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dimanche 28 janvier 2018

Louis Ferdinand Céline – Merde aux censeurs

Rééditer les pamphlets

La veuve de Louis Ferdinand Céline a longtemps refusé de faire reparaitre trois pamphlets de Céline (« Bagatelles pour un massacre » (1937), « L’École des cadavres » (1938) et « Les Beaux draps » (1941) (les « pamphlets antisémites ») - rappelons que la réédition de ces pamphlets ne fait pas et ne peut faire l’objet d’une interdiction dans la législation actuelle. Au Québec, où les droits d’auteurs sont de 50 ans, l’ensemble des pamphlets de Céline ont été édités aux Éditions 8 sous le titre Ecrits Polémiques, rassemblés et commentés par un professeur de littérature française à l’Université de Nantes, Régis Tettamanzi. L’avocat de Céline, Mtre François Gibault a convaincu Lucette Destouches de ne plus s’opposer  à la réédition en France et Gallimard a annoncé son projet de reprendre  l‘édition québécoise, complétée par une préface de Pierre Assouline – d’autres textes antisémites ont été réédités sans susciter trop d’opposition, et les pamphlets sont disponibles sous le manteau à partir d’éditions illégales.

Eh bien raté ! après un mois d’intenses polémiques, après un concours assez pitoyable sur le thème oui, les pamphlets de Céline  doivent pouvoir reparaître, mais pas sans ma préface à moi, le grand littérateur, à moi, le grand historien, à moi, le grand et seul vrai spécialiste de l’antisémitisme, Gallimard a jeté l’éponge. Il n’est pas possible de se procurer légalement en France ces ouvrages importants de Céline. Et, amis céliniens, pas la peine de vous précipiter au Québec : tout est épuisé.

Yann Moix et Sollers

Je n’attendais pas Yann Moix de ce côté du terrain, mais j’ai apprécié sa tribune libre dans Le Monde du 12 janvier 2018…où il demande la réédition des pamphlets dans la Pléîade.  Citations :

« La moindre des choses, concernant les pamphlets de Céline, eût été de ne jamais tenir compte du refus de l’auteur de les voir republier. Retrancher à l’œuvre une part importante de l’œuvre, c’est en modifier l’ADN, c’est en truquer la vérité, c’est en modifier la portée. « Tout » Céline « moins » les écrits antisémites, c’est inventer un Céline qui n’existe pas, n’a jamais existé, est une chimère, une licorne. Il fallait, dès après sa mort, en 1961, publier l’intégrale de l’œuvre dans « La Pléiade » et dans l’ordre chronologique ; le classement thématique (d’un côté les romans acceptables et géniaux, de l’autre les pamphlets inadmissibles et nauséeux) produit une idée fausse de l’homme qu’il fut.
Céline se déploie dans le temps, il n’y a que dans le temps, époque par époque, dans le déroulement des événements, que tenter de le « suivre » (je n’ai pas dit de le « comprendre ») est possible….Quant au fameux appareil critique des pamphlets, je prétends pour ma part qu’il ne devrait pas être plus épais, plus scrupuleux que l’appareil critique des romans… Bagatelles pour un massacre existe en même temps que Nord, Les Beaux Draps ont le même statut (je n’ai pas dit la même valeur artistique que Mort à Crédit. Soulignons aussi que sans le Céline du pire, aucun des livres de sa grandiose trilogie allemande n’aurait le moindre sens »

Pour éclairer le débat, Philippe Sollers  (extraits de Céline -éditions L’Archipel/ECRITURE, 16 octobre 2009)

« il faut souhaiter que les pamphlets soient édités de façon correcte, de sorte qu’ils soient trouvables, que ce ne soit pas ce chuchotement interminable dont circulent quelques extraits… »

« Il y a là un homme qui passe, qui est très beau qui a un col de fourrure, qui s’appelle Bousquet, qui est propre, qui parle d’égal à égal avec les nazis. On est entre fonctionnaires. L’antisémitisme est devenu à ce moment-là une procédure d’élimination technique. Ça n’a rien à voir avec Céline ! »

« La question qui devrait nous occuper, c’est pourquoi le nihilisme de Céline, sous sa forme de passionnalité vociférante antisémite, donne lieu à des chefs-d’œuvre. Parce que même les pamphlets, dans leur genre, sont des chefs­ d’œuvre. C’est bien ça qu’il faut voir. Il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas que l’antisémitisme virulent, passionnel. Dans les pamphlets, il y a aussi tout ce qui concerne l’URSS, etc. Je crois qu’il faut être à la mesure de cela et que la littérature, si elle existe aujourd’hui, sera ou non à cette mesure. Ou bien on deviendra bien-pensant à bon compte ou bien on fera des chefs-d’œuvre littéraires ou même de pensée, qui seront à la mesure de cette passion »

A propos de l’édition des Ecrits Polémiques : Pour savoir ce qui s’est produit, il faut passer par ces documents. Par ordre d’entrée en scène, de 1936 à 1941 : Mea Culpa, Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux Draps (on trouve également dans ce volume de plus de 1000 pages, trois autres textes de Céline : Hommage à Zola, A l’agité du bocal  , Vive l’amnistie, monsieur !).
Après avoir passé dix-huit mois en prison au Danemark, il trouvera ensuite la force d’écrire D’un château l’autre, Nord, Rigodon et Entretiens avec le Professeur Y. Ce sont des livres que l’on peut d’autant moins négliger qu’ils sont d’une force et d’un comique souvent prodigieux.

Cela dit, il faut se demander ce qui a contribué à radicaliser Céline. De retour d’URSS, il écrit Mea Culpa (1936). Il n’y a alors pas de trace de délire antisémite. En revanche, il est effaré par ce qu’il a vu et l’écrit. Hurlements de la presse communiste qui le traite en même temps que Gide de renégat. Jusqu’alors, il n’a jamais adhéré à rien. Il est anarchiste. »

Petit rappel utile : Céline doit la vie au fait que le Danemark ne l’a pas extradé.

Merde à  la censure et aux censeurs

Pour ce que j’ai pu en lire trop rapidement sur des éditions originales que l’on m’a prêté quelques jours, sur quelques extraits (je n’ai jusqu’à présent pas voulu me procurer des éditions illégales), oui les pamphlets de Céline sont dans leur style des chefs d’œuvres, des chefs d’oeuvres uniques, distincts du reste de l’oeuvre et pourtant bien reconnaissables – il est impossible de ne pas reconnaître l’auteur ou de leur en donner un autre. Ces pamphlets sont d’abord  des pamphlets pacifistes, le cri de colère, de sidération d’un homme, d’un artiste,  qui a vu et décrit comme personne d’autre avant lui et après lui une des boucheries caractéristiques du début de XXème siècle, et qui voit cette boucherie se reproduire – comment cette sidération conduit à la désignation d’un bouc émissaire juif, comment toute sidération aboutit à de gravissimes erreurs est certainement intéressant à comprendre. Pour Céline, tout belliciste est juif, et pour cette raison, Hitler est juif ! Qu’on le lise, personne de bonne foi ne pourra prétendre prendre au sérieux l’antisémitisme de Céline- et les antisémites, les vrais, les sérieux, les « scientifiques », les fonctionnaires zélés, les frustrés le détesteront- aucune réunion, aucune action antisémite ne put avoir lieu avec Céline, qui tournait tout cela en bouffonneries. Et à toutes fins utiles, Céline ne connaissait évidemment pas l’extermination nazie des juifs (qui l’a vraiment su avant 1945) et les pamphlets ont été écrits bien avant toute mise en oeuvre de la « solution finale ».

Serge Klarsfeld, s’est au rebours de la loi française, opposé à la réédition des pamphlets . « On est dans un moment charnière en France. Des juifs se font attaquer, voire tuer, parce que juifs (…) Je compte faire tout ce qui est en mon possible pour empêcher [cette réédition]. Nous avons des lois qui nous permettent de réprimer les propos antisémites. Je les utiliserai ». Croit-il vraiment que les décérébrés français partisans de Daech ont besoin de Céline,  qu’il les ait inspiré, ou même qu’ils puissent le lire ? Cette censure serait même contreproductive pour la cause légitime qu’il veut défendre par des moyens qui ne le sont pas. 
Quelques folliculaires habituels, tels le très obscur et tortueux « Raide d’équerre » dans le Figaro ont prétendu que les pamphlets de Céline ne sont pas de la littérature…contrairement aux ouvrages de Sade. « Si - passant outre le nihilisme égalisateur qui a la faveur des esprits aujourd'hui - la question de l'identité littéraire des écrits antisémites de Céline avait été posée sérieusement et publiquement, l'opinion éclairée n'en serait pas à se poser celle de la légitimité de leur publication » ; Rappelons que ce n’est pas l’avis de Sollers dont l’avis , en matière de littérature, pèse tout de même plus que celui de Redeker, malgré le « nihilisme égalisateur ». ..

De deux choses l’une : ou Redeker et tous ces censeurs n’ont pas lu les pamphlets, alors quelle est leur légitimé pour en parler ? Ou bien il les ont lu – illégalement-, et au nom de quoi prétendent-ils m’interdire le faire- légalement ? 

Merde aux censeurs !


Nous vivons maintenant, en toute bienveillance, dans une société libérale où il devient possible et même convenable, bien considéré d’effacer des oeuvres et des artistes, des écrivains immenses de nos photos de familles patrimoniales. Naguère, des livres de Rebatet ont pu être réédités, Charensol et Jean-Louis Bory parlaient à la radio nationale de l’Histoire du cinéma de Brasillach. Nous progressons drôlement. Quelle liberté aurons-nous demain à défendre ?

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mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_64_ le 10 août – Prise de pouvoir des massacreurs

Ce 10 août qu’on a peine à concevoir. Les prisonniers suisse massacrés, l’Assemblée législative aux mains des jacobins. Paris au main des Jacobins, entre majorité indifférentes et vrais patriotes partis à l’armée : « par ce départ des braves et par cette inertie du troupeau, Paris appartient aux fanatiques de la populace ». Les leaders jacobins, entre fanatisme et pègre.

« On a peine à concevoir, dit La Fayette (Mémoires, I, 454), comment la minorité jacobine et une poignée de prétendus Marseillais se sont rendus maîtres de Paris, tandis que la presque totalité des 40 000 citoyens de la garde nationale voulait la Constitution. »

Massacre des Suisses prisonniers - Fin de l’Assemblée législative – reddition totale aux Jacobins

La triste Assemblée, devenue girondine par sa mutilation récente, fait quelques vains efforts pour enrayer, pour maintenir, comme elle vient de le jurer, « les autorités constituées   », à tout le moins pour mettre Louis XVI dans le palais du Luxembourg, pour nommer un gouverneur au dauphin, pour conserver provisoirement les ministres en exercice, pour sauver les prisonniers et les passants. Aussi captive et presque aussi déchue que le roi lui-même, elle n’est plus qu’une chambre d’enregistrement des volontés populaires, et, dès le matin, elle a pu voir le cas que la plèbe armée fait de ses décrets. Dès le matin, on tuait à sa porte, au mépris de ses sauvegardes expresses ; à huit heures, Suleau et trois autres, arrachés de son corps de garde, ont été sabrés sous ses fenêtres. Dans l’après-midi, soixante ou quatre-vingts Suisses désarmés qui restaient encore dans l’église des Feuillants sont emmenés à l’Hôtel de Ville et, avant d’arriver, massacrés sur la place de Grève. Un autre détachement, conduit à la section du Roule, y est égorgé de même  . Le commandant de gendarmerie Carle, appelé hors de l’Assemblée, est assassiné sur la place Vendôme, et sa tête promenée au bout d’une pique. Le fondateur de l’ancien club monarchique, M. de Clermont-Tonnerre, retiré depuis deux ans des affaires publiques et passant tranquillement dans la rue, est reconnu, traîné dans le ruisseau et mis en pièces. – Après de tels avertissements, l’Assemblée n’a plus qu’à obéir en couvrant, selon son usage, sa soumission sous de grands mots. Si le comité dictatorial qui s’est imposé à l’Hôtel de Ville daigne encore la maintenir en place, c’est par une investiture nouvelle  , et en lui déclarant qu’elle ne doit pas se mêler de ce qu’il fait ou fera. Qu’elle se renferme dans son office, celui de rendre les décrets dont la faction a besoin ; et, comme les fruits d’un arbre rudement secoué, ces décrets précipités tombent coup sur coup, par jonchées, dans les mains qui les attendent   : suspension du roi, convocation d’une Convention nationale, les électeurs et les éligibles affranchis de tout cens, une indemnité aux électeurs qui se déplacent, la tenue des assemblées livrée à l’arbitraire des électeurs  , destitution et arrestation des derniers ministres, Servan, Clavière et Roland remis en place, Danton au ministère de la justice, la Commune usurpatrice reconnue, Santerre confirmé dans son nouveau grade, les municipalités chargées de la police de sûreté générale, l’arrestation des suspects confiée à tout citoyen de bonne volonté  , les visites domiciliaires prescrites pour la recherche des munitions et des armes  , tous les juges de paix de Paris soumis à la réélection de leurs justiciables, tous les officiers de la gendarmerie soumis à la réélection de leurs soldats  , trente sous par jour aux Marseillais à partir de leur arrivée, une cour martiale contre les Suisses, un tribunal de justice expéditive contre les vaincus du 10 août, et quantité d’autres décrets d’une portée plus vaste : la suspension des commissaires chargés près des tribunaux civils et criminels de requérir l’exécution des lois  , l’élargissement de tous les accusés ou condamnés pour insubordination militaire, pour délits de presse et pour pillage de grains  , le partage des biens communaux  , la confiscation et la mise en vente des biens des émigrés  , l’internement de leurs pères, mères, femmes et enfants, le bannissement ou la déportation des ecclésiastiques insermentés  , l’établissement du divorce facile, à deux mois d’échéance et sur la requête d’un seul époux  , bref toutes les mesures qui peuvent ébranler la propriété, dissoudre la famille, persécuter la conscience, suspendre la loi, pervertir la justice, réhabiliter le crime, et livrer les magistratures, les commandements, le choix de la future assemblée omnipotente, bref la chose publique, à l’autocratie de la minorité violente, qui, ayant tout osé pour prendre la dictature, osera tout pour la garder.

Vie normale de la majorité des Parisiens., entre les vrais patriotes partis à la frontières et les clubs Jacobins

Arrêtons-nous un instant pour contempler la grande cité et ses nouveaux rois. — De loin, Paris semble un club de 700 000 énergumènes qui vocifèrent et délibèrent sur les places publiques ; de près, il n’en est rien. La vase, en remontant, est devenue la surface et communique sa couleur au fleuve ; mais le fleuve humain coule dans son lit ordinaire, et, sous ce trouble extérieur, demeure à peu près le même qu’auparavant. C’est une ville de gens pareils à nous, administrés, affairés et qui s’amusent : pour la très grande majorité, même en temps de révolution, la vie privée, trop compliquée et trop absorbante, ne laisse qu’une place minime à la vie publique. Par routine et par nécessité, la fabrication, l’étalage, la vente, l’achat, les écritures, les métiers et les professions vont toujours leur train courant. Le commis est à son bureau, l’ouvrier à son atelier, l’artisan à son échoppe, le marchand à sa boutique, l’homme de cabinet à ses papiers, le fonctionnaire à son service   ; avant tout, ils sont préoccupés de leur besogne, de leur pain quotidien, de leurs échéances, de leur avancement, de leur famille et de leurs plaisirs ; pour y pourvoir, la journée n’est pas trop longue. La politique n’en détourne que des quarts d’heure, et encore à titre de curiosité, comme un drame qu’ils applaudissent ou sifflent de leur place, sans monter eux-mêmes sur les planches. – « La déclaration de la patrie en danger, disent des témoins oculaires  , n’a rien changé à la physionomie de Paris. Mêmes amusements, mêmes bruits... Les spectacles sont pleins, comme de coutume ; les cabarets, les lieux de divertissement, regorgent de peuple, de gardes nationales, de soldats... Le beau monde fait des parties de plaisir. » — Le lendemain du décret, la cérémonie, si bien machinée, ne produit qu’un effet très mince. « La garde nationale du cortège, écrit un journaliste patriote  , est la première à donner l’exemple de la distraction et même de l’ennui » ; elle est excédée de veilles et de patrouilles ; probablement elle se dit qu’à force de parader pour la nation, on n’a plus le temps de travailler pour soi. — Quelques jours après, sur ce grand public indifférent et lassé, le manifeste du duc de Brunswick « ne produit aucune espèce de sensation ; on en rit ; il n’est connu que des journaux et de ceux qui les lisent... Le peuple ne le connaît point... Personne ne redoute la coalition ni les troupes étrangères   ». — Le 10 août, « hors le théâtre du combat, tout est tranquille dans Paris ; on s’y promène, on cause dans les rues comme à l’ordinaire   ». – Le 19 août, l’Anglais Moore   voit avec étonnement la foule insouciante qui remplit les Champs-Élysées, les divertissements, l’air de fête, le nombre infini des petites boutiques où l’on vend des rafraîchissements avec accompagnement de chansons et de musique, la quantité de pantomimes et de marionnettes…
Telle est la froideur ou la tiédeur de la grosse masse égoïste, occupée ailleurs, et toujours passive sous ses gouvernements, quels qu’ils soient, vrai troupeau qui les laisse faire, pourvu qu’ils ne l’empêchent pas de brouter et folâtrer à son aise. – Quant aux hommes de cœur qui aiment la patrie, ils sont encore moins gênants ; car ils sont partis ou partent, quelquefois au taux de 1 000 et même de 2 000 par jour, 10 000 dans la dernière semaine de juillet  , 15 000 dans la première quinzaine de septembre  , en tout peut-être 40 000 volontaires fournis par la capitale seule et qui, avec leurs pareils en nombre proportionné fournis par les départements, seront le salut de la France. – Par ce départ des braves et par cette inertie du troupeau, Paris appartient aux fanatiques de la populace. « Ce sont les sans-culottes, écrivait le patriote Palloy, c’est la crapule et la canaille de Paris, et je me fais gloire d’être de cette classe, qui a vaincu les soi-disant honnêtes gens  .

Les leaders Jacobins, entre fanatisme et pègre

Plus alarmés, plus infatués et plus despotes encore, leurs conducteurs n’ont pas de scrupules qui les retiennent ; car les plus notables sont des hommes tarés, et ce sont justement ceux-ci qui entraînent les autres ou agissent seuls. Des trois chefs de l’ancienne municipalité, le maire, Pétion, annulé en fait et honoré en paroles, est écarté et conservé comme un vieux décor. Quant aux deux autres qui restent actifs et en fonctions, Manuel  , le procureur-syndic, fils d’un portier, bohème emphatique et sans talent, a volé dans un dépôt public, falsifié et vendu à son profit la correspondance privée de Mirabeau. Le substitut de Manuel, Danton  , par une double infidélité, a reçu l’argent du roi pour empêcher l’émeute et s’en est servi pour la lancer. — Varlet, « cet extraordinaire déclamateur, a mené une vie si sale et si prodigue, que sa mère en est morte de chagrin ; ensuite il a mangé le reste, et présentement il n’a plus rien   ». – D’autres ont manqué non seulement à l’honneur, mais à la probité vulgaire. Carra, qui a siégé dans le directoire secret des fédérés et rédigé le plan de l’émeute, a été condamné par le tribunal de Mâcon à deux ans d’emprisonnement pour vol avec effraction  . Westermann, qui conduisait la colonne d’assaut, a volé un plat d’argent armorié chez Jean Creux, restaurateur rue des Poulies, et a été expulsé deux fois de Paris pour escroqueries  . Panis  , le chef du comité de surveillance, a été chassé pour vol, en 1774, du Trésor, où son oncle était sous-caissier. Son collègue Sergent va s’approprier « trois montres d’or, une agate montée en bague et autres bijoux » dans un dépôt dont il était gardien  . Pour le comité tout entier, « les bris de scellés, fausses déclarations, infidélités », détournements sont choses familières : entre ses mains, des tas d’argenterie et 1 100 000 francs en or vont disparaître  . – Parmi les membres de la nouvelle Commune, le président Huguenin, commis aux barrières, est un concussionnaire éhonté  . Rossignol, compagnon orfèvre, impliqué dans un assassinat, est en ce moment même sous le coup de poursuites judiciaires  . Hébert, le sac à ordures du journalisme, ancien contrôleur de contre marques, a été renvoyé des Variétés pour filouterie  . Parmi les hommes d’exécution, Fournier l’Américain, Lazowski, Maillard, sont non seulement des massacreurs, mais des voleurs  , et, à côté d’eux, s’élève le futur général de la garde nationale parisienne, Henriot, d’abord domestique chez un procureur, qui l’a chassé pour vol, puis garde de la ferme et de là aussi expulsé pour vol, ensuite espion de police et encore enfermé pour vol à Bicêtre, enfin chef de bataillon et l’un des exécuteurs de septembre

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Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_63_ le 10 août et l’abdication du Roi- un massacre inutile

Comment les Girondins sont dépassés et les futurs montagnards imposent la purgation complète de l’Assemblée ; la manipulation des sections, la formation de la Commune insurrectionnelle et le renversement de la Commune légale ; meurtte de Mandat ; l’Assemblée et le Roi renoncent à se défendre, sans éviter le massacre.

La purgation complète de l’Assemblée- , le corps législatif, réduit à 224 Jacobins

l’Assemblée, se sentant abandonnée, s’abandonne, et, pour tout expédient, avec une faiblesse ou une naïveté qui peint bien les législateurs de l’époque, elle adopte une adresse philosophique, « une instruction au peuple sur l’exercice de sa souveraineté ».
Dès le lendemain, elle peut voir comment il l’exerce. À sept heures du matin, un député jacobin qui arrive en fiacre s’arrête devant la porte des Feuillants ; on s’attroupe autour de lui, il dit son nom, Delmas. La foule entend Dumas, constitutionnel notoire ; furieuse, elle l’arrache du fiacre, le frappe ; il était perdu, si d’autres députés, accourant, n’avaient certifié qu’il était le patriote Delmas de Toulouse, et non « le traître Mathieu Dumas »  . – Celui-ci n’insiste pas pour entrer, et trouve sur la place Vendôme un second avertissement non moins instructif. Des misérables, suivis de la canaille ordinaire, y promenaient des têtes sur des piques, probablement celles du journaliste Suleau et de trois autres, massacrés un quart d’heure auparavant ; « de très jeunes gens, des enfants jouaient avec ces têtes, les jetant en l’air et les recevant au bout de leurs bâtons ». – Sans contredit, les députés de la droite et même du centre feront prudemment de rester ou de rentrer chez eux ; et, de fait, on ne les voit plus à l’Assemblée  . Dans l’après-midi, sur 630 membres encore présents l’avant-veille, 346 ne répondront point à l’appel nominal, et auparavant une trentaine d’autres s’étaient déjà retirés ou démis  . La purgation est complète, pareille à celle que Cromwell en 1648 fit subir au Long-Parlement. Désormais, le corps législatif, réduit à 224 Jacobins ou Girondins et à 60 neutres effrayés ou dociles, obéira sans difficulté aux injonctions de la rue : avec sa composition, son esprit a changé ; il n’est plus qu’un instrument servile aux mains des séditieux qui l’ont mutilé et qui, maîtres de lui par un premier méfait, vont se servir de lui pour légaliser leurs autres attentats.

La manipulation des sections jacobines

Dans la nuit du 9 au 10 août, leur gouvernement s’est constitué pour agir, et il s’est constitué comme il agira, par la violence et par la fraude. – Vainement ils ont travaillé et fatigué les sections depuis quinze jours ; elles ne leur sont pas encore soumises, et à l’heure dite, onze heures du soir, sur quarante-huit, il ne s’en trouve que six assez échauffées ou épurées pour envoyer tout de suite à l’Hôtel de Ville leurs commissaires munis de pleins pouvoirs. Les autres suivront ; mais la majorité demeure inerte ou récalcitrante  . – Il faut donc la tromper ou la contraindre, et pour cela l’obscurité, l’heure avancée, le désordre, la peur du lendemain, l’indétermination de l’œuvre à faire sont des auxiliaires précieux. En beaucoup de sections  , la séance est déjà levée ou désertée ; il ne reste dans la salle que les membres du bureau permanent et peut-être quelques hommes endormis sur des bancs presque vides. Arrive un émissaire des sections insurgées, avec les affidés du quartier, criant qu’il faut sauver la patrie : les dormeurs ouvrent les yeux, s’étirent, lèvent la main et nomment qui on leur désigne, parfois des étrangers, des inconnus, qui seront désavoués le lendemain par la section rassemblée ; point de procès-verbal, ni de scrutin ; cela est plus prompt : à l’Arsenal, les six électeurs présents choisissent trois d’entre eux pour représenter 1 400 citoyens actifs. Ailleurs, la cohue des mégères, des gens sans aveu et des tapageurs nocturnes envahit la salle, chasse les amis de l’ordre, et emporte les nominations voulues  . D’autres sections consentent à élire, mais sans donner de pleins pouvoirs ; plusieurs font des réserves expresses, stipulent que leurs délégués agiront de concert avec la municipalité légale, se défient du futur comité, déclarent d’avance qu’elles ne lui obéiront pas ; quelques-unes ne nomment leurs commissaires que pour être informées et manifestent en même temps l’intention très nette d’arrêter l’émeute  . Enfin, vingt sections au moins s’abstiennent ou désapprouvent et n’envoient pas de délégués. – Peu importe, on se passera d’elles. À trois heures du matin, dix-neuf sections, à sept heures du matin vingt-quatre ou vingt-cinq sections   sont représentées tellement quellement à l’Hôtel de Ville, et cela fait un comité central : du moins, rien n’empêche plus soixante-dix ou quatre-vingts intrigants et casse-cou subalternes, qui s’y sont faufilés ou poussés, de se dire les délégués légitimes, extraordinaires, plénipotentiaires de toute la population parisienne  et d’opérer en conséquence.

La Commune insurrectionnelle prend la place de la Commune légale- Meurtre de Mandat

 – À peine installés sous la présidence d’Huguenin, avec Tallien pour secrétaire, ils ont appelé à eux « vingt-cinq hommes armés par section », cinq cents gaillards solides qui leur serviront de gardes et d’exécuteurs. – Contre une pareille bande, le conseil municipal qui siège dans la salle voisine est bien faible : d’ailleurs ses membres les plus modérés et les plus fermes, éloignés à dessein, sont en mission à l’Assemblée, au château, dans les différents quartiers ; enfin ses tribunes regorgent de figures patibulaires, d’aboyeurs apostés, et il délibère sous des menaces de mort — C’est pourquoi, à mesure que la nuit s’avance, entre les deux assemblées, l’une légale, l’autre illégale, qui siègent ensemble et en face l’une de l’autre comme sur les deux plateaux d’une balance, on voit l’équilibre se rompre. D’un côté la lassitude, la peur, le découragement et la désertion, de l’autre côté le nombre, l’audace, la force et l’usurpation vont croissant. À la longue, la seconde arrache à la première tous les arrêtés dont elle a besoin pour lancer l’insurrection et paralyser la défense. – Pour achever, vers les six heures du matin, le comité intrus suspend, au nom du peuple, le conseil légitime, l’expulse, et s’installe sur ses fauteuils.
Tout de suite le premier acte des nouveaux souverains indique ce qu’ils savent faire. Appelé à l’Hôtel de Ville, le commandant général de la garde nationale, Mandat, était venu justifier devant le conseil ses dispositions et ses ordres. Ils le saisissent, l’interrogent à leur tour, le destituent, nomment Santerre à sa place et, pour tirer plein profit de leur capture, somment leur prisonnier de faire retirer la moitié des troupes qu’il a placées autour du château. Très noblement et sachant à quoi il s’expose dans ce coupe-gorge, celui-ci refuse ; aussitôt on le met en prison, puis on l’expédie à l’Abbaye, « pour sa plus grande sûreté ». Sur ce mot significatif prononcé par Danton , il est tué, à la sortie, par un acolyte de Danton, Rossignol, d’un coup de pistolet à bout portant. – Après la tragédie, la comédie. Sur les instances redoublées de Pétion, qui ne veut pas être requis contre l’émeute  , on lui envoie une garde de 400 hommes, pour le consigner chez lui, en apparence malgré lui. – Ainsi abritée d’un côté par la trahison et de l’autre par l’assassinat, l’émeute peut maintenant passer en pleine sécurité, devant le gros tartufe qui se plaint solennellement de sa captivité volontaire, et devant le cadavre au front fracassé qui gît sur le perron de l’Hôtel de Ville. Sur la rive droite, les bataillons du faubourg Saint-Antoine, sur la rive gauche les bataillons du faubourg Saint-Marcel, les Bretons et les Marseillais, se mettent en marche et avancent aussi librement qu’à la parade. Les mesures de défense ont été déconcertées par le meurtre du commandant général et par la duplicité du maire : nulle résistance aux endroits gardés…

L’abdication, le Roi renonce à se défendre mais n’évite pas le massacre

Si le roi eût voulu combattre, il pouvait encore se défendre, se sauver et même vaincre. – Dans les Tuileries, 950 Suisses et 200 gentilshommes étaient prêts à se faire tuer pour lui jusqu’au dernier. Autour des Tuileries, deux ou trois mille gardes nationaux, l’élite de la population parisienne, venaient de crier sur son passage   : « Vive le roi ! vive Louis XVI ! C’est lui qui est notre roi, nous n’en voulons pas d’autre, nous le voulons ! À bas les factieux ! à bas les Jacobins ! Nous le défendrons jusqu’à la mort ! qu’il se mette à notre tête ! Vive la nation, la loi, la Constitution et le roi, tout cela ne fait qu’un ! » Si les canonniers s’étaient tus et semblaient mal disposés  , il n’y avait qu’à les désarmer brusquement et à mettre leurs pièces entre des mains fidèles. Quatre mille fusils et onze canons, abrités par les murailles des cours et par l’épaisse maçonnerie du palais, auraient eu aisément raison des neuf ou dix mille Jacobins de Paris, la plupart piquiers, mal conduits par des chefs de bataillon improvisés ou récalcitrants  , et encore plus mal dirigés par leur nouveau général Santerre qui, toujours prudent, se tenait loin des coups à l’Hôtel de Ville. Il n’y avait de ferme sur le Carrousel que les huit cents Brestois et Marseillais ; le reste était une tourbe pareille à celle du 14 juillet, du 5 octobre, du 20 juin  . « Le château, dit Napoléon Bonaparte, était attaqué par la plus vile canaille », par les émeutiers de profession, par la bande de Maillard, par la bande de Lazowski, par la bande de Fournier, par la bande de Théroigne, par tous les assassins de la veille, du jour, du lendemain, et, comme l’événement le prouva, la première décharge eût dispersé des combattants de cette espèce. – Mais, chez les gouvernants comme chez les gouvernés, la notion de l’État s’était perdue, chez les uns par l’humanité érigée en devoir, chez les autres par l’insubordination érigée en droit…
Partout les magistrats oubliaient que le maintien de la société et de la civilisation est un bien infiniment supérieur à la vie d’une poignée de malfaiteurs et de fous, que l’objet primordial du gouvernement, comme de la gendarmerie, est la préservation de l’ordre par la force, qu’un gendarme n’est pas un philanthrope, que, s’il est assailli à son poste, il doit faire usage de son sabre et qu’il manque à sa consigne lorsqu’il rengaine de peur de faire mal aux agresseurs…
Cette fois encore, dans la cour du Carrousel, les magistrats présents trouvent « leur responsabilité insupportable » ; ils ne songent qu’à « éviter l’effusion du sang » ; c’est à regret et en avouant leur regret, d’une voix altérée », qu’ils lisent aux troupes la loi martiale . Ils leur « défendent d’attaquer », ils les « autorisent seulement à repousser la force par la force » ; en d’autres termes, ils leur commandent de supporter le premier feu : « Vous ne tirerez qu’autant qu’on tirerait sur vous. » – Bien mieux, ils vont de peloton en peloton, « disant tout haut que ce serait folie de vouloir s’opposer à un rassemblement aussi considérable et aussi bien armé, et que ce serait un bien grand malheur que de le tenter ». – « Je vous le répète, disait Leroux, il me parait insensé de songer à se défendre ». – Voilà comment, pendant une heure, ils encouragent la garde nationale. « Je vous demande seulement, dit encore Leroux, de tenir encore quelque temps ; j’espère que nous déterminerons le roi à se rendre à l’Assemblée nationale. » – Toujours la même tactique : livrer la forteresse et le général plutôt que de tirer sur l’émeute. À cet effet, ils remontent et, Rœderer en tête, ils redoublent d’instances auprès du roi. « Sire, dit Rœderer, le temps presse, et nous vous demandons la permission de vous entraîner. » – Pendant quelques minutes, les dernières et les plus solennelles de la monarchie, celui-ci hésite  . Probablement son bon sens aperçoit que la retraite est une abdication : mais son intelligence flegmatique n’en démêle pas tout d’abord toutes les conséquences ; d’ailleurs son optimisme n’a jamais sondé l’immensité de la bêtise populaire et les profondeurs de la méchanceté humaine : il ne peut pas imaginer que la calomnie transformera en volonté de verser le sang sa volonté de ne pas verser le sang  . De plus, il est engagé par son passé, par son habitude de céder toujours, par son parti pris, déclaré et soutenu depuis trois ans, de ne jamais faire la guerre civile, par son humanité obstinée, et surtout par sa mansuétude religieuse. Systématiquement, il a éteint en lui l’instinct animal de résistance, l’étincelle de colère qui s’allume en chacun de nous sous l’agression injuste et brutale ; le chrétien a supplanté le roi ; il ne sait plus que son devoir est d’être homme d’épée, qu’en se livrant il livre l’État, et qu’en se résignant comme un mouton il mène avec lui tous les honnêtes gens à la boucherie. – « Allons, dit-il en levant la main droite, donnons, puisqu’il le faut encore, cette dernière marque de dévouement  . » Accompagné de sa famille et de ses ministres, il se met en marche entre deux haies de gardes nationaux et de Suisses  , arrive à l’Assemblée qui a député au-devant de lui, et dit en entrant : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime. » –

 En effet, tout prétexte de conflit est écarté. Du côté des insurgés, l’assaut n’a plus d’objet, puisque le monarque avec tous les siens et tout son personnel de gouvernement a quitté le château. De l’autre côté, ce n’est pas la garnison qui engagera le combat : diminuée de 150 Suisses et de presque tous les grenadiers des Filles-Saint-Thomas qui ont servi d’escorte au roi jusqu’à l’Assemblée, elle est réduite à quelques gentilshommes, à 750 Suisses, à une centaine de gardes nationaux ; les autres, apprenant que le roi s’en va, jugent leur service fini et se dispersent…