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jeudi 9 juillet 2020

Géopolitique de l’électricité I : très grosses manœuvres en cours, l’Europe enjeu impuissant (1)

Géopolique de l ’électricité : l’Europe est mal parti !

Géopolitique de l’électricité, c’est d’abord le titre d’une excellente et très utile lettre périodique dirigée par Lionel Taccoen qui a notamment été Président du Comité Consultatif de l'Energie auprès de la Commission Européenne (1998-2001), et qui donc en connait beaucoup sur les arcanes de la politique énergétique européenne  (cf. https://www.geopolitique-electricite.fr/)

Le numéro de juillet était consacré à certaines implications inattendues  ou pas de l’Energiewende, qui implique, sans le dire ouvertement, une dépendance très forte, et de plus en plus, au gaz- lequel gîte très peu dans l’Union Européenne et est loin de constituer une solution optimale pour  conterer le dérèglement climatique.  En parallèle, Enerdata a publié un Executive breefing très intéressant sur les politiques énergétiques chinoise, russe et américaine dans le secteur européen de l’électricité qui jouent un rôle croissant. Dans ce secteur pourtant essentiel de l’énergie, l’Europe fait preuve, comme pour son industrie, d’une absence totale de vision politique et stratégique, bref de politique qui nous conduit vers des demains très très inquiétants. Et lorsqu’elle aborde ces sujets importants, c’est pour faire preuve  de graves divergences internes et d’un manque d’unité dangereux, pour proférer  de grands principes extrêmement banals, et immédiatement contredits par des décisions scientifiquement et techniquement absurdes, et d’une naïveté confondante qui nous a déjà coûté cher en matière de politique industrielle…et qui s’annonce dramatique.

Conclusion de Lionel Taccoen : « Une stratégie  énergie-climat irréelle et une balkanisation politique conduisent l’Union Européenne à être un enjeu impuissant entre grandes puissances. »

L’inquiétante évolution allemande  le tout gaz, plus un peu d’ENR

Extraits : « Comme l’indique en termes diplomatiques  l’Agence Internationale de l’Energie, l’Allemagne peine à atteindre à court terme ses objectifs climatiques. Les gains de l’efficacité énergétique se font attendre. Les énergies renouvelables restent confinées à un secteur électrique qui correspond à moins de 20% de la consommation d’énergie et le pays va se priver  d’une source importante non carbonée, le nucléaire…

En conséquence l ’Allemagne envisage un recours accru au gaz naturel pour remplacer charbon et pétrole dans des applications hors secteur électrique. Ce combustible émet effectivement moins de gaz à effet de serre que le pétrole (20% en moins) et que le charbon (40% en moins), à condition de ne pas compter les fuites de méthane, peu connues, durant extraction et transport. Cette solution limitée est présentée comme transitoire. A long terme, la situation, toujours prévue comme idyllique s’appuiera sur les renouvelables. Mais comme disait le célèbre économiste John Keynes : « A long terme nous seront tous morts ». En attendant, il faut vivre.

Le pays vient également de lancer une ambitieuse « Stratégie Nationale pour l’Hydrogène », qui serait fabriquée par électrolyse à partie de l’électricité renouvelable. Greenpeace et autres ONG environnementales sont sceptiques, en expliquant que les programmes de développement des renouvelables ne permettront pas de produire suffisamment d’électricité. Notre étude confirme ce point de vue. La « Stratégie Nationale pour l’Hydrogène » s’appuiera sur la puissante industrie chimique allemande, qui depuis plusieurs années cherche à trouver un processus de fabrication évitant l’important dégagement de gaz carbonique émis lors de la production de l’hydrogène par le gaz naturel. Si cela réussit, la grande industrie automobile allemande sera non seulement sauvée, mais à la pointe de la technologie verte mondiale. La voiture à hydrogène est une voiture électrique sans accumulateurs. Finis les problèmes de chargement et de limitation des distances parcourues. Elone Musk et ses Teslas n’auront qu’à bien se tenir. »

Commentaire : l’hydrogène présente en matière de propulsion des qualités intéressantes. Le problème est sa production (et tout de même un peu sa distribution et son stockage, mais rien de techniquement impossible- pas comme le stockage électrique en batterie..). Pour que l’hydrogène soit vert, il faut beaucoup, beaucoup d’électricité et il faudra beaucoup de centrales nucléaires (pour une fois, d’accord avec Greenpeace, les ENR, ça va pas le faire !). Quant à le produire à partir du gaz, ce n’est ni très vert, ni très durable. Une solution transitoire ? Moui…mais avec des conséquences !
NB : »Le craquage du méthane étudié par Monolith Materials aux Etats Unis11 et BASF en Allemagne permettrait l’élimination du carbone et même sa commercialisation »…

Extrait : Une de ces conséquences, « c’est que l’Allemagne choisit donc, de façon présentée comme transitoire, d’utiliser plus de gaz naturel. Se profile  une alliance franco-allemande surprenante, pour éviter que gaz naturel et nucléaire soient exclus de la taxonomie européenne qui désignera les activités dont les investissements seront facilités. »

Commentaire ; on devrait voir rapidement si cette prédiction de M. Taccoen se vérifie. Elle fait sens sur aussi un autre point. Pour l’instant, la stabilité du réseau électrique européen est assurée par le fait que l’Allemagne a une production électriqiue très redondante, en gros un parc pilotable ( nucléaire, charbon, gaz) et un parc fatal intermittent (ENR). Si l’Allemagne sort du nucléaire ainsi qu’ »elle l’affiche, alors le nucléaire français tout entier et au-delà ( et pas 50% hein) deviendra indispensable à la stabilité du réseau en Europe de l’Ouest.

L’Europe au milieu d’une guerre russo-européenne et soumise aux pressions américaines.

Extrait : « L’Allemagne et les pays européens qui l’imitent auront ainsi besoin de plus de gaz que prévu. Le marché européen du gaz est le lieu d’une lutte âpre entre Russes et Américains. Les Etats Unis s’acharnent à torpiller un projet  de gazoduc géant entre Russie et Allemagne, ce qui est une grave ingérence dans la politique d’un Etat souverain et allié..
« Les limites des politiques énergie-climat européennes conduisent à des besoins accrus de l’UE en gaz naturel. La Russie et les Etats Unis ont intégré cette donnée dans leur stratégie…
Pour les Russes, l’Union Européenne est un client idéal, capable d’acheter des quantités considérables et payant en monnaie forte. Le transport par gazoduc est bien plus simple et moins cher que par navires. A condition, bien sûr d’éviter le passage par les pays empêcheurs de tourner en rond (Pologne et Ukraine). Au début du siècle les Russes proposèrent deux gazoducs, Nord Stream13 pour les pays du nord européen, principalement l’Allemagne, et South Stream, l’Italie étant le client le plus marquant. L’un et l’autre évitaient Ukraine, Pologne et Pays baltes….

Le projet de gazoduc South Stream devait plonger sous la Mer Noire, aborder en Bulgarie, traverser la Serbie, et distribuer son gaz à partir de l’Autriche. Tous ces pays étaient demandeurs. Les Italiens, en particulier, étaient désireux d’une seconde source de gaz sûre, en plus de l’Algérie.

South Stream rencontra des difficultés que Nord Stream avait su éviter. L’Union Européenne ne dépendrait-elle pas trop de la Russie ? Le gazoduc traverserait les pays de l’Union, donc ne pouvait rester propriété de Gazprom. Le Commissaire européen à l’Energie (allemand) fit traîner le projet. Des pressions de la Commission Européenne amenèrent la Bulgarie à suspendre les travaux. Enfin l’ambassadeur américain à Sofia menaça de sanctions les entreprises bulgares engagées dans la construction . Le 1er décembre 2014, le Président Poutine annonça l’abandon du projet.
Le doublement de Nord Stream.

Pressentant leurs nouveaux besoins de gaz, un an plus tard, les Allemands lancèrent le projet de doublement du gazoduc géant Nord Stream. Le Premier Ministre italien Matteo Renzi bondit d’indignation. Les raisons de l’annulation de South Stream, la dépendance à la Russie, pays à la politique réputée dangereuse, disparaissaient quand l’Allemagne avait besoin de gaz ?

Les Américains ont équipé des ports sur l’Atlantique et un envoi de gaz naturel a été observé en Pologne en 2019. Ils ont décidé un coup d’arrêt à la progression des ventes de gaz russe en Europe, pour placer leur gaz de schiste. Un accord germano-russe avait décidé le doublement du gazoduc géant sous-marin Nord Stream amenant directement le gaz de Gazprom en Allemagne. Les travaux étaient terminés à 90% en décembre 2019, lorsque le Président Trump a annoncé des sanctions contre les entreprises du chantier. Celui-ci a été immédiatement stoppé. Un navire russe poseur de pipelines doit terminer la pose, mais un projet de loi, soutenu par les démocrates, doit élargir les sanctions, en particilier aux sociétés d’assurance des poseurs de tubes. Un groupe de parlementaires américains républicains et démocrates préparent une Loi sur la Protection de la Sécurité Energétique Européenne « Protecting Europe’s Energy Security Clarification Act.

Ce qui signifie que la non-réélection de Trump ne changera pas le problème » Rappelons, c’est assez  assez gratiné : « ce projet aggrave les sanctions contre les participants au projet Gazprom 2, en l’étendant aux compagnies d’assurance auxquelles ont recours les entreprises impliquées. »

Attendons la suite. Le conflit entre Etats Unis et Allemagne est inédit et les divergences sont profondes. Les Allemands tombent de haut. Les Américains ont annoncé leur intention de transférer une partie de leurs troupes d’Allemagne en Pologne.

Une stratégie énergie-climat irréelle et une balkanisation politique conduisent l’Union Européenne à être un enjeu impuissant entre grandes puissances. Les Etats Unis ignorent les protestations allemandes et européennes et préparent un projet de loi sur la sécurité d’approvisionnement énergétique de l’Union Européenne qu’ils s’efforceront d’imposer à l’UE.
Commentaire : ben, ils sont bien gentils, les sénateurs républicains tet démocrates US qui se soucient de la sécurité énergétique de l’Europe…au mieux de leurs intérêts…Les Russes aussi se soucient beaucoup de nous, d’autant qu’ils ont un besoin vital de vendre leur gaz.

Extrait : une remarque en passant sur le grand succès de l’Energiewende « Sans la baisse conjonturelle de la production en 2019, le gaz aurait été la première source de remplacement du nucléaire et du charbon avant les renouvelables. Cette source d’énergie est nécessaire dès que les renouvelables peinent à remplacer charbon et nucléaire »

samedi 13 mai 2017

Bullshits (conneries) contre mensonges

De Derida à Trump, la route du Bullshit

C’est le dernier débat à la mode chez certains de nos intellectuels, en particulier les historiens (notamment Patrick Boucheron sur France Inter), à qui Donald Trump donne des boutons Le Bullshit (entendre l’évident déni de réalité, la connerie monstrueuse- par exemple, il n’y a jamais eu autant de public qu’à mon investiture alors que la comparaison photographique avec Obama montre sans ambiguïté le contraire ) serait beaucoup plus grave que le mensonge.
Le sujet a  été abordé aux USA depuis 1986, avec le court essai devenu célèbre de Harry Frankfurt, professeur à l’Université de Princeton, On Bullshit, qui vient d’être traduit en français aux Editions Mazarines ( De l’art de dire des conneries). L’auteur y explique que le Bullshit ( l’art d’aligner les conneries) implique que le bonimenteur n’est intéressé que par ses propres objectifs, ignore et méprise la réalité, ne lui accorde aucune attention, tant et si bien qu’il perd et fait perdre à ceux qui l’écoute tout sens des réalités. Au contraire, un menteur a besoin de connaitre la réalité. « Le menteur est obligatoirement concerné par le souci de vérité,. Avant de concocter un mensonge, il doit chercher à déterminer ce qui est vrai. Et pour que son mensonge soit efficace, son imagination doit se laisser guider par la vérité ». Donc bonimenter (bullshiter) serait plus grave que mentir.
L’ironie est que ce texte ne vise pas Donald Trump ou ses émules…mais les déconstructeurs français tels Jacques Derrida, dont Harry Frankfurt considérait qu’ils avaient fait de Yale « la capitale mondiale du baratin ». Des brillants prophètes et adeptes de la « French Theory » à Trump, la route du bullshit est surprenante et devrait inciter à la modestie ceux qui n’ont pas su ou osé dénoncer une certaine déréliction intellectuelle française.

Rappels aux faits :  vrais mensonges et crime - Irak

La lecture d’un ouvrage remarquable (Or Noir, la grande histoire du pétrole, Mathieu Auzanneau , La découverte), passionnante de bout en bout, qui montre comment l’histoire est considérablement déterminée par les besoins en énergie de nos sociétés) et permet de découvrir bien des hommes et des faits considérables de l’histoire du pétrole, permet, à propos de la première guerre d’Irak, de se souvenir à quels points, contrairement aux buillshits, les vrais mensonges peuvent être tragiques et meurtriers.
Tout d’abord, l’auteur rappelle qu’Américains, branchés sur l’Arabie saoudite et Anglais, connectés à l’Iran du temps du Shah, avaient depuis très longtemps fait de l’Irak  une variable d’ajustement : lorsque saoudiens ou iraniens faisaient savoir qu’ils aimeraient augmenter leurs livraisons, c’est l’Irak qui était sommé de baisser sa production  et par conséquent ses revenus. D’où la volonté de Sadam Hussein d’échapper à ce système, par exemple en accordant une part importante de sa production à des pétroliers français.
Venons-en à l’époque de la grande guerre Iran Irak, mené par l’Irak appuyé par l’Occident et les monarchies pétrolières pour affaiblir l‘Iran. Citations
« L’Arabie saoudite et le Koweit…refusent d’effacer une partie de la lourde dette creusée par l’Irak, qui atteint près de 90 milliards de dollars après la fin de la guerre. Pire, le Koweit est accusé par Bagdad de subtiliser depuis des années le brut du champ de Rumaila… Le Koweit en a profité pour percer des forages horizontaux sous la frontière et aspirer indument l’or noir irakien. L’Irak prétend que le petit émirat lui a subtilisé pour  2.4 milliards de dollars de brut. En outre, le Koweit, ainsi que les Emirats arabes unis dépassent de près de 40% en 1990 leurs quotas de production fixés par l’Opep. Conséquence : un manque à gagner évalué par Bagdad à 14 milliards de dollars, bein plus que ce que le Koweit a preté à l’Irak pendant la guerre »
Bref le 2 aout l’armée irakienne envahit le Koweit…après que l’ambassadrice US en Irak ait affirmé à Saddam « qu’elle n’avait pas d’opinions sur ses conflits interarabes ». Citation :
« Le président Bush connait les objectifs de Bagdad et n’ignore pas qu’ils se limitent au seul Koweit. En échange de son retrait, Saddam Hussein prétend obtenir 4 milliards de dollars l’effacement de sa dette, et un réajustement de frontière  qui lui permettrait d’obtenir un accès la mer…Dès le 3 août, le président irakien a offert de retirer ses troupes et proposé de rencontrer les drirgeants arabes à Djeddah. Washington s’y oppose »

Premier mensonge donc : Saddam Hussein ne se proposait pas de conquérir tout le pétrole et n’avait en vue que des buts très limités et somme toute raisonnables, voire justifiés. Et manifestait son intention de se retirer

Deuxième mensonge : l’importance des forces irakiennes au Koweit, selon le Pentagone et ce menteur en série que se révélera  Dick Cheney entre 250.00 et 500.000 hommes. Citation :
« Au mois d’août 1990, un journal japonais , puis la chaine américaine ABC soumettent à un expert militaire américain réputé des clichés satellites russes pris au-dessus du Koweit. Cet expert, Peter Zimmerman montre à son tour les clichés à plusieurs autres experts. Verdict. Nous étions tous d’accord pour dire qu’on ne voyait rien qui ressemblait à une activité militaire…Zimmerman déclare que ce qu’il voit n’atteint pas le cinquième des chiffres avancés par Dick Cheney. … Evoquant un ennemi fantôme, le quotidien new-yorkais Newsday rapportera la déclaration suivant d’un haut gradé américain : « il y a eu une grande campagne de désinformation autour de cette guerre » »

Enfin, le plus beau ou le plus ignoble, comme on voudra, les couveuses. Citation
« 70% des Américains penchent en faveur de la poursuite des négociations, et rejettent le recours à l’option militaire. Mais le 16 octobre, une Koweitienne de quinze ans fournit devant le congrès américain un témoignage bouleversant qui va faire basculer l’opinion américaine. Devant le groupe parlementaire sur les droits humains, cette Koweitienne prénommée Nayirah pleure en racontant qu’elle a vu dans une maternité de Koweit-city des soldats irakiens arracher des bébés de leur couveuse et les jeter par terre pour les laisser mourir sur le sol glacé. Le récit est repris en boucle dans les media occidentaux.  George Bush l’évoque à de nombreuses reprises et ne se prive pas d’invoquer l’holocauste…On découvrira après la guerre que l’histoire des couveuses est une pure fiction, montée de toute pièce par Hill et Knowlton , et que la jeune Nayira n’est autre que le fille de l’ambassadeur du Koweit aux Etats-Unis »

Et je ne parle ici que des mensonges pour la première guerre d(Irak, pas même ceux sur ‘implication de l’Irak dans les attentats du 11 septembre ou sur les armes de destruction massives que l’on cherche toujours… »

Il faut vraiment être un curieux intellectuel, un bizarre historien, un baroque philosophe pour prétendre que les bullshits (conneries, vantardises) d’un Trump auxquelles personne ne croit ( car enfin qui méprise autant le peuple que de penser qu’il peut y croire) sont plus dangereuses que les mensonges d’état meurtriers aux conséquences gravissimes des Bush.