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samedi 10 juillet 2021

Avis de l’Académie des sciences (8 mai 2021) : L’apport de l’énergie nucléaire dans la transition énergétique, aujourd’hui et demain

Texte intégral : https://www.academie-sciences.fr/pdf/rapport/20210614_avis_nucleaire.pdf

Extraits

 1)  La transition énergétique : « La transition énergétique, à mettre en œuvre pour limiter nos émissions de gaz à effet de serre et le réchauffement climatique qui en découle, doit se traduire par :

 - une diminution de notre consommation d’énergie par personne ;

- une réduction de notre dépendance aux combustibles fossiles, en priorité le charbon et le pétrole, et dans un second temps le gaz ;

- une augmentation de la part des sources d’énergie bas-carbone (énergies renouvelables et énergie nucléaire) ; »

 Ces évolutions conduiront inéluctablement à une augmentation importante de la part de l’électricité dans la production et la consommation énergétique, pour atteindre un niveau de l’ordre de 700 à 900 TWh (terawatts-heure) en 2050, presque le double de notre production électrique actuelle. Cette électricité doit être la plus décarbonée possible.

Commentaire : Comme l’Académie des Technologies l‘avait déjà remarqué, et comme on l‘a signalé plusieurs fois sur ce blog, ce niveau de 700 à 900 TW.h confirme que la PPE est bonne à jeter (650 TW.h). Ainsi que tous les scénarios, n’est-ce pas  @RTE qui s’appuient dessus.

2) Les ENR :  « Les énergies renouvelables intermittentes et variables, comme l’éolien et le solaire photovoltaïque, ne peuvent pas, seules, alimenter un réseau électrique de puissance de façon stable et pilotable si leur caractère aléatoire n’est pas compensé. Il faut pour cela disposer de capacités massives de stockage d’énergie et/ou d’unités de production d’énergie électrique de secours pilotables. Le stockage massif d’énergie, autre que celui déjà réalisé au moyen des centrales hydroélectriques de pompage-turbinage, demanderait des capacités que l’on ne voit pas exister dans les décennies qui viennent. La pilotabilité, en absence de ces dernières, ne peut être assurée que par des centrales nucléaires, si l’on exclut les centrales thermiques utilisant les énergies fossiles.

3) Nucléaire et CO2  « Un RNT (Réacteur à Neutrons Thermiques) classique injecte massivement, 24 heures sur 24, au moins pendant quelque 300 jours par an, de l’électricité décarbonée dans le réseau. La production électrique nucléaire est, en effet, de toutes les sources d’énergie électrique, la moins émettrice de gaz à effet de serre (environ 6 grammes d’équivalent de CO2 par kWh produit). »

4) Nucléaire et impacts environnementaux  « Une analyse complète du cycle de vie des systèmes électriques montre que les impacts environnementaux non radioactifs de l’électronucléaire sont le plus souvent bien inférieurs à ceux des autres systèmes. Pour ce qui concerne les impacts radiologiques, ils restent, en situation normale de fonctionnement, très inférieurs à ceux associés à la radioactivité naturelle. En revanche, ceux liés à des accidents nucléaires majeurs ont nécessité l’évacuation de territoires étendus pour éviter des expositions radiologiques hors normes et ont eu de lourdes conséquences sociales et environnementales. Le retour d’expérience de ces accidents a donné lieu à des améliorations successives de la sûreté des réacteurs. Depuis 2011, les réacteurs de type EPR, réacteurs à eau pressurisée (REP) de troisième génération, sont conçus de façon à minimiser la dissémination accidentelle de la radioactivité dans l’environnement, grâce à des dispositions technologiques et réglementaires d’augmentation de la sûreté »

5) Les déchets :  « Les déchets de moyenne et haute activité à vie longue, qui sont les plus délicats à gérer, ont un volume de l’ordre de 1,4 m3/TWh électrique pour le parc français (les volumes totaux de ces déchets depuis le début de l’ère nucléaire sont respectivement de 42 700 m3 et de 4 090 m3). L'inventaire de l'ensemble des déchets du parc nucléaire français est régulièrement tenu à jour par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra)… Le stockage en couche géologique profonde, dans des conditions de sûreté et de gestion réversible, contrôlées par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), est bien adapté aux déchets à vie longue. Dans ce cadre, la demande de création de Cigéo (Centre industriel de stockage géologique), après vingt ans de recherche par la communauté scientifique nationale, est prête à être déposée auprès du ministère de la Transition écologique pour être examinée par l’ASN »

6) Les RNR (surgénérateurs) : Dès le début du programme, la politique énergétique électronucléaire visait la possibilité d’installer un parc de réacteurs à neutrons rapides (RNR) afin de mieux utiliser les ressources en uranium et prolonger ainsi la production d’électricité électronucléaire…Le modèle de,RNR le plus mature est un réacteur utilisant du sodium liquide comme fluide caloporteur de l’énergie : le RNR-Na. Le retour d’expérience de ces réacteurs est important, notamment en France qui a exploité, Phénix, Superphénix et a conduit pendant 10 ans le projet Astrid préfigurant les RNR de quatrièmen génération (RNR GenIV).

La Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE) a récemment repoussé au siècle prochain un déploiement des RNR, conduisant à l’abandon du projet Astrid du CEA. Comme stratégie d’attente, elle a décidé d’aller vers le multirecyclage du plutonium du combustible usé dans les RNT, notamment les réacteurs EPR. Cette stratégie est destinée à maintenir l’expertise de la France en matière de R&D pouraller vers les RNR. Elle peut stabiliser les quantités de combustible usé mais ne conduit pas àl’autonomie énergétique telle que recherchée avec les RNR.

 7) Recommandations :

- conserver la capacité électronucléaire du bouquet énergétique de la France par la prolongation des réacteurs en activité, quand leur fonctionnement est assuré dans des conditions de sûreté optimale, et par la construction de réacteurs de troisième génération, les EPR, dans l’immédiat. Ces derniers reposent sur la meilleure technologie disponible actuellement et offrent les meilleures garanties de sûreté ;

- initier et de soutenir un ambitieux programme de R&D sur le nucléaire du futur afin de préparer l’émergence en France des réacteurs à neutrons rapides (RNR) innovants de quatrième génération (GenIV), qui constituent une solution d’avenir et dont l’étude se poursuit activement à l’étranger ;

- de prendre en compte dans ce programme tous les aspects scientifiques du recyclage du combustible associés aux réacteurs, incluant la gestion des déchets radioactifs ;

-  maintenir des filières de formation permettant d’attirer les meilleurs jeunes talents dans tous les domaines de la physique, la chimie, l’ingénierie et les technologies nucléaires pour développer les compétences nationales au meilleur niveau ;

- informer le public en toute transparence sur les contraintes des diverses sources d’énergie, l’analyse complète de leur cycle de vie et l’apport de l’électronucléaire dans la transition énergétique en cours.




lundi 17 février 2020

Requiem pour Fessenheim 2


Un léger sentiment d’écœurement et de colère


Bon, je vais pas reprendre tout ce blog, juste quelques éléments, comme ça : La fermeture de Fessenheim entraînera  un surcroît d’émission de GES entre 6 et 12 millions de tonnes équivalent CO2 / an, du fait du recours aux centrales à gaz et charbon que sa prolongation aurait permis d’éviter. Fermer Fessenheim =équivaut à relâcher autant de CO2 dans l'atmosphère que de faire voler chaque jour 24 à 48 Airbus supplémentaires entre Paris et New York (en AR).

Cela correspond aussi à une fourchette comprise entre 30 et 60 % des émissions de CO2 de la totalité de la production électrique nationale !!! (20,4 millions de tonnes de CO2 en 2018 selon le Bilan électrique 2018 du Réseau de transport d'électricité (RTE)

Fermer Fessenheim, c’est aussi la nécessité de garder en activité au moins deux centrales à charbon , Gardanne et Cordemais pour couvrir les pointes.

Fermer Fessenheim, ce sont des risques sérieux de black out pour l’Alsace, 1.800 MW d’électricité bas carbone qui vont quitter le territoire alsacien. Le député Raphaël Schellenberger (LR, Haut Rhin) n’a cesser d’alerter à ce sujet, en vain.

Fermer Fessenheim, c’est encore la perte de 2000 emplois de haut niveau directement générés par la centrale,

Fessenheim, en éoliennes, c’est ça ! En fin pardon, ça c’est un quart (850 éoliennes sur 4500), réalisés grâce à l’infinie patience de Laydgeur , qui s’acharne à nos concocter des trucs un peu visuels sur tweeter. Parce que c’est bien, même essentiel, de pouvoir se rendre compte des ordres de grandeurs !



Donc, quand le gouvernement le même jour, annonce un plan anti-gaspillage bannissant les touillettes en plastique et 140 autres mesures du même acabit, et la programmation de la fermeture de 14 centrales nucléaires, il y a de quoi effectivement pêter un plomb. Elisabeth Borne, Emmanuelle Wargon, à dégager !


Et quand Macron va faire tout un cirque médiatique autour de la Mer de Glace, c’est indécent. Fermer Fessenheim, et 14 autres centrales nucléaires, c’est transformer la Mer de Glace en soupe neigeuse, et bien pire encore…. Alors, c’est juste un peu écœurant !

Un qui commence aussi visiblement à s’énerver        , c’est le très digne et universitaire, et professoral Jacques Percebois, pilier du site Connaissance des Energies. Citations :

Sa fermeture ne doit rien à des conditions de sûreté…et elle coûte très cher.

« La décision de fermer les deux réacteurs nucléaires de Fessenheim est encore contestée mais elle est aujourd’hui actée : EDF confirme avoir déposé auprès de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) la demande d’abrogation de l’autorisation d’exploiter la centrale et prévoit d’arrêter les deux réacteurs de 900 MW chacun en 2020, le premier le 22 février et le second le 30 juin… Le site alsacien est la doyenne des centrales françaises mais sa fermeture ne doit rien à des considérations de sûreté (l’ASN avait autorisé la poursuite de l’exploitation du réacteur n°1 pour dix ans en juillet 2011 et avait fait de même pour le réacteur n°2 en avril 2013). Cette décision est la conséquence d’un choix politique. Cela peut paraître d’autant plus surprenant que le Conseil de l’Union européenne a décidé en septembre 2019 de maintenir éligible l’énergie nucléaire dans le label des investissements « verts », en justifiant cette position par le fait que le nucléaire est une énergie « décarbonée »…

Le coût « technique » de la régression comptabilise les coûts que l’opérateur EDF et les autres actionnaires vont supporter du fait d’une fermeture anticipée de ces deux réacteurs… EDF indique avoir signé en septembre 2019 avec l’État un protocole d’indemnisation au titre de la fermeture anticipée de la centrale. Ce protocole prévoit les versements échelonnés sur 4 ans d’environ 400 millions d’euros correspondant à l’anticipation des dépenses liées à la fermeture (dépenses de post-exploitation, taxes diverses, coûts de démantèlement et de reconversion du personnel). Il faut dans ce cadre tenir compte de l’actualisation : ces dépenses auraient dû être engagées dans vingt ans et le fait de devoir les engager plus tôt a un coût financier pour l’entreprise.

D’autres indemnités sont évoquées au titre du manque à gagner pour les kWh qui ne seront pas produits pendant les 20 ans à venir. Ces indemnités éventuelles seront calculées ex post sur la base des prix observés sur le marché de gros et en faisant des hypothèses sur le taux d’utilisation de la centrale. Sur la base d’un prix de gros de l’ordre de 45 €/MWh (chiffre proche des prix observés aujourd’hui et aussi du niveau de l’ARENH, encore fixé à 42 €/MWh actuellement) et en prenant un taux d’utilisation de l’ordre de 75%, cela donnerait un manque à gagner de l’ordre de 4 à 5 milliards d’euros pour l’opérateur sur les 20 ans (sur la base d’une production de 12 TWh par an, avec un chiffre d’affaires de l’ordre de 10,8 milliards d’euros sur la période)… Notons qu’EDF ne sera pas le seul opérateur à indemniser puisque la centrale est pour partie propriété d’autres électriciens européens (un consortium suisse et une entreprise allemande)…

Le coût « social » de la régression évalue les impacts macroéconomiques liés à la fermeture du site, c’est-à-dire les effets que cette fermeture engendre sur l’économie locale, voire l’économie nationale. Il y a d’abord les coûts liés aux pertes d’emplois. En plus des emplois directs (agents de la centrale) et des emplois indirects (employés des sous-traitants) perdus, il faut estimer les pertes d’emplois induits c’est-à-dire des emplois au sein des entreprises, commerces et services qui profitaient de l’activité de la centrale (certains parlent de 1 000 emplois menacés)…

Une politique illisible

La fermeture confirmée de la centrale de Fessenheim intervient dans un contexte particulier, tant les signaux envoyés par les pouvoirs publics sont contradictoires et difficiles à interpréter. Selon la PPE, la part du nucléaire dans la production française d’électricité doit progressivement baisser mais dans le même temps le gouvernement vient de demander à EDF d’explorer une voie consistant à relancer la construction de 6 EPR d’ici une quinzaine d’années.
La feuille de route est précise : la construction de chaque paire de réacteurs sera espacée de 4 ans et les tranches au sein d’une même paire de 18 mois. C’est une bonne décision si l’on veut maintenir les compétences et le savoir-faire de l’industrie française des réacteurs. Ces EPR2 seront sans doute moins complexes à construire que celui de Flamanville et, grâce aux économies d’échelle, leur coût devrait être plus faible.
Ces nouveaux réacteurs, si la décision de les construire est bien confirmée, vont-ils se substituer à des fermetures programmées ou vont-ils accélérer la fermeture d’autres réacteurs ? Faut-il s’attendre à un report de l’échéance 2035 concernant le plafond de 50% de nucléaire dans le mix électrique? Il est difficile de répondre d’autant que l’avenir de l’EPR va aussi dépendre de la façon dont les choses vont se passer à Hinkley Point au Royaume-Uni.

Le gouvernement a le projet de restructurer EDF en scindant l’entreprise en deux entités (le plan « Hercule »), dont l’une, 100% publique, se chargerait du nucléaire et de l’hydraulique. Faut-il y voir une façon de « sanctuariser » le nucléaire ou au contraire la volonté de créer une société en charge de gérer des actifs considérés comme « échoués » à terme, à l’instar de ce que l’Allemagne a fait pour ses actifs charbonniers ? Cette entité (qualifiée de « bleue » dans le plan proposé) serait alors considérée comme une société de « defeasance » visant à organiser la sortie du nucléaire.

La mise en veilleuse en septembre 2019 du projet de surgénérateur Astrid est une décision majeure, passée un peu inaperçue, dans la mesure où l’on retarde (certains disent abandonne) le choix d’un réacteur de nouvelle génération à neutrons rapides qui permet de mieux utiliser l’uranium, d’en accroître fortement les réserves, et dans le même temps de réduire le volume et la nature des déchets nucléaires à stocker puisque certains déchets deviennent des combustibles (cas du plutonium) tandis que d’autres peuvent être transmutés (cas de certains actinides mineurs).
C’est certes déjà le cas avec le MOX, qui permet de recycler du plutonium, mais pas à la même échelle. Pendant ce temps, les Russes et les Chinois, mais aussi les Américains, continuent de développer cette voie des surgénérateurs, dans laquelle la France était pourtant leader (grâce aux réacteurs Rapsodie, Phénix et Superphénix tous aujourd’hui à l’arrêt).
Certes, les recherches pour la Génération IV continuent « sur le papier » mais dans le nucléaire, les retards sont parfois irréversibles et rien ne remplace la construction d’un prototype. Les retards de Flamanville, en comparaison avec les performances des deux EPR de Taishan construits en Chine avec l’aide d’EDF, montrent combien la pratique et le maintien des compétences sont des atouts importants.


Et après Fessenheim ? Les fausses promesses du technocentre ne seront pas tenues.

Une politique absurde qui nous coûte un pognon de dingue, une politique illisible, mais aussi d’énormes mensonges et des promesses non tenues. L’inquiétude est notamment et justement soulevée par le député de la région Raphaël Schellenberger dans une tribune de l’Energeek. Extraits :

 « La construction d’un techno-centre installant à Fessenheim une filière de pointe et d’excellence dans le démantèlement nucléaire devait être le projet phare de la reconversion économique du territoire, clairement identifié comme tel par le Ministre François de Rugy en février 2019 lors de son passage en Alsace. Et pourtant, le gouvernement affiche aujourd’hui son profond scepticisme quant à cette réalisation alors même qu’il avait toutes les cartes en main pour la rendre possible.

Envisagée très tôt, cette idée, venant des écologistes eux-mêmes, était censée rassurer une région vivement préoccupée par les conséquences économiques néfastes de l’arrêt des deux réacteurs. La promesse de centaines d’emplois découlant de ces activités de démantèlement, inscrites à une échelle européenne, constituait la parade des partisans de la fermeture face à l’impact social de leur combat. Bien que surévaluée, la portée économique de cette installation devait être considérée avec responsabilité après la victoire des opposants à l’énergie nucléaire et l’annonce définitive de la fermeture de la centrale de Fessenheim.
Le techno-centre constitue effectivement l’occasion de créer des emplois. Certes, avec un zéro en moins, les projections d’activité permettant d’espérer 150 emplois plutôt que les 1 500 souvent communiqués, mais tout de même…

Mais voilà, depuis le début, deux conditions bien identifiées sont posées pour réaliser ce projet : la capacité à constituer une stratégie franco-allemande et la nécessité de faire évoluer la réglementation sur les déchets nucléaires.
Ces deux conditions, EDF, qui a étudié le sujet avec sérieux, les pose depuis deux ans et le début des travaux du comité de pilotage installé par le gouvernement. Jean-Bernard Levy, PDG d’EDF, les a rappelées explicitement en réponse à l’une de mes questions lors de son audition devant la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale en décembre dernier. Seule l’action et l’engagement de l’Etat permettraient de les satisfaire…

Malgré les annonces fièrement brandies, le gouvernement n’a pas avancé d’un centimètre sur ces points. Nos deux obstacles demeurent donc et le Ministère en charge semble avoir maintenant tourné la page du techno-centre alsacien comme l’attestent les mots sur le sujet d’Elisabeth Borne, Ministre de la Transition écologique et solidaire, à l’Assemblée nationale le 8 janvier 2020. Circulez, il n’y a rien à voir, le sujet n’est pas porteur….

Tout dans ce dossier est incohérent. Si la France ne fait pas évoluer sa règlementation sur les déchets nucléaires, l’une des deux conditions pour réaliser le projet, nous continuerons à considérer tous les matériaux issus du démantèlement comme des déchets nucléaires, même s’ils ne sont ni radioactifs ni contaminés. Il faudra alors les traiter comme tel et les enfouir ou les stocker de façon définitive. Par contre, nos voisins européens, qui disposent d’une réglementation adaptée, pourront quant à eux les recycler et les remettre sur le marché européen des matières. Nous les verrons donc arriver dans nos biens de consommation. Encore une fois, notre échec serait double.

« L’exemplarité promise au territoire de Fessenheim par le gouvernement dans l’accompagnement de la fermeture de la centrale n’est pas au rendez-vous »


Le technocentre enterré par Elisabeth Borne

Raphael Schellenberger et les syndicats, et EDF, et les Français qui voient leur patrimoine bradé auraient sans doute mieux fait de s’opposer plus fermement à la fermeture de Fessenheim quand il en était temps plutôt que de croire aux promesses mêmes maigrelettes, du Technocentre. Car celui-ci semble bel et bien enterré par Elisabeth Borne. Déclarations (9 janvier 2020, devant la Commission du développement durable :

 « «J’ai eu des échanges avec mes homologues allemands (…). Je ne peux pas vous dire qu’il y ait des grands signes d’ouverture de la part de nos voisins sur l’utilisation d’un technocentre qui supposerait pour eux de déplacer des déchets nucléaires au-delà de la frontière», a indiqué la ministre. «Et très franchement, ça ne me paraît pas forcément une piste facilement concrétisable», a-t-elle conclu.

lundi 2 septembre 2019

Arrêt d’Astrid : vers l’étranglement du nucléaire ?


Astrid c’est mort ? Pour quelles raisons ?

Le Monde du jeudi 29 août se paie une belle exclusivité : « Astrid, c’est mort » ! Astrid (pour Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration) est un prototype de réacteur à neutrons rapides (RNR), refroidi au sodium. Il devait être construit sur le site nucléaire de Marcoule (Gard). Lancé dès 2006, sous la présidence de Jacques Chirac, le projet devait aboutir à une entrée en service en 2020 et à un déploiement industriel en 2040. « Astrid, c’est mort. On n’y consacre plus de moyens ni d’énergie », révèle au Monde une source du CEA.

Pourquoi Astrid est-il abandonné ? Le CEA aurait été refroidi par le coût du chantier. Selon Le Monde, 738 millions d’euros avaient déjà été investis fin 2017 mais le coût total du projet était estimé entre 5 et 10 milliards d’euros alors que l’uranium est peu onéreux. En parallèle, le réacteur de recherches Jules Horowitz du CEA a vu sa facture exploser de 500 millions à 2,5 milliards d’euros. Et il ne doit pas entrer en service avant 2021. (NB : le RJH est un réacteur de test de matériaux, permettant des expérimentations avec un spectre neutronique intense en neutrons thermiques et en neutrons rapides, ce qui lui permettrait des études sur les matériaux des filières nucléaires actuelles  de 2e et 3e génération et éventuellement futures (4e génération : Réacteur à neutrons rapides…enfin si on en construit).

Deuxième explication : manque de soutien du gouvernement à travers la PPE. Au moins jusqu’à la deuxième moitié du XXIe siècle, le besoin d’un démonstrateur et le déploiement de réacteurs à neutrons rapides ne sont pas utiles”, indiquait en janvier le rapport de consultation de la PPE.

Enfin, une autre source du CEA citée par Le Monde pointe du doigt EDF qui « n’a pas vraiment soutenu le projet » en moyens financiers.

Le CEA lui- même a, après l’article du Monde, livré une explication un peu différente : « Dans le contexte énergétique actuel, la perspective d’un développement industriel des réacteurs de 4ème génération n'est en effet plus envisagée avant la deuxième moitié de ce siècle… le CEA continue ses travaux dans le cadre de la convention de programme d’étude qui s’achève fin 2019. Cependant, la construction du réacteur prototype, n’est pas programmée à court ou moyen terme »

Remarque : Que signifie exactement le contexte énergétique actuel ? Est-ce le prix bas  de l’uranium qui ne justifierait plus son recyclage ? Ou la décision politique et néfaste, écologiquement, économiquement et d’un point de vue sanitaire de réduire le nucléaire ?

« Conformément aux engagements qu’il avait pris auprès des pouvoirs publics, le CEA proposera d’ici la fin de l’année au gouvernement un programme de recherche révisé sur la quatrième génération – pour 2020 et au-delà, en lien avec les orientations du gouvernement sur la Ce programme portera sur la simulation, des travaux expérimentaux et des développements technologiques ciblés. Il permettra également de maintenir les compétences développées sur les réacteurs rapides au sodium. »

Remarque : Dont acte, mais il est difficile d’y croire. Et surtout, il faudrait peut-être revoir radicalement la  PPE (Programmation Pluriannuelle de l’Energie) dont le Grand Débat qui lui a été consacré a montré à quel point elle était irréaliste, cf. https://vivrelarecherche.blogspot.com/2018/09/le-debat-public-sur-la-transition.html )

En abandonnant Astrid, nous abandonnons beaucoup de choses ! De quoi se passe-t-on ?

Astrid est la continuation des réacteurs expérimentaux Rapsodie, Phénix (250 MWe) et Superphénix (1 240 MWe), qui rappelons-le fut un succès technologique, mais arrêté pour des raisons politiques sacrifié sur l’autel de la majorité plurielle de Lionel Jospin, et particulièrement à un accord avec les écologistes.

Astrid est un  surgénérateur, un réacteur, dit de « 4e génération »,  qui consomme de l’uranium 238 (constituant 99,3% de l’uranium naturel) plutôt que de l’uranium 235 (0,7% de l’uranium naturel), ce qui nécessiterait in fine moins d’uranium naturel extrait du sous-sol pour produire de l’électricité et évite les étapes d’enrichissement. Il peut également brûler du plutonium et transformer des actinides mineurs, déchets nucléaires à vie longue, en des déchets nucléaires à vie plus courte.

De façon plus développée, l’Uranium 238 est bombardé par des neutrons rapides, celui-ci est converti en plutonium 239 fissile. Avec la même quantité d’uranium naturel initial, on peut ainsi produire avec ces RNR jusqu’à 100 fois plus d’électricité que dans les réacteurs actuels.  Ces systèmes à neutrons rapides consomment également dans le même temps directement du plutonium dont ils permettent un multi-recyclage. Dans les réacteurs actuels (REP ou REB) en France, le recyclage du plutonium est limité à un seul cycle sous forme de combustible appelé MOX (Mixed OXide fuel).

L’un des grands enjeux des réacteurs de quatrième génération à neutrons rapides est de faciliter la gestion des déchets radioactifs en réduisant le volume et la radiotoxicité intrinsèque à long terme des déchets ultimes. Ils peuvent en particulier transformer des éléments radioactifs à vie longue (les actinides mineurs -américium, neptunium, voire curium), en éléments à vie plus courte.  Les déchets ultimes se limiteraient alors aux produits de fission de ces actinides mineurs dont le stockage serait  plus simple : ils retrouveraient le niveau de radioactivité de l’uranium naturel non plus au bout de plusieurs centaines de milliers d’années comme les actinides mineurs, mais au bout de 300 ans environ.

Les RNR peuvent produire autant ou plus de matière fissile qu’ils n’en consomment. Concrètement, à chaque fois qu’un neutron rapide provoque la fission d’un atome de plutonium 239, d’autres neutrons transforment dans le même temps de l’uranium 238 en plutonium 239.

Donc, les réacteurs à neutrons rapides peuvent fonctionner en différents modes selon l’usage recherché : en mode iso-générateur (égalité entre la production et la consommation de matière fissile) ; en mode sous-générateur (consommation nette de matières fissiles) ou mode « brûleur » pour consommer du plutonium de façon intensive ; en mode surgénérateur (production de plutonium supérieure à sa consommation.

Conséquences de l’abandon d’Astrid : Nous nous privons :
- d’un réacteur qui, à pleine efficience, peut produire jusqu’à 100 fois plus d’électricité que dans les réacteurs actuels
- d’un réacteur capable d’utiliser  les stocks d’uranium appauvri disponibles, en combinaison avec les combustibles usés contenant du plutonium, et  permettant, à partir du siècle prochain, de s’affranchir totalement des mines d’uranium, et ce pendant plusieurs millénaires : on valoriserait, dès lors, les 99% de l’uranium extrait mis actuellement de côté.
- d’un réacteur assurant  donc un nucléaire durable et une totale autonomie énergétique à la France, capable de générer de l’électricité en quantité et en puissance suffisante pour couvrir tous les usages futurs
-  D’un réacteur capable de produire plus de matière fissile qu’il n’en consomme. C’est l’énergie abondante pour toujours  du surgénérateur!
- D’un réacteur permettant de réduire considérablement les déchets nucléaires ; les déchets ultimes se limiteraient alors aux produits de fission de ces actinides mineurs de durée de de vie de 300 ans environ.

Et l’on viendrait nous expliquer que 5 milliards d’euros, c’est trop pour cela ! Quand on a prévu de dépenser dix fois plus en solaire et en éolien, qui, s’ils remplacent le nucléaire seront néfastes pour le climat (car il faudra les adosser à une énergie pilotable, probablement du gaz), des énergies fatales qui produisent de l’électricité quand on n’en pas besoin.


Ajoutons que l’arrêt d’Astrid peut imposer de reclasser en déchet des ressources inexploitées stockées par Orano, ce qui impacterait négativement le plan national de gestion des matières et des déchets radioactifs (PNGMDR).

Les Réacteurs à Neutrons Rapides, ça fonctionne !

La France a été l’une des premières, avec Phénix et Superphénix à faire la démonstration de la faisabilité d’un RNR, filière sodium. Si l’utilisation du sodium peut poser des problèmes de sécurité, Astrid avait justement pour but d’y répondre en intégrant de nouveaux dispositifs : en particulier, la présence d’un circuit secondaire en sodium non radioactif permet d’éliminer les conséquences radiologiques d’un éventuel accident chimique généré par une réaction sodium-eau.

Ensuite, des RNR fonctionnent. A la centrale de Benoïarsk, le réacteur BN 600 a été raccordé au réseau en 1982 et est entré en phase d’exploitation commerciale, avec un : taux de disponibilité moyen de 76 % fin 2010.  En 2015, le réacteur Benoïarsk-4  (BN-800) est connecté au réseau électrique national russe. Apparemment heureux de leurs RNR, les Russes ont décidé de passer à BN 1200, toujours sur la même centrale. Rosatom étudie d’ailleurs aussi des RNR où le sodium est remplacé par du plomb : refroidissement au plomb liquide (projet BREST) et refroidissement au plomb-bismuth (comme dans les réacteurs de sous-marins nucléaires APL-705, qui devrait aboutir à la construction d’un réacteur  SVBR de 100 MW.
Les Chinois disposent du China Experimental Fast Reactor (CEFR), réacteur expérimental de 65 MW qui a réussi en 2014 une démonstration de fonctionnement à pleine puissance pendant 3 jours. Suite à cette réussite, le nucléariste chinois NNC a annoncé fin décembre 2017 le début de la construction d'un démonstrateur de 600 MW à Xiapu, dans la province de Fujian.
L’Inde dispose du Fast Breeder Test Reactor (FBTR), réacteur expérimental d’une puissance de 40 MW, et qui comprend un cœur de 50 kg of plutonium de qualité militaire (ce qui est plutôt une bonne façon de l’utiliser).
Le Japon dispose du réacteur expérimental Jōyō qui a fonctionné  de juillet 2003 à 2007, avec une puissance thermique de 140 à 150 mégawatts. Il est à l’arrêt depuis 2007. Le Japon participait à Astrid, mais s’en est semble-t-il retiré.

Et nous, et nous, et nous ? Rien en France, le pays qui a le plus développé le nucléaire civil ?

Astrid faisait de plus partie d’un programme international sur le nucléaire du futur. En 2000, le Forum international Génération IV (GIF) est né de la volonté de créer un cadre de R&D international sur le nucléaire du futur et de faire émerger plus rapidement les technologies les plus performantes à maîtriser. Ce consortium a regroupé douze pays (Afrique du Sud, Argentine, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Japon, Royaume-Uni, Russie, Suisse) plus Euratom.
En 2002, six technologies ont été retenues par les membres du Forum international Génération IV. Elles apportent toutes des avancées notables en matière de développement énergétique durable, de compétitivité économique, de sûreté et de fiabilité, de résistance à la prolifération et aux agressions externes.
Trois de ces technologies concernent des Réacteurs à Neutrons Rapides : GFR (Gas-cooled Fast Reactor), réacteur à neutrons rapides refroidi au gaz (très hypothétique) ; SFR (Sodium- cooled Fast Reactor), réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium (Astrid); LFR (Lead-cooled fast Reactor), réacteur à neutrons rapides refroidi au plomb.

Et nous, et nous, et nous : on arrête tout ?

En complément de la filière à neutrons rapides, 3 types de réacteurs sont aussi étudiés : VHTR (Very High Temperature Reactor), réacteur à très haute température; SCWR (Supercritical Water-cooled Reactor), réacteur à eau supercritique ; MSR (Molten Salt Reactor), réacteur à sels fondus

L’abandon d’Astrid en catimini est un scandale inacceptable. La filière nucléaire française n'aura pas de réacteur de quatrième génération

Compte-tenu de ses enjeux, de ses promesses (un nucléaire pratiquement sans déchet), des étapes de validation qu’il a déjà franchi, avec Superphénix en France, avec les réacteurs de la même filière en Russie et en Chine, l’arrêt en catimini d’Astrid est incompréhensible et scandaleux.
Il est en effet incompréhensible que ce programme d’avenir et du plus haut intérêt pour une énergie future pratiquement illimitée et décarbonée, assurant à la France et à l’Europe une pleine souveraineté énergétique, soit ainsi arrêté sans une évaluation sérieuse, scientifique et internationale, et une évaluation politique devant le Parlement. Il est scandaleux et inquiétant qu’aucune piste ne soit indiquée pour le nucléaire du futur en France.

Pense-t-on réellement que l’approvisionnement en uranium ne pose et ne posera aucun problème dans un avenir d’une trentaine d’année ? Ce serait prendre un sacré pari sur les instabilités et les tensions géostratègiques … Et sur l’accroissement des besoins en combustible nucléaire, avec le développement important de l’électricité nucléaire dans le monde.

Y-a-t-il des arguments techniques pour favoriser une autre technologie, comme les Réacteurs à Neutrons Rapides au plomb ? Dans ce cas, il faut le dire et le faire valider par l’expertise.

Cette décision prise en catimini, sans expertise publique, sans débat parlementaire laisse craindre le pire : que, comme Superphénix, Astrid ne soit victime de sombres et honteuses manœuvres politiciennes, que l’on n’ose même pas vouer publiquement
D’où un étranglement discret par les financement ( tout comme l’Unon Européenne, refuse d’inclure le nucléaire dans la taxonomie verte.
Est-ce ainsi que le CEA, organisme unique d’excellence dans le domaine atomique, Ets-ce ainsi que le nucléaire français mourra ? Par étranglement.

N.B. ; pour les réactions politiques, signalons une excellente tribune de Raphaël Schellenberger sur Lenergeek ( « Cet abandon est la démonstration que la raison et la science ont quitté le rang des éléments constitutifs d’une décision publique… Le plus grave, c’est que cela se passe dans l’indifférence la plus totale. C’est que le débat politique est étouffé sur le sujet, c’est que cela se fait en catimini. »)
Et la réaction de Marine Le Pen dénonçant « un crime économique, technologique et écologique ».

Il faut une commission d’enquête parlementaire.


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