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vendredi 18 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_82_ L’état montagnard

Magistrale oeuvre d’auteur et d’historien :  Le Gouvernement Révolutionnaire_Introduction : on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes. Faiblesse des gouvernements précédents. Formation d’une bande. Les Jacobins Montagnards vont gouverner ! Restauration  du  pouvoir central et du pouvoir exécutif.  Idéologie du Jacobin : son mandat ne lui vient pas d’un vote. Les élections comme   manifestation jacobine; plus d’opposants. Une Constitution en une semaine.
NB : Dans son introduction, Taine reprend le thème Contien : « le dogme de la liberté illimitée de conscience a d’abord été construit pour détruire le pouvoir théologique, ensuite, celui de la souveraineté du peuple pour renverser le gouvernement temporel, et enfin celui de l’égalité pour décomposer l’ancienne  classification sociale… »

Le Gouvernement Révolutionnaire_Introduction : on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes.

« En Égypte, dit Clément d’Alexandrie, les sanctuaires des temples sont ombragés par des voiles tissus d’or ; mais, si vous allez vers le fond de l’édifice et que vous cherchiez la statue, un prêtre s’avance d’un air grave, en chantant un hymne en langue égyptienne, et soulève un peu le voile, comme pour vous montrer le dieu. Que voyez-vous alors ? Un crocodile, un serpent indigène, ou quelque autre animal dangereux ; le dieu des Égyptiens paraît : c’est une bête vautrée sur un tapis de pourpre. »
Il n’est pas besoin d’aller en Égypte et de remonter si haut en histoire pour rencontrer le culte du crocodile : on l’a vu en France à la fin du siècle dernier. – Par malheur, cent ans d’intervalle sont, pour l’imagination rétrospective, une trop longue distance. Aujourd’hui, du lieu où nous sommes arrivés, nous n’apercevons plus à l’horizon, derrière nous, que des formes embellies par l’air interposé, des contours flottants que chaque spectateur peut interpréter et préciser à sa guise, nulle figure humaine distincte et vivante, mais une fourmilière de points vagues dont les lignes mouvantes se forment ou se rompent autour des architectures pittoresques. J’ai voulu voir de près ces points vagues, et je me suis transporté dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ; j’y ai vécu douze ans, et, comme Clément d’Alexandrie, j’ai regardé de mon mieux, d’abord le temple, ensuite le dieu. – Regarder avec les yeux de la tête, cela ne suffisait pas ; il fallait encore comprendre la théologie qui fonde le culte. Il y en a une qui explique celui-ci, très spécieuse, comme la plupart des théologies, composée des dogmes qu’on appelle les principes de 1789 ; en effet, ils ont été proclamés à cette date ; auparavant, ils avaient été déjà formulés par Jean-Jacques Rousseau : souveraineté du peuple, droits de l’homme, contrat social, on les connaît.
Une fois adoptés, ils ont d’eux-mêmes déroulé leurs conséquences pratiques ; au bout de trois ans, ils ont amené le crocodile dans le sanctuaire et l’ont installé derrière le voile d’or, sur le tapis de pourpre : en effet, par l’énergie de ses mâchoires et par la capacité de son estomac, il était désigné d’avance pour cette place ; c’est en sa qualité de bête malfaisante et de mangeur d’hommes qu’il est devenu dieu. – Cela compris, on n’est plus troublé par les formules qui le consacrent, ni par la pompe qui l’entoure ; on peut l’observer, comme un animal ordinaire, le suivre dans ses diverses attitudes, quand il s’embusque, quand il agrippe, quand il mâche, quand il avale, quand il digère. J’ai étudié en détail la structure et le jeu de ses organes, noté son régime et ses mœurs, constaté ses instincts, ses facultés, ses appétits. – Les sujets abondaient ; j’en ai manié des milliers et disséqué des centaines, de toutes les espèces et variétés, en réservant les spécimens notables ou les pièces caractéristiques. Mais, faute de place, j’ai dû en abandonner beaucoup ; ma collection était trop ample. On trouvera ici ce que j’ai pu rapporter, entre autres une vingtaine d’individus de plusieurs tailles, que je me suis efforcé de conserver vivants, chose difficile ; du moins, il sont intacts et complets, surtout les trois plus gros, qui, dans leur genre, me semblent des animaux vraiment remarquables, et tels que la divinité du temps ne pouvait s’incarner mieux. – Des livres de cuisine authentiques et assez bien tenus nous renseignent sur les frais du culte : on peut évaluer à peu près ce que les crocodiles sacrés ont mangé en dix ans, dire leur menu ordinaire, leurs morceaux préférés. Naturellement, le dieu choisissait les victimes grasses ; mais sa voracité était si grande, que, par surcroît, à l’aveugle, il engloutissait aussi les maigres, et en plus grand nombre que les grasses ; d’ailleurs, en vertu de ses instincts et par un effet immanquable de la situation, une ou deux fois chaque année, il mangeait ses pareils, à moins qu’il ne fût mangé par eux. – Voilà certes un culte instructif, au moins pour les historiens, pour les purs savants ; s’il a conservé des fidèles, je ne songe point à les convertir ; en matière de foi, il ne faut jamais discuter avec un dévot. Aussi bien, ce volume, comme les précédents, n’est écrit que pour les amateurs de zoologie morale, pour les naturalistes de l’esprit, pour les chercheurs de vérité, de textes et de preuves, pour eux seulement, et non pour le public, qui sur la Révolution a son parti pris, son opinion faite. Cette opinion a commencé à se former entre 1825 et 1830, après la retraite ou la mort des témoins oculaires : eux disparus, on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes, que plusieurs d’entre eux avaient du génie, qu’ils n’ont guère mangé que des coupables, et que, si parfois ils ont trop mangé, c’est à leur insu, malgré eux, ou par dévouement, sacrifice d’eux-mêmes au bien commun.
Menthon-Saint-Bernard, juillet 1884…

Faiblesse des gouvernements précédents : ils n’ont fait que changer l’anarchie spontanée en anarchie légale.

Jusqu’ici la faiblesse du gouvernement légal était extrême. Pendant quatre ans, quel qu’il fût, on lui a désobéi partout et sans cesse. Pendant quatre ans, quel qu’il fût, il n’a point osé se faire obéir de force. Recrutés dans la classe cultivée et polie, les gouvernants apportaient au pouvoir les préjugés et la sensibilité du siècle : sous l’empire du dogme régnant, ils déféraient aux volontés de la multitude, et, croyant trop aux droits de l’homme, ils croyaient trop peu aux droits du magistrat ; d’ailleurs, par humanité, ils avaient horreur du sang, et, ne voulant pas réprimer, ils se laissaient contraindre. C’est ainsi que, du 1er mai 1789 au 2 juin 1793, ils ont légiféré ou administré, à travers des milliers d’émeutes presque toutes impunies, et leur Constitution, œuvre malsaine de la théorie et de la peur, n’a fait que transformer l’anarchie spontanée en anarchie légale. De parti pris et par défiance de l’autorité, ils ont énervé le commandement, réduit le roi à l’état de mannequin décoratif, presque anéanti le pouvoir central…
Là-dessus une faction s’est formée et a fini par devenir une bande : sous ses clameurs, sous ses menaces et sous ses piques, à Paris et en province, dans les élections et dans le parlement, les majorités se sont tues, les minorités ont voté, décrété et régné, l’Assemblée législative a été purgée, le roi détrôné, la Convention mutilée. De toutes les garnisons de la citadelle centrale, royalistes, constitutionnels, Girondins, aucune n’a su se défendre, refaire l’instrument exécutif, tirer l’épée, s’en servir dans la rue : à la première attaque, parfois à la première sommation, toutes ont rendu leurs armes, et maintenant la citadelle, avec les autres forteresses publiques, est occupée par les Jacobins.

Les Jacobins Montagnards vont gouverner

Cette fois, les occupants sont d’espèce différente. Dans la grosse masse, pacifique de mœurs et civilisée de cœur, la Révolution a trié et mis à part les hommes assez fanatiques, ou assez brutaux, ou assez pervers pour avoir perdu tout respect d’autrui ; voilà la nouvelle garnison, sectaires aveuglés par leur dogme, assommeurs endurcis par leur métier, ambitieux qui se cramponnent à leurs places. À l’endroit de la vie et de la propriété humaines, ces gens-là n’ont point de scrupules ; car, ainsi qu’on l’a vu, ils ont arrangé la théorie à leur usage et ramené la souveraineté du peuple à n’être plus que leur propre souveraineté. Selon le Jacobin la chose publique est à lui, et, à ses yeux, la chose publique comprend toutes les choses privées, corps et biens, âmes et consciences ; ainsi tout lui appartient : par cela seul qu’il est Jacobin, il se trouve légitimement tsar et pape. Peu lui importe la volonté réelle des Français vivants ; son mandat ne lui vient pas d’un vote : il descend de plus haut, il lui est conféré par la Vérité, par la Raison, par la Vertu. Seul éclairé et seul patriote, il est seul digne de commander, et son orgueil impérieux juge que toute résistance est un crime. Si la majorité proteste, c’est parce qu’elle est imbécile ou corrompue ; à ces deux titres, elle mérite d’être mâtée, et on la mâtera. – Aussi bien, depuis le commencement, le Jacobin n’a pas fait autre chose : insurrections et usurpations, pillages et meurtres, attentats contre les particuliers, contre les magistrats, contre les Assemblées, contre la loi, contre l’État, il n’est point de violences qu’il n’ait commises ; d’instinct, il s’est toujours conduit en souverain ; simple particulier et clubiste, il l’était déjà ; ce n’est pas pour cesser de l’être, à présent que l’autorité légale lui appartient ; d’autant plus que, s’il faiblit, il se sent perdu, et que, pour se sauver de l’échafaud, il n’a d’autre refuge que la dictature. Un pareil homme ne se laissera pas chasser, comme ses prédécesseurs ; tout au rebours, il se fera obéir, coûte que coûte ; il n’hésitera pas à restaurer le pouvoir central et l’instrument exécutif ; il y raccrochera les rouages locaux qu’on en a détachés ; il reconstruira la vieille machine à contrainte et la manœuvrera plus rudement, plus despotiquement, avec plus de mépris pour les droits privés et pour les libertés publiques, que Louis XIV et Napoléon…
Cependant il lui reste à mettre d’accord ses actes prochains avec ses paroles récentes, et, au premier regard, l’opération semble difficile ; car les paroles qu’il a prononcées condamnent d’avance les actes qu’il médite. Hier, il exagérait les droits des gouvernés, jusqu’à supprimer tous ceux des gouvernants ; demain, il va exagérer les droits des gouvernants, jusqu’à supprimer tous ceux des gouvernés. À l’entendre, le peuple est l’unique souverain, et il traitera le peuple en esclave. À l’entendre, le gouvernement n’est qu’un valet, et il donnera au gouvernement les prérogatives d’un sultan. Tout à l’heure, il dénonçait le moindre exercice de l’autorité publique comme un crime ; à présent, il va punir comme un crime la moindre résistance à l’autorité publique. Comment faire pour justifier une pareille volte-face, et de quel front va-t-il nier les principes sur lesquels il a fondé sa propre usurpation ? – Il se garde bien de les nier : ce serait pousser à bout la province déjà révoltée ; au contraire, il les proclame de plus belle ; grâce à cette manœuvre, la foule ignorante, voyant qu’on lui présente toujours le même flacon, croira qu’on lui sert toujours la même liqueur, et on lui fera boire la tyrannie sous l’étiquette de la liberté. Étiquettes, enseignes, tirades et mensonges de charlatan, on les prodiguera pendant six mois pour déguiser la nouvelle drogue ; tant pis pour le public, si plus tard il la trouve amère ; tôt ou tard, il l’avalera, de gré ou de force, car, dans l’intervalle, on aura préparé les engins qui la lui pousseront jusque dans le gosier  .
Pour commencer, on forge à la hâte la Constitution depuis si longtemps attendue et tant de fois promise   : Déclaration des Droits en trente-cinq articles, Acte constitutionnel en cent vingt-quatre articles, principes politiques et institutions de toute espèce, électorales, législatives, exécutives, administratives, judiciaires, financières et militaires   ; en trois semaines tout est décrété au pas de course. – Bien entendu, les nouveaux constituants ne se proposent pas de fabriquer un instrument efficace et qui serve ; cela est le moindre de leurs soucis. Hérault de Séchelles, le rapporteur, n’a-t-il pas écrit, le 7 juin, « pour qu’on lui procurât sur-le-champ les lois de Minos, dont il avait un besoin urgent   » besoin très urgent, puisqu’il devait livrer la Constitution dans la semaine ?

Les élections : une manifestation jacobine. à Troyes, Besançon, Limoges et Paris, pas un oppposant !


Ils peuvent constater une fois de plus comment les Jacobins entendent la liberté électorale. D’abord tous les inscrits  , et notamment les suspects, sont sommés de voter, et de voter oui ; « sinon, dit un journal jacobin  , ils donneront la juste mesure de l’opinion qu’on doit avoir de leurs sentiments et n’auront plus à se plaindre d’une suspicion qui se trouvera si bien fondée ». Ils viennent donc, « très humbles et très endurants », néanmoins on les rebute, on leur tourne le dos, on les relègue dans un coin de la salle ou près des portes, on les insulte tout haut. Ainsi accueillis, il est clair qu’ils se tiendront cois et ne risqueront pas la moindre objection…c’est pourquoi, dans presque toutes les assemblées primaires, l’acceptation est unanime ou peu s’en faut  . À Rouen, il ne se trouve que 26 opposants ; à Caen, centre de la protestation girondine, 14 ; à Reims, 2 ; à Troyes, Besançon, Limoges et Paris, pas un ; dans quinze départements, le nombre des refusants varie de cinq à un ; il ne s’en trouve pas un seul dans le Var ; se peut-il un concert plus édifiant ? Seule en France, la commune de Saint-Douan, dans un district reculé des Côtes-du-Nord, ose demander la restauration du clergé et le fils de Capet pour roi. – Toutes les autres votent à la baguette ; elles ont compris le secret du plébiscite : ce n’est pas un suffrage sincère qu’on leur demande, c’est une manifestation jacobine qu’on leur impose.


samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_50_ Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_50_ l’organisation du parti

Démocratie représentative contre démocratie directe. Comment la démocratie directe mène à l’explosion des clubs jacobins. Démission et abstention massive de la majorité modérée. Secte et faction ; une élite qui prétend au monopole du patriotisme , organisation efficace de prise du pouvoir ; intimidation et violence

Les jacobins : une secte et une faction

Des hommes ainsi disposés ne peuvent manquer de se rapprocher, de s’entendre et de s’associer : car ils ont le même dogme, qui est le principe de la souveraineté du peuple, et le même but, qui est la conquête du pouvoir politique. Par la communauté du but, ils sont une faction ; par la communauté du but, ils sont une faction ; par la communauté du dogme, ils sont une secte, et leur ligue se noue d’autant plus aisément qu’ils sont à la fois une secte et une faction.
Au commencement, on ne distingue pas leur société dans la multitude des autres. De toutes parts, après la prise de la Bastille, les associations politiques ont surgi : il fallait bien suppléer au gouvernement dépossédé ou défaillant, pourvoir aux plus urgents des besoins publics, s’armer contre les brigands, s’approvisionner de grains, se garder contre les entreprises possibles de la cour. Des comités se sont installés aux hôtels de ville ; des volontaires se sont formés en milices bourgeoises ; des milliers de pouvoirs locaux presque indépendants se sont substitués au pouvoir central presque détruit  . Pendant six mois, tout le monde a vaqué aux affaires communes, et chaque particulier, devenu une personne publique, a porté sa quote-part dans le fardeau du gouvernement : lourd fardeau en tout temps, plus lourd en temps d’anarchie ; c’est l’avis du plus grand nombre, mais ce n’est pas l’avis de quelques-uns. Par suite, entre ceux qui s’en sont chargés, un départ se fait, et deux groupes se forment, l’un gros, inerte, dissous, l’autre petit, serré, actif, chacun dans sa voie et à l’entrée de deux voies qui vont en divergeant de plus en plus.

Lassitude, démission, abstention de la majorité modérée ; démocratie représentative contre démocratie directe

D’un côté sont les hommes ordinaires, les gens occupés et de bon sens, qui ont un peu de conscience et point trop d’amour-propre. S’ils ont ramassé le pouvoir, c’est qu’il gisait par terre, abandonné dans la rue ; ils ne le détiennent que provisoirement, car ils ont deviné d’avance ou découvert très vite qu’ils n’étaient guère propres à cet office ; c’est un office spécial qui, pour être convenablement rempli, exige une préparation et une compétence. On ne devient pas, du jour au lendemain, législateur ou administrateur, et la raison en est qu’on ne devient pas à l’improviste médecin ni chirurgien. Si quelque accident m’y oblige, je m’y résignerai, mais à contrecœur ; je n’exercerai que le moins possible, et seulement pour empêcher mes malades de s’estropier eux-mêmes ; j’aurais trop peur de les tuer en les opérant, et je rentrerai au logis sitôt qu’ils voudront bien nommer quelqu’un à ma place  . — Pour le choix de cet autre, je serai bien aise d’avoir mon vote, comme tout le monde, et, entre les candidats, je désignerai, au mieux de mes lumières, celui qui me paraîtra le plus consciencieux et le plus habile. Mais une fois nommé et installé, je n’entreprendrai point de le régenter ; il est chez lui dans son cabinet ; je n’ai pas le droit d’y aller incessamment pour le mettre sur la sellette, comme un enfant ou un suspect. Il ne m’appartient pas de lui prescrire ses prescriptions : probablement, il en sait plus que moi ; en tout cas, pour qu’il ait la tête libre, il ne faut pas qu’il soit dérangé. Moi non plus, il ne faut pas qu’on me dérange : j’ai mon bureau et mes écritures, ou ma boutique et mes chalands. À chacun son emploi, et chacun à sa besogne : qui veut faire celle d’autrui avec la sienne gâte la sienne et celle d’autrui. — Ainsi pensent, vers le commencement de 1790, la plupart des esprits sains, tous ceux dont la cervelle n’a pas été brouillée par la manie ambitieuse et raisonnante ; d’autant plus qu’ils ont six mois de pratique et savent maintenant à quels dangers, à quels mécomptes, à quels dégoûts l’on s’expose lorsqu’on entreprend de conduire un peuple surexcité et affamé…
Tous les quatre mois environ, la machine électorale se remet en branle et appelle le souverain à exercer sa souveraineté. — C’est beaucoup, et même le souverain trouve tout de suite que c’est trop : il est insupportable de voter si souvent ; tant de prérogatives finissent par devenir une corvée dès les premiers mois de 1790, la majorité s’en dispense, et le chiffre des absents est énorme. À Chartres, en mai 1790  , sur 1 551 citoyens actifs, il y en a 1 447 qui ne viennent pas aux assemblées primaires. Pour la nomination du maire et des officiers municipaux, à Besançon, sur 3 200 électeurs inscrits, on compte 2 141 absents en janvier 1790, et 2 900 au mois de novembre suivant  . À Grenoble, au mois d’août et de novembre de la même année, sur 2 500 inscrits, on compte plus de 2 000 absents  . À Limoges, sur un nombre à peu près égal d’inscrits, il ne se trouve que 150 votants. À Paris, sur 81 200 électeurs, en août 1790, 67 200 ne votent pas, et, trois mois plus tard, le nombre des absents est de 71 408  . Ainsi, pour un électeur qui vote, il en est quatre, six, huit, dix et jusqu’à seize qui s’abstiennent. — Même spectacle pour l’élection des députés. Aux assemblées primaires de 1791, à Paris, sur les 81 200 inscrits, plus de 74 000 manquent à l’appel. Dans le Doubs, sur 4 citoyens actifs, 3 ne viennent pas. Dans tel canton de la Côte-d’Or, à la fin du vote, il ne reste autour du scrutin qu’un huitième des électeurs, et, aux assemblées secondaires, la désertion n’est pas moindre. À Paris, sur 946 électeurs élus, il ne s’en trouve que 200 pour donner leurs suffrages ; à Rouen, sur 700, il n’y en a que 160, et, au dernier jour du scrutin, 60 seulement. Bref, « dans tous les départements, dit un orateur à la tribune, sur cinq électeurs du second degré, à « peine en est-il un qui se soit acquitté de son mandat ». – Ainsi la majorité donne sa démission, et, par inertie, imprévoyance et fatigue, par aversion pour le tapage électoral, par manque de préférences politiques, par dégoût pour tous les candidats qui se présentent, elle se dérobe à la tâche que la Constitution lui imposait. – Ce n’est pas pour s’en imposer une autre collatérale, plus pesante et de surcroît, je veux dire le travail assidu que comporte une nouvelle ligue. Des hommes qui ne trouvent pas le temps de venir quatre fois par an mettre un bulletin dans une boîte ne viendront pas trois fois par semaine assister aux séances du club. Bien loin de s’ingérer dans le gouvernement, ils abdiquent, et ils n’entreprendront point de le conduire, puisqu’ils refusent de le nommer….

L’explosion et l’organisation des clubs jacobins ; une élite qui a le monopole du patriotisme

Au moment où tous les groupes locaux se fondent dans la patrie générale, les sectaires se cantonnent et font une ligue à part. À Rouen, le 14 juillet 1790, deux chirurgiens, un imprimeur, l’aumônier de la conciergerie, une veuve israélite et quatre femmes ou enfants de la maison, en tout huit personnes, s’engagent ensemble par une association distincte   : ce sont des purs, ils ne veulent pas être confondus dans la foule. Leur patriotisme est de qualité supérieure, et ils comprennent le pacte social à leur façon   : s’ils jurent la Constitution, c’est sous réserve des Droits de l’homme, et ils comptent bien, non seulement maintenir les réformes faites, mais achever la révolution commencée. – Pendant la Fédération, ils ont accueilli et endoctriné leurs pareils. Ceux-ci, en quittant la capitale ou les grandes cités, remportent dans leurs petites villes et dans leurs bourgades des instructions et des directions : on leur a dit à quoi sert un club, comment on le forme, et, de toutes parts, des sociétés populaires s’établissent sur le même plan, avec le même but, sous le même nom. Un mois après, il y en a 60 ; trois mois plus tard, 122 ; en mars 1791, 229 ; en août 1791, près de 400  . Puis, subitement, leur propagation devient énorme, parce que deux secousses simultanées éparpillent leurs graines sur tous les terrains. – D’une part, à la fin de juillet 1791, les hommes modérés, amis de la loi et par qui les clubs étaient contenus encore, tous les constitutionnels ou feuillants s’en retirent et les abandonnent à l’exagération ou à la trivialité des motionnaires…D’autre part, à la même date, les électeurs sont convoqués pour nommer une autre Assemblée nationale et pour renouveler les autorités locales : ainsi la proie est en vue, et partout des Sociétés de chasse s’organisent pour la capturer. – Il s’en forme 600 nouvelles en deux mois   : à la fin de septembre 1791, on en compte 1 000 ; en juin 1792, 1 200, c’est-à-dire autant que de villes et de bourgades fermées. Après la chute du trône, sous la panique de l’invasion prussienne et dans l’anarchie égale à celle de juillet 1789, il y en aura, comme en juillet 1789, presque autant que de communes, 26 000, dit Rœderer, une dans tout village qui renferme cinq ou six têtes chaudes, criards ou tape-dur, avec un plumitif capable de coucher une pétition par écrit.
Dès le mois de novembre 1790  , « il faut, disait un journal très répandu, que chaque rue d’une ville, que chaque hameau ait son club…

Ayant la force, il en use

En politique comme en religion, si la foi enfante l’Église, à son tour l’Église nourrit la foi : dans un club comme dans un conventicule, chacun se sent autorisé par l’unanimité des autres, et toute action ou parole des autres tend à lui prouver qu’il a raison. D’autant plus qu’un dogme incontesté finit par paraître incontestable ; or le Jacobin vit dans un cercle étroit et soigneusement fermé où nulle idée contradictoire n’est admise. Deux cents personnes lui semblent le public ; leur opinion pèse sur lui sans contrepoids, et hors de leur croyance, qui est la sienne, toute croyance lui paraît absurde ou même coupable. D’ailleurs, à ce régime continu de prêches qui sont des flatteries, il a découvert qu’il est patriote éclairé, vertueux, et il n’en peut douter, car, avant de l’admettre dans la Société, on a vérifié son civisme, et il en porte le certificat imprimé dans sa poche. – Il est donc membre d’une élite, et cette élite, ayant le monopole du patriotisme, parle haut, fait bande à part, se distingue des simples citoyens par son accent et ses façons. Dès ses premières séances  , le club de Pontarlier interdit à ses membres les formules de la politesse ordinaire. « On s’abstiendra de l’usage de se découvrir pour saluer son semblable ; on évitera soigneusement en parlant de se servir des mots j’ai l’honneur et autres pareils. »…
A  peine institué, partout le club s’est mis à travailler la populace. Dans plusieurs grandes villes, à Paris, Lyon, Aix, Bordeaux, il y en a deux, associés  , l’un plus ou moins décent, parlementaire, « composé en partie des membres des divers corps administratifs, qui s’occupe plus particulièrement des objets d’une utilité générale », l’autre actif, pratique, où des raisonneurs de cabaret et des harangueurs de café endoctrinent les ouvriers, les maraîchers, les petits bourgeois. Le second est la succursale du premier et lui ramasse, pour les cas urgents, des faiseurs d’émeute. « Nous sommes parmi le peuple, écrit l’un de ces clubs subalternes ; nous lui lisons les décrets, nous le prémunissons contre les productions et les menées aristocratiques par des lectures et par des conseils. Nous furetons, nous dépistons tous les complots, toutes les manœuvres. Nous accueillons, nous conseillons tous ceux qui croient avoir à se plaindre ; nous appuyons leurs réclamations quand elles sont justes ; enfin nous nous chargeons en quelque sorte des détails. » – Grâce à ces auxiliaires grossiers, mais dont les poumons et les bras sont vigoureux, le parti prend l’ascendant ; ayant la force, il en use, et, déniant tous les droits à ses adversaires, il rétablit tous les privilèges à son profit.