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lundi 19 mars 2018

Plan loup: protéger les brebis; flinguer les loups !


Le massacre des innocents/ Près de 12000 brebis tuées en 2017

C’est maintenant chaque année un massacre, et chaque année plus grave. La prédation attribuée aux loups n’a cessé d’augmenter : 8577 victimes indemnisées en 2014, 8964 en 2015, 7880 en 2016, 11700 en 2017 (…) – et il ne s’agit que des victimes identifiées, reconnues. Une ruine aussi pour l’Etat : les sommes versées pour indemniser les animaux domestiques victimes du loup  représentent  3,5 millions d’euros en 2016, et bien plus encore pour les éleveurs de plus en plus nombreux qui en sont victimes. Un argent qui pourrait être mieux employé dans la ruralité !

Quelques témoignages poignants dans Le Figaro du 30 juin 2017 :

« Cette année, j’ai subi une attaque il y a trois semaines, une autre il y a une semaine et celle-ci», poursuit Thierry «Depuis vingt-six ans que suis ici, je n’avais jamais eu de problème et depuis un an, j’en suis à quinze brebis, soit environ 10 % de mon troupeau, ça commence à faire»
« Lorsqu’il s’installe, hors cadre familial, en 2005, à Glandage, Thomas Vernay, alors âgé de 30 ans, est bien décidé à faire ses preuves. Avec sa compagne, ils louent 20 hectares dans cette petite vallée alors en déprise agricole, où «le foncier n’était pas encore trop cher». Ils reprennent un troupeau de 150 chèvres cachemire importées de Nouvelle-Zélande pour «redynamiser la filière». La laine est transformée et la viande vendue en circuit court. Un matin au réveil, vingt-trois bêtes sont tuées et deux sont mangées. L’attaque semble avoir eu lieu vers 5 heures du matin, peu après le départ des gardes de l’ONCFS qui surveillaient le troupeau…. On a encore eu cinq ou six attaques franches avec des bêtes tuées. Pendant qu’on allait récupérer celles qui s’étaient échappées, le loup en profitait pour revenir.» Fin 2011, le troupeau a été amputé de plus de 50 bêtes. Alors tu te demandes : “Qu’est-ce que je suis en train de faire vivre à mes animaux ?” Tu es censé les protéger mais tu n’y arrives pas», explique Thomas, encore marqué par cette expérience. «Il n’y a pas de cohabitation possible avec le loup en l’état», tranche Thomas Vernay.

Celui-ci n’a plus de problème de prédation…

Parlant d’ un de ses voisins : « Celui-ci n’a plus de problème de prédation», lance-t-il. «Il avait 35 brebis, il n’en reste plus une.»

Dès le mois de mai et jusqu’aux premières neiges, Alain met ses 350 brebis en pâture en plusieurs lots autour de sa ferme dans des enclos protégés par des filets et sous l’oeil de ses imposants bergers d’Anatolie. Alain a dû faire face à des attaques dès 2003. «J’étais sur les nerfs, je ne dormais pas. J’ai embauché un aide car l’été, entre le travail de la ferme et les foins, il était impossible de laisser le troupeau libre, il se faisait “cartonner”», raconte l’éleveur. Les brebis sont regroupées la nuit et surveillées par des patous et par Alain, muni d’un phare pour repousser le prédateur. Mais les attaques continuent. «De nuit comme de jour.» «Les premières fois, les agents assermentés venaient faire des relevés et me disaient que c’était mes chiens. J’étais à cran, je ne dormais plus depuis des jours, je ne voyais plus mes gamins et on me mettait plus bas que terre… A ce moment-là, tu vrilles et ça peut partir», s’énerve Alain. Les brebis passent du temps au bord de falaises où elles prennent le vent, à l’abri des buissons de buis. Avec le risque qu’elles «décrochent» si le loup vient à les affoler. Compliqué alors de se faire indemniser car le paiement par l’État est soumis à des traces visibles d’attaque. «Enfin, c’est pas un campagnol qui fait peur aux brebis !», s’agace Alain qui n’a pas eu à connaître cette situation, contrairement, dit-il, à un éleveur du département voisin de l’Isère.

A cela s’ajoute la galère des indemnisations, avec toute la mauvaise foi possible de l’Etat. Si les brebis ont pris peur, se sont jetées dans le vide et qu’il n’ y a pas de traces de morsure, pas d’indemnisation. Pas de tête retrouvée ; pas d’indemnisation. Un cheptel soigneusement sélectionné durant des années, des animaux d’un prix plus élevé… L’indemnisation n’en tient pas compte. Et comble, parfois, les agents de l’Etat mettent en cause non pas les loups, mais les chiens que les éleveurs ont acheté pour protéger leurs troupeaux des loups !

Face aux loups, il n’y a pas de protection possible

Face à tant de massacres et tant de malheurs, les malades de Ferus, les écologistes qui préfèrent les loups aux brebis et aux hommes, vantent la protection par les chiens, le plus souvent les patous. Sauf que le rôle du patou n’est pas simple : élevé au milieu des troupeaux,  il doit être capable de repousser les attaques du loup sans être agressifs avec les chiens qui divaguent ou les randonneurs. Résultat : les éleveurs qui prennent des patous n’osent plus accueillir des touristes à la ferme, surtout avec des enfants. Pour environ 300 loups, il y a déjà 3000 chiens de protection dans les Alpes, c’est considérable et ils sont source de conflits de plus en plus nombreux- », les accidents - attaques, morsures, accidents avec des voitures ou des vélos - sont de plus en plus nombreux, surtout l’été. «Cela pose des problèmes majeurs de partage de l’espace entre les promeneurs, les chasseurs, les touristes, les locaux», énumère Laurent Garde qui constate, dans sa région Paca notamment, que «le monde de la randonnée se retourne contre les éleveurs et certains maires interdisent les chiens de protection… ces chiens que les préfets veulent leur imposer sous peine de ne plus les indemniser ! On frise ici la folie !

A cela, les fous furieux de Ferus répliquent que les promeneurs n’ont qu’a pas se promener ! Ajoutons à cela que les patous sont de plus en plus inefficaces. Les loups sont des animaux sociaux intelligents et s’organisent : «les loups s’approchent, excitent les patous qui, à leur tour, affolent les brebis. Elles cherchent à s’enfuir et cassent les filets. Le loup peut alors saisir ses proies». Le loup a bien compris qu’il était protégé, qu’il pouvait en toute impunité s’attaquer à une nourriture abondante et facile : « «depuis vingt ans, le loup s’est adapté et assimile la proximité de l’homme à la nourriture facile». Le président de l’association des bergers et éleveurs du Vercors explique que dans ce cas, «Il faut prélever la meute entière dans les zones où il est établi que les loups s’attaquent principalement aux animaux domestiques. Ces meutes ne savent plus chasser de la faune sauvage», En effet…

Les éleveurs abandonnés par l’Etat

Ajoutons un phénomène grave : les éleveurs n’ont plus confiance dans les fonctionnaires de l’ONCFS, qui sont accusés (certains l’ont reconnu) d’avoir longtemps minoré la pénétration du loup en France, avec la complicité de Ferus et autres associations écologistes du même esprit- signalons que José Bové , qui connait un peu le problème s’en est démarqué, de continuer à minorer le nombre de loups et d’attaques et à proposer des solution qu’ils savent inopérantes ou inacceptable, et également de nier les croisements entre loups et chiens sauvages- ces animaux n’étant alors pas protégé par la convention européenne. Et lorsqu’écolos et officiels européens opposent la situation italienne, il y a là une grande hypocrisie, car en Italie, il existe des domaines de montagne qui n‘ont jamais été exploités par les éleveurs, et lorsque les loups s’aventurent chez ceux-ci, ils sont intensivement abattus dans des conditions qui passent sous le radar des observatoires officiels….

Alors le plan loup de Nicolas Hulot, dont l’objectif principal reste d’ « assurer la conservation du loup » ( canidé disent les textes officiels, ça rend le loup plus sympa ?), d’en augmenter encore le nombre, reste encore dans l’irénisme des écolos gouvernementaux, tels Barbara Pompili, qui fixait l’objectif de «loups qui vivent en harmonie avec les habitants et les utilisateurs du territoire» !
En janvier, 450 parlementaires, élus locaux, bergers ont signé une tribune libre qui conclut clairement que « la cohabitation est impossible entre loups et troupeaux ». Faisant semblant de les entendre, le Chef de l’Etat déclarait vouloir remettre l’éleveur au centre de la montagne » et réfléchir à la place du loup dans des systèmes qui lui préexistent ». En même temps, protéger les agneaux et les loups ça ne le fait pas ! d’autant qu’il semble en fait que Macron ait une fois de plus cédé à son tempétueux ministre de l’écologie. Il y a là vraiment de quoi comprendre la détresse et la colère des éleveurs.

Un dernier mot ; en tant que positiviste, je pense que l’homme a des devoirs impérieux envers les espèces qu’il a domestiqué, dont celui de les traiter correctement, d’éviter les souffrances inutiles, (et je partage le combat de ceux qui s’indignent contre des conditions inacceptables d’élevage ou d’abattage… et de les protéger. Entre le loup et l’agneau, le choix est clair : flinguer les loups. Face à l’inertie et au déni de l’Etat, face à l’absurde protection de la Communauté européenne déclarant les loups « espèce « strictement protégée », les éleveurs ont le droit d’agir !

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mardi 22 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_106_ la répression sous la Terreur (2)

La Terreur Jacobine _ Les massacres extra judicaires : 500,000 dans les départements de l’Ouest ; Le pillage généralisé et la gabegie financière ; La répression touche aussi les classes populaires - l’opération révolutionnaire est une coupe sombre, conduite à travers le peuple comme à travers les autres classes ; L’élite intellectuelle spécialement visée

Les massacres extra judicaires : 500,000 dans les départements de l’Ouest

De ce dernier genre sont d’abord des fusillades de Toulon, où le nombre des fusillés dépasse de beaucoup 1 000   ; les grandes noyades de Nantes, où 4 800 hommes, femmes et enfants ont péri   ; les autres noyades  , pour lesquelles on ne peut fixer le chiffre des morts ; ensuite, les innombrables meurtres populaires commis en France depuis le 14 juillet 1789 jusqu’au 10 août 1792 ; le massacre de 1 300 détenus à Paris en septembre 1792 ; la traînée d’assassinats qui, en juillet, août et septembre 1792, s’étend sur tout le territoire ; enfin, l’égorgement des prisonniers fusillés ou sabrés sans jugement à Lyon et dans l’Ouest. Même en exceptant ceux qui sont morts en combattant et ceux qui, pris les armes à la main, ont été fusillés ou sabrés tout de suite et sur place, on compte environ 10 000 personnes tuées sans jugement dans la seule province d’Anjou   ; aussi bien les instructions du Comité de Salut public, les ordres écrits de Francastel et Carrier, prescrivaient aux généraux de « saigner à blanc » le pays insurgé  , et de n’y épargner aucune vie : on peut estimer que, dans les onze départements de l’Ouest, le chiffre des morts de tout âge et des deux sexes approche d’un demi-million  . – À considérer le programme et les principes de la secte jacobine, c’est peu : ils auraient dû tuer bien davantage. Malheureusement, le temps leur a manqué ; pendant la courte durée de leur règne, avec l’instrument qu’ils avaient en main, ils ont fait ce qu’ils ont pu. Considérez cette machine, sa construction graduelle et lente, les étapes successives de sa mise en jeu, depuis ses débuts jusqu’au 9 Thermidor, et voyez pendant quelle brève période il lui a été donné de fonctionner. Institués le 30 mars et le 6 avril 1793, les comités révolutionnaires et le tribunal révolutionnaire n’ont guère travaillé que dix-sept mois. Ils n’ont travaillé de toute leur force qu’après la chute des Girondins, et surtout à partir de septembre 1793, c’est-à-dire pendant onze mois. La machine n’a coordonné ses organes incohérents et n’a opéré avec ensemble, sous l’impulsion du ressort central, qu’à partir de décembre 1793, c’est-à-dire pendant huit mois. Perfectionnée par la loi du 22 prairial, elle opère, pendant les deux derniers mois, bien plus et bien mieux qu’auparavant, avec une rapidité et une énergie qui croissent de semaine en semaine.
– A cette date et même avant cette date, les théoriciens du parti ont mesuré la portée de leur doctrine et les conditions de leur entreprise. Étant des sectaires, ils ont une foi ; or l’orthodoxie ne peut tolérer l’hérésie, et, comme la conversion des hérétiques n’est jamais sincère ni durable, il faut supprimer les hérétiques, afin de supprimer l’hérésie. « Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas », disait Barère, le 16 messidor. Le 2 et le 3 thermidor  , le Comité de Salut public envoie à Fouquier-Tinville une liste de 478 accusés, avec ordre « de mettre à l’instant les dénommés en jugement ». Déjà Baudot et Jeanbon Saint-André, Carrier, Antonelle et Guffroy avaient évalué à plusieurs millions le nombre des vies qu’il fallait trancher  , et, selon Collot d’Herbois, qui avait parfois l’imagination pittoresque, « la transpiration politique devait être assez abondante pour ne s’arrêter qu’après la destruction de douze à quinze millions de Français ».

Le pillage généralisé et la gabegie financière

En revanche, dans la quatrième et dernière partie de leur œuvre, ils sont allés presque jusqu’au bout ; tout ce qu’on pouvait faire pour ruiner les individus, les familles et même l’État, ils l’ont fait ; tout ce qu’on pouvait prendre, ils l’ont pris. – De ce côté, la Constituante et la Législative avaient commencé la besogne par l’abolition, sans indemnité, de la dîme et de tous les droits féodaux, par la confiscation de toute la propriété ecclésiastique ; cette besogne, les opérateurs jacobins la continuent et l’achèvent : on a vu par quels décrets, avec quelle hostilité contre la propriété collective et individuelle, soit qu’ils attribuent à l’État les biens de tous les corps quelconques, même laïques, collèges, écoles, sociétés scientifiques ou littéraires, hôpitaux et communes, soit qu’ils dépouillent les particuliers, indirectement, par les assignats et le maximum, directement par l’emprunt forcé, par les taxes révolutionnaires  , par la saisie de l’or et de l’argent monnayé et de l’argenterie, par la réquisition de toutes les choses utiles à la vie, par la séquestration des biens des détenus, par la confiscation des biens des émigrés, des bannis, des déportés et des condamnés à mort. – Pas un capital immobilier ni mobilier, pas un revenu en argent ou en nature, quelle qu’en soit la source, bail, hypothèque ou créance privée, pension ou titre sur les fonds publics, profits de l’industrie, de l’agriculture ou du commerce, fruits de l’épargne ou du travail, depuis l’approvisionnement du fermier, du négociant et du fabricant jusqu’aux manteaux, habits, chemises et souliers, jusqu’au lit et à la chambre des particuliers  , rien n’échappe à leurs mains rapaces : dans la campagne, ils enlèvent jusqu’aux grains réservés pour la semence ; à Strasbourg et dans le Haut-Rhin, toutes les batteries de cuisine ; en Auvergne et ailleurs, jusqu’aux marmites des pâtres. Tout objet de valeur, même s’il n’a pas d’emploi public, tombe sous le coup de la réquisition : par exemple, le comité révolutionnaire de Bayonne   s’empare d’une quantité de basins et de mousselines, « sous prétexte d’en faire des culottes pour les défenseurs de la patrie ». – Notez que souvent les objets requis, même quand ils sont utiles, ne sont pas utilisés : entre leur saisie et leur emploi, le gaspillage, le vol, la dépréciation et l’anéantissement interviennent. À Strasbourg  , sur l’invitation menaçante des représentants en mission, les habitants se sont déshabillés et, en quelques jours, ont apporté à la municipalité « 6 879 habits, culottes et vestes, 4 767 paires de bas, 16 921 paires de souliers, 863 paires de bottes, 1 351 manteaux, 20 518 chemises, 4 524 chapeaux, 523 paires de guêtres, 143 sacs de peau, 2 673 draps de lit, 900 couvertures, outre 29 quintaux de charpie, 21 quintaux de vieux linge et un grand nombre d’autres objets ». Mais « la plupart de ces objets sont restés entassés dans les magasins : une partie y a pourri, ou a été mangée par les rats ; on a abandonné le reste au premier venu. Le but de spoliation était rempli ». – Perte sèche pour les particuliers, profit nul ou minime pour l’État, tel est, en fin de compte, le bilan net du gouvernement révolutionnaire. Après avoir mis la main sur les trois cinquièmes des biens fonciers de France, après avoir arraché aux communautés et aux particuliers dix à douze milliards de valeurs mobilières et immobilières, après avoir porté, par les assignats et les mandats territoriaux  , la dette publique, qui n’était pas de 4 milliards en 1789, à plus de 50 milliards, ne pouvant plus payer ses employés, réduit, pour faire subsister ses armées et pour vivre lui-même, aux contributions forcées qu’il lève sur les peuples conquis, il aboutit à la banqueroute, il répudie les deux tiers de sa dette, et son crédit est si bas que ce dernier tiers consolidé, garanti à nouveau par lui, perd le lendemain 83 pour 100 : entre ses mains, l’État a souffert autant que les particuliers.

La répression touche aussi les classes populaires

Sur les listes de guillotinés, de détenus et d’émigrés, les hommes et les femmes de condition inférieure sont en nombre immense, en plus grand nombre que leurs compagnons de la classe supérieure et de la classe moyenne mises ensemble. Sur 12 000 condamnés à mort dont on a relevé la qualité et la profession, on compte 7 545   paysans, laboureurs, garçons de charrue, ouvriers des différents corps d’état, cabaretiers et marchands de vin, soldats et matelots, domestiques, filles et femmes d’artisans, servantes et couturières. Sur 1 900 émigrés du Doubs, plus de 1 100 appartiennent au peuple. Vers le mois d’avril 1794, toutes les prisons de France s’emplissent de cultivateurs   ; dans les seules prisons de Paris, deux mois avant le 9 Thermidor, il y en avait 2 000  . Sans parler des onze départements de l’Ouest, où quatre à cinq cents lieues carrées de territoire ont été dévastées, où vingt villes et dix-huit cents villages ont été détruits  , où le but avoué de la politique jacobine est l’anéantissement systématique et total du pays, bêtes et gens, bâtiments, moissons, cultures et jusqu’aux arbres, il y a des cantons et même des provinces où c’est toute la population rurale et ouvrière que l’on arrête ou qui s’enfuit : dans les Pyrénées, les vieilles peuplades basques, « arrachées à leur sol natal, entassées dans les églises, sans autres subsistances que celles de la charité », au cœur de l’hiver, si bien que 1 600 détenus meurent, « la plupart de froid et de faim   » ; à Bédouin, ville de 2 000 âmes, où des inconnus ont abattu l’arbre de la Liberté, quatre cent trente-trois maisons démolies ou incendiées, seize guillotinés, quarante-sept fusillés, tous les autres habitants expulsés, réduits à vivre « en vagabonds dans la montagne et à s’abriter dans des cavernes qu’ils creusent en terre   » ; en Alsace, 50 000 cultivateurs qui, pendant l’hiver de 1793, se sauvent, avec femmes et enfants, au-delà du Rhin  . – Bref l’opération révolutionnaire est une coupe sombre, conduite à travers le peuple comme à travers les autres classes, à travers le taillis comme à travers la futaie, souvent de manière à faire place nette et à raser jusqu’aux plus bas buissons.

L’élite intellectuelle spécialement visée

Mais, dans cette coupe à blanc étau, les notables du peuple, proportion gardée, ont plus à souffrir que les simples gens du peuple, et, manifestement, le bûcheron jacobin s’acharne, avec insistance et choix, sur les vétérans du travail et de l’épargne, sur les gros fermiers qui, de père en fils et depuis plusieurs générations, tiennent la même ferme, sur les ouvriers-patrons qui ont un atelier bien monté et une bonne clientèle, sur les boutiquiers estimés et achalandés qui n’ont pas de dettes, sur les syndics de village et de métier ; car ils portent tous, plus profondément et plus visiblement que les autres gens de leur classe, les cinq ou six marques qui appellent la hache. – Ils sont plus à leur aise, mieux fournis des choses nécessaires ou commodes, et cela seul est un délit contre l’égalité…

Robespierre,... avec un art atroce, déchirait, calomniait, abreuvait de dégoûts et d’amertumes tous ceux qui s’étaient livrés à de grandes études, tous ceux qui possédaient des connaissances étendues ;... il sentait que jamais les hommes instruits ne fléchiraient le genou devant lui... On a paralysé l’instruction, on a voulu brûler les bibliothèques... Faut-il vous dire qu’à la porte même de vos séances on met partout des fautes d’orthographe ? On n’apprend plus à lire et à écrire. » — A Nantes, Carrier se glorifiait d’avoir « dispersé les chambres littéraires », et, dans son dénombrement des malintentionnés, il ajoute, « aux négociants et aux riches », « les gens d’esprit   ». Parfois, sur les registres d’écrou, on lit qu’un tel est détenu « pour avoir de l’esprit et des moyens de nuire », un tel « pour avoir dit aux municipaux : Bonjour, Messieurs   ». – C’est que la politesse, comme les autres marques d’une bonne éducation, est devenue un stigmate : le savoir-vivre est considéré, non seulement comme un reste de l’ancien régime, mais comme une révolte contre les institutions nouvelles ; on s’insurge contre le régime établi quand on répugne à la camaraderie brutale, aux jurons familiers, aux locutions ordurières de l’ouvrier et du soldat. – Au total, le jacobinisme, par ses doctrines et ses actes, par ses cachots et ses bourreaux, crie à la nation qu’il tient sous sa  férule   : « Sois grossière, pour devenir républicaine ;…

dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_93_ Portait de Marat

Portrait de Marat, de la manie ambitieuse et l’échec social à la manie des complots et à à la manie homicide ; il a été dans le droit fil de la Révolution, lucide à force d’aveuglement

Marat : la manie ambitieuse et l‘échec social

Parmi les Jacobins, trois hommes, Marat, Danton, Robespierre, ont mérité la prééminence et possédé l’autorité : c’est que, par la difformité ou la déformation de leur esprit et de leur cœur, ils ont rempli les conditions requises. - Des trois, Marat est le plus monstrueux ; il confine à l’aliéné, et il en offre les principaux traits, l’exaltation furieuse, la surexcitation continue, l’activité fébrile, le flux intarissable d’écriture, l’automatisme de la pensée et le tétanos de la volonté, sous la contrainte et la direction de l’idée fixe ; outre cela, les symptômes physiques ordinaires, l’insomnie, le teint plombé, le sang brûlé, la saleté des habits et de la personne  , à la fin, et pendant les cinq derniers mois des dartres et des démangeaisons par tout le corps  . Issu de races disparates, né d’un sang mêlé et troublé par de profondes révolutions morales , il porte en lui un germe bizarre ; au physique, c’est un avorton ; au moral, c’est un prétendant, qui prétend aux plus grands rôles. Dès la première enfance, son père, médecin, l’a destiné à être un savant ; sa mère, idéaliste, l’a préparé pour être un philanthrope, et, de lui-même, il a toujours marché vers cette double cime. « À cinq ans , dit-il, j’aurais voulu être maître d’école, à quinze ans professeur, auteur à dix-huit, génie créateur à vingt, ensuite et jusqu’au bout, apôtre et martyr de l’humanité. Dès mon bas âge, j’ai été dévoré par l’amour de la gloire, passion qui changea d’objet pendant les diverses périodes de ma vie, mais qui ne m’a pas quitté un seul instant. » Pendant trente ans, il a roulé en Europe ou végété à Paris, en nomade ou en subalterne, écrivain sifflé, savant contesté, philosophe ignoré, publiciste de troisième ordre, aspirant à toutes les célébrités et à toutes les grandeurs, candidat perpétuel et perpétuellement repoussé : entre son ambition et ses facultés, la disproportion était trop forte…
Partant, lorsqu’il essaye d’inventer, il copie ou il se trompe. Son traité de l’Homme est un pêle-mêle de lieux communs physiologiques et moraux, de lectures mal digérées, de noms enfilés à la suite et comme au hasard  , de suppositions gratuites, incohérentes, où les doctrines du dix-septième et du dix-huitième siècle s’accouplent, sans rien produire que des phrases creuses. « L’âme et le corps sont des substances distinctes, sans nul rapport nécessaire, et uniquement unies entre elles par le fluide nerveux ; » ce fluide n’est pas gélatineux, car les spiritueux qui le renouvellent ne contiennent pas de gélatine ; l’âme est mue par lui et le meut ; à cet effet, elle réside dans « les méninges ». – Son Optique   est le contre-pied de la grande vérité déjà trouvée par Newton depuis un siècle et vérifiée depuis par un autre siècle d’expériences et de calculs. – Sur la chaleur et l’électricité, il ne produit que des hypothèses légères et des généralités littéraires : un jour, mis au pied du mur, il introduit une aiguille dans un bâton de résine pour le rendre conducteur, et il est pris par le physicien Charles en flagrant délit de supercherie scientifique  .
Il n’est pas même en état de comprendre les grands inventeurs, ses contemporains, Laplace, Monge, Lavoisier, Fourcroy ; au contraire, il les diffame, à la façon d’un révolté, usurpateur de bas étage, qui, sans titre aucun, veut prendre la place des autorités légitimes. – En politique, il ramasse la sottise en vogue, le Contrat social fondé sur le droit naturel, et il la rend plus sotte encore, en reprenant à son compte le raisonnement des socialistes grossiers, des physiologistes égarés dans la morale, je veux dire, en fondant le droit sur le besoin physique…

 Du délire ambitieux à la manie des persécutions

Dans les sciences supérieures, qui traitent de la nature en général ou de la société humaine, il est allé au bout. « Je crois avoir épuisé à peu près toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique  . » Non seulement il a trouvé la théorie vraie de l’État, mais il est homme d’État, praticien expert, capable de prévoir l’avenir et de le faire. Il prédit, et toujours juste, en moyenne deux fois par semaine : aux premiers jours de la Convention  , il compte à son acquis déjà « trois cents prédictions sur les principaux événements de la Révolution, justifiées par le fait ». – En face des Constituants qui démolissent et reconstruisent si lentement, il se fait fort de tout défaire, refaire et parfaire à la minute. « Si j’étais tribun du peuple et soutenu par quelques milliers d’hommes déterminés  , je réponds que, sous six semaines, la Constitution serait parfaite, que la machine politique marcherait au mieux, que la nation serait libre et heureuse, qu’en moins d’une année elle serait florissante et redoutable, et qu’elle le serait tant que je vivrais. »
En d’autres termes, aux yeux de Marat, Marat, unique entre tous par la supériorité de son génie et de son caractère, est l’unique sauveur.
À de pareils signes, le médecin reconnaîtrait à l’instant un de ces fous lucides que l’on n’enferme pas, mais qui n’en sont que plus dangereux   ; même il dirait le nom technique de la maladie : c’est le délire ambitieux, bien connu dans les asiles. – Deux prédispositions, la perversion habituelle du jugement et l’excès colossal de l’amour-propre  , en sont les sources, et nulle part ces sources n’ont coulé plus abondamment que dans Marat. Jamais homme, après une culture si diversifiée, n’a eu l’esprit si incurablement faux. Jamais homme, après tant d’avortements dans la spéculation et tant de méfaits dans la pratique, n’a conçu et gardé une si haute idée de lui-même. En lui, chacune des deux sources vient grossir l’autre : ayant la faculté de ne pas voir les choses telles qu’elles sont, il peut s’attribuer de la vertu et du génie ; persuadé qu’il a du génie et de la vertu, il prend ses attentats pour des mérites, et ses lubies pour des vérités. - Dès lors et spontanément, par son propre cours, la maladie se complique : au délire ambitieux s’ajoute la manie des persécutions. En effet, des vérités évidentes ou prouvées, comme celles qu’il apporte, devraient, du premier coup, éclater en public ; si elles font long feu et s’éteignent, c’est que des ennemis ou des envieux ont marché dessus ; manifestement, on a conspiré contre lui, et contre lui les complots n’ont jamais cessé. Il y eut d’abord le complot des philosophes : quand le traité de l’Homme fut expédié d’Amsterdam à Paris  , « ils sentirent le coup que je portais à leurs principes et firent arrêter le livre à la douane ». Il y eut ensuite le complot des médecins : « ils calculaient avec douleur la grandeur de mes gains.... Je prouverais, s’il en était besoin, qu’ils ont tenu des assemblées fréquentes pour aviser aux moyens les plus efficaces de me diffamer ». Il y eut enfin le complot des académiciens, « l’indigne persécution que l’Académie des Sciences n’a cessé de me faire pendant dix ans, lorsqu’elle se fut assurée que mes découvertes sur la lumière renversaient ses travaux depuis des siècles, et que je me souciais fort peu d’entrer dans son sein.... Croirait-on que les charlatans de ce corps scientifique étaient parvenus à déprécier mes découvertes dans l’Europe entière…
Naturellement, le soi-disant persécuté se défend, c’est-à-dire qu’il attaque. Naturellement, comme il est l’agresseur, on le repousse et on le réprime, et, après s’être forgé des ennemis imaginaires, il se fait des ennemis réels, surtout en politique où, par principe, il prêche tous les jours l’émeute et le meurtre. Naturellement enfin, il est poursuivi, décrété par le Châtelet, traqué par la police, obligé de fuir et d’errer de retraite en retraite, de vivre des mois entiers à la façon d’une chauve-souris, dans « un caveau, dans un souterrain, dans un cachot sombre   ». Une fois, dit son ami Panis, il a passé « six semaines assis sur une fesse », comme un fou dans son cabanon, seul à seul avec son rêve. – Rien d’étonnant si, à ce régime, son rêve s’épaissit et s’appesantit, s’il se change en cauchemar fixe, si, dans son esprit renversé, les objets se renversent, si, même en plein jour, il ne voit plus les hommes et les choses que dans un miroir grossissant et contourné, si parfois, quand ses numéros sont trop rouges et que la maladie chronique devient aiguë, son médecin   vient le saigner pour arrêter l’accès et prévenir les redoublements.
Mais le pli est pris : désormais les contre-vérités poussent dans son cerveau comme sur leur sol natal ; il s’est installé dans la déraison, et cultive l’absurdité, même physique et mathématique….
– Par suite, ainsi que ses confrères de Bicêtre, il extravague incessamment dans l’horrible et dans l’immonde : le défilé des fantômes atroces ou dégoûtants a commencé . Selon lui, les savants qui n’ont pas voulu l’admirer sont des imbéciles, des charlatans et des plagiaires. Laplace et Monge, simples « automates », ne sont que des machines à calculs ; Lavoisier, « père putatif de toutes les découvertes qui font du bruit, n’a pas une idée en propre », pille les autres sans les comprendre, et « change de système comme de souliers ». Fourcroy, son disciple et son trompette, est encore de plus mince étoffe. Tous sont des drôles…

La monomanie homicide : dans le droit fil de la Révolution, lucide à force d’aveuglement

En politique, où les débats sont des combats, c’est pis : l’Ami du peuple ne peut avoir que des scélérats pour adversaires. Louer le courage et le désintéressement de La Fayette, quelle ineptie ! S’il est allé en Amérique, c’est par dépit amoureux, « rebuté par une Messaline » ; il y a gardé un parc d’artillerie, « comme les goujats gardent le bagage » : voilà tous ses exploits ; de plus, il est un voleur. Bailly aussi est un voleur, et Malouet « un paillasse ». Necker a formé « l’horrible entreprise d’affamer et d’empoisonner le peuple, il s’est rendu pour toujours l’exécration des Français et l’opprobre du genre humain ». – Qu’est-ce que la Constituante, sinon un ramas « d’hommes bas, rampants, vils et ineptes » ? – « Infâmes législateurs, vils scélérats, monstres altérés d’or et de sang, vous trafiquez avec le monarque de nos fortunes, de nos droits, de nos libertés et de nos vies ! »…

A la suite du délire ambitieux, de la manie des persécutions et du cauchemar fixe, la monomanie homicide s’est déclarée. Dès les premiers mois de la Révolution, elle s’est déclarée chez Marat ; c’est qu’elle lui était innée, inoculée d’avance ; il l’avait contractée à bon escient et par principes….... Point de quartier ; je vous propose de décimer les membres contre-révolutionnaires de la municipalité, des justices de paix, des départements et de l’Assemblée nationale  . » — Au commencement, un petit nombre de vies aurait suffi : « il fallait faire tomber 500 têtes après la prise de la Bastille, alors tout aurait été bien ». Mais, par imprévoyance et timidité, on a laissé le mal s’étendre, et plus il s’étend, plus l’amputation doit être large. — Avec le coup d’œil sûr du chirurgien, Marat en donne la dimension ; il a fait ses calculs d’avance. En septembre 1792, dans le Conseil de la Commune, il estime par approximation à 40 000 le nombre des têtes qu’il faut abattre  . Six semaines plus tard, l’abcès social ayant prodigieusement grossi, le chiffre enfle à proportion : c’est 270 000 têtes qu’il demande  , toujours par humanité, « pour assurer la tranquillité publique, » à condition d’être chargé lui-même de cette opération, et de cette opération seulement, comme justicier sommaire et temporaire. — Sauf le dernier point, tout le reste lui a été accordé ; il est fâcheux qu’il n’ait pu voir de ses yeux l’accomplissement parfait de son programme, les fournées du Tribunal révolutionnaire de Paris, les massacres de Lyon et de Toulon, les noyades de Nantes. — Dès l’abord et jusqu’à la fin, il a été dans le droit fil de la Révolution, lucide à force d’aveuglement, grâce à sa logique de fou, grâce à la concordance de sa maladie privée et de la maladie publique, grâce à la précocité de son délire plein parmi les autres délires incomplets et tardifs, seul immuable, sans remords, triomphant, établi du premier bond sur la cime aiguë que ses rivaux n’osent pas gravir ou ne gravissent qu’en tâtonnant…


lundi 14 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_59_ l’action des Jacobins en province (la Provence)

Une des forces de Taine, c’est le nombre et l’intérêt  des témoignages et des illustrations concrètes. Expédition militaire des jacobins marseillais contre Arles, Vols, pillages et dragonnades ; Répressions politiques et villes rançonnées.  Le cas d’Avignon : les Jacobins s’appuient sur la pègre. La Terreur et les massacres
NB Qui n’a pas lu dans les « bons livres «  sur la Révolution la mort émouvante de Barbaroux, le girondin marseillais, plus tard décrété d’accusation, pourchassé par les Jacobins et qui finit par se suicider ?  Après lecture de Taine et des exploits de la commune de Marseille, on finit, comme de Maistre, par se demander si les montagnards n‘ont pas été les instruments d’une justice immanente…

Expédition militaire des jacobins marseillais contre Arles

À présent que les commissaires sont partis, que l’autorité du roi est un fantôme, que le dernier régiment fidèle a été désarmé, que le directoire, refondu et terrifié, obéit comme un domestique, et que l’Assemblée législative laisse partout opprimer les constitutionnels par les Jacobins, on peut impunément recommencer contre des constitutionnels une expédition jacobine, et, le 23 mars 1792, l’armée marseillaise, 4 500 hommes, se met en marche avec 19 pièces de canon.
En vain les commissaires des départements voisins, envoyés par le ministre, leur représentent que maintenant Arles s’est soumise, qu’elle a déposé ses armes, qu’elle est occupée par une garnison de ligne ; les Marseillais exigent que cette garnison soit retirée. – En vain la garnison se retire ; Rébecqui et ses acolytes répliquent que « rien ne les détournera de leur entreprise, qu’ils ne peuvent s’en rapporter qu’à eux-mêmes des précautions qu’ils ont à prendre pour la sûreté des départements méridionaux ». – En vain le ministre renouvelle ses injonctions et ses contre-ordres ; le directoire, par un mensonge flagrant, répond qu’il ne sait rien et refuse au gouvernement son concours. – En vain M. de Wittgenstein, commandant général du Midi, s’offre au directoire pour repousser les envahisseurs ; le directoire le requiert de « ne pas entrer avec ses troupes sur le territoire du département   ».
Cependant, le 29 mars, les Marseillais ont fait brèche à coups de canon dans Arles sans défense ; ses fortifications sont démolies ; une taxe de 1 400 000 livres est levée sur les propriétaires. Au mépris du décret de l’Assemblée nationale, les Monnaidiers, les hommes du port, toute la basse plèbe a repris ses armes et tyrannise la population désarmée. Quoique « le commissaire du roi et la majeure partie des juges soient en fuite, on instruit par jurés des procédures contre les absents », et les jurés sont des Monnaidiers  , Les vainqueurs emprisonnent, frappent et tuent à discrétion. Quantité de particuliers paisibles sont meurtris de coups, traînés en prison, plusieurs blessés mortellement ; un vieux militaire de quatre-vingts ans, retiré depuis trois mois à sa campagne, meurt après vingt jours de cachot, d’un coup de crosse dans l’estomac ; des femmes sont fouettées ; « tous les citoyens qui ont intérêt à l’exécution des lois », près de cinq mille familles, ont émigré ; leurs maisons de ville et de campagne sont pillées, et, dans les bourgades environnantes, sur toute la route qui conduit d’Arles à Marseille, les gens de sac et de corde, qui font le noyau de l’armée marseillaise, se démènent et se gorgent comme en un pays conquis..

Répression politique, Pillage, vols, et dragonnades jacobines

Par exemple, sur le bruit faux que l’ordre a été troublé à Château-Renard, Bertin et Rébecqui y ont envoyé un détachement, et la municipalité en écharpe, suivie de la garde nationale avec drapeaux et musique, vient à sa rencontre pour lui faire honneur. Sans dire gare, les Marseillais fondent sur le cortège, abattent les drapeaux, désarment la garde nationale, arrachent aux officiers leurs épaulettes, traînent à terre le maire par son écharpe, poursuivent, sabre en main, les conseillers, mettent en arrestation le maire et le procureur-syndic, et, pendant la nuit, saccagent quatre maisons, le tout sous la conduite de trois Jacobins du lieu décrétés d’accusation pour crimes ou délits récents : désormais à Château-Renard, on y regardera à deux fois avant de décréter des patriotes  . – A Vélaux, « la maison de campagne du ci-devant seigneur est saccagée, tout est emporté jusqu’aux tuiles et carreaux ; » une troupe de 200 hommes « parcourt le village, exige des contributions, fait souscrire aux plus aisés des citoyens des obligations pour des sommes considérables ». Le chef marseillais, Camoïn, l’un des nouveaux administrateurs du département, fait sa main sur tout ce qui est bon à prendre, et, quelques jours après, on trouvera 30 000 francs dans sa valise. –
 Par un entraînement naturel, ces exemples sont suivis, et l’ébranlement se propage : dans chaque bourg ou petite ville, le club en profite pour assouvir son ambition, son avidité et ses rancunes. Celui d’Apt a fait appel à ses voisins, et 1 500 gardes nationaux de Gordes, Saint-Saturnin, Goult et Lacoste, avec un millier de femmes et d’enfants munis de bâtons et de fourches, arrivent un matin devant la ville. On leur demande en vertu de quel ordre ils viennent ainsi : ils répondent que « l’ordre leur a été donné par leur patriotisme ». « Les fanatiques » ou partisans des prêtres insermentés « ont occasionné leur voyage » : en conséquence, « ils veulent n’être logés qu’aux dépens des fanatiques ». En trois jours d’occupation, ce sera pour ceux-ci et pour la ville une dépense de 20 000 livres  . Pour commencer, ils brisent tout dans l’église des Récollets et en murent les portes ; puis ils expulsent de la ville les insermentés et désarment tous leurs partisans. Pendant les trois jours, le club d’Apt, qui est la seule autorité, reste en séance….  .

Le cas d’Avignon : les Jacobins s’appuient sur la pègre

Il n’y a pas en France un nid de brigands pareil : non qu’une misère plus grande ait produit là une jacquerie plus sauvage ; au contraire, avant la Révolution, le Comtat était un pays de cocagne : le pape n’y levait point d’impôts ; les taxes, très légères, se dépensaient sur place ; « pour 1 sol ou 2, on y avait pain, vin et viande   ». – Mais, sous l’administration indulgente et corrompue des légats italiens, la contrée était devenue « l’asile assuré de tous les mauvais sujets de la France, de l’Italie et de Gênes : moyennant une faible rétribution qu’ils donnaient aux agents du pape, ils en obtenaient protection et impunité ». Les contrebandiers et les receleurs de contrebande y affluaient, pour percer le cercle des douanes françaises. « Il s’y formait des troupes de voleurs et d’assassins que la sévérité des parlements d’Aix et de Grenoble ne pouvait pas extirper entièrement. Les oisifs, les libertins, les joueurs de profession   », les sigisbés entretenus, les intrigants, les parasites, les aventuriers, y coudoyaient les hommes marqués sur l’épaule, les vétérans du vice et du crime, « les échappés des galères de Toulon et de Marseille ». La férocité s’y dissimulait dans la débauche, comme un serpent dans sa vase, et il ne fallait qu’une occasion pour changer en coupe-gorge le mauvais lieu.
Dans cet égout, les meneurs jacobins, Tournal, Rovère, les deux Duprat, les deux Mainvielle, Lécuyer, ont aisément pêché des recrues. De leur bande, ils ont fait une armée qui, pour consigne, a la licence, et pour solde le pillage, toute pareille à celle de Tilly et de Wallenstein, « vraie Sodome errante et dont l’ancienne eût eu horreur ». Sur 3 000 hommes, on n’y compte que 200 Avignonnais ; le reste se compose de déserteurs français, contrebandiers, repris de justice, étrangers sans aveu, maraudeurs et malfaiteurs, qui, flairant une proie, sont accourus de très loin et même de Paris   ; avec eux marchent leurs femelles, plus immondes encore et plus sanguinaires. Pour bien marquer que chez eux le meurtre et le vol sont à l’ordre du jour, ils ont massacré comme traître leur premier général Patrix, coupable d’avoir relâché un prisonnier, et ils ont élu à sa place un ancien écumeur de grandes routes, condamné à mort par le tribunal de Valence, évadé la veille du supplice, Jourdan surnommé Coupe-tête, parce que, le 6 octobre, à Versailles, il a, dit-on, coupé les têtes de deux gardes du roi  . – Sous un tel commandant, la troupe grossit jusqu’à former un corps de 5 à 6 000 hommes, qui arrête les passants et les enrôle de force : on les appelle des Mandrins ; mais le mot est dur pour Mandrin, car ils font la guerre, non seulement comme lui aux personnes et aux propriétés publiques, mais encore aux biens, à la pudeur et à la vie des particuliers. Un seul détachement, en une seule fois, extorque à Cavaillon 25 000 livres, à Baumes 12 000, à Aubignan 15 000, à Piolenc 4 800, et taxe Caumont à 2 000 livres par semaine. À Sarrians, dont le maire leur offrait les clés, ils ont pillé les maisons de fond en comble, emmené trente-trois chariots chargés de butin, mis le feu, violé et tué avec des raffinements de Hurons : une dame de quatre-vingts ans, paralytique, a été fusillée à bout portant, et abandonnée dans son sang au milieu des flammes ; un enfant de cinq ans a été tranché en deux, sa mère décapitée, sa sœur mutilée ; on a coupé les oreilles du curé, on les lui a attachées sur le front en guise de cocarde, puis on l’a égorgé en même temps qu’un porc, on a arraché les deux cœurs et on a dansé dessus  . Ensuite, pendant cinquante jours, autour de Carpentras vainement assiégé, les instincts de cruauté gratuite qui se développeront plus tard chez les chauffeurs, les goûts d’anthropophagie qui reparaissent quelquefois chez les forçats, les sensualités perverties et surexcitées qu’on rencontre chez les maniaques, se sont donné franc jeu.
A l’aspect du monstre qu’elle a nourri, Avignon s’effraye et pousse des cris d’alarme   ; mais la bête, qui sent sa force, se retourne contre ses anciens fauteurs, montre les dents et exige sa pâture quotidienne. Ruinée ou non, il faut qu’Avignon fournisse sa quote-part.

Tuer tout, pour qu’il ne reste pas de témoins

Le 21 août 1791, Jourdan, avec son ramassis de coquins, s’empare du Palais ; la municipalité est chassée, le maire se sauve déguisé, le secrétaire Tissot est sabré, quatre officiers municipaux et quarante autres personnes sont jetés en prison, nombre de maisons de fugitifs et de prêtres sont pillées et fournissent aux bandits leur premier acompte  . – Alors commence la grande opération fiscale qui va remplir leurs poches. Cinq hommes de paille, choisis par Duprat et consorts, composent, avec Lécuyer comme secrétaire, une municipalité provisoire qui taxe la ville à 300 000 livres et, supprimant les couvents, met en vente la dépouille des églises. Les cloches sont descendues, et, toute la journée, on entend les coups de marteau des ouvriers qui les brisent. Une cassette pleine d’argenterie, de diamants et de croix d’or, est enlevée au directeur du mont-de-piété, qui l’avait en dépôt, et transportée à la commune : le bruit se répand que tous les effets précieux mis en gage par les pauvres gens viennent d’être volés par la municipalité, et que les brigands « en ont déjà fait partir dix-huit malles ». Là-dessus, les femmes exaspérées par la nudité des églises, les ouvriers sans pain et sans travail, tout le petit peuple devient furieux, s’assemble de lui-même dans l’église des Cordeliers, fait comparaître Lécuyer, l’arrache de la chaire et le massacre  .
Cette fois le parti des brigands semble perdu ; car toute la ville, populace et bourgeoisie, est contre eux, et, dans la campagne, les paysans qu’ils ont rançonnés les fusillent quand ils les rencontrent. — Mais, par la terreur, on peut suppléer au nombre, et, avec les 350 sicaires qui leur sont restés, les jacobins extrêmes entreprennent de dompter une cité de 30 000 âmes. Mainvielle aîné, traînant deux canons, arrive avec une patrouille, tire à l’aventure dans l’église demi-évacuée et tue deux hommes. Duprat ramasse une trentaine des bourgeois qu’il a emprisonnés le 31 août et, en outre, une quarantaine d’artisans des confréries catholiques, portefaix, boulangers, tonneliers, manœuvres, deux paysans, un mendiant, des femmes saisies au hasard et sur des dénonciations vagues, l’une d’elles « parce qu’elle a mal parlé de Mme Mainvielle ». Jourdan fournit les bourreaux ; l’apothicaire Mende, beau-frère de Duprat, les gorge de liqueurs fortes ; un commis du gazetier Tournal leur dit de « tuer tout, pour qu’il ne reste pas de témoins ». Alors, sur l’ordre réitéré de Mainvielle, Tournai, Duprat, Jourdan, avec des complications de lubricité inénarrables  , le massacre se développe, le 16 octobre et les jours suivants, pendant soixante-six heures, sur deux prêtres, trois enfants, un vieillard de quatre-vingts ans, treize femmes dont deux enceintes, en tout soixante et une personnes égorgées, assommées, puis précipitées les unes sur les autres dans le trou de la Glacière, une mère sur le corps de son enfant, un fils sur le corps de son père, le tout achevé d’en haut à coups de pierres, puis recouverts de chaux vive à cause de l’odeur  . Cependant une centaine d’autres, tués dans les rues, sont lancés dans le canal de la Sorgues ; cinq cents familles se sauvent. Les bandits licenciés rentrent en foule, et les assassins en chef, intronisés par le meurtre, instituent, au profit de leur bande refaite, un brigandage légal dont personne ne se défend plus  .

Ce sont là les amis des Jacobins d’Arles et de Marseille ; voilà les hommes honorables que M. d’Antonelle est venu haranguer dans la cathédrale d’Avignon   ;

mardi 8 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_28_ Prise de la Bastille

Mes premières lectures sur la Révolution étaient les Contes et récit de la Révolution Française ; la lecture de Taine permet de réaliser à quel point nous avons été intoxiqués par un récit historique pro-jacobin
Les premières cruautés inouïes soit, point de vue positiviste, comment la métaphysique absolue des droits de l’homme conduit à considérer l’adversaire politique comme un ennemi de l’Humanité

Le despotisme de la rue, tentative de réaction par la formation de la Garde Nationale

Le moment fatal est arrivé : ce n’est pas un gouvernement qui tombe pour faire place à un autre, c’est tout gouvernement qui cesse pour faire place au despotisme intermittent des pelotons que l’enthousiasme, la crédulité, la misère et la crainte lanceront à l’aveugle et en avant. Le lendemain 13, la capitale semble livrée à la dernière plèbe et aux bandits. Une bande enfonce à coups de hache la porte des Lazaristes, brise la bibliothèque, les armoires, les tableaux, les fenêtres, le cabinet de physique, se précipite dans les caves, défonce les tonneaux et se soûle : vingt-quatre heures après, on y trouva une trentaine de morts et de mourants, noyés dans le vin, hommes et femmes, dont une enceinte de neuf mois. Devant la maison , la rue est pleine de débris et de brigands qui tiennent à la main, les uns « des comestibles, les autres un broc, forcent les passants à boire et versent à tout venant. Le vin coule en talus dans le ruisseau, l’odorat en est frappé » ; c’est une kermesse. Cependant on enlève le grain et les farines que les religieux étaient tenus par édit d’avoir toujours en magasin, et on en conduit cinquante-deux voitures à la Halle. Une autre troupe vient à la Force délivrer les prisonniers pour dettes ; une troisième pénètre dans le Garde-Meuble, y enlève des armes et des armures de prix. Des attroupements s’amassent devant l’hôtel de M. de Breteuil et le Palais-Bourbon qu’on veut dévaster pour punir les propriétaires. M. de Crosne, un des hommes les plus libéraux et les plus respectés de Paris, mais pour son malheur lieutenant de police, est poursuivi, s’échappe à grand’peine, et son hôtel est saccagé. – Pendant la nuit du 13 au 14, on pille des boutiques de boulangers et de marchands de vin ; « des hommes de la plus vile populace, armés de fusils, de broches et de piques, se font ouvrir les portes des maisons, donner à boire, à manger, de l’argent et des armes ». Vagabonds, déguenillés, plusieurs « presque nus », « la plupart armés comme des sauvages, d’une physionomie effrayante », ils sont de ceux qu’on ne se souvient pas d’avoir rencontrés au grand jour » ; beaucoup sont des étrangers, venus on ne sait d’où  . On dit qu’il y en a 50 000, et ils se sont emparés des principaux postes….
Pendant ces deux jours et ces deux nuits, dit Bailly, « Paris courut risque d’être pillé, et ne fut sauvé des bandits que par la garde nationale ». Déjà, en pleine rue, « des créatures arrachaient aux citoyennes leurs boucles d’oreilles et de souliers », et les voleurs commençaient à se donner carrière. – Heureusement la milice s’organise ; les premiers habitants, des gentilshommes, s’y font inscrire ; 48 000 hommes se forment en bataillons et en compagnies ; les bourgeois achètent aux vagabonds leur fusil pour 3 livres, leur épée, sabre ou pistolet pour 12 sous. Enfin l’on pend sur place quelques malfaiteurs, on en désarme beaucoup d’autres, et l’insurrection redevient politique. – Mais, quel que soit son objet, elle reste toujours folle, parce qu’elle est populaire. Son panégyriste Dusaulx avoue   qu’il « a cru assister à la décomposition totale de la société ». Point de chef, nulle direction. Les électeurs qui se sont improvisés représentants de Paris semblent commander à la foule, et c’est la foule qui leur commande. Pour sauver l’Hôtel de Ville, l’un d’eux, Legrand, n’a d’autre ressource que de faire apporter six barils de poudre et de déclarer aux envahisseurs qu’il va faire tout sauter. Le commandant qu’ils ont choisi, M. de la Salle, a, pendant un quart d’heure, vingt baïonnettes sur la poitrine, et, plus d’une fois, tout le comité est près d’être massacré.  l’enthousiasme, la crédulité, la misère et la crainte lanceront à l’aveugle et en avant…

La prise de la Bastille

À la Bastille, de dix heures du matin à cinq heures du soir, ils fusillent des murs hauts de quarante pieds, épais de trente, et c’est par hasard qu’un de leurs coups atteint sur les tours un invalide. On les ménage comme des enfants à qui l’on tâche de faire le moins de mal possible : à la première demande, le gouverneur fait retirer ses canons des embrasures ; il fait jurer à la garnison de ne point tirer, si elle n’est attaquée ; il invite à déjeuner la première députation ; il permet à l’envoyé de l’Hôtel de Ville de visiter toute la forteresse ; il subit plusieurs décharges sans riposter, et laisse emporter le premier pont sans brûler une amorce. S’il tire enfin, c’est à la dernière extrémité, pour défendre le second pont, et après avoir prévenu les assaillants qu’on va faire feu. Bref, sa longanimité, sa patience sont excessives, conformes à l’humanité du temps. – Pour eux, ils sont affolés par la sensation nouvelle de l’attaque et de la résistance, par l’odeur de la poudre, par l’entraînement du combat ; ils ne savent que se ruer contre le massif de pierres, et leurs expédients sont au niveau de leur tactique. Un brasseur imagine d’incendier ce bloc de maçonnerie en lançant dessus avec des pompes de l’huile d’aspic et d’œillette injectée de phosphore. Un jeune charpentier, qui a des notions d’archéologie, propose de construire une catapulte. Quelques-uns croient avoir saisi la fille du gouverneur et veulent la brûler pour obliger le père à se rendre. D’autres mettent le feu à un avant-corps de bâtiment rempli de paille et se bouchent ainsi le passage. « La Bastille n’a pas été prise de vive force, disait le brave Élie, l’un des combattants ; elle s’est rendue avant même d’avoir été attaquée  », par capitulation, sur la promesse qu’il ne serait fait de mal à personne. La garnison, trop bien garantie, n’avait plus le cœur de tirer sans péril sur des corps vivants, et, d’autre part, elle était troublée par la vue de la foule immense. Huit ou neuf cents hommes seulement   attaquaient, la plupart ouvriers ou boutiquiers du faubourg, tailleurs, charrons, merciers, marchands de vin, mêlés à des gardes françaises. Mais la place de la Bastille et toutes les rues environnantes étaient combles de curieux qui venaient voir le spectacle ; parmi eux, dit un témoin , « nombre de femmes élégantes et de fort bon air, qui avaient laissé leurs voitures à quelque distance…

Les premiers massacres- Launay, Flesselle

Élie, qui est entré le premier, Cholat, Hullin, les braves qui sont en avant, les gardes françaises qui savent les lois de la guerre, tâchent de tenir leur parole ; mais la foule qui pousse par derrière ne sait qui frapper, et frappe à l’aventure. Elle épargne les Suisses qui ont tiré sur elle et qui, dans leur sarrau bleu, lui semblent des prisonniers. En revanche, elle s’acharne sur les invalides qui lui ont ouvert la porte ; celui qui a empêché le gouverneur de faire sauter la forteresse a le poignet abattu d’un coup de sabre, est percé de deux coups d’épée, pendu, et sa main, qui a sauvé un quartier de Paris, est promenée dans les rues en triomphe. On entraîne les officiers, on en tue cinq avec trois soldats, en route ou sur place. Pendant les longues heures de la fusillade, l’instinct meurtrier s’est éveillé, et la volonté de tuer, changée en idée fixe, s’est répandue au loin dans la foule qui n’a pas agi. Sa seule clameur suffit à la persuader ; à présent, c’est assez pour elle qu’un cri de haro ; dès que l’un frappe, tous veulent frapper…
J’arrivai enfin, sous un cri général d’être pendu, jusqu’à quelques centaines de pas de l’Hôtel de Ville, lorsqu’on apporta devant moi une tête perchée sur une pique, laquelle on me présenta pour la considérer, en me disant que c’était celle de M. de Launey », le gouverneur. – Celui-ci, en sortant, avait reçu un coup d’épée dans l’épaule droite ; arrivé dans la rue Saint-Antoine, « tout le monde lui arrachait les cheveux et lui donnait des coups ». Sous l’arcade Saint-Jean, il était déjà « très-blessé ». Autour de lui, les uns disaient : « il faut lui couper le cou », les autres : « il faut le pendre », les autres : « il faut l’attacher à la queue d’un cheval ». Alors, désespéré et voulant abréger son supplice, il crie : « qu’on me donne la mort », et, en se débattant, lance un coup de pied dans le bas-ventre d’un des hommes qui le tenaient. À l’instant il est percé de baïonnettes, on le traîne dans le ruisseau, on frappe sur son cadavre en criant : « c’est un galeux et un monstre qui nous a trahis ; la nation demande sa tête pour la montrer au public », et l’on invite l’homme qui a reçu le coup de pied à la couper lui-même. – Celui-ci, cuisinier sans place, demi-badaud qui est « allé à la Bastille pour voir ce qui s’y passait », juge que, puisque tel est l’avis général, l’action est « patriotique » et croit même « mériter une médaille en détruisant un monstre ». Avec un sabre qu’on lui prête, il frappe sur le col nu ; mais le sabre, mal affilé, ne coupant point, il tire de sa poche un petit couteau à manche noir, et, comme, en sa qualité de cuisinier, il sait travailler les viandes, il achève heureusement l’opération. Puis, mettant la tête au bout d’une fourche à trois branches et accompagné de plus de deux cents personnes armées, « sans compter la populace », il se met en marche, et, rue Saint-Honoré, il fait attacher à la tête deux inscriptions pour bien indiquer à qui elle était. — La gaieté vient : après avoir défilé dans le Palais-Royal, le cortège arrive sur le pont Neuf ; devant la statue de Henri IV, on incline trois fois la tête, en lui disant : « Salue ton maître »…


Cependant, au Palais-Royal, d’autres gamins, qui, avec une légèreté de bavards, manient les vies aussi librement que les paroles, ont dressé dans la nuit du 13 au 14 une liste de proscription dont ils colportent les exemplaires ; ils prennent soin d’en adresser un à chacune des personnes désignées, le comte d’Artois, le maréchal de Broglie, le prince de Lambesc, le baron de Besenval, MM. de Breteuil, Foullon, Bertier, Maury, d’Esprémenil, Lefèvre d’Amécourt, d’autres encore  , une récompense est promise à qui apportera leurs têtes au café du Caveau. Voilà des noms pour la foule lâchée ; il suffira maintenant qu’une bande rencontre l’homme dénoncé ; il ira jusqu’à la lanterne du coin, mais non au delà. — Toute la journée du 14, le tribunal improvisé siège en permanence, et achève ses arrêtés par ses actes. — M. de Flesselles, prévôt des marchands et président des électeurs à l’Hôtel de Ville, s’étant montré tiède  , le Palais-Royal le déclare traître, et l’envoie prendre ; dans le trajet, un jeune homme l’abat d’un coup de pistolet, les autres s’acharnent sur son corps, et sa tête, portée sur une pique, va rejoindre celle de M. de Launey. — Des accusations aussi meurtrières et aussi proches de l’exécution flottent dans l’air et de toutes parts. « Sous le moindre prétexte, dit un électeur, on nous dénonçait ceux que l’on croyait contraires à la Révolution, ce qui signifiait déjà ennemis de l’État. Sans autre examen, on ne parlait de rien moins que de saisir leurs personnes, d’abîmer leurs maisons, de raser leurs hôtels. Un jeune homme s’écria : Qu’à l’instant on me suive, et marchons chez Besenval » — Les cerveaux sont si effarouchés et les esprits si défiants, qu’à chaque pas dans la rue « il faut décliner son nom, déclarer sa profession, sa demeure et son vœu.... On ne peut plus entrer dans Paris ou en sortir, sans être suspect de trahison ».