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mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_69_ Les massacres de septembre

Les massacres de septembre dégénèrent en vol, sadisme et folie ; le massacre des femmes et des enfants ; hystérie, fatigue, hébètement des tueurs : ils frappent en automates.  Six jours et cinq nuits de tuerie non interrompue. Les vols généralisés.  La faction s’est ancrée au pouvoir, on ne l’en arrachera plus. Par la terreur improvisée, les Jacobins ont maintenu leur autorité illégale ; par la terreur prolongée, ils vont établir leur autorité légale. La Convention élue pendant les massacres sans secret du vote.
NB : encore cette innovation destinée à un triste avenir : les ouvriers de la municipalité ont travaillé- comprendre massacré !

Folie et sadisme : Mme de Lamballe,  Mme Desrues, de La Leu, les enfants de Bicêtre

Cependant la boucherie continue et se perfectionne. À l’Abbaye  , « un tueur se plaint de ce que les aristocrates meurent trop vite et de ce que les premiers ont seuls le plaisir de les frapper » ; désormais on ne les frappera plus qu’avec le dos des sabres, et on les fera courir entre deux haies d’égorgeurs, comme jadis le soldat qui passait par les baguettes. S’il s’agit d’un homme connu, on s’entend encore plus soigneusement pour prolonger son supplice. À la Force, les fédérés qui viennent prendre M. de Rulhières jurent avec « d’affreux serments de couper la tête à celui d’entre eux qui lui donnera un coup de pointe » ; au préalable, ils le mettent nu, puis, pendant une demi-heure, à coups de plat de sabre, ils le déchiquettent tout ruisselant de sang et le « dépouillent jusqu’aux entrailles ». – Tous les monstres qui rampaient enchaînés dans les bas-fonds du cœur sortent à la fois de la caverne humaine, non seulement les instincts haineux avec leurs crocs  , mais aussi les instincts immondes avec leur bave, et les deux meutes réunies s’acharnent sur les femmes que leur célébrité infâme ou glorieuse a mises en évidence, sur Mme de Lamballe, amie de la reine, sur la Desrues, veuve du fameux empoisonneur, sur une bouquetière du Palais-Royal qui, deux ans auparavant, dans un accès de jalousie, a mutilé son amant, un garde-française. Ici à la férocité s’adjoint la lubricité pour introduire la profanation dans la torture et pour attenter à la vie par des attentats à la pudeur. Dans Mme de Lamballe tuée trop vite, les bouchers libidineux ne peuvent outrager qu’un cadavre ; mais pour la Desrues  , surtout pour la bouquetière, ils retrouvent, avec les imaginations de Néron, le cadre de feu des Iroquois  . — De l’Iroquois au cannibale la distance est courte, et quelques-uns la franchissent. À l’Abbaye, un ancien soldat, nommé Damiens, enfonce son sabre dans le flanc de l’adjudant général de la Leu, plonge sa main dans l’ouverture, arrache le cœur, « et le porte à sa bouche comme pour le dévorer ». « Le sang, dit un témoin oculaire, dégouttait de sa bouche et lui faisait une sorte de moustache  . » A la Force on dépèce Mme de Lamballe ; ce qu’a fait le perruquier Charlot qui portait sa tête, je ne puis l’écrire ; je dirai seulement qu’un autre, rue Saint-Antoine, portait son cœur et « le mordait   ».
Ils tuent et ils boivent ; puis ils tuent encore et ils boivent encore. La lassitude vient et l’hébétement commence. Un d’eux, garçon charron, en a expédié dix-sept pour sa part ; un autre « a tant travaillé la marchandise, que la lame de son sabre y est restée » ; « depuis deux heures, dit un fédéré, que j’abats des membres de droite et de gauche, je suis plus fatigué qu’un maçon qui bat du plâtre depuis deux jours   ». Leur première colère s’est usée, maintenant ils frappent en automates  . Quelques-uns dorment étendus sur des bancs. D’autres, en tas, cuvent leur vin à l’écart. La vapeur du carnage est si forte, que le président du comité civil s’évanouit sur sa chaise  , et les exhalaisons du cabaret montent avec celles du charnier. Une torpeur pesante et morne envahit par degrés les cerveaux offusqués, et les dernières lueurs de raison s’y éteignent une à une, comme les lampions fumeux qui brûlent alentour sur les poitrines déjà froides des morts. À travers la physionomie qui s’abêtit, on voit, au-dessous du bourreau et du cannibale, apparaître l’idiot. C’est l’idiot révolutionnaire, en qui toutes les idées ont sombré, sauf deux, rudimentaires, machinales et fixes, l’une qui est l’idée du meurtre, l’autre qui est l’idée du salut public. Solitaires dans sa tête vide, elles se rejoignent par une attraction irrésistible, et l’on devine l’effet qui va jaillir de leur rencontre. « Y a-t-il encore de la besogne ? » disait un tueur dans la cour déserte. – S’il n’y en a plus, répondent deux femmes à la porte, il faudra bien en faire  . » Et naturellement on en fait.
Puisqu’il s’agit de nettoyer les prisons, autant vaut les nettoyer toutes, et tout de suite. Après les Suisses, après les prêtres, après les aristocrates et les « messieurs de la peau fine », il reste les condamnés et les reclus de la justice ordinaire, les voleurs, assassins et galériens de la Conciergerie, du Châtelet et de la tour Saint-Bernard, les femmes marquées, les vagabonds, les vieux mendiants et les jeunes détenus de Bicêtre et de la Salpêtrière. Tout cela n’est bon à rien, coûte à nourrir  , et probablement a de mauvais projets. Par exemple, à la Salpêtrière, la femme de l’empoisonneur Desrues est certainement, comme lui, « intrigante, méchante et capable de tout » ; elle doit être furieuse d’être en prison ; si elle pouvait, elle mettrait le feu à Paris ; elle doit l’avoir dit ; elle l’a dit   : encore un coup de balai. – Et le balai, pour cette besogne plus sale, entre en mouvement sous de plus sales mains ; il y a des habitués de geôle parmi ceux qui empoignent le manche. Déjà à l’Abbaye, surtout vers la fin, les tueurs volaient   ; ici, au Châtelet et à la Conciergerie, ils emportent « tout ce qui leur paraît propre à emporter », jusqu’aux habits des morts, jusqu’aux draps et couvertures de la prison, jusqu’aux petites épargnes des geôliers ; et, de plus, ils racolent des confrères. « Sur 36 prisonniers mis en liberté, il y avait beaucoup d’assassins et de voleurs ; la bande des tueurs se les associa. Il y avait aussi 75 femmes, en partie détenues pour vol ; elles promirent de bien servir leurs libérateurs » ; effectivement, plus tard, aux Jacobins et aux Cordeliers, elles seront les tricoteuses des tribunes  . – A la Salpêtrière, « tous les souteneurs de Paris, les anciens espions,... les libertins, les sacripants de la France et de l’Europe se sont préparés d’avance à l’opération » et le viol alterne avec le massacre  . — Jusqu’ici du moins le meurtre a eu pour assaisonnement le vol et la débauche ; mais à Bicêtre il est tout cru ; il n’y a que l’instinct carnassier qui se gorge. Entre autres détenus, 43 enfants du bas peuple, âgés de douze à dix-sept ans, étaient là, placés en correction par leurs parents ou par leurs patrons   ; il n’y avait qu’à les regarder pour reconnaître en eux les vrais voyous parisiens, les apprentis de la misère et du vice, les futures recrues de la bande régnante, et la bande tombe sur eux à coups de massue. Rien de plus difficile à tuer ; à cet âge, la vie est tenace, il faut redoubler pour en venir à bout. « Là-bas, dans ce coin, disait un geôlier, on avait fait de leurs corps une montagne. Le lendemain, quand il a fallu les enterrer, c’était un spectacle à fendre l’âme. Il y en avait un qui avait l’air de dormir, comme un ange du bon Dieu ; mais les autres étaient horriblement mutilés  . » – Cette fois, on est descendu au-dessous de l’homme, dans les basses couches du règne animal au-dessous du loup : les loups n’étranglent pas les louveteaux.

Six jours et cinq nuits de tuerie non interrompue  pour instaurer la Terreur

Six jours et cinq nuits de tuerie non interrompue  , 171 meurtres à l’Abbaye, 169 à la Force, 223 au Châtelet, 328 à la Conciergerie, 73 à la tour Saint-Bernard, 120 aux Carmes, 79 à Saint-Firmin, 170 à Bicêtre, 35 à la Salpêtrière, parmi les morts 250 prêtres, 3 évêques ou archevêques, des officiers généraux, des magistrats, un ancien ministre, une princesse du sang, les plus beaux noms de la France, et d’autre part un nègre, des femmes du peuple, des gamins, des forçats, de vieux pauvres : à présent, quel est l’homme, grand ou petit, qui ne se sente pas sous le couteau ? – D’autant plus que la bande s’est accrue. Fournier, Lazowski et Bécard, assassins et voleurs en chef, reviennent d’Orléans avec leurs 1 500 coupe-jarrets   ; en chemin, ils ont égorgé M. de Brissac, M. de Lessart et 42 autres accusés de lèse-nation qu’ils ont arrachés à leurs juges, puis par surcroît, « à l’exemple de Paris, » 21 détenus qu’ils sont allés prendre dans les prisons de Versailles ; maintenant, à Paris, ils sont remerciés par le ministre de la justice, félicités par la Commune, fêtés et embrassés dans leurs sections  . – Quelqu’un peut-il douter qu’ils ne soient prêts à recommencer ? Peut-on faire un pas dans Paris ou hors de Paris sans subir leur oppression ou le spectacle de leur arbitraire ?...– Si l’on reste, on est assiégé d’images funèbres : c’est dans chaque rue le pas accéléré des escouades qui mènent les suspects au comité ou en prison ; c’est autour de chaque prison un attroupement qui « vient voir les désastres » ; c’est la criée établie dans la cour de l’Abbaye pour vendre à l’encan les habits des morts ; c’est le bruit des tombereaux qui, jour et nuit, roulent sur le pavé pour emporter 1 300 cadavres ; ce sont les chansons des femmes qui, montées sur la charrette pleine, battent la mesure sur les corps nus  . Est-il un homme qui, après une de ces rencontres, ne se voie en imagination, lui aussi, au comité de section devant la table verte, puis dans la prison sous les sabres, puis sur la charrette dans le monceau sanglant ?
Sous une pareille vision, les courages s’affaissent ; tous les journaux approuvent, pallient ou se taisent ; personne n’ose résister à rien. Les biens comme les vies appartiennent à qui veut les prendre. Aux barrières, aux Halles, sur le boulevard du Temple, des filous parés du ruban tricolore arrêtent les passants, saisissent les marchandes, et, sous prétexte que les bijoux doivent être déposés sur l’autel de la Patrie, prennent les bourses, les montres, les bagues et le reste, si rudement, que des femmes ont les oreilles arrachées faute d’avoir décroché leurs boucles assez vite  . D’autres, installés dans les caves des Tuileries, y vendent à leur profit le vin et l’huile de la nation. Quelques-uns, élargis huit jours auparavant par le peuple, flairent un plus grand coup, s’introduisent dans le Garde-Meuble et y volent pour 30 millions de diamants..

La Convention élue pendant les massacres par un vote public. Par la terreur improvisée, les Jacobins ont maintenu leur autorité illégale ; par la terreur prolongée, ils vont établir leur autorité légale

– Comme un homme frappé d’un coup de masse à la tête, Paris, assommé, se laisse faire, et les auteurs du massacre ont atteint leur objet : la faction s’est ancrée au pouvoir, on ne l’en arrachera plus. Ni dans la Législative ni dans la Convention, les velléités des Girondins ne prévaudront contre son usurpation tenace. Elle a prouvé par un exemple éclatant qu’elle est capable de tout, et elle s’en vante ; elle n’a pas désarmé, elle est toujours là debout, anonyme et prête, avec son principe meurtrier, avec ses procédés expéditifs, avec son personnel de fanatiques et de sicaires, avec Maillard et Fournier, avec ses canons et ses piques. Tout ce qui n’est pas elle ne vit que sous son bon plaisir, au jour le jour et par grâce. On le sait, l’Assemblée ne songe plus à déloger des gens qui répondent aux décrets d’expulsion par le massacre ; il n’est plus question d’examiner leurs comptes ou de les contenir dans les limites de la loi. Leur dictature est incontestée, et leurs épurations continuent. En onze jours, quatre à cinq cents nouveaux prisonniers, arrêtés par l’ordre de la municipalité, des sections, d’un Jacobin quelconque, sont entassés dans les cellules encore tachées du sang répandu, et le bruit court que, le 20 septembre, les prisons seront vidées par un second massacre .

 – Que la Convention, si elle veut, s’installe pompeusement en souveraine et fasse tourner la machine à décrets ; peu importe : régulier ou irrégulier, le gouvernement marchera toujours sous la main qui tient le sabre. Par la terreur improvisée, les Jacobins ont maintenu leur autorité illégale ; par la terreur prolongée, ils vont établir leur autorité légale. À l’Hôtel de Ville, dans les tribunaux, à la garde nationale, aux sections, dans les administrations, les suffrages contraints vont leur donner les places, et déjà ils ont fait élire à la Convention Marat, Danton, Fabre d’Eglantine, Camille Desmoulins, Manuel, Billaud-Varennes, Panis, Sergent, Collot d’Herbois, Robespierre, Legendre, Osselin, Fréron, David, Robert, La Vicomterie, bref les instigateurs, les conducteurs, les complices du massacre  . Rien n’a été omis de ce qui pouvait forcer et fausser le vote. Au préalable, on a imposé à l’Assemblée électorale la présence du peuple, et à cet effet on l’a transférée dans la grande salle des Jacobins sous la pression des galeries jacobines. Par une seconde précaution, on a exclu du vote tout opposant, tout constitutionnel, tout ancien membre du club monarchique, du club de la Sainte-Chapelle et du club des Feuillants, tout signataire de la pétition des 20 000 ou de la pétition des 8 000, et, quand des sections ont protesté, on a rejeté leur réclamation comme le fruit d’une « intrigue ». Enfin, à chaque tour de scrutin, on a fait l’appel nominal, et chaque électeur a dû voter à haute voix ; on était sûr d’avance que son vote serait bon : les avertissements qu’il avait reçus étaient trop nets. Le 2 septembre, pendant que l’assemblée électorale tenait à l’évêché sa première séance, les Marseillais, à cinq cents pas de là, venaient prendre les vingt-quatre prêtres de la mairie et dans le trajet, sur le Pont-Neuf, les lardaient déjà à coups de sabre. Toute la soirée et toute la nuit, à l’Abbaye, aux Carmes, à la Force, les ouvriers de la municipalité ont travaillé, et, le 3 septembre, quand l’assemblée électorale s’est transportée aux Jacobins, elle a passé sur le Pont-au-Change entre deux haies de cadavres que les tueurs apportaient du Châtelet et de la Conciergerie.


Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_66_ Pourquoi le 2 septembre

La Commune insurrectionnelle : Portée au pouvoir par la force brutale, elle ne peut s’y maintenir que par la terreur_ Les vols et les prévarications,  les arrestations, la presse muselée, les perquisitions_ Malgré cela, son pouvoir est fragile- La Commune menaçée de révocation_ Nécessité du 2 septembre


La Commune insurrectionnelle : Portée au pouvoir par la force brutale, elle ne peut s’y maintenir que par la terreur

Déjà le 11 août, dans une proclamation  , la nouvelle Commune annonçait que « tous les coupables allaient périr sur l’échafaud », et c’est elle qui, par ses députations menaçantes, a imposé à l’Assemblée nationale l’institution immédiate d’un tribunal de sang. Portée au pouvoir par la force brutale, elle périt si elle ne s’y maintient, et elle ne peut s’y maintenir que par la terreur. – En effet, considérez un instant cette situation extraordinaire. Installés à l’Hôtel de Ville par un coup de main nocturne, une centaine d’inconnus, délégués par un parti et qui se croient ou se disent les délégués du peuple, ont renversé l’un des deux grands pouvoirs de l’État, mutilé et asservi l’autre, et règnent dans une capitale de 700 000 âmes par la grâce de huit ou dix mille fanatiques et coupe-jarrets. Jamais changement si brusque n’a pris des hommes si bas pour les guinder si haut. Des gazetiers infimes, des scribes du ruisseau, des harangueurs de taverne, des moines ou prêtres défroqués, le rebut de la littérature, du barreau et du clergé, des menuisiers, tourneurs, épiciers, serruriers, cordonniers, simples ouvriers, plusieurs sans état ni profession  , politiques ambulants et aboyeurs publics, qui, comme les vendeurs d’orviétan, exploitent depuis trois ans la crédulité populaire, parmi eux nombre de gens mal famés, de probité douteuse ou d’improbité prouvée, ayant roulé dans leur jeunesse et encore tachés de leur ancienne fange, relégués par leurs vices hors de l’enceinte du travail utile, chassés à coups de pied des emplois subalternes jusque dans les métiers interlopes, rompus au saut périlleux, à conscience disloquée comme les reins d’un saltimbanque, et qui, sans la révolution, ramperaient encore dans leur boue natale en attendant Bicêtre ou le bagne auxquels ils étaient promis, se figure-t-on leur ivresse croissante à mesure qu’ils boivent à plus longs traits dans la coupe sans fond du pouvoir absolu ?
– Car c’est bien le pouvoir absolu qu’ils réclament et qu’ils exercent  . Élevés par une délégation spéciale au-dessus des autorités régulières, ils ne les souffrent qu’à titre de subordonnées, et n’en tolèrent pas qui puissent devenir des rivales. En conséquence, ils ont réduit le corps législatif à n’être que le rédacteur et le héraut de leurs décrets ; ils ont forcé les nouveaux élus du département à « abjurer leur titre », à se borner à la répartition des impôts, et journellement ils mettent leurs mains ignorantes sur les services généraux, finances, armée, subsistances, administration, justice, au risque d’en briser les rouages ou d’en interrompre le jeu.
Aujourd’hui, ils mandent devant eux le ministre de la guerre, ou, à son défaut, son premier commis ; demain, c’est tout le personnel de ses bureaux qu’ils tiennent en arrestation pendant deux heures, sous prétexte de chercher un imprimeur suspect  . Tantôt ils posent les scellés sur la caisse de l’extraordinaire ; tantôt ils cassent la commission des subsistances ; tantôt ils interviennent dans le cours de la justice, soit pour aggraver la procédure, soit pour empêcher l’exécution des arrêts rendus  . Point de principe, loi, règlement, sentence, établissement ou homme public qui ne soit à la discrétion de leur arbitraire. — Et, comme ils ont fait main basse sur le pouvoir, ils font main basse sur l’argent. Non seulement ils ont arraché à l’Assemblée 850 000 francs par mois avec les arrérages à partir du 1er janvier 1792, en tout plus de 6 millions, pour défrayer leur police militaire, c’est-à-dire pour payer leurs bandes   ; mais encore, « revêtus de l’écharpe municipale », ils saisissent, dans les hôtels de la nation, les meubles et tout ce qu’il y a de plus précieux ». — « Dans une seule maison, ils en enlèvent pour 100 000 écus  . » Ailleurs, chez le trésorier de la liste civile, ils s’approprient un carton de bijoux, d’effets précieux et 340 000 livres  . Leurs commissaires ramènent de Chantilly trois voitures à trois chevaux « chargées des dépouilles de M. de Condé », et ils entreprennent « le déménagement des maisons des émigrés »  . Dans les églises de Paris, ils confisquent les crucifix, lutrins, cloches, grilles, tout ce qui est en bronze » ou fer, chandeliers, ostensoirs, vases, reliquaires, statues, tout ce qui est « objet d’argenterie », tant « sur les autels que dans les sacristies   », et l’on devine l’énormité du butin : pour emporter l’argenterie de la seule église de la Madeleine-la-Ville-l’Evêque, il fallut une voiture à quatre chevaux. — Or, de tout cet argent si librement saisi, ils usent aussi librement que du pouvoir lui-même. Tel, aux Tuileries, sans vergogne aucune, remplissait ses poches ; un autre, au Garde-Meuble, fouille les secrétaires et emporte une armoire pleine d’effets   ; on a déjà vu que, dans les dépôts de la Commune, « la plupart des scellés se trouvèrent brisés », que des valeurs énormes en argenterie, bijoux, or et argent monnayé disparurent ; les interrogatoires et les comptes ultérieurs imputeront au Comité de surveillance « des soustractions, dilapidations, malversations », bref « un ensemble de violations et d’infidélités ». — Quand on est roi et pressé, on ne s’astreint pas aux formes, et l’on confond aisément le tiroir où l’on a mis l’argent de l’État avec le tiroir où l’on met son propre argent.

Et pourtant le pouvoir jacobin de la Commine ne tient qu’à un fil- nécessité du 2 septembre

Par malheur, cette pleine possession de la puissance et de la fortune publiques ne tient qu’à un fil. Que la majorité évincée et violentée ose, comme plus tard à Lyon, Marseille et Toulon, revenir aux assemblées de section et révoquer le faux mandat qu’ils se sont arrogé par la fraude et par la force, à l’instant, par la volonté du peuple souverain et en vertu de leur propre dogme, ils redeviennent ce qu’ils sont effectivement, des usurpateurs, des concussionnaires et des voleurs : point de milieu pour eux entre la dictature et les galères. – Devant une pareille alternative, l’esprit, à moins d’un équilibre extraordinaire, perd son assiette ; ils n’ont plus de peine à se faire illusion, à croire l’État menacé dans leurs personnes, à poser en règle que tout leur est permis, même le massacre. Basire n’a-t-il pas dit à la tribune que, contre les ennemis de la nation, « tous les moyens sont bons et justes » ? N’a-t-on pas entendu un autre député, Jean Debry, proposer la formation d’un corps de 1 200 volontaires qui « se dévoueront », comme jadis les assassins du Vieux de la Montagne, pour « attaquer, corps à corps, individuellement, les tyrans » et les généraux   ? N’a-t-on pas vu Merlin de Thionville demander que les femmes et « les enfants des émigrés qui attaquent la frontière soient retenus comme otages », et déclarés responsables, en d’autres termes bons à tuer, si leurs parents continuent à attaquer   ?
Il n’y a plus que cela à faire, car les autres mesures n’ont pas suffi. – En vain la Commune a décrété d’arrestation les journalistes du parti contraire et distribué leurs presses aux imprimeurs patriotes  . En vain elle a déclaré incapables de toute fonction les membres du club de la Sainte-Chapelle, les gardes nationaux qui ont prêté serment à La Fayette, les signataires de la pétition des 8 000 et de la pétition des 20 000 . En vain elle a multiplié les visites domiciliaires jusque dans l’hôtel et les voitures de l’ambassadeur de Venise. En vain, par des interrogatoires insultants et réitérés, elle tient à sa barre, sous les huées et les cris de mort de ses tribunes, les hommes les plus honorables et les plus illustres, Lavoisier, Dupont de Nemours, le grand chirurgien Desault, les femmes les plus inoffensives et les plus distinguées, Mme de Tourzel, Mlle de Tourzel, la princesse de Lamballe  . En vain, après des arrestations prodiguées pendant vingt jours, elle enveloppe Paris tout entier, d’un seul coup de filet, dans une perquisition nocturne. toutes les barrières fermées et par de doubles postes, des sentinelles sur les quais et des pataches sur la Seine pour empêcher la fuite par eau, la ville divisée d’avance en circonscriptions, et pour chaque section une liste de suspects, la circulation des voitures interdite, chaque citoyen consigné chez lui, à partir de six heures du soir un silence de mort, puis dans chaque rue une patrouille de soixante hommes à piques, sept cents escouades de sans-culottes opérant à la fois et avec leur brutalité ordinaire, des portes enfoncées à coups de crosse, les armoires crochetées par des serruriers, les murs sondés par des maçons, les caves fouillées jusqu’au sous-sol, les papiers saisis, les armes confisquées, trois mille personnes arrêtées et emmenées  , prêtres, vieillards, infirmes, malades, et, de dix heures du soir à cinq heures du matin, comme dans une ville prise d’assaut, les lamentations des femmes qu’on rudoie, les cris des prisonniers qu’on fait marcher, les jurons des gardes qui sacrent et s’attardent pour boire à chaque cabaret ;

Il n’y eut jamais d’exécution si universelle, si méthodique, si propre à terrasser toute velléité de résistance dans le silence de la stupeur. – Et pourtant, à ce moment même, les hommes de bonne foi, aux sections et dans l’Assemblée, s’indignent d’appartenir à de pareils maîtres. Une députation des Lombards et une autre de la Halle au Blé viennent à l’Assemblée réclamer contre les usurpations de la Commune  . Le montagnard Choudieu dénonce ses prévarications criantes. Cambon, financier sévère, ne veut plus souffrir que ses comptes soient dérangés par des tripotages de filous  . L’Assemblée semble enfin reprendre conscience d’elle-même ; elle couvre de sa protection le journaliste Girey contre qui les nouveaux pachas avaient lancé un mandat d’amener ; elle mande à sa propre barre les signataires du mandat ; elle leur ordonne de se renfermer à l’avenir dans les limites exactes de la loi qu’ils outrepassent. Bien mieux, elle dissout le conseil intrus et lui substitue quatre-vingt-seize délégués, que les sections devront nommer dans les vingt-quatre heures. Bien mieux encore, elle lui commande de rendre compte, dans les deux jours, de tous les effets qu’il a saisis et de porter les matières d’or et d’argent à la Trésorerie. Cassés et sommés de dégorger leur proie, les autocrates de l’Hôtel de Ville ont beau, le lendemain, venir en force à l’Assemblée   pour lui extorquer le rappel de ses décrets : sous leurs menaces et les menaces de leurs satellites, l’Assemblée tient bon. – Tant pis pour les opiniâtres : puisqu’ils ne veulent pas voir l’éclat du sabre, ils en sentiront le tranchant et la pointe. Sur la proposition de Manuel, la Commune décide que, tant que durera le danger public, elle restera en place ; elle adopte une adresse de Robespierre pour « remettre au peuple le pouvoir souverain », c’est-à-dire pour faire descendre les bandes armées dans la rue   ; elle se rallie les brigands en leur conférant la propriété de tout ce qu’ils ont volé dans la journée du 10 août  . – La séance, prolongée pendant la nuit, ne finit qu’à une heure et demie du matin ; on est arrivé au dimanche, et il n’y a plus de temps à perdre : car, dans quelques heures, les électeurs s’assembleront pour élire les députés à la Convention ; dans quelques heures, en vertu du décret de l’Assemblée nationale, les sections, selon l’exemple que la section du Temple leur a donné la veille même, révoqueront peut-être leurs prétendus mandataires de l’Hôtel de Ville. Pour rester à l’Hôtel de Ville et pour se faire nommer à la Convention, les meneurs ont besoin d’un coup éclatant, et ils en ont besoin le jour même. – Ce jour-là est le 2 septembre.