Viv(r)e la recherche se propose de rassembler des témoignages, réflexions et propositions sur la recherche, le développement, l'innovation et la culture



Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est La recherche. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est La recherche. Afficher tous les articles

dimanche 9 juin 2019

Fake news »- Procès en sorcellerie contre l’industrie- obsolescence programmée des ampoules et glyphosate


Puisque la mode est à l’anti fake news, allons- y aussi sur le blog. C’est après tout une contribution utile au débat que de tenter de rectifier les fausses idées ou mensonges, dans les domaines scientifiques et techniques. L’idée générale sera aussi de rappeler que l’industrie, comme la science, comme la technique est une création de l‘Humanité pour son service. Et que des services, elle en a rendu énormément

Obsolescence programmée (des ampoules et cartel Phoebus)

Le cartel Phœbus est un oligopole composé notamment de Philips, Osram et General Electric mis en place entre 1924 et 1939 dans le but de contrôler la fabrication et la vente des lampes à incandescence mais qui échoua finalement à contrer l'arrivée de compétiteurs mieux offrant. Bien que peu étudié par les historiens de l'économie (NB  et pour cause), ce cartel a fait l'objet d'un regain d'intérêt après avoir été mentionné dans des œuvres de fiction et des documentaires le dénonçant comme l'une des premières tentatives et donc l'échec d'application à grande échelle de l'obsolescence programmée, c'est-à-dire la planification industrielle pour sciemment limiter la durabilité des lampes en empêchant les progrès techniques qui auraient permis la fabrication de lampes plus durables. Le cartel Phoebus figure notammnent dans le roman L'Arc-en-ciel de la gravité, publié en 1973, qui mêle fiction et réalité autour des théories du complot.

La réalité : L’appellation « cartel de Phœbus » fait référence à la société anonyme spécialement créée pour contrôler le marché mondial des lampes à incandescence : Phœbus S.A. Compagnie Industrielle pour le développement de l'Éclairage, fondée à Genève le 15 janvier 1925.
 Le succès a été relatif : dès la fin des années 1920, une union suédo-norvégo-danoise des entreprises (la société d'Europe du Nord Luma Co-op) a commencé à planifier un centre de fabrication indépendant. Les menaces économiques et de poursuites par Phœbus n'ont pas obtenu l'effet désiré, et en 1931, les Scandinaves produisaient et vendaient des lampes à un prix considérablement plus bas que Phœbus. L'accord initial Phœbus expirait en 1955. Cependant, le début de la Seconde Guerre mondiale avait fortement perturbé le fonctionnement de l'entente=. Les vestiges de l'entente Phœbus ont repris leur activité en 1948.

Les pratiques du cartel Phœbus ont fait l'objet en 1951 d'un rapport de la commission anti-trust britannique. Si ce rapport dénonce une entente sur les prix qui aurait conduit le consommateur à payer plus cher ses lampes, il réfute par contre l'accusation d'une limitation de la durée de vie en défaveur du consommateur.

Courrier dans la revue La Recherche, avril 2019 n° 546 :
Markus Krajewski confirme la thèse de l'obsolescence programmée des ampoules à incandescence (La Recherche n° 541, p. 12). Pourtant, il me semble que la normalisation effectuée par le cartel Phoebus découlait plutôt d'un compromis entre la durée de vie, la qualité de l'éclairage et la consommation électrique des ampoules.
Réponse de Georges Zissis, du laboratoire plasma et conversion d'énergie (université Toulouse 3 Paul-Sabatier)- un Universitaire donc.  La limitation de la durée de vie des lampes à incandescence est, en effet, un choix dicté par plusieurs facteurs. Réduire la température du filament et augmenter la pression du gaz dans l'ampoule pourraient prolonger leur durée de vie, mais elles seraient moins lumineuses (rouge orangé plutôt que blanches) et moins efficaces du point de vue de la consommation électrique. Les travaux du cartel Phoebus ont contribué à réduire les coûts de production et à démocratiser un produit qui a équipé nos maisons pendant des décennies. Il n’est donc pas tout à fait exact d’assimiler ce choix à de l’obsolescence programmée.

En effet, et merci à La Recherche d’avoir publié ce rectificatif. Néanmoins, le problème reste toujours le même : le rectificatif occupe un quart de page tandis que le Fake News initial figure dans un article complet reprenant sans critique les thèse de Markus Krajewski, auteur de  The Great Lightbulb Conspiracy  (sic !).

Plus techniquement : En ce qui concerne les standards de durée de vie, avant l’cccord Phœbus et jusqu’à ce jour, les ampoules à filament habituelles sont conçues pour avoir, en moyenne, une durée de vie minimum de 1000 heures. Il a souvent été prétendu – cependant sans preuve pour nous – que l’organisation Phoebus avait artificiellement fixé une courte vie aux ampoules dans le but d’augmenter le nombre d’ampoules vendues. Comme nous l’avons indiqué au Chapitre 9, il ne peut pas y avoir de durée de vie parfaitement adaptée aux nombreuses conditions variables que l’on trouve parmi les consommateurs d’un pays donné, de sorte que tout standard de durée de vie doit représenter un compromis entre facteurs contradictoires. Le B.S.I, a toujours adopté un seul standard de durée de vie pour les ampoules a filament, et les représentants du B.S.I, et du B.E.A., comme la plupart des fabricants de lampes nous ont dit sous serment qu’ils considèrent 1000 heures comme le meilleur compromis possible actuellement, et aucun élément ne nous a été soumis pour contredire ceci. De ce fait, nous devons rejeter l’allégation fallacieuse mentionnée plus haut.

En pratique, un filament d’ampoule atteint une température de l’ordre de 3000 K, ce qui le condamne à émettre plus de chaleur sous forme d’infrarouges que de lumière visible. Pour un bon rendement de la lampe, on a tout intérêt à ce que le filament soit le plus chaud possible. Un ensemble de relations expérimentales connues sous le nom de “lamp rerating”  permettent de lier entre elles la tension électrique à la “température de couleur du filament et à la durée de vie de l’ampoule. Car lorsque la température se rapproche de la température de fusion, le filament s’évapore par sublimation très vite et claque au bout d’un temps proportionnel à la puissance -12 (environ) de la température. En clair, si on diminuait la température du filament de 6%, la durée de vie de l’ampoule serait multipliée par 2. Mais cette baisse de température baisserait la production de lumière de  20%, pour la même consommation d’électricité.
(cf :https://www.drgoulu.com/2011/10/16/la-veritable-histoire-de-lampoule-de -livermore/#.XPzDilwzbIU)

Au fond le cartel Phoebus luttait déjà contre le réchauffement climatique !

La toxicité du glyphosate : confusion entre valeur limite d’exposition et…seuil de détection !

Tiens, autre article de La recherche, cette fois juin 2019

Vous écrivez à propos du glyphosate que la limite autorisée de cette substance dans l'eau de boisson serait de 0,1 µg/l (La Recherche hors-série n° 29, p. 75). Pourtant, l'Organisation mondiale de la Santé estime que, « dans des conditions usuelles, la présence de glyphosate dans l'eau de boisson ne constitue pas un danger pour la santé humaine. Dès lors, la détermination d'une valeur guide formelle n'a pas été jugée nécessaire ». Comment cette valeur est-elle justifiée ?

Réponse de la rédaction : Ce seuil de 0,1 µg/l n'est pas une « limite autorisée » comme l'indique l'article, mais un seuil de qualité, fixé par l'arrêté du 11 janvier 2007, en application de la directive européenne 98/83/CE. Cette limite n’est pas fondée sur une approche toxicologique , « elle n’a donc pas de signification sanitaire » selon la Direction Générale de la Santé (DGS)Son objectif est de « réduire la présence de ces composés au plus bas niveau de concentration possible ». La DS indique que «  cette limite a été fixée en tenant compte des limites de détection des pesticides dans l’eau. »… Des travaux de révisions de la directive européenne sont en cours mais « ils n’a mènent pas de modification de cette valeur à ce stade des discussions… » précise la DGS

Dont acte, mais même remarque que précédemment ; il est quand même fâcheux dans un journal de référence de la vulgarisation scientifique de laisser passer des articles confondant seul de toxicité, Valeur limite d’exposition professionnelle et… seuil de détection.

La fiche INRS confirme :

Valeurs Limites d'Exposition Professionnelle : Aucune VLEP spécifique au glyphosate n’a été établie.
Le dosage du glyphosate urinaire, en fin de poste de travail est proposé pour la surveillance pour le suivi biologique des expositions en milieu professionnel. Il n'existe pas de donnée qui permette d'établir une corrélation entre l'exposition et la concentration urinaire de glyphosate. Le glyphosate est absent des urines de la population générale non professionnellement exposée ; Il n’existe pas de valeur biologique d’interprétation pour ce paramètre pour la population professionnellement exposée.
Ben oui, le glyphosate n’est pas toxique, sauf exposition massive
Avec cette confusion entretenue entre seuil de toxicité, valeur réglementiare d’expoistion et et seuil de détection, que signifient donc les annonces médiatiques en série de « pisseurs involontaires », effectuées selon quelles conditions, avec quels procédés, selon quel étalonnage ?

A juste titre, des agriculteurs  (un peu soutenus par la FNSEA – la FDSEA du Calvados en l’occurrence ont commencé à réagir.
Xavier Hay, Bertin George et Geoffroy De Lesquen ne s’en cachent pas. Ils utilisent du glyphosate en intercultures sur leurs exploitations.  « De façon raisonnée dans le respect de la loi et des autorisations de mise en marché », précisent-ils. Dans un contexte d’agribashing, les trois agriculteurs ont souhaité tester leur urine. La FDSEA 14 a porté la démarche. Dans le Calvados, le mouvement « des pisseurs volontaires » avait reçu un certain écho. Selon eux, la moyenne pour le Calvados est de 1,14 ng/millilitre (35 résultats) et, à l’échelle française, de 1.06 ng/millilitre. « Nous avons un taux de présence glyphosate et AMPA non détectable inférieur à 0,4 ng/millilitre », expliquent les trois membres de la FDSEA 14.
Ce résultat les interroge. « Comment se fait-il que 3 agriculteurs utilisateurs de glyphosate aient un taux 4 fois inférieur à des citoyens non utilisateurs et de plus avertis sur ce sujet ? »

Afin d’éviter toute contestation, le test a été réalisé par un laboratoire agréé par l’Etat, à savoir le laboratoire du CHU de Limoges. Le prélèvement a, lui, été effectué sous le contrôle d’un médecin assermenté, le 14 mars dernier.
Xavier Hay, Geoffroy De Lesquen et Bertin George demande une véritable expertise scientifique cautionnée par les autorités compétentes. « Nous dénonçons les raccourcis exprimés sur la place publique, qui viennent contribuer une fois de plus à l’agribashing.  Nous ne nous interdisons pas de porter plainte pour calomnie scientifique et stigmatisation envers notre profession ». Et d'ajouter "nous dénonçons les raccourcis scientifiques".

Bravo pour votre bon sens et votre courage

Résultat de recherche d'images pour "ampoule obsolescence programmée"Résultat de recherche d'images pour "round up"

vendredi 17 juillet 2015

Auguste Comte, l’altruisme et l’éducation positiviste


Le numéro de la Recherche de juin 2015 porte ce titre Tous altruiste regroupant une série d’articles sur les dernières découvertes des neurosciences concernant donc l’altruisme et l’empathie, et , plus généralement l’origine innée ou acquise de notre sens moral. Ainsi, le bébé dès dix mois distingue le bien et le mal dans certains comportements, montre de l’empathie, ressent les émotions des autres ; à trois ans, il refuse d’aider ceux qui font du mal Les grands singes sont capables de compassion et de générosité envers leurs congénères. Poursuivant un programme de recherche entamé depuis longtemps, l’équipe de Frans de Waal a même montré sans ambiguïté, par des mises en situation complexes, que les chimpanzés ressentent l’injustice dans la distribution de récompenses, préférant renoncer à une récompense s’ils sont moins bien traité qu’un semblable.

Et pourtant, à aucun moment de l’article n’est mentionné le fait que le mot altruiste est dû à Auguste Comte, alors même qu’il a fait de l’affirmation que l’homme et certains animaux disposent d’un sens inné du souci d’autrui, l’un des points fondamentaux du positivisme.

Un débat à l’Académie

En 1895, l’Académie française ne s’y est pourtant pas trompé lors des vifs débats à propos de l’introduction – ou non- du mot positivisme dans le dictionnaire. Jules Simon et Ludovic Halevy se prononcent contre : « La charité a besoin d'être louée; car elle commence à être tenue en suspicion, la libre et imprudente charité — ce joli mot, charité, ils l'ont remplacé par un très vilain mot : Altruisme ; il a été inventé, je crois, par Auguste Comte qui n'a pu faire une morale que par une transposition scientifique de la morale chrétienne ».

Cela leur vaut une mise au point un peu ferme dans l’organe des positivistes, la Revue Occidentale : « lLes conceptions positivistes sont assez répandues aujourd'hui pour que de pareilles assertions, quelque autorisée qu'en puisse paraître la source, n'en imposent plus au public ; les purs littérateurs, incapables de pénétrer au-delà des apparences extérieures, s'en tiennent à des jugements sommaires qui témoignent peut-être en faveur de leur sens esthétique, mais qui font apparaître, avec une rare vigueur, leur insuffisance mentale. Etrangers à l'évolution philosophique qui caractérisera essentiellement le dix-neuvième siècle, ils restent inhabiles à s'assimiler le langage nouveau que suscitent les idées nouvelles et ne voient qu'un barbarisme et une superfétation dans un vocable, admirablement adapté au nouvel ordre moral que le Positivisme vient instituer… Un esprit d'une trempe autrement affinée, M. Clemenceau  remet vigoureusement, en quelques lignes, les détracteurs de l'altruisme dans la véritable direction : « Auguste Comte, dit-il, a fait un nouveau mot pour exprimer ce sentiment, moins exalté que l'amour du moi chez la plupart d'entre nous. Nos académiciens, qui n'ont pas lu Comte, ou qui ne veulent pas comprendre ce qu'il a dit, rejettent ce mot, coupable à leurs yeux d'humaniser l'amour d'autrui, qu'ils tiennent à dégrader de l'appât d'une récompense céleste. — Heureusement, il n'y a pas besoin de la permission de l'Académie pour penser ». Nous pourrions nous contenter de cette citation, mais il nous paraît nécessaire d'analyser cette grande notion d'Altruisme et de faire voir combien à la fois elle diffère de l'idée chrétienne de charité et combien elle lui est supérieure.

L'expression d'altruisme, construite par Auguste en opposition avec celle d'égoïsme, caractérise le besoin qui nous pousse à aimer nos semblables, et à nous dévouer pour eux; c'est essentiellement l'instinct de sociabilité, qui s'applique à la fois à nos supérieurs, à nos égaux et à nos inférieurs, sous les dénominations respectives de vénération, d'attachement et de bonté.

Ayant réuni les instincts de conservation de l'individu et de l'espèce sous le nom d'égoïsme, déjà consacré par la langue courante, Auguste Comte a été conduit à grouper sous le nom d'altruisme, les instincts sociaux, de manière à constituer, dans leur dualité fondamentale, l'ensemble de nos divers moteurs affectifs, à constater leurs conflits, et à organiser leur consensus par la subordination de l'égoïsme à l'altruisme, principe de toute morale scientifique et définitive.

L'expression altruisme était donc véritablement indispensable, et, en la créant, Auguste Comte en a fait le meilleur choix possible, puisque, sauf la différence nécessaire de racines, elle reproduit sensiblement l'expression dont elle forme pour ainsi dire la contrepartie et rend visible à l'esprit comme aux yeux leur opposition primitive et leur harmonie finale… Si maintenant nous voulons marquer la différence profonde entre l'altruisme et la charité, nous sommes conduits à donner au sentiment altruiste une source toute spontanée, jaillissant des profondeurs mêmes de la nature humaine, cultivée et perfectionnée par un long effort de l'Humanité.

La charité, au contraire, est un don de Dieu, un effet de la grâce exercée dans le seul but du salut éterel, et ne s'adressant qu'aux inférieurs. Elle est donc loin d'offrir le vaste champ d'action de l'altruisme; elle procède d'un sentiment louable de pitié, immédiatement stérilisé par la sanction égoïste du bonheur éternel auquel elle tend.

Entre la spontanéité positive et la grâce théologique, le choix ne peut être douteux ; on voit de quel côté sont la grandeur morale et l'efficacité réelle….

Ajoutons que la charité s'adresse à l'individu et que l'altruisme consacre l'amour des êtres collectifs. Â des conceptions si différentes devaient correspondre des dénominations appropriées ; la charité chrétienne, même régénérée et exercée sous l'influence d'un sentiment exclusivement bienveillant, ne sera jamais qu'un côté très accessoire de l'altruisme, devenu la règle morale de l'Humanité.

L’éducation positiviste : Fortifier les sentiments altruistes

Selon les positivistes, égoïsme et altruisme sont des penchants innés, et l’éducation consiste à encourager et favoriser les penchants altruistes, ou, si l’on préfère le point de vue de l’ensemble par rapport à celui du particulier, tout en sachant que les penchants égoïstes perdureront, car ils sont non seulement nécessaires à la conservation de chacun, mais peuvent également renforcer les instincts altruistes « En quoi et comment celui qui ne s’aime pas lui-même pourrait-il aimer autrui ? » Auguste Comte). Pas de culpabilisation de l’égoïsme, pas de faute et de sanction divine, mais la culture de la bienveillance, de la sociabilité, notamment par l’admiration d’exemples humains et non divins, tels les « saints » du calendrier positiviste, le culte de l’Humanité, l’ensemble des êtres passés, présents et à venir. Voivi par exemple ce que recommande l’un des principaux positivistes anglais, Bridges :

« Les vérités essentielles qui concernent l'essor et les progrès de l'humanité sont accessibles aux plus simples et aux plus humbles. Lorsqu'un enfant apprend à compter, on peut lui enseigner ce qu'il doit aux précurseurs Arabes et Indous et il apprendra ainsi, dès le jeune âge et pour le reste de sa vie, à surmonter les odieux préjugés de race. Chaque mot qu'il emploie, chaque outil dont son père ou les compagnons de son père se servent, une charrue, une roue, une forge, un bateau, peuvent être autant de leçons de choses pour lui montrer ce qu'il doit à nos plus lointains ancêtres. Le navire qui apporte des aliments venus d'au-delà les vastes océans raconte l'histoire d'un penseur solitaire qui fut tué à Syracuse plus de vingt siècles auparavant. Elles sont innombrables les manières dont on peut apprendre à un enfant à connaître l'Humanité, car les dons de l'Humanité sont également innombrables… » (Bridges, Positivist review)

Oui, vraiment, il est étrange et dommage qu’on écrive des articles, des thèses, des livres  sur l’altruisme sans même mentionner l’inventeur du mot, Auguste Comte, et les conceptions positivistes.
 

jeudi 2 avril 2015

Science, créationnisme, positivisme_ Comte oublié


Le Réveil de l’obscurantisme, article contre le créationnisme paru dans La Recherche, (avril 2015) (Véronique Le Ru- repris d’un numéro antérieur). L’article insiste sur la longue marche des scientifiques vers la séparation entre croire et savoir, entre science et théologie et critique justement les créationnistes pour tenter de faire croire que cette distinction n’existe pas, n’ a jamais existé. Ce n’est pas là-dessus que je le reprendrais.
Mais sur ceci : « Ernst Mach, dans La mécanique, publiée en 1904 insiste lui aussi sur l’idée que le principe d’économie ( ie la nécessité pour le chercheur de rendre compte de la réalité à partir des hypothèses les plus simples possibles) ne peut plus être référé à Dieu comme créateur de l’ordre de la nature,  mais doit être référé à la science elle-même… la science vise à présenter, selon la moindre dépense intellectuelle, un maximum d’explication des phénomènes en un minimum de propositions. Cependant, ce calcul de l’optimum n’est plus rapporté par Mach, à un fondement transcendantal qui serait le Dieu parfait créateur du meilleur des mondes possibles, mais à la science elle-même régie par les tendances de l’esprit humain… »
D’accord ; mais sur un tel sujet, pas un mot, pas une phrase mentionnant soit Auguste Comte, soit positivisme !!! Auguste Comte qui avec la loi des trois états ( toutes nos conceptions mentales passent par un stade théologique, un stade métaphysique et un stade positiviste ou scientifique) définit bien une rupture fondamentale entre science et religion ; et quant au principe d’ »économie », ceci  : « la démarche scientifique consiste  à ne jamais imaginer que des hypothèses susceptibles, par leur nature, d’une vérification positive, plus ou moins éloignée mais toujours clairement inévitable, et dont le degré de précision soit en harmonie avec celui que comporte l’étude des phénomènes correspondants… En conservant toujours le degré de précision compatible avec la nature des recherches correspondantes, on ne saurait douter que l’institution de l’hypothèse la plus simple qui puisse satisfaire à l’ensemble des observations actuelles ne soit, pour notre intelligence, non seulement un droit très légitime mais même un véritable devoir impérieusement prescrit par la destination fondamentale de nos efforts spéculatifs «  (Comte, Cours de Philosophie Positive, 58ème Leçon)
Alors, pourquoi citer Mach en oubliant, une fois de plus Comte ? Alors que Ernst Mach se revendiquait, lui,  du positivisme et de Comte ; qu’il contribuait à la Revue Occidentale des positivistes orthodoxes ; et que, pour ceux qui ignorent ou nient les liens entre le Positivisme de Comte et ce qui deviendra le Positivisme de Vienne, Ernst Mach aurait dû présider la délégation autrichienne, et, je crois, la cérémonie elle-même,  de l’inauguration de la statue d’Auguste Comte place de la Sorbonne en 1901, cérémonie qui ne put avoir lieu et fut repoussée d’un an- Mach, ne pouvant se déplacer, fit cependant parvenir un discours.

Oui, Comte oublié, méconnu, et toujours actuel… c’est bien dommage !

Eric Sartori; Le socialisme d'Auguste Comte, aimer, penser, agir au XXIème siècle, L'Harmattan, 2014

lundi 10 novembre 2014

Le Positivisme et la théorie cellulaire


Dans le numéro de juillet-août 2014 de La Recherche, Laurent Loison a publié un article d’histoire des sciences (Un Français contre la théorie cellulaire)  qui raconte l'opposition de Charles Robin, co-fondateur en 1848 avec Claude Bernard, de la Société de Biologie et positiviste déclaré  à la théorie cellulaire  de Schwann. Même si Laurent Loison, dans un article de toute façon intéressant, ne verse pas  dans la dépréciation facile, rebattue et injuste du Positivisme, il m’a semblé utile de préciser le point suivant dans une lettre qui a été publiée par la revue dans son numéro d’octobre.

Charles Robin était philosophiquement disciple de Littré, donc un positiviste « incomplet », aux yeux des positivistes orthodoxes de la rue Monsieur le Prince. Ceux-ci ne se sont pas privés de lui infliger une correction fraternelle (ce sont les meilleures !), justement sur le thème de la théorie cellulaire, en soulignant que  Robin tirait ses idées du Cours de Philosophie Positive de 1835 où Comte considérait en effet que l’explication scientifique en biologie devait s’arrêter au tissu, la cellule lui apparaissant en gros comme une notion métaphysique, voire comme un artefact microscopique. Seulement, faisaient-ils remarquer, Comte, en 1851, dans le Système de Politique Positive  (t. I, Introduction fondamentale, 3ème chap., p. 648-649), revenait sur sa condamnation de la théorie cellulaire  en ces termes :  « La grave lacune que signalait à cet égard mon traité philosophique  a été depuis, comblée suffisamment, surtout d'après les démonstrations comparatives de M. Schwann. Cette doctrine est maintenant la mieux élaborée de toutes celles que comportait l'essor isolé de la biologie, et la mieux adaptée à sa culture encyclopédique ».

Contrairement à l’idée répandue, le positivisme est un système complètement ouvert qui a pour vocation d’intégrer les connaissances lorsqu’elles sont devenues «positives», c’est-à-dire « certaines, précises, relatives, organisatrices ». Comte considérait que ce n‘était pas encore le cas pour la théorie cellulaire en 1835, mais plus en 1851.

Les positivistes en tant que groupe ne se sont pas plus opposés à la théorie cellulaire qu’à la théorie atomique - il y  eut des positivistes dans les deux camps. Et les littréens auraient gagné à ne pas ignorer le Système de Politique Positive !
 
 

dimanche 8 juin 2014

Canada, la recherche fondamentale menacée


Fin de la recherche gouvernementale, originalité canadienne ?

C’est sous ce titre que la revue La Recherche de juin 2014 (p.48-51) publie un article exposant les évolutions effectivement assez inquiétantes de la recherche au Canada. Le Devoir, dès le 29 mars 2012 annonçait ainsi les intentions du gouvernement conservateur : « Ottawa abandonne la recherche fondamentale pour mieux servir les entreprises » : « Le gouvernement Harper a enclenché aujourd'hui une réforme majeure de ses programmes d’aide à l’innovation qui se traduira notamment par l’abolition du soutien à la recherche fondamentale et une baisse du crédit d’impôt pour la recherche et développement (R-D).

Créé en 1916 afin d’appuyer la recherche fondamentale et la mise au point d’innovations commerciales, le Conseil national de recherches du Canada (CNRC) voit ainsi disparaître le premier volet de sa mission.

 Le CNRC devra désormais «s’adapter aux besoins en recherche des entreprises et se concentrer sur des travaux de recherche appliqués dirigés par l’entreprise et pertinents pour l’industrie».

Et, pour une fois, un gouvernement aura tenu son programme !

La recherche au Canada repose sur trois piliers : la recherche universitaire, soutenue par des agences de moyens qui peuvent orienter la recherche sur des thèmes choisis par le gouvernement au moyen des financements qu’elles accordent ; le recherche privée, et la recherche gouvernementale, qui doit servir l’intérêt public ; elle regroupe notamment des laboratoires et des Instituts consacrés à la protection de l’environnement ou de la santé des Canadiens. C’est cette architecture qui a longtemps permis au Canada d’être un leader dans la recherche environnementale, et notamment dans celui de la mer – et des ressources halieutiques- avec le très prestigieux Pêches et Océans Canada. Et qui est aujourd’hui menacée avec la quasi-suppression de la recherche gouvernementale.

 Guerre à la recherche ?

Le chef du Parti Conservateur a montré son mépris de la recherche en nommant comme ministre un chiropracticien, qui refuse de se prononcer sur la Théorie de l’Evolution. De nombreux centres ont été fermés, de nombreux scientifiques ont été privés de leurs emplois ou ont dû réorienter leurs recherches, notamment dans le domaine de l’écotoxicologie et de l’environnement. Stephen Harper a affirmé sa volonté de  faire que le Canada devienne « le pays le plus attrayant du monde pour l’investissement dans l’exploitation des ressources naturelles » Ainsi, la Fondation Canadienne pour les sciences du climat et de l’atmosphère (FCSA) a vu ses crédits dramatiquement coupée, et son centre de du haut arctique PEARL, où avait été détectée le plus gros trou d’ozone en 2011 a du cesser ses activités avant que la mobilisation des chercheurs ne le sauve ; par contre, une nouvelle base a été ouverte en arctique, à Cambridge Bay, avec pour but de « faciliter la mise en valeur des ressources de l’arctique »…Plus de soixante lois ont été modifiées afin de rendre non obligatoires les évaluations environnementales concernant près de 3000 pipelines ou chantiers d’exploitation de sables bitumineux…Cette politique s’accompagne d’une censure des scientifiques : 50% d’entre eux affirment avoir été témoins de cas où la santé des Canadiens ou la protection de l’environnement a été compromise par des ingérences politiques. Un journaliste américain désirant s’informer sur une étude menée conjointement par la Nasa et Environnement Canada a décroché en quelques minutes un entretien avec les chercheurs américains, mais n’a pu en obtenir avec les Canadiens, sa demande ayant du passé par es mains de onze chargés de communication avant de … n’aboutir à rien.

En 2012 et 2013, des milliers de scientifiques ont manifesté « contre la guerre que le gouvernement conservateur mène à la recherche », ce qui est totalement inédit en ces contrées.

Merci à La Recherche d’avoir rappelé que tous les gouvernements, toutes les politiques ne se valent pas en matière de recherche. Le but de la recherche gouvernementale canadienne aujourd’hui menacée était que les scientifiques collectent et analysent les données, afin que les politiques se fondent sur les meilleures preuves scientifiques afin de légiférer.
 
« Savoir pour pouvoir afin de pourvoir », disait Comte, ce qui suppose « une liberté, liberté totale d’exposition, de discussion, d’appréciation », autre slogan positiviste toujours bon à rappeler.