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samedi 27 janvier 2018

Le Danger Sociologique ; Halte au feu...d’artifice !

Le Danger Sociologique (de G. Bronner et E. Géhin, PUF, 2017) a provoqué nombre de débats et polémiques. Curieusement, dans ce débat, Auguste Comte n’est jamais cité.  L’auteur, qui n’est pas sociologue, se propose de rappeler que le fondateur de la sociologie avait, pour l’essentiel, déjà exprimé, pensé et  parfois exploré à certain péril la plupart des problématiques posées (et réactualisées par MM. Bronner et Géhin), et que cela n’a nullement empêché la sociologie d’accéder, ce qui n’avait rien d’acquis au départ, à la reconnaissance universitaire, et les sociologues de faire progresser leur discipline.
Dans certaines situations, l’histoire et la sociologie ont mis en évidence l’utilité de la fonction d’arbitrage (par ailleurs, un beau sujet d’étude). Entre les deux camps qui se déchirent à propos du Danger Sociologique (G. Bronner et E. Géhin, PUF, 2017), les fils de Boudon et ceux de Bourdieu, un arbitre acceptable pourrait être un lecteur passionné de sociologie, spécialiste d’Auguste Comte (rappelons que Durkheim disait qu’il reste « le maître par excellence »), bénéficiant d’une bonne et large formation scientifique, et exerçant une activité scientifique dans un domaine totalement différent- en l’occurrence, la chimie thérapeutique (lequel domaine n’est pas non plus dépourvu de charmes). Bref, votre serviteur, qui déclare hautement  l’absence de tout conflit d’intérêt ou d’appartenance à quelque organisation professionnelle ou tendance organisée de la sociologie.

L’impossible neutralité

Revenons donc à la base, au grand  Auguste si peu cité, bien qu’il soit tout de même l’inventeur de la science en question, laquelle fait son apparition dans la 47ème leçon du Cours de Philosophie Positive, avec cette annonce programmatique assez tonitruante : «  Désormais, les phénomènes politiques sont aussi nécessairement assujettis à d’invariables lois naturelles que tous les phénomènes quelconques ».
Entendons-nous ; après les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie, une nouvelle science apparait qui a pour but « l’étude positive de l’ensemble des lois fondamentales se rapportant aux phénomènes sociaux ». A vrai dire, comme toute conception humaine, avant de se faire reconnaître comme science positive, la sociologie est passée par un stade théologique (par exemple, Bossuet, Discours sur l’Histoire Universelle), puis métaphysique (par exemple, Rousseau et la métaphysique de l’état naturel,  des droits, du contrat). Mais l’affirmation même de la sociologie comme science positive rend caduques certaines conceptions de l’histoire, de la politique, du droit, des phénomènes sociaux en général.  On ne peut pas être sociologue et intégriste religieux.

Comprendre et juger

Parmi les précurseurs que se reconnaît Comte figure Condorcet, à qui il fait néanmoins ce reproche : « Il a condamné le passé au lieu de l’observer ; et, par suite, son ouvrage n’a été qu’une longue et fatigante déclamation, dont il ne résulte réellement aucune instruction positive » d’où il ressort finalement qu’ « il y a donc miracle perpétuel, et la marche progressive de la civilisation devient un effet sans cause ». Et Comte poursuit : « L’admiration et l’improbation des phénomènes doivent être bannies avec sévérité de toute science positive, parce que chaque préoccupation de ce genre a pour effet direct et inévitable d’empêcher ou d’altérer l’examen ». Observer, comprendre avant de juger, telle est la bonne méthode, et le jugement sera d’autant plus sûr que la connaissance sera positive (certaine, exacte -de précision relative à celle des phénomènes-, relative, organisatrice). Rien de très nouveau ou original ici.

Liberté et déterminisme

Ah ce procès fait par les idéologues libéraux aux sociologues de nier la liberté et la responsabilité des individus ! C’est la connaissance de la gravitation et de de certaines  autres lois physiques qui permet de concevoir des machines volantes. C’est la connaissance de la chimie qui permet au savant de créer des matières nouvelles ignorées de la nature. C’est la connaissance des lois sociologiques et des déterminismes sociaux qui permet, dans une certaine mesure, de s’en affranchir, de « savoir pour prévoir, afin de pourvoir », d’être plus libre.
« A l’idée fantasque d’un univers arrangé pour l’homme, nous substituons la conception réelle et vivifiante d’un homme découvrant, par un exercice positif de son intelligence, les vraies lois générales du monde, afin de parvenir à les modifier à son avantage entre certaines limites, par un emploi bien combiné de son activité » Cours de Philosophie Positive, 22ème leçon. La sociologie rend plus libre, et d’autant plus qu’elle est plus scientifique (positive).

Sociologie et conservatisme

Ah ce procès fait par les « vrais » révolutionnaires aux sociologues de se contenter d’observer les phénomènes sociaux. Eh bien Comte, critiquant les conceptions des économistes libéraux, met lui aussi  en garde contre la tentation parfois trop forte de passer de l’observation à la justification. Les félicitant d’avoir établi que dans certains cas s’établit un ordre spontané, il prévient : « Toute intelligence convenablement organisée et rationnellement préparée, digne, en un mot, d’une telle destination, saura bien éviter scrupuleusement de jamais confondre, en ce genre de phénomènes, pas plus qu’en aucun autre, cette notion scientifique d’un ordre spontané avec l’apologie systématique de tout ordre existant. » » Cours de Philosophie Positive, 48ème leçon. Entre observation et justification, oui, malgré toutes les bonnes paroles rassurantes, scientistes, la frontière peut-être étroite, et les franchissements clandestins nombreux, et assez bien répartis de tous les côtés du spectre, libéraux comme révolutionnaires, pour faire simple.

 Le piège de l’intentionnalité

Gérald Bronner pointe une erreur méthodologique qu’il appelle erreur d’intentionnalité et qu’il explique ainsi : du fait que l’on constate l’existence d’inégalités sociales persistantes (voire même s’aggravant) et de groupes en profitant et ayant intérêt à les maintenir, on tend à conclure que la société est volontairement  organisée pour les produire. C’est dit-il (Marianne, 17 novembre) comme conclure du fait que les franciliens quittent leur travail sensiblement en même temps et provoquent des embouteillages qu’il existe une volonté (à la mairie de Paris ? Quoique…) d’embouteiller tout le monde. Il qualifie fort justement, et dans un vocabulaire tout à fait positiviste, cette déviation de métaphysique, notant que l’élimination de ce finalisme a été une étape nécessaire de l’histoire de la physique et de la biologie.
De fait, expliquait Comte,  «  le principal caractère du positivisme consiste à substituer partout les lois aux causes, afin que le relatif remplace l’absolu » (Système de Politique Positive, Tome 3, préface). Et les sociologues d’aujourd’hui pourraient faire bon usage de cet avertissement très clair, selon lequel toutes les doctrines qui  « conduisent à admettre, les unes chez les gouvernants, les autres chez les gouvernés, un degré habituel de perversité ou d’imbécillité, un esprit de concert ou de calcul, profondément incompatibles avec les notions les plus positives sur la nature humaine dès lors constituée , chez des classes entières, en état permanent de monstruosité pathologique » devraient être considérées comme « véritablement vicieuses » (Cours de Philosophie Positive,  49ème leçon)

Sociologie, activisme, morale

Plus une science se situe à un échelon élevé dans l’échelle encyclopédique (mathématiques, physique, chimie, biologie, sociologie), plus les phénomènes qu’elle étudie sont complexes et aisément modifiables par l‘homme. D’où l’immense tentation des sociologues d’intervenir dans le champ social et de modifier les phénomènes qu’ils étudient, bien compréhensible et même louable.
Sauf qu’en agissant ainsi, il doit être clair que, même s’ils s’appuient sur leurs connaissances sociologiques, ils n’agissent plus comme sociologues. Lorsque l’immense Auguste proclame « Le système avait été battu en détail, il fallait le battre comme système » (Système de Politique Positive, tome IV, Appendice général) ou encore « les serviteurs de l'HUMANITÉ viennent prendre dignement la direction générale des affaires terres­tres, pour construire enfin la vraie providence, morale, intellectuelle, et matérielle, en excluant irrévocablement de la suprématie politique tous les divers esclaves de Dieu »  ( Catéchisme Positiviste, Introduction), bref lorsqu’il fonde la Religion de l’Humanité, c’est bien toujours du même Comte dont il s’agit (il y a véritablement une unité de la pensée de Comte), mais qui a pris soin auparavant de compléter son échelle encyclopédique  par une nouvelle science, la morale (« La morale est la science où l'homme étudie sa nature pour diriger sa conduite », V. Pépin, La science Morale, Revue Occidentale, t. XXXIII,  p.299, 1906). C’est donc là le moraliste, et non  plus le sociologue qui s’exprime.

Le danger réductionniste

L’échelle encyclopédique est anti-réductionniste. Si la connaissance des méthodes et principaux résultats des sciences qui précèdent la sociologie est nécessaire à l’exercice de celle-ci, pour autant, la sociologie ne se réduit pas plus à la biologie que celle-ci à la chimie, la chimie à la physique et la physique aux mathématiques. La sociobiologie d’E.O. Wilson des années 70 a utilement complété la théorie de l’évolution, on peut mesurer aujourd’hui qu’elle a peu apporté à la sociologie et Wilson lui-même en est venu à critiquer radicalement ses premiers travaux.   Comte lui-même, par  l’importance qu’il a apporté aux travaux de Gall et sa « théorie cérébrale », s’est, me semble-t-il, quelque peu laissé entrainer dans ce piège du réductionnisme qu’il ne cessait de dénoncer. Le sociologue d’aujourd’hui ne doit surement pas ignorer les progrès des neurosciences ; quant à penser qu’elles vont révolutionner sa discipline serait probablement faire preuve d’un enthousiasme excessif et d’un réductionnisme dangereux.

L’impossible objectivité- c’est relatif !

« Malgré soi, on est de son siècle »  (Système de Politique Positive, tome IV, Appendice général) ; « Tout phénomène suppose un spectateur, puisqu’il consiste toujours en une relation déterminée entre un objet et un sujet » (Système de Politique Positive, Tome I, p.439, 1853). Du début du Cours de Philosophie Positive à la Synthèse Subjective, Comte ne cesse d’insister sur le caractère relatif de la science - le positivisme n’est pas un scientisme mais un humanisme et le sociologue bien humain ne saurait prétendre échapper aux conditionnements qu’il étudie. Alors oui, toute observation sociologique possède une certaine relativité, et le sociologue ne saurait se prétendre exempt de toute subjectivité ; mais, puisqu’il y a science, il est au moins possible d’arriver à un accord intersubjectif, si l’on veut, qui permette une confrontation avec le réel et de construire un savoir cumulatif. Cela est même vrai dans les sciences exactes : un physicien peut parfaitement conduire une expérience dans laquelle il décide, en choisissant un dispositif expérimental particulier,  que la lumière agira comme une onde. Il arrivera à des résultats certains, précis, reproductibles, qui prendront place dans le système des connaissances existantes et pourront servir à d’autres pour élaborer de nouvelles théories et de nouvelles expériences (caractère organisateur de la connaissance positive). Pour autant, ces résultats seront relatifs à certaines conditions de production, et nul physicien ne saurait ignorer que dans d’autres circonstances, la lumière produite dans la même expérience mais soumise à un dispositif expérimental différent, se comportera comme une onde. La science peut être (est même nécessairement) relative, elle est une relation particulière entre l’homme et le monde (et particulièrement efficace et universelle) - ce qui n’autorise certainement pas n’importe quelle démarche.

Alors il me semble que les problématiques relevées par le Danger Sociologique de G. Bronner et E. Géhin et qui paraissent mettre le feu au champ de la sociologie ont été, pour l’essentiel, déjà exprimées, pensées, parfois explorées à certain péril par le fondateur de la discipline, Auguste Comte ; et que cela n’a nullement empêché la sociologie d’accéder, ce qui n’avait rien d’acquis au départ, à la reconnaissance universitaire, et les sociologues de faire progresser leur discipline. Il y a, me semble-t-il, dans ce tohu-bohu, dans toutes ces polémiques une grande part d’artifice qui, au mieux, permet d’intéresser le public à la sociologie (mais d’une manière peut-être un peu regrettable), au pire met en exergue de très vieux débats afin d’imposer une doxa particulière, dans la lignée du très contesté  « Révisionnisme économique. Et comment s'en débarrasser" de Pierre Cahuc et André Zylberberg.


Donc, amis sociologues,  Halte au feu…d’artifice  et bon travail ?*
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samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_49_ Psychologie et sociologie du Jacobin

On est hors de la loi quand on est hors de la secte ; rien de plus hautain, de plus arrogant que ce ton qui finit par devenir un jargon ; un théologien qui deviendrait inquisiteur ; Le Jacobin a canonisé ses meurtres et maintenant c’est par philanthropie qu’il tue. Les déclassés, les instables, les profiteurs ; la couche inférieure de la bourgeoisie et la couche supérieure du peuple

C’est nous, les cinq ou six mille Jacobins de Paris, qui sommes le monarque légitime ; On est hors de la loi quand on est hors de la secte. 

Mais je le suis bien plus (ND citoyen) que pour ma quote-part si j’adhère à la doctrine. Car cette royauté qu’elle me décerne, elle ne la confère qu’à ceux qui, comme moi, signent le contrat social tout entier ; tous les autres, par cela seul qu’ils en ont rejeté quelque clause, encourent la déchéance ; on n’est pas admis aux bénéfices d’un pacte, lorsqu’on en répudie les conditions. – Bien mieux, comme celui-ci, institué par le droit naturel, est obligatoire, quiconque le rejette ou s’en retire est, par cela même, un scélérat, un malfaiteur public, un ennemi du peuple. Jadis il y avait des crimes de lèse-majesté royale ; maintenant il y a des crimes de lèse-majesté populaire, et on les commet lorsque, par action, parole ou pensée, on dénie ou l’on conteste au peuple une parcelle quelconque de l’autorité plus que royale qui lui appartient. Ainsi le dogme qui proclame la souveraineté du peuple aboutit en fait à la dictature de quelques-uns et à la proscription des autres. On est hors de la loi quand on est hors de la secte. C’est nous, les cinq ou six mille Jacobins de Paris, qui sommes le monarque légitime, le pontife infaillible, et malheur aux récalcitrants ou aux tièdes, gouvernement, particuliers, clergé, noblesse, riches, négociants, indifférents, qui, par la persistance de leur opposition ou par l’incertitude de leur obéissance, oseront révoquer en doute notre indubitable droit !
Avocat, procureur, chirurgien, journaliste, curé, artiste ou lettré de troisième et quatrième ordre, le Jacobin ressemble à un pâtre qui, tout d’un coup, dans un recoin de sa chaumière, découvrirait des parchemins qui l’appellent à la couronne. Quel contraste entre la mesquinerie de son état et l’importance dont l’investit la théorie ! Comme il embrasse avec amour un dogme qui le relève si haut à ses propres yeux ! Il lit et relit assidûment la Déclaration des droits, la Constitution, tous les papiers officiels qui lui confèrent ses glorieuses prérogatives ; il s’en remplit l’imagination  , et tout de suite il prend le ton qui convient à sa nouvelle dignité. – Rien de plus hautain, de plus arrogant que ce ton. Dès l’origine, il éclate dans les harangues des clubs et dans les pétitions à l’Assemblée constituante. Loustalot, Fréron, Danton, Marat, Robespierre, Saint-Just ne quittent jamais le style autoritaire : c’est celui de la secte, et il finit par devenir un jargon à l’usage de ses derniers valets. Politesse ou tolérance, tout ce qui ressemble à des égards ou à du respect pour autrui est exclu de leurs paroles comme de leurs actes : l’orgueil usurpateur et tyrannique s’est fait une langue à son image, et l’on voit non seulement les premiers acteurs, mais encore les simples comparses trôner sur leur estrade de grands mots…

Pareil à un théologien qui deviendrait inquisiteur

Des Girondins aux Montagnards, l’infatuation va croissant. Simple particulier, à vingt-quatre ans Saint-Just est déjà furieux d’ambition rentrée. « Je crois avoir épuisé, dit Marat, toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique. » D’un bout à l’autre de la Révolution, Robespierre sera toujours, aux yeux de Robespierre, l’unique, le seul pur, l’infaillible, l’impeccable ; jamais homme n’a tenu si droit et si constamment sous son nez l’encensoir qu’il bourrait de ses propres louanges. – A ce degré, l’orgueil peut boire la théorie jusqu’au fond, si répugnante qu’en soit la lie, si mortels qu’en soient les effets sur ceux-là mêmes qui en bravent la nausée pour en avaler le poison. Car, puisqu’il est la vertu, on ne peut lui résister sans crime. Interprétée par lui, la théorie divise les Français en deux groupes : d’un côté, les aristocrates, les fanatiques, les égoïstes, les hommes corrompus, bref les mauvais citoyens ; de l’autre côté, les patriotes, les philosophes, les hommes vertueux, c’est-à-dire les gens de la secte . Grâce à cette réduction, le vaste monde moral et social qu’elle manipule se trouve défini, exprimé, représenté par une antithèse toute faite. Rien de plus clair à présent que l’objet du gouvernement : il s’agit de soumettre les méchants aux bons, ou, ce qui est plus court, de supprimer les méchants ; à cet effet, employons largement la confiscation, l’emprisonnement, la déportation, la noyade et la guillotine. Contre des traîtres, tout est permis et méritoire ; le Jacobin a canonisé ses meurtres et maintenant c’est par philanthropie qu’il tue.
— Ainsi s’achève ce caractère, pareil à celui d’un théologien qui deviendrait inquisiteur. Des contrastes extraordinaires s’assemblent pour le former : c’est un fou qui a de la logique, et un monstre qui se croit de la conscience. Sous l’obsession de son dogme et de son orgueil, il a contracté deux difformités, l’une de l’esprit, l’autre du cœur : il a perdu le sens commun, et il a perverti en lui le sens moral. À force de contempler ses formules abstraites, il a fini par ne plus voir les hommes réels ; à force de s’admirer lui-même, il a fini par ne plus apercevoir dans ses adversaires et même dans ses rivaux que des scélérats dignes du supplice. Sur cette pente, rien ne peut l’arrêter ; car, en qualifiant les choses à l’inverse de ce qu’elles sont, il a faussé en lui-même les précieuses notions qui nous ramènent à la vérité et à la justice. Aucune lumière n’arrive plus aux yeux qui prennent leur aveuglement pour de la clairvoyance ; aucun remords n’atteint plus l’âme qui érige sa barbarie en patriotisme et se fait des devoirs de ses attentats…

Sociologie du Jacobin

Des caractères comme celui-ci se rencontrent dans toutes les classes : il n’y a point de condition ni d’état qui soit un préservatif contre l’utopie absurde ou contre l’ambition folle, et l’on trouvera parmi les Jacobins des Barras et des Châteauneuf-Randon, deux nobles de la plus vieille race ; un Condorcet, marquis, mathématicien, philosophe et membre des deux plus illustres Académies ; un Gobel, évêque de Lydda et suffragant de l’évêque de Bâle ; un Hérault de Séchelles, protégé de la reine et avocat général au Parlement de Paris ; un Le Peletier de Saint-Fargeau, président à mortier, et l’un des plus riches propriétaires de France ; un Charles de Hesse, maréchal de camp, né dans une maison régnante ; enfin un prince du sang, le quatrième personnage du royaume, le duc d’Orléans. - Mais, sauf ces rares déserteurs, ni l’aristocratie héréditaire, ni la haute magistrature, ni la grande bourgeoisie, ni les propriétaires résidants, ni les chefs de l’industrie, du négoce ou de l’administration, ni en général les hommes qui sont ou méritent d’être des autorités sociales, ne fournissent des recrues au parti : ils ont trop d’intérêt dans l’édifice, même ébranlé, pour souhaiter qu’on le démolisse de fond en comble, et, si courte que soit leur expérience politique, ils en savent assez pour comprendre très vite qu’avec un plan tracé sur le papier d’après un théorème de géométrie enfantine, on ne bâtit pas une maison habitable. – D’autre part, dans la dernière classe, dans la grosse masse populaire et rurale, la théorie, à moins de se transformer en légende, n’obtient pas même des auditeurs. Pour les métayers, fermiers, petits cultivateurs attachés à leur glèbe, pour les paysans et manœuvres dont la pensée, engourdie par le travail machinal, ne dépasse pas un horizon de village et n’est remplie que par les préoccupations du pain quotidien, toute doctrine abstraite est inintelligible. S’ils écoutent les dogmes du catéchisme nouveau, c’est comme ceux du catéchisme ancien, sans les entendre ; chez eux, l’organe mental qui saisit les abstractions n’est pas formé. Qu’on les amène au club, ils y dormiront ; pour les réveiller, il faudra leur annoncer le rétablissement de la dîme et des droits féodaux ; on ne pourra tirer d’eux qu’un coup de main, une jacquerie ; et plus tard, quand on voudra prendre ou taxer leurs grains, on les trouvera aussi récalcitrants sous la République que sous le Roi.

C’est ailleurs que la théorie fait des adeptes, entre les deux extrêmes, dans la couche inférieure de la bourgeoisie et dans la couche supérieure du peuple. Encore, de ces deux groupes juxtaposés et qui se continuent l’un dans l’autre, faut-il retrancher les hommes qui, ayant pris racine dans leur profession ou dans leur métier, n’ont plus de loisir ni d’attention à donner aux affaires publiques ; ceux qui ont gagné un bon rang dans la hiérarchie et ne veulent pas risquer leur place acquise ; presque tous les gens établis, rangés, mariés, d’âge mûr et de sens rassis, auxquels la pratique de la vie a enseigné la défiance de soi et de toute théorie. En tout temps, l’outrecuidance est moyenne dans la moyenne humaine, et, sur la plupart des hommes, les idées spéculatives n’ont qu’une prise superficielle, passagère et faible. D’ailleurs, dans cette société qui, depuis plusieurs siècles, se compose d’administrés, l’esprit héréditaire est bourgeois, c’est-à-dire discipliné, ami de l’ordre, paisible et même timide. – Reste une minorité, une très petite minorité  , novatrice et remuante : d’une part, les gens mal attachés à leur métier ou à leur profession parce qu’ils n’y ont qu’un rang secondaire ou subalterne  , les débutants qui n’y sont pas encore engagés, les aspirants qui n’y sont pas encore entrés ; d’autre part, les hommes instables par caractère, tous ceux qui ont été déracinés par le bouleversement universel, dans l’Église par l’évacuation des couvents et par le schisme, dans la judicature, dans l’administration, dans les finances, dans l’armée, dans les diverses carrières privées ou publiques, par le remaniement des institutions, par la nouveauté des débouchés, par le déplacement de la clientèle et du patronage. De cette façon, nombre de gens qui, en temps ordinaire, seraient restés sédentaires dans leur état, deviennent nomades et extravaguent en politique. — Au premier plan, on trouve ceux que l’éducation classique a mis en état d’entendre un principe abstrait et d’en déduire les conséquences, mais qui, dépourvus de préparation spéciale, enfermés dans le cercle étroit de leur besogne locale, sont incapables de se figurer exactement une grande société complexe et les conditions par lesquelles elle vit ; leur talent consiste à faire un discours, un article de journal, une brochure, un rapport, en style plus ou moins emphatique et dogmatique ; le genre admis, quelques-uns, bien doués, y seront éloquents : rien de plus. De ce nombre sont les avocats, notaires, huissiers, anciens petits juges et procureurs de province qui fournissent les premiers rôles et les deux tiers des membres de la Législative et de la Convention ; des chirurgiens ou médecins de petite ville, comme Bô, Levasseur et Baudot ; des littérateurs de second ou de troisième ordre, comme Barère, Louvet, Garat, Manuel et Ronsin ; des professeurs de collège, comme Louchet et Romme ; des instituteurs, comme Léonard Bourbon ; des journalistes, comme Brissot, Desmoulins et Fréron ; des comédiens, comme Collot d’Herbois ; des artistes, comme Sergent ; des oratoriens, comme Fouché ; des capucins, comme Chabot ; des prêtres plus ou moins défroqués, comme Lebon, Chasles, Lakanal et Grégoire ; des étudiants à peine sortis des écoles, comme Saint-Just, Monet de Strasbourg, Rousselin de Saint-Albin et Jullien de la Drôme ; bref, des esprits mal cultivés, mal ensemencés, sur lesquels la théorie n’a qu’à tomber pour étouffer les bonnes graines et végéter comme une ortie. Joignez-y les charlatans et les aventuriers de l’esprit, les cerveaux malsains, les illuminés de toute espèce, depuis Fauchet et Clootz jusqu’à Châlier ou Marat, et toute cette tourbe de déclassés besogneux et bavards qui promènent leurs idées creuses et leurs prétentions déçues sur le pavé des grandes villes. — Au second plan sont les hommes qu’une première ébauche d’éducation a mis en état d’entendre mal un principe abstrait et d’en mal déduire les conséquences, mais en qui l’instinct dégrossi supplée aux défaillances du raisonnement grossier : à travers la théorie, leur cupidité, leur envie, leur rancune devine une pâture, et le dogme jacobin leur est d’autant plus cher que, sous ses brouillards, leur imagination loge un trésor sans fond. Ils peuvent écouter sans dormir une harangue de club et applaudir juste aux tirades, faire une motion dans un jardin public et crier dans les tribunes, écrire un procès-verbal d’arrestation, rédiger un ordre du jour de garde nationale, prêter à qui de droit leurs poumons, leurs bras et leurs sabres ; mais leur capacité s’arrête là. De ce groupe sont des commis, comme Hébert et Henriot, des clercs, comme Vincent et Chaumette, des bouchers, comme Legendre, des maîtres de poste, comme Drouet, des maîtres menuisiers, comme Duplay, des maîtres d’école, comme ce Buchot qu’on fit ministre, et quantité d’autres, leurs pareils, ayant l’usage de l’écriture, quelques vagues notions d’orthographe et de l’aptitude pour la parole  , sous-maîtres, sous-officiers, anciens moines mendiants, colporteurs, aubergistes, détaillants, forts de la Halle  , ouvriers des villes, depuis Gonchon, l’orateur du faubourg Saint-Antoine, jusqu’à Simon, le savetier du Temple, et Trinchard, le juré du tribunal révolutionnaire, jusqu’aux épiciers, tailleurs, cordonniers, marchands de vin, garçons coiffeurs et autres boutiquiers ou artisans en chambre qui, de leurs propres mains, travailleront aux massacres de septembre. Ajoutez-y la queue fangeuse de toute insurrection ou dictature populaire, les bêtes de proie, comme Jourdan d’Avignon et Fournier l’Américain…,les bandits amnistiés, et tout ce gibier de police à qui le manque de police laisse les coudées franches, les traîneurs de rue, tant de vagabonds rebelles à la subordination et au travail, qui, au milieu de la civilisation, gardent les instincts de la vie sauvage, et allèguent la souveraineté du peuple pour assouvir leurs appétits natifs de licence, de paresse et de férocité. – Ainsi se recrute le parti, par un racolage qui glane des sujets dans tous les états, mais qui les moissonne à poignées dans les deux groupes où le dogmatisme et la présomption sont choses naturelles

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_46_ Le dogme du parti révolutionnaire

Important, magistral : ou comment le dogme de la souveraineté du peuple tel qu’hérité de Rousseau et repris par les Jacobins mène nécessairement au totalitarisme : refus de considérer la complexité des sociétés, refus de la démocratie représentative, méfiance, contrôle permanent des représentants qui ne sont que des commis révocables, intervention directe du peuple ou plutôt de ses amis auto-désignés et autres procureurs de la lanterne, appels incessants aux passions, dénonciations, à la violence et au meurtre.
N.B : réponse positiviste , : la création de la sociologie, la plus complexe des sciences_ Pierre Laffitte : « la prépondérance de la métaphysique démocratique constitue un véritable danger, parce qu'elle tend à rendre tout gouvernement impossible. En premier lieu, prenant comme un principe de valeur objective la souveraineté du peuple, elle fait de l'électoral, non pas un simple moyen à défaut d'autre de faire surgir le pouvoir politique, mais bien un moyen de résoudre les questions elles-mêmes. Il résulte de là une opposition au véritable esprit scientifique, qui est la base de l'ordre social »


 La société est nécessairement complexe ! l’empire des passions

Dans ce volume, comme dans les précédents et dans les suivants, on ne trouvera que l’histoire des pouvoirs publics. D’autres feront celle de la diplomatie, de la guerre, des finances, de l’Église, mon sujet était limité. Pourtant, à mon grand regret, ce nouveau livre occupe un volume, et le dernier, sur le gouvernement révolutionnaire, sera aussi long.
J’ai encore le regret de prévoir que cet ouvrage déplaira à beaucoup de mes compatriotes. Mon excuse est que, plus heureux que moi, ils ont presque tous des principes politiques et s’en servent pour juger le passé. Je n’en avais pas, et même, si j’ai entrepris mon livre, c’est pour en chercher. Jusqu’à présent, je n’en ai guère trouvé qu’un, si simple qu’il semblera puéril et que j’ose à peine l’énoncer. Néanmoins, j’y suis tenu ; car tous les jugements qu’on va lire en dérivent, et leur vérité a pour mesure sa vérité. Il consiste tout entier dans cette remarque qu’une société humaine, surtout une société moderne, est une chose vaste et compliquée. Par suite, il est difficile de la connaître et de la comprendre. C’est pourquoi il est difficile de la bien manier. Il suit de là qu’un esprit cultivé en est plus capable qu’un esprit inculte, et un homme spécial qu’un homme qui ne l’est pas. De ces deux dernières vérités naissent beaucoup d’autres conséquences ; si le lecteur daigne y réfléchir, il n’aura pas de peine à les démêler…
Dans cette société dissoute où les passions populaires sont la seule force effective, l’empire est au parti qui saura les flatter pour s’en servir. Par suite, à côté du gouvernement légal qui ne peut ni les réprimer ni les satisfaire, il se forme un gouvernement illégal qui les autorise, les excite et les conduit. À mesure que le premier se décompose et s’affaisse, le second s’affermit et s’organise, jusqu’à ce qu’enfin, devenu légal à son tour, il prenne la place du premier.

La souveraineté du ^peuple ; le gouvernement est un commis, refus de la démocratie représentative

Dès l’origine, pour justifier toute explosion et tout attentat populaire, une théorie s’est rencontrée, non pas improvisée, surajoutée, superficielle, mais profondément enfoncée dans la pensée publique, nourrie par le long travail de la philosophie antérieure, sorte de racine vivace et persistante sur laquelle le nouvel arbre constitutionnel a végété : c’est le dogme de la souveraineté du peuple. – Pris à la lettre, il signifie que le gouvernement est moins qu’un commis, un domestique . C’est nous qui l’avons institué, et, après comme avant son institution, nous restons ses maîtres. Entre nous et lui, « point de contrat » indéfini ou du moins durable « qui ne puisse être annulé que par un consentement mutuel ou par l’infidélité d’une des deux parties ». Quel qu’il soit et quoi qu’il fasse, nous ne sommes tenus à rien envers lui, il est tenu à tout envers nous ; nous sommes toujours libres « de modifier, limiter, reprendre, quand il nous plaira, le pouvoir dont nous l’avons fait dépositaire ». Par un titre de propriété primordiale et inaliénable, la chose publique est à nous, à nous seuls, et, si nous la remettons entre ses mains, c’est à la façon des rois qui délèguent provisoirement leur autorité à un ministre ; celui-ci est toujours tenté d’abuser, à nous de le surveiller, de l’avertir, de le gourmander, de le réprimer, et, au besoin, de le chasser. Surtout, prenons garde aux ruses et aux manœuvres par lesquelles, sous prétexte de tranquillité publique, il voudrait nous lier les mains. Une loi supérieure à toutes les lois qu’il pourra fabriquer lui interdit de porter atteinte à notre souveraineté, et il y porte atteinte lorsqu’il entreprend d’en prévenir, gêner ou empêcher l’exercice. L’Assemblée, même constituante, usurpe quand elle traite le peuple en roi fainéant, quand elle le soumet à des lois qu’il n’a pas ratifiées, quand elle ne lui permet d’agir que par ses mandataires ; il faut qu’il puisse agir lui-même et directement, s’assembler, délibérer sur les affaires publiques, discuter, contrôler, blâmer les actes de ses élus, peser sur eux par ses motions, redresser leurs erreurs par son bon sens, suppléer à leur mollesse par son énergie, mettre la main avec eux au gouvernail, parfois les en écarter, les jeter violemment par-dessus le bord, et sauver le navire qu’ils conduisent sur un écueil.
Effectivement, telle est la doctrine du parti populaire ; au 14 juillet 1789, aux 5 et 6 octobre, il l’a mise en pratique, et, dans les clubs, dans les journaux, dans l’Assemblée, Loustalot, Camille Desmoulins, Fréron, Danton, Marat, Pétion, Robespierre ne cessent point de la proclamer. Selon eux, local ou central, partout le gouvernement empiète. À quoi nous sert-il d’avoir renversé un despotisme, si nous en instituons un autre ? Nous ne subissons plus l’aristocratie des privilégiés, mais nous subissons « l’aristocratie de nos mandataires   ». À Paris déjà, « le corps des citoyens n’est plus rien, la municipalité est tout ». Elle attente à nos droits imprescriptibles quand elle refuse à un district la faculté de révoquer à volonté les cinq élus qui le représentent à l’Hôtel de Ville, quand elle fait des règlements sans les soumettre à la sanction des électeurs, quand elle empêche les citoyens de s’assembler où bon leur semble, quand elle trouble les clubs en plein vent du Palais-Royal. « Le patrouillotisme en chasse le patriotisme » et le maire Bailly « qui se donne une livrée, qui s’applique 110 000 livres de traitement », qui distribue des brevets de capitaine, qui impose aux colporteurs l’obligation d’avoir une plaque, et aux journaux l’obligation de porter une signature, est non seulement un tyran, mais un concussionnaire, un voleur, et « un criminel de lèse-nation ». — Des usurpations pires sont commises par l’Assemblée nationale. Prêter serment à la Constitution, comme elle vient de le faire, nous imposer son œuvre, nous la faire jurer, sans tenir compte de notre droit supérieur, sans réserver notre ratification expresse  , c’est « méconnaître notre souveraineté », c’est « se jouer de la majesté nationale », c’est substituer à la volonté du peuple la volonté de douze cents personnes : « nos représentants nous ont manqué de respect »…

La souveraineté du peuple : Toute émeute devient légitime

Aussi bien, à ce point de vue, toute émeute devient légitime. Robespierre, à la tribune , excuse les jacqueries, refuse d’appeler brigands les incendiaires des châteaux, justifie les insurgés de Soissons, de Nancy, d’Avignon, des colonies. À propos des deux pendus de Douai, Desmoulins remarque qu’ils l’ont été par le peuple et par les soldats réunis : « Dès lors, je le dis sans crainte de me tromper, ils avaient légitimé l’insurrection » ; ils étaient coupables, et l’on a bien fait de les pendre  . — Non seulement les meneurs du parti excusent les assassinats, mais encore ils les provoquent. Desmoulins, « en sa qualité de procureur général de la Lanterne, réclame, dans chacun des quatre-vingt-trois départements, la descente comminatoire d’une lanterne au moins », et Marat, dans son journal, au nom des principes, sonne incessamment le tocsin. « Lorsque le salut public est en danger, c’est au peuple à retirer le pouvoir des mains auxquelles il l’a confié... Renfermez l’Autrichienne et son beau-frère.... Saisissez-vous de tous les ministres et de leurs commis, mettez-les aux fers, assurez-vous du chef de la municipalité et des lieutenants du maire ; gardez à vue le général, arrêtez l’état-major....
« Voici le moment de faire tomber les têtes des ministres et de leurs subalternes, de La Fayette, de tous les scélérats de l’état-major, de tous les commandants antipatriotes des bataillons, de Bailly, de tous les municipaux contre-révolutionnaires, de tous les traîtres de l’Assemblée nationale. » – À la vérité, parmi les gens un peu éclairés, Marat passe encore pour un exagéré, pour un furieux. Pourtant, tel est le dernier mot de la théorie : dans la maison politique, au-dessus des pouvoirs délégués, réguliers et légaux, elle installe un pouvoir anonyme, imbécile et terrible, dont l’arbitraire est absolu, dont l’initiative est continue, dont l’intervention est meurtrière : c’est le peuple, sultan soupçonneux et féroce, qui, après avoir nommé ses vizirs, garde toujours ses mains libres pour les conduire, et son sabre tout affilé pour leur couper le cou…

Qu’un spéculatif, dans son cabinet, ait fabriqué cette théorie, cela se comprend : le papier souffre tout, et des hommes abstraits, des simulacres vides, des marionnettes philosophiques comme celles qu’il invente, se prêtent à toute combinaison. – Qu’un maniaque, dans sa cave, adopte et prêche cette théorie, cela s’explique aussi : il est obsédé de fantômes, il vit hors du monde réel, et d’ailleurs, dans cette démocratie incessamment soulevée, c’est lui, l’éternel dénonciateur, le provocateur de toute émeute, l’instigateur de tout meurtre, qui, sous le nom d’« ami du peuple », devient l’arbitre de toute vie et le véritable souverain. – Qu’un peuple, surchargé d’impôts, misérable, affamé, endoctriné par des déclamateurs et par des sophistes, ait acclamé et pratiqué cette théorie, cela se comprend encore : dans l’extrême souffrance, on fait arme de tout, et, pour l’opprimé, une doctrine est vraie quand elle aide à se délivrer de l’oppression. – Mais que des politiques, des législateurs, des hommes d’État, finalement des ministres et des chefs de gouvernement se soient attachés à cette théorie, qu’ils l’aient embrassée plus étroitement à mesure qu’elle devenait plus destructive, que tous les jours, pendant trois ans, ils aient vu l’ordre social crouler sous ses coups, pièce à pièce, et n’aient jamais reconnu en elle l’instrument de tant de ruines ; que, sous les clartés de l’expérience la plus désastreuse, au lieu d’avouer sa malfaisance, ils aient glorifié ses bienfaits ; que plusieurs d’entre eux, tout un parti, une assemblée presque entière, l’aient vénérée comme un dogme et l’aient appliquée jusqu’au bout avec l’enthousiasme et la raideur de la foi ; que, poussés par elle dans un couloir étroit qui se rétrécissait toujours davantage, ils aient marché toujours en avant en s’écrasant les uns les autres ; qu’arrivés au terme, dans le temple imaginaire de leur liberté prétendue, ils se soient trouvés dans un abattoir ; que, dans l’enceinte de cette boucherie nationale, ils aient été tour à tour les assommeurs et le bétail ; que, sur leurs maximes de liberté universelle et parfaite, ils aient installé un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l’Inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l’ancien Mexique ; qu’au milieu de leurs prisons et de leurs échafauds, ils n’aient jamais cessé de croire à leur bon droit, à leur humanité, à leur vertu, et que, dans leur chute, ils se soient considérés comme des martyrs ; cela, certes, est étrange : une telle aberration d’esprit et un tel excès d’orgueil ne se rencontrent guère, et, pour les produire, il a fallu un concours de circonstances qui ne se sont assemblées qu’une seule fois.

jeudi 3 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_9_ Composition de l’esprit révolutionnaire- L’esprit scientifique

Texte profondément positiviste : ce sont d’abord les changements des mentalités qui provoquent les changements sociaux. L’esprit scientifique et les progrès des sciences sont une des causes de la Révolution Françaises ; intérêt des  philosophes pour les sciences. Après les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie, l’idée que les sociétés et leurs évolution obéissent  aussi à des lois scientifiques s’impose – mais cette ambition prématurée et la méconnaissance des véritables lois ( qui attendront l’invention de la sociologie par Comte) participeront à la « Grande Crise métaphysique »

Un nouveau point de départ mène à un nouveau point de vue

Lorsque nous voyons un homme un peu faible de constitution, mais d’apparence saine et d’habitudes paisibles, boire avidement d’une liqueur nouvelle, puis tout d’un coup, tomber à terre, l’écume à la bouche, délirer et se débattre dans les convulsions, nous devinons aisément que dans le breuvage agréable il y avait une substance dangereuse ; mais nous avons besoin d’une analyse délicate pour isoler et décomposer le poison. Il y en a dans la philosophie du dix-huitième siècle, et d’espèce étrange autant que puissante : car, non seulement il est l’œuvre d’une longue élaboration historique, l’extrait définitif et condensé auquel aboutit toute la pensée du siècle ; mais encore ses deux principaux ingrédients ont cela de particulier qu’étant séparés ils sont salutaires et qu’étant combinés ils font un composé vénéneux.

Le premier est l’acquis scientifique, celui-ci excellent de tous points et bienfaisant par sa nature ; il se compose d’un amas de vérités lentement préparées, puis assemblées tout d’un coup ou coup sur coup. Pour la première fois dans l’histoire, les sciences s’étendent et s’affermissent au point de fournir, non plus comme autrefois, sous Galilée ou Descartes, des fragments de construction ou quelque échafaudage provisoire, mais un système du monde définitif et prouvé : c’est celui de Newton  . Autour de cette vérité capitale se rangent comme compléments ou prolongements presque toutes les découvertes du siècle : — Dans les mathématiques pures, le calcul de l’infini inventé en même temps par Leibnitz et Newton, la mécanique ramenée par d’Alembert à un seul théorème, et cet ensemble magnifique de théories qui, élaborées par les Bernoulli, par Euler, Clairaut, d’Alembert, Taylor, Maclaurin, s’achèvent à la fin du siècle aux mains de Monge, de Lagrange et de Laplace  . Dans l’astronomie, la suite des calculs et des observations qui, de Newton à Laplace, transforment la science en un problème de mécanique, expliquent et prédisent tous les mouvements des planètes et de leurs satellites, indiquent l’origine et la formation de notre système solaire, et débordent au delà par les découvertes d’Herschel, jusqu’à nous faire entrevoir la distribution des archipels stellaires et les grandes lignes de l’architecture des cieux. — Dans la physique, la décomposition du rayon lumineux et les principes de l’optique trouvés par Newton, la vitesse du son, la forme de ses ondulations, et, depuis Sauveur jusqu’à Chladni, depuis Newton jusqu’à Bernoulli et Lagrange, les lois expérimentales et les théorèmes principaux de l’acoustique, les premières lois de la chaleur rayonnante par Newton, Kraft et Lambert, la théorie de la chaleur latente par Black, la mesure du calorique par Lavoisier et Laplace, les premières idées vraies sur l’essence du feu et de la chaleur, les expériences, les lois, les machines par lesquelles Dufay, Nollet, Franklin et surtout Coulomb expliquent, manient et utilisent pour la première fois l’électricité. — En chimie, tous les fondements de la science, l’oxygène, l’azote, l’hydrogène isolés, la composition de l’eau, la théorie de la combustion, la nomenclature chimique, l’analyse quantitative, l’indestructibilité de la matière et du poids, bref les découvertes de Scheele, de Priestley, de Cavendish et de Stahl, couronnées par la théorie et la langue définitives de Lavoisier. — En minéralogie […]
C’est cette vaste provision de vérités certaines ou probables, démontrées ou pressenties, qui a donné à l’esprit du siècle l’aliment, la substance et le ressort. Considérez les chefs de l’opinion publique, les promoteurs de la philosophie nouvelle : à divers degrés, ils sont tous versés dans les sciences physiques et naturelles. Non seulement ils connaissent les théories et les livres, mais encore ils touchent les choses et les faits. Non seulement Voltaire expose, l’un des premiers, l’optique et l’astronomie de Newton  , mais encore il calcule, il observe et il expérimente lui-même. Il adresse à l’Académie des Sciences des mémoires « sur la mesure de la force motrice », « sur la nature et la propagation de la chaleur ». Il manie le thermomètre de Réaumur, le prisme de Newton, le pyromètre de Muschenbroek, Il a dans son laboratoire de Cirey tous les appareils alors connus de physique et de chimie. Il fait de ses mains des expériences sur la réflexion de la lumière dans le vide, sur l’augmentation du poids dans les métaux calcinés, sur la renaissance des parties coupées dans les animaux, et cela en véritable savant, avec insistance et répétition, jusqu’à couper la tête à quarante escargots…
Maupertuis, Condorcet et Lalande sont mathématiciens, physiciens, astronomes ; d’Holbach, La Mettrie, Cabanis sont chimistes, naturalistes, physiologistes, médecins. — Grands ou petits prophètes, maîtres ou élèves, savants spéciaux ou simples amateurs, ils puisent tous directement ou indirectement à la source vive qui vient de s’ouvrir. C’est de là qu’ils partent pour enseigner à l’homme ce qu’il est, d’où il vient, où il va, ce qu’il peut devenir, ce qu’il doit être. Or un nouveau point de départ mène à un nouveau point de vue ; c’est pourquoi l’idée qu’on se fait de l’homme va changer du tout au tout …

Il y a des lois pour  la naissance, le maintien et le développement des sociétés humaines

Tout événement, quel qu’il soit, a des conditions, et, ces conditions données, il ne manque jamais de suivre. Des deux anneaux qui forment le couple, le premier entraîne toujours après soi le second. Il y a de ces lois pour les nombres, les figures et les mouvements, pour la révolution des planètes et la chute des corps, pour la propagation de la lumière et le rayonnement de la chaleur, pour les attractions et les répulsions de l’électricité, pour les combinaisons chimiques, pour la naissance, l’équilibre et la dissolution du corps organisé. Il y en a pour la naissance, le maintien et le développement des sociétés humaines, pour la formation, le conflit et la direction des idées, des passions et des volontés de l’individu humain  . En tout ceci l’homme continue la nature ; d’où il suit que, pour le connaître, il faut l’observer en elle, après elle, et comme elle, avec la même indépendance, les mêmes précautions et le même esprit. – Par cette seule remarque, la méthode des sciences morales est fixée. En histoire, en psychologie, en morale, en politique, les penseurs du siècle précédent, Pascal, Bossuet, Descartes, Fénelon, Malebranche, La Bruyère, partaient encore du dogme ; pour quiconque sait les lire, il est clair que d’avance leur siège était fait. La religion leur fournissait une théorie achevée du monde moral ; d’après cette théorie latente ou expresse, ils décrivaient l’homme et accommodaient leurs observations au type préconçu. Les écrivains du dix-huitième siècle renversent ce procédé : c’est de l’homme qu’ils partent, de l’homme observable et de ses alentours à leurs yeux, les conclusions sur l’âme, sur son origine, sur sa destinée, ne doivent venir qu’ensuite, et dépendent tout entières, non de ce que la révélation, mais de ce que l’observation aura fourni. Les sciences morales se détachent de la théologie et se soudent comme un prolongement aux sciences physiques.


Ce grand et magnifique édifice de vérités nouvelles ressemble à une tour dont le premier étage, subitement achevé, devient tout d’un coup accessible au public. Le public y monte, et les constructeurs lui disent de regarder, non pas au ciel et dans les espaces, mais devant lui, autour de lui, du côté de la terre, pour connaître enfin le pays qu’il habite. Certainement, le point de vue est bon et le conseil est judicieux. Mais on en conclurait à tort que le public verra juste ; car il reste encore à examiner l’état de ses yeux, s’il est presbyte ou myope, si, par habitude ou par nature, sa rétine n’est pas impropre à sentir certaines couleurs. Pareillement il nous reste à considérer les Français du dix-huitième siècle, la structure de leur œil intérieur, je veux dire la forme fixe d’intelligence qu’ils emportent avec eux, sans le savoir et sans le vouloir, sur leur nouvelle tour.


lundi 20 avril 2015

L’intelligence artificielle_ une certaine inquiétude ?


Je ne comprends pas pourquoi les gens ne sont pas inquiets (Bill Gates)

Il est assez rare d’entendre des déclarations de ce type de la part de magnats américains. Bill Gates, donc : « Je suis de ceux qui s'inquiètent de la super-intelligence. Dans un premier temps, les machines accompliront de nombreuses tâches à notre place et ne seront pas super-intelligentes. Cela devrait être positif si nous gérons ça bien. Plusieurs décennies plus tard cependant, l'intelligence sera suffisamment puissante pour poser des problèmes. Je suis d'accord avec Elon Musk et d'autres, et je ne comprends pas pourquoi les gens ne sont pas inquiets »
Le Future of Life Institute (FLI  ou Institut pour le Futur de l’Humanité ), qui compte parmi ses membres le physicien britannique Stephen Hawking, Elon Musk, George Church, professeur de génétique à l'université de Harvard, ou encore l'acteur américain Morgan Freeman a publié un appel signé par plus de 700 scientifiques et chefs d'entreprises pour s’inquiéter des risques  du développement de l’intelligence artificielle et  s'assurer que les futures avancées dans le domaine soient bénéfiques à la société. La devise du FLI reflète bien ses interrogations : « La technologie nous donne la possibilité d’une vie épanouissante  comme jamais auparavant... ou de nous autodétruire.Extraits de la lettre 

Priorités de recherche pour une 'Intelligence Artificielle sûre et bénéfique : une lettre ouverte

La recherche sur  l'intelligence artificielle (IA) a exploré une variété d'approches et de problèmes depuis sa création, mais dans les 20 dernières années, a été axée sur les problèmes liés à la construction des agents intelligents - systèmes de perception et d’action dans un environnement donné. Dans ce contexte, « l'intelligence » correspond  à la notion de rationalité, dans ses interprétations statistiques et économiques  au sens large – soit, plus familièrement, , la capacité de choisir les bonnes décisions, plans ou inférences. L'adoption de représentations probabilistes et liées aux théories de la décision et des méthodes d’apprentissage a conduit à un grand degré d'intégration et là un enrichissement mutuel entre IA, apprentissage automatique, statistiques, théorie du contrôle, neurosciences et d'autres domaines. La mise en place de cadres théoriques partagés, combiné avec la disponibilité des données et la puissance de traitement, a conduit à des succès remarquables dans diverses tâches de composants tels que la reconnaissance vocale, la classification des  images, les  véhicules autonomes, la traduction automatique, la locomotion robotique et  les systèmes de question-réponse.
Comme les capacités dans ces domaines et d'autres franchissent le seuil du laboratoire de recherche  pour devenir des  technologies de haute valeur économique, un cercle vertueux s'engage : même de petites améliorations dans les performances peuvent laisse espérer de grandes espérances de profit, ce qui incite à investir davantage dans la recherche. Il y a maintenant un large consensus sur le fait que la recherche en  IA  progresse régulièrement, et que son impact sur la société augmentera. Les avantages potentiels sont énormes, puisque toute la civilisation est un produit de l'intelligence humaine.  Nous ne pouvons pas même prédire ce que l’Humamité pourra faire lorsque se développera l’intelligence humaine amplifiée par l’AI et qu’elle nous donnera de nouveaux outils. L'éradication de la maladie et de la pauvreté sont peut-être à notre portée. En raison de cet énorme potentiel de l’IA, il est important de chercher comment récolter ses fruits tout en évitant les inconvénients et pièges possibles.

Les progrès dans la recherche d'IA  font qu’il est opportun de concentrer la recherche non seulement sur la performance, mais aussi sur l’optimisation des avantages pour la société. Ces considérations ont mené le Comité présidentiel  de l’’association pour le Progrès en Intelligence artificielle (Association for the Advancement of Artificial Intelligence) à encourager une réflexion de longue durée sur le futur de l’AI et sur ses impacts sociétaux ; une telle démarche doit constituer une expansion importante du champ de l'IA elle-même, qui, jusqu'à présent, s’est surtout focalisée sur des techniques neutres en ce qui concerne leur but. Nous  recommandons un élargissement des programmes de  recherche visant  à assurer que les systèmes d’IA, de plus en plus puissants, soient ,de plus, sûrs et bénéfiques : nos systèmes d'IA doivent faire ce que nous voulons qu'ils fassent. Un document listant des priorités de recherche  et donnant de nombreux exemples qui peuvent aider à maximiser les avantages pour la société de l'IA a été préparé. Cette recherche est nécessairement interdisciplinaire s’agissant de l’interaction entre la société et l’IA ; elle concerne notamment l'économie, le droit, la philosophie, la sécurité informatique, la logique formelle et, bien sûr,  les diverses branches de l'IA elle-même.
Les ordinateurs peuvent être aussi "complètement cons"
Certains  chercheurs impliqués dans l’IA considèrent  que le danger potentiel peut venir davantage de ce que les ordinateurs sont « complètement cons » plutôt que leur supposée super intelligence. Ainsi, Bostrom, directeur de l'Institut du Futur de l'Humanité, donne l’exemple suivant : un système à qui on demanderait de rendre les hommes souriants, et qui leur injecterait un neurobloquant pour figer les muscles de leurs visages. Ou, comme dans un épisode d’une série de science fiction, un système à qui l’on donnerait pour instruction de « servir l’homme », et qui proposerait des recettes de cuisine : servir l’homme en paillottes, à la sauce gribiche, en rôti etc….  Dixit Gérard Berry, informaticien et professeur au Collège de France, qui vient de recevoir la médaille d'or 2014 du CNR « Si jamais, dans la chaîne de conséquences, il y a quelque chose qui ne devrait pas y être, l'homme ne s'en rendra pas compte, et l'ordinateur va foncer dedans. C'est ça le bug. Un homme n'est pas capable de tirer les conséquences de ses actes à l'échelle de milliards d'instructions. Or c'est ça que va faire le programme, il va exécuter des milliards d'instructions." 
Bref, il y a dans tout cela beaucoup d’exaltation naïve, technophile ou technophobe, et sans doute un peu de marketing et de lobbying pour une discipline particulière qu’un minimum de connaissances de philosophie ou d’histoire des sciences aiderait à relativiser. Oui, l’intelligence artificielle va nous donner  à nous humains, et non aux robots, de nombreux et considerable nouveaux pouvoirs ; mais  c’est nous qui décideront - quitte à « débrancher ! »), oui elle va nous transformer, y compris physiologiquement, comme l’invention de l’écriture a transformé notre cerveau lui-même ; comme l’invention de l’imprimerie a transformé notre relation au savoir ; il faudrait aussi relire les commentaires effrayés qui ont accompagné l’invention de la Pascaline, la première machine à calculer par Blaise Pascal (enfin à additionner, soustraire, multiplier), se souvenir des spectateurs effrayés s’enfuyant de la salle où était projetée l’Arrivée du train en gare de la Ciotat de Louis Lumière ; oui le simple cinéma a aussi profondément modifié nos sensations ; la perplexité qu’à fait naître la certitude qu’un ordinateur pouvait battre le meilleur maître d’écher ( une discipline en perte de vitesse médiatique, semble-t-il) etc.
Ni enthousiasme extravagant, ni peur panique : nous garderons le contrôle.- ce qui d’ailleurs doit nous inciter encore plus à réfléchir