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vendredi 13 décembre 2019

La sobriété énergétique est mal partie (2) : le scénario négaWatt.


NegaWatt et les Pirates

Le scenario negaWatt, j’en ai déjà parlé à propos du Parti Pirate, qui l’a sérieusement évalué dans une démarche tout à fait agnostique…et en a conclu :

« la poursuite du développement du nucléaire en France, énergie aujourd’hui la moins carbonée, nous semble pour l’instant inévitable. »

avec des remarques assez assassines. Le scénario negaWatt :!

« impose donc une société qui ne pourra être que très contrôlée, le moindre écart ayant des conséquences importantes pour la collectivité.
Il  impose une société ou les campagnes devront se vider vers des villes, car nous n’aurons pas l’énergie pour les transports domicile - travail.
Il impose une société ou le citoyen ne sera toujours pas en droit de définir sa politique énergétique à court, moyen et long terme. »

Bien vu, et  pour une critique plus complète de negaWatt, un article remarquable de Bernard Cassoret, Maitre de Conférence à l’Université d’Artois

Le scénario négaWatt : des hypothèses difficilement envisageables

Extraits :

1) negaWatt, une impossibilité technique !

Parmi les scénarios de transition énergétique, négaWatt est sans doute le plus connu, élaboré par l’association du même nom. Il concerne la totalité de l’énergie consommée en France, et pas seulement l’électricité.
Alors que les énergies renouvelables ne représentaient en 2017 que 10,5% de nos besoins, elles en couvriraient  la quasi-totalité en 2050.  La mise en œuvre de ce scénario permettrait donc de se passer à la fois des énergies fossiles et nucléaire.
Les hypothèses du scénario, récemment publiées par l’association, permettent  de mieux se rendre compte du niveau de difficulté d’un tel challenge.
Ce scénario supposerait des efforts considérables dans les énergies renouvelables, en particulier l’éolien et le photovoltaïque qui connaitraient une croissance spectaculaire.

L’éolien devrait fournir 247 TWh en 2050 contre 24 TWh en 2017, dix fois plus donc ! Cela supposerait environ 20 000 éoliennes terrestres et 4 000 éoliennes maritimes, contre environ 7 000 terrestres et aucune en mer actuellement.
La puissance totale du parc installée devrait atteindre 77 GW contre 13 GW en 2017. La durée de vie de ces machines étant inférieure à 25 ans, il faudrait dans le futur tripler le rythme actuel d’installation (1.2 GW par an en moyenne ces 5 dernières années) rien que pour maintenir les 77 GW de puissance installée.
Le photovoltaïque devrait fournir chaque 147 TWh contre 9 TWh en 2017 ; la puissance du parc photovoltaïque devrait pour cela passer de 8 à 140 GW !
Sachant que l’on a installé 0.8 GW par an en moyenne ces 5 dernières années et que la durée de vie des panneaux ne dépasse pas 30 ans, il faudrait dans le futur un rythme d’installation 7 fois supérieur au rythme actuel rien que pour maintenir la puissance installée de 140 GW ! »

Commentaire : et on les met où tous ces moulins à vent ? D’autant que les sites les plus favorables étant déjà pris, le nombre me semble plutôt sous-évalué !

« Les problèmes d’intermittence (pas de production les soirs sans vent) seraient essentiellement réglés par la production et le stockage d’hydrogène et de méthane.
Il faudrait donc des investissements considérables dans des usines de transformation de l’électricité en gaz, une technologie actuellement au stade expérimental (comment et où construire les usines, comment stocker le gaz ?) et dont les rendements sont faibles. »

2) negaWatt, un monde cauchemardesque !

« Mais l’essentiel n’est pas là. Malgré ces efforts très importants, il faudrait selon négaWatt réduire la demande en énergie primaire de 65 % alors que la population augmenterait de 15 %....

L’essentiel viendrait de la sobriété énergétique qui consiste, selon négaWatt, à privilégier les usages les plus utiles, à « restreindre les plus extravagants et supprimer les plus nuisibles » ; de beaux débats en perspective pour juger ce qui est utile ou nuisible… Il faudrait accéder à moins de biens et de services, c’est-à-dire vivre de manière moins riche.

La consommation résidentielle et tertiaire diminuerait de 49 % grâce à une stabilisation du nombre d’habitants par foyer (moins de célibataires ?), un développement de l’habitat en petit collectif (faudra-t-il interdire de construire des maisons individuelles ?), un ralentissement de la croissance des constructions (le nombre de logements construits chaque année serait divisé par 3, leur surface baisserait de 25%), l’optimisation des systèmes de chauffage et l’isolation des logements.

Il faudrait, selon négaWatt, rénover chaque année jusqu’à 780 000 logements pour les amener à une consommation moyenne de 40 kWh/m² par an pour les besoins du chauffage.
Est-ce possible ? La réglementation thermique 2012 en vigueur exige qu’un logement neuf (Bâtiment Basse Consommation) consomme moins de 50 kWh/m² par an, donc plus que 40, mais on sait que la consommation réelle est souvent supérieure ; les logements collectifs neufs ont d’ailleurs droit à des dérogations.
La consommation moyenne des logements français est actuellement proche de 200 kWh par m², très loin de 40…
En 2012, l’État français avait fixé l’objectif de rénover 500 000 logements chaque année, un objectif qualifié dans le journal Le Monde du 4 juin 2014 de « définitivement hors d’atteinte »…
Et rénover un logement ne signifie pas que sa consommation atteigne un niveau suffisamment bas : on peut gagner beaucoup sur des logements mal isolés, passer par exemple de 300 à 150 kWh/m² par an, mais il est très difficile dans l’ancien de descendre en dessous de 50.

Quant au logement, il me semblait plutôt que les Français en manquaient et qu’ il était nécessaire de relancer la construction !

Acceptabilité sociale zéro !

« Dans les transports, le nombre de kilomètres parcourus par personne chaque année diminuerait de 26 %, ce qui irait à l’encontre de l’évolution que nous connaissons depuis toujours. Ainsi il y aurait moitié moins de déplacements de plus de 1500km, il n’y aurait plus de vols intérieurs, les vols internationaux diminueraient d’un tiers.
L’usage de la voiture individuelle telle que nous la connaissons actuellement diminuerait de moitié dans les campagnes et serait exclu dans les grandes villes.
Le taux de remplissage des voitures individuelles dans les campagnes devrait augmenter de 50% avec une moyenne de 2.4 personnes par véhicule contre 1.59 actuellement. Le transport des marchandises diminuerait de 17%

Se déplacer moins, ça n’est pas seulement moins partir en vacances, c’est aussi moins voir sa famille et ses amis, avoir moins d’échanges avec les étrangers, avoir plus de difficultés à travailler, à se fournir en nourriture et matériaux de construction…  

La consommation énergétique de l’industrie diminuerait grâce à un gain en efficacité et à une baisse des besoins en matériaux : -26% d’acier, -35% de plastique, -39% de ciment, -41% de verre.
Cette baisse signifie une diminution de la consommation de produits manufacturés s’inscrivant dans une économie décroissante que bien peu de politiques souhaitent, avec probablement de nouvelles fermetures d’usines en perspective…

Entre autres réjouissances, on peut noter également :
– baisse de 29% de la quantité d’eau chaude consommée par personne,
– baisse de 22% du nombre de cycles de lave-linge,
– baisse de 18% du nombre de cycles de lave-vaisselle,
– baisse de 18% du taux d’équipement en sèche-linge,
– baisse de moitié du taux d’équipement en congélateur,
– baisse de 33% de l’usage du fer à repasser,
– passage de 8 à 5 heures d’éclairage par jour dans le tertiaire,
– disparition des consoles de jeux,
baisse d’un tiers du nombre  d’écrans par foyer,
– division par 3 du nombre d’ordinateur par foyer,
– division par 2 du nombre de lecteurs musicaux,

Des conséquences peu réjouissantes 

D’une manière générale, je constate que les changements proposés auraient des conséquences considérables et peu réjouissantes sur nos modes de vie, et je vois mal comment une vaste prise de conscience collective des enjeux environnementaux pourrait les imposer dans la joie et la bonne humeur.
On peut se demander si ces changements sont compatibles avec la démocratie : ils impliquent des mutations de mode de vie si importantes qu’il est possible qu’il faille les imposer par la force.
Il est probable qu’une forte sélection se fera par l’argent : ceux ayant les moyens continuant à vivre dans le confort, les pauvres devant se débrouiller et avoir une vie plus dure »

Commentaire final de M. Bernard Cassoret : «  Il est probable que l’objectif de certains membres de cette association soit avant tout de montrer qu’il est possible de se passer du nucléaire sans grandes conséquences. »

Eh bien, c’est pas gagné ; et au vu de l’interaction entre negaWatt et le Parti Pirate, c’est le contraire qui s’est produit !

Maintenant, il faut savoir que RTE a été prié d’intégrer des éléments de negaWatt dans ses scenarios, que negaWatt a bureaux et tables ouvertes à l’Ademe, qui lui apporte publicité et crédibilité ( à moins qu’elle ne perde surtout la sienne), qu’Elisabeth Borne, en exigeant qu’EDF étudie un scénario 100% renouvelable s’inspire de negaWatt.

Il fait donc faire connaître le programme de negaWatt, et merci à M. Cassoret pour avoir eu la patience de se pencher sur un tel amoncellement d’insanités.


mardi 22 octobre 2019

Le Parti Pirate, Negawatt et le nucléaire


Le Parti Pirate s’est récemment positionné en faveur du nucléaire. Extraits (pour version complète et discussion,)

« Le positionnement politique énergétique du Parti Pirate a fait l’objet de nombreuses demandes et questionnements lors des européennes 2019. Il est temps pour le parti de trancher la question de société qu’est celle du nucléaire. Le texte ci-dessous offre une première direction à un futur programme énergétique plus complet en cohérence avec le programme européen. »
« Le parti pirate se positionne en faveur de l’objectif primordial aujourd’hui : décarboner au maximum la consommation d’énergie primaire et donc en conséquence la production électrique. »

Dans ce cadre, la poursuite du développement du nucléaire en France, énergie aujourd’hui la moins carbonée, nous semble pour l’instant inévitable. Il ne semble pas envisageable de prôner une transition complète et unique vers l’éolien et le solaire. Le développement des énergies décarbonées doit continuer conjointement, de manière complémentaire. »

« Cette position sera réévaluée à la lumière de l’évolution future (coût, impact environnemental, etc) des technologies de production et de stockage d’électricité. »

« Il semble non seulement nécessaire de renouveler le parc nucléaire actuel mais aussi de remplacer les centrales à charbon et à gaz (autres que celles à bilan carbone nulle comme les système Power2Gas) restante. À cet effet, le passage à l’EPR, dans un système de contrôle strict des dérapages budgétaires à la charges des constructeurs et non des exploitants, semble la meilleure solution afin d’assurer une stabilité de production pour les prochaines décennies. »

« Le Parti Pirate préconise, au vu des dispositifs technologiques dont nous disposons, une gestion des déchets qui soit géologique (CIGEO). Il préconisé également de mettre en place des mécanismes de cogénération (récupération de la chaleur émise par les centrales pour le chauffage, l’industrie) afin d’optimiser les productions de ces centrales. Enfin il préconise de privilégier le développement de centrale avec systèmes aéroréfrigérant limitant ainsi les prélèvements d’eau des cours d’eau sans réintégration directe »

« Une base de production telle que proposée ci-dessus nous permettra de continuer à innover sans craintes sur les EnR. Le premier défi qui s’annonce va concerner la consommation en métaux rares et moins rares, en béton. Le deuxième défi sera celui de l’utilisation et la modification des espaces écologiques pour accueillir cette production (barrages, champs éoliens). Le troisième défi va concerner le stockage. Pour ce dernier défi, le parti pirate préconise de centrer les efforts sur des technologies comme le power2gas. »

Quand le Parti Pirate aborde Negawatt (au sens d’abordage, au sabre !)

Ce qui est intéressant, c’est non seulement le résultat, qui n’était pas acquis au départ, le Parti Pirate était assez agnostique en matière de politique énergétique, et le nucléaire, du moins sous la forme actuelle de grandes installations centralisées ( un de ses grands avantages en terme d’occupation du territoire) n’appartenant pas spécialement à l’univers libertarien, c’est aussi la méthode.  Parce que le Parti Pirate a une vraie culture du débat, qu’il refuse l’irrationalité et est très attaché à la rationalité scientifique et technique que ses animateurs ont une certaine culture scientifique. Alors ils ont consulté large, (et de bons experts vulgarisateurs, cf. Tristan Kamin) ils ont débattu, ils ont décidé dans le sens indiqué.

Parmi les discussions, des échanges assez savoureux ont eu lieu avec Negawatt, association ultra médiatique qui prône pour la France, une trajectoire utilisant 100% d’énergies renouvelables en 2050, sans nucléaire, sans fossile. Son principal animateur, Yves Marignac, fait figure d’expert souvent invité (parfois qualifié d’expert du nucléaire (avec quelle formation ?) mais en réalité militant anti-nucléaire assez fondamentaliste.

Dans la mesure où le  trop fameux scénario Negawatt (cf.graphe ci-dessous) prévoit une diminution des deux tiers de la consommation énergétique, j’avoue que l’hypothèse de départ me paraissant assez farfelue, je ne m’étais même pas donné la peine de trop fouiller. Et comme beaucoup, j’ai sans doute eu tort, parce que, du coup,  comme personne ne le discute, le scénario Negawatt s’est mis à faire référence et a même été pris en compte pour l’élaboration de la PPE (Programmation pluriannuelle de l’énergie)- ça explique certaines choses !

Donc voici le scénario Negawatt :


Comme annoncé à l’horizon 2050, disparition du nucléaire et des fossiles, diminution des 2/3 de la consommation d’énergie, le reste étant en sobriété, grâce à la « sobriété » et à l’ « efficacité demande  ou offre»

Ben oui, il y a qu’à croire. mais le Parti Pirate n’a pas voulu croire, il a voulu voir ce que cela signifiait. Et ils ont pas été déçu !

Résumé-extrait (entre guillemet, extraits de discussion du Parti Pirate, en dessous, mes commentaires)

« La sobriété – transport » : baisse de la vitesse sur autoroute de 130 à 110 km/h (consommation réduite de 25% sur ce type de trajet). ; diminution des distances parcourues : Télétravail / Coworking ; Plus de vols intérieurs en France (sauf particularité) »

Alors si tout cela semble “cool”, clairement la partie télétravail est à mon sens un peu surévalué (je ne pense pas que cela fonctionne beaucoup plus que maintenant) »

Remarque :en effet ! Et je me demande bien ce que signifie plus de vols intérieurs sauf particularité….de qui, de quoi ? De vol particuliers ?

« la sobriété pour le Bâtiment : Là en résumé, l’idée c’est … De ne plus construire de maisons neuves individuelles … et un peu de “petit collectif” ET une limitation de la taille des logements (possible par des mutualisations dans les petits collectifs, comme les buanderies ou chambres d’amis).
On parle aussi d’une baisse importante d’électroménager (-20 % de sèche-linge, une seule TV par famille) … mais aussi 20 % à 30 % de serveurs dans les data centers (car ils seraient zombies…).
=> Cela ne semble rien, mais c’est HYPER VIOLENT en termes de libertés individuelle »

Remarque : en effet, surtout que tous les rapports sur le numérique prévoient au contraire une augmentation considérable de la consommation électrique pour les nouveaux usages. Les block chain, ça consomme pas mal. Et la limitation du nombre d’écrans, le Parti Pirate aime pas trop. On les comprend.

« Agriculture : On résume : -50 % de viande, -20 % de protéines (animale et végétale), plus de gaspillage alimentaire (je doute de l’impact annoncé, mais … pourquoi pas ?) »

Commentaire : z’êtes bien gentil les Pirates, mais là moi, je trouve ça aussi hyper violent

« Conclusion sobriété : Pour ma part, je trouve cela très léger. Clairement, on est dans de la mesurette et je trouve déjà que l’on va taper assez fort sur la liberté individuelle … Pour pas grand-chose.
Et vous allez vous rendre compte qu’en fait, quand on rentre dans le détail, on est presque dans le mensonge »

« Alors on va le dire clairement, pour suivre ce plan il faut : Supprimer l’ensemble des recours anti éolien posé par les écologistes (sinon on n’atteindra pas l’objectif fixé, déjà que le tendanciel me semble optimiste)
Va falloir obliger l’ensemble des citoyens à avoir un compteur intelligent (vu le volume de photovoltaïque).
Et donc, comment gère-t-on le fait que l’éolien et le photovoltaïque, c’est non pilotable (pas de vent, pas de soleil, pas d’élec) ? Et bien facile, on va “sur équiper” la France en Éolien et Photovoltaïque et quand on surproduit, on va utiliser le Power To Gaz pour stocker l’énergie.
Et donc, comment gère-t-on le transport de véhicule personnel dont on ne peut pas se passer … “Biogaz et Power To Gaz aussi”. »

Commentaire : l’explosion de l’éolien que suppose le scénario… c’est tout simplement pas possible. NB : Pour remplacer Fessenheim (puissance nominale 1800 MW et coefficient de production de 90%), il faut donc 4000 éoliennes. Pour des éoliennes qui mesurent maintenant près de 180-200mètre en bout de pales, supposons-les espacées de 300mètres, ce qui est un minimum. Donc, pour remplacer une seule centrale nucléaire, avec des éoliennes de 2 MW, il faudra les aligner de Nice à Perpignan (2 x 475 km) sur deux rangées tout le long de la côte méditérannéenne + le tour de Corse (325 km), soit 1350 km
Ca va Negawatt ? Et l’acceptabilité des éoliennes ! Il va falloir mobiliser l’armée et tirer au canon !


« Le chauffage : On passe de 900 TWh de chaleur à 380 TWh. Pour cela, il faut donc isoler l’ensemble des logements de France et supprimer l’ensemble des radiateurs électriques par des pompes à chaleur ou autre moyen de chauffage (sachant que l’on aura plus le droit au Fioul).
=> Question : Un pauvre il isole comment son appartement ? Il change son chauffage avec son RSA ? »

« Le transport : On passe de 631 TWh à 250 TWh. Sachant que l’on aura plus un train, plus un bus au Fioul hein. Et que l’on va doubler le nombre de trajet en train.
=> Là je trouve que l’on a le plus gros mensonge. On parle de solutions pour réduire la partie transport (co voiturage, train, coworking) qui ne répondent tout simplement pas à une diminution de plus de moitié de notre besoin. Croire que covoiturage va diminuer de moitié le trafic pendulaire en France, c’est juste pas possible. De la même manière, sans le dire dans aucun des PDF que j’ai lus, le scénario négawatt a besoin d’une interdiction totale de tout ce qui sera plus grand qu’une citadine.
On parle en quelques lignes de “revitaliser les zones rurales” … C’est sûr, personne n’y avait pensé, aucun maire de zone rurale ne tente de se battre pour son boulanger ou le bar du coin … »

« Le reste : Et l’usage électrique direct (TV, PC, machine-outil, etc.). On passe de 282 TWh à 172 TWh. Et on touche principalement le résidentiel et le tertiaire (l’industrie ne peut pas se passer de machine …).
Sans mettre en place un contrôle sur place ou une limitation de la consommation, on ne peut simplement rien faire … Vous aviez fait un cauchemar où l’état vous espionnait et vous donnait un mauvais point, car vous aviez fait tourner un lave-linge le samedi après midi … On y arrive « 

«Conclusion….
Dans ce scénario, il n’y a pas de marge, les énergies renouvelables non pilotables sont prévues pour surproduire, cette surproduction étant stockée en Gaz pour le cas où nous n’aurions pas de production.
La moindre surconsommation mettrait tout simplement le système à genoux, nous imposant d’acheter à nos voisins, s’ils ont pris le même chemin, la gestion du réseau sera vraiment très très complexe … Et dans le même temps, on utilise le même gaz pour le transport, qui par définition est très fluctuant …
Il impose donc une société qui ne pourra être que très contrôlée, le moindre écart ayant des conséquences importantes pour la collectivité.
Il impose une société ou les campagnes devront se vider vers des villes, car nous n’aurons pas l’énergie pour les transports domicile - travail.
Il impose une société ou le citoyen ne sera toujours pas en droit de définir sa politique énergétique à court, moyen et long terme. »


Commentaire: Merci les Pirates, rien de mieux à dire, vous vous êtes tapé un sacré boulot à lire les élucubrations de Negawatt, et vous avez mis le doigt sur, comment dire, quelques petits inconvénients et conséquences dont les media qui se garagarisent du scénario megawatt ne disent mot…


lundi 18 septembre 2017

Le jacobinisme, de nos jours

Les deux Jacobinismes : France insoumise, France en marche

Fin des vacances, fin des devoirs de vacances. Vous trouverez sur ce site ce à quoi je m’étais engagé, les « bonnes feuilles » de l’histoire de la France Contemporaine, d’Hyppolite Taine-  soit quand même 108 blogs concernant l’Ancien Régime, la Révolution- l’Anarchie, la Conquête Jacobine- j’ai laissé de côté le Régime Moderne, qui vaut bien le reste, mais dépasse le cadre que je m’étais fixé, celui de Taine comme le premier analyste, bien que le nom ne soit jamais prononcé, du totalitarisme, de ce premier phénomène totalitaire qu’a été le jacobinisme, des circonstances qui le font naître et le favorisent, de son idéologie, de ses méthodes d’action, de l’élimination de tous les corps intermédiaires,  de la psychologie de ses militants, des sentiments qu’il mobilise et détourne, dont celui de la démocratie…. Pour mémoire, ce devoir de vacances, je me l’étais donné après la lecture de l’ouvrage de Michel Onfray,  Décoloniser les Provinces, l’un des plus intéressants et les plus politiques parmi les derniers ouvrages de M. Onfray plaidoyer anti-jacobin pour le girondisme, le communalisme libertaire, le pouvoir de parlements régionaux, l’autogestion, l’autorité consentie… Donc, au cas où ça ne serait pas clair , si je vous ai mis en appétit, lisez Taine et Onfray.
De fait, je crois qu’ Onfray a touché ici un point important de notre histoire et de notre avenir, qui s’annonce bien sombre tant que nous resterons coincés entre deux jacobinismes. L’un est assez identifiable, celui de la France insoumise, avec son éloge de Robespierre, du pouvoir de la rue contre les corps constitués, son centralisme démocratique au profit d’un leader, son contrôle permanent des élus par des comités révolutionnaires, son culte de l’égalité au détriment des libertés qu’on méprise en les appelant formelles. Il est tellement reconnaissable, l’histoire nous a tellement montré dans quels massacres il s’achevait (au besoin, relisez Taine !) qu’il est probablement peu dangereux, sauf s’il parvient à s’imposer comme ma seule alternative à l’autre jacobinisme, plus insidieux, celui de la secte libérale,  la France en marche.
Il existe  un contresens total à faire disparaître, qui voudrait que jacobinisme et libéralisme soient antagonistes. Les Jacobins sont philosophiquement des libéraux, des hommes de la doctrine du contrat, hostiles à tout corps intermédiaires, à toute régulation économique, ou professionnelle (qu’on supprime les diplômes de docteur en médecine ou d’enseignant, le peuple se déterminant librement saura bien  reconnaitra les bons médecins et les bons professeurs. Que leur pratique, en raison d’un état de crise largement suscité par leur propre politique, ait  été différente ne change rien au principe, et, au contraire, montre bien la complicité profonde et nécessaire des deux jacobinismes.

Le jacobinisme de la secte libérale

Venons-en au jacobinisme, le moins évident, celui de la secte libérale, de Macron et de ses marcheurs, et pour cela, Taine est un guide utile, qui permet de pointer les caractères profondément jacobins des macroniens :

Le culte de l’Etat et le refus des corps intermédiaires : « Au nom de la raison que l’État seul représente et interprète » (et ici, la raison, la doctrine, c’est celle de la secte libérale), on chamboulera toute la société, avec le mépris le plus profond pour son histoire, un fatras irrationnel de droits, non pas acquis, mais conquis.
« Pas de corps organisés qui ferait concurrence à l’Etat , C’est pourquoi, si l’on veut que les hommes restent égaux et deviennent citoyens, il faut leur ôter tout centre de ralliement qui ferait concurrence à l’État ». Voire comment Macron considère les syndicats.

Le refus de la délibération (que de temps perdu pour ceux qui ont la foi libérale !) : Taine le rappelle , la démocratie c’est d’abord la possibilité de délibérer, et c’est un marqueur de l’esprit totalitaire que de chercher à empêcher la délibération. « Nos délégués ne sont là que pour exécuter nos ordres ». On reconnaitra ici la gestion du Parlement par les ordonnances et le gestion des parlementaires godillots du groupe Macron.

L’idéologie (ici libérale) au mépris des faits : croire que « la société humaine n’existe pas et que le législateur  est chargés de la faire ». Taine : « les systèmes politiques puisés dans un livre ne sont bons qu’à être reversés dans un autre livre »

Disqualification de l’adversaire comme ennemi de la société. « Le parti (ici libéral) a pour lui la théorie régnante, et seul il est décidé à l’appliquer jusqu’au bout » (Taine). Il est donc seul conséquent. S’opposer à lui est contraire à la saine raison et à l’intérêt de la société dans son ensemble. Irréfutable ! de là, la dénonciation des fainéants, les cyniques, les extrêmes.

Le jusqu’au boutisme : le rejet des réformes limitées, des transformations graduelles. Taine :  « Selon eux, leur droit et leur devoir sont de refaire la société de fond en comble. Ainsi l’ordonne la raison pure » qui a découvert les lois du contrat.

L’organisation sectaire : Les Marcheurs constituent une élite qui a le monopole de la compréhension de l’histoire :  Taine :  par la communauté du but, ils sont une faction ; par la communauté du dogme, ils sont une secte, et leur ligue se noue d’autant plus aisément qu’ils sont à la fois une secte et une faction. Qui n’a été frappé par le caractère sectaire des meetings de Macron et de son ton si proche de celui des télévangélistes américains.

La démagogie égalitaire et l’uberisation : C’est peut-être l’aspect le moins connu du jacobinisme, le mépris des qualifications et des diplômes : que les médecins, les instituteurs, les hommes de loi puissent s’installer librement, sans garantie de diplôme, le peuple ( le consommateur) saura bien reconnaître les bons et choisira librement ! Et c’est ainsi que Marat fut un grand médecin…

Bref, le Jacobinisme, version libérale Macron ou robespierriste est dangereux, et doit être combattu. Lisez Onfray et Taine !



mardi 22 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_107_ Thermidor

Les Jacobins après Thermidor- la foi a péri. Comment les Jacobins tentent de  se maintenir au pouvoir (Fructidor, non repris ici) ; La société civile est dissoute ; Vers le pouvoir militaire : la discipline des cœurs ; la caserne philosophique de Napoléon

Les Jacobins après Thermidor : la foi a péri

Pourtant, eux aussi, les souverains repus, ils ont leur souci, un souci grave, et on vient de voir lequel : il s’agit pour eux de rester en place, afin de rester en vie, et désormais il ne s’agit pour eux que de cela. – Jusqu’au 9 Thermidor, un bon Jacobin pouvait, en se bouchant les yeux, croire à son dogme  , après le 9 Thermidor, à moins d’être un aveugle-né, comme Soubrany, Romme et Goujon, un fanatique dont les organes intellectuels sont aussi raidis que les membres d’un fakir, personne, dans la Convention, ne peut plus croire au Contrat social, au socialisme égalitaire et autoritaire, aux mérites de la Terreur, au droit divin des purs. Car il a fallu, pour échapper à la guillotine des purs, guillotiner les plus purs, Saint-Just, Couthon et Robespierre, le grand prêtre de la secte : ce jour-là, les Montagnards, en lâchant leur docteur, ont lâché leur principe, et il n’y a plus de principe ni d’homme auquel la Convention puisse se raccrocher ; en effet, avant de guillotiner Robespierre et consorts comme orthodoxes, elle a guillotiné les Girondins, Hébert et Danton, comme hérétiques. Maintenant « l’existence des idoles populaires et des charlatans en chef est irrévocablement finie   ».
 Dans le temple ensanglanté, devant le sanctuaire vide, on récite toujours le symbole convenu et l’on chante à pleine voix l’antienne accoutumée ; mais la foi a péri, et, pour psalmodier l’office révolutionnaire, il ne reste que les acolytes, d’anciens thuriféraires et porte-queues, des bouchers subalternes qui, par un coup de main, sont devenus pontifes, bref des valets d’église qui ont pris la crosse et la mitre de leurs maîtres, après les avoir assassinés.
De mois en mois, sous la pression de l’opinion publique, ils se détachent du culte qu’ils ont desservi ; en effet, si faussée et si paralysée que soit leur conscience, ils ne peuvent pas ne pas s’avouer que le jacobinisme, tel qu’ils l’ont pratiqué, était la religion du vol et du meurtre. Avant Thermidor, une phraséologie officielle couvrait de son ronflement doctrinal   le cri de la vérité vivante, et chaque sacristain ou bedeau conventionnel, enfermé dans sa chapelle, ne se représentait nettement que les sacrifices humains auxquels, de ses propres mains, il avait pris part. Après Thermidor, les proches et les amis des morts, les innombrables opprimés, parlent, et il est forcé de voir l’ensemble et le détail de tous les crimes auxquels, de près ou de loin, il a collaboré par son assentiment et par ses votes : tel, à Mexico, un desservant de Huichilobos promené parmi les six cent mille crânes entassés dans les caves de son temple. – Coup sur coup, pendant toute la durée de l’an III, par la liberté de la presse et par les grands débats publics, la vérité éclate. C’est d’abord l’histoire lamentable des cent trente-deux Nantais traînés à pied de Nantes à Paris, et les détails de leur voyage mortuaire   ; on applaudit avec transport à l’acquittement des quatre-vingt-quatorze qui ont survécu. Ce sont ensuite les procès des plus notables exterminateurs  , le procès de Carrier et du Comité révolutionnaire de Nantes, le procès de Fouquier-Tinville et du Tribunal révolutionnaire de Paris, le procès de Joseph Lebon : pendant trente ou quarante séances consécutives, des centaines de dépositions circonstanciées et vérifiées aboutissent à la preuve faite et parfaite. – Cependant, à la tribune de la Convention, les révélations se multiplient : ce sont les lettres des nouveaux représentants en mission et les dénonciations des villes contre leurs tyrans déchus, contre Maignet, Dartigoeyte, Piochefer Bernard, Levasseur, Crassous, Javogues, Lequinio, Lefiot, Piorry, Pinet, Monestier, Fouché, Laplanche, Le Carpentier et tant d’autres ; ce sont les rapports des commissions chargées d’examiner la conduite des anciens dictateurs, Collot d’Herbois, Billaud-Varennes, Barère, Amar, Voulland, Vadier et David ; ce sont les rapports des représentants chargés d’une enquête sur quelque partie du régime aboli, celui de Grégoire sur le vandalisme révolutionnaire, celui de Cambon sur les taxes révolutionnaires, celui de Courtois sur les papiers de Robespierre. – Toutes ces lumières se rejoignent en une clarté terrible et qui s’impose même aux yeux qui s’en détournent : il est trop manifeste à présent que, pendant quatorze mois, la France a été saccagée par une bande de malfaiteurs   ; tout ce qu’on peut dire pour excuser les moins pervers et les moins vils, c’est qu’ils étaient nés stupides ou qu’ils étaient devenus fous.
 – A cette évidence croissante, la majorité de la Convention ne peut se soustraire, et les Montagnards lui font horreur ; d’autant plus qu’elle a des rancunes : les soixante-treize détenus et les seize proscrits qui ont repris leurs sièges, les quatre cents muets qui ont si longtemps siégé sous le couteau, se souviennent de l’oppression qu’ils ont subie, et ils se redressent, d’abord contre les scélérats les plus souillés, ensuite contre les membres des anciens comités. – Là-dessus, selon sa coutume, la Montagne, dans les émeutes de germinal et de prairial an III, lance ou soutient sa clientèle ordinaire, la populace affamée, la canaille jacobine, et proclame la restauration de la Terreur ; de nouveau, la Convention se sent sous la hache. — Sauvée par les jeunes gens et par la garde nationale, elle prend enfin courage à force de peur, et à son tour elle terrorise les terroristes : le faubourg Saint-Antoine est désarmé, dix mille Jacobins sont arrêtés, plus de soixante Montagnards sont décrétés d’accusation ; on décide que Collot d’Herbois, Barère, Billaud-Varennes et Vadier seront déportés ; neuf autres membres des anciens comités sont mis en prison ; les derniers des vrais fanatiques, Romme, Goujon, Soubrany, Duquesnoy, Bourbotte et Du Roy, sont condamnés à mort ; aussitôt après la sentence, dans l’escalier du tribunal, cinq d’entre eux se poignardent ; deux blessés qui survivent sont portés à l’échafaud et guillotinés avec le sixième ; deux autres Montagnards de la même trempe, Ruhl et Maure, se tuent avant la sentence  . – Désormais la Convention épurée se croit pure ; ses rigueurs finales ont expié ses lâchetés anciennes, et, dans le sang coupable qu’elle verse, elle se lave du sang innocent qu’elle a versé.
Par malheur, en condamnant les Terroristes, c’est elle-même qu’elle condamne, car elle a autorisé et sanctionné tous leurs crimes. Sur ses bancs et dans ses comités, parfois au fauteuil de la présidence et à la tête de la coterie dirigeante, figurent encore plusieurs membres du gouvernement révolutionnaire, nombre de francs Terroristes comme Bourdon de l’Oise, Delmas, Bentabole et Reubell ; des présidents de la Commune de septembre comme Marie-Joseph Chénier ; des exécutants du 31 mai comme Legendre ; l’auteur du décret qui a fait en France six cent mille suspects, Merlin de Douai ; des bourreaux de la province, et les plus brutaux, les plus féroces, les plus voleurs, les plus cyniques, André Dumont, Fréron, Tallien, Barras. Eux-mêmes les quatre cents muets « du ventre » ont été, sous Robespierre, les rapporteurs, les votants, les claqueurs, les agents des pires décrets contre la religion, la propriété et les personnes. Tous les fondements de la Terreur ont été posés par les soixante-treize reclus avant leur réclusion et par les seize proscrits avant leur proscription

La société civile est dissoute

Si la République jacobine meurt, ce n’est pas seulement parce qu’elle est décrépite et qu’on la tue, c’est encore parce qu’elle n’est pas née viable : dès son origine, il y avait en elle un principe de dissolution, un poison intime et mortel, non seulement pour autrui, mais pour elle-même. – Ce qui maintient une société politique, c’est le respect de ses membres les uns pour les autres, en particulier le respect des gouvernés pour les gouvernants et des gouvernants pour les gouvernés, par suite, des habitudes de confiance mutuelle ; chez les gouvernés, la certitude fondée que les gouvernants n’attaqueront pas les droits privés ; chez les gouvernants, la certitude fondée que les gouvernés n’assailliront pas les pouvoirs publics ; chez les uns et chez les autres, la reconnaissance intérieure que ces droits, plus ou moins larges ou restreints, sont inviolables, que ces pouvoirs, plus ou moins amples ou limités, sont légitimes ; enfin, la persuasion qu’en cas de conflit le procès sera conduit selon les formes admises par la loi ou par l’usage, que, pendant les débats, le plus fort n’abusera pas de sa force, et que, les débats clos, le gagnant n’écrasera pas tout à fait le perdant. À cette condition seulement, il peut y avoir concorde entre les gouvernants et les gouvernés, concours de tous à l’œuvre commune, paix intérieure, partant stabilité, sécurité, bien-être et force. Sans cette disposition intime et persistante des esprits et des cœurs, le lien manque entre les hommes. Elle constitue le sentiment social par excellence ; on peut dire qu’elle est l’âme dont l’État est le corps.
Or, dans l’État jacobin, cette âme a péri ; elle a péri, non par un accident imprévu, mais par un effet forcé du système, par une conséquence pratique de la théorie spéculative qui, érigeant chaque homme en souverain absolu, met chaque homme en guerre avec tous les autres, et qui, sous prétexte de régénérer l’espèce humaine, déchaîne, autorise et consacre les pires instincts de la nature humaine, tous les appétits refoulés de licence, d’arbitraire et de domination.
Au nom du peuple idéal qu’ils déclarent souverain et qui n’existe pas, les Jacobins ont usurpé violemment tous les pouvoirs publics, aboli brutalement tous les droits privés, traité le peuple réel et vivant comme une bête de somme, bien pis, comme un automate, appliqué à leur automate humain les plus dures contraintes, pour le maintenir mécaniquement dans la posture antinormale et raide que, d’après les principes, ils lui infligeaient. Dès lors, entre eux et la nation, tout lien a été brisé ; la dépouiller, la saigner et l’affamer, la reconquérir quand elle leur échappait, l’enchaîner et la bâillonner à plusieurs reprises, ils l’ont bien pu ; mais la réconcilier à leur gouvernement, jamais. – Entre eux, et pour la même raison, par une autre conséquence de la même théorie, par un autre effet des mêmes appétits, nul lien n’a pu tenir. Dans l’intérieur du parti, chaque faction, s’étant forgé son peuple idéal selon sa logique et selon ses besoins, a revendiqué pour soi, avec les privilèges de l’orthodoxie, le monopole de la souveraineté   ; pour s’assurer les bénéfices de l’omnipotence, elle a combattu ses rivales par des élections contraintes, faussées ou cassées, par des complots et des trahisons, par des guet-apens et des coups de force, avec les piques de la populace, avec les baïonnettes des soldats ; ensuite elle a massacré, guillotiné, fusillé, déporté les vaincus, comme traîtres, tyrans ou rebelles, et les survivants s’en souviennent. Ils ont appris ce que durent leurs constitutions dites éternelles ; ils savent ce que valent leurs proclamations, leurs serments, leur respect du droit, leur justice, leur humanité ; ils se connaissent pour ce qu’ils sont, pour des frères Caïns  , tous plus ou moins avilis et dangereux, salis et dépravés par leur œuvre : entre de tels hommes, la défiance est incurable. Faire des manifestes, des décrets, des cabales, des révolutions, ils le peuvent encore, mais se mettre d’accord et se subordonner de cœur à l’ascendant justifié, à l’autorité reconnue de quelques-uns ou de quelqu’un d’entre eux, ils ne le peuvent plus. – Après dix ans d’attentats réciproques, parmi les trois mille législateurs qui ont siégé dans les assemblées souveraines, il n’en est pas un qui puisse compter sur la déférence et sur la fidélité de cent Français. Le corps social est dissous ; pour ses millions d’atomes désagrégés, il ne reste plus un seul noyau de cohésion spontanée et de coordination stable. Impossible à la France civile de se reconstruire elle-même ; cela lui est aussi impossible que de bâtir une Notre-Dame de Paris ou un Saint-Pierre de Rome avec la boue des rues et la poussière des chemins.

Vers le pouvoir militaire : la discipline des coeurs

Il en est autrement dans la France militaire. – Là, les hommes se sont éprouvés les uns les autres, et dévoués les uns aux autres, les subordonnés aux chefs, les chefs aux subordonnés, et tous ensemble à une grande œuvre. Les sentiments forts et sains qui lient les volontés humaines en un faisceau, sympathie mutuelle, confiance, estime, admiration, surabondent, et la franche camaraderie encore subsistante de l’inférieur et du supérieur  , la familiarité libre et gaie, si chère aux Français, resserrent le faisceau par un dernier nœud. Dans ce monde préservé des souillures politiques et ennobli par l’habitude de l’abnégation  , il y a tout ce qui constitue une société organisée et viable, une hiérarchie, non pas extérieure et plaquée, mais morale et intime, des titres incontestés, des supériorités reconnues, une subordination acceptée, des droits et des devoirs imprimés dans les consciences, bref ce qui a toujours manqué aux institutions révolutionnaires, la discipline des cœurs. Donnez à ces hommes une consigne, ils ne la discuteront pas ; pourvu qu’elle soit légale ou semble l’être, ils l’exécuteront, non seulement contre des étrangers, mais contre des Français ; c’est ainsi que déjà, le 13 Vendémiaire, ils ont mitraillé les Parisiens, et, le 18 Fructidor, purgé le Corps législatif. Vienne un général illustre : pourvu qu’il garde les formes, ils le suivront et recommenceront l’épuration encore une fois. – Il en vient un qui, depuis trois ans, ne pense pas à autre chose, mais qui cette fois ne veut faire l’opération qu’à son profit ; c’est le plus illustre de tous, et justement le conducteur ou promoteur des deux premières, celui-là même qui a fait, de sa personne, le 13 Vendémiaire, et, par les mains de son lieutenant Augereau, le 18 Fructidor. — Qu’il s’autorise d’un simulacre de décret, et se fasse nommer, par la minorité d’un des Conseils, commandant général de la force armée : la force armée marchera derrière lui. – Qu’il lance les proclamations ordinaires, qu’il appelle à lui « ses camarades » pour sauver la République et faire évacuer la salle des Cinq-Cents : ses grenadiers entreront, baïonnettes en avant, dans la salle, et riront même   en voyant les députés, costumés comme à l’Opéra, sauter précipitamment par les fenêtres. — Qu’il ménage les transitions, qu’il évite le nom malsonnant de dictateur, qu’il prenne un titre modeste et pourtant classique, romain, révolutionnaire, qu’il soit simple consul avec deux autres : les militaires, qui n’ont pas le loisir d’être des publicistes et qui ne sont républicains que d’écorce, ne demanderont pas davantage ; ils trouveront très bon pour le peuple français leur propre régime, le régime autoritaire sans lequel il n’y a pas d’armée, le commandement absolu aux mains d’un seul. — Qu’il réprime les Jacobins outrés, qu’il révoque leurs récents décrets sur les otages et l’emprunt forcé, qu’il rende aux personnes, aux propriétés, aux consciences la sûreté et la sécurité, qu’il remette l’ordre, l’économie et l’efficacité dans les administrations, qu’il pourvoie aux services publics, aux hôpitaux, aux routes, aux écoles : toute la France civile acclamera son libérateur, son protecteur, son réparateur  . — Selon ses propres paroles, le régime qu’il apporte est « l’alliance de la philosophie et du sabre ». Par philosophie, ce qu’on entend alors, c’est l’application des principes abstraits à la politique, la construction logique de l’État d’après quelques notions générales et simples, un plan social uniforme et rectiligne ; or, comme on l’a vu  , la théorie comporte deux de ces plans, l’un anarchique, l’autre despotique. Naturellement, c’est le second que le maître adopte, et c’est d’après ce plan qu’il bâtit, en homme pratique, à sable et à chaux, un édifice solide, habitable, bien approprié à son objet. Toutes les masses du gros œuvre, code civil, université, concordat, administration préfectorale et centralisée, tous les détails de l’aménagement et de la distribution, concourent à un effet d’ensemble, qui est l’omnipotence de l’État, l’omniprésence du gouvernement, l’abolition de l’initiative locale et privée, la suppression de l’association volontaire et libre, la dispersion graduelle des petits groupes spontanés, l’interdiction préventive des longues œuvres héréditaires, l’extinction des sentiments par lesquels l’individu vit au-delà de lui-même, dans le passé et dans l’avenir. On n’a jamais fait une plus belle caserne, plus symétrique et plus décorative d’aspect, plus satisfaisante pour la raison superficielle, plus acceptable pour le bon sens vulgaire, plus commode pour l’égoïsme borné, mieux tenue et plus propre, mieux arrangée pour discipliner les parties moyennes et basses de la nature humaine, pour étioler ou gâter les parties hautes de la nature humaine. – Dans cette caserne philosophique, nous vivons depuis quatre-vingts ans.