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mercredi 4 octobre 2017

Macron Antisocial ! Les ordonnances scélérates

Les camionneurs en révolte – les mauvaises surprises des ordonnances Macrons

Ouf après une première grève en mi-teinte ? Sauf que la rencontre jeudi soir entre les syndicats de routiers et la ministre des Transports Elisabeth Borne a été “très tendue” et surtout pleine de mauvaises surprises au point que  les syndicats de routiers sont sortis hier soir “effarés” de leur réunion.

C’est ainsi que les syndicats présents (CFDT, CGT, FO, CFTC, CFE-CGC) ont appris que  les ordonnances permettront aux entreprises de remettre en cause toutes les primes : frais de route,  primes d’ancienneté ou encore le treizième mois, jusqu’alors garantis par les conventions collectives.  Les frais de route en particulier représentent pour les conducteurs zone longues, qui ont le plus de frais (entre 600 et 1200 euros par mois, selon le syndicat FO).
La ministre des Transports a “pris acte” du fait que “de nouveaux sujets sont apparus lors de la discussion”. “Ces sujets vont être expertisés, et le dialogue doit se poursuivre dans un esprit constructif et responsable.

Autrement dit, les routiers, dont les entreprises sont soumises à rude concurrence, se révoltent avec raison contre la très forte probabilité d’un dumping social qui conduiraient leurs patrons, sous prétexte de concurrence et de compétitivité, à remettre en cause une partie importante de leur salaire.

Comment cela se terminera-t-il ? Parions qu’un accord pourra être trouvé dans ce cas particulier, tant les camionneurs possèdent, s’ils le veulent vraiment, les moyens de se faire entendre. 
Reste qu’avec la diminution du rôle des branches, les autres professions qui ne disposent pas des mêmes moyens de pression pourraient voir diminuer significativement leurs salaires par le mécanisme infernal de dumping social qui a été mis en place avec les ordonnances scélérates.

Tromperies sur les ordonnances_ un article de Phlippe Askenazy

Philippe Askenazy, économiste à l’Ecole d’économie de Paris, qui ne peut guère passer pour un mélenchoniste, critique les ordonnances scélérates dans un article du Monde (28 septembre) clairement intitulé : beaucoup de points ne correspondent pas à ce qui était annoncé.

Extraits : « Le programme annonçait une « simplification » du droit. Or les ordonnances font 160 pages et sont très difficiles à comprendre, non seulement pour un chef d’entreprise – qui, par conséquent, ne réagit que par rapport à « ce qu’on en dit » dans les médias, et non par rapport au texte lui-même –, mais aussi pour les juristes. Tous n’ont pas la même interprétation de certains points, ce qui risque d’aboutir à de nombreux contentieux, qui ne seront tranchés que par la jurisprudence et la Cour de cassation. Ensuite, beaucoup d’éléments majeurs sont renvoyés aux décrets. »

« La promesse de la « flexisécurité » était de réduire le risque pour les salariés, en fixant un plancher d’indemnités prud’homales, et pour les employeurs, en fixant un plafond. A l’arrivée, il n’y a pratiquement que des plafonds, d’ailleurs extrêmement bas : un mois de salaire si le salarié a moins d’un an d’ancienneté (et il n’y a pas de plancher), deux mois pour un à deux ans (le plancher est d’un demi-mois)… La faiblesse des plafonds dissuadera de nombreux salariés de faire valoir leurs droits. Et plus d’employeurs risquent de céder aux avantages des  licenciements abusifs… »
« On trouve même au détour d’une ligne une incroyable mesquinerie : alors que les femmes licenciées au retour d’un congé de maternité « bénéficiaient » auparavant d’un surplafond d’indemnités de douze mois, celui-ci est ramené à six mois »

Le programme portait la perspective d’un nouveau syndicalisme particulièrement dans les PME… Or dans les ordonnances, on a tout à fait autre chose : un contournement des syndicats, voire leur disparition pure et simple dans les entreprises de moins de 20 salariés

Ce qui prévaudra alors, c’est la défiance entre salariés et le dumping social entre employeurs. Si les accords de branche ont été imposés entre 1945 et 1955, ce n’était pas pour « protéger » les salariés mais aussi pour lutter contre la concurrence déloyal entre entreprises du même secteur.

Et voilà pourquoi ces ordonnances sont des ordonnances scélérates entrainant une régression sociale
 sans précédent.



dimanche 16 octobre 2016

Vive les trente-cinq heures

Les trente-cinq heures, la meilleure mesure pour l’emploi et les salariés

Pourquoi les trente-cinq heures sont-elles vouées aux gémonies ? France Stratégie a fait évaluer le CICE en 2013-2014 par deux centres de recherche (Liepp de sciences-po et Tepp du CNRS)  et Marianne (7 octobre 2016) a eu la très bonne idée d’en comparer l’effet sur l’emploi avec les trente-cinq heures de Lionel Jospin (1997) et la défiscalisation des heures supplémentaires  de Nicolas Sarkozy (2007).
Il est clair qu’en matière d’emplois créés ou préservés les trente-cinq heures sont de loin la mesure la plus bénéfique : 220.000 fin 2000, 350.000 en 2005 ; et ceci, pour un coût modeste : le coût de 12.5 milliards d’euros n’est plus après déduction des recettes supplémentaires (cotisations supplémentaires, indemnités chômage en moins) que de 3.5 milliards d’euros. Le CICE est loin d’avoir créé autant d’emplois (75.000) et pour un coût beaucoup plus élevé ; nous sommes loin des 200.000 envisagés par M. Sapin. Quant aux heures supplémentaires défiscalisées, elles ont détruit des emplois -30.000. Le surplus de pouvoir d’achat qu’elles ont pu apporter a coûté très cher ! Le CICE avait pour but premier de renforcer les marges des entreprises qui pourraient ainsi investir et créer des emplois. Entre 2012 et 2015, les marges des entreprises ont effectivement progressé de 1.5 points, ce qui ne s’était jamais produit auparavant. Pour cette première partie de la politique de l’offre, c’est un plein succès à un coût toit de même élevé 18 milliards de subventions Mais la suite - la création d’emplois- ne vient pas et de fait, lorsqu’on essaie de voir à quoi ont pu bien servir ces milliards du CIPE, la réponse est très inquiétante. Contrairement à ce qui était espéré, ils ne sont pas passés dans les investissements des entreprises, qui ont stagné ! Pas dans les hausses de salaires, personne ne les a vues ! Contrairement à ce que certains critiques de gauche dénoncent presque mécaniquement, pas non plus dans les dividendes ! Pas dans les stocks non plus, qui ont été un peu reconstitués, il n’y en a pas pour dix-huit milliards ! Aucun effet significatif sur le chiffre d’affaire, le profit, le taux de marge, la rentabilité, la productivité ! Nada ! Alors, la réponse proposée par Philippe Askenazy (de l’Ecole d’Economie de Paris, et l’un des économistes les plus intéressants à suivre en matière d’évaluation des politiques économiques) est extrêmement inquiétante et signifierait un échec total de cette politique de l’offre : les milliards du CIPE seraient passé dans des baisses de prix permettant aux entreprises à très court terme de gagner des parts de marché, mais en renforçant une spirale déflationniste inquiétante et mortifère pour l’économie !

Le politique et la science économique

Au-delà de ce dossier d’évaluation et de comparaison des  trente-cinq heures, rappelons-le la seule mesure qui ait été efficace économiquement et répondant à un besoin social, la seule mesure réellement progressiste  en faveur des salariés qui ait été prise depuis longtemps, apparaît un phénomène inquiétant dans les relations entre politiques et économistes. Il semble que les politiques soient de plus en plus nombreux à croire les prétentions de certains économistes à la scientificité de leur discipline et se raccrochent en désarroi complet à leurs théories et solutions auxquelles ils en arrivent à accorder  la même confiance qu’à la loi de la gravitation universelle ou les principes de la thermodynamique. Or, nous sommes loin  de la caractéristique d’une science selon Auguste Comte, « savoir pour prévoir, afin de pourvoir » comme on peut le constater régulièrement.  De fait, la politique économique et ses effets dépendent étroitement d’un contexte encore bien plus complexe qu’un milieu biologique et elle ne sera jamais qu’une science secondaire, une science appliquée dont l’application justement laisse forcément place à un certain empirisme, à une incertitude  fondamentale irréductible, car aucun contexte ne se répète exactement. C’est en cela que réside et résidera  toujours la responsabilité propre, le risque, la servitude du politique, l’appréciation du contexte. Il est néanmoins assez facile de comprendre que les trente-cinq heures ont été un succès en raison d’un contexte de reprise plus favorable à l’emploi et aux salariés, que persister dans la défiscalisation coûteuse des heures supplémentaires dans un contexte de réduction d’activité ne pouvait être que catastrophique pour l’emploi et que si le CICE a pour effet d’alimenter une spirale déflationniste, alors il est aussi catastrophique.

Dans ces conditions, on ne peut avoir qu’infiniment de mal à comprendre pourquoi cette surenchère à droite contre les trente-cinq heures, le pire étant encore ce Grand cerveau malade d’Alain Juppé, qui nous conduira, droit dans ses bottes , à un blocage total pire que 1995  





mercredi 27 avril 2016

What jobs for tomorrow?

Economic French Journalists Association (AJEF) has devoted a series of lectures to changes in employment. Topics : "clash of new technologies and automation: what jobs will be created tomorrow and which will disappear?", with Augustin Landier, Toulouse School of Economics, and Olivier Passet, Director of Syntheses at Xerfi and   The end of wage labour is coming soon? Autoentrepreneurs, coworking, etc.: new forms of work" with Monique Dagnaud, sociologist, and Philippe Askenazy, Director of research CNRS -  Paris School of Economics.

Uberization : an ultra-liberal vision

Augustin Landier is a worthy representative of the school of Toulouse, which eventually would have us believe that there no other alternative than ultra liberalism, and that’s really nice since it will benefit the poor first. Therefore, Mr. Landier supports  El Khomri project and worked for Uber, past master of influence strategy, which commissioned a report showing that Uber would be a chance for the young mined by unemployment, and that these employees are well paid (3600 euros per month?, disputed figure valid only for those who are self-employed), young and more graduates than taxi drivers, and that, unlike the US, for most of them it's their only job and not a complement. Therefore, any attempt to regulate would increase unemployment. QED... to please the sponsor of the survey. Mr. Landier predicts a considerable expansion of uberisation which will gradually affect a large part of the functions of business, such as accounting, HR functions, various sharp expertise... There will be many highly qualified, well paid jobs which will be soon threatened by uberisation and M. Landier warns: this creative destruction shumpeterian process, which he likes, will lead to replace well paid jobs by others more precarious and less well paid. He cited with some relish the polytechniciens in their fifties who populates the staffs of large companies who will be threatened.

In praise of salarymen (and women)

At this idyllic description of the uberisation, Olivier Passet objects that Uber non-employees give to Uber not only their work, for a fallacious freedom (Uber selects those who work the most, unilaterally imposes reductions of tariffs, etc.) but  also give Uber their capital (their car, maintenance...)…for nothing.  Above all, companies like Uber are “clandestine passengers”, parasites, for they profit from a number of externalities (social protection, training, infrastructure etc.) that they do not finance.  This system is not viable. A business is something other than a pile of relations between internal customers /suppliers, but a complete system of collaboration. Uberisation results in the death of business and of society. Using the example of the Polytechninas in their fifties, Mr. Passet underlines how much the experience, networks, skills, knowledge, the habits they acquired in large companies is profitable to young start-up that would have been in trouble to acquire them in a uberised world.
Mr. Passet also embarked in a praise of the wage system in a very interesting text http://www.uberisation.org/fr/portfolio/Les-4-formes-de-la-fuite-salariale-lub%C3%A9risation-en-t%C3%AAte which an excerpt: ' '. Generalization of wage-earning pushed back all work “at the task”, archaic forms of employment relationship, under paid, under organized and under insured. It allowed also to roll back unpaid jobs unpaid in farms , in trade in particular,  and many women providing essential tasks without special status and right to retirement. Finally, it allowed to monetize a portion of domestic tasks by outsourcing. One of the main cause of the post-war growth has been the eradication of “black or grey “ work by wage work, inserted into the economic circuit and greatly expanding the base of opportunities. ».

The ultra-liberal horizon - egality in insecurity

Listening to Mr. Landier, it seems that these economists who have never worked in a business do not know how it works, and that the only future they offer is more equal, yes, but equal in poverty and de-skilling,  in brief the contrary of a knowledge-based society and a highly qualified industry. However, he mentioned an interesting data: unemployment among young people is distributed very unequally and hits little graduates and very massively non-graduates; and those ones  are  not employed or employable by companies like Uber. The Uberisation is not a solution to unemployment; it comes more from the failure of the french education system and learning. The youth unemployment figures are the subject of recurring manipulations for blaming employees and get them to consent to the sacrifices for "the youth"; in fact , the high unemployment figure is calculated only for young people without education and does not include those who are studying.
Another note: new technologies, computer science, automation... Twenty years ago, the first reaction was: ' super, we will be able to reduce working time. Today is "help, my job is threatened." As would say Houellebecq, something went wrong! We would like to know what, and this has not been discussed: explosion of inequality, confiscation of the productivity gains by a small minority, financiarization of the economy at the expense of industries?

Realities and myths of the pseudo-independent jobs

Philippe Askenazy challenged the increase in self-employed jobs Uber type, noting that there was no such rise in the US, where the economy has recovered and unemployment almost reduced to a minimum level. For him, the development of this type of allegedly independent employment is linked to the deep crisis and unemployment in some European countries, including France, and not due to a genuine appetite for those jobs. He also stressed that the contracts of employment and the way in which they are legally qualified depend on legislation of each country and particularly the notion of subordination, linked to the employment contract; in some countries, the actual subordination (a single payer, no real possibility to organize and to refuse contracts...) Uber type contracts type would qualify as salaried jobs, in others not. Thus, the number of Uber type contracts depends on an important legislative bias. He also remarked that these pseudo self-employment also respond to a certain ideology that well would see the abolition of employers; in the absence of boss, no employer responsibilities (only royalties !) and in the absence of employees, no wage claims. Miracle !. The evaporation of bosses, a true ultra – liberal dream ?
In addition, the attrition of the salary base reduces the corrective capacity of  taxation and social protection, placing them in a financial constraint. Über jobs do not contribute to social security, they kill it; they do not contribute to taxation, yet they benefit from the infrastructure and the organisation of society. These forms of work create of significant leakage into the economic circuit, and high opacity in the identification of value creation (Olivier Passet). The sustainability of our social insurance system, health, unemployment etc. is highly threatened, and  as Philippe Askenazy stressed,  we should not be surprised that the lobby of private insurance pushes very strongly to the development of these false self-employment and defends a legislative and fiscal framework that is supportive.
Monique Dagnaud , sociologist and member of the Haut Conseil de l’Audiovisuel from 1991 to 1999, specialist of rave parties, conducted a survey which showed the immense happiness of these young people, often graduates,  to create their own non-salaried job, boss of their own start-ups (possibly several) and multi-consultants in various structures. It is to wonder if she has not abused of substances too present in raves and if she has not confused speech of self-justification or reinsurance with reality; because it seems to me that for many, they would have preferred a recruitment in the research services of a large company, which would have allowed them to focus in their activity instead of frantically seek financing and this would  have been a better benefit for them, for the development of a knowledge-based society, much talked about and everyday farther.

What is a company?

It is also quite strange that a sociologist  no more raises the question of the characterization of a company. Back to the founder of the discipline, Auguste Comte, one might be surprised by these sociologists who "much exaggerate the importance of the individual and ignore “collective beings” as representing anything real”. From a positivist standpoint, one could characterize a company as a collective being whose goal is to achieve the best, most effective possible reconciliation between two trends always growing and complementary, the specialization of functions and the coordination of efforts; and to promote cooperation of individuals. Then the question arises: can the Uber type job  organization accomplish these tasks better than a  company and its employees? I do not believe.



Quels emplois pour demain ?

L’Association des Journalistes Economiques Français a consacré un cycle de conférences aux transformations de l’emploi. Parmi les sujets traités, « Le choc des nouvelles technologies et de la robotisation : quels emplois seront créés demain et lesquels vont disparaître? », avec Augustin Landier, Toulouse School of Economics,  et Olivier Passet, directeur des synthèses chez Xerfi et « La fin du travail salarié est-elle pour bientôt ? Autoentrepreneurs, coworking, etc. : les nouvelles formes de travail », avec Monique Dagnaud, sociologue, et Philippe Askenazy, directeur de recherche CNRS-Ecole d’Economie de Paris.

Le travail pseudo-indépendant : une vision ultra-libérale

Augustin Landier est un digne représentant de l’Ecole de Toulouse qui finirait par nous faire croire qu’il n’y a pas d’autres alternatives que l’ultra libéralisme, et que ça tombe bien parce que les plus pauvres en profiteront en priorité. Conséquent, M. Landier soutient la loi El Khomri et a travaillé pour la société Uber, passée maître en stratégie d’influence, qui lui a commandé un rapport d’où il ressort qu’Uber serait une chance pour les jeunes des banlieues minées par le chômage, et que ces chauffeurs sont bien payés (3600 euros par mois ??, chiffre contesté valable uniquement  pour ceux qui sont à leur compte),  jeunes et plus diplômés que les chauffeurs de taxis, et que, contrairement aux US, pour la majorité d’entre eux il s’agit de leur seul emploi et non d’un emploi de complément, et que par conséquent, toute règlementation augmenterait le chômage. CQFD… pour plaire au commanditaire de l’enquête. M. Landier prévoit une extension considérable de l’uberisation qui va toucher progressivement une grande partie des fonctions des entreprises, telles la comptabilité, des fonctions RH, diverses expertises pointues. Ce seront beaucoup d’emploi qualifiés, voir très qualifiés qui seront bientôt menacés par l’uberisation et M. landier prévient : cette destruction créatrice, processus shumpeterien auquel il est attaché aboutira bien à remplacer des emplois salariés bien payés par d’autres plus précaires et moins bien payés. Il a cité avec me semble-t-il quelque délectation les polytechniciens de cinquante qui peuplent les état-majors des grandes entreprises et dont celles-ci pourraient se passer grâce  l’uberisation.

Eloge du salariat

A cette description idyllique de l’uberisation, Olivier Passet objecte que les employés d’Uber renoncent non seulement à leurs droits de salariés pour une liberté bien aléatoire (Uber sélectionne ceux qui travaillent le plus, impose unilatéralement des baisses de tarifs) mais prêtent à Uber du capital (leur voiture, son entretien…). Surtout, les sociétés comme Uber profitent en « passagers clandestins », en parasites d’un certain nombre d’externalités (protection sociale, formation, infrastructures etc.) qu’elles ne financent pas ; ce système n’est pas viable, il ne s’entretient pas, il aboutit à la destruction des entreprises. Une entreprise est autre chose qu’un amoncellement de relations internes clients fournisseurs, mais un système complet de collaboration. L’uberisation aboutit à la mort des entreprises. Reprenant l’exemple des polytechniciens  de cinquante ans, M. Passet souligne à quel point l’expérience, les réseaux, les compétences, les connaissances, les habitudes acquises dans les grandes entreprises ont pu profiter à des « jeunes pousses » qui auraient bien été en peine de les acquérir dans un monde uberisé.
M. Passet s’est d’ailleurs lancé dans un éloge du salariat dans un texte très intéressante http://www.uberisation.org/fr/portfolio/les-4-formes-de-la-fuite-salariale-lub%C3%A9risation-en-t%C3%AAte dont voici un extrait : « La généralisation du salariat a fait notamment reculer tout le travail à façon ou à la tâche, permettant d’adosser des droits à des formes archaïques de relation de travail, sous rémunérées, sous organisées et sous assurées. Il a permis aussi de faire reculer le poids des emplois non rémunérés, dans les exploitations agricoles ou dans le commerce notamment, beaucoup de femmes assurant alors des tâches essentielles sans statut particulier et sans droit à la retraite. Il a enfin permis de monétiser une partie des tâches domestiques, en les externalisant. Un des principaux ressorts de la croissance d’après-guerre est précisément d’avoir fait sortir tout un pan du travail de la zone noire ou grise du gré à gré informel, de l’avoir inséré dans le circuit économique, élargissant considérablement la base des débouchés. ».

L’horizon ultra-libéral – l’ égalité dans la précarité

En écoutant M. Landier, on se dit que ces économistes qui n’ont jamais travaillé dans une entreprise  ignorent comment elle fonctionne, et que le seul avenir qu’ils proposent c’est plus d’égalité, oui, mais une égalité dans la précarité et  la déqualification, bref l’inverse de ce qu’il faut faire, une société de la connaissance et une industrie de haut de gamme. II a cependant rappelé une donnée intéressante : le chômage parmi les jeunes est réparti très inégalitairement et frappe peu les diplômés et très massivement les non-diplômés ; et ceux-là ne sont pas non plus employés, ni employables par des sociétés comme Uber. L’Uberisation n’est pas une solution au chômage ; celui-ci provient bien davantage de l’échec du système éducatif  français et de l’apprentissage. En passant, les chiffres du chômage des jeunes font l’objet de manipulations récurrentes pour culpabiliser les salariés et les amener à consentir aux sacrifices qu’on veut leur imposer, « pour les jeunes » ; en effet, il ne tient compte que des jeunes qui ne poursuivent pas d’études, donc des non-diplômés.
Autre remarque : nouvelles technologies, informatique, robotisation… Il y a vingt ans, la première réaction aurait été : « super, on va pouvoir réduire le temps de travail ». Aujourd’hui, c’est « au secours, mon emploi est menacé ». Comme dirait Houellebecq, quelque chose a mal tourné ! On aimerait savoir quoi, et cela n’a pas été discuté : explosion des inégalités, confiscation des gains de productivité par une petite minorité, financiarisation de l’économie au détriment des entreprises ?

Réalités et mythes des emplois pseudo-indépendants

Philippe Askenazy a contesté l’augmentation des emplois non salariés type Uber, en notant qu’on n’observait pas une telle montée aux USA, où l’économie est repartie et le chômage quasiment réduit à un niveau minimum. Pour lui, le développement de ce type d’emploi prétendument indépendants est lié à la crise et au chômage important dans certains pays européens, dont la France, et non à une véritable mutation ou appétence. Il souligne également que les contrats de travail et la manière dont ils sont qualifiés dépendent de la législation de chaque pays et particulièrement de la notion de subordination, liée au contrat de travail ; dans certains pays, la subordination réelle (un seul donneur d’ordre, pas de possibilité réelle de s’organiser et de refuser des contrats…) des contrats type Uber fait qu’il sont considérés comme des emplois salariés, dans d’autres non. Le nombre de contrats type Uber dépend donc d’un biais législatif important. Il rappelle également que ces emplois pseudo indépendants répondent aussi à une demande d’un certain patronat, à une certaine idéologie qui verrait bien l’abolition du patronat ; en l’absence de patrons, pas de responsabilités patronales (seulement des redevances) et en l’absence de salariés, pas de revendications salariales. L’évaporation du patronat, un vrai rêve ultra –libéral ? ?
Par ailleurs, l’attrition de la base salariale réduit la capacité correctrice de la fiscalité et de la protection sociale, les plaçant dans une impasse financière. Les emplois uber ne contribuent pas à la sécurité sociale, ils la tuent ; ils ne contribuent pas justement à la fiscalité et profitent pourtant des infrastructures et de l’organisation même de la société.  Ces formes de travail pseudo-indépendantes ou collaboratives créent d’importantes fuites dans le circuit économique, et une grande opacité dans le repérage de la création de valeur (Olivier Passet). La pérennité de notre système d’assurances sociales, maladies, chômage etc. se trouvent fortement menacée, et souligne, Philippe Askenazy, il ne faut pas s’étonner que le lobby des assurances privées pousse très fortement au développement de ces emplois faussement indépendants et défend un cadre législatif et fiscal qui leur est mutuellement favorables.
Monique Dagnaud, sociologue et Membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel de 1991 à 1999, spécialiste de la teuf, a  mené une enquête d’où ressortait l’immense bonheur de ces jeunes souvent très diplômés de créer leur propre emploi non salariés, patron de leur propres start-ups (éventuellement plusieurs) et multi-consultants dans diverses structures. C’est à se demander si elle n’a pas abusé de certaines substances trop répandues dans les teufs et si elle n’a pas confondu discours d’autojustification ou de réassurance avec la réalité  ;  car enfin il me semble que pour beaucoup il s’agit d’un pis aller et qu’ils auraient préféré un recrutement dans les services de recherche d’une grande entreprise, qui leur aurait permis de s’épanouir dans leur activité au lieu de rechercher éperdument des financements, et qui aurait également mieux profité au développement d’une société de la connaissance, dont on parle beaucoup, et qui s’éloigne de plus en plus.

Qu’est-ce qu’une entreprise ?


Il est aussi assez étrange qu’une sociologue ne se pose pas davantage la question de la caractérisation d’une entreprise. Remontant au fondateur de la discipline, Auguste Comte, on pourrait s’étonner de ces sociologues qui « exagèrent beaucoup l’importance de l’individu et traitent avec moquerie les êtres collectifs comme représentant rien de réel ». D’un point de vue positiviste, on pourrait caractériser une entreprise comme un être collectif dont le but est de réaliser la meilleure, la plus efficace conciliation possible entre deux tendances toujours croissantes et complémentaires du travail, la spécialisation des fonctions et la coordination des efforts ; de favoriser une coopération étendue des individus. Alors se pose la question : le travail pseudo-indépendant à la uber peut-il accomplir ces fonctions mieux que l’entreprise et le salariat ? Je ne crois pas.


dimanche 23 mars 2014

Pour faire l’Europe, faire une statistique Européenne


Savoir pour pouvoir afin de pourvoir 

Ayant longtemps vécu à l’époque Napoléonienne (L’Empire des sciences, Napoléon et ses savants, Ellipse 2003), je ne peux que rappeler cette leçon de construction d’un Etat que nous a donné le Consulat.

Donc, en 1800, Napoléon nomme comme Ministre de l’Intérieur le  chimiste Chaptal, ministre de l’Intérieur – il le restera jusqu’en 1804. Ensemble, Napoléon et Chaptal vont en quatre ans réaliser un travail incroyable et donner naissance à une France moderne dans laquelle on reconnaît nombre de traits de la France contemporaine : ils donnent  à la France son organisation administrative : un préfet par département, un sous-préfet par arrondissement, un maire par commune, recréent les Chambres de Commerce et inventent les Chambres d’industrie, l’assistance publique des hôpitaux, les expositions industrielles, le réseau des musées provinciaux etc…Et donc, avec les Préfets, Chaptal crée la Statistique Nationale : les nouveaux Préfets se voient sommés de nourrir la fringale de statistique du Ministère de l’Intérieur. Ils doivent remplir des tableaux concernant la topographie, la démographie,  l’état de l’agriculture, de l’industrie, des transports et infrastructures de leurs départements, donner aussi des aperçus sur l’état des  habitudes et moyens d’existence de leurs administrés. Et Chaptal veut des chiffres sincères : Je vous annonce que je mets une telle importance à n’avoir que des faits vrais et constatés, que je saurais bien moins mauvais gré à celui qui ne répondrait pas, qu’à celui qui me répondrait par des généralités ou par des faits dont il ne serait pas bien certain”. Il ne veut pas non plus qu’on sollicite les chiffres pour répondre à ses supposés désirs : “Je me suis soigneusement interdit d’émettre aucune opinion, de vous manifester aucun sentiment ; je ne veux que des faits et je suis loin de vouloir former d’avance une théorie”. Les centaines de tableaux départementaux qu’obtient ainsi Chaptal,  sur les récoltes de grains et légumes, la production de laine, l’extension de la vigne, les ressources minières, les importations constituent  une mine pour les historiens… La France est enfin bien administrée, dans l’esprit des Lumières : « savoir pour pouvoir afin de pourvoir » selon la formule positiviste de Comte

C’est dans cette tradition que l’astronome Martin Rees, président de la Royal Society et membre important de l’Oxford Martin commission for future générations vient de lancer un appel : «  Il est temps d’établir des statistiques mondiales sur lesquelles on puisse compter », appel publié en éditorial par Nature ( 17 octobre 2013). Extraits : « La science s’est infiltrée dans tout l’espace public, et tous ceux d’entre nous qui sont actifs en ce domaine sont conscients de l’attention que reçoivent à juste titre les données scientifiques. Or, la plupart des données sur lesquelles reposent des pans cruciaux de l’action publique, telles que les politiques de santé ou de lutte contre la pauvreté sont bien en dessous des standards scientifiques acceptables. »  « A moins que tous les pays ne se réunissent et ne publient des données fiables et comparables sur des sujets tels que les maladies, les revenus ou l’emploi, toutes les comparaisons internationales portant sur la croissance économique, la santé, l’espérance de vie,  etc. ne sont d’aucune utilité ». Martin Rees appelle à la fondation d’une agence statistique internationale qui contrôlerait la qualité et l’homogénéité des statistiques internationales, mettrait en place des bonnes méthodes de recueil et de traitement, garantirait la qualité des données générées, et veillerait à leur bonne utilisation et dénoncerait toute utilisation trompeuse (de façon à éviter, que selon le mot de Churchill, il y ait le mensonge, le gros mensonge et .. la statistique)

Si vous voulez faire l’Europe, faites une statistique européenne

Eh bien, ce que Martins Rees propose au niveau mondial, faisons-le au niveau européen. Chacun peut constater journellement à quel point, faute d’homogénéité  et de qualité statistique, faute de vouloir un instrument qui permettrait de comparer exactement les situations et les gouvernances des Etats de l’Union, il est difficile de comparer les situations des citoyens dans tous les domaines importants de l’action publique, et impossible de mettre en place une politique commune bien informée et rationnelle.

Un exemple caricatural en est donné par l’économiste Philippe  Askenazy, dans le Monde du 18 février 2014, dans un article intitulé « Faut-il pleurer sur les marges ? ».  D’où vient l’effondrement des marges des entreprises françaises qui ne leur permettrait plus d’investir ? Si l’on estime qu’il vient d’un manque de compétitivité, alors la recherche d’un choc de compétitivité, qui choquera surtout les salariés, peut paraitre rationnelle et justifiée. Mais, explique Phlippe Askenazy, «  les données sur les marges sont faussées, de même que celles sur le commerce extérieur. La taille de la finance serait surestimée par rapport à l’industrie et au commerce. En clair, l’état des entreprises ne serait pas si dramatique et la compétitivité de la France pas si dégradée… Quels sont les vrais chiffres ? » demande l’économiste dans un intertitre ». C’est qu’en effet près du tiers (50 milliards) des échanges franco-allemands sont constitués de transferts intragroupes ; et que ces transferts intragroupes sont bien davantage dirigés par les différences de fiscalités entre les Etats que par des différences de productivité – et le taux global de l’impôt sur les sociétés a baissé de 20 points en Allemagne depuis 2000) et n’a pas bougé en France. Conséquence : les entreprises font de l’optimisation fiscale en manipulant les prix de transfert d’une filiale à l’autre. Dans cette hypothèse, ce n’est pas d’un choc de compétitivité qu’il faut attendre le salut, mais d’un choc d’harmonisation fiscale…

Conclusion de Philippe Askenazy : « Des statistiques fiables dans tous les domaines sont essentielles pour un débat démocratique  serein et pour prendre des décisions politiques pertinentes ».

Alors oui, pour faire l’Europe, faisons une  statistique européenne, faisons une INSEE européenne.  C’est, avant toute institution, une première condition nécessaire.