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mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_70_ Les Jacobins en province- répliques de septembre

Les répliques des massacres de Paris en Province; Dans les départements, c’est par centaines que l’on compte les journées semblables à celles du 20 juin, du 10 août et du 2 septembre ;  Les massacreurs de septembre envoyés en province pour « régénérer les départements. Le Bausset. Saint-Affrique.

Les massacreurs de septembre envoyés en province pour « régénérer les départements »

Dans les départements, c’est par centaines que l’on compte les journées semblables à celles du 20 juin, du 10 août et du 2 septembre ; s’il y a pour les corps des maladies épidémiques et contagieuses, il y en a aussi pour les esprits, et telle est alors la maladie révolutionnaire. Elle se rencontre en même temps sur tous les points du territoire, et chaque point infecté contribue à l’infection des autres. Dans toute ville ou bourgade, le club est un foyer inflammatoire qui désorganise les parties saines, et chaque centre désorganisé émet au loin ses exemples comme des miasmes  . De toutes parts la même fièvre, le même délire et les mêmes convulsions indiquent la présence du même virus, et ce virus est le dogme jacobin : grâce à lui, l’usurpation, le vol, l’assassinat, s’enveloppent de philosophie politique, et les pires attentats contre les personnes et les propriétés publiques ou privées deviennent légitimes ; car ils sont les actes du souverain légitime chargé de pourvoir au salut public.
Que chaque peloton jacobin soit dans son canton investi de la dictature locale, selon les Jacobins cela est de droit naturel, et, depuis que l’Assemblée nationale a déclaré la patrie en danger, cela est le droit écrit. « A partir de cette date, » dit leur journal le plus répandu  , et par le seul fait de cette déclaration, « le peuple de France est assemblé, insurgé... Il est ressaisi de l’autorité souveraine ». Ses magistrats, ses députés, toutes les autorités constituées rentrent dans le néant qui est leur essence. Représentants temporaires et révocables, « vous n’êtes plus que les présidents du peuple ; vous n’avez plus qu’à recueillir son vote,... à le proclamer quand il l’aura émis d’une manière solennelle ». – Non seulement telle est la théorie jacobine, mais encore telle est la théorie officielle. L’Assemblée nationale approuve l’insurrection, reconnaît la Commune, s’efface, abdique autant qu’elle peut, et ne reste en place provisoirement que pour ne pas laisser la place vide. Elle s’abstient de commander, même pour se donner des successeurs ; elle « invite » seulement « le peuple français à former une Convention nationale »…
En attendant elle subit toutes les volontés de ce qu’on appelle alors le peuple souverain ; elle n’ose s’opposer à ses crimes ; elle n’intervient auprès des massacreurs que par des prières. – Bien mieux, par la signature ou le contreseing de ses ministres, elle les autorise à recommencer ailleurs : Roland a signé la commission de Fournier à Orléans ; Danton a expédié à toute la France la circulaire de Marat ; le conseil des ministres envoie, pour régénérer les départements, les plus furieux de la Commune et du parti, Chaumette, Fréron, Westermann, Audouin, Huguenin, Momoro, Couthon, Billaud-Varennes  , d’autres encore plus tarés ou plus grossiers qui prêchent dans toute sa pureté le dogme jacobin : « Ils annoncent ouvertement   qu’il n’y a plus de lois, que chacun est maître puisque le peuple est souverain ; que chaque fraction de la nation peut prendre les mesures qui lui conviennent au nom du salut de la patrie ; qu’on a le droit de taxer le blé, de le saisir dans les granges des laboureurs, de faire tomber les têtes des fermiers qui refusent d’amener les grains sur le marché. » A Lisieux, Dufour et Momoro prêchent la loi agraire. À Douai, d’autres prédicateurs parisiens disent à la société  populaire : « Dressez des échafauds ; que les remparts de la ville soient hérissés de potences, et que celui qui ne sera pas de notre avis y soit attaché. » – Rien de plus correct, de plus conforme aux principes, et les journaux, tirant les conséquences, expliquent au peuple l’usage qu’il doit faire de sa souveraineté reconquise   : « Dans les circonstances où nous sommes, la promiscuité des biens est le droit : tout appartient à tous. »…
Qu’avant de quitter leurs foyers » et de partir pour l’armée « les habitants de chaque commune mettent en lieu de sûreté, et sous la sauvegarde de la loi, tous ceux qui sont suspectés de ne pas aimer la liberté ; qu’on les tienne enfermés jusqu’à la fin de la guerre ; qu’on les garde avec des piques » et que chacun de leurs gardiens reçoive trente sous par jour. Pour les partisans du gouvernement déchu, pour les membres du directoire de Paris, « Rœderer et Blondel à leur tête, » pour les officiers généraux, « La Fayette et d’Affry à leur tête, » pour « les députés reviseurs de la Constituante, Barnave et Lameth à leur tête, » pour « les députés feuillants de la Législative, Ramond et Jaucourt à leur tête  , » pour « tous ceux qui consentaient à se souiller les mains en touchant à la liste civile, » pour « les 40 000 sicaires qui s’étaient rassemblés au château dans la nuit du 9 au 10 août,... ce sont des monstres furieux qu’il faut étouffer jusqu’au dernier. Peuple,... tu t’es levé ; reste debout jusqu’à ce qu’il n’existe plus un seul des conspirateurs. Il est de ton humanité de te montrer inexorable une fois. Frappe les méchants de terreur ; les proscriptions dont nous te faisons un devoir sont la sainte colère de la patrie. » — Il n’y a pas à se méprendre : c’est le tocsin qui sonne contre tous les pouvoirs établis et contre toutes les supériorités sociales, contre les administrations, les tribunaux et les états-majors, contre les prêtres et les nobles, contre les propriétaires, les capitalistes, les rentiers, les chefs du négoce et de l’industrie, bref contre l’élite ancienne ou nouvelle de la France. Les Jacobins de Paris donnent le signal par leur exemple, par leurs journaux, par leurs missionnaires, et, dans les départements, leurs pareils, imbus des mêmes principes, n’attendent qu’un appel pour s’élancer…

Au Bausset

Au Beausset, près de Toulon, un certain Vidal, capitaine de la garde nationale, « élargi deux fois par le bénéfice de deux amnisties consécutives   », punit de mort, non seulement la résistance, mais encore les murmures. Deux vieillards, l’un notaire et l’autre tourneur, s’étant plaints de lui à l’accusateur public, la générale bat, un rassemblement d’hommes armés se forme dans la rue, les deux plaignants sont assommés, criblés de balles, et leurs cadavres jetés dans un puits. Plusieurs de leurs amis sont blessés, d’autres prennent la fuite ; sept maisons sont saccagées, et la municipalité « asservie ou complice » n’intervient que lorsque tout est fini. – Nul moyen de poursuivre les coupables : le directeur du jury, qui, avec une escorte de mille hommes, vient procéder à l’enquête, ne peut obtenir de dépositions. La municipalité prétend n’avoir rien entendu, ni la générale, ni les coups de fusil tirés sous ses fenêtres. Les autres témoins ne disent mot, et avouent tout bas le motif de leur silence : s’ils déposent, « ils sont sûrs d’être assassinés aussitôt que la troupe sera partie ». Le directeur du jury est lui-même menacé et, après trois quarts d’heure de séjour, trouve prudent de quitter la ville…

A Saint-Affrique

A la nouvelle du 10 août, les Jacobins de Saint-Affrique, petite ville de l’Aveyron  , ont entrepris, eux aussi, de sauver la patrie, et, à cet effet, comme leurs pareils en d’autres bourgades du district, ils se sont constitués en pouvoir exécutif. L’institution est ancienne, surtout dans le Midi : depuis Lyon jusqu’à Montpellier, depuis Agen jusqu’à Nîmes, il y a dix-huit mois qu’elle fleurit ; mais, à partir de l’interrègne, elle refleurit de plus belle : c’est une société secrète qui se charge de convertir en actes les motions et instructions du club  . Ordinairement ils travaillent de nuit sous le masque ou avec de grands chapeaux rabattus et des cheveux tombant sur le visage. Leurs noms sont inscrits au siège de la société sur un tableau, chacun sous un numéro. Pour arme et pour insigne ils portent un gros bâton triangulaire orné d’un ruban tricolore ; avec ce bâton, chaque membre « peut aller partout », faire ce que bon lui semble. À Saint-Affrique, ils sont environ quatre-vingts, et parmi eux il faut compter les vauriens de la 7e compagnie du Tarn en résidence dans la ville ; pour les enrôler dans la bande, on n’a cessé « de leur prêcher le pillage » et de leur dire que dans les châteaux voisins tout leur appartenait … En premier lieu, ordre aux femmes de toute condition, ouvrières et servantes, d’assister à la messe du curé assermenté : sinon elles feront connaissance avec la trique. — En second lieu, désarmement de tous les suspects : on entre chez eux la nuit, de force, à l’improviste, et, outre leur fusil, on emporte leurs provisions et leur argent. Tel épicier, qui s’obstine à demeurer tiède, est visité une seconde fois : sept ou huit hommes, un soir, enfoncent sa porte avec une poutre ; lui, réfugié sur son toit, n’ose descendre que le lendemain au petit jour, et trouve tout volé ou brisé dans son magasin  .

En troisième lieu, « punition des malveillants » : à neuf heures du soir, une escouade heurte à la porte d’un cordonnier mal noté ; son apprenti ouvre ; six tape-dur entrent, et l’un d’eux, montrant un papier, dit au pauvre homme effaré : « Je suis ici de la part du pouvoir exécutif, par lequel vous êtes condamné à recevoir une bastonnade. – Pourquoi ? – Si vous n’avez pas fait de mal, du moins vous en avez pensé  . » En effet, on le bâtonne sur place en présence de sa famille, et quantité de gens, empoignés comme lui, sont, comme lui, roués de coups à domicile. – Quant aux frais de l’opération, c’est aux malveillants à les supporter ; pour cela, ils sont taxés, chacun selon ses facultés : tel, tanneur ou trafiquant en bestiaux, payera 36 livres ; tel autre, chapelier, 72 livres ; sinon, « on l’exécutera le jour même à neuf heures du soir ». Nul n’est exempt s’il n’est de la bande. De pauvres vieux qui n’ont rien sont contraints de donner leur unique assignat de 5 livres ; chez la « femme d’un travailleur à la terre » dont tout le pécule consiste en 7 sous et demi, on prend les 7 sous et demi, en disant : « Voilà de quoi boire 3 pintons   ». Au reste, faute d’argent, on prend en nature ; on fait main basse sur la cave, sur la huche, sur l’armoire, sur la basse-cour ; on mange, on boit, on casse, on s’en donne à cœur joie, non seulement dans la ville, mais dans les villages voisins… pouvoir exécutif, à lui compter, en dédommagement, 50 écus. – Quant au commun des assommeurs, ils ont pour salaire, outre la chère lie, la licence parfaite. Dans ces maisons envahies à onze heures du soir, pendant que le père s’enfuit ou que le mari crie sous le bâton, l’un des garnements se tient à la porte, le sabre nu dans la main, et la femme ou la fille reste à la discrétion des autres ; ils la saisissent par le cou et la maintiennent  . Elle a beau appeler au secours ; « personne à Saint-Affrique n’ose plus sortir de nuit » ; personne ne vient ; le lendemain, le juge de paix n’ose recevoir la plainte, et son excuse est « qu’il a peur lui-même ». – Aussi bien, le 23 septembre, des officiers municipaux et le greffier, qui faisaient patrouille, ont été presque assommés à coups de bâton et de pierres ; le 10 octobre, un autre officier municipal a été laissé pour mort ; quinze jours auparavant, un lieutenant des volontaires, M. Mazières, « ayant voulu faire son devoir, a été assassiné dans son lit par ses propres hommes ». – Naturellement, personne n’ose plus souffler mot, et après deux mois de ce régime, il est à présumer qu’aux élections municipales du 21 octobre les électeurs seront dociles. En tout cas, par précaution, on se dispense de les prévenir, selon la loi, huit jours d’avance ; par un surcroît de précaution, on leur fait savoir que, s’ils ne votent pas pour le pouvoir exécutif, ils auront affaire au bâton triangulaire  . – En conséquence, la plupart s’abstiennent : dans une ville qui compte plus de six cents citoyens actifs, quarante voix donnent la majorité ; Bourgougnon et Sarrus, les deux chefs du pouvoir exécutif, sont élus l’un maire, l’autre procureur-syndic, et désormais l’autorité qu’ils avaient prise par la force leur est conférée par la loi.


Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_64_ le 10 août – Prise de pouvoir des massacreurs

Ce 10 août qu’on a peine à concevoir. Les prisonniers suisse massacrés, l’Assemblée législative aux mains des jacobins. Paris au main des Jacobins, entre majorité indifférentes et vrais patriotes partis à l’armée : « par ce départ des braves et par cette inertie du troupeau, Paris appartient aux fanatiques de la populace ». Les leaders jacobins, entre fanatisme et pègre.

« On a peine à concevoir, dit La Fayette (Mémoires, I, 454), comment la minorité jacobine et une poignée de prétendus Marseillais se sont rendus maîtres de Paris, tandis que la presque totalité des 40 000 citoyens de la garde nationale voulait la Constitution. »

Massacre des Suisses prisonniers - Fin de l’Assemblée législative – reddition totale aux Jacobins

La triste Assemblée, devenue girondine par sa mutilation récente, fait quelques vains efforts pour enrayer, pour maintenir, comme elle vient de le jurer, « les autorités constituées   », à tout le moins pour mettre Louis XVI dans le palais du Luxembourg, pour nommer un gouverneur au dauphin, pour conserver provisoirement les ministres en exercice, pour sauver les prisonniers et les passants. Aussi captive et presque aussi déchue que le roi lui-même, elle n’est plus qu’une chambre d’enregistrement des volontés populaires, et, dès le matin, elle a pu voir le cas que la plèbe armée fait de ses décrets. Dès le matin, on tuait à sa porte, au mépris de ses sauvegardes expresses ; à huit heures, Suleau et trois autres, arrachés de son corps de garde, ont été sabrés sous ses fenêtres. Dans l’après-midi, soixante ou quatre-vingts Suisses désarmés qui restaient encore dans l’église des Feuillants sont emmenés à l’Hôtel de Ville et, avant d’arriver, massacrés sur la place de Grève. Un autre détachement, conduit à la section du Roule, y est égorgé de même  . Le commandant de gendarmerie Carle, appelé hors de l’Assemblée, est assassiné sur la place Vendôme, et sa tête promenée au bout d’une pique. Le fondateur de l’ancien club monarchique, M. de Clermont-Tonnerre, retiré depuis deux ans des affaires publiques et passant tranquillement dans la rue, est reconnu, traîné dans le ruisseau et mis en pièces. – Après de tels avertissements, l’Assemblée n’a plus qu’à obéir en couvrant, selon son usage, sa soumission sous de grands mots. Si le comité dictatorial qui s’est imposé à l’Hôtel de Ville daigne encore la maintenir en place, c’est par une investiture nouvelle  , et en lui déclarant qu’elle ne doit pas se mêler de ce qu’il fait ou fera. Qu’elle se renferme dans son office, celui de rendre les décrets dont la faction a besoin ; et, comme les fruits d’un arbre rudement secoué, ces décrets précipités tombent coup sur coup, par jonchées, dans les mains qui les attendent   : suspension du roi, convocation d’une Convention nationale, les électeurs et les éligibles affranchis de tout cens, une indemnité aux électeurs qui se déplacent, la tenue des assemblées livrée à l’arbitraire des électeurs  , destitution et arrestation des derniers ministres, Servan, Clavière et Roland remis en place, Danton au ministère de la justice, la Commune usurpatrice reconnue, Santerre confirmé dans son nouveau grade, les municipalités chargées de la police de sûreté générale, l’arrestation des suspects confiée à tout citoyen de bonne volonté  , les visites domiciliaires prescrites pour la recherche des munitions et des armes  , tous les juges de paix de Paris soumis à la réélection de leurs justiciables, tous les officiers de la gendarmerie soumis à la réélection de leurs soldats  , trente sous par jour aux Marseillais à partir de leur arrivée, une cour martiale contre les Suisses, un tribunal de justice expéditive contre les vaincus du 10 août, et quantité d’autres décrets d’une portée plus vaste : la suspension des commissaires chargés près des tribunaux civils et criminels de requérir l’exécution des lois  , l’élargissement de tous les accusés ou condamnés pour insubordination militaire, pour délits de presse et pour pillage de grains  , le partage des biens communaux  , la confiscation et la mise en vente des biens des émigrés  , l’internement de leurs pères, mères, femmes et enfants, le bannissement ou la déportation des ecclésiastiques insermentés  , l’établissement du divorce facile, à deux mois d’échéance et sur la requête d’un seul époux  , bref toutes les mesures qui peuvent ébranler la propriété, dissoudre la famille, persécuter la conscience, suspendre la loi, pervertir la justice, réhabiliter le crime, et livrer les magistratures, les commandements, le choix de la future assemblée omnipotente, bref la chose publique, à l’autocratie de la minorité violente, qui, ayant tout osé pour prendre la dictature, osera tout pour la garder.

Vie normale de la majorité des Parisiens., entre les vrais patriotes partis à la frontières et les clubs Jacobins

Arrêtons-nous un instant pour contempler la grande cité et ses nouveaux rois. — De loin, Paris semble un club de 700 000 énergumènes qui vocifèrent et délibèrent sur les places publiques ; de près, il n’en est rien. La vase, en remontant, est devenue la surface et communique sa couleur au fleuve ; mais le fleuve humain coule dans son lit ordinaire, et, sous ce trouble extérieur, demeure à peu près le même qu’auparavant. C’est une ville de gens pareils à nous, administrés, affairés et qui s’amusent : pour la très grande majorité, même en temps de révolution, la vie privée, trop compliquée et trop absorbante, ne laisse qu’une place minime à la vie publique. Par routine et par nécessité, la fabrication, l’étalage, la vente, l’achat, les écritures, les métiers et les professions vont toujours leur train courant. Le commis est à son bureau, l’ouvrier à son atelier, l’artisan à son échoppe, le marchand à sa boutique, l’homme de cabinet à ses papiers, le fonctionnaire à son service   ; avant tout, ils sont préoccupés de leur besogne, de leur pain quotidien, de leurs échéances, de leur avancement, de leur famille et de leurs plaisirs ; pour y pourvoir, la journée n’est pas trop longue. La politique n’en détourne que des quarts d’heure, et encore à titre de curiosité, comme un drame qu’ils applaudissent ou sifflent de leur place, sans monter eux-mêmes sur les planches. – « La déclaration de la patrie en danger, disent des témoins oculaires  , n’a rien changé à la physionomie de Paris. Mêmes amusements, mêmes bruits... Les spectacles sont pleins, comme de coutume ; les cabarets, les lieux de divertissement, regorgent de peuple, de gardes nationales, de soldats... Le beau monde fait des parties de plaisir. » — Le lendemain du décret, la cérémonie, si bien machinée, ne produit qu’un effet très mince. « La garde nationale du cortège, écrit un journaliste patriote  , est la première à donner l’exemple de la distraction et même de l’ennui » ; elle est excédée de veilles et de patrouilles ; probablement elle se dit qu’à force de parader pour la nation, on n’a plus le temps de travailler pour soi. — Quelques jours après, sur ce grand public indifférent et lassé, le manifeste du duc de Brunswick « ne produit aucune espèce de sensation ; on en rit ; il n’est connu que des journaux et de ceux qui les lisent... Le peuple ne le connaît point... Personne ne redoute la coalition ni les troupes étrangères   ». — Le 10 août, « hors le théâtre du combat, tout est tranquille dans Paris ; on s’y promène, on cause dans les rues comme à l’ordinaire   ». – Le 19 août, l’Anglais Moore   voit avec étonnement la foule insouciante qui remplit les Champs-Élysées, les divertissements, l’air de fête, le nombre infini des petites boutiques où l’on vend des rafraîchissements avec accompagnement de chansons et de musique, la quantité de pantomimes et de marionnettes…
Telle est la froideur ou la tiédeur de la grosse masse égoïste, occupée ailleurs, et toujours passive sous ses gouvernements, quels qu’ils soient, vrai troupeau qui les laisse faire, pourvu qu’ils ne l’empêchent pas de brouter et folâtrer à son aise. – Quant aux hommes de cœur qui aiment la patrie, ils sont encore moins gênants ; car ils sont partis ou partent, quelquefois au taux de 1 000 et même de 2 000 par jour, 10 000 dans la dernière semaine de juillet  , 15 000 dans la première quinzaine de septembre  , en tout peut-être 40 000 volontaires fournis par la capitale seule et qui, avec leurs pareils en nombre proportionné fournis par les départements, seront le salut de la France. – Par ce départ des braves et par cette inertie du troupeau, Paris appartient aux fanatiques de la populace. « Ce sont les sans-culottes, écrivait le patriote Palloy, c’est la crapule et la canaille de Paris, et je me fais gloire d’être de cette classe, qui a vaincu les soi-disant honnêtes gens  .

Les leaders Jacobins, entre fanatisme et pègre

Plus alarmés, plus infatués et plus despotes encore, leurs conducteurs n’ont pas de scrupules qui les retiennent ; car les plus notables sont des hommes tarés, et ce sont justement ceux-ci qui entraînent les autres ou agissent seuls. Des trois chefs de l’ancienne municipalité, le maire, Pétion, annulé en fait et honoré en paroles, est écarté et conservé comme un vieux décor. Quant aux deux autres qui restent actifs et en fonctions, Manuel  , le procureur-syndic, fils d’un portier, bohème emphatique et sans talent, a volé dans un dépôt public, falsifié et vendu à son profit la correspondance privée de Mirabeau. Le substitut de Manuel, Danton  , par une double infidélité, a reçu l’argent du roi pour empêcher l’émeute et s’en est servi pour la lancer. — Varlet, « cet extraordinaire déclamateur, a mené une vie si sale et si prodigue, que sa mère en est morte de chagrin ; ensuite il a mangé le reste, et présentement il n’a plus rien   ». – D’autres ont manqué non seulement à l’honneur, mais à la probité vulgaire. Carra, qui a siégé dans le directoire secret des fédérés et rédigé le plan de l’émeute, a été condamné par le tribunal de Mâcon à deux ans d’emprisonnement pour vol avec effraction  . Westermann, qui conduisait la colonne d’assaut, a volé un plat d’argent armorié chez Jean Creux, restaurateur rue des Poulies, et a été expulsé deux fois de Paris pour escroqueries  . Panis  , le chef du comité de surveillance, a été chassé pour vol, en 1774, du Trésor, où son oncle était sous-caissier. Son collègue Sergent va s’approprier « trois montres d’or, une agate montée en bague et autres bijoux » dans un dépôt dont il était gardien  . Pour le comité tout entier, « les bris de scellés, fausses déclarations, infidélités », détournements sont choses familières : entre ses mains, des tas d’argenterie et 1 100 000 francs en or vont disparaître  . – Parmi les membres de la nouvelle Commune, le président Huguenin, commis aux barrières, est un concussionnaire éhonté  . Rossignol, compagnon orfèvre, impliqué dans un assassinat, est en ce moment même sous le coup de poursuites judiciaires  . Hébert, le sac à ordures du journalisme, ancien contrôleur de contre marques, a été renvoyé des Variétés pour filouterie  . Parmi les hommes d’exécution, Fournier l’Américain, Lazowski, Maillard, sont non seulement des massacreurs, mais des voleurs  , et, à côté d’eux, s’élève le futur général de la garde nationale parisienne, Henriot, d’abord domestique chez un procureur, qui l’a chassé pour vol, puis garde de la ferme et de là aussi expulsé pour vol, ensuite espion de police et encore enfermé pour vol à Bicêtre, enfin chef de bataillon et l’un des exécuteurs de septembre

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