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mercredi 9 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_31_ Les Journées d’Octobre

Une des premières « journées révolutionnaires » - l’entrainement à la violence

Les femmes à Versailles- l’Assemblée envahie

Admises dans l’Assemblée, et d’abord en petit nombre, les femmes poussent à la porte, entrent en foule, remplissent les galeries, puis la salle, les hommes avec elles, armés de bâtons, de hallebardes et de piques, tout cela pêle-mêle, côte à côte avec les députés, sur leurs bancs, votant avec eux, autour du président, investi, menacé, insulté, qui, à la fin, quitte la place et dont une femme prend le fauteuil  . Une poissarde commande dans une galerie et, autour d’elle, une centaine de femmes crient ou se taisent à son signal, tandis qu’elle interpelle les députés et les gourmande : « Qui est-ce qui parle là-bas ? Faites taire ce bavard. Il ne s’agit pas de cela, il s’agit d’avoir du pain. Qu’on fasse parler notre petite mère Mirabeau ; nous voulons l’entendre. » — Un décret sur les subsistances ayant été rendu, les meneurs demandent davantage ; il faut encore qu’on leur accorde d’entrer partout où ils soupçonneront des accaparements ; il faut aussi « qu’on taxe le pain à six sous les quatre livres, et la viande à six sous la livre ». — « N’imaginez pas que nous sommes des enfants qu’on joue : nous avons le bras levé, faites ce qu’on vous demande. » — De cette idée centrale partent toutes leurs injonctions politiques. Qu’on renvoie le régiment de Flandre ; ce sont mille hommes de plus à nourrir et qui nous ôtent le pain de la bouche. Punissez les aristocrates qui empêchent les boulangers de cuire. « À bas la calotte ! c’est tout le clergé qui fait notre mal. » — « Monsieur Mounier, pourquoi avez-vous défendu ce vilain veto ? Prenez bien garde à la lanterne. » — Sous cette pression, une députation de l’Assemblée, conduite par le président, se met en marche à pied, dans la boue, par la pluie, surveillée par une escorte hurlante de femmes et d’hommes à piques ; après cinq heures d’instances ou d’attente, elle arrache au roi, outre le décret sur les subsistances pour lequel il n’y avait pas de difficulté, l’acceptation pure et simple de la Déclaration des Droits et la sanction des articles constitutionnels. — Telle est l’indépendance de l’Assemblée et du roi  . C’est ainsi que s’établissent les principes du droit nouveau, les grandes lignes de la Constitution, les axiomes abstraits de la vérité politique, sous la dictature d’une foule qui les extorque, non seulement en aveugle, mais encore avec une demi-conscience de son aveuglement : « Monsieur le président, disaient des femmes à Mounier qui leur rapportait la sanction royale, cela sera-t-il bien avantageux ? Cela fera-t-il avoir du pain aux pauvres gens de Paris ? »

Lafayette est leur chef, il faut qu’il les suive

En vain La Fayette refuse, et vient haranguer sur la place de Grève ; en vain, pendant plusieurs heures, il résiste, tantôt parlant, tantôt imposant silence. Des bandes armées, parties des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, grossissent la foule ; on le couche en joue ; on prépare la lanterne. Alors, descendant de cheval, il veut rentrer à l’Hôtel de Ville ; mais ses grenadiers lui barrent le passage : « Morbleu ! général, vous resterez avec nous ; vous ne nous abandonnerez pas ». Étant leur chef, il faut bien qu’il les suive ; c’est aussi le sentiment des représentants de la Commune à l’Hôtel de Ville ; ils envoient l’autorisation et même l’ordre de partir, « vu qu’il est impossible de s’y refuser ». – Quinze mille hommes arrivent ainsi à Versailles, et, devant eux, avec eux, protégés par la nuit, des milliers de bandits. De son côté, la garde nationale de Versailles, qui entoure le château, et le peuple de Versailles, qui barre le passage aux voitures  , ont fermé toute issue. Le roi est prisonnier dans son palais, lui, les siens, ses ministres, sa cour, et sans défense. Car, avec son optimisme ordinaire, il a confié les postes extérieurs du château aux soldats de La Fayette, et, par une obstination d’humanité dans laquelle il persévérera jusqu’à la fin  , il a défendu à ses propres gardes de tirer, en sorte qu’ils ne sont là que pour la montre. Ayant pour lui le droit commun, la loi et le serment que La Fayette vient de faire renouveler à ses troupes, que pourrait-il craindre ? Rien de plus efficace auprès du peuple que la confiance et la prudence, et, à force d’agir en mouton, on est sûr d’apprivoiser des bêtes féroces.
Dès cinq heures du matin, avant le jour, elles rôdent autour des grilles. La Fayette, épuisé de fatigue, s’est reposé une heure  , et cette heure leur suffit  . Une population armée de piques et de bâtons, hommes et femmes, entoure un peloton de quatre-vingts gardes nationaux, les force à tirer sur les gardes du roi, enfonce une porte, saisit deux gardes, leur tranche la tête. Le coupe-tête, qui est un modèle d’atelier, homme à grande barbe, montre ses mains rouges en se glorifiant de ce qu’il vient de faire, et l’effet est si grand sur les gardes nationaux, que, par sensibilité, ils s’écartent pour ne pas être témoins de pareils spectacles : voilà la résistance…


Cette fois, on n’en peut plus douter : la Terreur est établie, et à demeure. — Le jour même, la foule arrête une voiture où elle croit trouver M. de Virieu, et déclare, en la fouillant, « qu’on cherche ce député pour le massacrer, ainsi que d’autres dont on a la liste   ». – Deux jours après, l’abbé Grégoire annonce à l’Assemblée nationale « qu’il n’y a pas de jour où des ecclésiastiques ne soient insultés à Paris », et poursuivis « de menaces effrayantes ». – On avertit Malouet que, « sitôt qu’on aura distribué des fusils à la milice, le premier usage qu’elle en fera sera pour se débarrasser des députés mauvais citoyens », entre autres de l’abbé Maury. — Quand je sortais, écrit Mounier, j’étais publiquement suivi ; c’était un crime de se montrer avec moi. Partout où j’allais avec deux ou trois personnes, on disait qu’il se formait une assemblée d’aristocrates. J’étais devenu un tel objet de terreur, qu’on avait menacé de mettre le feu dans une maison de campagne où j’avais passé vingt-quatre heures, et que, pour calmer les esprits, il avait fallu promettre qu’on ne recevrait ni mes amis ni moi. » – En une semaine  , cinq ou six cents députés font signer leurs passeports et se tiennent prêts à partir. Pendant le mois suivant, cent vingt donnent leur démission ou ne reparaissent plus à l’Assemblée. Mounier, Lally-Tollendal, l’évêque de Langres, d’autres encore, quittent Paris, puis la France. – « C’est le fer à la main, écrit Mallet du Pan, que l’opinion dicte aujourd’hui ses arrêts. Crois ou meurs, voilà l’anathème que prononcent les esprits ardents, et ils le prononcent au nom de la liberté. La modération est devenue un crime. » – Dès le 7 octobre, Mirabeau vient dire au comte de la Marck : « Si vous avez quelque moyen de vous faire entendre du roi et de la reine, persuadez-leur que la France et eux sont perdus, si la famille royale ne sort pas de Paris ; je m’occupe d’un plan pour les en faire sortir ». À la situation présente il préfère tout, « même la guerre civile » car au moins « la guerre retrempe les âmes », et ici, sous la dictature des démagogues, on se noie dans la boue. « Dans trois mois », Paris, livré à lui-même, sera « un hôpital certainement, et peut-être un théâtre d’horreurs ». Contre la populace et ses meneurs, il faut « que le roi se coalitionne à l’instant avec ses peuples », qu’il aille à Rouen, qu’il fasse appel aux provinces, qu’il fournisse un centre à l’opinion publique, et, s’il le faut, à la résistance armée. De son côté, Malouet déclare que « la Révolution, depuis le 5 octobre, fait horreur à tous les gens sensés de tous les partis, mais qu’elle est consommée, irrésistible ». – Ainsi les trois meilleurs esprits de la Révolution, ceux dont les prévisions justifiées attestent le génie ou le bon sens, les seuls qui, pendant deux ans, trois ans, et de semaine en semaine, aient toujours prédit juste et par raison démonstrative, tous les trois, Mallet du Pan, Mirabeau, Malouet, sont d’accord pour qualifier l’événement et pour en mesurer les conséquences. On roule sur une pente à pic, et personne n’a la force ou les moyens d’enrayer. Ce n’est pas le roi : « indécis et faible au delà de tout ce qu’on peut dire, son caractère ressemble à ces boules d’ivoire huilées qu’on s’efforcerait vainement de retenir ensemble   ». Et, quant à l’Assemblée, aveuglée, violentée, poussée en avant par la théorie qu’elle proclame et par la faction qui la domine, chacun de ses grands décrets précipite la chute.


Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_30_ Les journées d’Octobre

Les demi-intellectuels, procureurs de la lanterne; justification des violences au nom de la volonté générale; lucidité de Mirabeau,  l’Assemblée ne peut plus délibérer librement. Les journées d’octobre : comment les journées révolutionnaires sont (bien) organisées.

Desmoulins, Danton, Marat – les procureurs généraux de la lanterne

Rien de plus naturel et de plus doux que de justifier ses passions par sa théorie, d’être factieux en se croyant patriote, et d’envelopper les intérêts de son ambition dans les intérêts du genre humain. – Qu’on se représente ces directeurs de l’opinion, tels qu’ils étaient il y a trois mois : Desmoulins, avocat sans causes, en chambre garnie, vivant de dettes criardes, et de quelques louis arrachés à sa famille ; Loustalot, encore plus inconnu, reçu l’année précédente au parlement de Bordeaux, et débarqué à Paris pour trouver carrière ; Danton, autre avocat du second ordre, sorti d’une bicoque de Champagne, ayant emprunté pour payer sa charge, et dont le ménage gêné ne se soutient qu’au moyen d’un louis donné chaque semaine par le beau-père limonadier ; Brissot, bohème ambulant, ancien employé des forbans littéraires, qui roule depuis quinze ans, sans avoir rapporté d’Angleterre ou d’Amérique autre chose que des coudes percés et des idées fausses ; Marat enfin, écrivain sifflé, savant manqué, philosophe avorté, falsificateur de ses propres expériences, pris par le physicien Charles en flagrant délit de tricherie scientifique, retombé du haut de ses ambitions démesurées au poste subalterne de médecin dans les écuries du comte d’Artois. À présent, Danton, président des Cordeliers, peut dans son district faire arrêter qui bon lui semble, et la violence de ses motions, le tonnerre de sa voix, lui donnent, en attendant mieux, le gouvernement de son quartier. Un mot de Marat vient de faire massacrer à Caen le major de Belsunce. Desmoulins annonce, avec un sourire de triomphe, « qu’une grande partie de la capitale le nomme parmi les principaux auteurs de la Révolution, et que beaucoup même vont jusqu’à dire qu’il en est l’auteur ». Portés si haut et par un si brusque coup de bascule, croyez-vous qu’ils veuillent enrayer, redescendre, et n’est-il pas visible qu’ils vont aider de toutes leurs forces au soulèvement qui les guinde vers les premiers sommets ? – D’ailleurs, à cette hauteur la tête tourne ; lancés en l’air à l’improviste et sentant qu’autour d’eux tout se renverse, ils s’exclament d’indignation et de terreur, ils voient partout des machinations, ils imaginent des cordes invisibles qui tirent en arrière, ils crient au peuple de les couper. De tout le poids de leur inexpérience, de leur incapacité, de leur imprévoyance, de leur peur, de leur crédulité, de leur entêtement dogmatique, ils poussent aux attentats populaires, et tous leurs articles ou discours peuvent se résumer en cette phrase : « Peuple, c’est-à-dire vous, les gens de la rue qui m’écoutez, vous avez des ennemis, la cour et les aristocrates ; et vous avez des commis, l’Hôtel de Ville et l’Assemblée nationale. Mettez la main, une main rude, sur vos ennemis pour les pendre, et sur vos commis pour les faire marcher. »
Desmoulins s’intitule « procureur général de la lanterne   », et, s’il regrette le meurtre de Foullon et de Bertier, c’est parce que « cette justice trop expéditive a laissé dépérir les preuves de la conspiration », ce qui a sauvé nombre de traîtres ; lui-même, il en nomme une vingtaine au hasard, et peu lui importe s’il se trompe. « Nous sommes dans les ténèbres ; il est bon que les chiens fidèles aboient même les passants, pour que les voleurs ne soient pas à craindre. » – Dès à présent  , Marat dénonce le roi, les ministres, l’administration, la robe, le barreau, la finance, les académies ; tout cela est « suspect » ; en tout cas, le peuple ne souffre que par leur faute. « C’est le gouvernement qui accapare les grains, pour nous faire acheter au poids de l’or un pain qui nous empoisonne. » C’est encore le gouvernement qui, par une conjuration nouvelle, va bloquer Paris pour l’affamer plus aisément. – De pareils propos en pareil temps sont des brandons d’incendie lancés sur la peur et sur la faim pour y allumer la fureur et la cruauté. À cette foule effarée et à jeun, les motionnaires et les journalistes répètent qu’il faut agir, agir à côté des autorités, et, au besoin, contre elles. En d’autres termes, faisons ce qu’il nous plaira ; nous sommes les seuls maîtres légitimes ; « dans un gouvernement bien constitué, le peuple en corps est le véritable souverain : » nos délégués ne sont là que pour exécuter nos ordres ; « de quel droit l’argile oserait-elle se révolter contre le potier ? »…

L’Assemblée ne délibère plus librement

À partir de ce moment, dans toutes les grandes délibérations, abolition du régime féodal, suppression des dîmes, déclaration des Droits de l’homme, question des deux Chambres, veto du roi  , la pression du dehors fait pencher la balance : c’est ainsi que la Déclaration des Droits, repoussée en séance secrète par vingt-huit bureaux sur trente, est imposée par les tribunes en séance publique, et passe à la majorité des voix. – Comme avant le 14 juillet et encore davantage, deux sortes de contraintes infléchissent les votes, et c’est toujours la faction régnante qui, par ses deux mains réunies, serre à la gorge les opposants. D’une part, elle siège dans les galeries par des bandes presque toujours les mêmes, « cinq ou six cents acteurs permanents », qui crient d’après des signes convenus et sur un mot d’ordre  . Beaucoup sont des gardes françaises en habit bourgeois, qui se relayent : au préalable, ils ont demandé à leur député favori « à quelle heure il faut venir, si tout va bien, et si l’on est content des calotins et des aristocrates ». D’autres sont des femmes de la rue commandées par Théroigne de Méricourt, une virago courtisane, qui distribue les places et donne le signal des huées ou des battements de mains. Publiquement et en pleine séance, dans la délibération sur le veto, « les députés sont applaudis ou insultés par les galeries, selon qu’ils prononcent le mot suspensif ou le mot indéfini. Les menaces circulaient, dit l’un d’eux ; j’en ai entendu retentir autour de moi ». — Et ces menaces recommencent à la sortie : « Des valets chassés de chez leurs maîtres, des déserteurs, des femmes en haillons », promettent aux récalcitrants la lanterne, « et leur portent le poing sous le nez ». Dans « la salle même », encore plus exactement qu’avant le 14 juillet, « on écrit leurs noms, et les listes, remises à la populace », vont au Palais-Royal, d’où les lettres et les gazettes les expédient en province  .
Voilà la seconde contrainte : chaque député répond de son vote, à Paris sur sa vie, en province sur celle de sa famille. Des membres de l’ancien Tiers avouent qu’ils renoncent aux deux Chambres, parce qu’ils « ne veulent pas faire égorger leurs femmes et leurs enfants ». — Le 30 août, pour achever la conversion de l’Assemblée, Saint-Huruge, le plus bruyant aboyeur du Palais-Royal, marche avec quinze cents hommes sur Versailles. En effet, du haut de son savoir, de son intégrité, de sa réputation immaculée, le club du jardin a décidé « qu’on doit renvoyer les députés ignorants, corrompus et suspects ». Qu’ils soient tels, on n’en peut douter, puisqu’ils défendent la sanction royale ; il y en a six cents et davantage, dont cent vingt députés des Communes, qu’il faut chasser au préalable, puis mettre en jugement  . En attendant, on les avertit, ainsi que l’évêque de Langres, président de l’Assemblée nationale : « Quinze mille hommes sont prêts à éclairer leurs châteaux, et le vôtre particulièrement, Monsieur. » Pour préciser, on informe par écrit les secrétaires de l’Assemblée que « deux mille lettres » vont partir pour les provinces et dénoncer au peuple la conduite des députés pervers : « Vos maisons répondront de vos opinions ; songez-y et sauvez-vous ! »…

Un pareil emportement ne se laisse pas conduire ; tout est perdu. Déjà, vers la fin de septembre, c’est le mot que Mirabeau répète au comte de la Marck : « Oui, tout est perdu ; le roi et la reine y périront, et, vous le verrez, la populace battra leurs cadavres ». Huit jours après, contre le roi et la reine, contre l’Assemblée nationale et le gouvernement, contre tout gouvernement présent et futur, éclatent les journées des 5 et 6 octobre ; le parti violent qui règne à Paris s’empare des chefs de la France pour les détenir à demeure sous sa surveillance et pour consacrer ses attentats intermittents par un attentat permanent…

Journées d’octobre :  le Roi et l‘Assemblée ramenés à Paris

Cette fois encore, deux courants distincts se réunissent en un seul torrent, et précipitent la foule vers le même but. – D’un côté, ce sont les passions de l’estomac et les femmes ameutées par la disette : puisqu’il n’y a pas de pain à Paris, allons en demander à Versailles ; une fois le roi, la reine et le dauphin parmi nous, ils seront bien obligés de nous nourrir ; « nous ramènerons le boulanger, la boulangère et le petit mitron ». – De l’autre côté, ce sont les passions de la cervelle et les hommes poussés par le besoin de domination : puisque nos chefs nous désobéissent là-bas, allons-y et faisons-nous obéir, séance tenante ; le roi chicane sur la Constitution et les Droits de l’homme, qu’il les sanctionne ; ses gardes refusent notre cocarde, qu’ils la prennent ; on veut l’emmener à Metz, qu’il vienne à Paris ; là, sous nos yeux et sous nos mains, avec l’Assemblée qui se traîne en boiteuse, il ira droit et vite, elle aussi, de gré ou de force, et toujours dans le bon chemin. – Sous ce confluent d’idées, l’expédition se prépare  . Dix jours auparavant, on en parlait publiquement à Versailles. Le 4 octobre, à Paris, une femme la propose au Palais-Royal ; Danton mugit aux Cordeliers ; Marat « fait à lui seul autant de bruit que les quatre trompettes du jugement dernier » …
Des femmes et des hommes immondes ont été embauchés. De l’argent a été distribué. — Est-ce par les intrigants subalternes qui exploitent les velléités du duc d’Orléans, et lui soutirent des millions sous prétexte de le faire lieutenant-général du royaume ? Est-ce par les fanatiques qui, depuis la fin d’avril, se cotisent pour débaucher les soldats, lancer les brigands, tout niveler et tout détruire ? Toujours est-il que des Machiavels de place publique et de mauvais lieu ont remué les hommes du ruisseau et les femmes du trottoir  . — Du premier jour où le régiment de Flandre est venu tenir garnison à Versailles, on l’a travaillé par les filles et par l’argent. Soixante drôlesses ont été expédiées à cet effet, et des gardes françaises viennent payer à boire à leurs nouveaux camarades. Ceux-ci ont été régalés au Palais-Royal, et trois d’entre eux, à Versailles, disent en montrant des écus de six livres : « C’est un plaisir d’aller à Paris ; on en revient toujours avec de l’argent ». De cette façon et d’avance, la résistance a été dissoute.
— Quant à l’attaque, les femmes seront l’avant-garde, parce qu’on se fait scrupule de tirer sur elles ; mais, pour les renforcer, nombre d’hommes déguisés en femmes sont dans leurs rangs ; en les regardant de près, on les reconnaît, sous leur rouge, à leur barbe mal rasée, à leur voix, à leur démarche  . — Hommes et femmes, on n’a pas eu de peine à les trouver parmi les filles du Palais-Royal et les soldats transfuges qui leur servent de souteneurs ; probablement celles-ci ont prêté à leurs amants leur défroque de rechange ; et elles se retrouveront avec eux, la nuit, au rendez-vous commun, sur les bancs de l’Assemblée nationale, où elles seront aussi à l’aise que chez elles  . — En tout cas, le premier peloton qui se met en marche est de cette espèce, avec le linge et la gaieté de l’emploi, « la plupart jeunes, vêtues de blanc, coiffées et poudrées, ayant l’air enjoué », plusieurs « riant, chantant et dansant », comme elles font au début d’une partie de campagne. Trois ou quatre sont connues par leur nom, l’une qui brandit une épée, l’autre qui est la fameuse Théroigne ; Madeleine Chabry, dite Louison, qu’elles choisissent pour parler au roi, est une jolie grisette qui vend des bouquets, et sans doute autre chose au Palais-Royal. Quelques-unes semblent être des premières dans leur métier, avoir du tact et l’habitude du monde : supposez, si vous voulez, que Chamfort et Laclos ont envoyé leurs maîtresses. Ajoutez-y des blanchisseuses, des mendiantes, des femmes sans souliers, des poissardes racolées depuis plusieurs jours à prix d’argent. — Tel est le premier noyau, et il va grossissant ; car, de force ou de gré, la troupe s’incorpore les femmes qu’elle rencontre, portières, couturières, femmes de ménage et même des bourgeoises chez lesquelles on monte, avec menace de leur couper les cheveux si elles ne suivent pas