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jeudi 3 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_9_ Composition de l’esprit révolutionnaire- L’esprit scientifique

Texte profondément positiviste : ce sont d’abord les changements des mentalités qui provoquent les changements sociaux. L’esprit scientifique et les progrès des sciences sont une des causes de la Révolution Françaises ; intérêt des  philosophes pour les sciences. Après les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie, l’idée que les sociétés et leurs évolution obéissent  aussi à des lois scientifiques s’impose – mais cette ambition prématurée et la méconnaissance des véritables lois ( qui attendront l’invention de la sociologie par Comte) participeront à la « Grande Crise métaphysique »

Un nouveau point de départ mène à un nouveau point de vue

Lorsque nous voyons un homme un peu faible de constitution, mais d’apparence saine et d’habitudes paisibles, boire avidement d’une liqueur nouvelle, puis tout d’un coup, tomber à terre, l’écume à la bouche, délirer et se débattre dans les convulsions, nous devinons aisément que dans le breuvage agréable il y avait une substance dangereuse ; mais nous avons besoin d’une analyse délicate pour isoler et décomposer le poison. Il y en a dans la philosophie du dix-huitième siècle, et d’espèce étrange autant que puissante : car, non seulement il est l’œuvre d’une longue élaboration historique, l’extrait définitif et condensé auquel aboutit toute la pensée du siècle ; mais encore ses deux principaux ingrédients ont cela de particulier qu’étant séparés ils sont salutaires et qu’étant combinés ils font un composé vénéneux.

Le premier est l’acquis scientifique, celui-ci excellent de tous points et bienfaisant par sa nature ; il se compose d’un amas de vérités lentement préparées, puis assemblées tout d’un coup ou coup sur coup. Pour la première fois dans l’histoire, les sciences s’étendent et s’affermissent au point de fournir, non plus comme autrefois, sous Galilée ou Descartes, des fragments de construction ou quelque échafaudage provisoire, mais un système du monde définitif et prouvé : c’est celui de Newton  . Autour de cette vérité capitale se rangent comme compléments ou prolongements presque toutes les découvertes du siècle : — Dans les mathématiques pures, le calcul de l’infini inventé en même temps par Leibnitz et Newton, la mécanique ramenée par d’Alembert à un seul théorème, et cet ensemble magnifique de théories qui, élaborées par les Bernoulli, par Euler, Clairaut, d’Alembert, Taylor, Maclaurin, s’achèvent à la fin du siècle aux mains de Monge, de Lagrange et de Laplace  . Dans l’astronomie, la suite des calculs et des observations qui, de Newton à Laplace, transforment la science en un problème de mécanique, expliquent et prédisent tous les mouvements des planètes et de leurs satellites, indiquent l’origine et la formation de notre système solaire, et débordent au delà par les découvertes d’Herschel, jusqu’à nous faire entrevoir la distribution des archipels stellaires et les grandes lignes de l’architecture des cieux. — Dans la physique, la décomposition du rayon lumineux et les principes de l’optique trouvés par Newton, la vitesse du son, la forme de ses ondulations, et, depuis Sauveur jusqu’à Chladni, depuis Newton jusqu’à Bernoulli et Lagrange, les lois expérimentales et les théorèmes principaux de l’acoustique, les premières lois de la chaleur rayonnante par Newton, Kraft et Lambert, la théorie de la chaleur latente par Black, la mesure du calorique par Lavoisier et Laplace, les premières idées vraies sur l’essence du feu et de la chaleur, les expériences, les lois, les machines par lesquelles Dufay, Nollet, Franklin et surtout Coulomb expliquent, manient et utilisent pour la première fois l’électricité. — En chimie, tous les fondements de la science, l’oxygène, l’azote, l’hydrogène isolés, la composition de l’eau, la théorie de la combustion, la nomenclature chimique, l’analyse quantitative, l’indestructibilité de la matière et du poids, bref les découvertes de Scheele, de Priestley, de Cavendish et de Stahl, couronnées par la théorie et la langue définitives de Lavoisier. — En minéralogie […]
C’est cette vaste provision de vérités certaines ou probables, démontrées ou pressenties, qui a donné à l’esprit du siècle l’aliment, la substance et le ressort. Considérez les chefs de l’opinion publique, les promoteurs de la philosophie nouvelle : à divers degrés, ils sont tous versés dans les sciences physiques et naturelles. Non seulement ils connaissent les théories et les livres, mais encore ils touchent les choses et les faits. Non seulement Voltaire expose, l’un des premiers, l’optique et l’astronomie de Newton  , mais encore il calcule, il observe et il expérimente lui-même. Il adresse à l’Académie des Sciences des mémoires « sur la mesure de la force motrice », « sur la nature et la propagation de la chaleur ». Il manie le thermomètre de Réaumur, le prisme de Newton, le pyromètre de Muschenbroek, Il a dans son laboratoire de Cirey tous les appareils alors connus de physique et de chimie. Il fait de ses mains des expériences sur la réflexion de la lumière dans le vide, sur l’augmentation du poids dans les métaux calcinés, sur la renaissance des parties coupées dans les animaux, et cela en véritable savant, avec insistance et répétition, jusqu’à couper la tête à quarante escargots…
Maupertuis, Condorcet et Lalande sont mathématiciens, physiciens, astronomes ; d’Holbach, La Mettrie, Cabanis sont chimistes, naturalistes, physiologistes, médecins. — Grands ou petits prophètes, maîtres ou élèves, savants spéciaux ou simples amateurs, ils puisent tous directement ou indirectement à la source vive qui vient de s’ouvrir. C’est de là qu’ils partent pour enseigner à l’homme ce qu’il est, d’où il vient, où il va, ce qu’il peut devenir, ce qu’il doit être. Or un nouveau point de départ mène à un nouveau point de vue ; c’est pourquoi l’idée qu’on se fait de l’homme va changer du tout au tout …

Il y a des lois pour  la naissance, le maintien et le développement des sociétés humaines

Tout événement, quel qu’il soit, a des conditions, et, ces conditions données, il ne manque jamais de suivre. Des deux anneaux qui forment le couple, le premier entraîne toujours après soi le second. Il y a de ces lois pour les nombres, les figures et les mouvements, pour la révolution des planètes et la chute des corps, pour la propagation de la lumière et le rayonnement de la chaleur, pour les attractions et les répulsions de l’électricité, pour les combinaisons chimiques, pour la naissance, l’équilibre et la dissolution du corps organisé. Il y en a pour la naissance, le maintien et le développement des sociétés humaines, pour la formation, le conflit et la direction des idées, des passions et des volontés de l’individu humain  . En tout ceci l’homme continue la nature ; d’où il suit que, pour le connaître, il faut l’observer en elle, après elle, et comme elle, avec la même indépendance, les mêmes précautions et le même esprit. – Par cette seule remarque, la méthode des sciences morales est fixée. En histoire, en psychologie, en morale, en politique, les penseurs du siècle précédent, Pascal, Bossuet, Descartes, Fénelon, Malebranche, La Bruyère, partaient encore du dogme ; pour quiconque sait les lire, il est clair que d’avance leur siège était fait. La religion leur fournissait une théorie achevée du monde moral ; d’après cette théorie latente ou expresse, ils décrivaient l’homme et accommodaient leurs observations au type préconçu. Les écrivains du dix-huitième siècle renversent ce procédé : c’est de l’homme qu’ils partent, de l’homme observable et de ses alentours à leurs yeux, les conclusions sur l’âme, sur son origine, sur sa destinée, ne doivent venir qu’ensuite, et dépendent tout entières, non de ce que la révélation, mais de ce que l’observation aura fourni. Les sciences morales se détachent de la théologie et se soudent comme un prolongement aux sciences physiques.


Ce grand et magnifique édifice de vérités nouvelles ressemble à une tour dont le premier étage, subitement achevé, devient tout d’un coup accessible au public. Le public y monte, et les constructeurs lui disent de regarder, non pas au ciel et dans les espaces, mais devant lui, autour de lui, du côté de la terre, pour connaître enfin le pays qu’il habite. Certainement, le point de vue est bon et le conseil est judicieux. Mais on en conclurait à tort que le public verra juste ; car il reste encore à examiner l’état de ses yeux, s’il est presbyte ou myope, si, par habitude ou par nature, sa rétine n’est pas impropre à sentir certaines couleurs. Pareillement il nous reste à considérer les Français du dix-huitième siècle, la structure de leur œil intérieur, je veux dire la forme fixe d’intelligence qu’ils emportent avec eux, sans le savoir et sans le vouloir, sur leur nouvelle tour.


dimanche 9 juillet 2017

Michel Onfray, Décoloniser les Provinces, Taine et les Girondins

Décoloniser Les Provinces _ un petit livre important

Michel Onfray publie beaucoup, et je le lit aussi beaucoup, toujours avec intérêt. Je voudrais signaler – un peu trop tard pour cette période électorale, malheureusement, mais ce sera de toute façon utile pour la suite - un petit livre spécialement important, Décoloniser les Provinces, Editions de l’Observatoire, 2017. Très lisible, brillamment écrit, comme d’habitude, il me semble résumer clairement la pensée politique de Michel Onfray, à laquelle des interventions fragmentaires dans des media qui les tronquent pour ne retenir que ce qui peut faire du buzz ne rendent pas justice – et surtout ne facilitent pas la compréhension. Il y a dans cet ouvrage, comme une synthèse, comme une évidence soudaine d’unité de l’ensemble de l’œuvre de Michel Onfray- et des considérations politiques bien utiles.
Paraphraser Michel Onfray est vain, on est sûr de faire moins bien que l’original, aussi je ne donnerais ici qu’un résumé vraiment succinct – surtout lisez le livre ! Décoloniser la Province a été le titre  d'un discours de Michel Rocard de 1966, qui réclamait une décentralisation de la décision financière. Michel Onfray, qui veut évidemment aller beaucoup plus loin,  dénonce le jacobinisme généralisé : « Depuis Philippe le Bel jusqu’à… François Hollande, en passant par Louis XIV, Robespierre, Napoléon, de Gaulle, Mitterrand, la France est centralisée, jacobine si vous me permettez le néologisme pour les deux premiers noms propres. L’Etat qui décide tout d’en haut a montré ses limites antidémocratiques: désormais, ça n’est pas le peuple qui gouverne, mais des élus qui ont fini par constituer une caste politicienne technocratique qui, une fois de droite, une fois de gauche, mais toujours libérale, se partage le pouvoir »… Décoloniser les provinces est un plaidoyer pour le girondisme, le communalisme libertaire, le pouvoir de parlements régionaux, l’autogestion, l’autorité consentie » (interview au Journal Le Temps). Décoloniser les Provinces, c’est une contre-histoire de France dont les héros seraient les Girondins, les Communards, Proudhon, si diffamé par les marxistes, les héros des indépendances communales, les autogestionnaires de Lipp, le De Gaulle du  référendum sur les régions de 1969…
Pour éviter des contresens fâcheux, précisons ceci qu’Onfray souligne bien : il ne suffit pas d’être contre le nationalisme français pour être antijacobin. On peut être indépendantiste Breton, ou Corse et terriblement jacobin, ou également pro-européen et partisan d’une Europe jacobine- c’est bien le cas avec les institutions actuelles, notamment la Commission Européenne. Le scandale du referendum européen de 2005, où les Français (et les Néerlandais) ont refusé une constitution qui leur a été finalement imposée par une autre voie revient souvent dans ce livre, comme justement le symbole d’un ultra jacobinisme-  depuis, Michel Onfray ne vote plus.

Michel Onfray et Taine : a-t-il tout lu  ?

Un point m’a particulièrement interpellé – oh, allez osons, touché, l’hommage rendu à Hyppolite Taine (1828-1893) et à son Histoire de la France contemporaine. Michel Onfray le remercie de l’avoir désintoxiqué des interprétations marxistes et  pro-jacobines de la Révolution Française, dont même Furet et Mona Ozouf, qui s’est expliquée de manière émouvante sur la tension entre ses deux héritages maternels et paternels,  n’ont pu totalement se débarrasser.  D’où l’éloge du girondisme.
Il se trouve que j’étais en train de lire Taine, que j’ai interrompue pour Onfray. Onfray a raison, il faut redécouvrir Taine, c’est une lecture essentielle pour nous comprendre et au-delà. Il y a dans Taine, sans que le mot de totalitarisme, pas encore inventé, soit utilisé la première analyse complète du phénomène totalitaire,  des circonstances qui le font naître et le favorisent, de son idéologie, de ses méthodes d’action, de l’élimination de tous les corps intermédiaires,  de la psychologie de ses militants, des sentiments qu’il mobilise et détourne, dont celui de la démocratie, et de l’escalade de l’éloge de l’émeute, du pouvoir de la rue, à l’élimination de toute dissidence et pour finir aux massacres de masses. Un exemple qui fait frémir : les génocidaires du Rwanda rentrant de leurs expéditions meurtrières  disaient : « nous avons bien travaillé ». Eh bien, et Taine pointe cette utilisation si particulière du mot : c’est exactement ce que disaient les massacreurs de septembre 1792. En passant, lorsque certains historiens prétendent pudiquement ne pas savoir qui ils étaient, il suffit de lire Taine : il donne les noms, et les noms aussi de ceux qui les manipulaient.

D’où tout de même une question – il manquait certaines pages à l’édition d’ Onfray ou il les a sautées ? Comment peut-il faire l’éloge du contrôle continu des représentants par les représentés un des critères de la démocratie, alors que Taine montre bien qu’il s’agit au contraire d’un des trucs (trucages ?) favoris des totalitaires, qui aboutit inéluctablement au contrôle du pouvoir  politique par des minorités bien organisées ? Et son éloge du Girondisme apparait bien problématique lorsque Taine montre comment les Girondins ont utilisé la rhétorique jacobine,  ont cru utiliser et manipuler ceux qu’il appelle la « secte » et ses méthodes violentes, pour être au contraire manipulés et finalement éliminés par ceux dont ils avaient cru se servir. Il faut lire les pages où Taine, non seulement grand historien mais aussi, comme souvent, grand écrivain, décrit M. et Mme Roland, dans leur bureau du ministère de l’intérieur, constater avec effarement le déchainement des violences barbares dans toute la France, les traces sanglantes des groupes jacobins qui remontent vers Paris, les rapports des autorités locales qui demandent des instructions, leur impuissance, ou plutôt leur résignation et leur consentement à l’impuissance. Ou ceci ?

« Parce qu’ils ont lu Rousseau et Mably, parce qu’ils ont la langue déliée et la plume courante, parce qu’ils savent manier des formules de livre et aligner un raisonnement abstrait, ils se croient des hommes d’Etat. Parce qu’ils ont lu Plutarque et le Jeune Anacharsis, parce que, sur des conceptions métaphysiques, ils veulent fonder une société parfaite, parce qu’ils s’exaltent à propos du millenium prochain, ils se croient de grandes âmes. Sur ces deux articles, ils n’auront jamais le moindre doute, même après que tout aura croulé sur eux, par leur faute, même après que leurs mains complaisantes auront été souillées par les mains sales des bandits dont ils ont été les instigateurs, par les mains ensanglantées des bourreaux dont ils sont les demi-complices »

Annonce : devoirs d’été sur ce blog ?

Ah ben tiens, voilà. J’ai trouvé mes devoirs d’été. Onfray a raison, le jacobinisme a conquis tout le spectre politique avec une droite qui  a complètement abandonné sa tradition décentralisatrice, une gauche, qui n’a jamais aimé sa tradition libertaire, une extrême gauche plus jacobine léniniste que jamais, et maintenant même un extrême centre extrêmement jacobin. Donc, peut-être, cet été, ce blog va se transformer en un feuilleton, la publication d’extraits, de « bonnes pages », de l’histoire de la France contemporaine, cette histoire d’un historien fortement inspiré par le positivisme.
Ça devrait bien me faire une dizaine de lecteurs par blogs ; pas grave, j’aurais fait mon travail ( car ç’est tout de même un scré blot).

De toute façon, lisez Décoloniser les Provinces, Onfray et Taine !