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samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_89_ le dogme montagnard et l’Etat totalitaire

Important et magistral : pour comprendre les racines du totalitarisme. La religion Jacobine : la Raison, interprétée et servie par l’État ; enveloppons l’homme de nos doctrines.  Le contrôle des enfants : les projets montagnards (Saint-Fargeau, Saint-Just) :  tous, sous la sainte loi de l’égalité, élevés en commun aux dépens de la République. Changer les mœurs, changer les noms : la société humaine sur le patron d’une armée ou d’un couvent. « Le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de l’espèce humaine »
 Cf. Auguste Comte et la nécessaire séparation des pouvoirs temporels et spirituels, « sans laquelle il n’y a pas d’alternative entre la soumission la plus abjecte et la révolte directe », sa critique de Rousseau comme  revenant à rebours de l’histoire sur la séparation entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel,  aboutissant  ainsi à « une espèce de théocratie métaphysique ». : « L’asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale cause de la plupart des aberrations, pousse spontanément à remplacer la persuasion par la violence ». 

La religion Jacobine : la Raison, interprétée et servie par l’État.  

Ne leur permettons pas de s’égarer, conduisons-les, dirigeons les esprits et les âmes, et, pour cela, enveloppons l’homme de nos doctrines. Il lui faut des idées d’ensemble, avec les pratiques quotidiennes qui en dérivent ; il a besoin d’une théorie qui lui explique l’origine et la nature des êtres, qui lui assigne sa place et son rôle dans le monde, qui lui enseigne ses devoirs, qui règle sa vie, qui lui fixe ses jours de travail et ses jours de repos, qui s’imprime en lui par des commémorations, des fêtes et des rites, par un catéchisme et un calendrier. Jusqu’ici la puissance chargée de cet emploi a été la Religion, interprétée et servie par l’Église ; à présent ce sera la Raison, interprétée et servie par l’État. – Là-dessus, plusieurs des nôtres, disciples des encyclopédistes, font de la Raison une divinité et lui rendent un culte ; mais, manifestement, ils personnifient une abstraction ; leur déesse improvisée n’est qu’un fantôme allégorique ; aucun d’eux ne voit en elle la cause intelligente du monde ; au fond du cœur, ils nient cette cause suprême, et leur prétendue religion n’est que l’irréligion affichée ou déguisée. – Nous écartons l’athéisme, non seulement comme faux, mais encore et surtout comme dissolvant et malsain . Nous voulons une religion effective, consolante et fortifiante ; c’est la religion naturelle, qui est sociale autant que vraie. « Sans elle , comme l’a dit Jean-Jacques, il est impossible d’être bon citoyen... L’existence de la Divinité, la vie à venir, la sainteté du contrat social et des lois », voilà tous ses dogmes ; on ne peut obliger personne à les croire ; mais celui qui ose dire qu’il ne les croit pas se lève contre le peuple français, le genre humain et la nature. » En conséquence, nous décrétons que « le peuple français reconnaît l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme ».
– Cette religion toute philosophique, il importe maintenant de l’implanter dans les cœurs. Nous l’introduisons dans l’état civil, nous ôtons le calendrier à l’Église, nous le purgeons de toutes les images chrétiennes, nous faisons commencer l’ère nouvelle à l’avènement de la République, nous divisons l’année d’après le système métrique, nous nommons les mois d’après les vicissitudes des saisons, « nous substituons partout les réalités de la raison aux visions de l’ignorance, les vérités de la nature au prestige sacerdotal   », la décade à la semaine, le décadi au dimanche, les fêtes laïques aux fêtes ecclésiastiques  . Chaque décadi, par une pompe solennelle et savamment composée, nous faisons pénétrer dans l’intelligence populaire l’une des hautes vérités qui sont nos articles de foi ; nous glorifions, par ordre de dates, la Nature, la Vérité, la Justice, la Liberté, l’Égalité, le Peuple, le Malheur, le Genre humain, la République, la Postérité, la Gloire, l’Amour de la Patrie, l’Héroïsme et les autres Vertus. Nous célébrons en outre les grandes journées de la Révolution, la prise de la Bastille, la chute du trône, le supplice du tyran, l’expulsion des Girondins. Nous aussi, nous avons nos anniversaires, nos saints, nos martyrs, nos reliques, les reliques de Châlier et de Marat  , nos processions, nos offices, notre rituel  , et le vaste appareil de décors sensibles par lesquels se manifeste et se propage un dogme. Mais le nôtre, au lieu d’égarer les hommes vers un ciel imaginaire, les ramène vers la patrie vivante, et, par nos cérémonies comme par notre dogme, c’est le civisme que nous prêchons.

Le contrôle des enfants : les projets montagnards :  tous, sous la sainte loi de l’égalité

S’il importe de le prêcher aux adultes, il importe encore plus de l’enseigner aux enfants : car les enfants sont plus aisés à modeler que les adultes. Sur ces âmes encore flexibles nous avons toutes nos prises, et, par l’éducation nationale, « nous nous emparons de la génération qui naît. Rien de plus nécessaire et rien de plus légitime. « La patrie, dit Robespierre  , a le droit d’élever ses enfants ; elle ne peut confier ce dépôt à l’orgueil des familles, ni aux préjugés des particuliers, aliments éternels de l’aristocratie et d’un fédéralisme domestique qui rétrécit les âmes en les isolant…
Sur cette partie de l’éducation, nous n’avons encore que des projets ; mais la concordance des ébauches suffit pour manifester le sens et la portée de notre principe. « Tous les enfants, sans distinction et sans exception, dit Le Peletier de Saint-Fargeau  , les garçons de cinq à douze ans, les filles de cinq à onze ans, sont élevés en commun aux dépens de la République ; tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même éducation, mêmes soins, » dans les internats distribués par canton et contenant chacun de quatre à six cents élèves. « Les élèves seront pliés tous les jours et à tous les instants sous le joug d’une règle exacte... Ils seront couchés durement, leur nourriture sera saine, mais frugale, leur vêtement commode, mais grossier. » Point de domestiques ; les enfants se servent eux-mêmes et, en outre, servent les vieillards et les infirmes logés avec eux ou auprès d’eux. « Dans l’emploi de la journée, le travail des mains sera la principale occupation ; tout le reste sera accessoire. » Les filles apprendront à filer, à coudre, à blanchir ; les garçons seront cantonniers, bergers, laboureurs, ouvriers ; les uns et les autres travailleront à la tâche, soit dans les ateliers de l’école, soit dans les champs et les manufactures du voisinage ; on louera leur temps aux industriels et aux cultivateurs des environs. — Saint-Just précise et serre encore davantage : « Les enfants mâles sont élevés depuis cinq jusqu’à seize ans pour la patrie. Ils sont vêtus de toile dans toutes les saisons. Ils couchent sur des nattes et dorment huit heures. Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits, de légumes, de laitage, de pain et d’eau. Ils ne mangent point de viande avant seize ans accomplis... Depuis dix jusqu’à seize ans, leur éducation est militaire et agricole. Ils sont distribués en compagnies de soixante ; six compagnies font un bataillon ; les enfants d’un district forment une légion. Ils s’assemblent tous les ans au chef-lieu, y campent et font tous les exercices de l’infanterie dans des arènes préparées exprès ; ils apprennent aussi les manœuvres de la cavalerie et toutes les évolutions militaires. Ils sont distribués aux laboureurs dans le temps de moisson. » A partir de seize ans, « ils entrent dans les arts », chez un laboureur, artisan, négociant ou manufacturier qui devient « leur instituteur » en titre, et chez qui ils sont tenus de rester jusqu’à vingt et un ans, « à peine d’être privés du droit de citoyen pendant toute leur vie  ... Tous les enfants conserveront le même costume jusqu’à seize ans ; de seize ans jusqu’à vingt et un ans, ils auront le costume d’ouvrier ; de vingt et un à vingt-six ans, celui de soldat, s’ils ne sont pas magistrats. » — Déjà, par un exemple éclatant, nous rendons visibles les conséquences de la théorie ; nous fondons l’École de Mars… 

Changer les mœurs, changer les noms : la société humaine sur le patron d’une armée ou d’un couvent.

Déjà, sous la pression de nos décrets, le civisme entre dans les mœurs, et des signes manifestes annoncent de toutes parts la régénération publique. « Le peuple français, dit Robespierre  , semble avoir devancé de deux mille ans le reste de l’espèce humaine ; on serait même tenté de le regarder, au milieu d’elle, comme une espèce différente…
Ordre aux boulangers de ne fabriquer qu’une qualité de pain, le pain gris, dit pain d’égalité, et, pour recevoir sa ration, chacun fait queue à son rang dans la foule. Aux jours de fête, chaque particulier descend ses provisions et dîne en famille, avec ses voisins, dans la rue . Le décadi, tous chantent ensemble et dansent pêle-mêle dans le temple de l’Être suprême. Les décrets de la Convention et les arrêtés des représentants imposent aux femmes la cocarde républicaine ; l’esprit public et l’exemple imposent aux hommes la tenue et le costume des sans-culottes ; on voit jusqu’aux muscadins porter moustaches, cheveux longs, bonnet rouge, carmagnole, sabots ou gros souliers  . Personne ne dit plus à personne monsieur ou madame ; citoyen et citoyenne sont les seuls titres permis, et le tutoiement est de règle. Une familiarité rude remplace la politesse monarchique ; tous s’abordent en égaux et en camarades. Il n’y a plus qu’un ton, un style, une langue ; les formules révolutionnaires font le tissu des discours comme des écrits, et il semble que les hommes ne puissent plus penser qu’avec nos idées et nos phrases. Les noms eux-mêmes sont transformés, noms des mois et des jours, noms des lieux et des monuments, noms de baptême et de famille : Saint-Denis est devenu Franciade, Pierre-Gaspard devient Anaxagoras, Antoine-Louis devient Brutus ; Leroi, le député, s’appelle Laloy ; Leroy, le juré, s’appelle Dix-Août. – A force de façonner ainsi les dehors, nous atteindrons le dedans, et par le civisme extérieur nous préparons le civisme intime.
Ainsi le véritable citoyen est celui qui marche avec nous. Chez lui comme chez nous, les vérités abstraites de la philosophie commandent à la conscience et gouvernent la volonté. Il part de nos dogmes et les suit jusqu’au bout ; il en tire les conséquences que nous en tirons, il approuve tous nos actes, il récite notre symbole, il observe notre discipline, il est Jacobin croyant et pratiquant, Jacobin orthodoxe, sans tache ou soupçon d’hérésie ou de schisme. Jamais il n’incline à gauche vers l’exagération, ni à droite vers l’indulgence ; sans précipitation ni lenteur, il chemine dans le sentier étroit, escarpé, rectiligne que nous lui avons tracé : c’est le sentier de la raison ; puisqu’il n’y a qu’une raison, il n’y a qu’un sentier. Que nul ne s’en écarte : des deux côtés sont des abîmes. Suivons nos guides, les hommes à principes, les purs, surtout Couthon, Saint-Just, Robespierre ; ils sont des exemplaires de choix, tous coulés dans le vrai moule ; et c’est dans ce moule unique et rigide que nous devons refondre tous les Français…
Construction logique d’un type humain réduit, effort pour y adapter l’individu vivant, ingérence de l’autorité publique dans toutes les provinces de la vie privée, contrainte exercée sur le travail, les échanges et la propriété, sur la famille et l’éducation, sur la religion, les mœurs et les sentiments, sacrifice des particuliers à la communauté, omnipotence de l’État, telle est la conception jacobine. Il n’en est point de plus rétrograde, car elle entreprend de ramener l’homme moderne dans une forme sociale que, depuis dix-huit siècles, il a traversée et dépassée. - Pendant la période historique qui a précédé la nôtre, et notamment dans les vieilles cités grecques ou latines, à Rome et à Sparte que les Jacobins prennent pour modèles, la société humaine était taillée sur le patron d’une armée ou d’un couvent.

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vendredi 15 avril 2016

Lester Thurow, économiste non conventionnel -2

L’économiste Lester Thurow, est mort, vendredi 25 mars 2016, à l’âge de 77 ans dans sa maison de Westport (Massachusetts). Cet ancien professeur et doyen du MIT consacré l’essentiel de sa carrière à étudier les conséquences de la mondialisation. Il  fut l’un des premiers à souligner l’importance grandissante  et néfaste  des inégalités de revenus et  un avocat infatigable de l’investissement dans la recherche pour stimuler la croissance et dans l’éducation afin d’anticiper l’adaptation aux ruptures économiques et technologiques et accordant un rôle important aux gouvernements
Dans un premier blogs, j’ai essayé de résumer les idées principales de ses premiers livres : Generating Inequality: Mechanisms of Distribution in the U.S. Economy (1955), ou comment l’économie libérale générait des inégalités croissantes à partir d’une “marche au hasard” et une compétition pour les emplois et The Zero-Sum Society: Distribution and the possibilities for economic change (1980), avec sa critique du caractère scientifique de l’économie et la prédiction de  l’accroissement des inégalités et de la paralysie des gouvernements. Maintenant, ses ouvrages plus récents :

Dangerous Currents: The state of economics (1983): l’état de la science économique : pas brilliant !

Plus technique, il s’agit d’une critique cinglante et systématique du caractère scientifique de l’économie qui recoure d’autant plus à une mathématisation et à des modèles sophistiqués qu’elle est mal assurée dans ses fondements.  Ainsi Thurow, dans le chapitre économétrie mentionne-t-il :  « lorsque nous examinons l'impact de l'éducation sur les revenus individuels, quoi d'autre devrait être maintenu constant:  le QI, l’effort de travail, les choix professionnel,  les antécédents familiaux ? La théorie économique ne le dit pas.  Pourtant, le processus dépend fortement de ce qu’’on fait si facilement rentrer dans « toutes choses égales par ailleurs…. » . En fait, pour Thurow, l’économie mathématique qu’on nous vend dans les prétendues bonnes facultés à Toulouse, par exemple) est « vague, ambiguë, incomplète et incapable de fournir une base pour la construction de modèles économétriques » ; et surtout, elle ne peut être utilisée comme source fiable de connaissance pour guider la décision politique..

The Zero-Sum Solution: Building a world-class American economy (1985) :

Thurow répond ici aux critiques de son Zero sum society, particulièrement ceux qui lui reprochaient d’énoncer des problèmes mais de ne pas proposer de solution. Il s’affirme comme un neo-keynesien : Pour lui, la révolution keynésienne signifie qu’il n’est pas nécessaire de tolérer des récessions prolongées », mais que « les vieux remèdes keynésiens  doivent être combinés avec autre chose pour permettre de diriger une économie sans inflation et de plein emploi ».  Quant à la politique d’économie de l’offre, elle lui a apparait tout simplement stupide.  Thurow considère qu’il existe une réelle crise économique due à un manque d’accroissement de la productivité (une thèse qui reprend aujourd’hui de la vigueur avec ceux qui soutiennent que nous allons vers une « stagnation séculaire » pour cette même raison : pas de révolution industrielle qui entraîne une explosion de la productivité, comme la vapeur ou l’électricité). L’Etat a à jouer un rôle important par une fiscalité favorable sur les salaires, une politique industrielle favorisant les secteur en pointe et ne soutenant pas les secteurs en régression, et surtout l’ accès pour tous à une éducation de qualité.

The Future of Capitalism: How today's economic forces shape tomorrow's world (1996)

Le  monde connaît trois révolutions simultanées : nouvelles technologies de production et troisième révolution industrielle, nouvelles technologies de la communication qui rendent possible une économie mondialisée, et mouvement mondial vers le capitalisme.
Une nouvelle économie s’impose, qui est une économie de la connaissance, largement immatérielle : « les vieilles fondations de la richesse sont détruites ; l’homme le plus riche du monde, Bill Gates, ne possède rien de tangible : ni terre, ni or, ni pétrole, ni usines. Pour la première fois dans l’histoire, l’homme le plus riche du monde ne possède que de la connaissance ».
Le mouvement de mondialisation est irréversible, et aucune entreprise ne survivra si elle n’y prend part. Pour réussir dans l'économie mondiale, les nations, comme les entreprises, ont besoin d'une stratégie technologique. Les Etats ont un rôle à jouer dans la définition de cette stratégie : «  les décisions d’investissement majeurs sont devenues trop importantes pour être laissées au secteur privé »« Cependant, Thurow identifie des  menaces sérieuses pouvant conduire à un effondrement du système : effondrement du dollar, absence de garanties internationales sur les droits de propriété intellectuelle, nécessaire  pour stimuler le développement technologique et manque de médicaments vitaux nécessaires au développement des pays plus pauvres.
Un autre problème majeur est que le capitalisme ( la « théologie du capitalisme ») écrit Thurow ne se préoccupe nullement du futur, ni même ne se donne la peine de tenter d’en avoir une vue claire. Qui va s’occuper  de l’éducation, des infrastructures, de la protection de l’environnement ? Dans les quarante dernières années, les investissements publics américains dans les technologies de l’information, l’Espace, le développement des études supérieures scientifiques etc ; étaient guidés ou motivés par des considérations de sécurité nationale ; sans ennemi ( le communisme s’est effondré, sans compétition nationale, que va-t-il se passer ? Pour suppléer à l’individualisme court-termiste,  les sociétés occidentales ont besoin d’un »communalisme » à long terme – là encore, Thurow était en avance sur les réflexions actuelles sur les « bien communs ».)
Et cette flèche, encore contre la prétention à la scientificité de certains économistes : « Les économistes sont toujours en train de recommander l’élimination de telle ou telle imperfection de marché ; je n’ai jamais entendu un astrophysicien recommander l’élimination d’une planète qu’il n’aime pas ! »

Building Wealth: The new rules (1999):

Règle n°1 : on ne s’enrichit plus en économisant de l’argent. L’enrichissement réel n’a que deux sources : l’accroissement de la productivité du travail ou de celle du capital. Si l’on sacrifie la consommation pour épargner et investir, ce sacrifice doit être soustrait de la création nette de richesse.  Aucune richesse réelle n’est créée lorsqu’on diminue simplement la consommation pour investir ; elle ne peut provenir que de l’accroissement de la productivité du capital.
Règle n°2 : Il faut parfois que les entreprises qui réussissent se cannibalisent elles-mêmes ; ainsi IBM a quasiment disparu face à Intel ou Microsoft parce qu’il n’a pas su  se détruire pour renaître.
Règle n°3 : Les changements sociologiques permettent de gagner de l’argent, mais ce sont des transferts de richesses sans réelle création. Par exemple, Starbuck a persuadé beaucoup de gens de remplacer leur café à prix modéré pris au zinc du coin par un café plus cher chez Starbuck ; c’est beaucoup d’argent pour les propriétaires de Starbuck, pas une création de richesse pour la société. La seule vraie création de richesse, c’est l’accroissement de la productivité.
Règle n°4 : il est beaucoup plus difficile de faire fonctionner le capitalisme dans un environnement déflationniste que dans un environnement inflationniste. Or une déflation systématique n’est pas certaine, mais hautement probable :  la mondialisation pousse les prix et les salaires à la baisse, les grandes indsuries pressurent leur fournisseurs en exigeant ,année après année, des prix plus bas etc. Surtout l’endettement devient beaucoup plus cher et plus risqué ; et lorsque la réduction de la dette devient la préoccupation n°1, plus personne n ‘investit dans le futur.
Règle n° 5 : il n’y pas de substituts institutionnels possibles aux entrepreneurs. La création de richesse est nécessairement un processus de destruction créatrice schumpetérien. Les sociétés doivent s’organiser pour favoriser la naissance de nouvelles entreprises, de nouveaux entrepreneurs, s’organiser pour que ce processus schumpétérien soit possible…ce qui est l’exact contraire d’un laissez-faire qui conduirait au chaos. La sociologie domine la technique : l’Europe a un niveau scientifique, un niveau de formation global au moins aussi bon que les USA, mais n’a créé aucune des grandes industries du XXIéme siècle. Les entrepreneurs européens qui devraient exister n’existent pas parce que la société européenne n’est pas organisée pour les faire surgie, le demande sociale pour l’innovation est trop faible. La Grèce antique connaissait déjà la vapeur utilisée pour animer  des jouets ; il a fallu attendre le XXVIIIème siècle pour que la révolution énergétique de la vapeur se fasse.
Règle n°6 : Aucune société qui place l’ordre au-dessus de tout ne pourra être créative, mais sans un certain degré d’ordre, la créativité disparait.  Ainsi la Russie impériale était-elle trop désorganisée et a-telle décroché de l’Occident, tandis que la Russie communiste, trop ordonnée n’a pas mieux réussi. Ordre et progrès résumait déjà Auguste Comte, ce qui suppose que la société soit un minium organisée pour permettre suffisamment de créativité
Règle n°7 : Pour réussir, une économie de la connaissance nécessite des investissements publics importants dans l’éducation, les infrastructures, la recherche et le développement. L’action des gouvernements est nécessaire et doit se concentrer sur  la recherche fondamentale ; c’est là où le privé investit peu, mais c’est aussi là que se produisent les innovations de rupture. C’est pourquoi, expliquait Thurow, les biotechnologies doivent bénéficier de l’aide des gouvernements. Aux US, elles ont bénéficié d’aides gouvernementales importantes et se sont développées ; en Europe, elles n’ont pas bénéficié d’une telle aide, et ne se sont pas développées ( NB ; en fait, c’est encore pire, en Europe, leur développement a été entravé !).
Règle n° 8 : Dans une économie de la connaissance, le grand problème, pour les individus, est de construire une carrière dans un environnement où il n’y a plus de carrières.
Les diplômés d’aujourd’hui reçoivent le message suivant : «  vous n’aurez pas une progression de carrière dans une seule compagnie. Il vous faudra apprendre à être le responsable de votre carrière et à la gérer ». Ce message n’est pas sans conséquences, d’autant que la stratégie de bâtir une carrière en changeant d’industrie… devient difficile après quarante-cinq ans, et quasiment impossible après cinquante ans. Il ne fait donc pas s’étonner de l’apparition d’un chômage important croissant avec l’âge et de pertes de revenus – bref l’inverse de ce qu’était une carrière ! Les gouvernements peuvent rendre le licenciement des salariés plus difficiles ne fonction de l’âge, mais cela ne peut fonctionner que dans des industries importantes.  Et Thurow vante la politique française qui incite les employeurs à investir dans la formation de leurs salariés par une taxe sur les salaires. ( ça, c’est vu de loin !)
La théorie économique classique sous-estime le besoin de sécurité économique. Lorsque qu’on demande aux salariés ce qui est le plus important pour eux, la sécurité économique vient largement avant la maximisation du salaire. Ce n’est pas la réponse attendue de  la part de l’Homo economicus des économistes classiques. Mais dans la réalité, les êtres humains aiment sentir sous eux un plancher économique solide.  Thurow prévient qu’avec le développement de l’insécurité économique, la motivation des employés trique de fléchir quelque peu. Il insiste par ailleurs sur le fait que la diminution des salaires de la classe moyenne et le développement des inégalités créent de réels défis, économiques et plus encore politiques : il devient vraiment difficile de parler d’égalité politique quand les inégalités économiques s’accroissent à ce point. Thurow était un précurseur des débats sur la flexisécurité.
Pour Thurow, les gagnants seront les nations qui investissent lourdement dans les infrastructures, dans l’éducation, dans la recherche et le développement. Pour les individus, il n’y a qu’un seul mot d’ordre : la compétence. Et il prévient que dans le monde où nous vivons, « ceux qui ont des compétences du niveau du tiers monde recevront un salaire du tiers-monde ».

La suite de cette présentation du non-traduit Thurow dans un prochain billet. 

mardi 12 avril 2016

Lester Thurow, économiste non conventionnel


Mort d'un doyen du MIT.
L’économiste Lester Thurow, est mort, vendredi 25 mars 2016, à l’âge de 77 ans dans sa maison de Westport (Massachusetts). Cet ancien professeur et doyen du MIT consacré l’essentiel de sa carrière à étudier les conséquences de la mondialisation. Il  fut l’un des premiers à souligner l’importance grandissante  et néfaste  des inégalités de revenus et  un avocat infatigable de l’investissement dans la recherche pour stimuler la croissance et dans l’éducation afin d’anticiper l’adaptation aux ruptures économiques et technologiques et accordant un rôle important aux gouvernements
Bref il n’était pas vraiment dans la ligne ultra libérale de l’école dominante. 
Ses principaux livres sont  : Fortune Favors the Bold: What we must do to build a new and lasting global prosperity (2003) ; Building Wealth: The new rules (1999) ; The Future of Capitalism: How today's economic forces shape tomorrow's world (1996) ; The Zero-Sum Solution: Building a world-class American economy (1985). Dangerous Currents: The state of economics (1983). The Zero-Sum Society: Distribution and the possibilities for economic change (1980). Generating Inequality: Mechanisms of Distribution in the U.S. Economy (1955)
Aucun n’a été traduit en français. Et c’est ainsi que l’Ecole ultra libérale de Toulouse et Jean Tirolle passent pour prophètes en leur pays : en supprimant toute concurrence, ce qui est quand même assez paradoxal.
Generating Inequality: Mechanisms of Distribution in the U.S. Economy (1955):
Dès son premier livre, (de 1955!), Lester Thurow se montra à la fois critique du capitalisme tel qu’il fonctionne réellement, et visionnaire en cela qu’il a pointé des conséquences qui n’ont fait que se développer depuis. Quelques exemples :
Wage competition vs job competition ; contrairement à ce qu’affirme une théorie libérale basique des salaires, le marché du travail n’est pas un marché comme les autres, en tous cas, il n’est pas régulé par une loi de l’offre et de la demande sur les salaires  mais par une concurrence sur les emplois eux-mêmes. Dans le premier cas, investir sur l’éducation de base ne serait pas un choix toujours judicieux, dans le second cas, oui.  En régime de concurrence sur  le travail (job competition), les gens doivent surinvestir défensivement. C’est pourquoi Lester Thurow placera au premier rang des rôles de l’Etat d’assurer au mieux à tous un bon capital éducatif
 Rénumeration du capital et rénumeration du travail.
Des études empiriques menées par Harvard à son instigation ont montré que l’accroissement des impôts sur les salaires les plus élevés n’entrainent pas, au contraire, une baisse du travail et de la performance. Lorsqu’on teste la théorie des produits marginaux et que l’on compare la manière dot le capital est rétribué par rapportà ce qu’il rapporte, et de même pour les salaires, la conclusion de Thurow est que Le capital est surpayé tandis que le salarié est sous-payé….
Le rôle du hasard et le renforcement des inégalités
La richesse se crée principalement par un mécanisme de « marche au hasard » qui ne peut qu’engendrer de fortes inégalités. En effet, personne, si bien informé qu’il soit (sauf délit !) ne peut « battre le marché », aucun martingale n’a été inventée qui « batte le marché », les prix des actions réagissent rapidement au contexte, et il n’y a pas de séries temporelles : le prix d’une action à un moment donné ne peut prédire son évolution ;  les richesses sont créées en un temps très court, et une fois créées, elle se maintiennent par l’héritage ou une stratégie conservatrice. La richesse apparait presque par hasard, et ensuite la richesse va à la richesse. Ce mécanisme de marche au hasard (random walk) est un des facteurs qui expliquent que le capitalisme aujourd’hui  provoque l’explosion des inégalités.
Ceci est vrai aussi pour les entrepreneurs. La lecture de Fortune incite à penser que ceux qui réussissent sont plus intelligents qu’intelligent, plus rapides que rapide…mais il existe un biais profond : on ne sait rien des gens plus brillants, plus intelligents, plus rapides que les fortunes de Fortune, et qui n’ont pas réussi. La marche au hasard semble, d’après diverses études, être vraiment au centre de la création de richesse. Entre entrepreneurs prenant les mêmes risques et de génie comparable se joue une loterie. Comme dans toutes les loteries, les chances de gagner sont faibles , mais quelques-uns gagnent. Une fois qu’une fortune est créée, elle croit au mieux de ce qu’elle peut
The Zero-Sum Society: Distribution and the possibilities for economic change (1980) :
L’’ouvrage comporte une critique du statut scientifique de l’économie (les tirolliens apprécient peu en général, eux se prennent au sérieux). Citation «  En tant que citoyen vous avez à choisir la meilleure navigation parmi de nombreux caps économiques. Comment allez-vous savoir qui a raison?... Pourquoi est la discipline redevenu si discordante?... le fait que nous pouvons utiliser les mots « libéral » et « conservateur » en se référant aux économistes  est particulier.  Personne ne parle des chimistes libéraux ou conservateurs, mais seulement des chimistes qui, dans leur vie privée, se trouvent être des libéraux ou conservateurs ».
Ceci encore : « Plutôt que de dominer l’économie, le contrôle de la demande monétaire (pierre dans le jardin des monétaristes) est lui-même dominé par les évènements économiques et leurs ramifications politiques ». Il insiste sur le fait que les vrais problèmes économiques viennent de la microéconomie, et qu’il est assez vain d’ élaborer des  théories macroéconomiques sophistiquées, tant que la compréhension des mécanismes microéconomiques restr à ce point instisfaisante.
Au contraire des ultra libéraux (« there is no such thing as society »), il fait remarquer que « les sociétés ne sont pas de simples aggrégats statistiques. Une société est clairement quelque chose de plus grand que la somme des individus, contrairement à ce qu’affirme le modèle du marché…L’Economie ne peut se passer de simplifications, mais le truc est d’utiliser les bonnes simplifications au bon moment ; et ce jugement ne peut provenir que d’une analyse empirique, portant sur ce qu’est Réellement le monde, et non ce que les manuels d’économie disent qu’il devrait être »
Pourquoi le zero-sum ? Thurow prédit  deux  phénomènes marquant de ces dernières années :  la paralysie des gouvernements en matière économiques et l’accroissement des inégalités. La raison en serait  parce que les interventions gouvernementales en matière économique sont à somme zéro : des groupes en bénéficient, d’autres y perdent. Or, lorsqu’une mesure déplait à une minorité bien organisée et relativement privilégiée qu’elle impacte fortement, mais impacte faiblement et positivement la grande majorité, il y a peu de chance qu’elle soit adoptée.. ; Les 1% gagnent trop souvent contre les 99%. Cependant, pour Thurow cela s’applique aussi au processus de destruction-création de Schumpeter ; ainsi il est plus facile pour un gouvernement de venir au secours d’industries obsolètes plutôt que de favoriser des innovations, qui, au début, ne concerneront que peu de gens.
La suite de l’œuvre de Thurow au prochain blog….
 
 
 
 
 
 

vendredi 17 juillet 2015

Auguste Comte, l’altruisme et l’éducation positiviste


Le numéro de la Recherche de juin 2015 porte ce titre Tous altruiste regroupant une série d’articles sur les dernières découvertes des neurosciences concernant donc l’altruisme et l’empathie, et , plus généralement l’origine innée ou acquise de notre sens moral. Ainsi, le bébé dès dix mois distingue le bien et le mal dans certains comportements, montre de l’empathie, ressent les émotions des autres ; à trois ans, il refuse d’aider ceux qui font du mal Les grands singes sont capables de compassion et de générosité envers leurs congénères. Poursuivant un programme de recherche entamé depuis longtemps, l’équipe de Frans de Waal a même montré sans ambiguïté, par des mises en situation complexes, que les chimpanzés ressentent l’injustice dans la distribution de récompenses, préférant renoncer à une récompense s’ils sont moins bien traité qu’un semblable.

Et pourtant, à aucun moment de l’article n’est mentionné le fait que le mot altruiste est dû à Auguste Comte, alors même qu’il a fait de l’affirmation que l’homme et certains animaux disposent d’un sens inné du souci d’autrui, l’un des points fondamentaux du positivisme.

Un débat à l’Académie

En 1895, l’Académie française ne s’y est pourtant pas trompé lors des vifs débats à propos de l’introduction – ou non- du mot positivisme dans le dictionnaire. Jules Simon et Ludovic Halevy se prononcent contre : « La charité a besoin d'être louée; car elle commence à être tenue en suspicion, la libre et imprudente charité — ce joli mot, charité, ils l'ont remplacé par un très vilain mot : Altruisme ; il a été inventé, je crois, par Auguste Comte qui n'a pu faire une morale que par une transposition scientifique de la morale chrétienne ».

Cela leur vaut une mise au point un peu ferme dans l’organe des positivistes, la Revue Occidentale : « lLes conceptions positivistes sont assez répandues aujourd'hui pour que de pareilles assertions, quelque autorisée qu'en puisse paraître la source, n'en imposent plus au public ; les purs littérateurs, incapables de pénétrer au-delà des apparences extérieures, s'en tiennent à des jugements sommaires qui témoignent peut-être en faveur de leur sens esthétique, mais qui font apparaître, avec une rare vigueur, leur insuffisance mentale. Etrangers à l'évolution philosophique qui caractérisera essentiellement le dix-neuvième siècle, ils restent inhabiles à s'assimiler le langage nouveau que suscitent les idées nouvelles et ne voient qu'un barbarisme et une superfétation dans un vocable, admirablement adapté au nouvel ordre moral que le Positivisme vient instituer… Un esprit d'une trempe autrement affinée, M. Clemenceau  remet vigoureusement, en quelques lignes, les détracteurs de l'altruisme dans la véritable direction : « Auguste Comte, dit-il, a fait un nouveau mot pour exprimer ce sentiment, moins exalté que l'amour du moi chez la plupart d'entre nous. Nos académiciens, qui n'ont pas lu Comte, ou qui ne veulent pas comprendre ce qu'il a dit, rejettent ce mot, coupable à leurs yeux d'humaniser l'amour d'autrui, qu'ils tiennent à dégrader de l'appât d'une récompense céleste. — Heureusement, il n'y a pas besoin de la permission de l'Académie pour penser ». Nous pourrions nous contenter de cette citation, mais il nous paraît nécessaire d'analyser cette grande notion d'Altruisme et de faire voir combien à la fois elle diffère de l'idée chrétienne de charité et combien elle lui est supérieure.

L'expression d'altruisme, construite par Auguste en opposition avec celle d'égoïsme, caractérise le besoin qui nous pousse à aimer nos semblables, et à nous dévouer pour eux; c'est essentiellement l'instinct de sociabilité, qui s'applique à la fois à nos supérieurs, à nos égaux et à nos inférieurs, sous les dénominations respectives de vénération, d'attachement et de bonté.

Ayant réuni les instincts de conservation de l'individu et de l'espèce sous le nom d'égoïsme, déjà consacré par la langue courante, Auguste Comte a été conduit à grouper sous le nom d'altruisme, les instincts sociaux, de manière à constituer, dans leur dualité fondamentale, l'ensemble de nos divers moteurs affectifs, à constater leurs conflits, et à organiser leur consensus par la subordination de l'égoïsme à l'altruisme, principe de toute morale scientifique et définitive.

L'expression altruisme était donc véritablement indispensable, et, en la créant, Auguste Comte en a fait le meilleur choix possible, puisque, sauf la différence nécessaire de racines, elle reproduit sensiblement l'expression dont elle forme pour ainsi dire la contrepartie et rend visible à l'esprit comme aux yeux leur opposition primitive et leur harmonie finale… Si maintenant nous voulons marquer la différence profonde entre l'altruisme et la charité, nous sommes conduits à donner au sentiment altruiste une source toute spontanée, jaillissant des profondeurs mêmes de la nature humaine, cultivée et perfectionnée par un long effort de l'Humanité.

La charité, au contraire, est un don de Dieu, un effet de la grâce exercée dans le seul but du salut éterel, et ne s'adressant qu'aux inférieurs. Elle est donc loin d'offrir le vaste champ d'action de l'altruisme; elle procède d'un sentiment louable de pitié, immédiatement stérilisé par la sanction égoïste du bonheur éternel auquel elle tend.

Entre la spontanéité positive et la grâce théologique, le choix ne peut être douteux ; on voit de quel côté sont la grandeur morale et l'efficacité réelle….

Ajoutons que la charité s'adresse à l'individu et que l'altruisme consacre l'amour des êtres collectifs. Â des conceptions si différentes devaient correspondre des dénominations appropriées ; la charité chrétienne, même régénérée et exercée sous l'influence d'un sentiment exclusivement bienveillant, ne sera jamais qu'un côté très accessoire de l'altruisme, devenu la règle morale de l'Humanité.

L’éducation positiviste : Fortifier les sentiments altruistes

Selon les positivistes, égoïsme et altruisme sont des penchants innés, et l’éducation consiste à encourager et favoriser les penchants altruistes, ou, si l’on préfère le point de vue de l’ensemble par rapport à celui du particulier, tout en sachant que les penchants égoïstes perdureront, car ils sont non seulement nécessaires à la conservation de chacun, mais peuvent également renforcer les instincts altruistes « En quoi et comment celui qui ne s’aime pas lui-même pourrait-il aimer autrui ? » Auguste Comte). Pas de culpabilisation de l’égoïsme, pas de faute et de sanction divine, mais la culture de la bienveillance, de la sociabilité, notamment par l’admiration d’exemples humains et non divins, tels les « saints » du calendrier positiviste, le culte de l’Humanité, l’ensemble des êtres passés, présents et à venir. Voivi par exemple ce que recommande l’un des principaux positivistes anglais, Bridges :

« Les vérités essentielles qui concernent l'essor et les progrès de l'humanité sont accessibles aux plus simples et aux plus humbles. Lorsqu'un enfant apprend à compter, on peut lui enseigner ce qu'il doit aux précurseurs Arabes et Indous et il apprendra ainsi, dès le jeune âge et pour le reste de sa vie, à surmonter les odieux préjugés de race. Chaque mot qu'il emploie, chaque outil dont son père ou les compagnons de son père se servent, une charrue, une roue, une forge, un bateau, peuvent être autant de leçons de choses pour lui montrer ce qu'il doit à nos plus lointains ancêtres. Le navire qui apporte des aliments venus d'au-delà les vastes océans raconte l'histoire d'un penseur solitaire qui fut tué à Syracuse plus de vingt siècles auparavant. Elles sont innombrables les manières dont on peut apprendre à un enfant à connaître l'Humanité, car les dons de l'Humanité sont également innombrables… » (Bridges, Positivist review)

Oui, vraiment, il est étrange et dommage qu’on écrive des articles, des thèses, des livres  sur l’altruisme sans même mentionner l’inventeur du mot, Auguste Comte, et les conceptions positivistes.
 

lundi 26 janvier 2015

Philippe Aghion : Les pays développés sont-ils condamnés à une croissance lente ?


(Amphis de l’AJEF, Mercredi 21 janvier 2015)
Croissance lente, mais croissance quand même
Rapidement : la réponse est oui. A une croissance lente, mais, pour peu que les gouvernements écoutent les bons économistes, une croissance tout de même. M. Aghion ne croit pas à un arrêt séculaire de la croissance. Jamais les économies n’ont été aussi connectées, les relations entre les pays s’accroissent, jamais les idées n’ont autant circulé, les collaborations internationales sont de plus en plus faciles. Et il existe de nombreux besoins, dans les pays non encore développés, dans la santé, surtout dans la transition énergétique et la fin des énergies carbonées – qu’il faudra bien un jour remplacer.
Nous ne retrouverons pas en Europe les taux de croissance des « trente glorieuses », tout simplement parce qu’elles correspondaient à une période de rattrapage industriel de l‘Amérique. De même, les taux de croissance diminueront dans les pays qui, comme la Chine ou l’Inde, achèvent leur phase de rattrapage sur l’Europe. Nous devrons apprendre à vivre et prospérer sur le front de l’innovation, dans une économie de la connaissance et de l’innovation. Certains pays, les pays rhénans (Allemagne, Pays-Bas) et scandinaves sont bien avancés dans cette voie, d’autres ont jusqu’à présent échoué ( le Japon), d’autres enfin, - la France devraient s’y mettre rapidement…
Ces pays qui ont réussi à entrer dans l’économie de la connaissance et de l’innovation n’ ont pas connu de recul du PIB par tête, ni de baisse du taux de marge des entreprises et de la R&D privée, ni de dégradation de l’école illustrée par la baisse des résultats aux tests Pisa, ni d’augmentation des inégalités sociales – tout le contraire de la situation française qui devient inquiétante. Philippe Aghion insiste particulièrement sur une  réforme de l’école qui se concentrerait sur trois points : la qualité des maîtres, leur formation continue, et le tutorat pour s’assurer que les élèves suivent - des éléments qui font le succès du système finlandais notamment.
Philippe Aghion invite aussi le gouvernement à s’ engager sur une vraie réforme de la formation professionnelle, dont on sait que l’essentiel des fonds sert à financer les organisations syndicales et patronales. Le système allemand est plus efficace : les salariés reçoivent un chèque formation et ils choisissent eux-mêmes l’organisme où se former
Des aberrations fiscales  (contre Thomas Picketty)
Philippe Aghion insiste sur le fait qu’on ne peut plus supposer, comme le font certains, que le poids de la fiscalité n’a pas d’effet négatif sur l’innovation et la croissance. Les effets positifs de la baisse fiscale de 1991 en Suède sont là pour le prouver. L’impôt ne doit plus être considéré comme l’outil principal pour réduire les inégalités ; il vaut mieux jouer sur la formation initiale,  la formation professionnelle, la mobilité du travail favorisée par la flexisécurité, la concurrence sur le marché des biens (parmi les pays de l’OCDE, la France est celui où ce marché est le plus réglementé). Il est donc favorable aux lois Macron, qu’il ne trouve pas assez ambitieuses. Pour renforcer la compétitivité, il est partisan de basculer une partie des cotisations sociales des entreprises vers la TVA (« TVA sociale ») à condition de moduler les effets selon que les produits sont de première nécessité ou non.
Philippe Aghion est donc contre toute hausse de la fiscalité, contre la taxation à 70% du capital notamment, et considère que cette position est validée par  les changements de la politique fiscale suédoise. S’il salue la partie historique du travail de Picketty sur l’augmentation des inégalités, il souligne que rien dans les données accumulées et étudiées par Picketty ne conforte sa théorie selon laquelle les revenus du  capital devraient être taxés comme les revenus du travail. Il rappelle que Le capital c’est de l’épargne, donc un revenu qui a déjà été taxé. Surtaxer l’épargne, c’est prendre le risque de la décourager. Il  faut aussi distinguer entre capital de rente (immobilier) et capital productif, celui qui finance l’innovation. On ne peut pas les traiter de la même manière, sauf à vraiment décourager l’investissement dans l’innovation.  Quant à la fusion IR-CSG, c’est une mauvaise idée pour au moins trois raisons. La CSG est un impôt qui sert à financer la protection sociale. Il est bien accepté, il a une assiette large et non mitée. Tandis que l’IR est un impôt affecté à l’Etat, mal accepté, d’un faible rendement car rogné par toutes sortes d’exonérations. Si l’on fusionne les deux, on risque de contaminer le bon impôt par le mauvais. Pire encore, si la CSG devenait progressive, ce serait un coup de massue sur les classes moyennes.
Compétition et innovation
En matière de politique industrielle, Philippe Aghion s’affirme Shumpeterien, et partisan de la libre concurrence et de la destruction créatrice, les salariés devant être protégés par une bonne mobilité sociale et professionnelle qui constitue leur seule vraie  assurance. Il trouve que la politique industrielle esquissée avec les nouvelles filières est à la fois beaucoup trop colbertiste et trop saupoudrée (34 filières c’est excessif).  Il faut plutôt sélectionner quelques grands secteurs porteurs de croissance – le numérique, les énergies renouvelables – et favoriser la concurrence au sein du secteur ; et surtout ne pas privilégier une entreprise, comme Arnaud Montebourg l’a fait en prenant parti pour Bouygues contre Numericable. Pour lui, la politique des champions nationaux est caduque, car caractéristique des phases de rattrapage.
Schumpeter affirmait que l’incitation principale à innover consistait en l’espoir d’acquérir une rente de monopole. Si c’est le cas, pourquoi vouloir briser artificiellement, par la contrainte réglementaire,  les monopoles qui se forment ? Philippe Aghion reconnaît l’existence d’une courbe en U et d’un point au-delà duquel la compétition défavorise l’innovation, mais considère que nous ne sommes pas dans cette situation. Je n’en suis pas sût du tout, au moins dans certains secteurs, et je pense que se fixer comme  seul objectif la concurrence libre et non-faussée  peut bel et bien avoir des conséquences négatives sur l’innovation. Je reviendrais sur cette question.