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vendredi 11 septembre 2015

Les peurs des scientifiques

« Maintenant, nous sommes tous des fils de putes », telle a été la réaction du physicien américain Kenneth Bainbridge assistant au premier tir nucléaire. A l’occasion du 70ème anniversaire d’Hiroshima, Le Monde (7 aout 2015) a posé la question à des chercheurs de différentes disciplines : « Dans votre discipline, avez-vous le sentiment que des chercheurs pourraient avoir le même sentiment

Robots tueurs et crash de cybersécurité

Cette thématique est à l’ordre du jour en robotique avec une lettre ouverte signée par 18000 chercheurs demandant l’interdiction d’armes autonomes capables  de sélectionner et de combattre des cibles sans intervention humaine ; c’est l’un des signataires de cette pétition, le Prix Nobel Frank Wilczek qui a répondu et confirmé sa peur des robots tueurs : «  Nous sommes à un moment clé où nous assistons à une convergence de différentes technologies le big data, le machine learning, la robotique et l’internet », et il considère que l’application de ces technologies à des engins de guerre, alors capables de régir de façon autonome beaucoup plus rapidement que n’importe quel humain pourrait déclencher une nouvelle course aux armements et à une situation incontrôlable : « lorsque des essaims de machines répondront à des algorithmes secrets, personne ne pourra prédire l’issue d’un conflit et l’impact sur le monde civil ».
Oui, mais bizarrement, il me semble qu’il y a aussi dans cette campagne très médiatisée une promotion des roboticiens : « c’est nous les plus dangereux ». Or, cette menace est depuis longtemps identifiée puisqu’elle constituait thème du célèbre Dr Folamour (Dr Strangelove) où la catastrophe se produit parce que les Russes ont adopté un système de réponse automatique (la Machine infernale) – un scénario inspiré par les mathématiciens travaillant sur la théorie des jeux, particulièrement Von Neumann.
La cryptographe Michele Mosca pointe le danger de cyberattaques d’un genre nouveau qui seraient permises par les capacités de briseurs de code des ordinateurs quantiques. « Non seulement une vaste quantité d’informations privées (santé, situation financière) perdraient leur caractère confidentiel, mais des systèmes globaux et critiques seraient anéantis : le système financier mondial, pourrait être paralysé, des infrastructures énergétiques deviendraient vulnérables, on pourrait imaginer des crash aériens et ferroviaires…Dans les milieux de la cybersécurité, les gens disent qu’il faudrait qu’advienne un cyberéquivalent de Pearl Harbor. » Ces dangers sont évitables, dit Mme Mosca, mais il est essentiel que les individus expriment leur désir d’être en cybersécurité et contraignent gouvernements, organismes publics et organisations privées à s’en soucier.

Editions de gène, dépistage et super-virus
Curieusement les biologistes, pour la plupart, se montrent optimistes et sans crainte pour leurs disciplines . Le Dr François Jacquemard, qui dirige le centre de diagnostic prénatal de l’Hôpital américain, affirme que les progrès des technologies de l’ADN permettent des diagnostics prénatals beaucoup plus sûrs, les rendent disponibles beaucoup plus largement pour le plus grand bénéfice des patients et à la grande déception des cassandre ». » »Il ne faut pas brider les moyens d’accéder aux nouvelles possibilités, au service de l’amélioration de la santé, notre bien commun », Il suffit simplement que les autorités de santé fassent leur travail d’évaluation et résistent aux pressions des industriels qui voudraient que tout soit diffusé sans attendre » ; « parier sur l’intelligence et l’humanisme et libérer les initiatives ». Emmanuelle Charpentier co-découvreuse d’une technique extrêmement prometteuse, précise et efficace d’édition de gênes (de manipulation génétique, osons le mot ! (CRISPR-Cas9) se contente de signaler que « de nouvelles découvertes sont toujours accompagnées d’une responsabilité » , mais que les avantages de l’édition de gênes pour la recherche scientifique et la santé humaine sont extrêmement importants ». Cependant, l’utilisation cliniques des odifications de la lignée germinal chez l’homme ( autrement dit le clonage pour soigner ou améliorer de façon héréditaire le génome d’un individu) « pourrait être très problématique, et cette question est actuellement au centre d’un débat éthique ». Pas d’affolement donc, face au clonage ! Seul le virologue Wayne Hobson exprime une crainte réelle : que le génie génétique soit utilisé pour rendre des microbes ou des virus plus dangereux, plus mortels ou plus transmissible : «  le monde des microbes est suffisamment dangereux. On n’a pas besoin d’en rajouter ». Dans certains laboratoires, ces manipulation ont été faites, avec succès, pour rendre par exemple transmissible à l’homme un virus de la grippe aviaire ». La communauté scientifique a réagi en demandant que ces recherches ne soient pas publiées et qu’elles fassent l’objet d’un moratoire, voire d’une interdiction.

Manipulations de la mémoire
Bref, une très bonne idée que cette enquête du Monde, et comme maintenant, trop  généralement dans la presse, une très  bonne idée bien gâchée par la précipitation et le manque de moyens. Elle méritait beaucoup mieux que ces quelques banalités, des débats plus approfondis, davantage d’intervenants, d’échanges, de réflexions, davantage d’espace et de temps,  bref, un vrai dossier, - une occasion manquée pour les scientifiques de dialoguer avec le public et de faire connaître leurs espoirs et leur préoccupations.
Pour conclure, ma propre peur : les manipulations de la mémoire. On sait maintenant repérer dans le cerveau la trace mémorielle précise que laisse un événement, et l’on peut manipuler cette mémoire. Ainsi, au MIT, Tonegawa et al, en réveillant grâce à une fibre optique le souvenir d’un stimulus douloureux lié à un endroit précis (chez la souris), ont réussi à l’associer à un autre endroit ; la souris alors manifeste sa peur lorsqu’on la place à un endroit neutre voire agréable,  où elle n’a subi aucune douleur. AU CNRS, Benchenane et al. ont réussi à bloquer l’enregistrement d’un  souvenir douloureux et, en stimulant en même temps une région cérébrale liée au plaisir, ont  changé le souvenir lié à un lieu : la souris n’évitait plus l’endroit où elle avait reçu un stimulus douloureux, mais, au contraire, s’y rendait de préférence ! Techniquement, pas grand-chose n’empêche de passer de la souris à l’homme….
Dernière remarque : pour un positiviste, tout changement n’est pas un progrès ; il n’est un progrès que s’il est le développement de l’ordre, c’est-à-dire s’il permet un accroissement de la connaissance, une maitrise plus efficace, intelligente et morale du monde, s’il conforte l’évolution de nos sociétés des stades théologiques et métaphysiques (militaires et révolutionnaires) vers un âge positif, industrieux, pacifique, une coopération meilleure et plus étendue à l’échelle humaine, contrepartie d’une spécialisation grandissante des fonctions, une organisation républicaine. De toute évidence, la recherche sur des super virus plus contagieux et plus mortels ne répond pas à cette condition.
 
 
 

samedi 19 février 2011

Histoire, terminales scientifiques et identité nationale

Histoire, terminales scientifiques  et identité nationale

Un débat chasse l’autre, c’est la méthode Sarkozy. Alors, avant que passe, avec l’approbation de certaines associations de parents d’élèves, une réforme tendant à priver près de la moitié des élèves de la filière générale d’un enseignement d’histoire en terminale, tentons un dernier baroud. L’historien des sciences que je suis ne peut évidemment se résigner à cet appauvrissement de notre enseignement : Veut-on que les scientifiques dont nous avons tant besoin soient ces spécialistes idiots que dénonçait déjà Comte[1] ?

Histoire et identité nationale

 Commençons par cette remarque d’un connaisseur : «Un peuple qui n’enseigne pas son histoire est un peuple qui perd son identité » François Mitterrand, 1982. Le débat sur l’identité nationale est l’occasion de relire le texte de Renan de 1882, Qu’est-ce qu’une nation ? Pour Renan déjà, la nation se construit contre le communautarisme : « Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n’ont entre elles presque rien en commun. Or l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oubliés bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, taïfal, wisigot ». La nation est construite par l’histoire : « La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens… » . Et la nation vit par l’histoire et par la volonté de continuer l’histoire : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel... L’une  est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs, l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis… Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore »
En France donc, l’identité nationale s’enracine dans la culture historique comme le note Antoine Prost dans son ouvrage remarquable Douze leçons sur l’histoire. Les républicains ont compté sur l’histoire pour développer le patriotisme et l’adhésion aux institutions- c’était tout le projet magnifique de Lavisse. Ce fait - l’importance de l’histoire -n’est peut-être pas aussi universel que le pensait Renan -il semble par exemple que l’Angleterre se pense, se représente à elle-même davantage par l’économie politique. Mais en France, l’importance de l’histoire est indiscutable ; c’est sans doute le seul pays où l’enseignement de l’histoire est au sens littéral, une affaire d’Etat, qui peut être évoquée en Conseil des Ministres… et provoquer de véritables passions.
Il faut donc sans doute que nos gouvernants actuels connaissent bien mal leur pays ou qu’ils s’en sentent bien détachés pour avoir pensé que la suppression des cours d’histoires dans les terminales scientifiques, principalement pour des raisons d’économie maquillées en volonté de renforcer les filières littéraires, passerait sans provoquer de réactions.

L’Histoire contre les manipulations de la mémoire

 Il faut aussi bien méconnaître l’histoire pour confondre histoire et mémoire et mettre celle-ci au service de médiocres manipulations politiques, comme le fait l’actuel Président qui voudrait bien nous plonger dans une dictature quasi-orwellienne de l’émotion. Dans un texte célèbre, Pierre Nora a bien démontré l’opposition profonde entre mémoire et histoire : « La mémoire installe le souvenir dans le sacré, l’histoire, parce qu’opération intellectuelle et laïcisante, appelle analyse et discours critique…La mémoire sourd d’un groupe qu’elle soude…il y a autant de mémoire que de groupes, elle est par nature multiple et démultipliée. L’histoire, au contraire, appartient à tous et à personne ce qui lui donne vocation à l’universel »  (Les Lieux de Mémoire). Lucien Febvre est même allé plus loin, retrouvant la fameuse nécessité d’oublier dont parlait Renan : « Un instinct nous dit qu’oublier est une nécessité pour les groupes, pour les sociétés qui veulent vivre. L’histoire répond à ce besoin Elle est un moyen d’organiser le passé pour l’empêcher de trop peser sur les épaules des hommes » (Vers une autre histoire). A trop et mal manipuler les devoirs de mémoire, on renforcera les communautarismes au  détriment de la nation. Au contraire, l’histoire doit permettre de préparer l’avenir. « On fait valoir sans cesse le devoir de mémoire, mais rappeler un événement, ne sert à rien, même pas à éviter qu’il ne se reproduise, si on ne l’explique pas.
Il vaut mieux que l’humanité se conduise en fonction de raisons que de sentiments » note Antoine Prost. (Douze leçons sur l’histoire)
Il y a vraiment une méchante ironie à lancer un débat sur l’identité nationale et à supprimer en même temps l’histoire en terminale pour les séries scientifiques, en cette année de terminale qui doit clore le socle commun de l’enseignement et permettre une réflexion plus approfondie sur le mode moderne grâce au savoir historique – que l’on pense au superbe programme exposé, rêvé par Braudel dans sa Grammaire des civilisations.
 On a parfois reproché aux socialistes de vouloir par idéologie détruire les formations élitistes.  Ils n’ont rien fait de tel, et les plus courageux ou les plus lucides ont défendu l’élitisme républicain. Il est paradoxal de voir aujourd’hui la droite, du moins celle qui est au pouvoir, s’acharner à dévaloriser la section  S, ce qui, évidemment, ne fera aucun bien à la section L, qu’on n’aide d’ailleurs pas en raillant l’étude de la Princesse de Clèves. Faut-il chercher ici d’autres raisons que le faible intérêt porté à l’enseignement dans la famille présidentielle ? Qu’en pensent des électeurs de droite plus traditionnels ?

            Il faut donc se battre, au nom de l’identité nationale, de l’intégration, mais surtout au nom de l’intelligence et même de l’efficacité économique pour que l’enseignement continue à former des têtes bien faites et harmonieusement remplies ; donc pour l’enseignement de l’histoire en terminale scientifique et son rétablissement dans l’enseignement technique. Et aussi pour un enseignement scientifique dans les classes littéraires, un enseignement qui permette d’acquérir une bonne connaissance des principes, méthodes et résultats fondamentaux des sciences et qui pourrait être basé sur l’histoire des sciences et des techniques.



[1] “Si l’on a souvent déploré, dans l’ordre matériel, l’ouvrier exclusivement occupé, durant sa vie entière, à la fabrication de manches de couteaux ou de têtes d’épingles, la saine philosophie n’en doit pas moins regretter l’emploi exclusif et continu d’un cerveau humain à la résolution de quelques équations ou au classement de quelques insectes. L’effet moral est fort analogue, c’est toujours de tendre essentiellement à inspirer une désastreuse indifférence pour le cours général des affaires humaines, pourvu qu’il y ait sans cesse des équations à résoudre et des épingles à fabriquer”.