Viv(r)e la recherche se propose de rassembler des témoignages, réflexions et propositions sur la recherche, le développement, l'innovation et la culture



Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est Fioraso. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fioraso. Afficher tous les articles

vendredi 1 mai 2015

Réforme du collège : la République menacée


Le projet Najat Vallaud-Belkacem
A la base du pacte républicain, historiquement, il y a la promotion des talents et du travail plutôt que les hasards de la naissance et du sang ; ce fut tout de même une des causes principales de la Révolution Française, une de ses grandes conquêtes reprise et organisé par l’Empire ( Napoléon instaurant les lycées : je veux que le fils d’un cultivateur puisse se dire je serai cardinal ; maréchal d’Empire ou ministre). Promesse républicaine toujours insuffisamment réalisée, certes, toujours à remettre sur le chantier, certes. Mais de là, et je parle de la réforme du collège de Mme Najat Vallaud-Belkacem à aller à l’encontre de cet espoir, c’est une véritable trahison. La méritocratie républicaine doit rester un principe fondateur de la République, elle doit autant que faire se peut permettre à chacun de se réaliser au mieux de son travail et de ses mérites. Dans une Education Nationale, qui ne porte pas toujours aussi mal que l’on le lit, mais enfin, ne va pas très bien, une réforme, celle des classes européennes, avait connu un succès éclatant  et eu des effets extrêmement heureux. Dans chaque collège, même en zone considérée comme défavorisée, une classe d’élite, d’élite républicaine, était accessible, qui permettait aux meilleurs élèves sur tout le territoire d’accéder aux études les plus élevées. C’était la meilleure réforme qui avait été faite depuis longtemps pour l’égalité et la justice, et pour éviter la ghettoïsation scolaire. Sans ces classes européennes, combien de parents auraient mis leurs enfants dans le privé ?

Maintenant, non, les classes européenne ne sont pas accessibles à tous et ne peuvent pas l‘être. Quand comprendra-t-on enfin qu’un même enseignement ne saurait profiter à tous ? Et que la justice et le simple bon sens ne consistent pas à brimer Paul pour rendre Pierre heureux, mais à permettre à Pierre et Paul de se développer chacun à l’aune de leurs capacités ? En langue autant, sinon plus qu’ailleurs, la même pédagogie ne peut convenir à tous. Nos voisins belges, hollandais, nordiques obtiennent d’excellents résultats généraux par la simple diffusion des programme télés  (disons, pour être aimable, les moins scolaires) en anglais à tout âge. Ce n’est pas d’une haute ambition intellectuelle, mais c’est efficace.

En ce qui concerne les langues, la réforme proposée du collège est donc inacceptable, qui revient à briser ce qui était efficace sans apporter pour autant de solution à ce qui l’était moins. Et il reste le problème de l’Allemand, du latin, du grec et de l’histoire, dont des pans entiers disparaitraient au profit d’un gloubiboulga (merci Casimir) pédagogique.

Incompétence et mépris

Il est tout de même assez atterrant de voir un organisme peuplé d’intelligences brillantes accoucher régulièrement de projets aussi stupides. Mais que se passe-t-il donc au Ministère et dans les hautes sphères administratives de l’Education Nationale ?

Comble de l’amateurisme ou de la bêtise, ou du mépris des enseignants, Marianne (24 avril 2015) révèle que le dossier de présentation de la réforme part d’un constat ainsi rédigé : 25% des élèves de l’école primaire s’ennuient souvent, voire tout le temps. Ils sont 71% à être dans ce cas au collège. Sauf que ce chiffre provient d’une unique étude, réalisée par un étudiant dans des banlieues défavorisées, et ne s’appuient sur aucune autre étude sérieuse ou officielle ( alors que les dernières études PISA, si elles montraient encore une baisse des niveaux moyens, révélaient aussi que les écoliers français étaient parmi les plus heureux d’aller en classe :

Autre signe de mépris ou d’incompétence gouvernementales : alors que le gouvernement ne cesse de vanter l’économie de la connaissance, enseignement supérieur et recherche sont laissés, depuis la démission de Me Fioraso, déjà peu présente lorsqu’elle était en fonction,  sans ministres dédiés.

 
Mme Vallaud-Belkacem (contrairement à M. Peillon) n’a que peu de légitimité comme ministre de l’Enseignement, et aucune pour la recherche et l’enseignement supérieur. C’est vraiment trop charger la barque que de lui confier tous ces ministères – et d’ailleurs, en matière de recherche, M. Fabius avec sa diplomatie scientifique, en fait plus qu’elle. Il est temps qu’un prochain remaniement  rende à Mme Belkacem un repos, qu’il soit peu ou bien mérité.
 

lundi 22 septembre 2014

Les plaies de la recherche – ce que veulent les chercheurs


En 2012 ont eu lieu des Assises nationales de l’Enseignement et de la Recherche, heureuse initiative pour recueillir l’avis des chercheurs sur l’état actuel de la recherche, les problèmes qu’ils rencontrent et les solutions qu’ils proposent. Le bilan de l’action des précédents gouvernements était assez sévère, mais, me semble-t-il juste : « Conçues sans concertation et conduites  dans l’urgence, les politiques menées ont fait courir des risques majeurs aux établissements et ont accentué dangereusement les déséquilibres territoriaux. Dans le même temps, il n’a pas été répondu aux questions fondamentales que sont la place et l’organisation de la recherche, la réussite des étudiants, la reconnaissance du doctorat, la condition des chercheurs et des enseignants-chercheurs et le rôle des territoires.

L’autonomie des Universités a été proclamée haut et fort, mais, dans les faits, certaines ont été mises sous tutelle. De nouvelles agences et alliances censées garantir de meilleurs équilibres entre les Universités et les organismes nationaux ont de fait souvent compliqué, alourdi et opacifié le système de l’enseignement supérieur et de la recherche,  ainsi que sa gouvernance. Enfin les procédures de gestion de la recherche ont été inutilement complexifiées, sans se traduire par davantage d’efficacité scientifique ou d’équité territoriale. »

Parmi les propositions avancées par les chercheurs :

Encourager les mobilités entre les différents statuts de chercheur, d’enseignant chercheur, ou d’employé d’autres secteurs du monde socio--économique.

Il faut noter la louable volonté des participants aux Assisses de ne plus accepter que l’on joue l’Université contre les Instituts de Recherche, et la Recherche publique contre la Recherche Privée. Ainsi, le CNRS se trouve qualifié d’ « organisme de recherche pluridisciplinaire d’exception ». Le CEA « occupe un rôle majeur sur l’ensemble des sujets liés aux énergies » et  « possède une culture de la recherche technologique et une culture de l’innovation au plus haut niveau mondial » ; sont aussi cités l’Institut Pasteur, l’Institut Curie, les sciences et les technologies du numérique avec l’INRIA, l’agriculture et l’alimentation avec l’INRA et aussi le CIRAD, l’environnement et l’agriculture avec l’IRSTEA, l’aéronautique et le spatial avec l’ONERA et le CNES, les sciences de la terre avec le BRGM, la mer et son exploitation avec l’IFREMER, le génie urbain, les transports, les infrastructures avec l’IFSTTAR. La recherche industrielle aussi est mentionnée favorablement : « Certains laboratoires sont au top niveau de la recherche, citons ceux de Thales, EADS ou Safran, Alcatel, EDF, Schneider, PSA ou Renault, Michelin, Valeo, Saint-Gobain, Sanofi, L’Oréal, Air Liquide, Total. Il faut ajouter à cela les milliers de jeunes pousses innovantes, de petites et moyennes entreprises innovantes, dans l’industrie pharmaceutique encore ». Du coup, les chercheurs du public approuvent le Crédit d’impôt Recherche : « Il faut observer que si le pourcentage des dépenses intérieures pour la recherche et le développement (DIRD), par rapport au PIB, est bien inférieur au fameux objectif dit de Lisbonne (de 3%), cela est dû en premier lieu à la part de la dépense privée qui est insuffisante. La dépense privée pour la recherche et le développement en France est donc faible. Réduire le Crédit Impôt Recherche n’est donc sans doute pas une direction à prendre, en revanche il faut s’assurer de son efficacité à remplir les objectifs affichés ». Et ils voient très positivement les occasions de collaboration avec le privé : « Rien n’est plus bénéfique pour renforcer la coopération entre les entreprises et les laboratoires académiques que d’encourager des échanges de chercheurs ou les mobilités entre les deux mondes, pour des périodes de temps adaptées au projet. La réunion de ces deux intelligences, celle de la recherche académique et celle de la recherche orientée, est très fructueuse. En particulier, pour un laboratoire académique, comprendre l’intelligence industrielle, la posture et la tournure d’esprit de l’innovation, le souci de la brevetabilité ou du marché est absolument stimulant et enrichissant pour toutes les recherches quelles qu’elles soient. L’encouragement de ces mobilités est d’abord un travail de simplification des tracasseries administratives ou de nettoyage des handicaps de carrières consécutifs à ces mobilités ».


Faire reconnaître le doctorat dans les grilles de la haute fonction publique, et dans les conventions collectives des branches professionnelles. Prendre en compte le doctorat dans les concours d’accès à la fonction publique et inscrire à terme (10 ans) un quota minimal de docteurs dans les grands corps de l’Etat.
 

« Chez nos cadres dirigeants le taux de docteurs est faible, comme nulle part au monde. C’est regrettable pour nos entreprises et leur culture de la recherche, c’est regrettable pour la formation de nos élites en général… Nous proposons de modifier l’arrêté du 7 août 2006 relatif aux écoles doctorales pour encourager la présence de représentants du monde socio-­‐économique et augmenter la proportion de doctorants dans leurs conseils : le conseil d’école doctorale pourrait comprendre par exemple un tiers de doctorants, un tiers de représentants du monde socio-­‐économique, un tiers de chercheurs ou enseignants chercheurs de l’établissement ou non ».

L’Allemagne nous est souvent présentée comme un modèle (à mitiger peut-être lorsqu’on lit les aventures professionnelles de diplômés français en Allemagne). Or, il y a longtemps qu’en Allemagne, pour toutes les grandes fonctions du privé comme de l’Etat, un doctorat (souvent plus proche du doctorat d’exercice que de la thèse d’Université) est quasiment imposé.


Revaloriser les débuts de carrière des chercheurs, enseignants chercheurs et personnels titulaires d’un doctorat et mieux prendre en compte les années après thèse dans la reconstitution de carrière pour tous les personnels. Résorber la précarité de l’emploi dans l’enseignement supérieur et la recherche. Aller progressivement vers un recrutement plus près de l’obtention du doctorat.


La condition matérielle des jeunes chercheurs est indigne, le manque de poste, les post-docs à répétition avant de trouver un poste, et il ne faut pas s’étonner du manque de candidats,  dans les écoles d’ingénieur en particulier. A force de maltraitance, c’est la qualité de la recherche française qui est en péril

Les Assises, si elles ont rappelé la responsabilité de la montée des contrats ANR précaires, ont justement souligné une responsabilité plus large : « Chacun doit balayer devant sa porte avec honnêteté. A discuter avec les porteurs de projet sur le terrain, nous sommes effarés de constater qu’ils n’ont la plupart du temps aucune connaissance des opportunités d’insertion professionnelle des personnels qu’ils recrutent. Cela pose de façon crue la question de la responsabilité sociale des universités et des organismes de recherche…  Un chercheur qui a accumulé de nombreux contrats à durée déterminée, dans des établissements variables, peut se retrouver dans une situation très délicate sur le marché du travail. La précarité ne concerne pas que l’accumulation des contrats successifs, elle englobe également des pratiques en contradiction avec le droit du travail, telles que les vacations abusives ou l’activité en fin de thèse ou après un contrat, activité « financée » par les allocations de retour à l’emploi ou tout simplement non financée. Pour ce qui concerne la résorption de la précarité immédiate, la seule solution est un plan pluriannuel de recrutement de chercheurs et d’enseignants chercheurs »

Redisons-le : à force de maltraitance des jeunes chercheurs, c’est la qualité de la recherche française qui est en péril. Aller progressivement vers un recrutement plus près de l’obtention du doctorat ? Non, pas progressivement, rapidement !

L’habilitation à diriger des Recherches (HDR) a été aussi discutée, sans parvenir à un accord. Mais le rapport rappelle l’hypocrisie selon laquelle il faudrait un diplôme de plus pour encadrer des chercheurs…alors que le fait d’avoir encadré des recherches est souvent jugé nécessaire pour l’obtenir.

Remplacer en deux ans un grand nombre d’entités existantes (labex, RTRA, GIS, equipex, etc.), ayant toutes pour objectif de faire coopérer des équipes de manière transverse aux unités de recherche, par un seul outil cooperatif--type simple, léger et sans personnalité morale, doté d’un conseil scientifique et le cas échéant pédagogique : le Groupement de Coopération Scientifique


Ah ben oui ! Plus personne - les chercheurs pas plus que les autres - n'est capable de s'y retrouver dans la jungle de sigles et d'acronymes qu'est devenue au fil des ans et des lois le paysage français de la recherche… Et, en plus, ça devrait permettre des économies.


Augmenter les soutiens de base des laboratoires. Permettre l’allongement de la durée des projets ANR à 5 ans et augmenter en proportion le volume de financement des projets. Limiter la prolifération des projets. Alléger les procédures de soumission des projets ANR en construisant une procédure en deux temps.

 

« Nous recommandons un rééquilibrage entre les financements de base et les financements sur projets. De très nombreuses contributions aux Assises sont allées dans ce sens. Il faut réévaluer le financement de base simplement pour permettre à chacun de travailler : il est économiquement douteux de rémunérer des chercheurs sans les mettre en situation minimale pour produire. Nous souhaitons aussi que l’ANR évolue, de manière à limiter le taux d’échec dans les appels à projet, taux d’échec devenu tellement important (près de 80%) que les chercheurs passent trop de temps à écrire des projets ou à les évaluer, au détriment du temps consacré à leur recherche. Nous proposons donc d’allonger la durée des contrats, de limiter la prolifération des projets »

Il s’agit là probablement du  problème le plus grave et le plus facile à résoudre de la recherche française, qui n’exige aucun moyen supplémentaire ; simplement un rééquilibrage important de la recherche finalisée vers le financement de base des équipes. Ces dernières années, une part  excessivement importante de la recherche a été basculée en financement finalisé sur des programmes ANR. Les chercheurs ont passé un temps fou et inutile (inutile à plus de 80%) à remplir des documents, vendre des projets à l’ANR, évaluer ceux de leurs collègues. Et pour clore le tout, et comme tout le monde sait ce que ce n’est pas raisonnable… alors on a inventé les programmes blanc ANR, les programmes sans programmes.

Les plus grands chercheurs internationaux, ceux qui ont fait la renommée du CNRS, dans tous les domaines, n’ont cessé d’expliquer que, certes le CNRS payait mal en comparaison de ses homologues étrangers, mais que ce qui le rendait attractif, c’était la liberté qu’il laissait aux chercheurs. Nous avions un avantage compétitif  étranger au système anglo-saxon, il était urgent que nous nous en privions…

Les plus grands scientifiques, en particulier Edouard Brézin, Président de l’Académie des Sciences, n’ont cessé de le répéter : ce n’est pas en perfectionnant la bougie qu’Edison a inventé la lampe à incandescence. La recherche fondamentale, il n’y a que les organismes publics qui puissent la mener, et c’est  leur contribution principale et originale à l’innovation, à  la compétitivité d’un pays et de ses industries. Sans recherche fondamentale, pas de valorisation ; et il vaut mieux que la recherche publique fasse ce qu’elle sait bien faire, et qu’elle est seule à pouvoir faire, plutôt que de s’efforcer de faire de la recherche appliquée, parfois non applicable.

Le rapport se conclut par cet espoir : « les années qui viennent doivent être celles d’une nouvelle hiérarchie des valeurs au sommet de laquelle la science, la recherche, l’intelligence, la volonté d’apprendre et de transmettre seront les vertus les mieux reconnues et les plus respectées ». Les Assises ont eu lieu, mais elles n’ont servi à rien, ignorées, même en leurs préconisations les plus faciles à mettre en œuvre, par une ministre inexistante. Les chercheurs en sont, je crois, bien déçus… en attendant la colère.

lundi 14 juillet 2014

Les sept plaies de la recherche scientifique


C’est le titre d’un article du Monde –supplément Science du 2 juillet 2014, rédigé  par Yehezkel Ben-Ari, neurobiologiste et grand prix de l’Inserm 2012. Résumé et commentaire des sept plaies


Mode court-terme : M. Ben-Ari dénonce la mode des big projets, du « big is beautiful »,  comme le Human Brain Project « dont rien ne permet d’étayer les promesses » ; et, « en l’absence de chercheurs parmi les décideurs politiques, l’action de la pléthore d’énarques, d’HEC et d’avocats souhaitant rentabiliser la recherche » qui pissent au court terme. ( C’est « poussent » bien entendu, mais la faute de frappe était trop belle !)

Commentaire : oui, bien sûr. Souvent cité par Edouard Brézin, cette phrase : ce n’est pas en perfectionnant la bougie que l’on invente la lampe à incandescence. Mais les grands projets sont importants pour fixer des caps, mobiliser des énergies, établir des collaborations transdisciplinaires, expliquer au public – qui nous finance-  les buts et les enjeux des recherches. Le tout est de pas trop prendre ses désirs pour des promesses. Le déchiffrage du génome humain a été un immense projet et succès – il fallait le faire, et les connaissances qu’il permet sont cruciales pour les progrès en médecine des années à venir ; pour le Human Brain Project, cela a plutôt l’air de tourner à la pétaudière…mais c’est un programme européen !

Planification et recherche sur projet : « nous sommes financés sur projet et passons donc l’essentiel de notre temps  à écrire des programmes. La réflexion est devenue un luxe interdit. Du coup, notre temps de recherche est plus restreint que celui de nos collègues anglo-saxons

Commentaire : encore plus oui, bien sûr. En 2012, des Assises de la recherche fort intéressantes ont aussi dénoncé cette situation et formulé 120 propositions : « La situation serait sans doute tenable si l'ANR constituait un guichet unique pour les appels à projet, mais c'est loin d'être le cas. Tous les « ex » créés dans le sillage du grand emprunt (Initiatives d'Excellence, Laboratoires d'Excellence, Equipements d'Excellence...) sont autant de micro-agences de financement, sans parler de l'argent apporté - au compte-gouttes - par les collectivités locales, la Commission européenne, etc »

Administrativite chronique : « avoir un financement, c’est dur, mais le gérer, c’est une tâche herculéenne. Une commande passe par une vingtaine de mains avant d’être honorée »

Commentaire : ça n’a cessé d’empirer. Pour l’anecdote, je connais un labo Inserm où un fournisseur de pipettes n’étant pas référencé, les chercheurs se livrent à un troc avec le labo CNRS voisin

Evaluationite maladive : « Quand les finances ne sont pas au rendez-vous, on évalue. le chercheur passe sa vie à évaluer ou à être évalué. Lister les sigles des structures d’évaluation dépasse  l’espace dévolu à cette tribune »

Commentaire : toujours selon les assises de la Recherche, « en 2011, l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (Aeres) a mobilisé 4.700 experts pour évaluer notamment 855 unités de recherche et 73 établissements »

Multiplication des guichets : « chaque organisme ou fondation veut avoir ses commission, ses sources de financement et la paternité des résultats. De plus chaque organisme a ses propres structures de valorisation »

Commentaire : toujours les Assises de la recherche de 2012 : « Atip, Cifre, CIR, PRES, RTRA, RTRS, SATT, IdEx, LabEx et autres EquipEx... Plus personne - les chercheurs pas plus que les autres - n'est capable de s'y retrouver dans la jungle de sigles et d'acronymes qu'est devenue au fil des ans et des lois le paysage français de la recherche »

Précarité et salaires répulsifs, Horizon bloqué et fuite des cerveaux :

 : « Chercheurs comme techniciens sont fréquemment recrutés pour des CCD de quelques mois. Leur nombre explose : plusieurs dizaines de milliers. Les chercheurs sont des intermittents comme les travailleurs du spectacle, sans en avoir le statut »

Commentaire : le traitement des doctorants, des Phd, des chercheurs est en effet indécent. Enchainer les contrats précaires à la merci de mandarins jusqu’à trente ou trente-cinq ans pour obtenir (ou pas, c’est sans garantie !) un poste permanent à 2,200 euros… Pas de recherches sans chercheurs, et où les trouvera-t-on ? Personne de sensé ne peut recommander à un jeune une orientation vers la recherche publique. L’idée d’une manifestation pour réclamer le statut d’intermittent du spectacle ne me  parait pas mauvaise…

En conclusion, M. Ben-Ari propose que toute demande de financement inférieure à 400.000 euros soit limitée à dix pages. C’est un bon début, et cela évitera l’inflation chronophage et malsaine  des dossiers, et même le recours à des organismes pour rédiger ces dossiers. Mais on peut peut-être faire  mieux. Des assises de la recherche ont eu lieu en 2012, des chercheurs se sont réunis, discuté, émis des propositions (121), l’idée principale étant que le financement sur projet redevienne un plus incitatif, mais pas l’essentiel du financement.

Le Ministère de la recherche n’en a rien fait ; peut-être serait-il temps qu’il fasse un pêu confiance aux chercheurs eux-mêmes ; après tout, ce sont des bacs plus douze, treize, quatorze, quinze…

mardi 21 mai 2013

Cours en anglais à l’Université-Loi Fioraso

Le projet de loi Fioraso prévoyant  de nouvelles exceptions à la loi Toubon de 1994, et élargissant la possibilité donnée aux universités françaises d'assurer des enseignements dans une langue étrangère, en anglais notamment, a provoqué des réactions pour le moins surprenantes,et, à vrai dire, assez atterrantes
L'Académie française a dénoncé « les dangers d'une mesure qui favorise la marginalisation de notre langue ». Claude Hagège (Collège de France), qui se spécialise depuis quelques années dans des  réactions agressives et plutôt stupides sur le sujet, a  annoncé « partir  en guerre contre un projet suicidaire ».
« Querelle déconcertante et réaction d'un autre siècle », ont répliqué les Prix Nobel Françoise Barré-Sinoussi et Serge Haroche.  Pour Cédric Villani, médaille Fields, ou pour le président du CNRS, Alain Fuchs, « les voix qui s'élèvent au nom de la défense de la langue française paraissent totalement décalées par rapport à la réalité universitaire contemporaine et gravement contre-productives pour ce qui concerne les intérêts de la France et de la francophonie ».
Ils ont évidemment raison. A quel point de rupture entre humanités et sciences est-on parvenu pour en arriver à de telles stupidités ? Peut-on rêver qu’une Académie Française fossilisée accueille en son sein quelques  scientifiques ? - quelques-uns tout de même savent écrire, et même en Français.

Pour les étrangers et pour les Français

Le but revendiqué de Mme Fioraso est de convaincre davantage d'étudiants étrangers de poursuivre études ou recherches en France et, au passage, d'apprendre et de pratiquer notre langue. La réaction de M Amishari qui affirme que de toute façon, les étudiants asiatiques préfèreront partir dans des pays anglophones est assez méprisante : oui, il existe en France d’excellentes formations, d’excellentes équipes de recherche en mathématiques, physique quantique, virologie et beaucoup d’autres…qui pourraient attirer davantage d’excellents étudiants étrangers si des enseignements  étaient donnés en anglais. Bien évidemment, il faudrait en revanche renforcer l’encadrement de ces étudiants et assurer leur intégration en leur apprenant le français. Les établissements de classes préparatoires comme Louis-Le-Grand le font très bien. Alors, oui, ces étudiants pourraient renforcer la position internationale de la France et in fine la francophonie.
Mais la mesure proposée par Mme Fioraso est encore plus utile aux étudiants français.  Quiconque entend un chercheur français présenter ses travaux à un congrès international et le compare à un allemand, un hollandais, un suédois, quiconque constate les difficultés des jeunes cadres, ingénieurs, techniciens français à s’imposer dans les firmes et organisations internationales en raison de leurs lacunes linguistiques mesure le scandale qu’est l’enseignement des langues en France et ce qu’il nous coûte. Un étudiant, un chercheur, un cadre, un technicien  doit pouvoir, avec une fluidité parfaite, s’exprimer dans l’anglais- ou plus exactement le « globish » - de son domaine.

Pouvoir tout dire dans sa propre langue

La réaction de Michel Serres affirmant qu’ « un pays qui ne peut pas tout dire dans  sa propre langue est un pays colonisé », venant de quelqu’un qui connaît bien l’activité scientifique est plus intéressante, mais, me semble-t-il, rhétorique. C’est d’ailleurs encore plus important qu’il ne le dit. Si l’on renonçait à exprimer les produits, techniques, concepts nouveaux en français, allemand, espagnol, russe chinois,  ce serait effectivement inquiétant pour les Français, les Russes, les Allemands, les Espagnols, les Chinois, ce serait aussi une perte pour l’humanité, car chaque langue a ses champs sémantiques particuliers invitant à des rapprochements, des connexions, des idées originales.
Mais ce n’est vraiment pas ce dont il s’agit. Et c’est plutôt l’inverse qui se produit et qui nous menace : c’est quand un pays est faible dans un domaine scientifique et que sa communauté scientifique est isolée, que les mots pour dire les choses disparaissent et que la colonisation menace.
Donc, oui, il faut aussi faire l’effort de systématiquement traduire la science nouvelle en Français
Mais tout ce qui renforce l’internationalisation de la science, de la recherche, des Grandes Ecoles, des Universités françaises est bon pour la France, bon pour la francophonie. C’est le cas du projet Fioraso