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dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_94_ Portait de Danton

L’’esprit le plus sain et l’aptitude politique, un Mandrin politique. Danton acant la Révolution ; portrait moral et physique ; il a compris le caractère propre et le procédé normal de la Révolution ; son rôle durant la Révolution, les journées révolutionnaires et les institutions montagnardes ;  le Tribunal révolutionnaire, le Comité de Salut Public. Trop humain : il ne sera jamais un bourreau systématique.

NB : l’attitude relativement indulgente de Taine envers Danton est à mettre en parallèle avec les conceptions positivistes de Comte et de ses disciples qui en font un des grands hommes de l(histoire et seront à l’origine de l’érection de sa statue à Paris, place de l’Odéon. (Pierre Laffitte : « C'est Danton qui a conçu l'appareil gouvernemental, et cet appareil a sauvé la France. Il a repris la grande tradition d'unité gouvernementale qui avait servi à constituer la France…Danton se rattache à la série des grands hommes d'Etat : les Cromwell, les Louis XI, les Richelieu, il eut la conception empirique de la haute mécanique sociale »

L’’esprit le plus sain et l’aptitude politique, un empiriste, un Mandrin politique

Il n’y a rien du fou chez Danton ; au contraire, non seulement il a l’esprit le plus sain, mais il possède l’aptitude politique, et à un degré éminent, à un degré tel, que, de ce côté, nul de ses collaborateurs ou de ses adversaires n’approche de lui, et que, parmi les hommes de la Révolution, Mirabeau seul l’a égalé ou surpassé. – C’est un génie original, spontané, et non, comme la plupart de ses contemporains, un théoricien raisonneur et scribe  , c’est-à-dire un fanatique pédant, une créature factice et fabriquée par les livres, un cheval de meule qui marche avec des œillères et tourne sans issue dans un cercle fermé. Son libre jugement n’est point entravé par les préjugés abstraits : il n’apporte point un contrat social, comme Rousseau, ni un art social, comme Siéyès, des principes ou des combinaisons de cabinet   ; il s’en est écarté par instinct, peut-être aussi par mépris : il n’en avait pas besoin, il n’aurait su qu’en faire. Les systèmes sont des béquilles à l’usage des impotents, et il est valide ; les formules sont des lunettes à l’usage des myopes, et il a de bons yeux. « Il avait peu lu, peu médité, dit un témoin lettré et philosophe   ; il ne savait presque rien, et il n’avait l’orgueil de rien deviner ; mais il regardait et voyait. Sa capacité naturelle, qui était très grande et qui n’était remplie de rien, se fermait naturellement aux notions vagues, compliquées et fausses, et s’ouvrait naturellement à toutes les notions d’expérience dont la vérité était manifeste.... » Partant, « son coup d’œil sur les hommes et les choses, subit, net, impartial et vrai, avait la prudence solide et pratique ». Se représenter exactement les volontés divergentes ou concordantes, superficielles ou profondes, actuelles ou possibles des différents partis et de vingt-six millions d’âmes, évaluer juste la grandeur des résistances probables et la grandeur des puissances disponibles, apercevoir et saisir le moment décisif qui est unique, combiner les moyens d’exécution, trouver les hommes d’action, mesurer l’effet produit, prévoir les contre-coups prochains et lointains, ne pas se repentir et ne pas s’entêter, accepter les crimes à proportion de leur efficacité politique, louvoyer devant les obstacles trop forts, s’arrêter ou biaiser, même au mépris des maximes qu’on étale, ne considérer les choses et les hommes qu’à la façon d’un mécanicien, constructeur d’engins et calculateur de forces  , voilà les facultés dont il a fait preuve au 10 août, au 2 septembre, pendant la dictature effective qu’il s’est arrogée entre le 10 août et le 21 septembre, puis dans la Convention, dans le premier Comité de Salut public  , au 31 mai et au 2 juin : on l’a vu à l’œuvre. Jusqu’au bout, en dépit de ses partisans, il a tâché de diminuer ou du moins de ne pas accroître les résistances que le gouvernement devait surmonter. Presque jusqu’au bout, en dépit de ses adversaires, il a tâché d’accroître ou au moins de ne pas détruire les puissances que le gouvernement pouvait employer. À travers les vociférations des clubs qui exigeaient l’extermination des Prussiens, la capture du roi de Prusse, le renversement de tous les trônes et le meurtre de Louis XVI, il a négocié la retraite presque pacifique de Brunswick  , il a travaillé à séparer la Prusse de la coalition  , il a voulu changer la guerre de propagande en une guerre d’intérêt, il a fait décréter   par la Convention que « la France ne s’immiscerait en aucune manière dans le gouvernement des autres puissances », il a obtenu l’alliance de la Suède, il a posé d’avance les bases du traité de Bâle, il a songé à sauver le roi  . À travers les défiances et les attaques des Girondins qui veulent le déshonorer et le perdre, il s’obstine à leur tendre la main, il ne leur déclare la guerre que parce qu’ils lui refusent la paix  , et il s’efforce de les préserver quand ils sont à terre. – Au milieu de tant de bavards et d’écrivailleurs dont la logique est verbale ou dont la fureur est aveugle, qui sont des serinettes à phrases ou des mécaniques à meurtres, son intelligence, toujours large et souple, va droit aux faits, non pour les défigurer et les tordre, mais pour s’y soumettre, s’y adapter et les comprendre. Avec un esprit de cette qualité, on va loin, n’importe dans quelle voie : reste à choisir la voie. Mandrin aussi, sous l’ancien régime, fut, dans un genre voisin, un homme supérieur   ; seulement, pour voie, il avait choisi le grand chemin….

 Danton avant la Révolution – portrait physique et moral

Entre le démagogue et le brigand, la ressemblance est intime : tous les deux sont des chefs de bande, et chacun d’eux a besoin d’une occasion pour former sa bande ; pour former la sienne, Danton avait besoin de la Révolution. – « Sans naissance, sans protection », sans fortune, trouvant les places prises et « le barreau de Paris inabordable », reçu avocat après « des efforts », il a longtemps vagué et attendu sur le pavé ou dans les cafés, comme aujourd’hui ses pareils dans les brasseries. Au café de l’École, le patron, bonhomme « en petite perruque ronde, en habit gris, la serviette sous le bras », circulait autour des tables avec un sourire, et sa fille siégeait au fond comme demoiselle de comptoir  . Danton a causé avec elle, et l’a demandée en mariage ; pour l’obtenir, il a dû se ranger, acheter une charge d’avocat au Conseil du Roi, trouver dans sa petite ville natale des répondants et des bâilleurs de fonds  . Une fois marié, logé dans le triste passage du Commerce, « chargé de dettes plus que de causes », confiné dans une profession sédentaire où l’assiduité, la correction, le ton modéré, le style décent et la tenue irréprochable étaient de rigueur, confiné dans un ménage étroit qui, sans le secours d’un louis avancé chaque semaine par le beau-père limonadier, n’aurait pu joindre les deux bouts, ses goûts larges, ses besoins alternatifs de fougue et d’indolence, ses appétits de jouissance et de domination, ses rudes et violents instincts d’expansion, d’initiation et d’action, se sont révoltés : il est impropre à la routine paisible de nos carrières civiles ; ce qui lui convient, ce n’est pas la discipline régulière d’une vieille société qui dure, mais la brutalité tumultueuse d’une société qui se défait ou d’une société qui se fait. Par tempérament et par caractère, il est un barbare, et un barbare né pour commander à ses pareils, comme tel leude du sixième siècle ou tel baron du dixième. Un colosse à tête de « Tartare » couturée de petite vérole, d’une laideur tragique et terrible, un masque convulsé de « bouledogue » grondant  , de petits yeux enfoncés sous les énormes plis d’un front menaçant qui remue, une voix tonnante, des gestes de combattant, une surabondance et un bouillonnement de sang, de colère et d’énergie, les débordements d’une force qui semble illimitée comme celles de la nature, une déclamation effrénée, pareille aux mugissements d’un taureau, et dont. les éclats portent à travers les fenêtres fermées jusqu’à cinquante pas dans la rue, des images démesurées, une emphase sincère, des tressaillements et des cris d’indignation, de vengeance, de patriotisme, capables de réveiller les instincts féroces dans l’âme la plus pacifique   et les instincts généreux dans l’âme la plus abrutie, des jurons et des gros mots  , un cynisme, non pas monotone et voulu comme celui d’Hébert, mais jaillissant, spontané et de source vive, des crudités énormes et dignes de Rabelais, un fond de sensualité joviale et de bonhomie gouailleuse, des façons cordiales et familières, un ton de franchise et de camaraderie, bref le dedans et les dehors les plus propres à capter la confiance et les sympathies d’une plèbe gauloise et parisienne, tout concourt à composer « sa popularité infuse et pratique » et à faire de lui « un grand seigneur de la sans-culotterie   ». – Avec de telles dispositions pour jouer un rôle, on est bien tenté de le jouer, sitôt que le théâtre s’ouvre…
Ni au physique, ni au moral, il n’a de dégoûts : il peut embrasser Marat  , fraterniser avec des ivrognes, féliciter des septembriseurs, répondre en style de cocher aux injures des femmes de la rue, vivre de pair à compagnon avec des drôles, des voleurs et des repris de justice, avec Carra, Westermann, Huguenin et Rossignol, avec les scélérats avérés qu’il expédie dans les départements après le 2 septembre. – « Eh ! f... croyez-vous donc qu’on enverra des demoiselles    ? » – Il faut des boueux pour travailler dans les boues ; on ne doit pas se boucher le nez quand ils viennent réclamer leur salaire ; on est tenu de les bien payer, de leur dire un mot d’encouragement, de leur laisser les coudées franches. Danton consent à faire la part du feu et s’accommode aux vices ; il n’a pas de scrupules : il laisse gratter et prendre. – Lui-même il a pris, autant pour donner que pour garder, autant pour soutenir son rôle que pour en jouir, quitte à dépenser contre la cour l’argent de la cour, probablement avec un rire intérieur et narquois, avec ce rire qu’on devine chez le paysan en blouse lorsqu’il vient de duper son propriétaire en redingote, avec ce rire que les vieux historiens décrivent chez le Franc lorsqu’il empochait l’or romain pour mieux faire la guerre à Rome…

il a compris le caractère propre et le procédé normal de la Révolution

Dès l’origine, il a compris le caractère propre et le procédé normal de la Révolution, c’est-à-dire l’emploi de la brutalité populaire : en 1788, il figurait déjà dans les émeutes. Dès l’origine, il a compris l’objet final et l’effet définitif de la Révolution, c’est-à-dire la dictature de la minorité violente : au lendemain du 14 juillet 1789, il a fondé dans son quartier   une petite république indépendante, agressive et dominatrice, centre de la faction, asile des enfants perdus, rendez-vous des énergumènes, pandémo¬nium de tous les cerveaux incendiés et de tous les coquins disponibles, visionnaires et gens à poigne, harangueurs de gazette ou de carrefour, meurtriers de cabinet ou de place publique, Camille Desmoulins, Fréron, Hébert, Chaumette, Clootz, Théroigne, Marat, et, dans cet État plus que jacobin, modèle anticipé de celui qu’il établira plus tard, il règne, comme il régnera plus tard, président perpétuel du district, chef du bataillon, orateur du club, machinateur des coups de main. Là, l’usurpation est de règle : on ne reconnaît aucune autorité légale ; on brave le roi, les ministres, les juges, l’Assemblée, la municipalité, le maire, le commandant de la garde nationale. De par la nature et les principes, on s’est mis au-dessus des lois : le district prend Marat sous sa protection, place deux sentinelles à sa porte pour le garantir des poursuites, et résiste en armes à la force armée chargée d’exécuter le mandat d’arrêt  . Bien mieux, au nom de Paris, « première sentinelle de la nation », on prétend gouverner la France. Danton vient déclarer à l’Assemblée nationale que les citoyens de Paris sont les représentants naturels des quatre vingt-trois départements, et la somme, sur leur injonction, de rétracter un décret rendu  .
Toute la pensée jacobine est là ; avec son coup d’œil supérieur, Danton l’a pénétrée jusqu’au fond, et l’a proclamée en termes propres ; à présent, pour l’appliquer grandement  , il n’a plus qu’à passer du petit théâtre au grand, des Cordeliers à la Commune, au ministère, au Comité de Salut public, et, sur tous ces théâtres, il joue le même rôle avec le même objet et les mêmes effets. Un despotisme institué par la conquête et maintenu par la crainte, le despotisme de la plèbe jacobine et parisienne, voilà son but et ses moyens ; c’est lui qui, adaptant les moyens au but et le but aux moyens, conduit les grandes journées et provoque les mesures décisives de la Révolution, le 10 août  , le 2 septembre, le 31 mai, le 2 juin  , le décret qui lève dans chaque grande ville une armée de sans-culottes salariés « pour tenir les aristocrates sous « leurs piques », le décret qui, dans chaque commune où les grains sont chers, taxe les riches pour mettre le prix du pain à la portée des pauvres  , le décret qui alloue aux ouvriers quarante sous par séance pour assister aux assemblées de section  , l’institution du Tribunal révolutionnaire  , la proposition « d’ériger le Comité de Salut public en gouvernement provisoire », la proclamation de la Terreur, l’application du zèle jacobin à des œuvres effectives, l’emploi des 7 000 délégués des assemblées primaires renvoyés chez eux pour y devenir les agents du recrutement et de l’armement universels  , les paroles enflammées qui lancent toute la jeunesse sur la frontière, les motions sensées qui limitent la levée en masse à la réquisition des hommes de dix-huit à vingt-cinq ans, et qui mettent fin aux scandaleuses carmagnoles chantées et dansées par la populace dans la salle même de la Convention  . – Pour édifier la machine, il a déblayé le terrain, fondu le métal, forgé les grandes pièces, limé des boursouflures, dessiné le moteur central, ajusté les rouages secondaires, imprimé le premier élan et le branle final, fabriqué la cuirasse qui protège l’œuvre contre l’étranger et contre les chocs du dehors. La machine est de lui : pourquoi, après qu’il l’a construite, ne se charge-t-il pas de la manœuvrer ?

Finalement trop humain : il ne sera jamais un bourreau systématique


C’est que, s’il était capable de la construire, il n’est pas propre à la manœuvrer. Aux jours de crise, il peut bien donner un coup d’épaule, emporter les volontés d’une assemblée ou d’une foule, mener de haut et pendant quelques semaines un comité d’exécution. Mais le travail régulier, assidu, lui répugne ; il n’est pas fait pour les écritures  , pour les paperasses et la routine d’une besogne administrative. Homme de police et de bureau, comme Robespierre et Billaud, lecteur minutieux de rapports quotidiens, annotateur de listes mortuaires, professeur d’abstractions décoratives, menteur à froid, inquisiteur appliqué et convaincu, il ne le sera jamais ; surtout il ne sera jamais bourreau méthodique. — D’une part, il n’a point sur les yeux le voile gris de la théorie : il voit les hommes, non pas à travers le contrat social, comme une somme d’unités arithmétiques  , mais tels qu’ils sont en effet, vivants, souffrants et saignants, surtout ceux qu’il connaît, chacun avec sa physionomie et son geste. À ce spectacle, les entrailles s’émeuvent quand on a des entrailles, et il en a ; il a même du cœur, une large et vive sensibilité, la sensibilité de l’homme de chair et de sang en qui subsistent tous les instincts primitifs, les bons à côté des mauvais, que la culture n’a point desséché ni raccorni, qui a pu faire et laisser faire les massacres de septembre, mais qui ne se résigne pas à pratiquer de ses mains, tous les jours, à l’aveugle, le meurtre systématique et illimité. Déjà en septembre, « couvrant sa pitié sous ses rugissements   », il a dérobé ou arraché aux égorgeurs plusieurs vies illustres. Quand la hache approche des Girondins, il en est « malade de douleur » et de désespoir. « Je ne pourrai pas les sauver », s’écriait-il, « et de grosses larmes tombaient le long de son visage ». — D’autre part, il n’a pas sur les yeux le bandeau épais de l’incapacité et de l’imprévoyance. Il a démêlé le vice intérieur du système, le suicide inévitable et prochain de la Révolution. « Les Girondins nous ont forcés de nous jeter dans le sans-culottisme qui les a dévorés, qui nous dévorera tous, qui se dévorera lui-même  . » — « Laissez faire Robespierre et Saint-Just ; bientôt il ne restera plus en France qu’une Thébaïde avec une vingtaine de Trappistes politiques  . » — A la fin, il voit plus clair encore : « A pareil jour, j’ai fait instituer le Tribunal révolutionnaire : j’en demande pardon à Dieu et aux hommes. – Dans les révolutions, l’autorité reste aux plus scélérats. – Il vaut mieux être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes  . » – Mais il a prétendu les gouverner, il a construit le nouvel engin de gouvernement, et, sourde à ses cris, sa machine opère conformément à la structure et à l’impulsion qu’il lui a données. Elle est là debout devant lui, la sinistre machine, avec son énorme roue qui pèse sur la France entière, avec son engrenage de fer dont les dents multipliées compriment chaque portion de chaque vie, avec son couperet d’acier qui incessamment tombe et retombe ; son jeu, qui s’accélère, exige chaque jour une plus large fourniture de vies humaines, et ses fournisseurs sont tenus d’être aussi insensibles, aussi stupides qu’elle. Danton ne le peut pas, ne le veut pas. – Il s’écarte, se distrait, jouit, oublie   ; il suppose que les coupe-tête en titre consentiront peut-être à l’oublier ; certainement, ils ne s’attaqueront point à lui. « Ils n’oseraient ».... « On ne me touche pas, moi : je suis l’arche. » Au pis, il aime mieux « être guillotiné que guillotineur ». – Ayant dit ou pensé cela, il est mûr pour l’échafaud.

vendredi 18 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_81_ La fin des vingt-deux et la conquête Jacobine achevée

Hypocrisie et habileté de Robespierre : Que les bons citoyens viennent nous forcer à mettre en état d’arrestation les députés infidèles. 31 Mai 1793 : Sous la menace de l’émeute et des canons de Henriot, la Convention cède, s’automutile et livre les vingt deux Girondins. La conquête Jacobine est achevée.

 Hypocrisie de Robespierre : Que les bons citoyens viennent nous forcer à mettre en état d’arrestation les députés infidèles

Tout cela est excessif, maladroit, inutile, dangereux, ou du moins prématuré, et les chefs de la Montagne, Danton, Robespierre, Marat lui-même, mieux informés et moins bornés, comprennent qu’un massacre brut révolterait les départements déjà à demi soulevés  . Il ne faut pas casser l’instrument législatif, mais l’employer : on se servira de lui pour pratiquer sur lui la mutilation requise : de cette façon, l’opération aura de loin une apparence légale, et, sous le décor des phrases ordinaires, pourra être  imposée aux provinciaux. Dès le 3 avril  , aux Jacobins, Robespierre, toujours circonspect et décent, a d’avance défini et limité l’émeute prochaine. « Que les bons citoyens, dit-il, se réunissent dans leurs sections et viennent nous forcer à mettre en état d’arrestation les députés infidèles. » Rien de plus mesuré, et, si l’on se reporte aux principes, rien de plus correct. Le peuple garde toujours le droit de collaborer avec ses mandataires, et déjà, dans les tribunes, c’est ce qu’il fait tous les jours. Par une précaution suprême et qui le peint bien  , Robespierre refuse d’intervenir davantage. « Je suis incapable de prescrire au peuple les moyens de se sauver ; cela n’est pas donné à un seul homme ; cela n’est pas donné à moi qui suis épuisé par quatre ans de révolution et par le spectacle déchirant du triomphe de la tyrannie,... à moi qui suis consumé par une fièvre lente et surtout par la fièvre du patriotisme. J’ai dit ; il ne me reste pas d’autre devoir à remplir en ce moment. »

31 Mai 1793 : La Convention s’automutile et livre les vingt deux Girondins. La conquête Jacobine est achevée

C’est un drame tragi-comique, en trois actes, dont chacun s’achève par un coup de théâtre toujours le même et toujours prévu : un des principaux machinistes, Legendre, a pris soin de l’annoncer d’avance. « Si la chose dure plus longtemps, dit-il aux Cordeliers  , si la Montagne est plus longtemps impuissante, j’appelle le peuple et je dis aux tribunes : Descendez ici délibérer avec nous. » Pour commencer, le 27 mai, à propos de l’arrestation d’Hébert et consorts, la Montagne, appuyée par les galeries, fait rage  . Vainement la majorité s’est prononcée et se prononce à plusieurs reprises. « S’il y a cent bons citoyens, dit Danton, nous résisterons. — Président, crie Marat à Isnard, vous êtes un tyran, un infâme tyran. – Je demande, dit Couthon, que le président soit cassé. – A l’Abbaye le président ! » – La Montagne a décidé qu’il ne présidera pas ; elle descend de ses bancs et court sur lui, elle parle de « l’assassiner », elle brise sa voix à force de vociférations, elle l’oblige à quitter son fauteuil, de lassitude et d’épuisement ; elle chasse de même Boyer-Fonfrède, qui lui succède, et finit par mettre au fauteuil un de ses complices, Hérault de Séchelles. — Cependant, à l’entrée de la Convention, « les consignes ont été violées, » une multitude de gens armés « se sont répandus dans les couloirs et obstruent toutes les avenues » ; les députés Meillan, Chiappe et Lidon, ayant voulu sortir, sont arrêtés, on met à Lidon « le sabre sur la poitrine   », et les meneurs du dedans excitent, protègent, justifient leurs affidés du dehors. – Avec son audace ordinaire, Marat, apprenant que le commandant Raffet fait évacuer les couloirs, vient à lui « un pistolet à la main et le met en état d’arrestation   » : car il faut respecter le peuple, le droit sacré de pétition et les pétitionnaires. Il y en a « cinq ou six cents, presque tous en armes   », qui depuis trois heures stationnent aux portes de la salle ; au dernier moment, deux autres troupes, envoyées par les Gravilliers et par la Croix-Rouge, viennent leur apporter l’afflux final. Ainsi accrus, ils débordent au-delà des bancs qui leur sont assignés, se répandent dans la salle, se mêlent aux députés qui siègent encore. Il est plus de minuit ; nombre de représentants, excédés de fatigue et de dégoût, sont partis ; Pétion, La Source et quelques autres, qui veulent rentrer, « ne peuvent percer la foule menaçante ». Par compensation et à la place des absents, les pétitionnaires, s’érigeant eux-mêmes en représentants de la France, votent avec la Montagne, et le président jacobin, loin de les renvoyer, les invite lui-même « à écarter tous les obstacles qui s’opposent au bien du peuple ». Dans cette foule gesticulante, sous le demi-jour des lampes fumeuses, au milieu du tintamarre des tribunes, on n’entend pas bien quelle motion est mise aux voix ; on distingue mal qui reste assis ou qui se lève ; et deux décrets passent ou semblent passer, l’un qui élargit Hébert et ses complices, l’autre qui casse la commission des Douze  . Aussitôt des messagers, qui attendaient l’issue, courent porter la bonne nouvelle à l’Hôtel de Ville, et la Commune célèbre son triomphe..
Mais le lendemain, malgré les terreurs de l’appel nominal et les fureurs de la Montagne, la majorité, par un retour défensif, révoque le décret qui la désarme, et un décret nouveau maintient la commission des Douze. L’opération est donc à refaire… Il s’agit d’invoquer contre les droits dérivés et provisoires du gouvernement établi le droit supérieur et inaliénable du peuple, et de substituer aux autorités légales, qui par nature sont bornées, le pouvoir révolutionnaire, qui par essence est absolu. À cet effet, la section de la Cité, sous la vice-présidence de Maillard le septembriseur, invite les quarante-sept autres à nommer chacune deux commissaires munis de « pouvoirs illimités ». Dans trente-trois sections, purgées, terrifiées ou désertées, les Jacobins, seuls ou presque seuls  , élisent les plus déterminés de leur bande, notamment des étrangers et des drôles, en tout soixante-six commissaires qui, le 29 au soir, s’assemblent à l’Évêché   et choisissent neuf d’entre eux, pour composer, sous la présidence de Dobsent, un comité central et révolutionnaire d’exécution….
Cependant la Commune, traînant derrière elle le simulacre de l’unanimité populaire, assiège la Convention de pétitions multipliées et menaçantes. Comme au 27 mai, les pétitionnaires envahissent la salle et « se confondent fraternellement avec les membres du côté gauche ». Aussitôt, sur la motion de Levasseur, la Montagne, sachant que « sa place sera bien gardée », la quitte et passe au côté droit  . Envahi à son tour, le côté droit refuse de délibérer ; Vergniaud demande que « l’Assemblée aille se joindre à la force armée qui est sur la place et se mette sous sa protection » ; il sort avec ses amis, et la majorité décapitée retombe dans ses hésitations ordinaires…
Pendant sept heures d’horloge, la Convention reste aux arrêts, et, lorsqu’elle a décrété l’éloignement de la force armée qui l’assiège, Henriot répond à l’huissier chargé de lui notifier le décret : « Dis à ton f... président que je me f... de lui et de son Assemblée, et que si dans une heure elle ne me livre pas les Vingt-Deux, je la fais foudroyer  . »
Dans la salle, la majorité, abandonnée par ses guides reconnus et par ses orateurs préférés, faiblit d’heure en heure. Brissot, Pétion, Guadet, Gensonné, Buzot, Salle, Grangeneuve, d’autres encore, les deux tiers des Vingt-Deux, retenus par leurs amis, sont restés chez eux  . Vergniaud, qui est venu, se tait, puis s’en va ; probablement, la Montagne, qui gagne à son absence, a levé pour lui la consigne. Quatre autres Girondins qui restent à l’Assemblée jusqu’à la fin, Isnard, Dusaulx, Lanthenas et Fauchet, consentent à se démettre ; quand les généraux rendent leur épée, les soldats ne tardent pas à rendre les armes. Seul Lanjuinais, qui n’est pas Girondin, mais catholique et Breton, parle en homme contre l’attentat que subit la représentation nationale ; on lui court sus, il est assailli à la tribune ; le boucher Legendre, faisant de ses deux bras « le geste du merlin », lui crie : « Descends ou je t’assomme » ; un groupe de Montagnards s’élance pour aider Legendre, on porte à Lanjuinais un pistolet sur la gorge   ; il a beau persévérer, se cramponner à la tribune, autour de lui, dans son parti, les volontés défaillent.
 – A ce moment, Barère, l’homme aux expédients, propose à la Convention de lever la séance et d’aller délibérer « au milieu de la force armée qui la protégera   ». Faute de mieux, la majorité s’accroche à ce dernier débris d’espérance. Elle se lève, malgré les cris des tribunes, descend le grand escalier et arrive jusqu’à l’entrée du Carrousel, Là, le président montagnard, Hérault de Séchelles, lit à Henriot le décret qui lui enjoint de se retirer et, correctement, officiellement, lui fait les sommations d’usage. Mais quantité de Montagnards ont suivi la majorité et sont là pour encourager l’insurrection ; Danton serre la main de Henriot et lui dit à voix basse : « Va toujours ton train, n’aie pas peur, nous voulons constater que l’Assemblée est libre ; tiens bon  . » Sur ce mot, le grand escogriffe à panache retrouve son assurance, et, de sa voix avinée, dit au président : « Hérault, le peuple ne s’est pas levé pour écouter des phrases. Tu es un bon patriote ;... promets-tu, sur ta tête, que les Vingt-Deux seront livrés dans vingt-quatre heures ? – Non. – En ce cas, je ne réponds de rien. Aux armes, canonniers, à vos pièces ! »
Les canonniers prennent leurs mèches allumées, « la cavalerie tire le sabre, et l’infanterie couche en joue les députés   ». – Repoussée de ce côté, la malheureuse Convention tourne à gauche, traverse le passage voûté, suit la grande allée du jardin, avance jusqu’au pont Tournant pour trouver une issue. Point d’issue : le pont Tournant est levé ; partout la barrière de piques et de baïonnettes reste impénétrable ; on crie autour des députés : « Vive la Montagne ! vive Marat ! A la guillotine Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné ! Purgez le mauvais sang ! » et la Convention, pareille à un troupeau de moutons, tourne en vain dans son enclos fermé. Alors, pour les faire rentrer au bercail, comme un chien de garde aboyant, de toute la vitesse de ses courtes jambes, Marat accourt, suivi de sa troupe de polissons déguenillés, et crie : « Que les députés fidèles retournent à leur poste ! » Machinalement, la tête basse,  ils reviennent…
Pour surveiller et hâter leur besogne, des sans-culottes, la baïonnette au bout du fusil, gesticulent et menacent du haut des galeries. Au dehors, au dedans, la nécessité, de sa main de fer, les a saisis et les serre à la gorge. Silence morne. On voit le paralytique Couthon se soulever de son banc : ses amis le portent à bras jusqu’à la tribune ; ami intime de Robespierre, c’est un personnage important et grave ; il s’assoit, et, de sa voix douce : « Citoyens, tous les membres de la Convention doivent être maintenant rassurés sur leur liberté.... Maintenant vous reconnaissez que, dans vos délibérations, vous êtes libres  . » – Voilà le mot final de la comédie ; il n’y en a pas d’égal, même dans Molière.

– Aux applaudissements des galeries, le cul-de-jatte sentimental conclut en demandant que l’on mette en arrestation les Vingt-Deux, les Douze, les ministres Clavière et Lebrun. Nul ne combat sa motion..Sauf une cinquantaine de membres de la droite qui se lèvent pour les Girondins, la Montagne, accrue des insurgés ou amateurs qui fraternellement siègent avec elle, vote seule et rend enfin le décret. – A présent que la Convention s’est mutilée elle-même, elle est matée pour toujours, et va devenir une machine de gouvernement au service d’une clique ; la conquête jacobine est achevée, et, sous la main des conquérants, le grand jeu de la guillotine peut commencer.


Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_78_ Girondins et Montagnards

La lutte entre jacobins Girondins et Montagnards se prépare.  Illusions, irréalisme, légalisme  des Girondins ou pourquoi ils ont perdu la partie d’avance. Indifférence des Parisiens vis-à-vis de la Convention. Comment les Montagnards contrôlent Paris; leurs méthodes électorale et leur financement. Comment ils vont, bien que minoritaires, contrôler la Convention.

Les illusions, le légalisme et l’isolement des Girondins, ou comment la partie face aux Montagnards était perdue dès le début

Voilà le dernier mot et le chef-d’œuvre de la théorie ; Condorcet, le savant constructeur, s’est surpassé ; impossible de dessiner, sur le papier, une mécanique plus ingénieuse et plus compliquée ; par cet article final d’une Constitution irréprochable, les Girondins croient avoir découvert le moyen de muscler la bête et de faire prévaloir le souverain.
Comme si, avec une Constitution quelconque, surtout avec une Constitution pareille, on pouvait museler la bête ! Comme si elle était d’humeur à tendre le cou pour recevoir la muselière qu’on lui présente ! A l’article de Condorcet, Robespierre, au nom des Jacobins, répond par un article contraire   : « Assujettir à des formes légales la résistance à l’oppression est le dernier raffinement de la tyrannie... Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection du peuple entier et de chaque portion du peuple est le plus saint des devoirs. » Or, contre cette insurrection toujours grondante, l’orthodoxie politique, l’exactitude du raisonnement et le talent de la parole ne sont pas des armes. « Nos philosophes, dit un bon observateur  , veulent tout gagner par la persuasion ; c’est comme si l’on disait que c’est par des arguments d’éloquence, par de brillants discours, par des plans de Constitution, qu’on gagne des batailles. Bientôt, suivant eux..., il suffira de porter au combat, au lieu de canons, une édition complète de Machiavel, de Rousseau, de Montesquieu, et ils ne font pas attention que ces hommes-là, comme leurs ouvrages, n’ont été et ne sont encore que des sots à côté d’un coupe-tête muni d’un bon sabre. » – En effet, le terrain parlementaire s’est dérobé ; on est à l’état de nature, c’est-à-dire de guerre, et il ne s’agit pas de discuter, mais d’avoir la force. Avoir raison, convaincre la Convention, obtenir la majorité, faire rendre des décrets, tout cela serait de mise en temps ordinaire, sous un gouvernement pourvu d’une force armée et d’une administration régulière, lorsque, du haut de l’autorité publique, les décrets de la majorité descendent, à travers des fonctionnaires soumis, jusqu’à la population sympathique ou obéissante. Mais, en temps d’anarchie, surtout dans l’antre de la Commune, dans Paris tel que l’a fait le 10 août et tel que l’a fait le 2 septembre, rien de tout cela ne sert….
Et d’abord, dans ce grand Paris, ils sont isolés ; en cas de danger, ils ne peuvent compter sur aucun groupe zélé de partisans fidèles. Car, si la grande majorité est contre leurs adversaires, elle n’est pas pour eux ; dans le secret du cœur, elle est restée « constitutionnelle   ». – « Je voudrais, dit un observateur de profession, me rendre maître de Paris en huit jours et sans coup férir, si j’avais six mille hommes et un valet d’écurie de La Fayette pour les commander. » Effectivement, depuis que les royalistes sont partis ou se cachent, c’est La Fayette qui représente le mieux l’opinion intime, ancienne et fixe de la capitale. Paris subit les Girondins comme les Montagnards, à titre d’usurpateurs ; la grosse masse du public leur tient rancune, et ce n’est pas seulement la bourgeoisie, c’est aussi la majorité du peuple qui répugne au régime établi…
Ni dans le peuple, ni dans la bourgeoisie, la Convention n’a de racines, et, à mesure qu’elle glisse plus bas sur la pente révolutionnaire, elle rompt un à un les fils par lesquels elle se rattachait encore les indifférents.
Après huit mois de règne, elle s’est aliéné toute l’opinion publique. « Presque tous ceux qui ont quelque chose sont modérés   », et tous les modérés sont contre elle. « Les gendarmes qui sont ici parlent ouvertement contre la révolution, jusqu’à la porte du Tribunal révolutionnaire dont ils improuvent hautement les jugements. Tous les vieux soldats détestent le régime actuel  » – Les volontaires « qui reviennent de l’armée paraissent fâchés de ce qu’on ait fait mourir le roi, et, à cause de cela seul, ils écorcheraient tous les Jacobins   ». – Aucun parti de la Convention n’échappe à cette désaffection universelle et à cette aversion croissante. « Si l’on décidait par appel nominal la question de guillotiner tous les membres de la Convention, il y aurait contre eux au moins les dix-neuf vingtièmes » des voix  , et, de fait, telle est à peu près la proportion des électeurs qui, par effroi ou dégoût, n’ont pas voté et ne votent plus. – Que la gauche ou la droite de la Convention soit victorieuse ou vaincue, c’est l’affaire de la droite ou de la gauche ; le grand public n’entre point dans les débats de ses conquérants et ne se dérangera pas plus pour la Gironde que pour la Montagne. Ses anciens griefs lui reviennent toujours « contre les Vergniaud, les Guadet » et consorts   ; il ne les aime point, il n’a pas confiance en eux, il les laissera écraser sans leur porter aide. Libre aux enragés d’expulser les trente-deux, puis de les mettre sous les verrous. « L’aristocratie (entendez par là les propriétaires, les négociants, les banquiers, la bourgeoisie riche ou aisée) ne souhaite rien tant que de les voir guillotinés  . » – « L’aristocratie même subalterne (entendez par là les petits boutiquiers et les ouvriers maîtres) ne s’intéresse pas plus à leur sort que s’ils étaient des bêtes fauves échappées... et qu’on réencage  . » – « Guadet, Pétion, Brissot ne trouveraient pas à Paris trente personnes qui prissent leur parti, qui fissent même la moindre démarche pour les empêcher de périr  . » Au reste, peu importe que la majorité ait des préférences ; ses sympathies, si elle en a, ne seront jamais que platoniques. Elle ne compte plus dans aucun des deux camps, elle s’est retirée du champ de bataille, elle n’est plus que l’enjeu du combat, la proie et le butin du futur vainqueur. Car, n’ayant pu ni voulu se plier à la forme politique qu’on lui imposait, elle s’est condamnée elle-même à l’impuissance parfaite. Cette forme, c’est le gouvernement direct du peuple par le peuple, avec tout ce qui s’ensuit, permanence des assemblées de section, délibérations publiques des clubs, tapage des tribunes, motions en plein air, rassemblements et manifestations dans la rue : rien de moins attrayant et de plus impraticable pour des gens civilisés et occupés. Dans nos sociétés modernes, le travail, la famille et le monde absorbent presque toutes les heures ; c’est pourquoi un tel régime ne convient qu’aux déclassés oisifs et grossiers…
Dès le premier jour, quand la Convention en corps traversait les rues pour se rendre en séance, elle a pu comprendre, à certaines phrases significatives, en quelles mains imbéciles et terribles elle était tombée. « Pourquoi, disait-on sur son passage, pourquoi faire venir tant de gens pour gouverner la France ? N’y en a-t-il pas assez à Paris   ? »…
« Citoyen Danton, écrivait le député Thomas Payne, le danger d’une rupture entre Paris et les départements croît tous les jours : les départements n’ont point envoyé leurs députés à Paris pour être insultés, et chaque insulte qu’on fait aux députés est une insulte pour les départements qui les ont choisis et envoyés. Je ne vois qu’un plan efficace pour empêcher cette rupture d’éclater : c’est de fixer la résidence de la Convention et des futures Assemblées à une distance de Paris... Pendant la révolution américaine, j’ai constaté les énormes inconvénients attachés à la résidence du gouvernement du Congrès dans l’enceinte d’une juridiction municipale quelconque. Le Congrès se tint d’abord à Philadelphie et, après une résidence de quatre ans, trouva nécessaire de quitter cette ville…– Danton sait cela et il est assez clairvoyant pour comprendre le danger ; mais le pli est pris, et il l’a donné lui-même. Depuis le 10 août, Paris tient la France asservie, et une poignée de révolutionnaires tyrannise Paris…

Les sections sous Comité de surveillance ; Comment les Montagnards contrôlent Paris et vont contrôler la Convention

Grâce à la composition et à la tenue des assemblées de section, la source première du pouvoir est restée jacobine et se teint d’une couleur de plus en plus foncée ; par suite, les procédés électoraux qui, sous la Législative, avaient formé la Commune usurpatrice du 10 août, se sont perpétués et s’aggravent sous la Convention  . « Dans presque toutes les sections , ce sont les sans-culottes qui occupent le fauteuil, qui ordonnent l’intérieur de la salle, qui disposent les sentinelles, qui établissent les censeurs et reviseurs. Cinq ou six espions habitués de la section, soldés à 40 sous, y sont depuis le commencement jusqu’à la fin de la séance ; ce sont des gens à tout entreprendre. Ces mêmes hommes sont encore destinés à porter les ordres d’un comité de surveillance à l’autre,... de sorte que, si les sans-culottes d’une section ne sont pas assez forts, ils appellent ceux de la section voisine. » – En de pareilles assemblées, les élections sont faites d’avance, et l’on voit comment toutes les places électives demeurent par force ou arrivent forcément aux mains de la faction. À travers les velléités hostiles de la Législative et de la Convention, le conseil de la Commune est parvenu d’abord à se maintenir pendant quatre mois ; puis, en décembre  , quand il est enfin obligé de se dissoudre, il reparaît, autorisé de nouveau par le suffrage populaire, renforcé et complété par ses pareils, avec trois chefs, procureur-syndic, substitut et maire, tous les trois auteurs ou fauteurs de septembre, avec Chaumette, soi-disant Anaxagoras, ancien mousse, puis clerc, puis commis, toujours endetté, bavard et buveur ; avec Hébert, dit le Père Duchesne, et c’est tout dire ; avec Pache, subalterne empressé, intrigant doucereux, qui a exploité son air simple et sa figure de brave homme pour se pousser jusqu’au ministère de la guerre, qui a mis là tous les services au pillage, et qui, né dans une loge de concierge, y revient dîner par calcul ou par goût.
Par delà l’autorité civile, les Jacobins ont accaparé aussi le pouvoir militaire. Aussitôt après le 10 août  , la garde nationale refondue a été distribuée en autant de bataillons qu’il y a de sections, et chaque bataillon est ainsi devenu « la section armée » ; là-dessus, on devine de quoi maintenant il se compose, et quels démagogues il se choisit pour officiers et sous-officiers. « On ne peut plus, écrit un député, donner le nom de garde nationale au ramassis de gens à piques et de remplaçants, mêlés de quelques bourgeois, qui, depuis le 10 août, continuent à Paris le service militaire. » A la vérité, 110 000 noms sont sur le papier ; aux grands appels, tous les inscrits, s’ils n’ont pas été désarmés, peuvent venir ; mais, à l’ordinaire, presque tous restent chez eux et payent un sans-culotte pour monter leur garde. En fait, pour fournir au service quotidien, il n’y a, dans chaque section, qu’une réserve soldée, environ cent hommes, toujours les mêmes. Cela fait dans Paris une bande de quatre à cinq mille tape-dur, dans laquelle on peut démêler les pelotons qui ont déjà figuré en septembre, Maillard et ses 68 hommes à l’Abbaye, Gauthier et ses 40 hommes à Chantilly, Audouin, dit le Sapeur des Carmes, et ses 350 hommes dans la banlieue de Paris, Fournier, Lazowski et leurs 1 500 hommes à Orléans et à Versailles  . – Quant à leur solde et à la solde de leurs auxiliaires civils, la faction n’est pas en peine ; car, avec le pouvoir, elle a pris l’argent. Sans compter ses rapines de septembre  , sans parler des innombrables places lucratives dont elle dispose, quatre cents distribuées par le seul Pache, quatre cents autres distribuées par le seul Chaumette  , la Commune a 850 000 francs par mois pour sa police militaire. D’autres saignées pratiquées au Trésor font encore couler l’argent public dans les poches de sa clientèle…
À ces fonds régulièrement alloués, joignez les fonds qu’elle détourne ou qu’elle extorque. D’une part, au ministère de la guerre, Pache, son complice avant d’être son maire, a institué le gaspillage et le grappillage en permanence : en trois mois d’administration, il parviendra à laisser un découvert de 130 millions, « sans quittances   ». D’autre part, le duc d’Orléans, devenu Philippe-Egalité, traîné en avant par ses anciens stipendiés, la corde au cou, presque étranglé, doit financer plus que jamais et de toute la profondeur de sa bourse ; puisque, pour sauver sa vie, il consent à voter la mort du roi, c’est qu’il est résigné à d’autres sacrifices   ; probablement, des 74 millions de dettes qu’on trouvera à son inventaire, une grosse part provient de là.
 Ayant ainsi les places, les grades, les armes et l’argent, la faction, maîtresse de Paris, n’a plus qu’à maîtriser la Convention isolée   qu’elle investit de toutes parts.
Par les élections, elle y a déjà porté son avant-garde, cinquante députés, et, grâce à l’attrait qu’elle exerce sur les naturels emportés et despotiques, sur les tempéraments brutaux, sur les esprits courts et détraqués, sur les imaginations affolées, sur les probités véreuses, sur les vieilles rancunes religieuses ou sociales, elle arrive, au bout de six mois, à doubler ce nombre  . Sur les bancs de l’extrémité gauche, autour de Robespierre, Danton et Marat, le noyau primitif des septembriseurs attire à lui les hommes de son acabit : d’abord les pourris comme Chabot, Tallien et Barras, les scélérats comme Fouché, Guffroy et Javogues, les enfiévrés et possédés comme David, les fous féroces comme Carrier, les demi-fous méchants comme Joseph Lebon, les simples fanatiques comme Levasseur, Baudot, Jeanbon-Saint-André, Romme et Le Bas, ensuite et surtout les futurs représentants à poigne, gens rudes, autoritaires et bornés, excellents troupiers dans une milice politique, Bourbotte, Duquesnoy, Rewbell, Bentabole, « un tas de b... d’ignorants, disait Danton  , n’ayant pas le sens commun, et patriotes seulement quand ils sont soûls. Marat n’est qu’un aboyeur ; Legendre n’est bon qu’à dépecer sa viande ; les autres ne savent que voter par assis et levé ; mais ils ont des reins et du nerf ». Parmi ces nullités énergiques, on voit s’élever un jeune monstre, au visage calme et beau, Saint-Just, sorte de Sylla précoce, qui, à vingt-cinq ans, nouveau venu, sort tout de suite des rangs et à force d’atrocité se fait sa place  . Six ans auparavant, il a débuté dans la vie par le vol domestique : en visite chez sa mère, il est parti de nuit, emportant l’argenterie et des bijoux qu’il est venu manger dans un hôtel garni, rue Fromenteau, au centre de la prostitution parisienne   ; là-dessus, à la demande des siens, on l’a enfermé six mois dans une sorte de maison d’arrêt...

« Un sang calciné par l’étude », un orgueil colossal, une conscience hors des gonds, une imagination emphatique, sombre, hantée par les souvenirs sanglants de Rome et de Sparte, une intelligence faussée et tordue jusqu’à se trouver à l’aise dans l’habitude du paradoxe énorme, du sophisme effronté et du mensonge meurtrier  , tous ces ingrédients dangereux, amalgamés, dans la fournaise de l’ambition refoulée et concentrée, ont bouillonné en lui longtemps et silencieusement, pour aboutir à l’outrance continue, à l’insensibilité voulue, à la raideur automatique, à la politique sommaire de l’utopiste dictateur et exterminateur. –

jeudi 17 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_74_ Dans le bureau de Roland_3

Important et Magistral, chef d’œuvre d’historien et d’écrivain  : Pour suivre les exactions des débuts de la Convention, Taine s’imagine dans le bureau du très distingué et très girondin Ministre de l’ intérieur,  Roland, en compagnie de sa femme sans laquelle il ne faisait rien. Il devait tenir à la fonction, puisque les Girondins ont déclenché le 10  aôut et les massacres de septembre pour qu’il retrouve son poste. Voici ce qu’il en fait.

NB ce blog et les suivants immédiats sont la retransmission intégrale du texte de Taine

Châlons, Beaune, Dijon, Auxerre, Roanne ; Roland commence à voir les choses à travers les mots.

La nuit s’avance, les dossiers sont trop nombreux et trop gros, Roland voit que, sur quatre-vingt-trois, il n’en pourra guère feuilleter que cinquante ; il faut se hâter, et de l’Est ses yeux redescendent vers le Midi. – De ce côté aussi il y a d’étranges spectacles. Le 2 septembre, à Châlons-sur-Marne  , M. Chanlaire, octogénaire et sourd, son paroissien sous le bras, revenait du Mail où tous les jours il allait dire ses heures. Des volontaires parisiens, qui le rencontrent, lui trouvent la mine d’un dévot, et lui ordonnent de crier Vive la liberté ! Lui, faute d’entendre, ne répond pas. Ils le prennent par les oreilles et, comme il ne marche pas assez vite, ils le traînent ; les vieilles oreilles se cassent, la vue du sang les excite, ils coupent les oreilles et le nez, et arrivent avec ce pauvre homme sanglant devant l’Hôtel de ville. À cette vue, un notaire, homme sensible, qu’on a mis là en sentinelle, est saisi d’horreur, se sauve, et les autres gardes nationaux du poste se hâtent de fermer la grille. Les Parisiens, poussant toujours leur captif, vont au district, puis au département, « pour dénoncer les aristocrates » ; en chemin, ils continuent à frapper sur le vieillard, qui tombe ; alors ils lui tranchent la tête, mettent le corps en morceaux et promènent la tête au bout d’une pique. Cependant, dans la même ville vingt-deux gentilshommes, à Beaune quarante prêtres et nobles, à Dijon quatre-vingt-trois chefs de famille, écroués comme suspects sans interrogatoire ni preuves et détenus à leurs frais pendant deux mois sous les piques, se demandent chaque matin si la populace et les volontaires, qui poussent des cris de mort dans les rues, ne vont pas les élargir comme à Paris 
.— Un rien suffit pour provoquer le meurtre. Le 19 août, à Auxerre, pendant le défilé de la garde nationale, trois citoyens, après avoir prêté le serment civique, « ont quitté leurs rangs », et, comme on les rappelle « pour les faire rejoindre », l’un d’eux, par impatience ou mauvaise humeur, « fait un geste indécent » ; à l’instant, la populace qui se croit insultée, fond sur eux, écarte la municipalité et la garde nationale, blesse l’un et tue les deux autres  . Quinze jours après, au même endroit, de jeunes ecclésiastiques sont massacrés, et « le cadavre de l’un d’eux reste trois jours sur un fumier, sans qu’on permette à ses parents de l’enterrer ». Presque à la même date, dans un village de sabotiers à cinq lieues d’Autun, quatre ecclésiastiques munis de passeports, parmi eux un évêque et ses deux grands vicaires, ont été arrêtés, puis fouillés, puis volés, puis assassinés par les paysans. — Au-dessous d’Autun, notamment dans le district de Roanne, les villageois brûlent les terriers des propriétés nationales ; les volontaires rançonnent les propriétaires ; les uns et les autres, ensemble ou séparés, se livrent « à tous les excès et à toutes sortes d’horreurs contre ceux qu’ils soupçonnent d’incivisme sous prétexte des opinions religieuses   ». Si rempli et si offusqué que soit l’esprit de Roland par les généralités philosophiques, il a longtemps inspecté dans ce pays les manufactures ; tous les noms de lieux lui sont familiers ; cette fois les objets et les formes se dessinent dans son imagination desséchée, et il commence à voir les choses à travers les mots.

Lyon ; les officiers du Royal Pologne dont Danton demande la libération

Le doigt de Mme Roland se pose sur ce Lyon qu’elle connaît si bien. Deux ans auparavant, elle s’indignait contre « la quadruple aristocratie de la ville, petits nobles, prêtres, gros marchands et robins, bref ce qu’on appelait les honnêtes gens dans l’insolence de l’ancien régime   » ; à présent, elle y trouve une autre aristocratie, celle du ruisseau. À l’exemple de Paris, les clubistes de Lyon, conduits par Châlier, ont préparé le massacre en grand de tous les malveillants ou suspects ; un autre meneur, Dodieu, a dressé la liste nominative de deux cents aristocrates à pendre, et, le 9 septembre, les femmes à piques, les enragés des faubourgs, des bandes « d’inconnus », ramassés par le club central  entreprennent de nettoyer les prisons. Si la boucherie n’y est pas aussi large qu’à Paris, c’est que la garde nationale, plus énergique, intervient au moment où, dans la prison de Roanne, un émissaire parisien, Saint-Charles, tenant sa liste, relevait déjà les noms sur le livre d’écrou. Mais, en d’autres endroits, elle est arrivée trop tard. – Huit officiers de Royal-Pologne, en garnison à Auch, quelques-uns ayant vingt et trente ans de service, avaient été contraints, par l’insubordination de leurs cavaliers, de donner leur démission ; cependant, sur la demande expresse du ministre de la guerre, ils étaient restés à leur poste par patriotisme et, en vingt-deux jours de marches pénibles, ils avaient conduit leur régiment d’Auch à Lyon. Trois jours après leur arrivée, saisis de nuit dans leurs lits, menés à Pierre-Encize, lapidés dans le trajet, tenus au secret, l’interrogatoire, répété et prolongé, n’a mis au jour que leurs services et leur innocence. Ce sont eux que la populace jacobine vient enlever de prison ; des huit, elle en égorge sept dans la rue, avec eux quatre prêtres, et l’étalage que les assassins font de leur œuvre est encore plus impudent qu’à Paris. Toute la nuit, ils paradent dans la ville avec les têtes des morts au bout de leurs piques ; ils les portent, place des Terreaux, dans les cafés, ils les posent sur les tables et, par dérision, leur offrent de la bière ; puis ils allument des torches, entrent au théâtre des Célestins, et, défilant sur la scène avec leurs trophées, ils introduisent la tragédie réelle dans la tragédie feinte. –
Épilogue grotesque et terrible : à la fin du dossier, Roland trouve une lettre de son collègue Danton   qui le prie de faire élargir les officiers massacrés depuis trois semaines ; « car, dit Danton, s’il n’y a pas lieu à accusation contre eux, il serait d’une injustice révoltante de les retenir plus longtemps dans les fers ». Sur la lettre de Danton, le commis de Roland a mis en note : « Affaire finie ». – Ici, je suppose, les deux époux se regardent sans rien dire. Mme Roland se souvient peut-être qu’au commencement de la Révolution, elle-même demandait des têtes, surtout « deux têtes illustres », et souhaitait « que l’Assemblée nationale leur fît leur procès en règle, ou que de généreux Décius » se dévouassent pour « les abattre   ». Ses vœux sont exaucés ; le procès en règle va commencer, et les Décius qu’elle a invoqués fourmillent dans toute la France.

Marseille : des départements  jacobins en état de sécession

Reste le point du Sud-Est, cette Provence que Barbaroux lui représentait comme le dernier asile de la philosophie et de la liberté. Le doigt de Roland descend le Rhône, et des deux côtés, en passant, il rencontre les méfaits ordinaires. – Sur la droite, dans le Cantal et dans le Gard, « les défenseurs de la patrie » se remplissent les poches aux dépens des contribuables qu’ils désignent eux-mêmes  , et, dans la langue nouvelle, cette souscription forcée s’appelle « don volontaire ». « De pauvres ouvriers de Nîmes ont été taxés à 50 livres, d’autres à 200, 300, 900, 1 000, sous peine de dévastation et de mauvais traitements. » Dans la campagne, près de Tarascon, les volontaires, reprenant les pratiques des anciens brigands, lèvent le sabre sur la tête de la mère, menacent d’étouffer la tante évanouie dans son lit, tiennent l’enfant suspendu au-dessus du puits, et extorquent ainsi au propriétaire ou fermier jusqu’à 4 000 et 5 000 livres : le plus souvent celui-ci n’ose rien dire ; car, en cas de plainte, il est sûr de voir incendier sa ferme et couper ses oliviers  . Sur la rive gauche, dans l’Isère, le lieutenant-colonel Spendeler, saisi par la populace de Tullins, a été assassiné, puis pendu par les pieds à un arbre de la route   ; dans la Drôme, les volontaires du Gard ont forcé la prison de Montélimar et haché un innocent à coups de sabre   ; dans le Vaucluse, le pillage est universel et en permanence. Seuls admis dans la garde nationale et aux fonctions publiques, les anciens brigands d’Avignon, avec la municipalité pour complice, font des rafles dans la ville et des razzias dans la campagne : dans la ville, 450 000 francs de « dons volontaires » versés aux meurtriers de la Glacière par les amis ou parents des morts ; dans la campagne, des rançons de 1 000 à 10 000 livres imposées aux cultivateurs riches, sans compter les orgies de la conquête et les gaietés de l’arbitraire, les quêtes à main armée et à domicile pour arroser la plantation des innombrables arbres de la Liberté, les repas de 5 à 600 livres faits avec l’argent extorqué, la ripaille à discrétion et le dégât sans frein dans les fermes envahies  , bref tous les abus de la force en goguette qui s’amuse de ses brutalités et n’enorgueillit de ses attentats.

Sur cette traînée de meurtres et de vols, le ministre arrive à Marseille, et subitement, j’imagine, il s’arrête avec une sorte de stupeur. Non pas qu’il soit étonné par les assassinats populaires ; sans doute, on lui en mande d’Aix, d’Aubagne, d’Apt, de Brignoles, d’Eyguières, et il y en a plusieurs séries à Marseille, une en juillet, deux en août, deux en septembre   ; mais il doit y être accoutumé. Ce qui le trouble, c’est que là-bas le lien national se rompt ; il voit des départements qui se détachent : des États nouveaux, distincts, indépendants, complets se fondent en invoquant la souveraineté du peuple ; publiquement et officiellement, ils gardent pour leurs besoins locaux les impôts perçus pour le gouvernement du centre, ils décernent des peines contre leurs habitants réfugiés en France, ils instituent des tribunaux, ils imposent des contributions, ils lèvent des troupes et font des expéditions militaires  . Réunis pour nommer leurs représentants à la Convention, les électeurs des Bouches-du-Rhône ont voulu par surcroît établir dans tout le département « le règne de la liberté et de l’égalité » et, à cet effet, ils ont formé, dit l’un d’eux, « une armée de douze cents héros pour purger les districts ou l’aristocratie bourgeoise lève encore sa tête imprudente et téméraire ». En conséquence, à Sonas, Noves, Saint-Remy, Maillane, Eyrague, Graveson, Eyguières, dans toute l’étendue des districts de Tarascon, Arles et Salon, les douze cents héros sont autorisés à vivre à discrétion chez l’habitant et les autres frais de l’expédition seront supportés « par les citoyens suspects   ». Ces expéditions se prolongent pendant six semaines et davantage ; il s’en fait au delà du département, à Manosque dans les Basses-Alpes, et Manosque, obligée de verser pour indemnité de déplacement 104 000 livres « à ses sauveurs et à ses pères », écrit au ministre que désormais elle ne peut plus acquitter ses impositions.
De quelle espèce sont les souverains improvisés qui ont institué ce brigandage ambulant ? – Là-dessus Roland n’a qu’à interroger son ami Barbaroux, leur président et l’exécuteur de leurs arrêts : « neuf cents personnes, écrit Barbaroux lui-même, en général peu instruites, n’écoutant qu’avec peine les gens modérés et s’abandonnant aux effervescents, des intrigants habiles à semer la calomnie, de petits esprits soupçonneux, quelques hommes vertueux, mais sans lumières, quelques gens éclairés, mais sans courage, beaucoup de patriotes, mais sans mesure, sans philosophie », bref un club jacobin, si jacobin, « qu’à la nouvelle des massacres du 2 septembre, il fit retentir la salle de ses applaudissements    » ; au premier rang, une foule d’hommes avides d’argent et de places, dénonciateurs éternels, supposant des troubles ou les exagérant pour se faire donner des commissions lucratives   », en d’autres termes la meute ordinaire des appétits aboyants qui se lancent à la curée.

 – Pour les connaître à fond, Roland n’a qu’à feuilleter un dernier dossier, celui du département voisin, et à considérer leurs collègues du Var


mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_67_ Les massacres de septembre

Les rôles de Marat et de Danton ; Danton, un vrai conducteur d’hommes : le 10 août et le 2 septembre, c’est moi qui l’ai fait. Les républicains sont une minorité infime. Il faut mettre une rivière de sang entre les Français et les émigrés. Septembre est le début, l’abrégé, le modèle de la Terreur. Les noms des massacreurs et de leurs inspirateurs  
Encore une fois, contrairement à ce qu’affirment pudiquement les « bonnes histoires » de la Révolution, donneurs d’ordre et exécuteurs sont parfaitement connus !

Le plan du Massacre- Marat

Depuis le 23 août  , leur résolution est prise, le plan du massacre s’est dessiné dans leur esprit, et peu à peu, spontanément, chacun, selon ses aptitudes, y prend son rôle, qu’il choisit ou qu’il subit.
Avant tous, Marat a proposé et prêché l’opération, et, de sa part, rien de plus naturel. Elle est l’abrégé de sa politique : un dictateur ou tribun, avec pleins pouvoirs pour tuer et n’ayant de pouvoirs que pour cela, un bon coupe-tête en chef, responsable, « enchaîné et le boulet aux pieds », tel est, depuis le 14 juillet 1789, son programme de gouvernement, et il n’en rougit pas : « tant pis pour ceux qui ne sont pas à la hauteur de l’entendre   ». Du premier coup, il a compris le caractère de la révolution, non par génie, mais par sympathie, lui-même aussi borné et aussi monstrueux qu’elle, atteint depuis trois ans de délire soupçonneux et de monomanie homicide, réduit par l’appauvrissement mental à une seule idée, celle du meurtre, ayant perdu jusqu’à la faculté du raisonnement vulgaire, le dernier des journalistes, sauf pour les poissardes et les hommes à piques, p.720 si monotone dans son paroxysme continu  , qu’à lire ses numéros de suite on croit entendre le cri incessant et rauque qui sort d’un cabanon de fou. Dès le 19 août, il a poussé le peuple aux prisons. « Le parti le plus sûr et le plus sage, dit-il, est de se porter en armes à l’Abbaye, d’en arracher les traîtres, particulièrement les officiers suisses et leurs complices, et de les passer au fil de l’épée. Quelle folie que de vouloir faire leur procès ! Il est tout fait. – Vous avez massacré les soldats ; pourquoi épargneriez-vous les officiers, infiniment plus coupables ? » – Et, deux jours après, insistant avec son imagination de bourreau : « Les soldats méritaient mille morts... Quant aux officiers, ils méritent d’être écartelés, comme Louis Capet et ses suppôts du Manège  . » – Là-dessus la Commune l’adopte comme son journaliste officiel, lui donne une tribune dans la salle de ses séances, lui confie le compte rendu de ses actes, et tout à l’heure va le faire entrer dans son comité de surveillance ou d’exécution.

 Danton :  il dira du 2 septembre aussi justement que du 10 août : « C’est moi qui l’ai fait 

Mais un pareil énergumène n’est bon que pour être un instigateur et un trompette ; tout au plus au dernier moment il pourra figurer parmi les ordonnateurs subalternes. – L’entrepreneur en chef   est d’une autre espèce et d’une autre taille, Danton, un vrai conducteur d’hommes : par son passé et sa place, par son cynisme populacier, ses façons et son langage, par ses facultés d’initiative et de commandement, par la force intempérante de sa structure corporelle et mentale, par l’ascendant physique de sa volonté débordante et absorbante, il est approprié d’avance à son terrible office. – Seul de la Commune, il est devenu ministre, et il n’y a que lui pour abriter l’attentat municipal sous le patronage ou sous l’inertie de l’autorité centrale. – Seul de la Commune et du ministère, il est capable d’imprimer l’impulsion et de coordonner l’action dans le pêle-mêle du chaos révolutionnaire ; maintenant, au conseil des ministres, comme auparavant à l’Hôtel de Ville, c’est lui qui gouverne. Dans la bagarre continue des discussions incohérentes  , à travers « les propositions ex abrupto, les cris, les jurements, les allées et venues des pétitionnaires interlocuteurs », on le voit maîtriser ses nouveaux collègues par « sa voix de Stentor, par ses gestes d’athlète, par ses effrayantes menaces », s’approprier leurs fonctions, leur dicter ses choix, « apporter des commissions toutes dressées », se charger de tout, faire les propositions, les arrêtés, les proclamations, les brevets », et, puisant à millions dans le Trésor public, jeter la pâtée à ses dogues des Cordeliers et de la Commune, « à l’un 20 000 livres, à l’autre 10 000 », « pour la révolution, à cause de leur patriotisme » voilà tout son compte rendu. Ainsi gorgée, la meute des « braillards » à jeun et des « intrigants » avides, tout le personnel actif des sections et des clubs est dans sa main. On est bien fort avec ce cortège en temps d’anarchie ; effectivement, pendant les mois d’août et de septembre, Danton a régné, et plus tard il dira du 2 septembre aussi justement que du 10 août : « C’est moi qui l’ai fait   ».
Non qu’il soit vindicatif ou sanguinaire par nature ; tout au rebours avec un tempérament de boucher, il a un cœur d’homme, et tout à l’heure, au risque de se compromettre, contre la volonté de Marat et de Robespierre, il sauvera ses adversaires politiques, Duport, Brissot, les Girondins, l’ancien côté droit  . Non qu’il soit aveuglé par la peur, la haine ou la théorie avec les emportements d’un clubiste, il a la lucidité d’un politique, il n’est pas dupe des phrases ronflantes qu’il débite, il sait ce que valent les coquins qu’il emploie   ; il n’a d’illusion ni sur les hommes, ni sur les choses, ni sur autrui, ni sur lui-même ; s’il tue, c’est avec une pleine conscience de son œuvre, de son parti, de la situation, de la révolution, et les mots crus que, de sa voix de taureau, il lance au passage ne sont que la forme vive de la vérité exacte : « Nous sommes de la canaille, nous sortons du ruisseau » ; avec les principes d’humanité ordinaire, « nous y serions bientôt replongés   ; nous ne pouvons gouverner qu’en faisant peur ». — Les Parisiens sont des j... f..., il faut mettre une rivière de sang entre eux et les émigrés   » — « Le tocsin qu’on va sonner n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie... Pour les vaincre, que faut-il ? De l’audace, et encore de l’audace, et toujours de l’audace  . » – « J’ai fait venir ma mère, qui a 70 ans ; j’ai fait venir mes deux enfants, ils sont arrivés hier au soir. Avant que les Prussiens entrent dans Paris, je veux que ma famille périsse avec moi ; je veux que vingt mille flambeaux en un instant fassent de Paris un tas de cendres  . » – « C’est dans Paris qu’il faut se maintenir par tous les moyens. Les républicains sont une minorité infime, et, pour combattre, nous ne pouvons compter que sur eux ; le reste de la France est attaché à la royauté. Il faut faire peur aux royalistes   ! » – C’est lui qui, le 28 août, obtient de l’Assemblée la grande visite domiciliaire par laquelle la Commune emplit ses prisons. C’est lui qui, le 2 septembre, pour paralyser la résistance des honnêtes gens, fait décréter la peine de mort contre quiconque, « directement ou indirectement, refusera d’exécuter ou entravera, de quelque manière que ce soit, les ordres donnés et les mesures prises par le pouvoir exécutif ». C’est lui qui, le même jour, annonce au journaliste Prudhomme le prétendu complot des prisons, et, le surlendemain, lui envoie son secrétaire, Camille Desmoulins, pour falsifier le compte rendu des massacres . C’est lui qui, le 3 septembre, au ministère de la justice, devant les commandants de bataillon et les chefs de service, devant Lacroix, président de l’Assemblée nationale, et Pétion, maire de Paris, devant Clavière, Servan, Monge, Lebrun et tout le conseil exécutif, sauf Roland, réduit d’un geste les principaux personnages de l’État à l’office de complices passifs et répond à un homme de cœur qui se lève pour arrêter les meurtres : « Sieds-toi, c’était nécessaire  . » C’est lui qui, le même jour, fait expédier sous son contre-seing la circulaire par laquelle le comité de surveillance annonce le massacre et invite « ses frères des départements » à suivre l’exemple de Paris  . C’est lui qui, le 10 septembre, « non comme ministre de la justice, mais comme ministre du peuple, » félicitera et remerciera les égorgeurs de Versailles  . – Depuis le 10 août, par Billaud-Varennes, son ancien secrétaire, par Fabre d’Églantine, son secrétaire du sceau, par Tallien, secrétaire de la Commune et son plus intime affidé, il est présent à toutes les délibérations de l’Hôtel de Ville, et, à la dernière heure, il a soin de mettre au comité de surveillance un homme à lui, le chef de bureau Deforgues  . – Non seulement la machine à faucher a été construite sous ses yeux et avec son assentiment, mais encore, au moment où elle entre en branle, il en garde en main la poignée pour en diriger la faux.

Septembre est le début, l’abrégé, le modèle ; on ne fera pas autrement ni mieux au plus beau temps de la guillotine.- les exécuteurs

Il a raison : si parfois il n’enrayait pas, elle se briserait par son propre jeu. Introduit dans le comité comme professeur de saignée politique, Marat, avec la raideur de l’idée fixe, tranchait à fond au delà de la ligne prescrite ; déjà des mandats d’arrêt étaient lancés contre trente députés, on fouillait les papiers de Brissot, l’hôtel de Roland était cerné, Duport, empoigné dans un département voisin, arrivait dans la boucherie. Celui-ci est le plus difficile à sauver ; il faut des coups de collier redoublés pour l’arracher au maniaque qui le réclame. Avec un chirurgien comme Marat, et des carabins comme les cinq ou six cents meneurs de la Commune et des sections, on n’a pas besoin de pousser le manche du couteau, on sait d’avance que l’amputation sera large. Leurs noms seuls parlent assez haut : à la Commune, Manuel, procureur-syndic, Hébert et Billaud-Varennes, ses deux substituts, Huguenin, Lhuillier, M.-J. Chénier, Audouin, Léonard Bourdon, Boula et Truchon, présidents successifs ; à la Commune et aux sections, Panis, Sergent, Tallien, Rossignol, Chaumette, Fabre d’Églantine, Pache, Hassen¬fratz, le cordonnier Simon, l’imprimeur Momoro ; à la garde nationale, Santerre, commandant général, Henriot, chef de bataillon, au-dessous d’eux, la tourbe des démagogues de quartier, comparses de Danton, d’Hébert ou de Robespierre, et guillotinés plus tard avec leurs chefs de file  , bref la fleur des futurs terroristes. – Ils font aujourd’hui leur premier pas dans le sang, chacun avec son attitude propre et ses mobiles personnels, M.-J. Chénier, dénoncé comme membre du club de la Sainte-Chapelle et d’autant plus exagéré qu’il est suspect   ; Manuel, pauvre homme excitable, effaré, entraîné, et qui frémira de son œuvre après l’avoir vue ; Santerre, beau figurant circonspect qui, le 2 septembre, sous prétexte de garder les bagages, monte sur le siège d’une berline arrêtée et y reste deux heures pour ne pas faire son office de commandant général   ; Panis, président du comité de surveillance, bon subalterne, né disciple et caudataire, admirateur de Robespierre, qu’il a proposé pour la dictature, et de Marat, qu’il prône comme un prophète   ; Henriot, Hébert et Rossignol, simples malfaiteurs en écharpe ou en uniforme ; Collot d’Herbois, comédien-poétereau, dont l’imagination théâtrale combine avec satisfaction des horreurs de mélodrame    ; Billaud-Varennes, ancien oratorien, bilieux et sombre, aussi froid devant les meurtres qu’un inquisiteur devant un autodafé ; enfin le cauteleux Robespierre, qui pousse les autres sans s’engager, ne signe rien, ne donne point d’ordres, harangue beaucoup, conseille toujours, se montre partout, prépare son règne, et, tout d’un coup, au dernier moment, comme un chat qui saute sur sa proie, tâche de faire égorger ses rivaux les Girondins  .

Jusqu’ici, quand ils tuaient ou faisaient tuer, c’était en émeutiers, dans la rue ; à présent, c’est aux prisons, en magistrats et fonctionnaires, sur des registres d’écrou, après constatation d’identité et jugement sommaire, par des exécuteurs payés, au nom du salut public, avec méthode et sang-froid, presque aussi régulièrement que plus tard sous « le gouvernement révolutionnaire ». Effectivement Septembre en est le début, l’abrégé, le modèle ; on ne fera pas autrement ni mieux au plus beau temps de la guillotine.

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_63_ le 10 août et l’abdication du Roi- un massacre inutile

Comment les Girondins sont dépassés et les futurs montagnards imposent la purgation complète de l’Assemblée ; la manipulation des sections, la formation de la Commune insurrectionnelle et le renversement de la Commune légale ; meurtte de Mandat ; l’Assemblée et le Roi renoncent à se défendre, sans éviter le massacre.

La purgation complète de l’Assemblée- , le corps législatif, réduit à 224 Jacobins

l’Assemblée, se sentant abandonnée, s’abandonne, et, pour tout expédient, avec une faiblesse ou une naïveté qui peint bien les législateurs de l’époque, elle adopte une adresse philosophique, « une instruction au peuple sur l’exercice de sa souveraineté ».
Dès le lendemain, elle peut voir comment il l’exerce. À sept heures du matin, un député jacobin qui arrive en fiacre s’arrête devant la porte des Feuillants ; on s’attroupe autour de lui, il dit son nom, Delmas. La foule entend Dumas, constitutionnel notoire ; furieuse, elle l’arrache du fiacre, le frappe ; il était perdu, si d’autres députés, accourant, n’avaient certifié qu’il était le patriote Delmas de Toulouse, et non « le traître Mathieu Dumas »  . – Celui-ci n’insiste pas pour entrer, et trouve sur la place Vendôme un second avertissement non moins instructif. Des misérables, suivis de la canaille ordinaire, y promenaient des têtes sur des piques, probablement celles du journaliste Suleau et de trois autres, massacrés un quart d’heure auparavant ; « de très jeunes gens, des enfants jouaient avec ces têtes, les jetant en l’air et les recevant au bout de leurs bâtons ». – Sans contredit, les députés de la droite et même du centre feront prudemment de rester ou de rentrer chez eux ; et, de fait, on ne les voit plus à l’Assemblée  . Dans l’après-midi, sur 630 membres encore présents l’avant-veille, 346 ne répondront point à l’appel nominal, et auparavant une trentaine d’autres s’étaient déjà retirés ou démis  . La purgation est complète, pareille à celle que Cromwell en 1648 fit subir au Long-Parlement. Désormais, le corps législatif, réduit à 224 Jacobins ou Girondins et à 60 neutres effrayés ou dociles, obéira sans difficulté aux injonctions de la rue : avec sa composition, son esprit a changé ; il n’est plus qu’un instrument servile aux mains des séditieux qui l’ont mutilé et qui, maîtres de lui par un premier méfait, vont se servir de lui pour légaliser leurs autres attentats.

La manipulation des sections jacobines

Dans la nuit du 9 au 10 août, leur gouvernement s’est constitué pour agir, et il s’est constitué comme il agira, par la violence et par la fraude. – Vainement ils ont travaillé et fatigué les sections depuis quinze jours ; elles ne leur sont pas encore soumises, et à l’heure dite, onze heures du soir, sur quarante-huit, il ne s’en trouve que six assez échauffées ou épurées pour envoyer tout de suite à l’Hôtel de Ville leurs commissaires munis de pleins pouvoirs. Les autres suivront ; mais la majorité demeure inerte ou récalcitrante  . – Il faut donc la tromper ou la contraindre, et pour cela l’obscurité, l’heure avancée, le désordre, la peur du lendemain, l’indétermination de l’œuvre à faire sont des auxiliaires précieux. En beaucoup de sections  , la séance est déjà levée ou désertée ; il ne reste dans la salle que les membres du bureau permanent et peut-être quelques hommes endormis sur des bancs presque vides. Arrive un émissaire des sections insurgées, avec les affidés du quartier, criant qu’il faut sauver la patrie : les dormeurs ouvrent les yeux, s’étirent, lèvent la main et nomment qui on leur désigne, parfois des étrangers, des inconnus, qui seront désavoués le lendemain par la section rassemblée ; point de procès-verbal, ni de scrutin ; cela est plus prompt : à l’Arsenal, les six électeurs présents choisissent trois d’entre eux pour représenter 1 400 citoyens actifs. Ailleurs, la cohue des mégères, des gens sans aveu et des tapageurs nocturnes envahit la salle, chasse les amis de l’ordre, et emporte les nominations voulues  . D’autres sections consentent à élire, mais sans donner de pleins pouvoirs ; plusieurs font des réserves expresses, stipulent que leurs délégués agiront de concert avec la municipalité légale, se défient du futur comité, déclarent d’avance qu’elles ne lui obéiront pas ; quelques-unes ne nomment leurs commissaires que pour être informées et manifestent en même temps l’intention très nette d’arrêter l’émeute  . Enfin, vingt sections au moins s’abstiennent ou désapprouvent et n’envoient pas de délégués. – Peu importe, on se passera d’elles. À trois heures du matin, dix-neuf sections, à sept heures du matin vingt-quatre ou vingt-cinq sections   sont représentées tellement quellement à l’Hôtel de Ville, et cela fait un comité central : du moins, rien n’empêche plus soixante-dix ou quatre-vingts intrigants et casse-cou subalternes, qui s’y sont faufilés ou poussés, de se dire les délégués légitimes, extraordinaires, plénipotentiaires de toute la population parisienne  et d’opérer en conséquence.

La Commune insurrectionnelle prend la place de la Commune légale- Meurtre de Mandat

 – À peine installés sous la présidence d’Huguenin, avec Tallien pour secrétaire, ils ont appelé à eux « vingt-cinq hommes armés par section », cinq cents gaillards solides qui leur serviront de gardes et d’exécuteurs. – Contre une pareille bande, le conseil municipal qui siège dans la salle voisine est bien faible : d’ailleurs ses membres les plus modérés et les plus fermes, éloignés à dessein, sont en mission à l’Assemblée, au château, dans les différents quartiers ; enfin ses tribunes regorgent de figures patibulaires, d’aboyeurs apostés, et il délibère sous des menaces de mort — C’est pourquoi, à mesure que la nuit s’avance, entre les deux assemblées, l’une légale, l’autre illégale, qui siègent ensemble et en face l’une de l’autre comme sur les deux plateaux d’une balance, on voit l’équilibre se rompre. D’un côté la lassitude, la peur, le découragement et la désertion, de l’autre côté le nombre, l’audace, la force et l’usurpation vont croissant. À la longue, la seconde arrache à la première tous les arrêtés dont elle a besoin pour lancer l’insurrection et paralyser la défense. – Pour achever, vers les six heures du matin, le comité intrus suspend, au nom du peuple, le conseil légitime, l’expulse, et s’installe sur ses fauteuils.
Tout de suite le premier acte des nouveaux souverains indique ce qu’ils savent faire. Appelé à l’Hôtel de Ville, le commandant général de la garde nationale, Mandat, était venu justifier devant le conseil ses dispositions et ses ordres. Ils le saisissent, l’interrogent à leur tour, le destituent, nomment Santerre à sa place et, pour tirer plein profit de leur capture, somment leur prisonnier de faire retirer la moitié des troupes qu’il a placées autour du château. Très noblement et sachant à quoi il s’expose dans ce coupe-gorge, celui-ci refuse ; aussitôt on le met en prison, puis on l’expédie à l’Abbaye, « pour sa plus grande sûreté ». Sur ce mot significatif prononcé par Danton , il est tué, à la sortie, par un acolyte de Danton, Rossignol, d’un coup de pistolet à bout portant. – Après la tragédie, la comédie. Sur les instances redoublées de Pétion, qui ne veut pas être requis contre l’émeute  , on lui envoie une garde de 400 hommes, pour le consigner chez lui, en apparence malgré lui. – Ainsi abritée d’un côté par la trahison et de l’autre par l’assassinat, l’émeute peut maintenant passer en pleine sécurité, devant le gros tartufe qui se plaint solennellement de sa captivité volontaire, et devant le cadavre au front fracassé qui gît sur le perron de l’Hôtel de Ville. Sur la rive droite, les bataillons du faubourg Saint-Antoine, sur la rive gauche les bataillons du faubourg Saint-Marcel, les Bretons et les Marseillais, se mettent en marche et avancent aussi librement qu’à la parade. Les mesures de défense ont été déconcertées par le meurtre du commandant général et par la duplicité du maire : nulle résistance aux endroits gardés…

L’abdication, le Roi renonce à se défendre mais n’évite pas le massacre

Si le roi eût voulu combattre, il pouvait encore se défendre, se sauver et même vaincre. – Dans les Tuileries, 950 Suisses et 200 gentilshommes étaient prêts à se faire tuer pour lui jusqu’au dernier. Autour des Tuileries, deux ou trois mille gardes nationaux, l’élite de la population parisienne, venaient de crier sur son passage   : « Vive le roi ! vive Louis XVI ! C’est lui qui est notre roi, nous n’en voulons pas d’autre, nous le voulons ! À bas les factieux ! à bas les Jacobins ! Nous le défendrons jusqu’à la mort ! qu’il se mette à notre tête ! Vive la nation, la loi, la Constitution et le roi, tout cela ne fait qu’un ! » Si les canonniers s’étaient tus et semblaient mal disposés  , il n’y avait qu’à les désarmer brusquement et à mettre leurs pièces entre des mains fidèles. Quatre mille fusils et onze canons, abrités par les murailles des cours et par l’épaisse maçonnerie du palais, auraient eu aisément raison des neuf ou dix mille Jacobins de Paris, la plupart piquiers, mal conduits par des chefs de bataillon improvisés ou récalcitrants  , et encore plus mal dirigés par leur nouveau général Santerre qui, toujours prudent, se tenait loin des coups à l’Hôtel de Ville. Il n’y avait de ferme sur le Carrousel que les huit cents Brestois et Marseillais ; le reste était une tourbe pareille à celle du 14 juillet, du 5 octobre, du 20 juin  . « Le château, dit Napoléon Bonaparte, était attaqué par la plus vile canaille », par les émeutiers de profession, par la bande de Maillard, par la bande de Lazowski, par la bande de Fournier, par la bande de Théroigne, par tous les assassins de la veille, du jour, du lendemain, et, comme l’événement le prouva, la première décharge eût dispersé des combattants de cette espèce. – Mais, chez les gouvernants comme chez les gouvernés, la notion de l’État s’était perdue, chez les uns par l’humanité érigée en devoir, chez les autres par l’insubordination érigée en droit…
Partout les magistrats oubliaient que le maintien de la société et de la civilisation est un bien infiniment supérieur à la vie d’une poignée de malfaiteurs et de fous, que l’objet primordial du gouvernement, comme de la gendarmerie, est la préservation de l’ordre par la force, qu’un gendarme n’est pas un philanthrope, que, s’il est assailli à son poste, il doit faire usage de son sabre et qu’il manque à sa consigne lorsqu’il rengaine de peur de faire mal aux agresseurs…
Cette fois encore, dans la cour du Carrousel, les magistrats présents trouvent « leur responsabilité insupportable » ; ils ne songent qu’à « éviter l’effusion du sang » ; c’est à regret et en avouant leur regret, d’une voix altérée », qu’ils lisent aux troupes la loi martiale . Ils leur « défendent d’attaquer », ils les « autorisent seulement à repousser la force par la force » ; en d’autres termes, ils leur commandent de supporter le premier feu : « Vous ne tirerez qu’autant qu’on tirerait sur vous. » – Bien mieux, ils vont de peloton en peloton, « disant tout haut que ce serait folie de vouloir s’opposer à un rassemblement aussi considérable et aussi bien armé, et que ce serait un bien grand malheur que de le tenter ». – « Je vous le répète, disait Leroux, il me parait insensé de songer à se défendre ». – Voilà comment, pendant une heure, ils encouragent la garde nationale. « Je vous demande seulement, dit encore Leroux, de tenir encore quelque temps ; j’espère que nous déterminerons le roi à se rendre à l’Assemblée nationale. » – Toujours la même tactique : livrer la forteresse et le général plutôt que de tirer sur l’émeute. À cet effet, ils remontent et, Rœderer en tête, ils redoublent d’instances auprès du roi. « Sire, dit Rœderer, le temps presse, et nous vous demandons la permission de vous entraîner. » – Pendant quelques minutes, les dernières et les plus solennelles de la monarchie, celui-ci hésite  . Probablement son bon sens aperçoit que la retraite est une abdication : mais son intelligence flegmatique n’en démêle pas tout d’abord toutes les conséquences ; d’ailleurs son optimisme n’a jamais sondé l’immensité de la bêtise populaire et les profondeurs de la méchanceté humaine : il ne peut pas imaginer que la calomnie transformera en volonté de verser le sang sa volonté de ne pas verser le sang  . De plus, il est engagé par son passé, par son habitude de céder toujours, par son parti pris, déclaré et soutenu depuis trois ans, de ne jamais faire la guerre civile, par son humanité obstinée, et surtout par sa mansuétude religieuse. Systématiquement, il a éteint en lui l’instinct animal de résistance, l’étincelle de colère qui s’allume en chacun de nous sous l’agression injuste et brutale ; le chrétien a supplanté le roi ; il ne sait plus que son devoir est d’être homme d’épée, qu’en se livrant il livre l’État, et qu’en se résignant comme un mouton il mène avec lui tous les honnêtes gens à la boucherie. – « Allons, dit-il en levant la main droite, donnons, puisqu’il le faut encore, cette dernière marque de dévouement  . » Accompagné de sa famille et de ses ministres, il se met en marche entre deux haies de gardes nationaux et de Suisses  , arrive à l’Assemblée qui a député au-devant de lui, et dit en entrant : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime. » –

 En effet, tout prétexte de conflit est écarté. Du côté des insurgés, l’assaut n’a plus d’objet, puisque le monarque avec tous les siens et tout son personnel de gouvernement a quitté le château. De l’autre côté, ce n’est pas la garnison qui engagera le combat : diminuée de 150 Suisses et de presque tous les grenadiers des Filles-Saint-Thomas qui ont servi d’escorte au roi jusqu’à l’Assemblée, elle est réduite à quelques gentilshommes, à 750 Suisses, à une centaine de gardes nationaux ; les autres, apprenant que le roi s’en va, jugent leur service fini et se dispersent…