aujourd’hui avec des armatures en fer. La disponibilité des ressources est donc un facteur limitant de la production économique."

Renouvelables : le problème du cuivre

« Au vu des quantités de cuivre impliquées dans le développement de tout ce qui est électrique, il est évident qu’en France, nous ne pouvons pas déployer quoi que ce soit de significatif comme mode renouvelable — ou même non renouvelable — et comme usage aval électrique sans importer du cuivre. Je ne sais pas si ce sera facile ou difficile.

Concernant le cuivre, une information a récemment été publiée par l’agence internationale de l’énergie (AIE), disant que les mines de cuivre en fonctionnement et en cours de développement dans le monde passeraient leur pic entre maintenant et dans deux ans. Or, pour que de nouveaux projets de mines voient le jour, il faut compter entre dix et quinze ans.

« Concernant le cuivre, il me semble que l’ordre de grandeur est supérieur à dix entre le solaire et le nucléaire pour la quantité de cuivre par kilowattheure produit. Ainsi, si nous voulons produire des énergies décarbonées, nous sommes moins dépendants si nous faisons du nucléaire que si nous faisons un système solaire. En outre, d’une manière générale, les énergies renouvelables exploitant des sources diffuses (donc le vent et le soleil) ont besoin de davantage de collecteurs pour avoir la même quantité d’énergie à l’arrivée, sans parler du fait que nous avons besoin de sources concentrées — pour maintenir un système pas trop éloigné du système actuel —  et, éventuellement, de stocker, ce qui demande également des moyens supplémentaires, notamment des métaux. Développer la filière nucléaire ne permet donc pas d’être indépendants mais d’être moins dépendants que d’autres options concernant les métaux »



Sur l’éolien ; des limites physiques contrairement au nucléaire

« le vent n’est pas toujours régulier en permanence alors que la puissance d’une éolienne dépend du cube du vent. Si la vitesse du vent est divisée par deux, la puissance électrique fournie est divisée par huit. À l’échelle de l’Europe, même avec l’interconnexion de toutes les éoliennes européennes, l’ensemble du parc éolien peut descendre à moins de 5 % de la puissance installée. Nous ne pouvons donc pas avoir un système purement éolien. En outre, même en ajoutant du solaire — qui est un peu contracyclique par rapport à l’éolien —, l’ensemble des deux ne permet toujours pas de garantir l’approvisionnement.

Ces énergies ont une limite en termes d’emplacements et de matériaux, car elles sont beaucoup plus intensives en métal que les modes centralisés que nous avons l’habitude d’utiliser jusqu’à maintenant. Ces limites sont plutôt physiques, a contrario des limites du nucléaire, qui sont plutôt liées aux compétences et au consensus »

Le nucléaire durable Passer à la quatrième génération sans tarder

« La quatrième génération semble être le grand déterminant de la possibilité de disposer d’un nucléaire « durable » à l’avenir. Le nucléaire que nous exploitons aujourd’hui utilise un isotope très minoritaire de l’uranium, à savoir l’uranium 235, présent à environ 0,7 % dans l’uranium naturel. En raison des quantités récupérables d’uranium sur terre, en ordre de grandeur, si nous voulions remplacer une fraction significative des centrales à charbon mondiales par du nucléaire, il n’y aurait pas assez d’uranium 235 pour que cela fonctionne pendant des siècles. Pour que le nucléaire soit durable, il faut absolument passer à la quatrième génération, capable d’exploiter soit l’uranium 238 soit du thorium, sans trop tarder car, pour démarrer ces réacteurs de quatrième génération, nous avons quand même besoin du seul matériau fissile trouvable sur terre, à savoir l’uranium 235. En passant à la quatrième génération, nous serions capables d’exploiter les stocks d’uranium 238 « 

« Si nous nous mettons en « économie de guerre », je pense que nous sommes à quinze ans de pouvoir disposer de modèles déployables. À ce moment, nous faisons la jonction avec des EPR, le temps de pouvoir commencer à déployer de la quatrième génération. Toutefois, nous n’en faisons pas plus que cela. Cette option n’est pas sur la table actuellement. Dans l’intervalle, il est évident qu’aujourd’hui, si nous voulons davantage d’électricité, la seule option qui reste est de rajouter des moyens renouvelables dans les dix à quinze ans à venir. »

Sur les dangers du nucléaire

"En cas d’accident sur un réacteur à eau pressurisée, le plus probable est que, comme à Three Mile Island, vous perdiez le réacteur à l’intérieur de l’enceinte de confinement. En cas de conflit, la vraie question est de savoir si l’accident ajoutera massivement des dommages. Un accident dans la centrale de Zaporijjia ne changera malheureusement pas significativement le bilan de la guerre en Ukraine. Lorsqu’une installation est endommagée à cause de la guerre, le vrai problème est la guerre.

En outre, il existe de nombreuses manières de causer des morts avec des dommages aux installations de production électrique. La convention stipule qu’en cas de guerre, les belligérants ne doivent pas porter atteinte aux centrales nucléaires ni aux barrages. Or, si vous voulez faire beaucoup de dégâts très rapidement, il vaut mieux détruire les barrages que les centrales nucléaires. En France, faire sauter le barrage de Vouglans engendrerait six mètres d’eau place Bellecour à Lyon."

Sur les déchets nucléaires

"La question des déchets nucléaires est très importante dans le débat public. Le fait que ces déchets fassent partie des éléments générant le plus de peur ne me semble pas du tout en adéquation avec la hiérarchie des nuisances lorsque nous regardons tout ce qui est déversé dans l’environnement (CO2, phytosanitaires ou encore particules fines). Les déchets nucléaires sont de deuxième ordre car, même si leur nature n’est certainement pas anodine, ils sont tout petits, peu nombreux et confinés.

De très loin, l’option préférentielle est de les mettre dans un trou et de les oublier, ce que les Suédois ont décidé de faire. Je considère que le retraitement est une bonne idée puisqu’il permet de concentrer de façon très importante le volume à stocker et de récupérer un certain nombre d’éléments qui sont récupérables dans les assemblages usés.

La réversibilité du stockage ne me semble pas cruciale. Un stockage non réversible s’est produit de façon très naturelle il y a deux milliards d’années dans une mine d’uranium à Oklo au Gabon, où des réacteurs sont apparus spontanément. Les produits de fission avaient très peu migré par rapport à l’endroit où ils s’étaient formés. Nous sommes capables de mettre du pétrole et du gaz sous pression dans une couche géologique profonde, dans laquelle ils resteront pendant des millions d’années. Nous pouvons donc très bien placer des éléments solides comme des colis vitrifiés dans une couche géologique appropriée et ne pas être très inquiets à l’idée qu’ils réapparaissent cinquante ans plus tard.

Il faut savoir qu’au bout de quelques siècles, les produits de fission sont revenus au niveau de radioactivité de l’uranium initial. C’est moins que la cathédrale Notre-Dame, qui est à l’air libre et donc beaucoup plus agressée. Le chiffre de 100 000 ans est souvent mis en avant mais la partie la plus radiotoxique est beaucoup plus courte."

Sur le financement du nucléaire

"La question du coût du nucléaire est essentiellement une question de cadre de marché. Par exemple, le coût du mégawattheure de la centrale d’Hinkley Point s’élèvera à plus de 100 livres sterling. Or, si le financement de cette centrale avait eu lieu avec de l’argent disponible à 2 % par an — et non pas avec de l’argent disponible à 10 % par an —, la même centrale aurait produit des mégawattheures aux alentours de 50 euros. Le vrai sujet du coût du nucléaire est la structure de financement, qui dépend essentiellement du cadre public ou non. Le nucléaire n’a rien à faire dans un cadre privé car il s’agit, par essence, d’une activité régalienne qui relève de l’État et qui doit accéder à des financements qui sont ceux de l’État."

mercredi 18 mai 2022

Repower EU : la réponse de la Commission au défi russe.

 REPower EU : La réponse de la Commission au défi russe… est une réponse allemande aux problèmes allemands qui aggraverait et généraliserait à toute l’Europe la catastrophe de l’Energiewende. Une  course aveugle derrière l’EnergieWende allemande : gaz ( et encore charbon) au mépris des engagement climatiques, marche forcée aux Energies Variables Intermittentes malgré les échecs et les réticences de plus en plus fortes des opinions), absence du nucléaire (le mot ne figure pas dans le document  REpower EU, aucune allusion à la solution évidente de la prolongation des centrales), biométhane à gogo (mais quid des cultures alimentaires )…et le miracle hydrogène !

 Beaucoup de généralités et de  vœux pieux

 « REPowerEU vise à réduire rapidement notre dépendance aux combustibles fossiles russes en accélérant la transition propre et en unissant nos forces pour parvenir à un système électrique plus résilient et à une véritable union de l’énergie... Nous pouvons réduire considérablement notre dépendance aux combustibles fossiles russes dès cette année, tout en veillant à ce que toutes nos politiques et tous nos investissements soient adaptés à l’avenir et accélèrent la transition énergétique. Le paquet Fit for 55 apportera une partie de la réponse, mais l’Europe doit faire plus.

Alors que certains États membres ont déjà annoncé leur intention de mettre fin aux importations de fossiles en provenance de Russie, aucun État membre ne peut relever ce défi isolément. Grâce à l’évaluation et à la planification conjointes des besoins, aux achats conjoints et à une coordination renforcée, nous pouvons faire en sorte que l’ambition de mettre fin à la dépendance de la Russie à l’égard des combustibles fossiles soit à la fois réalisable et abordable pour tous les États membres. C’est pourquoi la Commission présente un plan SAVE de l’UE, avec une approche à deux volets: réaliser des économies d’énergie à court terme grâce à un changement de comportement et accélérer et renforcer le changement structurel grâce à des mesures d’efficacité énergétique à moyen et à long terme. D’après les commentaires des intervenants, on estime que ces types de mesures à court terme pourraient permettre de réduire de 5 % la demande de gaz et de pétrole.

Le moment est venu de réduire la dépendance énergétique stratégique de l’Europe. REPowerEU accélère la diversification et davantage de gaz renouvelables, utilise les économies d’énergie et l’électrification avec le potentiel de fournir d’ici 2027 au moins l’équivalent des combustibles fossiles que l’Europe importe actuellement de Russie chaque année. Elle le fait avec une planification coordonnée, dans l’intérêt commun et avec une forte solidarité européenne. L’urgence de parvenir à réduire la dépendance énergétique de l’Europe est double. Alors que la crise climatique a été gravement aggravée par une crise de sécurité dans le voisinage immédiat de l’UE, l’UE ne peut pas permettre que sa demande d’énergie soit utilisée comme une arme économique ou politique. »

 Commentaire : Bien, bien…mais ce n’est pas en poursuivant la politique énergétique allemande qu’on y arrivera ! (voir ci après)

 Une plateforme commune pour le gaz.

 « À la suite du mandat du Conseil européen, la Commission et les États membres ont mis en place une plateforme énergétique volontaire de l’UE pour l’achat groupé de gaz, de GNL et d’hydrogène. La plateforme est également ouverte à l’Ukraine, à la Moldavie, à la Géorgie et aux Balkans occidentaux. »

 Commentaire : Plutôt une bonne idée, à voir comment cela va fonctionner en cas de crise sévère?

 Des objectifs affichés …qui seront tenus ?

 « À moyen et à long terme, la mise en œuvre intégrale des propositions Fit for 55 présentées en juillet dernier réduirait notre consommation de gaz de 30 % d’ici 2030, plus d’un tiers de ces économies provenant de la réalisation de l’objectif de l’UE en matière d’efficacité énergétique proposé dans la proposition de refonte de la directive sur l’efficacité énergétique…

 La modélisation du scénario REPowerEU montre qu’une réduction de 13 % de la consommation d’énergie d’ici à 2030, contre 9 % dans la précédente proposition de directive sur l’efficacité énergétique, serait rentable et contribuerait de manière substantielle à la réalisation de l’objectif REPowerEU au niveau de l’Union. La Commission invite donc les colégislateurs à modifier la proposition de refonte de 2021 afin de porter l’objectif contraignant de la directive sur l’efficacité énergétique à au moins 13 %. »

 Commentaire : Bon, pourquoi pas ? Mais on est tellement habitué à l’affichage d’objectifs que ne sont jamais tenus ?

 Repower EU c’est du gaz et du renouvelable, c’est  l’Energiewende en plus grand et en plus vite. Pour quel succès ?

 « Remplacer la dépendance de l’UE à l’égard des combustibles fossiles russes nécessitera une augmentation massive de l’électricité, des gaz et des combustibles renouvelables dans la production d’électricité, l’industrie, les bâtiments et les transports… Le temps presse. Afin de garantir que les objectifs en matière d’énergies renouvelables à l’échelle de l’UE soient accélérés conformément au plan REPowerEU et sur la base de sa modélisation des incidences et de la faisabilité, la Commission propose de porter l’objectif fixé dans la directive sur les énergies renouvelables de 40 % actuellement à 45 % d’ici 2030 et d’accélérer le déploiement des énergies renouvelables. »

 Commentaire : Alors là on rentre dans le cœur du problème : repower EU c’est du gaz et du renouvelable, c’est  l’Energiewende en plus grand et en plus vite. Pour quel succès ?

 « Le développement des énergies renouvelables est très rapide en Allemagne. En 2021, la puissance installée des parcs éoliens (63 GW) et solaires (56 GW) est, pour chacun, équivalente à celle du parc nucléaire français (61 GW) et a plus que doublé en une dizaine d’années. Mais la puissance d’une installation de production d’énergie est un indicateur incomplet, voire trompeur

Le solaire et l’éolien sont des sources d’énergie dont la production est variable et ce de manière non pilotable. Elles ne peuvent donc pas, seules, faire face à la demande. C’est pourquoi l’Allemagne a, malgré l’énorme augmentation des énergies renouvelables, conservé un parc de production pilotable qui lui permet d’assurer la production pendant les périodes de vent faible ou d’ensoleillement limité. La sollicitation de ces différents moyens de production est très variable en fonction de la demande en énergie, mais aussi de la météorologie. La production du solaire photovoltaïque est bien sûr nulle pendant la nuit, mais peut monter au-delà de 40 GW au milieu d’une belle journée d’été. De même, la production éolienne peut descendre à moins de 1 GW, mais aussi dépasser les 45 GW. Ces variations considérables sont compensées en petite partie par l’hydraulique, mais surtout par les productions fossiles (charbon et gaz).

 Ainsi, entre les années 2000 et 2020, la puissance installée des centrales à combustibles fossiles (charbon ou gaz) a augmenté , passant de 71 GW à 74 GW, pendant que le nucléaire diminuait, passant de 22 GW à 8 GW. Le développement des renouvelables n’a pas permis de sortir des énergies fossiles.

En 2020, il y a eu une forte diminution de la consommation électrique en Allemagne, comme dans l’immense majorité des pays, du fait de l’épidémie de Covid-19. Cette diminution s’est répercutée pour l’essentiel sur la production d’électricité d’origine fossile puisque les énergies renouvelables sont prioritaires, avec donc une baisse des émissions de CO2 . Cet événement fortuit a permis à l’Allemagne de respecter l’objectif qu’elle s’était donné d’une diminution de 40 % des émissions sur la période 1990-2020. Avec la fin des contraintes liées à la gestion de l’épidémie, mais aussi du fait de la flambée des prix du gaz qui ont favorisé l’usage du charbon, les émissions ont fortement réaugmenté en 2021 (par rapport à leur niveau de 2020) et l’objectif sur les émissions de CO2 ne sera plus tenu. »

F-M Bréon, https://www.afis.org/La-transition-du-secteur-electrique-en-Allemagne

Commentaire :  Avec son Energiewende tout renouvelable, l’Allemagne n’a en valeur absolue pas  baissé d’un pouce ses émissions de CO2 par habitant qui restent supérieures d’un tiers à celles de la France. Quant aux émissions de CO2 pour la production électrique, elles sont 6 à 8 fois supérieures à celles de la France !

 Le plan Repower EU ,c’est d’abord du gaz ( et encore du charbon)

 Le plan REPowerEU  comprend une substitution du gaz russe par du GNL.

 1) Climatiquement, c’est tout simplement catastrophique. Les émissions carbone du GNL américain sont près 1.4 fois plus élevés que celles du gaz russe délivré par gazoduc !

2) Du point de vue géostatégique, c’est remplacer une dépendance russe par une dépendance américaine. Dans l’immédiat, c’est peu discutable ? Mais qui sait ce que réserve le futur ? On aura pas la cruauté de rappeler les déclarations des dirigeants allemands qualifiant Poutine de démocrate sans faille (Schröder) , le soutien à l’élection ukrainienne douteuse de Viktor Ianoukovitch, et leurs illusions sur l’évolution de la Russie.

3) L’un des principaux obstacles au développement renforcé des ENR , c’est aussi l’un des grands échecs de l’Energiewende, le réseau ;

En 2020, l’estimation du coût de l’adaptation du réseau aux ENR  était estimée à 110 milliards d’euros pour 2050, soit un quintuplement de l’estimation initiale ; et cette valeur est elle-même déjà caduque. Et le principal problème est que ce réseau ne se fait pas : sur 3600 km de réseau supplémentaire prévus pour  2015, seuls 17% étaient réalisés en 2019! Or l’ Energiewende complète exigerait 11.000 km.

 Les éoliennes de la mer du nord ne sont toujours pas reliées aux centres industrielles du sud, et les surplus éoliens, lorsqu’ils existent se déversent chez les Tchèques et les Polonais, qui n’en ont nul besoin et doivent s’en protéger

Le fait est que cette extension du réseau se heurte à un immense problème d’acceptabilité ; et l’on ne voit pas comment cela serait compatible avec une accélération des ENR

4) Stabilité du réseau : graves conséquences

A supposer même que les ENR puissent se substituer davantage aux pilotables à rythme accéléré (« remplacer le gaz russe) ; c’est la quasi-certitude de risques énormes d’effondrement du réseau. Ceci a été pointé en termes assez peu diplomatiques par la Cour des Comptes Fédérale Allemande (« Les hypothèses du ministère des Affaires économiques concernant la sécurité d'approvisionnement en électricité sont "en partie trop optimistes et en partie invraisemblables »)et en France par un rapport de France Stratégie qui a eu un certain écho (Quelle sécurité d’approvisionnement électrique en Europe à horizon 2030 ?:

«La fermeture programmée en Europe de capacités pilotables doit être mieux prise en compte pour garantir la sécurité d’approvisionnement avant 2030… dès 2030 et vraisemblablement à une date plus rapprochée, si les tendances actuelles se maintiennent, les seuls moyens pilotables ne seront pas en mesure de satisfaire toutes les demandes de pointe moyennes »

Et pour terminer, un ordre de grandeur : le redémarrage d'un seul réacteur nucléaire existant aurait le même effet que la fourniture d'un million de tonnes de #GNL (gaz naturel liquéfié) supplémentaire par an sur le marché mondial.

5) Enjeux matières premières : très critique !

Que ce soit l’Ademe (Les réseaux électriques choix technologiques, enjeux matières et opportunités industrielles, 2020), l’AIE (Clean energy progress after the Covid-19 crisis will need reliable supplies of critical minerals, RTE (« Futurs énergétiques 2050 », 12.3 Les ressources : des tensions possibles sur l’approvisionnement en ressources minérales,l’IFP (Les métaux dans la transition énergétique) et plus récemment l’université de Leuwen (Europe’s Green Deal requires massive amounts of battery metals, 2022), tous pointent sur des problémes massifs et critiques d’approvisionnement en métaux et minéraux (cuivre, aluminium , lithium, platinoides, silicium, cobalt, nickel, terres rares). L’accélération massive de la transition vers les ENR ne fera disparaitre le problème bien au contraire !




https://www.iea.org/articles/clean-energy-progress-after-the-covid-19-crisis-will-need-reliable-supplies-of-critical-minerals

6) Un coût qui doit être économiquement soutenable et socialement acceptable

La solution allemande et vers laquelle la Commission Européenne veut orienter l’Europe consiste à doubler un parc pilotable par un parc ENR est l’une des plus couteuses qui soit, et de fait l’Allemagne a structurellement le coût le plus élevé d’Europe pour l’électricité.


7) Une certaine hypocrisie et toujours un antinucléarisme dogmatique et intransigeant.

Quelques nouvelles glanées dans l’actualité :

6a) A aucun moment, le mot nucléaire ne figure dans le document REPowerEU. Ni pour le court terme ( prolongation des centrales existantes), ni pour le moyen terme, ni pour le long terme.

6b) Visite d’Urusla Van Der Leyen en Inde : “Energy security is one of the most pressing topics for India and Europe. The EU will diversify away from Russian fossil fuels and will invest heavily in clean renewable energy. So 🇪🇺 🇮🇳 cooperation on solar and green hydrogen is key

Pas un mot sur les projets d’EPR en Inde où pourtant la France a remis une "offre engageante » en vue de la construction de six (réacteurs) EPR sur le site de Jaitapur qui deviendrait alors la plus puissante centrale nucléaire au monde. Clairement, il ne faut attendre aucun soutien de cette Commision sous influence allemande pour ce type de projet.

6c) Ce que ne dit pas Repower EU, c’est que c’est aussi un plan procharbon !

Ainsi, on apprend : « Le Botswana a été inondé de requêtes pour fournir du charbon à l’Europe et estime que la demande des pays occidentaux pourrait dépasser un million de tonnes par an, a déclaré mardi le président Mokgweetsi Masisi, alors que la guerre en Ukraine oblige l’Europe à se tourner davantage vers l’Afrique pour les ressources énergétiques. »

Et quasi simultanément, on apprend :

« Le ministre ougandais en charge de l’énergie a annoncé le 11 mai l'acquisition d'un terrain en vue de la construction de la première centrale nucléaire d’Afrique de l’Est (2000 MW).

Quelle ironie !https://www.reuters.com/business/energy/europe-seeks-million-tonnes-per-year-botswana-coal-says-president-2022-05-10/?s=09 ; https://www.connaissancedesenergies.org/louganda-prevoit-de-construire-la-premiere-centrale-nucleaire-dafrique-de-lest-220513

Le Miracle hydrogène : ne peut pas pallier les défauts des énergies variables intermittentes !

Le miracle hydrogène a été suscité parce qu’au fond, les dirigeants allemands savent bien que les énergies variables et intermittentes (éolien et solaire) ne leur permettront jamais de se passer à la fois du charbon et du nucléaire. C’est toujours la course aveugle derrière l’EnergieWende, avec un problème non résolu : l’hydrogène est un vecteur énergétique, pas une source. Donc, il faut le produire !

« L’hydrogène jouera un rôle clé pour remplacer le gaz naturel, le charbon et le pétrole dans les applications difficiles à décarboniser dans l’industrie et les transports. REPowerEU propose un « accélérateur d’hydrogène » fixant un objectif de 10 millions de tonnes de production nationale d’hydrogène renouvelable et de 10 millions de tonnes d’importations d’hydrogène renouvelable d’ici 2030. Afin d’atteindre cet objectif, il est proposé d’accélérer les efforts conjoints au niveau de l’UE et des États membres pour finaliser les cadres réglementaires et les projets relatifs à l’hydrogène, stimuler le déploiement de l’électricité renouvelable et les capacités de fabrication d’électrolyseurs dans l’UE, et faciliter la transition vers l’hydrogène… Des cadres réglementaires sont nécessaires de toute urgence pour permettre au développement de l’économie de l’hydrogène dans l’UE. Conjointement avec cette communication, la Commission a publié pour réaction du public deux actes délégués sur la définition et la production d’hydrogène renouvelable Il est également urgent d’accélérer les travaux sur les normes manquantes en matière d’hydrogène, en particulier pour la production, les infrastructures et l’utilisation finale de l’hydrogène ... »

Commentaire : sur la question de l’hydrogène renouvelable, la Commission ignore visiblement toutes les études démontrant que la production d’hydrogène à partie d’énergies renouvelables se fait à un coût prohibitif… ou avec beaucoup de gaz puisque le coût de structure des hydrogénateurs est archidominant et que ceux-ci doivent être utilisés de façon continue. On restera discret par charité sur les délires de classification taxonomique de la Commission sur les différentes types hydrogènes (gris, bleu, vert, jaune , rose _l’hydrogène produit à partir du nucléaire, considéré évidemment comme non renouvelable).

L’absence de cadres pour les normes n’est pas qu’un obstacle bureaucratique, c’est un problème technique fondamental lié à la dangerosité spécifiques de l’hydrogène (explosibilité, diffusibilité) A part les usages industriels de l’hydrogène, le dangers sont loin d’être négligeables, identifiés et maitrisés. Ainsi, en Norvège, l’explosion en juin 2019 d’une station-service en Norvège a mis fin à la vente de véhicules à hydrogène par Toyota et Hyundai…

« « L’utilisation massive d’hydrogène comme stockage intermédiaire d’énergie électrique intermittente (éolien et solaire) dans la chaîne Power-to-Gas-to-Power se heurte à des obstacles rédhibitoires tenant aux volumes considérables des stockages d’hydrogène requis et au faible facteur de charge des électrolyseurs et piles à combustible de la chaîne « conversion-stockage-conversion » qui obère considérablement les coûts… Dans tous les cas, le stockage d’une électricité renouvelable variable sous forme d’hydrogène entraine des pertes de conversion de 70 %, à terme peut-être seulement 40 ou 50 %. Dans un environnement disposant de larges réseaux de gaz ou d’électricité les perspectives de rentabilité pour ces solutions semblent très lointaines, à des niveaux de coût carbone bien supérieurs à ce qu’ils sont actuellement. »

(Comité de prospective de la CRE_ Le vecteur hydrogène ; Les enjeux de l’Hydrogène,  rapport de l’Académie des Technologies)

Très clairement, selon la vision allemande, une grande partie de l’hydrogène européen serait produit dans des pays tiers. Les plans allemands de giga production au Sahel, basés sur le solaire,  ont fait chou blanc, ils sont remplacés par d’autre gros projets en Namibie, au Congo, etc. Outre les nouvelles dépendances qui en résultent, on peut s’interroger sur ce que l’ancien expert de la Commission Samuele Furfari a qualifié d’ « écocolonialisme au pays du surréalisme »

Autres remarques

Ouverture vers le gaz de schiste en Europe ?

« L’un des principaux objectifs de REPowerEU est d’assurer un approvisionnement en gaz alternatif adéquat pour couvrir la demande de gaz de l’Europe en diversifiant les approvisionnements extérieurs. La production nationale de gaz naturel au sein de l’UE pourrait compenser dans une certaine mesure la réduction des importations en provenance de Russie à court terme »

Commentaire : Intéressant :l’un des objectifs est-il d’autoriser la production de gaz de schiste en Europe ?

Le biogaz et les conflits d’usages : concurrence avec les cultures alimentaires, c’est pas réglé du tout !

« Porter la production de biométhane à 35 milliards de mètres cubes d’ici 2030 [objectif de 2028] est une voie rentable pour réaliser notre ambition de réduire les importations de gaz naturel en provenance de Russie. Afin d’accroître la capacité de production de biogaz dans l’UE et de promouvoir sa conversion en biométhane, les besoins d’investissement estimés s’élèvent à 36 milliards d’euros sur la période, qui peuvent être cofinancés par la politique agricole commune à condition que les États membres incluent les projets dans leurs plans stratégiques. »

Commentaire : Le détournement de la politique agricole commune vers les besoins énergétiques surprend : c’est assez maladroit et angoissant à un moment où la guerre en Ukraine révèle des fragilités et dépendances alimentaires plutôt inquiétantes.

Déjà en Allemagne la lutte pour la terre entre production alimentaire et production énergétique a provoqué un net ralentissement du biogaz. En France, France Stratégie (Quelle place pour le gaz dans la transition énergétique ?, 2020 ; Biomasse agricole : quelles ressources pour quel potentiel ? (2022)  a pulvérisé les prévisions très optimistes de l’Ademe :

« Le remplacement du gaz fossile par du gaz renouvelable relève encore largement du pari...Même pour l’industrie seulement, « il n’est pas certain qu’une offre de gaz renouvelable puisse répondre à ces besoins spécifiques en gaz, aussi limités soient-ils in fine. De fait, les trois technologies disponibles pour produire du gaz renouvelable n’ont pas encore fait la preuve de leur rentabilité dans une perspective de développement à grande échelle. »

« Le potentiel énergétique maximal identifié de la biomasse agricole pourrait, en théorie, atteindre 120 TWh. Or, la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) estime un potentiel de production de biomasse agricole proche de 250 TWh. »

« La SAU (superficie agricole utilisée) consacrée à la production de biomasse non alimentaire est estimée actuellement à environ 1,7 Mha (soit 6 % de la SAU totale). Pour couvrir les besoins en biomasse projetés à long terme, il sera nécessaire de recourir massivement aux résidus de cultures, aux surplus d’herbes et aux cultures intermédiaires ne nécessitant pas de nouvelles surfaces spécifiques et récoltables sur un minimum de 15 Mha (plus de 50 % de la SAU estimée en 2050). »

 On fait comment ?

mercredi 2 mai 2018

Détester l'Eurokom-1 Macron et les truqueurs


Le langage des truqueurs- l’Europe et l’Eurokom

La campagne européenne commence bien, c’est-à-dire n’importe comment. En meeting à Epinal le 15 avril, Emmanuel Macron a répondu ainsi à l’interpellation  d’un homme qui se plaignait « qu’avant l’euro le Picon coûtait 5 francs au comptoir et maintenant trois fois plus » : « l’Europe nous a évité de nous refaire la guerre depuis soixante-dix ans, ce qui n’était jamais arrivé. Rappelez-vous cela face à votre Picon la prochaine fois ».

Bravo pour l’argument , car enfin, quelle condescendance et quelle ineptie! Si l’interpellateur a sans doute quelque raison de se plaindre du prix du Pïcon bière, la réponse de M. Macron est inepte pour une foultitude de raisons.

Si nous ne sommes pas fait la guerre en Europe, en effet, le France a cependant connu la guerre d’Indochine (47 674 morts, et les prisonniers 10. 000 à Dien Bien Phu, traités dans des conditions criminelles-seulement 4000 reviendront de captivité). Et la guerre d’Algérie (30,00 victimes). Ce n’est pas que je sache l’Europe qui nous a sorti de ces guerres. Si nous ne sommes pas fait la guerre, la France fait toujours la Guerre au Mali, en Irak, en Syrie, et elle est bien seule ; ce n’est pas l’Europe, pourtant tout entière menacée par l’intégrisme islamique, qui l’aide beaucoup.

Si nous ne sommes plus fait la guerre en Europe, c’est quand même beaucoup grâce aux Russes et aux Américains qui ont permis la défaite nazie, pas grâce à la Commission de Bruxelles.  Si nous ne sommes pas fait la guerre en Europe, c’est quand même beaucoup grâce à Patton et à Churchill qui ont très vite compris le danger stalinien, grâce à Truman et à sa réponse au blocus de Berlin qui marque un coup d’arrêt à l’expansionnisme stalinien. Pas grâce à la Commission de Bruxelles !

Si nous ne sommes plus fait la guerre en Europe, c’est grâce à la politique de réconciliation franco allemande menée par de Gaulle et Adenauer, pas grâce à la Commission de Bruxelles ! C’est aussi grâce au fait qu’il est extrêmement rare que 1° des démocraties ; 2° en déclin démographique se fassent la guerre.

Alors il faudrait quand même à la fin distinguer entre l’Europe, réalité géographique, historique, culturelle et la Communauté européenne et ses institutions (notamment la Commission européenne), voués uniquement à construire un grand marché selon les conceptions et les recettes du libéralisme le plus fanatique, selon le dogme d’une véritable secte libérale ; car enfin il est trop facile de jouer sur les mots et  de confondre sans cesse sciemment les deux : vous vous opposez à la politique de la communauté Européenne devient vous vous opposez à l’Europe ! Puisqu’apparemment c’est trop exiger de nos politiques truqueurs que de dire Communauté Européenne, proposons un nouveau vocable. Il y aurait l’Europe réelle des peuples et des nations et puis l’Eurokom, les institutions de la Communauté Européenne.

Les raisons de détester l’Eurokom- début d’une série

Et comme décidément les truqueurs me chauffent de plus en plus, il n’est pas impossible que je me décide à recenser les nombreuses raisons de détester l’Eurokom. Et puisqu’on parlait de guerre :

Raison n°1 : la faillite de l’Eurokom en Yougoslavie-150.000 morts

Car enfin l’Europe de ces dernières années a toute de même connu une guerre en Yougoslavie (dix ans de 1991 à 2001,  150 000 morts !!!! dont deux tiers de civils,  4 millions de personnes déplacées). Alors certes, le conflit n’a pas dégénéré en guerre mondiale (était-ce seulement concevable !) mais il s’agit tout de même d’un échec sanglant de l’Eurocom, qui aurait pu dès le début, à peu de frais, par une politique ferme dissuader Milosevic de se lancer dans l’aventure. Au lieu de cela, de nombreux Serbes sont toujours persuadés que par impuissance ou, sciemment, par calcul, on a laissé dégénérer la situation pour permettre à une Otan qui n’avait plus aucune utilité ni justification de se remettre en selle et de perdurer.

Raison n°2 : le fiasco du tribunal international sur l’ex-Yougoslavie

Rappelons - la mort en détention du dirigeant Serbe plusieurs fois élus président, Milosevic, après que sa santé n’ait pas permis la tenue d’un procès en bonne forme, et que ses demandes de soins en Russie aient été plusieurs fois refusée. Presque un assassinat légal donc, et ceci alors que finalement la Serbie a été jugée non coupable de génocide et qu’il fut reconnu  « qu’il n’y a pas suffisamment de preuves dans ce dossier pour constater que Slobodan Milošević avait donné son accord au plan commun qui visait à expulser définitivement les Musulmans et les Croates de Bosnie du territoire revendiqué par les Serbes ». Déjà au moment du procès, l’hebdomadaire britannique Sunday Times estimait  que « plus de 80 % des déclarations de l’accusation auraient été rejetées par un tribunal britannique comme étant de simples ouï-dire ».

            - Ante Gotovina, un général croate accusé de crimes contre l'humanité sur les Serbes de Croatie, qui dans un premier temps fut condamné à 24 ans de prison, puis  libéré en appel, en novembre 2012 - ce qui ressemblait davantage à une loterie qu’à une justice à vrai dire impossible.

-la libération de Ramush Haradinaj,  un des principaux chefs militaires des albanais du Kosovo qui est libéré car les neuf témoins dont trois protégés par la mission d'administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (MINUK) qui devaient comparaître contre lui ont été assassinés ou sont morts dans des conditions suspectes. Carla Del Ponte, ancien procureur auprès du tribunal : « certains juges du Tribunal pour l'ex-Yougoslavie avaient peur que les Albanais viennent eux-mêmes s'occuper d'eux

- et, pour terminer, le jour même de la fermeture du tribunal, de la fin du dernier procès, le suicide en plein tribunal, le 29 novembre 2017  du Croate  lobodan Praljak

La conclusion factuelle et modérée de la page Wikipedia résume bien « Le tribunal aura donc échoué dans son objectif principal :  réconcilier les Serbes, Monténégrins, Croates, Bosniaques et Albanais ». 
Chers hauts fonctionnaires, chers hauts dirigeants de l’Eurokom, une simple vérité à l’épreuve de l’histoire, que connaissent tous les dirigeants politiques dignes de ce nom :  lorsqu’on veut réconcilier, on ne fait pas des tribunaux, on fait des lois d’amnistie ou de prescription  

Cette remarque encore d'Hubert Védrine : nos relations avec la Russie sont plus froides que froides, je veux dire plus froides qu'en pleine guerre froide, à la grande période de l'URSS, qui occupait toute de même la moitié est de l'Europe.

Faut le faire, non ?

Décidément, il faut sortir de cet Eurokom !

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lundi 14 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_56_ Pourquoi les Girondins ont voulu la guerre

Important et magistral : Comment les Jacobins (en l’occurrence les Girondins) vont provoquer la guerre. La Constitution gêne les Jacobins, elle est violée journellement et sur tout le territoire. Les Puissances européennes ne voulaient pas la guerre.  Pour les Girondins,  la seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre.  « On nous opposait toujours la Constitution et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre ».  La majorité de la population était lasse de l’anarchie et se dégoûtait de ses fauteurs, souhaitant la fin de la Révolution et le retour à l’ordre. Pour les Girondins qui veulent la poursuite de la Révolution et conquérir le pouvoir, la guerre est indispensable !
La technique selon laquelle un parti révolutionnaire en difficulté pousse à une rupture violente compromettant les « imbéciles utiles » pour créer l’irréparable et éviter tout retour en arrière , beaucoup la reprendront ; y compris contre ses premier promoteurs.

La Constitution violée partout et tout le temps

Si les députés qui, le 1er octobre 1791, juraient la Constitution avec tant de solennité et d’enthousiasme avaient voulu ouvrir les yeux, ils auraient vu que, sur tous les points du territoire, cette Constitution était incessamment violée dans sa lettre et dans son esprit. Selon l’usage et par amour-propre d’auteur, le dernier président de la Constituante, M. Thouret, venait, dans son rapport final, de recouvrir la vérité déplaisante sous des phrases pompeuses et trompeuses ; mais il suffisait de parcourir le résumé du mois pour vérifier si, comme il l’assurait, « l’exécution des décrets était complète dans toutes les parties de l’empire ». – « Où est-elle, demandait Mallet du Pan, cette exécution complète  . Est-ce à Toulon, au milieu des morts et des blessés qui se sont fusillés à la face de la municipalité et du directoire ébahis ? Est-ce à Marseille, où deux particuliers ont été assommés et massacrés comme aristocrates », sous prétexte « qu’ils vendaient aux petits enfants des dragées empoisonnées pour commencer la contre-révolution ? Est-ce à Arles, contre laquelle 4 000 Marseillais, lancés par le club, se mettent en marche en ce moment même ? Est-ce à Bayeux, où le sieur Fauchet, décrété de prise de corps » et frappé d’incapacité politique, vient d’être élu député à la Législative ? « Est-ce à Blois, où le commandant, dévoué à la mort pour avoir tenté l’exécution des décrets, a été forcé de renvoyer un régiment fidèle et de se soumettre à un bataillon licencieux ? Est-ce à Nîmes, où le régiment de Dauphiné, quittant la ville par l’ordre du ministre, a reçu du peuple » et du club « l’ordre de désobéir au ministre et de rester ? Est-ce dans ces régiments que leurs officiers, le pistolet sur la poitrine, ont été contraints d’abandonner pour faire place à des amateurs ? Est-ce à Toulouse, où, à la fin d’août, les corps administratifs ont ordonné à tous les prêtres non assermentés de sortir dans trois jours de la ville et de se retirer à quatre lieues ? Est-ce dans la banlieue de Toulouse, où, le 28 août, un officier municipal a été pendu au réverbère à la suite d’une rixe à coups de fusil ? » Est-ce à Paris, où, le 25 septembre, le collège des Irlandais, vainement protégé par un traité international, vient d’être assailli par la populace, où les catholiques qui entendaient la messe orthodoxe ont été chassés et traînés à la messe de l’assermenté voisin…

Pourquoi le parti Jacobin ( en l’occurrence, surtout les Girondins) ont voulu et provoqué la guerre

L’orage arrive et fond sur sa tête ; la guerre, comme un noir nuage, monte à l’horizon, envahit les quatre coins du ciel, tonne, enveloppe dans un cercle de foudres la France remplie de matières explosives, et c’est l’Assemblée qui, par la plus énorme de ses fautes, attire ces foudres sur la nation.
Avec un peu de prudence, elle aurait pu les écarter. — Deux griefs principaux étaient allégués, l’un par la France, l’autre par l’Empire. — D’une part, et très justement, la France réclamait contre les rassemblements d’émigrés que l’Empereur et les Électeurs toléraient contre elle sur leur territoire. Mais, d’abord, quelques milliers de gentilshommes, sans soldats, sans magasins et presque sans argent, n’étaient guère à craindre, et, de plus, bien avant l’heure décisive, leurs rassemblements avaient été dispersés, à l’instant par l’Empereur dans ses États propres, au bout de quinze jours par l’électeur de Trèves dans son Électorat  . – D’autre part, en vertu des traités, les princes allemands possessionnés en Alsace revendiquaient les droits féodaux supprimés sur leurs terres françaises, et la diète leur défendait d’accepter l’indemnité offerte. Mais, avec la diète, rien n’était plus usité ni plus facile que de traîner des négociations dilatoires, et il n’y avait aucun péril ni inconvénient en la demeure, puisque, pendant l’attente, les réclamants demeuraient les mains vides
– Si maintenant, derrière les prétextes ostensibles, on cherche les volontés véritables, il est certain que, jusqu’à la fin de janvier 1792, les intentions de l’Autriche étaient pacifiques. Ce qu’elle avait accordé au comte d’Artois par la déclaration de Pilnitz était de l’eau bénite de cour, l’apparence d’une promesse illusoire, un secours subordonné au concert de toute l’Europe, c’est-à-dire annulé d’avance par l’ajournement indéfini, et, tout de suite, la prétendue ligue des souverains avait été « rangée par les politiques dans la classe des comédies augustes   ». Bien loin d’armer contre la nouvelle France au nom de la France ancienne, l’empereur Léopold et son ministre Kaunitz avaient été charmés de voir la Constitution finie, acceptée par le roi : cela « les tirait d’embarras   » et la Prusse aussi. Dans la conduite des États, l’intérêt politique est toujours le grand ressort, et les deux puissances avaient besoin de toutes leurs forces d’un autre côté, en Pologne, l’une pour en retarder, l’autre pour en accélérer le partage, l’une et l’autre, en cas de partage, pour en prendre assez et pour empêcher que la Russie n’en prît trop. – Ainsi les souverains de la Prusse et de l’Autriche ne songeaient encore ni à délivrer Louis XVI, ni à ramener les émigrés, ni à conquérir des provinces françaises, et, si l’on ne pouvait pas s’attendre à leur malveillance personnelle, on n’avait pas à redouter leur intervention armée

La seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre 

C’est donc l’Assemblée qui lance aux abîmes grondants de la mer inconnue le navire désemparé, sans gouvernail, et qui fait eau de toutes parts ; elle seule coupe le câble qui le retenait au port et que les puissances étrangères n’osaient ni ne souhaitaient trancher. Cette fois encore, les Girondins sont les meneurs et tiennent la hache : dès la fin d’octobre, ils l’ont saisie et frappent à coups redoublés  . Par exception, les Jacobins extrêmes, Couthon, Collot d’Herbois, Danton, Robespierre, ne sont point avec eux ; Robespierre, qui d’abord a proposé d’enfermer l’Empereur « dans le cercle de Popilius   », craint de livrer au roi de trop grands pouvoirs, se défie et prêche la défiance. — Mais la grosse masse du parti, l’opinion bruyante, suit et pousse les téméraires qui marchent en avant. De tant de choses qu’il faudrait savoir pour conduire avec compétence une affaire si compliquée et si délicate, ils n’en connaissent aucune, ni les cabinets, ni les cours, ni les peuples, ni les traités, ni les précédents, ni les formes salutaires, ni le style obligé. Pour guide et conseil aux relations étrangères, faute de mieux, ils ont Brissot, qui fonde sa primauté sur leur ignorance et qui, érigé en homme d’État, devient, pendant plusieurs mois, le personnage le plus en vue de l’Europe . Autant que l’on peut attribuer à un seul homme une calamité européenne, on doit lui imputer celle-ci. C’est ce malheureux, né dans une boutique de pâtissier, élevé dans un bureau de procureur, ancien agent de police à 150 francs par mois, ancien associé des marchands de diffamation et des entrepreneurs de chantage  , aventurier de plume, brouillon et touche-à-tout, qui, avec ses demi-renseignements de nomade, ses quarts d’idée de gazetier, son érudition de cabinet littéraire  , son barbouillage de mauvais écrivain, ses déclamations de clubiste, décide des destinées de la France et déchaîne sur l’Europe une guerre qui détruira six millions de vies. Du fond du galetas où sa femme blanchit ses chemises, il est bien aise de gourmander les potentats, et, pour commencer, le 20 octobre, il insulte trente souverains étrangers à la tribune  . Jouissance exquise et intime, qui est l’aliment quotidien du nouveau fanatisme, et que Mme Roland elle-même savoure avec une complaisance visible dans les deux célèbres lettres où, d’un ton rogue, elle fait la leçon d’abord au roi, puis au pape  . Au fond, Brissot se croit Louis XIV et il invite expressément les Jacobins à imiter les insolences du grand monarque  .
 – À la maladresse de l’intrus, à la susceptibilité du parvenu, s’ajoute la raideur du sectaire. Au nom du droit abstrait, les Jacobins nient le droit historique ; ils imposent de haut et par force la vérité dont ils sont les apôtres et se permettent toutes les provocations qu’ils interdisent à autrui. « Disons à l’Europe, s’écrie Isnard, que dix millions de Français, armés du glaive, de la plume, de la raison, de l’éloquence, pourraient seuls, si on les irrite, changer la face du monde et faire trembler tous les tyrans sur leurs trônes d’argile. » – « Partout où il y a un trône, ajoute Hérault de Séchelles, nous avons un ennemi  . » – « Il n’y a point de capitulation sincère, dit Brissot, entre la tyrannie et la liberté... Votre Constitution est un anathème éternel aux rois absolus... Elle fait leur procès, elle prononce leur sentence ; elle semble dire à chacun : Demain tu ne seras plus, ou tu ne seras roi que par le peuple... La guerre est actuellement un bienfait national, et la seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre  . » – « Dites au roi, dit Gensonné, que la guerre est nécessaire, que l’opinion publique la provoque, que le salut de l’empire lui en fait une loi  . » – « L’état où nous sommes, conclut Vergniaud, est un véritable état de destruction qui peut nous conduire à l’opprobre et à la mort. Aux armes donc, aux armes ! Citoyens, hommes libres, défendez votre liberté, assurez l’espoir de celle du genre humain... Ne perdez pas l’avantage de votre situation ; attaquez lorsque tout vous fait présager un heureux succès... I

L’Assemblée est si pressée de rompre, qu’elle usurpe l’initiative réservée au roi et rédige en forme de décret une sommation à terme fixe  . — A ce moment les dés sont jetés : « Ils veulent la guerre, dit l’Empereur, ils l’auront », et tout de suite l’Autriche s’allie à la Prusse, menacée comme elle par la propagande révolutionnaire  . À force de sonner le tocsin, les Jacobins, maîtres de l’Assemblée, ont réussi à conclure « cette alliance monstrueuse », et, de jour en jour, leur tocsin sonne plus fort. Encore un an, grâce à cette politique, la France aura l’Europe entière pour ennemie, et pour unique amie la régence d’Alger, dont le régime intérieur est à peu près le même que le sien…

On nous opposait toujours la Constitution et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre 


À travers leurs carmagnoles perce un calcul qu’ils avoueront plus tard. – « On nous opposait toujours la Constitution, dira Brissot, et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre  . » Ainsi les griefs diplomatiques dont ils font parade ne sont pour eux qu’un prétexte ; s’ils poussent à la guerre, c’est pour renverser l’ordre légal qui les gêne ; leur véritable but est la conquête du pouvoir, une seconde révolution intérieure, l’application de leur système, un nivellement définitif. – Derrière eux se cache le plus politique et le plus absolu des théoriciens, un homme « dont le grand art est d’aller à son but sans paraître, de préparer les autres à des vues éloignées dont ils ne se doutent pas, de parler peu en public et d’agir en secret  . » C’est lui, Siéyès, « qui conduit tout en ayant l’air de ne rien conduire ». Aussi infatué que Rousseau de ses conceptions spéculatives, mais aussi exempt de scrupules et aussi perspicace que Machiavel dans le choix des moyens pratiques, il a été, il est et il sera dans les moments décisifs l’avocat consultant de la démocratie radicale. « Son orgueil ne souffre rien au-dessus de lui ; il a fait abolir la noblesse parce qu’il n’était pas noble ; parce qu’il ne possède pas tout, il détruira tout. Sa doctrine fondamentale est que, pour affermir la révolution, il est indispensable de changer la religion et de changer la dynastie. » – Or, si la paix eût duré, rien de tout cela n’était possible, et, de plus, l’ascendant du parti était compromis. Des classes entières, qui l’avaient suivi lorsqu’il lançait l’émeute contre les privilégiés, se détachaient de lui à présent que l’émeute s’exerçait contre elles, et parmi les hommes qui réfléchissaient ou possédaient, la plupart, dégoûtés de l’anarchie, se dégoûtaient aussi de ses fauteurs. Nombre d’administrateurs, de magistrats, de fonctionnaires élus se plaignaient tout haut de ce que leur autorité fût soumise à celle de la populace. Nombre de cultivateurs, d’industriels et de négociants s’indgnaient tout bas de ce que le fruit de leur travail et de leur épargne fût livré à la discrétion des indigents et des voleurs. Il était dur pour les fariniers d’Étampes de n’oser faire leurs expéditions de blé, de ne recevoir leurs chalands que de nuit, de trembler eux-mêmes dans leurs maisons, de savoir que, s’ils en sortaient, ils couraient risque de la vie  . Il était dur pour les gros épiciers de Paris de voir leurs magasins envahis, leurs vitres brisées, leurs ballots de café et leurs pains de sucre taxés à vil prix, partagés, emportés par des mégères, ou volés gratis par des coquins qui couraient les revendre à l’autre bout de la rue…