Viv(r)e la recherche se propose de rassembler des témoignages, réflexions et propositions sur la recherche, le développement, l'innovation et la culture



Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est FMI. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est FMI. Afficher tous les articles

vendredi 1 juillet 2022

IMF working Paper : Building back better : How big are green spending multipliers ? (2021)

 Document de travail du FMI : Reconstruire en mieux : Quelle est l’ampleur des multiplicateurs de dépenses vertes ? (2021)

Il est bon de temps en temps de se retourner sur des publications séminales, disons de référence. Ce papier d’experts du FMI est assez technique, je n’en reprends ici que les principales conclusions. Il a joué un rôle important dans le retournement de l’opinion publique américaine et de l’administration Biden à propos du nucléaire

Et, avec des avertissements sérieux, il est tout de même assez optimiste

Sourceshttps://world-nuclear-news.org/Articles/Nuclear-is-a-credible-cost-competitor-,-says-IMF-whttps://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0921800921003645

Pour répondre au défi climatique, doublement  de l’investissement prévu  dans les énergies décarbonées et la protection des espaces naturels puits de carbone

La consommation d’énergie contribue  environ  aux trois quarts de toutes les émissions anthropiques de gaz à effet de serre, et pour rester à moins de 2 degrés Celsius, le monde doit doubler l’investissement dans l’énergie propre auquel il   s’est engagé. Dans le même temps, le monde « dégrade rapidement » tous les puits de carbone, y compris les océans, les forêts et les mangroves, et pour que l’Accord de Paris soit réalisable, il  faudrait que 30% des écosystèmes mondiaux doivent être préservés, avec un besoin de 7 à 10 fois plus de dépenses pour la conservation.

Le nucléaire doit être considéré comme une forme d’énergie propre e

L’uranium n’est pas renouvelable « à l’échelle du temps humain », mais l’énergie nucléaire  doit être considérée comme une forme d’énergie propre. « En effet, l’énergie nucléaire se classe parmi les formes de production d’énergie les plus faibles en carbone, compte tenu à la fois des émissions directes et de ses impacts sur le cycle de vie, et est devenue un concurrent crédible en matière de coûts des énergies renouvelables et non écologiques non renouvelables » Les auteurs rappellent que les recherches du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat et de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) incluent l’énergie nucléaire parmi les technologies « capables et nécessaires » pour l’atténuation des émissions de carbone.

Certains ont fait valoir que parce qu’elle produit des déchets radioactifs, l’énergie nucléaire devrait être exclue de tout concept de dépenses vertes. Cependant, les études antérieures du FMI sur l’énergie verte, y compris le récent Moniteur budgétaire 2019, ont inclus l’investissement dans l’énergie nucléaire parmi les sources d’énergie verte car, comme ici, la définition de ce qui constitue une énergie « verte » a été basée sur l’impact de l’investissement sur les émissions de gaz

Les potentialités limitées des ENR et de l’hydrogène

Les auteurs considèrent que produire de l’électricité exclusivement à partir des formes actuelles de production d’énergie renouvelable implique des « défis technologiques importants » car ils sont « intermittents, variables et imprévisibles » et ont donc des facteurs de capacité limités. Compte tenu de l’ampleur du développement de l’énergie propre nécessaire, le stockage de l’énergie renouvelable n’est pas non plus une option viable car la technologie pour cela est coûteuse et encore en cours de développement. De même, la production et la génération d’énergie à partir de l’hydrogène généré à l’aide d’énergies renouvelables ne constituent pas « pas une option envisageable dans un futur proche ».

Et figure un rappel bienvenu :

« Bien que l’idée d’un avenir radieux basé sur l’hydrogène propre connaisse un élan politique et commercial sans précédent, l’hydrogène continue d’être utilisé dans la production d’énergie en brûlant des combustibles fossiles avec des émissions équivalentes aux émissions de CO2 du Royaume-Uni et de l’Indonésie réunis. »

Un fossé d’investissement, surtout  dans le nucléaire

« Il  existe actuellement un grand fossé entre les dépenses vertes dans le domaine énergétique  et ce que la science suggère comme objectif d’émissions mondiales d’ici 2030 »  Le scénario de référence Nouvelles perspectives énergétiques 2019 de  Bloomberg montre que limiter l’augmentation des températures mondiales de ce siècle à 2 degrés Celsius nécessiterait l’ajout brut de quelque 2 836 gigawatts de nouvelle capacité d’énergie renouvelable non hydroélectrique d’ici 2030, soit le double de ce qui est envisagé dans les objectifs actuels des secteurs public et privé - à un coût estimé à 3,1 billions de dollars sur la décennie.

Dans le même temps, les données de l’Agence internationale de l’énergie montrent que la capacité nucléaire mondiale aurait diminué de 5 gigawatts nets en 2019 recevant un investissement « de seulement » 15 milliards de dollars contre un investissement d’environ 282 milliards de dollars pour les énergies renouvelables au cours de la même année. »

Venons-en aux fameux multiplicateurs :  les dépenses « vertes », c’est bon pour le climat … et l’économie

Nous constatons que chaque dollar dépensé dans des activités clés neutres en carbone ou en puits de carbone – des centrales électriques à zéro émission à la protection de la faune et des écosystèmes – peut générer plus d’un dollar d’activité économique. Les multiplicateurs estimés associés aux dépenses vertes sont environ 2 à 7 fois plus importants que ceux associés aux dépenses non écologiques, selon les secteurs, les technologies et les horizons. L’analyse se concentre sur les domaines d’activité économique que la science identifie comme ayant un impact élevé sur la durabilité et où les dépenses consacrées à l’élimination progressive des processus polluants et des pratiques non durables sont considérablement inférieures aux objectifs: (i) réduire les émissions en augmentant l’utilisation d’énergie propre; et (ii) soutenir les puits de carbone de la nature en améliorant la qualité et la quantité de la conservation de la biodiversité

Surtout si c’est dans le nucléaire

Les investissements dans l’énergie nucléaire entrainent des retombées plus persistantes que  les investissements dans les énergies fossiles car elles ont tendance à générer des emplois considérables au niveau local. Le calcul  des multiplicateurs de dépenses cumulés indique que les dépenses dans l’énergie nucléaire ont un effet de production important  environ six fois plus important que l’effet de production associé aux dépenses dans les énergies fossiles. (le multiplicateurs perd sa signification statistique deux ans après les chocs d’investissement).

L’investissement dans l’énergie nucléaire produit environ 25% plus d’emplois par unité d’électricité que l’énergie éolienne.  En outre, une étude comparant les salaires de la main-d’œuvre directe du nucléaire, de l’éolien et du solaire aux États-Unis en 2017 indique que les travailleurs du nucléaire gagnent un tiers de plus que leurs pairs dans les secteurs de l’énergie éolienne et photovoltaïque , et plus du double de la moyenne des employés du secteur de l’énergie.

La publication montre les multiplicateurs keyneisiens du nucléaire sont 2.5 et 3 fois plus élevés pour le nucléaire que pour les renouvelables


Chaque dollar dépensé dans l’investissement nucléaire entraîne la création de 1,04 $ US dans la communauté locale, de 1,18 $ US dans l’économie de l’État et de 1,87 $ US dans l’économie américaine.

Conclusion : investir dans le décarboné ( surtout le nucléaire) et la protection de la nature,  c’est nécessaire pour le climat et bon pour l’économie

« Nous constatons que les dépenses en énergie propre, comme l’énergie solaire, éolienne ou nucléaire, ont un impact sur le PIB qui est environ 2 à 7 fois plus fort – selon la technologie et l’horizon envisagé – que les dépenses en sources d’énergie non écologiques comme le pétrole, le gaz et le charbon. ( et tant pis pour le @RICG)  

De même, nos résultats sur les dépenses de conservation des écosystèmes montrent qu’elles peuvent rapporter jusqu’à sept fois plus de ce montant sur une période de cinq ans. En revanche, les dépenses destinées à soutenir les utilisations non durables des terres – dans notre cas, l’agriculture industrielle des cultures et des animaux fortement mécanisée et dépendante des intrants importés – rapportent moins que les dépenses initiales.

La conclusion globale de cette étude est que l’orientation des stimuli économiques post-COVID vers des investissements qui favorisent la décarbonation et la capture du carbone grâce à des solutions basées sur la nature n’est pas seulement bonne pour la planète: elle promet également d’être le chemin le moins cher et le plus court vers une économie mondiale prospère.

Et rappelons que protection de la nature et énergie nucléaire, c’est en plus en synergie ; le nucléaire est beaucoup moins gourmand en matériaux et en artificialisation dessoles que le solaire ou l’éolien 





dimanche 17 avril 2022

Vers une transition énergétique juste : c’est l’énergie nucléaire qui fournit les emplois les mieux rémunérés dans le secteur de l’énergie décarbonée.

 Colloque AIEA : Towards a Just Energy Transition: Nuclear Power Boasts Best Paid Jobs in Clean Energy Sector

https://www.iaea.org/newscenter/news/towards-a-just-energy-transition-nuclear-power-boasts-best-paid-jobs-in-clean-energy-sector

 - Le passage à l’énergie décarbonée créera plus d’emplois que ce qui est perdu avec l’abandon des combustibles fossiles et les mieux payés continueront d’être dans l’énergie nucléaire, qui fournit des emplois importants et durables bénéficiant aux économies locales et régionales.

- Les investissements dans les sources d’énergie propres telles que l’énergie solaire, éolienne et nucléaire ont un impact positif sur le produit intérieur brut (PIB) qui est deux à sept fois plus élevé que les dépenses en sources fossiles telles que le gaz, le charbon et le pétrole

 - « le secteur des énergies renouvelables pourrait passer de 12 millions à 38 millions d’emplois d’ici 2030. D’autres emplois liés à la transition énergétique – tels que l’efficacité énergétique, les réseaux électriques, la flexibilité des systèmes énergétiques – pourraient passer de 16 millions à 74 millions au cours de la même période » (Michael Renner, IRENA). En revanche, les emplois dans le secteur de l’énergie conventionnelle passeraient de 39 millions à 27 millions

 - Selon le document du FMI, les investissements dans l’énergie nucléaire produisent le plus grand effet multiplicateur économique de toutes les sources d’énergie propres. L’énergie nucléaire crée environ 25% plus d’emplois par unité d’électricité que l’énergie éolienne, tandis que les travailleurs de l’industrie nucléaire gagnent un tiers de plus que ceux du secteur des énergies renouvelables.

- Des résultats similaires ont été présentés par Philippe Costes, conseiller principal à l’Association nucléaire mondiale (WNA). « Le nucléaire offre des emplois avec des salaires plus élevés que toute autre technologie énergétique, environ 25 à 30 % plus élevés. Mais surtout, alors que le nucléaire fournit des emplois localement autour de la centrale et dans les économies régionales pendant la construction similaire à l’éolien, pendant l’exploitation, seul le nucléaire fournit des emplois importants et durables aux économies locales et régionales »,

- Une étude de la WNA a révélé que l’énergie nucléaire fournit environ 25% plus d’emplois par unité d’électricité en France et aux États-Unis que l’énergie éolienne, et que ces emplois sont bien rémunérés, à long terme et principalement locaux.

Les avantages économiques à long terme du nucléaire se reflètent également dans le niveau croissant de localisation pour les pays nouveaux arrivants, soulignant l’exemple de la Corée du Sud, dont la montée en puissance de l’énergie nucléaire a coïncidé avec le fait de devenir la 11ème plus grande économie du monde au milieu des années 1990. Le nucléaire produit près d’un tiers de l’électricité de la Corée du Sud

« Quand vous regardez le développement de la Corée du Sud, vous avez une belle corrélation entre la croissance de l’industrie nucléaire et la croissance du pays, alors que l’énorme parc de réacteurs est devenu de plus en plus indigène – ils ont développé leur propre infrastructure, industrie et approvisionnement » (Philippe Costes, WNA)

Donc, il est possible d’avoir une transition énergétique juste, économiquement soutenable et socialement acceptable, et ceci d’autant plus facilement que le développement du nucléaire sera important

Ce que montre aussi l’analyse de RTE des scenario 2050 : le scenario le plus nucléarisé est de loin le moins couteux ( 20 milliards par an de différence avec un scenario 100%ENR, à supposer que celui-ci soit techniquement possible .


NB : l’analyse de l’effet comparé sur l’emploi du nucléaire et des ENR a déjà fait l’objet d’un billet sur ce blog

https://vivrelarecherche.blogspot.com/2021/12/emplois-nucleaire-et-energie.html

 Il en ressortait les principaux résultats suivants :

- Sur l’ensemble du cycle de vie du projet de l’infrastructure en moyenne par an, par capacité installée, la filière nucléaire génère non pas 2 mais 3 fois plus d’emplois directs que les filières éoliennes terrestres ou solaires.

- L'intensité en emploi du scénario RTE  N03 ( le plus nucléarisé)  est le plus élevé : de l’ordre de 1,18 ETP/MW ; à consommation fixée, cela traduit d’une plus grande efficacité de ce mix.

Maintenant, si l’on fait une analyse complète par scénario sur le long terme, le nombre d’emplois toutes filières électrogène confondues ne varie pas significativement entre les différents scénarios de mix électrique.

Sauf que ces résultats restent largement tributaires des hypothèses faites sur la filière de l’éolien en mer. L’ importance prise par l’éolien offshore invite à d’autant plus de précautions que la filière industrielle n’est pas mature à date ;

 Les multiplicateurs verts : Building Back Better: How Big Are Green Spending Multipliers?

Etude FMI : https://www.imf.org/en/Publications/WP/Issues/2021/03/19/Building-Back-Better-How-Big-Are-Green-Spending-Multipliers-50264

Principe de l’étude : « il s’agit de la première étude estimant directement l’effet sur le PIB de l’argent dépensé pour favoriser la transition vers un monde zéro carbone et respectueux de la nature pour une variété de typologies de dépenses vertes. Bien que les dépenses « vertes » aient toujours eu tendance à être définies comme des dépenses qui aident à réduire les émissions de gaz à effet de serre, nous élargissons la définition pour inclure des exemples de technologies d’émissions négatives basées sur la nature (« solutions basées sur la nature » ou NBS) sous la forme de dépenses pour la conservation et le réensauvagement de la biodiversité. »

Commentaire : « La production d’électricité exclusivement avec des sources renouvelables dans le cadre des technologies actuelles présente plusieurs défis technologiques importants, car ces sources sont intermittentes, variables et imprévisibles, en fonction des conditions météorologiques et ayant par conséquent des facteurs de capacité limités (AIE, 2021). À l’échelle nécessaire, le stockage de l’énergie renouvelable n’est pas non plus une option viable à l’heure actuelle, car la technologie nécessaire est coûteuse et continue de se développer, bien que les prix baissent rapidement (voir Goldstein et Qvist, 2019; et, pour les estimations récentes des coûts de stockage, Lazard Asset Management, 2020). De même, produire et adapter l’énergie à partir de l’hydrogène en utilisant des énergies renouvelables n’est pas une option immédiate. Bien que l’idée d’un avenir plein d’hydrogène propre connaisse un élan politique et commercial sans précédent, l’hydrogène continue d’être utilisé dans la production d’énergie en brûlant des combustibles fossiles avec des émissions équivalentes aux émissions de CO2 du Royaume-Uni et de l’Indonésie réunis. »

Résultats : le multiplicateur est ~3.5 fois plus important pour le nucléaire que pour les ENR



Utilisation écologique des terres. Conformément aux conclusions rapportées ici, l’évaluation mondiale la plus complète jamais réalisée des impacts financiers et économiques de la conservation examine les impacts de six scénarios terrestres et marins combinés différents avec des compromis variables entre la protection de la biodiversité et les utilisations extractives. Il a été constaté que la protection de 30% des terres et des océans du monde offre de plus grands avantages que le statu quo, à la fois en termes de résultats financiers et de mesures non monétaires telles que les services écosystémiques.

Conclusions :

1) Investir dans l’énergie propre, comme l’énergie solaire, éolienne ou nucléaire, finit par produire plus de PIB que consommé ( multiplicateur keynesien). Ce multiplicateurs est notablement puls élevé ( 3.78 contre 1.11) pour le nucléaire que pour les ENR  En revanche, les dépenses consacrées à la production d’énergie non respectueuse de l’environnement consomment du PIB (multiplicateur inférieur à 1)

2) Protéger l’environnement et la biodiversité est extrèmement rentable ( Fort multiplicateur 6.67) NB : c’est en fait beaucoup plus que les ENR , d’où une conclusion possible et personnelle : on n’a pas trop intérêt à sacrifier la protection de l’environnement et de la  biodiversité à l’extension indéfinie des ENR.

3) L’orientation des stimuli économiques vers des investissements qui favorisent la décarbonation et la capture du carbone grâce à des solutions basées sur la nature n’est pas seulement bonne pour la planète: elle promet également d’être le chemin le moins cher et le plus court vers une économie mondiale prospère.

mardi 6 juin 2017

Deux fausses idées sur le « marché du travail « et la dérégulation

La dérégulation augmente la flexibilité et fait décroitre le chômage  Fake !

Trois études du FMI sont souvent citées en faveur des politiques de dérégulation du marché du travail. En observant un ensemble de 97 pays entre 1980 et 2008, Lorenzo Bernal-Verdugo, Davide Furceri et Dominique Guillaume ont suggéré que les gains dans la flexibilité du marché du travail se traduisent par une baisse du chômage total, du chômage des jeunes et du chômage de longue durée. Parmi les différents indicateurs de flexibilité du marché du travail qu’ils observent, les coûts d’embauche et les règles d’embauche et de licenciement semblent être les plus importants. Bernal-Verdugo et alii(2012b) constatent que les crises financières ont un impact largement négatif à court terme, mais ils suggèrent également que cet effet disparaît rapidement dans les pays disposant d’institutions du marché du travail flexibles, tandis que l’impact des crises financières est moins prononcé mais plus persistant dans les pays caractérisés par des institutions du marché du travail plus rigides. Enfin, à partir d’un échantillon de 167 pays pour la période s’écoulant de 1991 à 2009, Ernesto Crivelli, Davide Furceri et Joël Toujas-Bernaté (2012) suggèrent que les politiques structurelles visant à accroître la flexibilité des marchés du travail et des produits et à réduire la taille du gouvernement ont un impact fortement positif sur les élasticités de l’emploi : la dérégulation enrichirait la croissance en emplois.
Or ces études ont été sévèrement critiquées et même réduites à néant par une économiste expérimentée de l’OIT, Mariya Aleksynska (Deregulating labour markets: How robust is the analysis of recent IMF working papers? », Organisation internationale du travail, conditions of work and employment series, n° 47., 2014). Elle montre en particulier que les études s’appuient sur des données et un index de la Banque mondiale (World Bank Employing Workers Index (EWI)) qui est tellement douteux que celle-ci l’a retiré et a demandé qu’il ne soit plus utilisé !  (La Banque mondiale a demandé à  son personnel de cesser d’ « inclure des recommandations fondées sur l’EWI «  dans tous ses travaux et de refuser  toute nouvelle demande d’assistance technique sur les réformes du marché du travail basées sur l’EWI, ainsi que suspendre le débat politique en cours avec les gouvernements clients sur les réformes du travail fondées sur l’EWI »). On a rarement vu pareille et si douloureuse autocritique ! Soumis à une batterie d’experts, ceux-ci ont conclu que l’EWI reflète « les coûts de réglementation du marché du travail et pas les bénéfices » et  constaté qu’une approche plus globale était nécessaire.

 Qui plus est, partant de données reconnues inadéquates qui contenaient déjà la conclusion à laquelle ils voulaient arriver ( justifier les politiques d’austérité de de dérèglementation du FMI), les économistes du FMI les ont mal agrégées, : sur six critères théoriquement indépendant, la régulation des embauches et des licenciements figurait trois fois sous diverses formes, ce qui renforçait encore son importance. Enfin et surtout, les études du FMI ont utilisé des ruptures de tendance dans les séries de données pour identifier les réformes, or celles-ci étaient très souvent souvent dues à des changements de méthodologie statistique !  Une fois ces ruptures méthodologiques prises en compte, la majorité des réformes identifiées par les économistes du FMI ne peuvent simplement  être répliquées 45 sur 53 sont invalidées !)

Bref, il ne reste rien de l’argument selon lequel, en période de crise, la dérégulation du travail fait baisser le chômage. Rien ! Nada ! Et une fois de plus, les économistes du FMI peuvent préparer un sérieux mea culpa !

La protection de l’emploi et le niveau d’indemnisation du chômage sont défavorables à l’emploi Fake !

Les employeurs auraient « peur d’embaucher » parce qu’il serait ensuite trop difficile ou coûteux de licencier, et qu’ils auraient donc à payer des salariés dont ils n’auraient plus besoin. Les économistes libéraux se sont échinés à démontrer  que les rigidités du marché du travail sont défavorables à l’emploi. Ils utilisent les indicateurs de « protection de l'emploi » (EPL : employment protection legislation) calculés par l’OCDE. Eh bien, même en utilisant ces indicateurs baisés qui suggèrent déjà que la protection de l’emploi serait par nature néfaste, de même d’ailleurs qu’une indemnisation trop « généreuse » du chômage, la démonstration est loin d’être convaincante comme le montre la courbe ci-dessous : il n’existe aucune liaison entre la rigidité du marché du travail ainsi mesurée et la variation du taux d’emploi (la proportion de la population en âge de travailler qui occupe un emploi) entre 2007 et 2014.
Des pays supposés « rigides » comme la France ou la Belgique ont des résultats analogues à ceux de pays très « flexibles » comme la Nouvelle-Zélande, lesEtats-Unis ou le Canada. En sens inverse, des pays dont le degré de « rigidité »est comparable peuvent avoir de bonnes performances (Pologne, Allemagne) ou de très mauvaises (Espagne, Grèce). on obtiendrait le même genre de graphique par tirage au sort.

NB : ces derniers graphiques et argument sont tirés de l’excellent blog  de Michel Husson –Hussonet) (http://hussonet.free.fr/euroflx.pdf)


dimanche 2 juin 2013

Pourquoi les économistes n'ont pas vu venir la crise

Conférence AJEF 15 mai  2013: Les économistes n'ont pas vu venir la crise. Pour une approche plus globale des problèmes de notre temps. Alain Caillé professeur d'économie à Paris X Nanterre et fondateur de la revue du MAUSS.

Pourquoi l’économie n’a-t-elle pas permis de prévoir les dernières crises :

Parce que l’économie n’est pas une science. Elle n’est que le commentaire perpétuel, avec un usage sophistiqué des mathématiques,   d’une tautologie « les hommes préfèrent ce qu’ils préfèrent «  qui évolue en « un marché à l’équilibre est équilibré »
Parce que les économistes, même lorsqu’ils le critiquent, sont incapables de renoncer à ce mensonge anthropologique qu’est l’ « homo oeconomicus » uniquement mû par le calcul rationnel de son intérêt personnel. Or, l’homme réel vit en société, c’est un animal donneur  « altruiste » ; ceci dit, cela ne crée pas pour autant automatiquement un paradis sociétal : tout don appelle un contre-don et l’on entre dans un réseau complexe où se reflètent à l’infini  égo et besoins de reconnaissance ; mais ignorer les aspects non économiques et pourtant prédominants du comportement humain ne peut conduire qu’à l’incapacité de « savoir pour prévoir »
Ceci est bien mis en évidence par l’étude de Robert Solow (Contribution to the Theory of Economic Growth) ; le facteur travail et le facteur capital expliquent 20% de la croissance…et le reste (80% !) est une  « une manne tombée du ciel », non économique : facteurs moraux, organisation de la société, externalités dus à l’investissement public
Parce que l’économie est mal enseignée ; dans les programmes de licence, l’histoire des théories économiques compte pour 2%, l’histoire économique pour 2% :un bon économiste calcule et construit des modèles et ne réfléchit pas.
Et encore, il calcule mal. Toutes les politiques d’austérité sont fondées sur une publication (Reinhart, C. and Rogoff K. (2009) : “Growth in a Time of Debt”, American Economic Review Papers and Proceedings, December 31.) affirmant qu’avec une dette supérieure à 90% du PIB, la croissance devient impossible et la récession s’installe. Or, ce résultat longtemps admis sans vérification est faux et résultait d’une erreur de tableur excel… De façon analogue, l’économiste en chef du FMI vient d’avouer que son organisation avait longtemps sous-estimé, d’un facteur 5 le multiplicateur traduisant l’effet de la diminution de la dépense publique sur la croissance.
Parce que considérant comme discrédités le libéralisme, l’anarchisme, le communisme, le socialisme (tous basés sur l’utilitarisme), les économistes et les intellectuels en général n’osent plus penser aucune idéologie (laquelle peut pourtant être considérée dans le domaine des sciences sociales comme l’équivalent de la théorie dans celui des sciences exactes). Alors, l’économie traditionnelle se présente comme un empirisme sans idéologie et triomphe faute d’adversaire ;

Pour une approche plus globale- le convivialisme

Cette absence d’idéologie crée un sentiment absolument délétère, surtout dans un pays comme la France qui est essentiellement politique. Lorsqu’une société n’a aucune idée sur l’endroit où elle va, elle ne sait littéralement pas où elle en est et connaît un présent désespérant
Nous avons aussi besoin d’une idéologie qui nous permette de résoudre un problème radicalement nouveau : la croissance des services marchands, du PIB n’est plus soutenable au rythme passé. Alain Caillé prend le pari que nous ne connaîtrons jamais plus dans les pays évolués des croissances supérieures à 3%.
Pour autant, il ne partage ni l’objectif, ni le vocabulaire des partisans de la décroissance. Il nous faudra adapter notre économie et notre société à un « monde stationnaire dynamique »,  notamment résoudre le problème de l’emploi dans un monde  sans croissance marchande. Il faudra définir un nouveau type de croissance.
Le vieux problème fondamental de toute société- comment s’opposer sans se combattre- réglé historiquement par la stratégie du bouc émissaire, ou la construction de sociétés hiérarchisées, ou par la démocratie en période de croissance, exigera une théorie nouvelle. L’absence de croissance met en effet en péril une démocratie fondée sur la partage des fruits de la croissance marchande.
Alain Caillé propose de bâtir cette théorie (le « convivialisme ») à partir des éléments fondamentaux communs aux théories alternatives au libéralisme économique. Elle est basée sur un sentiment d’appartenance à l’Humanité, le respect de la dignité de chacun, le refus de l’hybris, le droit au développement individuel et nécessite une régulation morale (« presque religieuse ») par l’opinion publique (honte, indignation). En tous ces points, elle ressemble fortement à la Religion de l’Humanité d’Auguste Comte et des positivistes, en version modernisée.
Pour un manifeste du convivialisme , Alain Caillé, Le Bord de l’Eau